Czytaj książkę: «De l'arrière à l'avant : chronique de la guerre»
Charles Chenu
De l'arrière à l'avant : chronique de la guerre (octobre 1914-décembre 1915)

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066329112
Table des matières
AVANT-PROPOS
DE L’ARRIÈRE A L’AVANT
HÉROS MANQUÉ
PETITE FLEUR
LE MAL D’ATTENTE
RENTRÉE JUDICIAIRE
LE FRICOTEUR
LES EMBUSQUÉS
AUX EMBUSQUÉS
P. P. C.
UN MAUVAIS RÉGIMENT
LETTRE OUVERTE
LES DÉCORATIONS
LES DÉCORATIONS
LES DÉCORATIONS
LES DÉCORATIONS
ÉLOGE DE LA CENSURE
LE CAFARD
OU SONT NOS APACHES?
LES DÉPOTS D’ÉCLOPÉS
DÉPOTS D’ÉCLOPÉS
CONCERT INTERROMPU
LE JEUNE BARREAU
MASQUES
PRO LUTETIA
UN BON GUIDE
UN MORT A TUER
VIEILLE HISTOIRE
ENSEIGNEMENTS
APOLOGUE
M e BÉTOLAUD
UNE DÉFAITE
LA SIXIÈME ARME
LE PÉRIL NOIR
TIREURS DE CIBOIRES
AUX CHAMPS
LE MINISTRE DE LA VOLONTÉ
POUR LES NON-BLESSÉS
L’ENCAISSEUR
EN PERMISSION
NOUVEAUX EMBUSQUÉS
LE CIMETIÈRE AUX ARMÉES
DETTE A PAYER
LE 82 e
LE CIVIL
LA VIE CHÈRE
LA CRISE DES GAZ
LES GAZ ET LA CENSURE
LÉGENDE ET VÉRITÉ
LES PIEDS GELÉS
AU RAT!
AU POU!
LE BARREAU DE PARIS PENDANT LA GUERRE
L’ACCOUTUMANCE
MANIÈRE ALLEMANDE
AVANT-PROPOS
Table des matières
On ne trouvera dans ces notes rien qui prétende ni à la stratégie, ni à la diplomatie, ni aux enseignements de l’histoire, ni à la critique militaire. Il me plairait que personne n’y crût rencontrer des efforts de littérature.
Contraint à n’être que le spectateur du grand drame où se joue la vie de mon pays, j’ai regardé et écouté. J’ai regardé en moi et autour de moi; j’ai écouté les voix qui s’élevaient à proximité de mes oreilles et, avec une attention plus soutenue et presque religieuse, les voix lointaines et chères qui m’arrivaient de la ligne de feu. Au jour le jour, j’ai noté.
J’ai dit mes impressions, mes espérances; je n’ai pas parlé de mes craintes. N’en aurais-je pas eu? Il serait aujourd’hui puéril de le nier. J’ai vécu des jours et des nuits d’angoisse, quand le flot de l’invasion a atteint et franchi notre frontière. J’ai eu l’impiété de mettre alors en doute les destinées de la Patrie. J’ai imposé le silence à ma souffrance, mais j’ai cru qu’elle me dévorerait. J’ai été pendant une semaine l’homme de peu de foi, et j’en rougis encore.
Mais aussi quand, en même temps, j’ai senti se desserrer autour de nos armées l’étreinte de l’ennemi, autour de mon cœur l’étau qui le broyait, quel soulagement! Quand ces troupes merveilleuses, harassées et humiliées par la retraite, se sont, au signe du chef, arrêtées dans leur recul pour bondir en avant de tout l’élan de leurs jarrets retrouvés, quel frémissement de résurrection!
Se peut-il qu’une minute suffise parfois à transformer tout l’être, à le redresser, à l’enlever de terre dans une apothéose de rêve, dans des transports d’orgueil et de joie? Oui: car cette minute, je l’ai connue.
10 septembre 1914. — Six heures du soir. Boulevard de la Madeleine. Une affluence de promeneurs dont le visage est détendu et l’allure allégée. Tout à coup, on court, on gagne la chaussée, une double haie se forme instantanément, comme au passage d’un cortège attendu. Qu’est-ce donc? C’est une auto, grise de poussière et de boue, qui vient, qui passe à toute vitesse. Quatre soldats l’occupent; et au-dessus de leurs têtes, claquant au vent, un drapeau fait miroiter ses plis de soie. Ce ne sont pas les trois couleurs. Ce n’est pas un drapeau de France. J’ose dire, ô blasphème! que c’est mieux. C’est un drapeau allemand, aigle noir sur soie blanche, que les nôtres ont pris. Je l’ai avec mille autres acclamé. Les chapeaux, le mien compris, ont volé en l’air. C’est que pour Les heureux spectateurs de cette scène ce drapeau ennemi était l’emblème visible et certain de la délivrance. On ne prend pas de drapeaux quand on bat en retraite. C’est l’envahisseur qui reculait. Paris était sauvé. Jusqu’où l’invasion reculerait-elle? Où, pour combien de temps, s’accrocherait-elle au sol de la Patrie? Il n’importait. Après un tel péril, suivi d’un tel prodige, l’horizon était à jamais rendu à La clarté. La France ne périrait pas, la France serait délivrée, la France aurait la victoire. Plus jamais je n’en ai douté.
C’est à ce moment que M. Arthur Meyer me glissait un papier sous la main, une plume entre les doigts et m’offrait les colonnes du Gaulois pour des chroniques dont il me laissait l’entière liberté de déterminer Les sujets et l’intermittence. Je résistai d’abord, j’y pris goût ensuite. Ainsi se succédèrent les articles réunis dans ce volume.
Telle n’était point leur destinée; celle-ci pourra paraître excessive.
Mon intention a été de fixer, en les rapprochant, les étapes par lesquelles ont pu passer nos sentiments, nos idées et nos préoccupations au cours de cette longue année de guerre. J’ai pensé que la plupart de mes lecteurs s’y pourraient reconnaître, accepteraient la définition qui s’en dégage du devoir national pour ceux qui n’ont pas eu et n’auront pas l’honneur de porter les armes, et s’associeraient à quelques-unes des aspirations que j’ai exprimées en faveur d’une France régénérée par l’épreuve, la souffrance et la victoire.
J’aurais pu revoir et corriger ces improvisations souvent hâtives et m’inspirer des événements accomplis pour en modifier le texte. J’aurais ainsi pu relever des erreurs, amender des illusions sur les faits ou sur les hommes et m’attribuer la facile clairvoyance de ceux qui pronostiquent le passé. Je m’en suis abstenu par probité.
Il faut d’une part que chacun soit assuré de trouver ici dans leur formule première les impressions que j’ai notées à leur heure, ou les critiques que je me suis permises.
Si, par ailleurs, pour quelques-unes des initiatives que j’ai pu prendre sur certains sujets et qui ont été par la suite consacrées et appliquées, un lecteur curieux avait le souci de trancher la frivole question de priorité, il faut qu’il ait la certitude que les éléments du problème lui sont ici fournis avec une rigoureuse exactitude de dates et de texte. En des matières qui intéressent le salut national, il n’importe au pays que tel précède et que tel autre suive, et la vanité d’auteur serait haïssable. Ce n’est pas y tomber que se défendre d’avoir pillé autrui.
C. C.
DE L’ARRIÈRE A L’AVANT
Table des matières
HÉROS MANQUÉ
Table des matières
16 septembre 1914.
J’en prends mal mon parti, mais il faut m’y résigner: je ne suis pas un héros.
J’ai vécu pourtant quelques heures dans cette illusion.
Quand, au début du mois, les mots d’investissement et de siège commencèrent de circuler avec insistance, je crus tout simple de rentrer à Paris et j’en pris le chemin. Je me trouvai aussitôt en nombreuse compagnie. La route de Chartres, que je parcourais, offrait le spectacle d’un défilé ininterrompu d’automobiles, dont la mienne se distinguait par deux particularités. Toutes les voitures avaient un drapeau, le plus souvent avec la croix rouge, et je n’en avais pas. Toutes tournaient le dos à Paris, où je rentrais. Je me sentais déjà fier de me singulariser.
Une fois dans l’enceinte parisienne, ce fut bien autre chose. Les journaux m’apprirent que le séjour à Paris constituait à lui seul un acte d’héroïsme. Je conservais des doutes. Si, en effet, j’avais constaté, en rouvrant mes fenêtres, que la plupart des volets de ma rue étaient clos, comme d’ordinaire en cette saison, je voyais les concierges échanger sur le pas des portes des propos qui semblaient sans émoi.
Dans la journée, je me rendis au Palais. Les galeries avaient leur aspect de vacances. Pas tout à fait cependant. Plus d’avocats que d’habitude en cette période, quelques-uns ayant remplacé la robe par la veste kaki ou la vareuse d’uniforme. Je frappai au cabinet du bâtonnier, sûr de trouver celui que je cherchais. Nul plus que le bâtonnier n’a besoin de deux mois de repos. Mais mon ami Henri Robert n’est pas de ceux à qui on enseigne leurs devoirs. Où il fallait qu’il fût, il était. Son cabinet était transformé en quartier général. Chacun y apportait ses pronostics et ses idées tactiques. En promenant le doigt sur une carte imaginaire, l’un indiquait le mouvement enveloppant qui compromettait notre aile gauche, et il concluait à l’imminence du péril; mais comme un autre, en traçant des lignes en sens contraire, affirmait que l’enveloppant allait devenir l’enveloppé, les deux opinions se balançaient, et nous nous quittions sans croire encore à la proximité pour nous des heures héroïques.
Alors j’allai flâner. J’arrive place Pereire, où je trouve une foule agitée et tous les nez en l’air. C’était l’heure de la quotidienne visite du Taube. Les femmes et les enfants plus divertis qu’émus. Des coups de fusil secs partant on ne sait d’où et qui me paraissaient constituer le principal danger de l’exhibition; car, par une loi physique depuis longtemps vérifiée, une balle tirée en l’air n’y reste pas et retombe quelque part. On eût bien étonné cette foule en lui parlant de son héroïsme. Et même, une automobile passant à toute vitesse, quelqu’un ayant crié au soldat qui s’y trouvait:
«Tire donc!» et celui-ci ayant répondu:
«Il est trop haut, navet!», ce fut un éclat de rire général, et, témoin de cette bonne humeur, j’en conclus que les journaux dramatisaient plus que leurs lecteurs. L’heure des héroïsmes n’avait pas encore sonné.
Mais, le 3 septembre, je crus un instant qu’elle était venue. J’apprends le départ du gouvernement et du Parlement. Je me précipite pour interroger la rue et recueillir ses impressions. Qu’y vais-je trouver? Consternation ou exaltation? Ni l’une ni l’autre. Rien n’est changé. La vie parisienne continue: les propos se tiennent à voix ni plus haute ni plus basse, et je vois chez la fruitière que le prix des pommes de terre reste à trois sous la livre. J’ai compris qu’une compensation s’était opérée dans l’esprit de chacun. Perdre en une nuit ses députés, ses sénateurs et ses ministres: c’est triste. Mais garder Galliéni: ceci console de cela.
Ainsi vint la Grande Semaine: celle qui, sans doute, dans notre glorieuse histoire, effacera par comparaison toutes les gloires dont la France est riche et fière.
Maintenant, c’est fait. Parisiens fidèles, vous ne fûtes pas en septembre 1914 des héros, et les chances de l’être s’éloignent à l’allure des armées allemandes en retraite. La sécurité, pour laquelle vous n’avez jamais voulu rien craindre, semble bien vous être définitivement rendue. Déjà, de son regard aigu, Maurice Barrès a aperçu dans le ciel de Paris le sillage avisé des deux hirondelles ministérielles venues à la découverte: elles diront à leurs compagnes que rien n’altère plus la sérénité de notre atmosphère, que seulement les visages des hommes sont moins tendus, les regards des femmes plus souriants, les jeux des enfants plus libres.
Un grand chef, commandant à des soldats capables d’entendre et d’exécuter cet ordre: «Faites-vous tuer, mais ne reculez pas», nous a valu cette tranquillité.
Dux nobis hœc otia fecit
si l’on peut déformer un texte.
Les voilà, les héros; je n’en sais pas d’autres.
S’il est vrai, comme l’écrit le généralissime, qui doit le savoir, que nous devons cette armée au gouvernement de la République qui ne lui aurait jamais marchandé ni les encouragements, ni les égards, ni les crédits nécessaires, veuille le Gaulois lui faire parvenir nos compliments et notre reconnaissance.
Et comme on rentre à Paris, je crois que je vais repartir pour la campagne.
(Le Gaulois.)
PETITE FLEUR
Table des matières
22 septembre 1914.
C’est une toute petite pâquerette des champs que rien ne distingue de celles qui foisonnent dans les chaumes après la moisson, comme les coquelicots dans les blés en été ou les liserons dans les bois au printemps.
Cependant, son possesseur ne l’échangerait pas contre la plus somptueuse orchidée.
Est-ce donc à sa fraîcheur qu’elle doit son prix ou à la main qui l’a cueillie? Non plus.
Elle est toute desséchée et flétrie; son petit cœur jaune a perdu ses reflets d’or, ses pétales blancs sont à demi arrachés, sa tige est si amincie qu’elle est près de se briser. Et ce n’est pas un souvenir d’amour. C’est pour lui-même qu’un de nos troupiers l’a cueillie.
Mais s’il y tient, c’est que la petite fleur est son butin de guerre.
«Je joins à ma lettre, écrit-il, la première marguerite que j’ai cueillie en Alsace, le fusil à la bretelle, voici déjà quelques semaines. D’ici peu, nos troupes en feront de plus amples moissons. Hâtez-vous de l’encadrer, avant que le modèle en devienne banal.»
Je l’ai là entre les doigts, la fleurette d’Alsace. Elle est sans odeur et je lui trouve un parfum délicieux. S’il suffisait d’une larme pour lui restituer la vie, je sens que mes yeux seraient tout près de la fournir. C’est que je la suis dans son trajet depuis le moment où elle a quitté le sol alsacien jusqu’à son arrivée dans notre Paris.
Elle a fait les longues marches sous le dur soleil d’août; elle a vu s’aligner le soir les faisceaux du bivouac; elle a, un jour de bataille, heurté le sol rougi où son soldat venait de tomber; elle fut, à elle toute seule, le bouquet installé au chevet d’un lit d’ambulance et sur lequel se sont reposés les yeux d’un blessé ; et quand elle eut accompli sa mission consolatrice, elle s’est, à la lente allure des lettres venues du front, mise en route pour Paris. Elle est au but, elle est en sûreté. Ils ne l’auront pas.
Vous vous rappelez la cocarde de Déroulède:
Le sang l’a bien un peu rougie,
La poudre bien un peu noircie,
Mais elle est encore bien jolie!
Ainsi la fleur.
Et, silencieusement, elle raconte l’histoire des deux races.
Chacune des deux armées a ses pillards; mais c’est par le genre de leurs butins qu’ils diffèrent.
«C’est pour votre bien-être que vous combattez», a-t-on dit aux Allemands. Ils ont entendu, compris, exécuté. Pour assurer leur bien-être immédiat, ils ont pillé les fermes, mis à sac les maisons, dévalisé les caves et, par passe-temps, démoli les cathédrales. L’idéal leur est fermé, la beauté les offense, et, dans leur prurit dévastateur et sacrilège, ils offrent en holocauste à leurs sinistres idoles les ruines et les cendres des monuments élevés par le génie de l’homme à la gloire de Dieu.
Aux nôtres, il n’était pas besoin de donner des raisons, ni de dire pour qui et pour quoi ils offraient leurs vies. Ils le savaient. Ils s’étaient croisés pour aller en Terre-Sainte et, dès qu’ils y eurent fait leurs premiers pas, ils ont assuré leur butin. Ils ont avec piété pillé les fleurs des champs.
La prise est bonne, si elle est modeste. Elle n’ira pas aux Invalides pour y rejoindre les glorieux trophées, la fleur d’Alsace. Mais, échappée au tumulte des batailles, elle resplendira dans son cadre, la fleur cueillie par le soldat, quand la France aura repris la terre où sont demeurées ses racines.
(Le Gaulois.)
LE MAL D’ATTENTE
Table des matières
28 septembre 1914.
C’est un mal dont cette guerre nous a révélé la souffrance aiguë et la variété infinie. Pendant que nos soldats sont tout à l’action, nous sommes tout à l’attente.
Il faut distinguer.
Il y a des attentes inéluctables: nous les supportons avec résignation. Nous ne prétendons pas devancer les événements. Nous. savons attendre l’heure des communiqués, et si l’un d’eux est muet ou obscur, nous en admettons la raison supérieure. L’attente nous est alors le mal nécessaire.
Mais il est des attentes qui nous sont moins supportables, qui mettent à l’épreuve-notre esprit de discipline, qui nous infligent une irritante douleur parce qu’elles ne nous semblent pas obligatoires.
Combien de fois s’échange par jour, dans nos rues de Paris, ce dialogue entre deux amis qui se rencontrent:
— Et votre fils?
— Je ne sais pas. Aucune nouvelle depuis trois semaines. Mais le vôtre?
— Je ne sais pas. Sa dernière lettre est du mois d’août.
Et on se quitte, avec ce mouvement arrondi des épaules auxquelles est imposée le poids d’un fardeau trop lourd et qui plient.
Plaintes inutiles, plaintes importunes. L’amélioration n’est pas venue, au contraire, et depuis que les lettres se font à l’égal des grands crus étamper à Bordeaux, les retards s’aggravent. Mais voici que M. le ministre des postes et télégraphes est revenu et que le régime heureux des ministères inoccupés, l’intérim, a cessé pour les P. T. T. Attendons.
Soyons justes. Une autre forme de l’attente, dont j’ai été le témoin, m’avait profondément ému. Il y a été porté remède.
N’étant bon à rien (et je vous prie de croire qu’on ne me l’a pas envoyé dire), je trompe comme je peux mes propres attentes. J’ai visité des ambulances, une surtout, et deux fois à quinze jours de distance. Un modèle, un asile de repos et de paix. Du soleil à pleines croisées, de l’air à profusion. Une symphonie de draps blancs et de peintures blanches. Une installation irréprochable depuis la salle d’opérations jusqu’aux cuisines, en passant par les baignoires. Ma visite, guidée par une infirmière dont nulle ombre factice n’obscurcissait le clair regard et dont nul carmin n’avivait les lèvres, une qui savait son métier, dont les mains étaient expertes à manier la bande de pansement, chez qui on devinait des réserves d’habileté au service des souffrances physiques et des réserves de dévouement au service des détresses du cœur.
Elle attendait, et avec elle les éminents praticiens attachés à son ambulance. Elle attendait, devant les lits vides, les blessés qui s’y pourraient étendre; et cela me chagrinait, ce dévouement offert et qui ne s’employait pas, quand pour nos blessés cet emploi était si riche de belles promesses.
Cette attente a cessé. Les blessés sont venus. Tous, nous devons nous en louer. Une inquiétude poignante est dissipée. On avait craint je ne sais quel conflit dont l’enjeu aurait été terrible. C’était un malentendu. Il n’y avait pas rivalité ; il n’y avait qu’émulation. Nos blessés n’attendront pas.
Soyons plus justes encore.
Il y a des services qui ne chôment pas et où le mal d’attente ne s’est pas fait sentir. C’est le Journal officiel qui, de Bordeaux, m’en apporte la preuve. J’y relève, aux dates toutes récentes des 20 et 21 septembre, une série de décrets attribuant à des départements et à des communes des biens ecclésiastiques ayant appartenu à des fabriques et à des évêchés. J’ai cru que le hasard avait fait tomber sous ma main des numéros de l’an dernier. Mais non; je vous affirme sur l’honneur que la date est bien: septembre 1914. Voilà, cette fois, des services qui fonctionnent jusqu’au paradoxe, jusqu’à l’anachronisme.
Heureuses communes, heureux départements qui pouvaient attendre et qui n’attendent pas!
Vous voyez qu’on n’oublie rien et qu’on n’attend pas à Bordeaux.
(Le Gaulois.)
RENTRÉE JUDICIAIRE
Table des matières
3 octobre 1914.
Au jour dit, à l’heure fixée, suivant le cérémonial accoutumé, la rentrée judiciaire a eu lieu. C’est très bien. Il faut conserver à la vie nationale son fonctionnement ou du moins en garder les apparences. Derrière l’inexpugnable rempart fait de la poitrine de nos enfants, chacun doit être à son poste. Devoir facile, dont l’accomplissement ne mérite pas une louange, dont la méconnaissance serait une désertion.
Chacun est donc venu reprendre la robe, ou rouge ou noire. On a tristement compté les vides que les jeunes ont laissés (combien déjà pour toujours!); les anciens ont serré les rangs, et l’on s’est retrouvé sous le plafond somptueux de la première chambre de la Cour.
Une phrase toute faite s’échange traditionnellement entre avocats qui se revoient au Palais, après ces deux mois d’absence. «Avez-vous passé de bonnes vacances?» Elle ne s’est pas dite hier. Des vacances! Qui donc en a eu? Qui donc a pu, l’esprit libre, goûter la douceur des soirs d’août et ouvrir ses poumons élargis à l’air frais et léger de septembre?
Il n’y a pas eu, il ne pouvait pas y avoir de vacances. Je crois bien qu’en dépit de la cérémonie d’hier, les audiences seront courtes et rares, qu’on trouvera les magistrats et les avocats plus souvent penchés sur la carte d’Europe que sur les pièces de procédure. Querelles d’argent, querelles de ménage, querelles d’amour-propre, comme elles paraissent petites, quand on compare! La guerre sera la trêve des plaideurs. Après, on verra.
Que verra-t-on? C’est la question que je me posais pendant cette audience solennelle, où se sont dites sobrement les paroles nécessaires d’hommage à nos soldats et de confiance en nos destinées. Je ramenais aux proportions de l’orbite modeste où je me meus depuis plus de trente ans la question de l’avenir de la France victorieuse; je me demandais ce que serait la justice française après la victoire.
La réponse est dans toutes les consciences droites. La justice ne sera plus et ne peut pas rester ce qu’elle était devenue. Elle devra participer au relèvement attendu; elle devra, dans le sang versé, laver et guérir ses plaies, si profondes et si vives qu’elle était près d’en mourir. Elle avait compromis son prestige et son renom. Personne ne peut le nier et chacun sait pourquoi. La politique s’était emparée d’elle, avait triomphé des résistances et des révoltes individuelles, l’avait réduite en servitude, était sur le point de l’étouffer.
Ce fut d’abord un travail sournois et inavoué. Ce fut, de la part des plaideurs, la recherche discrète de l’influence. Ce fut, favorisée par quelques grands talents, la montée des avocats à qui le justiciable demandait, plus encore que le concours de leur expérience et de leur parole, l’appui de leur situation politique, de leur parenté politique, de leurs intimités politiques. Les magistrats, au moins certains d’entre eux, s’abandonnant au courant qu’il eût fallu remonter, témoignant par les mesures d’ordre intérieur, par leurs égards particuliers, par l’accueil prolongé de leurs cabinets, une complaisance et une faveur trop accusées. La politique alors s’enhardissant, renonçant au système de l’infiltration, pratiquant l’action directe, substituant les ordres aux suggestions et affirmant sa domination comme un droit et un devoir de gouvernement.
Les effets suivirent les causes dans leurs évolutions. L’indépendance conservant ses disciples, auxquels on marquait cette considération, un peu ironique, un peu compatissante, qu’on accorde aux innocences attardées. Tous les plaideurs — je dis bien: tous — cherchant le succès dans la démarche et la recommandation, ne croyant plus à la sincérité des audiences publiques et entreprenant dans les couloirs l’assaut des consciences. La déconsidération gagnant chaque jour du terrain et procédant enfin par bonds impétueux. La base de l’édifice sapée, les fissures et les lézardes gagnant le gros œuvre, la façade conservée à grand’peine, jusqu’au jour récent où, dans un grand fracas, elle s’écroula elle-même sans que les gardiens de l’édifice eussent rien tenté pour sa défense.
Une phrase tristement fameuse «Il n’y a plus de justice en France» fut répétée, comme l’expression de la croyance universelle, et l’on pouvait se demander si ce ne serait pas bientôt l’expression de la vérité.
C’est un grand péril que je crois désormais conjuré. La rénovation s’étendra à la justice. Et voyez! Dès maintenant il faut bien qu’il y ait quelque chose de changé, puisque cette peine et cette humiliation dont souffrent depuis vingt ans les serviteurs du droit, j’ose pour la première fois aujourd’hui en libérer mon cœur.
(Le Gaulois.)
LE FRICOTEUR
Table des matières
12 octobre 1914.
Jeunes ou vieux, vous l’avez tous connu au régiment, si vous avez fait votre service militaire. Il était mal noté au quartier. De belle tenue, mais avec plus de fantaisie que d’ordonnance, le képi incliné sur l’oreille et traînant un peu le sabre, possédant tous les trucs pour échapper aux corvées et aux classes, sauteur de murs et de bat-flanc, ayant en ville des histoires, surveillé de près par l’adjudant de semaine, mais rarement pris, collectionnant au folio de punitions les jours de consigne, de salle de police et de prison avec des motifs de choix. Au demeurant, bon ou mauvais soldat? On ne savait pas.
On sait maintenant.
Je viens d’avoir de ses nouvelles. C’est lui du moins, tel que je l’ai connu, que je retrouve dans des notes qui me sont envoyées de la ligne de feu et que je transcris presque textuellement.
Il est éclaireur au Xe régiment d’artillerie.
Parisien, ou plutôt Parigot. Une tête drôle, le nez en l’air, les yeux rieurs, la lèvre rasée, un physique accompli de café-concert. Il s’est présenté au corps avec un képi dont la visière était en son milieu cassée sur les yeux, avec des molletières de drap gris, des éperons nickelés énormes empruntés à la défroque de d’Artagnan au théâtre Montparnasse et une lorgnette sur l’épaule. Autant de sacrifices à la fantaisie. Mais c’est tout ce qui reste du passé. Pour le surplus, il s’est découvert l’âme militaire. Il est sur la route la joie et l’entrain de la batterie, improvisant des chansons sur les derniers airs du caf’conc’. Son salut au passage des chefs est impeccable et il a pour joindre les talons un mouvement sec qui fait sonner ses grands éperons. Il a baptisé son cheval Kronprinz, sans doute pour avoir le droit de lui parler sans égards et de lui faire sentir la botte de plus près.
Et le voici au feu. Il garde le sourire, il a la blague, il fait des mots. Ses reconnaissances sont d’une déconcertante audace. Il est tout: éclaireur à pied, éclaireur à cheval, agent de liaison. Une ferme suspecte est proche. Il part la reconnaître en se défilant. Dès qu’il est trop en vue, il met pied à terre et attache Kronprinz invisible derrière un pan de mur. Il rampe jusqu’à la ferme. Des coups de fusil. Il reparaît avec le fusil et le casque d’un Boche qu’il a tué. Il revient à Kronprinz, qu’il enfourche, et comme le cheval, sous la fusillade qui éclate alors, a pris le galop, il l’arrête, le met au pas, jette sur l’encolure les rênes abandonnées, enfonce les mains dans ses poches et rejoint la tranchée en sifflotant la dernière de Dranem. Les camarades le portent en triomphe.
On l’a nommé brigadier: on l’a nommé maréchal des logis. Ou l’a cité à l’ordre du jour du corps d’armée.
Un jour cependant on l’a vu avec deux camarades se replier vers l’arrière: on ne comprenait pas.
— Où vas-tu?
— A l’arrière.
— Toi!
Lui, alors, avec son éternel sourire, mais tordu par un pli d’amertume.
— Faut bien. On a descendu des Boches; mais on n’est plus que trois. Je vais me ravitailler en bonhommes.
C’est ainsi que le fricoteur est devenu soldat.
Mauvaise graine et bon fruit.
N. B. — Ne croît pas en terre allemande.
(Le Gaulois.)
LES EMBUSQUÉS
Table des matières
JE LÈVE UN RÉGIMENT
18 octobre 1914.
Que dis-je? Une brigade ou même une division. Il suffit qu’on me laisse faire et qu’on me donne des pouvoirs.
Oh! je ne rédigerais pas de circulaires. L’expérience a démontré l’inefficacité de ce mode de recrutement. J’établirais, à 4 heures du soir, sur les boulevards, un barrage à hauteur de la Madeleine, un autre à la rue Drouot. Les promeneurs défileraient un par un. Et je serais, d’après les constatations que chacun peut faire, bien malheureux si cette opération ne me procurait pas une double cueillette: un bon quarteron d’Austro-Allemands qu’on n’aurait pas besoin de gratter bien fort pour faire apparaître l’espion, et un millier de jeunes hommes qui devraient aussitôt expliquer à un conseil de revision comment ils. concilient leur démarche fringante sous le vêtement civil et leur présence sur l’asphalte parisien.
Je ne m’en tiendrais pas là. Je franchirais le seuil respecté de nos grandes et petites administrations et j’y poursuivrais le même examen, avec la même satisfaction de voir à chacune de mes visites s’augmenter mon effectif. Je n’aurais même ni la superstition du brassard ni le culte de l’uniforme. Quand je verrais installé soit au volant d’une automobile, soit dans la tiède atmosphère d’un bureau, un pseudo-soldat avec ou sans galon, je lui démontrerais, au besoin malgré lui, que la boue des tranchées convient mieux à l’uniforme que la poussière des Champs-Élysées; que le feu d’une cheminée est moins utile et moins glorieux que celui des mitrailleuses et que les galons sont déplaisants à voir quand leur éclat n’a pas été un peu terni par la fumée de la bataille.
Le voyez-vous grossir, mon régiment des embusqués?
Je ne m’en tiens pas encore là.
A la tête de mes hommes, solidement encadrés, je quitte Paris et je vais faire un tour dans nos départements. Je visite les préfectures, sous-préfectures, conseils de préfectures, et plus je m’éloigne de la zone des armées et plus ample devient ma moisson. Ne me laissez pas aller jusqu’à Bordeaux. Ce serait trop beau. Je serais encombré ; j’aurais un corps d’armée.
Ne rions pas: l’heure n’y est pas propice et je vous affirme que je n’en ai pas envie. La question des embusqués est d’une gravité poignante.
Nous avons d’incomparables soldats, qui joignent aux qualités qu’on leur savait des vertus dont notre tempérament permettait de douter: ils ont au courage ajouté la patience et la ténacité.
Mais causez, dans une ambulance parisienne, avec un blessé qui, guéri, est sur le point de retourner au front. Sa vaillance et sa foi sont intactes: il se battra comme il s’est battu. Mais on lui a permis, au moment de sa convalescence, quelques promenades dans Paris. Il a vu ce que nous voyons tous. Il trouve que ce n’est pas juste. A l’heure du départ il pensera: «C’est toujours les mêmes qui se font tuer.» De grâce, faisons en sorte qu’il n’arrive pas à le dire tout haut.
Je sais bien: il y a une objection. Il faut des fonctionnaires, des sous-préfets, des chefs et sous-chefs de bureaux, des secrétaires, des commis, des expéditionnaires et des plantons. Réponse facile. Les vieux sont prêts. Prenez-les.
Tenez! je reviens du palais de Justice. J’ai vu le conseil de guerre. Il a, il faut qu’il ait, greffier, commis greffiers et huissier d’audience. Au plus humble de ces postes je pose ma candidature si je dois ainsi rendre un soldat et un fusil à nos armées.
Mais il en est temps. Débusquons.
(Le Gaulois.)
AUX EMBUSQUÉS
Table des matières
25 octobre 1914.
Il me faut revenir à eux. Car si je n’ai pas encore levé mon régiment, j’ai du moins mobilisé la fourmilière sur laquelle j’ai mis le pied. Me voici en possession d’un monceau de lettres, approbations, encouragements, sommations d’agir, informations, conseils, mais aussi protestations et reproches d’injustice.
Nécessité de s’entendre.
Ai-je besoin de dire que je ne m’en prends pas à ceux qu’une infériorité physique rend impropres au service? Il serait cruel d’ajouter à leur chagrin. Je leur conseille seulement de ne pas chercher à leur peine une distraction par des promenades trop répétées sur les boulevards, et de n’y pas faire affluence.
Me faut-il rassurer cet inspecteur de police qui m’écrit, «au nom de tous ses collègues », pour protester contre l’accusation d’embuscade? Faut-il lui dire qu’il est à son poste et qu’il n’a pas plus de raisons de le quitter que le cheminot qui sur sa locomotive ou l’ouvrier de Bourges et du Creusot qui à son établi collaborent très efficacement à la défense nationale?
Personne ne peut s’y tromper. Et vous pouvez croire que nos bons, nos vrais, nos solides embusqués se sont bien reconnus et qu’aucun d’eux n’est sorti de sa tranchée pour affronter à ciel ouvert la discussion de son cas.
Ils se taisent, nos hardis chauffeurs parisiens qui, pour la terreur des piétons, exécutent à folle allure le raid des Champs-Élysées.
Ils se taisent les onze secrétaires du capitaine trésorier du Xe d’infanterie qui tiennent les écritures du dépôt.
Il se tait, le gentil soldat qui, à Bordeaux, assure le ravitaillement de Célimène et chaque jour la conduit à la pâtisserie, à l’heure du thé et des tartelettes.
Ils se taisent, et c’est eux que je voudrais entendre, et c’est pour les aider à sortir de leur silence que je m’adresse directement à eux. Je le fais sans animosité ni colère. Je devine si bien leurs explications et leurs excuses.
«Vous n’êtes pas, mon jeune ami, plus poltron que vos camarades. Vous avez participé au bel élan de la jeunesse française à l’heure de la mobilisation. Mais votre maman vous adore et ne prétend pas être la mère des Gracques. Elle s’est souvenue qu’elle avait des relations. Elle ne pouvait ignorer que, dans notre démocratie égalitaire, tout s’obtient depuis vingt ans par le piston. Elle vous a pistonné. Vous en avez bien un peu honte; mais un fils peut-il chagriner sa mère? Et tout doucement vous vous êtes laissé pousser vers cette chaise, cette table ou ce bureau. Vous vous êtes cru soldat, puisque vous en aviez le costume et que, pour compléter l’illusion, on vous donnait du grade.
«Tout cela n’est pas bien coupable. Mais maintenant?
«Regardez-moi bien en face. N’est-ce pas que vous n’êtes pas fier? N’est-ce pas que vous vous sentez gêné quand on vous parle de vos amis qui combattent, quand vous voyez une de ces lettres venues du front, pleines de vaillante gaieté, quand vous lisez le récit de quelque beau fait d’armes?
«Mais oui, votre gêne est tout près de devenir un remords. Laissez ce salutaire travail s’accomplir. Ne tardez pas trop. Embrassez maman, qui pleurera bien un peu, et partez.
«Vous verrez alors comme c’est bon de faire son devoir. Vos camarades vous diront que seul le premier moment est désagréable à passer; mais qu’ensuite, comme dit le sergent de Déroulède:
«Un petit tour de feu, c’est la santé du corps.
«Et maman sera toute fière de pouvoir montrer à ses amies, que désormais elle aura le droit de revoir, vos lettres hâtivement crayonnées, sentant un peu la poudre et la feuille d’automne et n’exhalant pas la fade odeur du bureau.
«Vous résistez encore? Pensez alors à demain. Demandez-vous quelle figure vous ferez dans la France victorieuse. Vous n’y aurez plus de place; vous serez en marge. Les pistons, les chers pistons, seront cassés avant même que vous ayez eu le temps de vous faire décorer.
«Allons! c’est dit, n’est-ce pas?
«Vous partez.»
(Le Gaulois.)
P. P. C.
Table des matières
1er novembre 1914.
Je n’ai reçu que deux lettres d’injures. Encore apparaît-il de la similitude d’écritures que c’est le même embusqué anonyme qui m’a gratifié d’un doublé.
Il m’écrit: «Vos articles sont-ils sincères? Si oui, ils sont bêtes.»
Comme je ne vois pas en quoi ma sincérité serait engagée dans l’affaire, la conclusion demeure: «Ils sont bêtes.»
C’est bien possible. Quand on est bête, c’est sans le savoir, et il est rare de trouver un ami assez dévoué pour vous en avertir. Mon embusqué m’a rendu ce service et il l’a complété en me disant de quoi était faite ma bêtise.
Il m’explique: «Combien croyez-vous qu’après vos articles il partira d embusqués? Deux, huit, dix au plus. Alors, à quoi bon?»
Si mon correspondant croit avoir ainsi fait la démonstration annoncée, je l’avertis que mon intelligence limitée y reste fermée. Sans doute, je pense avec lui que les embuscades sont bien gardées et qu’il ne sera pas facile d’en déloger les occupants. Sans doute, je crois avec lui que les influences qui se sont employées pour installer les abrités se retrouveront pour repousser toute offensive.
Mais combien dangereuse et flatteuse est sa concession!
Deux, huit ou dix. Et s’il en était? Voilà pour lui le danger.
Deux, huit ou dix! J’en concevrais un orgueil démesuré.
Ah! s’il s’était fait connaître, je crois que j’aurais réussi à me faire comprendre. Je lui aurais expliqué combien, à l’heure où nous sommes, je fais fi de ma parole et de ma plume; que, passant la revue de mes trente dernières années, je les trouve aujourd’hui inutiles et sonnant le creux et que je leur applique le mot qu’il m’adresse: «A quoi bon?» Et voici qu’il m’ouvre cette perspective que par l’effet de quelques lignes imprimées dans un journal, j’aurais fait sortir de leur cachette deux, huit ou dix soldats pleins de vigueur et de jeunesse, sinon de bonne volonté ; que j’aurais donné à mon pays qui en a besoin deux, huit ou dix fusils! Mais j’en serais plus fier qu’un ministre à son premier portefeuille, même si ces chiffres devaient se réduire encore, même si ce fusil devait être unique, même si c’était le vôtre, mon cher anonyme, bien que je le soupçonne de n’être pas de première qualité.
Autre argument ad hominem: «Eh bien! et vous? m’écrit mon jeune homme, pourquoi ne partez-vous pas?»
Voilà qui est mieux et voici ma réponse. Je veux bien, mais il faudra que vous me prêtiez, pour obtenir que je parte, les concours que vous avez mis en œuvre pour obtenir de rester. Je vous signale l’objection qui vous sera faite: mon âge. Mais vous répondrez que nous partirons tous les deux, bras dessus, bras dessous, et que votre âge et le mien représenteront ainsi une très honorable moyenne.
Maintenant, embusqués mes frères, je prends, provisoirement au moins, congé de vous. Ce n’est pas que vous ayez cessé de m’intéresser; mais je dois quelques ménagements aux lecteurs du Gaulois, que je crains de lasser.
Deux autres raisons me décident à vous consentir un armistice:
Parler n’est rien, agir est tout. L’action appartient à M. le ministre de la guerre, et j’ai foi en son patriotisme.
Puis, si ma voix se tait, une autre s’est élevée. Sur la planche que je quitte, un appel du pied vient de retentir. M. Clemenceau a décroché ses fleurets et, après un très courtois salut à mon adresse, a engagé le fer.
Restez en garde, messieurs les embusqués!
La main passe, mais l’assaut continue.
(Le Gaulois.)
UN MAUVAIS RÉGIMENT
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30 novembre 1904.
C’est le mien: c’est du moins celui que j’avais la prétention de lever et qu’on devait recruter parmi les embusqués. Je le passe en revue. Pas d’illusions possibles. Il se présente mal. Au lieu des gars solides, des beaux soldats tout neufs que je comptais y trouver, j’aperçois des hommes chétifs, j’en vois d’autres qui, au défilé, tirent la jambe et d’autres encore qui, au tir, mettent avec peine le fusil à l’épaule.
J’interroge. Le premier me dit qu’autrefois réformé il a été repris après un examen rapide et à distance, le second qu’ayant été blessé il a été reconnu bon pour le renvoi au front. Ainsi de la plupart des autres. Des demi-infirmes, des demi-guéris. Le voilà presque tout entier, mon régiment des embusqués. Déception.
Ai-je donc été trompé ? L’embusqué n’est-il qu’une chimère? Aurai-je le remords d’avoir contribué si peu que ce soit à grossir l’effectif des hôpitaux quand je voulais donner de solides recrues à nos armées?
Mais non.
Voici que je suis frôlé par une puissante auto, où deux jeunes chauffeurs rasés de frais et resplendissants de vigueur et de santé brûlent avec maîtrise la piste Étoile-Concorde. Voici que dans le métro je vois se mirer toutes les lampes du wagon dans un casque bien porté dont aucune brume du Nord, dont aucune pluie des Flandres n’a terni l’éclat. Voici que de toutes les villes, de tous les coins de France, m’arrivent les informations, les protestations. Rien n’est changé ou presque. Quelques valétudinaires et quelques éclopés paieront: mais les embusqués sent toujours là-Que s’est-il donc passé ?
Je ne mets pas en doute la bonne volonté, le zèle patriotique de mon ami Millerand. Il a voulu agir; il a agi; il a donné des instructions et des ordres. Mais entre le ministre et l’homme qu’il s’agit de déloger, quelles défenses! Quel enchevêtrement de fils barbelés, c’est-à-dire que de protecteurs, députés, sénateurs, préfets, sous-préfets, électeurs influents! C’est toute une organisation dont les ramifications sont infinies et les ressources innombrables.
Un général doit faire une inspection: il est aussitôt repéré. Pendant deux jours tous les embusqués se terrent. Le général inspecte: tout est bien. Le général a inspecté : l’embusqué narquois reparaît au bureau.
C’est un truc: mais combien d’autres dont je pourrais donner l’énumération!
Et le jour où un contingent, composé vaille que vaille, quitte le dépôt, l’embusqué a le sourire en assistant au départ.
Prenez garde, mon cher ministre, et croyez-moi. La colère monte. C’est à vous de l’apaiser. Il vous y faudra votre persévérance, votre belle ténacité, votre conscience du devoir national.
J’ose m’adresser à vous, bien que le grand journal radical du Midi m’ait averti que je ne serais pas, que je ne devais pas être écouté. Procurez-vous et lisez son numéro du 17 novembre. Vous y verrez par quels pitoyables arguments il prend la défense des embusqués, sans contester leur existence.
Vous y verrez comment il vous met en garde contre mes efforts, en affirmant que je suis «le moins républicain de vos confrères ».
Il le sait et je l’ignore. La raison en est que depuis le 1er août je n’ai pas pris le temps de m’interroger sur mes opinions politiques. Mais s’il est vrai que, pour être républicain en novembre 1914, il faille sacrifier des éclopés et des malades aux protégés de nos puissants d’un jour, j’avoue n’avoir aucun droit à l’estampille du journal qui se dit «de la démocratie».
Je n’étais pas hier de la république des camarades; je ne suis pas aujourd’hui de la république des embusqués. Ni vous, n’est-ce pas?
(Le Gaulois.)
Darmowy fragment się skończył.