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Camille Debans

Le capitaine Marche-ou-Crève


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319656

Table des matières

I DÉVOUEMENT.

II UN CLUB PARISIEN.

III L’HÉRITAGE.

IV PREMIER DUEL.

V COMPLOT.

VI LA MORTE ET L’ASSASSIN.

VII LA MÈRE ET LE FILS.

VIII LA PRÉCAUTION INUTILE.

IX AU CAFÉ ANGLAIS.

X LES CLIENTS DE LÉON.

XI LA CRISE.

XII CALOMNIE ET EXPLICATIONS.

XIII DARÈS.

XIV CLÉMENCE ET CRAMOIZAN.

XV L’INTRIGUE.

XVI RÉVÉLATIONS.

XVII L’OBSTACLE.

XVIII LE DUEL.

XIX DÉPIT.

XX LA MISSION DE DELBOS.

XXI MARCHE OU CRÈVE.

XXII DERNIÈRE ENTREVUE DE DEUX COMPLICES

XXIII L’HISTOIRE DE BAUIA.

XXIV RÉDEMPTION

XXVI ÉPILOGUE


I
DÉVOUEMENT.

Table des matières

Paris est le paradis des badauds. Cela ne veut pas dire que les Parisiens soient plus enclins à se laisser piper qu’aucun autre peuple. Non. Mais la ville géante offrant à chaque pas un spectacle, un intérêt ou une amusette, il n’est pas étonnant que les milliers de gens inoccupés ou quelque peu disposés à la paresse qui y circulent en tous sens, forment des groupes de curieux partout où l’occasion fait mine de se présenter. On ne peut y siffler son chien ou battre sa femme sans qu’aus sitôt des passants empressés s’installent aux premières places pour jouir de cette représentation imprévue, gratuite et par conséquent admirablement accueillie.

Mais où cette manifestation de la flânerie parisienne prend des proportions superlatives, c’est sur les ponts. L’enfant de Paris aime à regarder couler l’eau comme Panurge, et lorsqu’il traverse la Seine, le moindre pré texte suffit à l’arrêter. Un pêcheur qui jette son épervier, un canotier passant dans sa périssoire, un bull-terrie qui nage, les petits bateaux et à plus forte raison les grands, un train de bois, n’importe quoi ou n’importe qui, passant sous un pont, tout est pour le Parisien une occasion de s’accouder sur les parapets et de contempler son petit fleuve avec une sorte de tendresse.

Ah! quand un vrai navire comme le Paris-Port-de-Mer vient mouiller au port Saint-Nicolas, c’est bien autre chose. Il en est qui restent là de longues heures à regarder le même mât et, qui sait? à rêver de pays lointains et de grandes aventures. Tout Français, même le moins lettré, est poëte et quelque peu songe-creux.

Ce soir-là, 24décembre1872, ce n’était pas un navire à réclames qui attirait l’attention des citadins traversant le pont des Saints-Pères.

Il faisait depuis la veille un froid très piquant. Mais ce refroidissement de la température avait été précédé de pluies extrêmement abondantes et la Seine était grosse. Elle roulait ses flots en rivière pressée qu’elle était. L’eau, qui reflétait de lourds nuages gris, était noirâtre et sinistre.

La violence du courant ayant fait rompre l’une des amarres d’un bateau de blanchisseuses, toutes les laveuses étaient sur la berge à regarder deux mariniers qui réparaient l’avarie. Sur le pont une foule compacte s’était arrêtée pour assister aussi à l’opération.

On n’a jamais scrupuleusement analysé les innombrables élé léments dont se compose toute agglomération de curieux parisiens. C’est bien la plus étrange, la plus curieuse, la plus improbable salade de personnages disparates qu’on puisse inventer. Depuis le riche rentier qui descend de sa calèche pour se confondre dans la masse des badauds jusqu’au mendiant paralytique qu’on-traîne dans un embryon de voiture, toutes les classes de la société y sont représentées.

Mais ce qu’on est toujours sûr d’y rencontrer, ce sont un vieux capitaine en retraite, une demi-douzaine de pick-pockets, un ou deux garçons de recette, quelques voyous en rupture d’atelier prenant possession du parapet comme de leur chose, trois clercs d’huissier, un ancien tambour-major de l’ancienne garde nationale, et enfin un petit marmiton ou mitron.

Ah! le marmiton! il semble qu’il soit indispensable à tout rassemblement. Je défie de trouver dans Paris une foule sans marmiton. S’il passe un régiment, on en voit qui suivent la musique à côté du sous-chef. Qu’un accident soit signalé, un mitron accourt; qu’une voiture verse; il y en a deux; qu’un incendie éclate, en voici une escouade. S’il y a une révolution, enfin, il sort des marmitons de toutes les barricades. Et l’on ne peut pourtant pas admettre que chacun des habitants des rues où l’on se bat ait justement commandé un vol-au-vent pour ce jour-là.

Ah1par exemple, ne leur demandez ni de relever les blessés, ni d’aider les cochers, ni de faire la chaîne, ce n’est pas leur affaire, Ils sont des dilettante et non des exécutants. C’est pour voir qu’ils sont accourus et pas pour autre chose. Leur corbeille d’osier sur la tête, ils examinent tout tranquillement, en vrais amateurs, et ârfois daignent dire leur mot sur le cas qui les occupe.

Donc il y avait beaucoup de monde arrêté sur le pont des Saints-Pères. Chacun soufflait philosophiquement dans ses doigts et regardait travailler les mariniers.

Lorsque quatre heures sonnèrent, les deux hommes achevaient leur besogne. La nuit tombait sourdement et avec elle une brume mélancolique dont Paris allait s’envelopper–cette veille de Noël–comme d’un manteau couleur de muraille, pour cacher ses fredaines.

Les curieux ne bougeaient pas. Ils semblaient regretter que le spectacle fût si tôt fini. La plupart regardaient la Seine qui s’en allait rapide et égoïste. De tous les égoïsmes de la nature, je n’en sache pas de plus cruel que celui des rivières.

–Brrr! fit un ouvrier qui passait–sans s’arrêter, lui– les noyés auront froid cette nuit.

Cette réflexion lugubre fit tourner la tête à quelques personnes, qui ne purent s’empêcher de frémir à cette sombre idée. Mais presque au même instant, un cri perçant retentit sur le pont, et aux dernières lueurs du jour on vit quelque chose qui tombait brusquement dans le fleuve. Un bruit de clapotis monta jusqu’aux oreilles des assistants, et la vague se referma, indifférente, sur un être humain.

On se regarda. Quel terrible serrement de cœur on éprouve quand le hasard vous fait assister à pareil événement! Mais, à Paris, ce premier sentiment, qui d’ailleurs n’est pas le pire, ne dure pas. Sitôt la surprise passée, on s’empresse, on s’agite en tout sens. Cent personnes regrettent sincèrement de ne pas savoir nager; ceux qui sont experts en cet art se tâtent et se consultent.

Les plus déterminés ne perdirent pas de temps et s’élancèrent en toute hâte vers le quai. Quelques-uns se déshabillaient en courant, très décidés à se jeter à l’eau, car cette population de Paris renferme des milliers de héros modestes et inconnus toujours prêts au sacrifice, au dévouement.

Mais, sur le pont même, un homme qui venait d’arriver s’arrêta net, jeta sur le courant un regard rapide et murmura:

–Allons, bon! ces choses-là n’arrivent jamais que quand je suis pressé.

On croyait à une mauvaise plaisanterie, et les Parisiens, qui ne jouent pas avec les idées d’humanité, allaient peut-être faire un mauvais parti à ce quidam, quand on le vit ôter lestement son paletot, son gilet, son chapeau et ses chaussures.

–Tiens-moi ça, Baraque, dit-il à un grand nègre qui l’accompagnait.

Puis, sans attendre de réponse, il enjamba le parapet et piqua une tête savante.

Cela s’était fait si vite que le nègre n’eut pas le temps de protester, et son maître était déjà au fond de la Seine quand il s’écrie:

–Captaine! captaine! mais ça qu’est folie. Fait trop froid, captaine, pour sauter comme ça dans vilaine rivière de France.

Le captaine était déjà loin et n’avait garde d’entendre. Il nageait vigoureusement du côté où il pensait que le noyé avait été entraîné, et de temps à autre on le voyait plonger pour fouiller le fleuve. Puis il reparaissait seul, toujours seul. Le nègre ramassa philosophiquement les vêtements que le nageur avait abandonnés sur le trottoir et suivit la foule, qui continuait à se précipiter vers le bas quai.

Mais voilà que de la berge un autre personnage se jette à l’eau, dans l’intention sans doute de porter également aide et assistance au premier sauveteur. Le courant, nous l’avons dit, était des plus violents, il fallait être un nageur expérimenté pour se hasarder ainsi. A peine l’imprudent, qui d’ailleurs n’était pas jeune, eut-il gagné le large, qu’il ne se sentit plus assez fort pour lutter contre le terrible élément.

– Cet homme va se noyer, dit un dos spectateurs.

–Il sait à peine nager.

–Si on ne lui porte secours, il est infailliblement perdu.

–Une barque! une barque! criait-on de tous côtés.

–Au secours! cria le nageur.

Un cri s’échappa de toutes les poitrines: l’homme venait de disparaître. Au lieu d’une, c’étaient maintenant deux victimes qu’il fallait arracher à la mort.

Le nègre jeta avec colère les vêtements du captaine sur le sol et, prenant à deux mains sa noire chevelure crépue:

–Vieille bôte! s’écria-t-il. Ça si facile, rester tranquille.

–Qu’a donc le moricaud? disait-on autour de lui.

–Ça qu’a pas bon sens, se noyer par temps comme ça, reprenait-il d’une voix désespérée. Eau froide comme glace.

Et tout en parlant ainsi il s’était déshabillé et mis tout nu, lui, par respect pour ses vêtements; puis, sans regarder, il se jeta à corps perdu dans la rivière en disant:

–Ça qu’est froid tout de même!

En trois brassées, il eut atteint l’endroit où le présomptueux sauveteur avait disparu. Il nageait comme un caïman, ce diable de noir. De la berge on l’entendait claquer des dents, mais il allait toujours.

Cependant quelques becs de gaz s’allumant un à un se reflétaient déjà dans le sombre miroir des eaux; la nuit était venue. Le verglas tombait dru. Ce quai grouillant de personnages tristement impressionnés, ce fleuve grossi, coulant bruyamment sous le ciel encombré de lourdes nuées, tout contribuait à donner à cette scène une lugubre physionomie.

Arrivé au milieu de la rivière où il répétait encore: –Ça qu’est froid! ça qu’est froid!–le nègre se dressa hors de l’eau presque jusqu’à mi-corps et regarda autour de lui.

–Il cherche, disait-on dans la foule.

–Quel regard! l’on voit briller d’ici ses grands yeux de démon.

–Ah! il plonge.

–Il a raison, ça doit être joliment froid, murmurait en frissonnant une jeune fille.

–L’avez-vous vu piquer sa tête comme un brochet?

–Brave nègre, va!

–Le revoilà, le revoilà; il tient le noyé. Eh bien, ça n’a pas été long.

–Par ici! par ici! lui criait-on, voilà l’escalier.

Le bon nègre avait mis l’homme sur son dos, et revenait vivement en laissant voir ses dents blanches qui s’entrechoquaient toujours de froid.

–Voilà vieille bête française, dit-il; lui pas mort, lui bien portant. Baraque bien froid.

On s’empara du malheureux qui avait failli être victime de son dévouement. On lui fit d’abord rendre un peu d’eau, puis on l’amena au poste de police de la rue de Beaune, où de nouveaux soins lui furent prodigués. Mais le gros de la foule entourait le nègre et lui faisait une ovation.

–Bravo1bravo, le moricaud! cria un loustic.

–Moricaud bon pour sauver blanchicaud tout de même, répondit-il.

La foule se mit à rire. On le trouvait beau, on le trouvait spirituel. A Paris, il suffit d’être bon et courageux pour que le public vous attribue toutes les qualités.

–Et le captaine! s’écria tout à coup le pauvre noir. Pas encore trouvé noyé?

Cette question, qui s’adressait à un gardien de la paix, rappela tout le monde, au sentiment de la situation. L’attention de la foule, distraite par un incident dramatique, avait bifurqué un instant, mais Baraque venait de la remettre dans la voie, et l’on planta là le bon nègre pour aller suivre les péripéties du sauvetage principal qui s’accomplissait de l’autre côté du Pont-Royal.

–Temps qu’est pas chaud tout de même, reprit le nègre en s’adressant au gardien de la paix.

–Mais habillez-vous donc, sacrebleu!

–Moi attendre que corps à moi soit sec pour pas mouiller chemise ni pantalon.

–Eh bien, vous avez le temps d’attendre, dit le gardien de la paix. Tiens, une idée! Ne bougez pas.

Et le brave gardien s’élança vers la rue de Beaune, d’où il revint quelques minutes après avec une chaude et blanche couverture de laine dont il enveloppa le nègre. Celui-ci, semblable à un spectre, suivit le sergent de ville, non sans causer une grande terreur aux femmes et aux enfants qui rencontraient cette face noire sous ce blanc manteau.

Quand Baraque entra dans le poste, le vieillard qui lui devait la vie vint précipitamment à sa rencontre et lui demanda:

–A-t-on sauvé la personne qui s’est jetée du pont des Saints-Pères?...

Comme le nègre tardait à répondre, la plus cruelle anxiété se peignit sur le visage du pauvre homme. On devinait que s’il s’était jeté à l’eau sans calculer, c’est que celui au secours de qui il avait voulu se porter devait lui être cher à plus d’un titre. Baraque comprit vaguement cela.

–Noyé, ami, bon ami à vous? dit-il.

–Oui, répondit le vieillard.

–Si noyé pouvoir être sauvé, reprit le nègre, pas besoin d’autre que captaine. Captaine nager encore mieux que Baraque.

C’était vrai. Le captaine évoluait dans cette eau glacée * depuis tantôt un quart d’heure et on le voyait fendre le courant avec une facilité incroyable. Il plongeait, reparaissait, replongeait encore, et fouillait tous les fonds de la Seine sans se lasser.

Ce ne fut pourtant, qu’au bout de vingt minutes d’efforts qu’il parvint à trouver le malheureux au salut duquel il s’était dévoué. Il le déposa inerte dans un des bateaux qui s’étaient à la fin portés à son aide. Quand il eut touché terre, l’habile et hardi nageur fut aussitôt entouré parla foule qui voulait le féliciter. Mais lui, prenant la parole, demanda d’un ton dégagé et d’une voix étonnamment calme, après le prodigieux tour de force qu’il venait d’accomplir:

–Est-ce que parmi les personnes qui m’entourent ne se trouve pas un joli nègre très frileux nommé Baraque?

On répondit à cette question en lui apprenant ce qui s’était passé.

–Veuillez vous rendre avec nous au poste, monsieur, lui dit un brigadier des gardiens de la paix; vous y rencontrerez le nègre que vous cherchez, et vous y trouverez en même temps des soins qui vous sont nécessaires et que nous serons heureux de vous offrir.

–Merci, monsieur, répondit le captaine. J’accepte et je vous suis.

Quatre hommes vigoureux prirent le noyé sur leurs épaules et le lugubre cortége eut bientôt rejoint le poste où Baraque, laissant voir ses trente-deux dents en un large rire, était déjà devenu l’ami des agents de la police parisienne.

Quand on déposa le corps du suicidé sur le lit de camp où l’on allait lui donner des soins, le vieillard sauvé par Baraque s’approcha vivement.

–C’est bien lui! murmura-t-il. Puis élevant la voix: Il n’est pas mort, messieurs, n’est-ce pas? il n’est pas mort et on pourra facilement le ranimer?

–Hum! fit le brigadier, vingt minutes dans l’eau, c’est bien long.

Malgré cette réflexion, les gardiens de la paix essayèrent par tous les moyens en usage de rappeler le malheureux à la vie, Mais ce fut en vain.

Quand il apprit qu’il n’y avait plus aucun espoir, l’ami du noyé se laissa aller au plus profond découragement.

–C’est moi, disait-il, c’est moi qui suis cause de sa mort.

–Calme-vous, calmez-vous, monsieur, répétait doucement le brigadier.

–Dieu! que je suis malheureux, reprenait le vieillard, qui se jetait à corps perdu sur le corps inanimé du suicidé.

On fut obligé de l’arracher à ce spectacle et de le garder à vue pendant qu’on faisait les constatations légales du suicide, Toutes les poches des vêtements que portait le mort étaient absolument vides, sauf une, dans laquell on trouva un billet encore très lisible, malgré l’eau dont il était imbibé. Voici ce qu’il contenait;

«Si quelque courageux citoyen entreprend de me sau-ver lorsque je me serai jeté dans la Seine, je le remerci d’avance de cet acte de dévouement, mais je fais des vœux pour qu’il ne réussisse pas à m’empêcher de mourir. Seulement s’il retire de l’eau mon corps inanimé je le supplie, après s’être exposé pour moi, de se rendre (c’est le dernier service que j’aurai demandé à un homme), de se rendre rue Le Peletier, 61, chez une Mme Céleste Montgaillard, qui n’a même pas eu la pu-deur de changer son nom, et d’annoncer à cette mal-heureuse la déplorable fin de son père.

» L. MONTGAILLARD»

Dans les dernières lignes de cette lettre, il était facile de deviner une partie du drame au dénoûment duquel on venait d’assister.

–Monsieur, dit le brigadier en s’adressant au capitaine, acceptez-vous la mission que vous confie ce mort?

–Sapristi! c’est que je suis un homme bien pressé.

–Si cela vous dérange, nous nous chargerons d’envoyer avertir cette dame.

–Non. Les dernières volontés d’un mourant sont sacrées. J’irai. Baraque, mon garçon, est-ce que tu n’es pas encore sec?

Le nègre, qui semblait jouir d’une ineffable béatitude, était encore enveloppé de sa couverture et s’appuyait au tuyau brûlant du poêle.

–Si, captaine, répondit-il. Sec, bien sec et bien chaud.

–Eh bien, habille-toi et va m’acheter un pantalon, une chemise, une cravate et des chaussettes, surtout ne flâne pas en route.

–Vous, prendre couverture, captaine, et tourner dos au poêle. Très bonne chaleur de police.

Quand Baraque fut parti, le brigadier des gardiens de la paix demanda au hardi sauveteur:

–Voulez-vous être assez bon pour me dire votre nom, monsieur?

–Ma foi, sergent, je regrette de ne pouvoir vous satisfaire, mais je n’ai pas envie de me voir imprimé tout vif dans les journaux.

–Et vous refusez de me le dire?

–Je refuse catégoriquement.

–Cependant si je vous promettais que votre nom ne serait connu que des personnes qui sont ici?

–Je ne vous le dirais pas davantage.

–J’en suis bien fâché, monsieur, répondit simplement le brigadier, car c’est un nom que j’aurais retenu.

–Et à moi, monsieur, dit en s’approchant le vieillard qui venait de s’arracher à la douloureuse contemplation de son ami mort, à moi qui étais l’ami intime de celui pour lequel vous vous êtes exposé, ne me le direz-vous pas?

Le capitaine fit un geste d’impatience. Au même moment, Baraque revenait avec des vêtements neufs.

–Vous y tenez donc beaucoup? demanda le capitaine.

–Beaucoup, en effet.

–Eh bien! je m’appelle Jacques de Cramoizan, capitaine au long cours.

–Et votre domestique?

–Ce n’est pas mon domestique, c’est mon maître d’équipage et mon ami; il se nomme Baraque.

–Baraque, vraiment?

–Moi désolé, ajouta le nègre, d’avoir pas nom plus flambant à offrir.

–C’est celui d’un brave, dit le brigadier, et cela suffit.

Baraque laissa échapper un gros rire plein de satisfaction.

Le vieillard, à son tour, déclina son nom. Il s’appelait Randal.

–Quelle est la cause du suicide de votre ami? demanda le capitaine.

–Ah! ceci est une histoire horrible et lamentable. C’était la nature la meilleure, la plus loyale, la plus honnête. Je suis accablé par mon désespoir. Croyez bien que, sans cela, monsieur de Cramoizan, je vous aurais dit toute la reconnaissance que m’inspire votre dévouement.

–Je n’ai, par malheur, pas été assez heureux pour le retirer vivant.

–Eh! c’est là qu’est le mal. Mais la mort du pauvre homme n’amoindrit pas votre acte de courage.

–Ce que j’ai fait, monsieur, répondit le capitaine, ne vaut pas tout le bien que vous en dites. Je n’estime mon action que parce que vous avez voulu aussi l’accomplir, et si vos forces ont trahi votre bonne volonté, vous n’en avez pas moins de mérite, car vous avez plus généreusement exposé votre vie.

–Vous me rappelez, monsieur, que je dois mon salut à ce brave garçon et que je ne lui ai pas encore témoigné ma gratitude.

Baraque avait l’air de ne pas entendre. M. Randal voulut lui glisser dans la main quelques pièces d’or. Le nègre secoua la tête avec un sourire et retira sa main.

–Ça qu’est pas des choses pour récompenser Baraque, dit-il.

–Comment?

–Gardez ça dans poche, monsié, gardez ça.

–Voulez-vous, alors, me demander quelque chose?

–Oui, oui, donnez-moi grosse poignée de main, moi plus content qu’avec pièce vingt francs.

–Une poignée de main, répéta le vieillard; mieux que cela, mon ami.

Et il pressa dans ses bras Baraque rayonnant. Le capitaine de Cramoizan achevait de s’habiller.

–Vous me pardonnerez de vous quitter, dit-il en s’adressant à M. Randal; mais.

–Ne voulez-vous pas que je vous raconte les événements qui ont amené la catastrophe dans laquelle nous venons de jouer un rôle tous les trois?

–C’est que.

–Monsieur le captaine, reprit avec bonhomie le vieillard, je vais vous faire une proposition. Quelque pressé que vous soyez, vous n’en devez pas moins avoir l’habitude de dîner chaque jour?

Aussi régulièrement que possible, monsieur.

–Eh bien, acceptez mon invitation et entrez avec moi au café d’Orsay. Vous mangerez en m’écoutant. Moi, je n’ai pas grand’faim, j’aurai le loisir de vous conter l’horrible histoire de mon ami Montgaillard.

–Que deviendra Baraque pendant ce temps?

–Je pense que M. Baraque me fera l’honneur de dîner avec vous.

Si Baraque n’avait pas été totalement noir, on l’eût vu rougir de plaisir. Mais cela ne l’empêcha pas de répondre modestement:

–Ça pas possible, pas possible; matelot pas dîner table captaine.

–Après m’avoir sauvé la vie, dit Randal, vous refusez de m’être agréable!

–Pas possible, répéta le nègre.

–Tu te trompes, Baraque, lui dit Cramoizan, c’est possible.

–Moi, pas accepter.

–Ah! je te l’ordonne, sacré entêté!

–Pour lors, captaine, dit Baraque tout joyeux, pauvre nègre bien content et bien fier.

Toutes ces politesses avaient été échangées devant la porte du poste de police. Randal et ses invités se dirigèrent donc vers le quai. Cinq minutes après ils étaient attablés dans le café d’Orsay; un appétissant dîner leur était servi et, pendant que le nègre engloutissait la plus étonnante quantité de nourriture, pendant que le capitaine lui-même, que ses plongeons dans la Seine avaient creusé, vidait consciencieusement son assiette, Randal prenait la parole:

–Louis Montgaillard, dit-il, fut mon ami d’enfance. Il s’était marié à trente-six ans avec une adorable femme qu’il eut le malheur de perdre quelque temps après la naissance d’une petite fille.

–Tiens-toi donc tranquille, Baraque, dit le capitaine. Qu’as-tu donc?––

–Rien, mon captaine, répondit le nègre, la bonche pleine.

Malgré ses dénégations, Baraque avait quelque chose. Il ne pouvait s’habituer à être traité respectueusement par des domestiques si bien frisée, et toutes les fois qu’un garçon le servait, il s’agitait sur sa chaise en prenant un air confus. D’autre part, il était tout à fait ébloui par les innombrables lumières reflétées dans des vingtaines de glaces, et, tout en faisant vigoureusement travailler sa mâchoire, il écarquillait ses yeux devant tant de splendeurs.

–Continuez, monsieur, dit le capitaine; et toi, si tu ne peux écouter, ne bouge pas au moins.

–Oui, captaine.

–Un malheur n’arrive jamais seul. Quelque temps après la mort de sa femme, Montgaillard fut ruiné. Une de ces catastrophes contre lesquelles la prudence humaine p’a pas d’armes lui enleva presque toute sa fortune, Il lui restait une vingtaine de mille francs auxquels il ne voulut pas toucher. Il les réservait pour faire l’éducation de sa fille. Puis il envisagea résolûment sa situation et prit un emploi.

–Mais il eût bien mieux valu qu’il essayât quelque honorable commerce avec les fonds qui lui restaient, ce me semble.

–En effet. Je lui offris même de l’associer pour une part dans mes affaires. Il refusa.

«–Cet argent est sacré, dit-il, c’est l’héritage maternel de ma fille. Je n’ai pas le droit d’y toucher.»

Il y a environ dix-huit mois, un personnage, avec lequel Montgaillard s’était trouvé jadis en relation d’affaires et d’amitié, monta par actions une grande opération industrielle. Pouyastruc–c’est le nom de ce personnage–offrit à mon ami une position convenable dans sa maison, et celui-ci, qui n’avait encore pu arriver aux gros émoluments, accepta sans hésiter. Ce fut sa perte.

L’affaire de Pouyastruc fut lancée. Des affiches omnicolores, qui ne promettaient que du beurre et pas de pain, furent apposées dans Paris avec une profusion qui touchait à la prodigalité.

–Comment s’appelait cette société?

–Le Crédit immobilier. Montgaillard en fut le caissier. L’affaire, je vous assure, était fort bien présentée. Peut-être même fût-elle devenue excellente, si les souscripteurs avaient été plus nombreux.

–Enfin, elle ne réussit pas? demanda le capitaine.

–La souscription tomba à plat. Néanmoins, Pouyastruc fit bonne contenance. Les actions du Crédit immobilier furent cotées à la Bourse, et l’on put croire que tout était pour le mieux dans la meilleure des sociétés possibles. Malheureusement cela ne pouvait pas durer. Les frais occasionnés par le lancement de l’affaire ayant absorbé presque intégralement les sommes versées, il fallut en arriver aux expédients.

Montgaillard était un si loyal garçon, que Pouyastruc n’eut qu’une seule préoccupation: le tromper sur sa véritable situation comme il trompait le public. Mais, parmi les moyens qu’employait le directeur du Crédit immobilier pour se soutenir, il en était un qui déjà n’était plus acceptable. Il vendait en Bourse, à vil prix, les actions qu’on n’avait pas pu placer.

–C’était ingénieux, mais bien malpropre.

–En effet, seulement pour gagner le plus de temps possible, il ne craignit pas de compromettre son caissier, et afin de ne pas éveiller l’attention, il vendit un certain nombre de titres au nom de Montgaillard, qui ne se doutait de rien.

–Le malheureux!

–La catastrophe ne se fit pas attendre. Une descente de justice eut lieu dans les bureaux de la société. Pouyastruc avait prévu cet accident et s’était mis à l’abri. Ce fut Montgaillard qui reçut les agents de l’autorité judiciaire et qui, au comble de l’étonnement, donna tous les renseignements qu’on voulut lui demander. Ses livres furent saisis et emportés. Trois jours après, le malheureux Montgaillard était arrêté, transféré à Mazas et mis au secret. Il y a de cela neuf mois.

–Il est resté en prison tout ce temps? demanda le capitaine.

–Oui, monsieur, en prison préventive et toujours au secret. Il laissait chez lui sa vieille mère, sa fille Céleste âgée de vingt et un ans et une domestique.

–A-t-il été condamné?

–Non, monsieur, il y a eu en sa faveur une ordonnance de non-lieu,

–Ah! et c’est donc seulement pour avoir été soupçonné, accusé, qu’il a mis à exécution le funeste projet que.

–Non, certes. Montgaillard n’était pas homme à se laisser abattre, même par une erreur de justice. Eût-il été condamné, il me le disait hier, il n’eût pas désespéré pour cela.

–Que s’était-il donc passé?

–Hier matin seulement le secret était levé pour lui, et, dans la soirée du même jour, il recouvrait sa liberté. A peine dehors, il saute dans une voiture et se fait porter chez lui. C’est ici que l’horrible commence. Sans parler au concierge, qui le voit passer, mais qui n’ose pas l’arrêter, Montgaillard monte chez lui et sonne. Une servante vient ouvrir,

«–Que désire monsieur?» demande-t-elle.

Il croit que sa fille a changé de domestique et veut l’écarter pour passer, Mais celle-ci, voyant un homme à la barbe inculte, aux yeux un peu hagards, qui cherche à pénétrer de force chez ses maîtres, se met à crier au voleur! On accourt et l’on s’explique. Le logement a été loué à d’autres personnes. Mme et Mlle Montgaillard ne sont plus là. Où les trouver alors? Le malheureux interroge le portier. Celui-ci n’ose pas répondre. Enfin, pressé de questions, il finit par dire que Mme Montgaillard, la mère, est morte de désespoir.

«–Et ma fille?» demanda le pauvre homme avec angoisse.

Le concierge baissa tête.

«–Elle est morte aussi!

»–Pis que çela, monsieur.

»–Quoi donc alors?

»–Elle est partie avec un monsieur.

»–Séduite!» s’écria le pauvre père effaré.

–C’est horrible, interrompit Cramoizan.

–Ce n’est pas tout, capitaine. Il est des gens qui semblent voués à toutes les douleurs, à toutes les hontes, aux souffrances les plus cruelles. Après avoir laissé échapper un cri de désespoir, il se redressa; il lui viat à l’esprit que tout n’était peut-être pas perdu et que sa fille, en le revoyant, reviendrait auprès de lui pour consoler sa vieillesse.

«–Cette enfant a succombé à la misère, se dit-il. Ma Céleste a eu faim. Hélas! quel est l’homme qui pourrait dire à quelle terrible extrémité le pousserait la faim? Mais elle est bonne. Son âme est honnête, J’irai la voir; je la ramènerai.»

Puis, s’adressant au concierge d’une voix tremblante:

«–Et, savez-vous où elle demeure?

»–Oui, monsieur, Rue Le Peletier, 61,

»–Merci, mon ami.»

Chancelant, la tête à moitié perdue, le pauvre père descendit l’escalier et remonta tristement en voiture, après avoir donné au cocher l’adresse de sa fille,

Céleste habitait, au premier étage, un appartement très richement meublé. On introduisit Montgaillard dans un petit salon, où il attendit environ trois quarts d’heure. Enfin, Céleste parut. En retrouvant son père, qui avait vieilli de vingt ans depuis le jour où elle l’avait vu pour la dernière fois; à l’aspect de cet homme, jeune encore, et qui était devenu un vieillard, cette misérable enfant ne –laissa paraître ni un frémissement, ni un mouvement de joie.

«–Tiens! dit-elle, c’est toi, papa! Je suis bien contente de te voir. Ils ont donc fini par te làcher?»

Dans sa voix, pas l’ombre d’une commisération. Elle –disait cela l’œil sec, d’une voix brève, comme elle aurait dit la chose la plus indifférente. Montgaillard, qui s’était levé pour tendre les bras à sa fille, resta cloué au parquet. La voix lui manqua. Il regarda d’un œil hébété cette drôlesse richement vêtue qui l’accueillait sans émotion, et sentit que tout ce qu’il y avait d’espoir en lui s’écroulait en cet instant pour jamais.

«–Ainsi, dit-il enfin, vous faites un épouvantable métier?

»–Ah! papa, dit Céleste, pas de sermon et pas de reproches. J’en ai eu assez de mourir de faim et d’être toujours habillée à l’avant-dernière mode de l’année précédente.

»–Misérable enfant!

»–Toute femme qui a reçu une éducation semblable à la mienne, et qui voit chaque jour ses amies de couvent dans la soie ou le velours des équipages, ne peut pas rester à repriser des bas. J’ai aujourd’hui une existence fort heureuse. Si tu veux vivre avec moi, je t’arrangerai une ou deux pièces...»

Elle avait dit tout cela avec une sorte de naïveté.

«–Moi!!! moi!!! s’écria Montgaillard ahuri.

»–Ah! ma foi, papa, reprit Céleste, fais comme tu voudras, mais tu ne m’empêcheras pas de remarquer que ça ne t’a guère réussi, la vertu et l’honnêteté.

»–Malédiction sur toi!» répondit le déplorable père.

Et sans savoir par où il passait, il s’enfuit de cette maison et se retrouva sur le trottoir, seul au monde.

Il était onze heures du soir. Il entra dans un hôtel et demanda à coucher. Le reste, vous le savez. Le lendemain il vint me voir et me raconta cette cruelle histoire; puis il sortit de chez moi comme un fou. Je devinai, mais trop tard, sa fatale résolution; je courus après lui et j’arrivai juste pour le voir disparaître dans cette eau sombre et glacée d’où vous l’avez retiré.

M. Randal s’arrêta.

–Je suis épouvanté, dit lentement le capitaine. Je ne croyais pas qu’il pût exister de semblables créatures.

En ce moment, les deux interlocuteurs furent distraits par des éclats de rire étouffés. C’étaient les garçons qui semblaient pris de convulsions. Cette joie, dans la disposition d’esprit où il se trouvait, irrita le capitaine, qui se tourna pour voir quelle en était la cause.

La cause n’était autre que Baraque. Le dîner étant fini, les garçons avaient, suivant l’usage, apporté à chaque convive un bol rempli de cette eau de menthe qui sert à se rincer la bouche et les doigts. Ils en mirent un devant le nègre comme devant Randal, comme devant le capitaine. Cela sentait bon, et Baraque, qui s’était bourré de tant d’excellentes choses, ne put s’empêcher de renifler gaiement cette odeur qu’exhale la menthe. Seulement, la forme des bols et leur couleur bleue l’inquiétaient. Il soupçonnait bien vaguement que ce n’était pas fait pour être bu. Cependant, comme après tout il ne croyait pas devoir garder cela éternellement devant lui, il finit par se décider et par avaler bravement l’eau chaude en faisant une grimace qui réjouit les garçons. Le capitaine vit de quoi il s’agissait, et ne put réprimer, lui-même, un sourire, mais il revint bientôt à la conversation.

–Me permettez-vous de vous adresser une question? dit-il à Randal.

–Volontiers.

–Est-elle jolie, cette Céleste?

–Très jolie.

–Est-elle capable de me recevoir d’une façon désagréable? demanda le capitaine.

–Vous pouvez en juger par ce qu’elle a dit à son père. Pour mon compte, je ne voudrais pas me charger de la mission que vous avez acceptée.

–Je ne suis pas fâché, moi, au contraire, de voir le monstre en face, dit Gramoizan.

–Je dois vous dire aussi que c’est une charmeuse. Ne craignez-vous pas d’être ensorcelé?

–Non, répondit le capitaine; j’ai pour me défendre une cuirasse qui résiste à bien des philtres: le mépris.

–Je vous souhaite donc de revenir sain et sauf de cette expédition, qui ne laisse pas d’être dangereuse.

–Merci; mais vous pouvez vous rassurer. Il est neuf heures et demie; le capitaine Cramoizan verra Mme Céleste Montgaillard ce soir même, et je vous assure que si l’un malmène l’autre, ce ne sera pas elle qui aura la dernière.

On se leva. M. Randal dit un dernier adieu à ses nouveaux amis et serra encore la loyale main de Baraque, puis on se sépara.

–J’ai besoin de marcher, dit le capitaine.

–Moi aussi, murmura Baraque.

–Nous irons à pied rue Le Peletier.

Baraque, très bavard d’ordinaire, n’ajouta pas un mot, mais il poussa deux ou trois gros soupirs successifs.

–Ah ça! qu’as-tu donc? demanda Cramoizan; je ne t’ai jamais entendu soupirer ainsi.

–Moi, pas bien, captaine, répondit le pauvre nègre; estomac pas solide, cœur barbouillé. Oh! oh! oh!

–Est-ce que tu vas t’aviser d’être malade pour la première fois de ta vie?

–Oui, captaine, oui, malade.

–Que diable peut-il avoir? se dit le capitaine en réfléchissant. Ah! j’y suis.

Et Gramoizan ne put s’empêcher de rire.

–C’est l’eau chaude! tu sais, l’eau qui sentait bon et que tu as bue. Elle fait son effet. Tu vas rendre ton dîner.

A cette perspective, Baraque donna les signes du plus violent désespoir. Avoir fait pour la première et peut-être la dernière fois un dîner semblable et ne pas en profiter, c’était cruel.

–Aussi, pourquoi es-tu si gourmand? dit le capitaine. Ecoute-moi. Tu vas monter dans une voiture et te faire porter à l’hôtel. Là, tu demanderas du thé, tu en boiras, tu te coucheras et tu dormiras.

–Oui, captaine.

–De cette façon, tu ne seras pas malade.

Baraque, sur ce beau discours, fut emballé dans un fiacre et expédié à l’hôtel. Gramoizan, de son côté, se dirigea vers la rue Le Peletier, où il arriva vers onze heures.

–Mme Céleste Montgaillard? demande-t-il au concierge.

–Elle n’y est pas, monsieur, répondit l’honorable fonctionnaire.

–Pouvez-vous-me dire où je la rencontrerai ce soir?

–Non, monsieur. Mme Montgaillard ne me confie pas ses affaires.

–C’est bien, interrompit Cramoizans Y a-t-il quelqu’un chez elle?

–Oui, monsfeur.

En quatre bonds le capitaine fut au premier et sonna. Une soubrette au nez audacieux vint ouvrir la porte.

–Mme Montgaillard?

–Qu’est-ce que vous lui voulez?

Cramoizan eut une inspiration.

–Je suis chargé de lui annoncer un héritage, et comme je pars demain matin.

–Oh! si c’est pour ça, je peux parler. Madame soupe ce soir au Cercle des Topinambours.

–Et ce Cercle des Topinambours est situé?

–Pas bien loin, rue Auber.

II
UN CLUB PARISIEN.

Table des matières

Le Cercle des Topinambours était de fondation récente. Parmi ceux qui avaient participé à sa création, on remarquait deux ou trois banquiers assez connus, une cinquantaine de gens d’affaires bruyants et mal élevés, puis la queue obligée de ce monde-là: jeunes gen-s sans profession, artistes sans commandes, photographes incompris, philosophes persécutés, et hommes politiques de l’avenir, toutes gens que l’on est sûr de trouver partout où il y a une dame de pique à courtiser, en tout lieu où le métier de pique-assiette est toléré.

Comme on le voit, ce n’était pas la fine fleur de Paris qui hantait les salons fort luxueux, d’ailleurs, de ce cercle au nom bizarre. Un tel vocable, hâtons-nous de l’ajouter, n’était qu’un sobriquet. Officiellement, le Cercle des Topinambours s’appelait le Cercle de l’Opéra. Mais les membres de cet élégant tripot s’étaient ingéniés, dès le lendemain de sa fondation, à lui appliquer une désignation plus familière, qui lui fît un certain renom dans les sociétés douteuses.

Les cercles les plus honorables ayant été rebaptisés, le Cercle Agricole en Cercle des Pommes de terre, l’Union Artistique en Club des Mirlitons, tel autre en Cercle des Ganaches, celui-ci en Moutard’s club, etc., etc., on donna au Cercle de l’Opéra le nom de Cercle des Topinambours, qui ne tarda pas à devenir populaire.

Ce soir-là, 24décembre, les salons du Club étaient fort animés. Une partie monstre était commencée depuis le milieu de la journée, et se continuait avec des intermittences si singulières que, quoique les enjeux fussent énormes, aucun des joueurs n’avait encore encaissé une somme vraiment sérieuse. Tel qui gagnait pendant une heure perdait pendant les soixante minutes suivantes. Et comme il avait été convenu que personne ne quitterait le Cercle avant l’heure du réveillon de Noël, qui devait avoir lieu ce soir-là selon l’usage; comme d’autre part on s’était interdit de changer de côté, les joueurs, après dix heures de combat, en étaient à peu près au même point que lorsqu’ils avaient joué la première partie.

Un jeune homme qui donnait des cartes retourna le roi.

–J’ai gagné, dit-il.

Son adversaire se leva et fit place à un autre joueur.

–Voyons, mon cher Tourseulles, dit celui-ci en décachetant un jeu de cartes, si vous allez passer cette fois.

–Je n’y compte pas.

–Nous aurons donc joué pendant si longtemps pour ne rien gagner ni les uns ni les autres, car il est bien convenu que la partie que nous commençons est la dernière.

–Absolument.

–Et que, celle-là finie, nous ne faisons pas languir davantage ces dames.

–C’est dit, c’est juré, mon cher Peyretorte.

–Savez-vous bien, dit un des parieurs, que nous venons de passer une journée tout à fait stupide, avec notre jeu?

–Oh! même sans votre jeu, allez, Verduran.

–Deux à trois, dit le joueur qu’on avait appelé Peyretorte.

–Ah çà, messieurs, commença un grand gaillard très brun, sur le ton d’un homme qui va faire un discouts, ne trouvez-vous pas que nous sommes ternes, et que le Cercle des Topinambours, fondé depuis six mois, n’a encore rien fait qui soit digne d’être noté par la chronique parisienne?

–Est-ce qu’il est indispensable que le Cercle de l’Opéra fasse parler de lui comme un maquigon ou une cocotte? demanda un petit homme maigre et sérieux.

–Mais je ne verrais aucun inconvénient à ce que l’un de nous inventât...

–Pas la poudre, il viendrait trop tard.

–Hum! hum! le mot a besoin de faire fortune, car il est terriblement pauvre, dit Verduran.

–En tous cas, il ne vous demande pas l’aumône.

–Je disais, reprit l’obstiné jeune homme brun, que si l’un de vous avait une idée un peu... extraordinaire, s’il trouvait quelque chose d’imprévu, de tout à fait nouveau, cela poserait le Cercle des Topinambours, attirerait sur lui l’attention du high life, et nous amènerait peut-être des recrues appartenant au meilleur monde.

–Nous sommes quatre à quatre, dit Peyretorte, et c’est à moi la donne.

–Voyons, messieurs, afin d’être agréables à Blanchard, si nous imaginions quelque chose de tout à fait surprenant pour rendre célèbre et ce réveillon qui va commencer et le Cercle des Topinambours?

–Vous avez perdu, dit Peyretorte en abattant ses cartes, et nous sommes aussi avancés que ce matin en commençant le jeu, Pas un de nous n’a pu passer deux fois.

–Faisons-nous encore une partie? demanda un enragé parieur.

–Non! non! non! cria-t-on de tous côtés.

–Plus qu’une seule, pour qu’il y ait au moins un gagnant.

–Jamais! On a décidé qu’on ne jouerait plus; laissons là les cartes. Il est convenu qu’on doit souper; soupons.

–Je fais une proposition! dit un coulissier qui avait réalisé récemment de très beaux bénéfices à la Bourse.

–Est-elle originale? demanda-t-on de toutes parts,

–Très originale, et je la dédie à Blanchard.

Parlez! parlez! parlez!

–Que le garçon m’apporte un siège.

Un domestique satisfit à ce vœu, et le coulissier étant monté sur ledit siège, reprit la parole:

–Nous sommes ici, dit-il, une quarantaine. Je propose de faire encore une partie d’écarté en cinq points secs. Peyretorte et Verduran tiendront les cartes; on ne pourra parier moins de dix mille francs. Voici mon enjeu, ajouta l’orateur en jetant sur la table une liasse de billets de banque.

–Voici le mien, dit Peyretorte.

–Et le mient continua Verduran.

Attendez, messieurs, que j’aie fini de vous exposer mon idée. Vous conviendrez que jouer dix mille francs contre dix mille francs n’est pas un acte ruisselant d’originalité.

–C’est vrai.

–Mais, avant de tout vous dire, je voudrais savoir combien il y a de personnes ici disposées à faire cette partie.

On se compta.

–Nous sommes vingt et un, dit Verduran.

–C’est trop, ou pas assez.

–Voici Pagan qui se décide, nous sommes vingt-deux.

–Très bien. Cela fera une petite somme de cent dix mille francs de chaque côté du tapis, dit le coulissier.

–Ce n’est pas en cela non plus que doit consister l’originalité, je pense, remarqua à son tour Peyretorte.

–Non. Mais voici ce que je prupose: ceux qui ne gagneront pas la partie perdront leurs dix mille francs, comme de juste; mais ceux qui la gagneront ne toucheront pas un sou de l’argent de leurs adversaires.

–Ah! ça, c’est original, en effet; mais que fera-t-on de cet argent?

–Il y aura, reprit le coulissier, cent dix mille francs qui n’appartiendront plus aux perdants, et qui ne seront pas davantage acquis aux gagnants.

–Mais encore une fois.

–Attendez! Blanchard a demandé quelque chose d’imprévu, de neuf, d’abracadabrant, et qui pose à jamais le cercle des Topinambours. Eh bien, écoutez: Ces cent dix mille francs seront offerts par notre président et en notre nom à la première personne, homme ou femme, qui se présentera ce soir au cercle, à partir de minuit.

–Fameux!

–Que cette personne soit millionnaire ou misérable, qu’elle soit dans la peau d’un banquier, d’un bohème, d’un chiffonnier ou d’une servante, peu importe, elle emportera le magot. Nous organisons, en ce moment, une loterie au bénéfice d’un individu qui n’a pas pris de billet et qui ne s’en doute pas. Est-ce original, oui ou non?

–C’est original, cria-t-on de toutes parts; nous sommes forcés d’en convenir et Blanchard est content.

–Tant mieux... Mais acceptez-vous?

–Nous acceptons.

–Personne ne se dédit?

–Personne!

–Verduran, Peyretorte, commencez, messieurs. Voyons, à qui la main? C’est à Peyretorte.

Et cette singulière partie s’engagea au milieu du silence général.

Du premier coup, Verduran fit trois points. Il y eut un frémissement dans le camp de Peyretorte. La plupart de ceux qui avaient exposé ainsi cette somme de dix mille francs ne l’avaient fait que par fanfaronnade et sous l’impulsion de quelques verres de champagne absorbés avant le souper. Mais, en réfléchissant et à mesure que la partie avançait, ils se disaient qu’enrichir un monsieur ou une dame inconnus, et cela sous prétexte de faire une excellente plaisanterie, c’était, au fond, une idée qui ne méritait pas l’enthousiasme avec lequel on l’avait accueillie. Bref, tous les parieurs étaient anxieux et suivaient les péripéties du jeu avec inquiétude.

–Où en sommes-nous? demanda celui qu’on avait appelé Tourseulles et qui peut-être plus que tout autre regrettait de s’être engagé dans cette affaire.

–Peyretorte vient de faire deux points. C’est à lui de donner. Les chances sont égales.

–Atout, dit Verduran en abattant la dame.

–J’ai le roi, dit Peyretorte, qui marqua un point de plus.

–Cela donne trois de chaque côté. Si Peyretorte fait le point, il’aura gagné, car Verduran a joué d’autorité.

– J’ai encore trois atouts, dit Verduran.

–Mazette!!

Verduran donna les cartes, et comme pour continuer cette incroyable série d’intermittences, ce fut lui qui gagna.

–Je suis ensorcelé! murmura Tourseulles, qui avait parié du côté de Peyretorte.

Le coulissier, promoteur de cette équipée, s’avança en souriant vers la table de jeu, quoiqu’il perdît aussi.

–Messieurs, dit-il, faisons hien les choses. Baptiste apportez-moi un ruban de couleur tendre.

–Mais, monsieur, nous n’en avons pas, et toutes les boutiques sont fecmées.

–C’est désolant. Nous ne pouvons cependant pas offrir cet argent à notre créancier–car il existe au monde un être vivant qui est déjà notre créancier sans le savoir, –nous ne pouvons lui offrir cette somme en la lui mettant dans la main comme un pourboire.

–C’est vrai.

–Il nous faudrait un coffret de bois précieux ou quelque curiosité remontant aux premiers âges du monde.

–En fait de coffrets, nous n’avons ici que de vieilles boîtes de cigares.

–Ce n’est pas possible; cherchez bien, Baptiste, et si vous ne trouvez rien, nous prendrons un homme plus adroit que vous pour gérer le Cercle des Topinambours.

Baptiste, qui tenait à sa place, s’élança dans l’escalier. Dix minutes ne s’étaient pas écoulées qu’il revenait porteur d’une espèce de boîte à gants, qui ne brillait point par une distinction suprême, mais qui affectait des allures assez riches.

–Et maintenant, dit le coulissier d’une voix éclatante, qu’on laisse entrer nos convives!

La porte s’ouvrit à deux battants; des flots de soie, de dentelles et de poudre de riz s’élancèrent dans la salle. A la gloire des membres du club des Topinambours, presque toutes ces femmes étaient jeunes, quelques-unes étaient jolies. Mais une surtout était fort belle.

–Bonjour, Coquelicot, lui dit Peyretorte d’un ton protecteur.

–Bonjour, mon cher. Gagnez-vous?

–Non, personne ne gagne,

–Eh! voici la petite Clara. On la disait déportée.

–Où donc?

–Ah ça! que faites vous là, Legrand?–c’était le nom du coulissier–demanda une grande femme maigre,

–Approchez, mesdames, et venez contempler ceci, C’est pour vous offrir ce spectacle que l’on vous a ouvert pour la première et la dernière fois les salons de jeu.

–C’est un paquet, dit celle qu’on avait appelée Coquelicot.

–Oui, Coquelicot, oui, un paquet, mais un paquet d’une composition rare, Savez-vous ce qu’il contient?

–Vous me faites une question stupide, mon cher Legrand, dit la jeune femme d’une voix sèche et cassante.

–C’est vrai, répondit Legrand, j’ai fait une bête de question. Coquelicot est pleine de bon sens. Je ne vous demanderai donc pas si vous savez ce qu’il y a là. Je vous le dirai tout de suite. Ce petit paquet contient tout simplement une somme de cent dix mille francs en beaux billets de banque.

–Oh! faites voir ça, Legrand, s’écria spontanément Clara.

–Oui! oui! oui! glapirent ensemble toutes les autres femmes.

Et en un instant il fut entouré, bourré, choyé, câliné, embrassé.

–Cent dix mille francs! cent dix mille francs! entendait-on de tous côtés; ce n’est pas possible.

–Un moment, un moment, mesdames. Ces cent dix mille francs ne sont point à moi, et vous placez là vos amabilités à fonds perdus.

–Alors à qui sont-ils?

–Nous n’en savons rien.

–Si vous voulez vous moquer de nous, Legrand.

–Je ne me moque de personne, répondit le coulissier, qui, en quelques mots, mit les invitées du cercle au courant de ce qui s’était passé et de ce qu’on avait résolu.

–Ainsi, dit Coquelicot, vous avez été assez idiots pour imaginer de donner cette somme énorme au premier crétin venu ou à la première dinde qui se présentera après minuit!

–Oui, mon enfant, nous avons été assez idiots pour cela. Vous auriez trouvé plus intelligent que nous vous l’offrissions.

–Mais, naturellement.

–Dites donc, Legrand!

–Quoi donc?

–Vous devriez nous faire voir ça, cent dix mille francs, dit Clara en se rapprochant.

–Oui, appuya Olympe. Jamais nous n’avons contemplé pareille somme en une fois, Allons, Legrand, défaites votre paquet.

–Je veux bien. Mais à une condition: c’est que vous vous tiendrez toutes à distance respectueuse de la table.

– O sainte confiance! s’écria Coquelicot en levant les bras au ciel.

La pendule sonna minuit.

–Allons, mesdames, allons, messieurs, à table, dit Peyretorte. Nous n’avons pas le droit d’attendre plus longtemps. Legrand, enfermez vos billets de banque dans votre coffret et faites placer le tout à la place d’honneur.

–Baptiste! cria Legrand.

–Que désire monsieur?

–Un plat d’argent.

–Voici, monsieur.

–C’est parfait. Portez maintenant cela et avec tout le respect possible sur la table, et au milieu.

On s’attabla. Les femmes, nous devons en convenir, ne mangeaient que du bout des lèvres. Elles semblaient réserver leurs dents pour croquer le joli magot qu’elles avaient sous les yeux. Leurs regards étaient invinciblement attirés par ce coffret magique, et de temps à autre on entendait un soupir s’échapper d’une poitrine oppressée.

–Allons! allons! mesdames, revenez à la gaieté, dit Verduran. Il y a lieu de parier que la première personne qui entrera au cercle sera un homme. Et je suppose qu’il aura la galanterie de partager entre vous cette aubaine inattendue.

–Ceci n’est qu’une supposition, insinua Clara.

–Evidemment.

–Nous voudrions une certitude.

–Clara, tu es sublime. A ta santé, dit Tourseulles, qui positivement cherchait à s’étourdir.

–D’un moment à l’autre, messieurs, l’heureux gagnant du gros lot que voilà, dit le coulissier, va paraître devant vous. Ne serait-il pas convenable que notre créancier ne sût jamais à qui il devra sa petite fortune? Je propose donc que chacun de nous, même les dames, ait un loup de velours pour se masquer au moment où il paraîtra

–Ah! ce n’est plus de jeu, alors, réclama Olympe.

–Et pourquoi donc?

–Parce que s’il ne faut même pas faire impression sur le créancier.

–Oh! ceci ne nous regarde pas. Baptiste, envoyez chercher des masques de soie ou de velours pour tout le monde.

Il y avait bal ma qué ce soir-là; les loups furent vite trouvés.

–Et maintenant, Baptiste, écoutez-moi bien, dit Peyretorte, qui occupait la place d’honneur et qui, d’ailleurs, était le président du club des Topinambours; la première personne qui se présentera à la porte du cercle, soit pour demander l’un de nous, soit pour toute autre cause, devra être reçue cette nuit avec des égards tout particuliers.

–Comment monsieur l’entend-il?

–Aussitôt que cette personne sera signalée, vous descendrez vous mettre à sa disposition.

–Bien, monsieur.

–Vous prendrez en main un flambeau à trois branches et, vous inclinant devant elle comme le directeur de l’Opéra devant le chef de l’Etat, les jours de représentation de gala, vous la conduirez ici. Ah! tous les domestiques du cercle qui ne seraient pas retenus par leur service escorteront la personne à laquelle vous ferez ainsi honneur.

–Est-ce tout ?

–Non. Au moment où elle entrera ici, Mathurin, que voilà, lui présentera un hanap; avez-vous un hanap?

Oui, monsieur, en verre de Bohème.

–Je l’eusse préféré en or massif et enrichi de pierreries. Mais ce sera pour une autre fois. Mathurin, donc, lui présentera un hanap, et Victor lui versera une rasade de Château-Yquem. Après quoi je prendrai la parole. Vous pouvez vous retirer.

Baptiste, malgré le flegme que lui imposaient ses fonctions, ne put maîtriser un étonnement, d’ailleurs bien légitime. Il descendit donc donner des ordres à la porte. Au moment où il y arrivait, le capitaine Jacques de Cramoizan se présentait et demandait à parler à Mme Céleste Montgaillard.

–Que monsieur veuille bien attendre une minute, dit Baptiste en introduisant le capitaine dans un petit salon.

En un tour de langue, le majordome eut donné ses ordres et, le flambeau à trois branches à la main, il revint à Cramoizan:

–Si monsieur veut me suivre, lui dit-il.

Le capitaine fut un peu étonné de cette singulière manière d’introduire, mais, il pensa que c’était l’usage, et, du reste, il avait bien d’autres préoccupations. Six domestiques en grande livrée le suivaient sur deux rangs, avec un sérieux imperturbable et dans le plus profond silence. Au moment où le cortége commença à monter le grand escalier un timbre placé dans le vestibule retentit trois fois et annonça l’arrivée du «créancier.» Tout cet appareil, le bruit des voix des soupeurs qui venait déjà jusqu’à lui, inspirèrent cependant quelque défiance au capitaine.

–Je vous ai demandé à être mis en présence de Mme Montgaillard, dit-il.

–Oui, monsieur, répondit Baptiste.

–Je trouve qu’on fait beaucoup de cérémonies pour me conduire auprès d’une femme qui aurait bien pu descendre me parler dans le petit salon.

–Monsieur me pardonnera, répondit Baptiste, mais j’exécute les ordres que j’ai reçus.

Toutes les pièces s’ouvraient devant le capitaine comme dans un château enchanté. On traversa deux grands salons, puis un petit fumoir, une dernière porte à deux battants s’ouvrit brusquement, et le capitaine se trouva en face des soupeurs.

Tout le monde s’était levé pour recevoir Cramoizan, qui fronçait le sourcil en voyant ces visages masqués.

–Allons-nous jouer la comédie? grommela-t-il.

Mais on ne lui laissa pas le temps de faire de nombreuses réflexions. Sur un signe de la personne qui occupait le milieu de la table, tous les convives battirent aux champs sur leurs verres et sur leurs assiettes, puis d’une seule voix crièrent:

–Vive le créancier!

Le capitaine crut que c’était là la fin d’une scène commencée avant son arrivée, et fit deux pas en avant.

–Voilà un homme vraiment beau! s’écria involontairement une des femmes, celle qu’on appelait Coquelicot.

Un éclat de rire général accompagna ce cri du cœur. Deux domestiques s’approchèrent alors de Cramoizan; un lui offrit un hanap en verre de Bohême, et l’autre s avança pour le remplir de Château-Yquem enfermé dans une amphore.

–Merci, dit le capitaine, je ne bois pas.

–Quoi donc, monsieur, demanda un des hommes masqués, qu’à la voix on pouvait reconnaître pour Peyretorte, vous refuseriez de vider la coupe de l’hospitalité?

–Est-ce donc un usage? demanda le marin.

–Oui, monsieur.

–Alors je vais m’y conformer. Il prit le hanap et, quoiqu’il contînt une bouteille entière de vin blanc, il le vida d’un trait.

–Bravo! cria-t-on de tous côtés.

–Et maintenant, messieurs, dit Cramoizan d’une voix calme, veuillez m’écouter; car je pense qu’il va m’être permis de vous dire pourquoi je suis venu ici.

–Coquelicot a raison, dit Olympe à son voisin; c’est un homme admirable.

Olympe disait vrai. Cramoizan était ordinairement fort beau, et ce soir-là, dans ce milieu, la figure éclairée par des flots de lumière, il était superbe. Il avait vingt-huit ou trente ans au plus. De très haute taille, il dépassait de presque toute la tête les hommes présents. Ses grands yeux noirs, qu’il promenait tranquilles sur l’assemblée, donnaient le frisson aux femmes quand ils s’arrêtaient sur elles. Le hâle des mers n’avait pas eu de prise sur son teint pâle. Sa bouche était vigoureuse et charnue, son nez droit et ferme, son front vaste et sans une ride. Enfin, il avait le menton légèrement en avant, indice d’une force de volonté indomptable. Mais ce qui contribuait à rendre sa beauté tout à fait originale, car il n’est pas d’autre mot pour rendre l’impression qu’on ressentait à sa vue, c’était une large barbe d’or taillée en éventail et qui semblait entourer sa figure de rayons.

–Enveloppé d’un manteau qu’il avait rejeté en arrière, il s’était posé avec une grâce mâle en faisant ressortir une poitrine puissante, et il ressemblait vraiment à ut demi-dieu. Quand on l’eut examiné et admiré à loisir, on consentit à lui répondre.

–Avant de nous dire pourquoi vous êtes ici, monsieur, lui dit Peyretorte, vous voudrez bien me permettre de vous adresser quelques paroles.

–Pardon, monsieur, répliqua le capitaine avec impatience; je ne suis point habitué aux façons avec lesquelles vous me recevez. J’ajoute que je ne suis pas homme à supporter de mauvaises plaisanteries.

–Nous n’en doutons pas, monsieur, dit tranquillement le président du club des Topinambours, qui depuis quelques instants, sous son masque, regardait Cramoizan avec une attention toute particulière; aussi ne plaisantons-nous pas.

–Je vous écoute donc, mais je ne vous écoute que pendant cinq minutes.

–Elles me suffiront, dit d’une voix si étrange Peyretorte que tout le monde se retourna vers lui, et l’on s’aperçut que, sous son loup, ses yeux brillaient d’un éclat métallique.

–Monsieur, reprit le président, voici un coffret. Il contient cent dix mille francs, comme vous pourrez vous en assurer tout à l’heure, et je suis chargé par les personnes qui m’entourent de vous les offrir en légitime propriété.

A ces paroles, Cramoizan fit un pas en avant. Son visage prit une expression de dédain tout à fait superbe. Il toisa d’un regard hautain l’assemblée entière.

–Je ne savais pas, messieurs, qu’à Paris on eût l’habitude de se réunir pour mystifier les gens; mais.

–Ce n’est pas une mystification, monsieur. Il y a là cent dix mille francs qui sont à vous, qui ne peuvent être donnés à un autre, par suite de conventions que nous pouvons vous faire connaître. Cent dix mille francs enfin dont vous ferez l’usage que vous voudrez.

–Surtout, messieurs, reprit Cramoizan d’une voix pénétrante ce qui me surprend, c’est que vous ayez jugé à propos de vous masquer pour vous moquer de moi. Mais vous allez ôter vos masques, n’est-pas? ajouta-t-il en retirant lentement ses gants.

–Monsieur, dit Peyretorte, vous avez vraiment mauvais caractère. On vous donne cent dix mille francs, et vous vous fâchez!

–Et de quel droit m’offrez-vous cette somme, sans me connaître?

–C’est là ce que nous avons cru trouver de piquant: Offrir à un étranger, à un inconnu. Le hasard vous a envoyé. Prenez-vous-en au hasard. Mais cette somme est à vous, et vous la garderez, que diable! Si vous voulez savoir aussi pourquoi nous nous sommes masqués, c’est afin que, la personne à qui les cent dix mille francs allaient être donnés par la Providence elle-même, ne vît pas nos visages et fût complétement dégagée de toute reconnaissance. Elle saura, à la vérité, que cela lui vient du Cercle de l’Opéra, dit Cercle des Topinambours, mais sur les deux cents membres qui en font partie, vingt-deux seulement ont participé à la partie qui nous a permis de nous livrer à cette singularité.

Cramoizan allait reprendre la parole. Peyretorte ne lui en laissa pas le temps.

–Quant à nous souffleter sur nos masques ou sur nos visages, dit-il en faisant allusion au mouvement du capitaine, cela vous sera facile demain, monsieur, où dix d’entre nous se tiendront à votre disposition; mais cela ne vous empêchera pas de prendre les cent dix mille francs et de les emporter, car ils sont à vous.

–Eh bien! alors, dis donc Phœbus, dit une voix de femme, donne-les moi.

Le capitaine répondit par un regard de mépris, puis, faisant encore un pas en avant, il ouvrit le coffret, prit une poignée de billets de banque, les examina attentivement, et, promenant son regard autour de lui, il les approcha de la bougie.

–Ah! non, pas de bêtise, cria Olympe.

–Faut-il que cet être-là soit borné, dit Clara, chez laquelle se déclaraient les symptômes d’une douleur aussi sincère que peu désintéressée.

–Sapristi! c’est un homme, murmurait Coquelicot, et s’il les brûle, je suis capable de l’adorer.

Il les brûla en effet. Mais, aux regards que lui jetèrent les femmes et certains hommes, il comprit qu’il s’était trompé.

–Décidément, dit-il, ce n’était pas une mystification, ce sont réellement des billets de banque. Vous êtes des fous, messieurs, et vos folies coûtent cher. Je prends tout de même cet argent. Il vous servira plus tard, lorsque vous serez dégrisés. Y a-t-il un banquier parmi vous?

–Oui, dit Peyretorte.

–Quel est-il?

–Moi, monsieur.

Eh bien, je dépose ce qui reste des cent dix mille francs dans votre maison. Donnez-moi un reçu.

–Je ne puis accepter, monsieur, car vous sauriez ainsi le nom d’au moins un de ceux à qui vous devez cette somme.

–Soit! Alors, je les emporterai tout à l’heure. Et, à présent, veuillez me répondre: Dites-moi, s’il vous plaît, quelle est celle de ces dames qui se nomme Céleste Montgaillard.

A ce nom, Coquelicot tressaillit.

–Il est inutile que vous me répondiez, dit Cramoizan, je sais ce que je voulais savoir. Céleste Montgaillard, c’est madame.

–Que lui voulez-vous? demanda un jeune homme qui n’était autre que Tourseulles.

–Je veux l’inviter à me suivre. J’ai à communiquer à madame des nouvelles de la plus haute importance. J’ai besoin d’elle pendant une heure.

–Comme cela, tout bonnement, pendant une heure! répéta Legrand.

–J’en suis fâché, monsieur, dit Tourseulles, mais Mme Montgaillard se trouve bien avec nous et ne sortira pas ce soir du Cercle des Topinambours.

–Elle en sortira, monsieur, je vous en réponds, de gré ou de force.

–Oh! oh!

Céleste regardait Cramoizan avec des yeux brillants de passion.

–Voyons, madame, voulez-vous me suivre, oui ou non?

–Ah ça, mais ce monsieur est vraiment incroyable, s’écria Verduran. Quoi donc? Nous vous offrons une fortune; vous nous insultez en échange, et devant quarante hommes bien constitués vous annoncez que vous enlèverez Coquelicot à leur nez et à la barbe de son amant, de gré ou de force. Mais, monsieur, ces choses-là ne se font pas.

–Vous voyez bien que si, dit froidement le capitaine.

–Ah! prenez garde, dit Tourseulles, la patience va nous échapper; vous devenez trop insolent.

–Vous mettez bien du temps à vous en apercevoir, messieurs, répondit le capitaine en déchirant ses gants en vingt morceaux. Mais je suis responsable de mes insolences, moi, car je marche à visage découvert, et vous vous cachez, vous. Voulez-vous bien vous démasquer, à la fin?

Et, ce disant, il lança des débris de gants à la face des soupeurs les plus rapprochés de lui. Ceux-ci se levèrent brusquement,

–Il y a des morceaux pour vous tous, messieurs. Voici ma carte, ajouta-t-il en jetant son adresse dans une soucoupe.

–Ne touchez pas à vos masques, reprit Peyretorte.

–Et vous, madame, reprit Cramoizan, voulez-vous venir, à la fin?

–Sacrebleu! voilà un homme entêté.

–Non, monsieur, non, lui répondit Tourseulles, Mme Montgaillard n’ira pas où vous voulez la conduire.

–Vous croyez, mon petit monsieur! Mais, j’y pense, c’est donc vous qui avez des droits...

Coquelicot ou plutôt Céleste Montgaillard se leva.

–Des droits! s’écria-t-elle. Je ne sais si je rêve. Voilà dix minutes que l’on se dispute pour savoir si je suivrai monsieur ou non. Ah ça, et ne pourrait-on aussi me consulter? ne suis-je pas libre? M. Tourseulles m’a-t-il achetée au marché?

Il y eut comme un murmure.

–Allons, silence. Monsieur, continua-t-elle en s’adressant à Cramoizan, vous voulez m’entretenir de choses graves pendant une heure. Si vous me dites quel est le but de cette conversation, je suis à vos ordres.

Le capitaine se souvint de ce qu’il avait conté à la soubrette de la rue Le Peletier et n’hésita pas à se servir du même prétexte.

–Rien n’est plus facile, madame. Je suis chargé de remettre en vos mains un héritage.

–Un héritage! murmura-t-on à la ronde.

–Mais alors, c’est un notaire, cria Legrand en poussant un immense éclat de rire.

–Antinoüs est un officier ministériel.

–C’est trop drôle. Vive Phœbus-tabellion!!

–Monsieur, dit Céleste qui s’était enveloppée à la hâte d’une mante fourrée, je suis à votre disposition. Je me fie à vous.

Et d’un geste qui ne manquait pas de noblesse, elle ôta son masque de velours. Le capitaine recula ébloui.

–La merveilleuse créature! murmura-t-il à son tour.

Céleste Montgaillard n’avait pas une figure régulière. A Athènes, sa beauté eût été peu prisée. Mais, à Paris, c’était différent. Appelez cela comme vous voudrez: montant, minois chiffonné, beauté du diable, chic, elle avait cette qualité rare de charmer, et mieux, d’éblouir tous ceux qui la voyaient. Sa physionomie, très mobile, était rehaussée par des yeux d’un bleu sombre, qui disaient à eux seuls mille choses séduisantes. Les ailes quelque peu retrousées de son nez tout à fait parisien semblaient douées d’une mobilité extraordinaire, et l’on devinait qu’à la façon des fauves elle sentait sa proie dans le vent. Enfin, elle avait une infirmité singulière: à la moindre contrariété, au plus petit compliment, à toute occasion en un mot, elle rougissait jusqu’aux oreilles. Sa figure, ordinairement pâle, s’empourprait tout à coup avec ou sans prétexte. Une forêt de cheveux blonds dorés encadraient admirablement son visage, et l’on pensait alors malgré soi aux coquelicots dans les blés mûrs. C’est de là qu’était venu son sobriquet.

Debout, à côté de Cramoizan, et n’y faisant point mauvaise figure, car elle était grande aussi, elle semblait née pour être la compagne de cet homme. A eux deux ils faisaient un superbe couple.

–Venez donc, madame, dit le capitaine.

–Nous nous reverrons, lui crièrent plusieurs voix.

Cramoizan se retourna:

–Est-ce que vous en avez douté, messieurs? Nous nous reverrons cette nuit même. Dans une heure, je reviendrai pour savoir s’il y a quelqu’un sous le velours de vos loups.

–Où allons-nous, monsieur? demanda Céleste Montgaillard.

–Laissez-moi me prévaloir d’une de vos paroles. Vous vous fiez à moi, avez-vous dit tout à l’heure. Je vous serais reconnaissant de continuer à m’accorder cette confiance.

–Soit, monsieur, quoique tout cela devienne bien mystérieux.

Jacques de Cramoizan n’offrit point son bras à Céleste, qui en éprouva un véritable désapointement. Il se contenta de lui céder le pas en se disant:

–Le monstre, après tout, est toujours une femme.

Devant la porte du cercle, deux voitures attendaient. L’une d’elles était celle que le valet de pied était allé quérir pour le capitaine et sa compagne; dans l’autre était une jeune femme belle, mais fort pâle et un peu maigre. Quand celle-ci aperçut Cramoizan, elle sembla prendre une résolution désespérée et ouvrit la portière de son fiacre. Mais, lorsqu’elle le vit accompagné de Céleste, elle hésita. Cependant, elle devait être poussée par un sentiment bien puissant, car, au moment où Coquelicot venait de monter en voiture, la jeune personne, s’étant approchée de Jacques, lui frôla le bras et lui dit d’une voix douce comme la plus suave des musiques:

–Pourriez-vous me dire, monsieur,–la pauvrette en parlant tremblait comme les feuilles,–pourriez-vous me dire si M. Léon Tourseulles est au Cercle de l’Opéra en ce moment?

–Vous vous adressez fort mal, madame, répondit assez brutalement le capitaine, qui se méprenait sur les intentions de la jeune femme; je n’en sais rien!

–Oh! monsieur, dit avec un accent de reproche la pauvre enfant dont la voix trembla davantage.

Cramoizan regarda la jeune fille, dont les yeux se baissèrent sous son regard, et il eut regret de sa vivacité.

–Pardonnez-moi, mademoiselle ou madame, dit-il, et surtout n’ayez pas peur ainsi; mais je ne puis vous répondre, ne faisant pas partie du Cercle et n’y connaissant personne.

–J’en suis vraiment bien désolée, monsieur. Ne pourriez-vous demander pour moi ce renseignement à quelque domestique? Je n’ose pas.

–Mais.

–Je vois, monsieur, que ma démarche et mes prières vous étonnent. Je vais faire cesser votre surprise. Je suis sa sœur, et je viens le chercher au nom de ma mère.

Cramoizan se découvrit.

–Je vais vous renseigner à l’instant même, mademoiselle.

Et il rentra dans le cercle, où il apprit qu’en effet M. Tourseulles était un des convives du fameux réveillon.

–Oui, mademoiselle, dit-il en revenant, M. Tourseulles est au cercle. Puis-j e encore vous être utile en quoi que ce soit?

La jeune femme hésita, puis enfin

–Non, monsieur, je vous remercie, dit-elle; et lentement elle se dirigea vers sa voiture, avec l’attitude d’une personne qui ne sait à quoi se résoudre,

Cramoizan revint vers Céleste.

–Je vous demande pardon, madame, lui dit-il, de vous avoir fait attendre. Cocher, rue de Beaune, no9, et bon train!

–Savez-vous bien, mon superbe et ténébreux cavalier, dit Céleste aussitôt qu’il furent en route, savez-vous bien que, si j’étais coquette, je trouverais déjà de quoi vous bouder catégoriquement?

–Et pourquoi donc, madame?

–Mais parce que, répondit la jeune femme.

–Parce que, est peut-être une raison pour une femme, dit Jacques, qui n’était pas disposé à marivauder; mais vous me ferez bien la faveur d’être un peu plus explicite, et d’ajouter à votre parce que quelques mots d’explication, sans lesquels je me refuse à comprendre.

–Ah ça! est-ce que vous allez être violent avec moi, dit Coquelicot, comme vous l’avez été avec ces imbéciles?

–Je ne suis pas violent, que je sache, madame, pour le moment,

–Pour le moment! mais cela ressemble fort à une menace, ou je ne m’y connais pas.

Le capitaine ne répondit pas. On approchait du poste de police où gisait le corps inanimé de Montgaillard, et Cramoizan devenait plus réservé de minute en minute. Céleste, qui s’était un instant abandonnée à ses réflexions, essaya de renouer la conversation, mais ce fut en vain. Jacques, très ému, ne lui répondait que par monosyllabes. Prêt à toucher le but, il se demandait si ce qu’il allait faire là n’était pas trop cruel. La rayonnante beauté de Céleste lui apparaissait telle qu’il l’avait comtemplée quelques minutes auparavant, et il se troublait à la pensée d’accomplir le rôle de justicier qu’il s’était imposé. Mais il se souvint tout à coup de ce que lui avait dit Randal.

–Bah! murmura-t-il, marche ou crève, c’est le devoir.

–Voyons, monsieur, nous voilà sur le pont Royal, dit Céleste, pouvez-vous me dire ce que vous exigez de moi, car je ne crois pas le moins du monde à votre histoire de succession?

–Vous allez savoir, madame, pourquoi je vous ai arrachée quelques instants à une fête aussi bruyante que brillante, car nous sommes arrivés et vous verrez qu’il s’agit réellement d’un héritage.

–Ah!

–Seulement il y a héritage et héritage, ajouta Cramoizan d’une voix sombre.

La voiture s’était arrêtée.

III
L’HÉRITAGE.

Table des matières

Céleste, appuyée sur le bras de Cramoizan, descendit légèrement, sans se préoccuper de la maison devant laquelle son cavalier l’avait conduite. Avec cette insouciance si fréquente chez les femmes de cette condition, elle allait sans espérance, sans souci comme sans crainte, n’ayant suivi Cramoizan que parce qu’il était beau.

–Dites donc, monsieur, lui dit-elle cependant, savez-vous que c’est un vilain endroit pour se dire: je t’aime, que votre rue de Beaune?

Et elle laissa entendre un éclat de rire.

–Aussi n’ai-je pas l’intention de vous le dire, répondit le capitaine sur un ton glacé. Veuillez entrer, madame.

–Quel original! mon Dieu, s’écria Céleste qui riait toujours très haut.

Cramoizan avait ouvert la porte du poste de police. Une pâle lumière éclairait mal la vaste pièce qui sert de corps de garde. Sur un lit de camp, deux gardiens de la paix qui sommeillaient furent éveillés par les derniers éclats de rire de la drôlesse. Ils se levèrent étonnés en voyant entrer tant de soie et de fourrures. A côté d’un poêle chauffé à blanc qui avait rempli le poste d’une chaleur épaisse, lourde, suffocante, était assis le brigadier, qui se leva également. Les murs semblaient froids, malgré les efforts du poêle, et tout le poste, à cette heure nocturne, avait un aspect gluant et sinistre.

Céleste resta sur le seuil de la porte, stupéfaite et craintive. Sa gaieté s’était figée instantanément.

–Ah ça, monsieur, dit-elle en se retournant vers le capitaine, où m’avez-vous menée?

–Vous le voyez, madame?

–Ceci doit être un poste de police. Je ne le reconnais pas, n’en ayant jamais vu, mais je m’en doute. Suis-je donc menacée d’arrestation?

–Non, madame.

–Alors veuillez m’expliquer.

–Ecoutez-moi, articula lentement le capitaine. C’est le hasard seul qui a mis aujourd’hui... votre père et moi en présence. M. Montgaillard m’a chargé d’une mission cruelle, mais que j’ai promis de remplir...

–Etait-il absolument nécessaire de me conduire dans un endroit semblable pour accomplir cette mission dont vous parlez?

–Oui, madame.

–Pourquoi?

Sans répondre, Jacques de Cramoizan prit Céleste Montgaillard par la main, et cela avec une grâce et une politesse accomplies, puis il interrogea de l’œil le brigadier.

–Ici, murmura l’agent.

Et il précéda le couple. Céleste suivait son cavalier plus étonnée qu’émue. Un des sergents de ville venait derrière portant une lampe à pétrole qu’il venait d’allumer et qui éclairait vigoureusement. Ce cortège s’approcha d’un matelas, sur lequel on devinait une forme humaine dissimulée par une lourde couverture.

–Mais, s’écria Céleste d’une voix altérée et en cessant d’avancer, mais il y a là un cadavre!

–Oui, madame, répondit Cramoizan qui se baissa et découvrit le visage déjà un peu verdâtre du mort, oui, madame, le cadavre de votre père.

Comme la jeune femme chancelait, le brigadier des gardiens de la paix s’approcha d’elle pour la soutenir. Elle le repoussa. Cramoizan s’attendait à quelque explosion. Il avait espéré que la vue de ce vieillard, étendu mort sous ses yeux, ramènerait le repentir dans le cœur de la pécheresse; mais il avait aussi prévu le cas où, poussant jusqu’au bout son rôle de fille dénaturée, elle lui reprocherait simplement de l’avoir arrachée à une partie de plaisir pour la conduire à un pareil spectacle.

Il n’y eut chez Céleste ni explosion de douleur ni accès de colère contre Cramoizan.

–Mon père s’est noyé? demanda-t-elle d’une voix calme.

–Ne le voyez-vous pas? Qui, votre père s’est noyé à l’heure même où vous vous disposiez à passer une nuit de plaisir et de débauche.

Céleste regardait froidement son interlocuteur,

–Et savez-vous pourquoi il s’est noyé? reprit celui-ci. Parce que sa fille, la veille, lui avait cyniquement offert de vivre de son déshonneur.

–C’est monsieur qui, par ce froid, dit le brigadier, s’est jeté à l’eau pour...

–Qu’importe à madame? interrompit Cramoizan avec violence.

La jeune femme avait rougi, mais n’avait pas bronché.

–Approchez-vous donc, madame, reprit Gramoizan en la prenant par le bras et en l’attirant vers le cadavre, et regardez bien si c’est votre père, car ce qu’on veut de vous, c’est votre déclaration.

Céleste ne cherchait pas à se soustraire aux brutalités de Jacques. Elle subissait machinalement son influence et restait plongée dans je ne sais quelles insondables réflexions.

–Est-ce votre père? répondez, reprit le marin.

–C’est mon père, murmura-t-elle simplement et sans aucune émotion apparente.

–Alors, madame, à genoux, dit Cramoizan d’une voix sifflante, à genoux, devant celui que vous avez tué.

Et dans sa main de fer il serrait le bras de la jeune femme qui ne sourcilla pas et ne poussa pas un gémissement. A sa place et sous l’étreinte du capitaine, un homme aurait crié. Céleste ne laissa pas même paraître une contraction sur son beau visage.

–La justice humaine n’a pas de loi contre le crime que vous avez commis, mais la société a des moyens de vengeance qui retomberont sur votre tête flétrie et méprisée.

A ces mots, Céleste releva sur Jacques ses grands yeux sombres au fond desquels semblait s’allumer une flamme mystérieuse.

–Pour moi, je veux vous infliger le seul supplice auquel il soit en mon pouvoir de vous condamner.

Et, attirant encore la jeune femme vers le grabat où gisait le corps humide et glacé de son père, il s’écria:

–Vous allez embrasser oe mort une dernière fois.

Céleste, à cette injonction, fit deux pas en arrière, et, dans ses traits, se peignit une terreur évidente.

–Non, dit-elle,

–Vous l’embrasserez, vous dis-je, ou je vous le ferai embrasser, je vous l’assure.

–Employez donc la force, monsieur, répondit simplement la fille du suicidé, car j’ai résolu de ne pas le faire sur vos injonctions.

Emporté par sa colère, Cramoizan prit la jeune femme par les bras et voulut la pousser vers le cadavre.

–Monsieur, lui dit le brigadier, je suis forcé d’intervenir. Quel que soit le crime de madame, ce n’est ni à vous ni à moi à la juger, et vous vous laissez aller à un emportement que sans doute vous regretteriez dans quelques heures. Le capitaine se mordit les lèvres.

–Vous avez raison, monsieur, dit-il. Je suis allé trop loin et ma mission est terminée.

Il lâcha Céleste. Mais à peine celle-ci fut-elle libre de ses mouvements qu’elle marcha droit au cadavre de son père et que, s’agenouillant, elle déposa lentement deux: baisers sur ses yeux. Puis elle appuya son front sur les lèvres humides du trépassé, comme s’il eût pu lui donner un dernier baiser, et se releva.

–Elle n’a pas voulu m’obéir, se dit Cramoizan.

Pendant qu’il faisait cette réflexion, Céleste l’enveloppait d’un regard indéfinissable.!

–Vous n’avez plus rien à faire ici, madame. Vous pouvez vous retirer, dit Cramoizan.

–Je comptais, monsieur, répondit-elle, que vous seriez assez aimable pour me reconduire..

Ce fut du son de voix le plus indifférent qu’elle prononça ces paroles.

–Soit, madame.

On quitta le poste de police pour remonter en voiture.

–Où dois-je vous mener? demanda le capitaine.

–Mais au Cercle de l’Opéra, monsieur.

Cette réponse jeta Cramoizan dans la plus effroyable stupeur sous laquelle un homme ait jamais été accablé.

–Au Cercle de l’Opéra! répéta-t-il atterré.

–Oui, monsieur. N’est-ce pas cela qui est convenu entre nous? Ne m’avez-vous pas demandé une heure pour me mettre en possession d’un héritage?

–En effet, madame.

–Cet héritage, vous me l’avez remis, n’est-ce pas?

–Oui.

–Vous n’avez plus besoin de moi. Je ne vous connais pas, même de nom, et vous ne me verrez probablement plus.

–C’est vrai.

–Eh bien, donc! ne vous étonnez pas tant et reconduisez-moi au cercle, puisque vous vous y êtes engagé.

–Cocher, rue Auber, au Cercle de l’Opéra! cria le capitaine à l’automédon, qui ne se fit pas prier.

Cependant, au Cercle des Topinambours, on commençait à trouver un peu longue l’absence de celui qu’on appelait le notaire et de celle qu’il avait emmenée.

–Eh! eh! disait d’un voix railleuse Peyretorte, n’est-il donc venu à la pensée d’aucun de vous que nous ayons habilement été débarrassés de nos cent dix mille francs par deux malins?

–Que voulez-vous dire?

–Est-il absolument impossible, reprit Peyretorte, que par un moyen d’elle seule connu, Coquelicot ait fait prévenir ce monsieur, qui est venu, tout farci de grands airs, palper parfaitement la somme, nous jouer une scène de drame, et se moquer de nous plus parfaitement encore?

–Si je croyais cela! dit Tourseulles d’un air sombre.

–Eh! que pourrais-tu faire? lui demanda Verduran. Tu es un être singulier, tu aimes les filles de la même façon que nous aimons les honnêtes femmes. Tu as tort, mon cher. Il faut accepter ces femmes-là telles qu’elles sont ou les fuir comme la peste.

–Tu m’ennuies.

–Parbleu! je le sais bien. Mais je parierais cent louis que Coquelicot n’aurait jamais suivi ce grand escogriffe s’il n’avait pas pris les cent dix mille francs.

Tourseulles, furieux, allait répondre, lorsqu’on annonça le retour de Céleste et du capitaine.

–Jugements téméraires, messieurs, dit Legrand. à haute voix.

IV
PREMIER DUEL.

Table des matières

Le souper finissait, les rangs des convives, au lieu de s’éclaircir, s’étaient épaissis.

–Tiens, revoilà le notaire! dit Verduran.

–Oui, messieurs, me voilà, répondit le capitaine, qui np put s’empêcher de sourire à cette idée de passer pour un notaire, ne m’attendiez-vous pas?

–Lui et Coquelicot, ajouta Peyretorte.

–Eh bien, Tourseulles, reprit Verduran, es-tu satisfait? Voilà la brebis de retour au bercail.

–Messieurs, dit le capitaine, je vois avec plaisir que vous vous êtes démasqués. Dieu merci! il y a ici quelques hommes jeunes, et j’en suis charmé. Tout à l’heure, je vous ai tous insultés. Me voici à votre dispositiop. Quel est celui de vous qui désire se battre le premier?

–Mais, monsieur, dit Peyretorte, ces choses-là se règlent autrement.

–Pardon, moi, je les règle ainsi pour une foule de raisons que.

–Désolé de vous interrompre, reprit Peyretorte d’un ton un peu raide, mais je vous répète que, dans le cas qui nous occupe, nous n’avons plus qu’à vous envoyer nos témoins et vous qu’à les attendre.

–Messieurs, insista Cramoizan, si quelqu’un m’avait jeté son gant à la face, j’accepterais de lui le combat séance tenante et n’importe où; mais, dans la société où vous vivez, on a sur l’honneur de singulières idées, à ce que je vois.

–Ah ça, monsieur!

–Certes, j’ai bien le droit de parler ainsi; sans cela, vous n’hésiteriez pas à terminer cette affaire cette nuit; à l’instant même.

–Comment! cette nuit! Et où donc?

–Mais ici, répondit Cramoizan,

–Ici? Cet homme est fou.

–Voyons, messieurs, qu’est-ce qui constitue le duel? est-ce de se battre en plein air? Non, vraiment. Il n’y a pas de loi d’honneur qui m’oblige à aller grelotter dans les bois de Ville-d’Avray ou de Meudon à sept ou huit heures du matin. Ici nous serons chaudement; nous jouirons de tous nos avantages. Le plus frileux ne sera pas à la merci de l’autre, et, puisque le duel est défendu partout, nous ne sommes pas plus coupables ici qu’ailleurs, et nous avons, dans vos salons, des chances sérieuses de ne pas être dérangés par les gendarmes, si vous ne les envoyez pas chercher.

–Oh! c’est trop fort!

–Enfin, je me battrai sous les yeux de vous tous, qui serez là pour attester la loyauté de la rencontre.

–Au fait, dit Verduran, pourquoi pas? Ce notaire est farci de bonnes idées.

–Allons! allons! c’est beaucoup trop discuter, messieurs, dit Tourseulles. M. Cramoizan...

–Jacques de Cramoizan..... appuya le capitaine.

–M. Jacques de Cramoizan, reprit Tourseulles, nous fait l’honneur de nous chercher querelle et désire vider cette affaire séance tenante. Soit. Je serai l’adversaire qu’il cherche et le champion du cercle, car je suppose que monsieur n’exigera pas que tous les Topinambours s’alignent avec lui.

–Monsieur, je suis seul juge de ce que je devra faire après notre rencontre.

–Ce que tu devras faire, je le sais, murmura Peyre torte qui avait la plus grande confiance dans l’expérience et l’habileté de Tourseulles, tu devras te faire panser si tu n’es pas mort.

Ces mots, dits à voix contenue, parvinrent à demi effacés aux oreilles du capitaine, qui se tourna vers le banquier et le toisa de haut en bas. Leurs regards se croisèrent comme deux éclairs, et il y eut entre eux à ce moment comme un pacte de haine. Chez Cramoizan c’était instinctif, chez Peyretorte c’était raisonné, et ce dernier savait bien pourquoi déjà il détestait cet homme qui, deux heures auparavant, n’existait pas pour lui.

–Eh bien, messieurs, reprit Tourseulles, il ne nous reste plus qu’à choisir la pièce dans laquelle nous pourrons entamer cette partie.

–Baptiste, demanda Peyretorte, faites enlever de la bibliothèque tous les meubles et tous les sièges qui s’y trouvent, je ne crois pas qu’on puisse être quelque part mieux que là pour s’administrer un gentil coup d’épée.

–En effet, ce sera très commode, dit Tourseulles.

–Monsieur de Cramoizan?

–Monsieur?

–Mais nous ne voyons pas vos témoins, dit Peyretorte.

–Je comptais que quelques-uns de ces messieurs voudraient bien m’en servir. Je ne connais à Paris que deux personnes à qui je puisse demander un semblable service: un amiral qu’à aucun prix je ne consentirais à faire lever à cette heure-ci, et un brave négociant qui doit dormir aussi à poings fermés.

–Nous sommes aux regrets, monsieur, mais il est impossible à aucun de nous de vous servir de témoin. Dans notre situation il serait fort délicat.

–Soit, monsieur, je vais envoyer chercher quelqu’un.

Une demi-heure après, Baraque complètement remis de son indisposition, grâce à une prodigieuse quantité de thé et à quatre heures d’un sommeil profond, arrivait au Cercle des Topinambours, escorté d’un sous-officier de cavalerie un peu ébriaque, qu’il avait cueilli dans un café du boulevard. Cette exhibition de témoins assez extraordinaires provoqua un murmure d’étonnement qui s’apaisa sous le regard hautain de Cramoizan. On se rendit dans la bibliothèque.

Ici se produisit un incident inattendu. Parmi les personnes qui se trouvèrent dans la pièce où allait avoir lieu le combat, on ne fut pas peu surpris de voir Céleste Montgaillard.

–Madame, lui dit alors un des témoins de Tourseulles, quoique ce duel sorte un peu par sa forme des usages reçus, nous ne pouvons permettre que vous y assistiez.

–Et la raison de cette décision? demanda Coquelicot.

–C’est, ma chère, qu’un combat qui peut être mortel pour l’un ou pour l’autre de ces messieurs n’est pas un spectacle auquel puisse assister une femme.

–Si c’est pour ma sensibilité que vous avez des inquiétudes, répondit la jeune femme, vos craintes sont chimériques, car M. de Cramoizan peut vous dire que je suis forte devant la mort.

–Quoi! madame! vous allez... commença le capitaine.

–Dire ici quel singulier héritage vous m’avez remis, oui, monsieur. D’ailleurs, ne faut-il pas enfin que M. Tourseulles sache pourquoi vous êtes venu me chercher cette nuit? M. Tourseulles m’aime et il me soupçonne peut-être.

–Parlez, Coquelicot, dit Verduran.

–M. de Cramoizan est venu me prendre pour me conduire auprès du cadavre de mon père, qui s’est noyé de désespoir, aujourd’hui, en apprenant ma conduite.

–Ce n’est pas vrai cela, n’est-ce pas, Céleste? demanda Tourseulles.

–C’est très vrai, au contraire, répondit-elle; demandez à monsieur.

Tout le monde se tourna vers le capitaine, qui dit simplement:

–C’est vrai.

– Malheureuse! s’écria Tourseulles.

Un frémissement parcourut cette foule de débauchés, et tout à coup un grand vide se fit autour de cette femme qui annonçait de si terribles choses avec un calme aussi épouvantable. I! y eut comme un murmure de dégoût qui emplit la salle de la bibliothèque.

–Eh bien1quoi donc, messieurs? reprit alors l’impudente femme, je vous fais horreur! Vous êtes bien délicats en ce moment. Mais je h’aurais qu’à regarder autour de moi et parmi vous pour trouver des exemples d’insensibilité plus grande encore que la mienne.

–Taisez-vous, madame.

–Au moins, moi, je ne savais pas que mon père courût un danger mortel, car je l’eusse sauvé; sans doute, à tout prix.

– Sans doute est féroce, dit Legrand.

–Tandis que voici M. Tourseulles, l’homme qui me fait l’honneur d’être jaloux de moi et de m’appeler malheureuse.

–Eh bien? dit celui-ci d’une voix irritée.

–M. Tourseùlles qui a joué ce soir et perdu dix mille francs le plus galamment du monde.

–Ensuite?

–M. Tourseulles qui a soupé gaiement, qui prétendait être mon seigneur souverain et absolu; M. Tourseulles, enfin, qui va se battre en duel dans cinq minutes, en ma présence, avec M. de Cramoizan...

–Aurez-vous bientôt fini? demanda l’adversaire du capitaine.

–M. Tourseulles sait que sa mère est sans pain, M. Tourseulles n’ignore pas que Mlle Aline, sa sœur, est dans un fiacre à la porte de ce cercle depuis trois mortelles heures, l’attendant en désespérée, car elle l’a fait demander, et il a refusé de descendre. Elle est là, pâle, les yeux caves et brillant d’une ardeur maladive, car elle mourra de la poitrine si son frère ne la laisse pas périr de faim.

–Assez! assez! cria Léon Tourseulles. Tout cela est faux, tout cela est mensonge.

–Léon, reprit Céleste impitoyable, ta mère succombe à la misère, pendant que tu perds des sommes, que tu bois des vins de prix et que tu te bats en duel. Est-ce que tu crois que tu vaux mieux que moi?

Elle se tut. Un silence glacial régna aussitôt autour d’elle. On sentait bien qu’elle disait la vérité. Seulement, on se demandait pourquoi elle l’avait dite?

–Et vous vous battez avec ce cadet-là? dit le sous-officier amené par Baraque.

–Il n’a rien fait à ma connaissance contre ce qu’on appelle les lois de l’honneur, et je n’ai pas le droit de lui refuser satisfaction, répondit Cramoizan.

–Li gredin, mais pas déshonoré, remarqua Baraque en laissant voir ses dents blanches en un éclat de rire.

–Tiens! voilà le docteur, dit tout à coup Verduran.

–Ah! par ma foi, il arrive à merveille.

–Comment êtes-vous si tard dehors, docteur? lui demanda Peyretorte. Ce n’est guère dans vos habitudes.

–J’ai été appelé subitement auprès d’un de mes clients, qui vient d’être frappé d’une attaque de paralysie et qui est mort dans mes bras.

–On meurt donc la nuit de Noël? ne put s’empêcher de demander l’un des plus jeunes membres du cercle.

–Cela vous étonne, mon ami. Il semble impossible, en effet, aux cœurs généreux que l’on meure quand tout le monde rit, s’amuse et fait des folies. Mais la nature immuable continue son œuvre et, comme si elle n’était pas assez cruelle, l’homme ne manque jamais de l’aider dans sa tâche. Mais pourquoi trouvez-vous que j’arrive à propos?

–C’est que le cercle va être le théâtre d’un combat singulier.

Et sans plus tarder on mit le docteur Malbec–il s’appelait Malbec–au courant de ce qui s’était passé dans la soirée, et on le pria d’assister comme praticien au combat qui allait avoir lieu.

–Quand je vous disais, s’écria-t-il, que l’homme ne cessait d’aider la nature dans son œuvre de destruction!

–Ce n’est pas le moment de faire du sentiment, docteur.

–Vous avez raison. Je suis à vos ordres. Serait-il indiscret de ma part de demander le nom des combattants?

–Il n’y a pas là d’indiscrétion, au contraire. C’est votre droit strict, monsieur, répondit Cramoizan. Voici M. Tourseulles, qui va me faire l’honneur de croiser le fer avec moi. Je m’appelle Jacques de Cramoizan.

–Ah! dit le médecin. N’êtes-vous pas marin?

–Si, monsieur, capitaine au long cours. Vous me connaissez?

–Je connais tout le monde, répliqua le docteur avec un sourire.

Les deux adversaires avaient ôté leurs vêtements. Peyretorte, qui était parmi les seconds de Léon, prit les épées, les mit pointe à pointe et dit en reculant de quatre pas:

–Allez, messieurs, et faites votre devoir.

Cramoizan ne bougea pas. Il paraissait changé en statue. Tourseulles essaya quelques attaques, qui furent parées sans qu’on vît remuer le poignet du capitaine.

–Peste! peste! murmura Peyretorte à l’oreille du docteur.

–Oui, Tourseulles a mal placé ses insolences, dit à voix basse le médecin.

–Voyez donc Coquelicot, docteur.

–Oui, quel singulier regard elle attache sur le marin; est-ce que par hasard?...

–Oh! je ne pense pas.

C’est que ce Cramoizan est bien assez beau pour inspirer un de ces amours.

–Oui, mais il est venu ce soir la chercher ici pour la conduire devant le cadavre de son père, qui s’est noyé dans la journée à cause d’elle, et ce sont là de ces petits services qu’on n’oublie plus.

–Alors c’est d’un regard de haine qu’elle l’enveloppe!

–Plus probablement.

–Ah! voici M. de Cramoizan qui va attaquer son adversaire, dit le docteur. Vous allez voir cela; s’il ne tue pas Tourseulles, c’est qu’il ne le voudra pas.

Malbec n’avait pas fini de parler que Léon reçut à l’épaule droite un bon coup d’épée, sous lequel il chancela. Malbec s’approcha du blessé, qui souffrait beaucoup, exa-– mina la plaie et regarda le capitaine, qui avait abaissé son épée et qui attendait le résultat de cet examen.

–Mon cher Tourseulles, dit-il enfin, l’homme qui vient de vous donner ce coup d’épée vous veut beaucoup de bien, ou je me trompe fort. Vous allez endurer pendant un mois de véritables tourments, mais votre vie ne court aucun danger. C’est un repos forcé de quelques semaines que vous inflige votre adversaire.

–Eh bien! Coquelicot, Léon est blessé; vous ne venez pas aider le docteur à le penser?

Céleste jeta un regard sur Cramoizan qui affectait de ne pas la voir, et elle s’avança vers le jeune blessé.

–M. Tourseulles, dit le capitaine, n’a pas besoin des soins de madame. Le premier devoir de ses amis est de le transporter chez sa mère, où il trouvera une tendresse et des secours qu’aucune femme ne peut lui donner aussi dévoués.

Coquelicot s’était arrêtée attentive aux paroles du marin.

–Ce capitaine, puisque capitaine il y a, est vraiment Unique, dit Verduran. Voilà maintenant qu’il dicte une conduite à son adversaire?

– Je ne dicte rien, monsieur, je conseille.

–Et votre conseil est bon, capitaine, lui cria le docteur.

Malbec opéra le pansement de Tourseulles avec une grande dextérité. Léon souffrait, mais il n’était pas hors d’état de marcher.

–Et maintenant rentrons sagement chez Mme Tour: seulles, et surtout ne remuez pas ce bras de quinze jours Au reste, j’irai vous voir, ajouta le médecin.

–Merci, docteur, dit le blessé.

Léon, soutenu par ses amis, descendit l’escalier du cercle. Quand ils arrivèrent sur le trottoir, la voiture de Mlle Tourseulles n’y était plus. La pauvre enfant avait perdu patience. Cramoizan n’avait pas déposé son épée. Il regardait Peyretorte d’une certaine manière peu rassurante. Celui-ci faisait bonne contenance, mais ne semblait pas absolument tranquille.

–Oh! ne craignez rien, lui dit le capitaine railleur, ne craignez rien, vous êtes d’un âge où l’on ne se bat plus.

–Monsieur, répliqua le banquier, vous n’avez pas le droit de le prendre sur ce ton avec des gens qui seront demain vos adversaires,

–Demain?

–Oui, demain. Il en est parmi nous qui ne renoncent pas à l’espoir de vous faire payer vos paroles, mais ceux-là estiment qu’ils ont le choix des armes et qu’un duel au pistolet ne peut avoir lieu dans une bibliothèque.

–Ah!

–Cela vous surprend, monsieur, mais c’est ainsi. M. Tourseulles a même eu tort, à mon avis, de vous demander satisfaction dans le cercle même. Ceux qui auront l’honneur de se rencontrer successivement avec vous, et je suis de ceux-là, veulent profiter strictement de tous leurs avantages. Nous avons votre carte, cela suffit. C’est notre dernier mot. Baptiste, reconduisez monsieur et ses amis.

Cramoizan, à ces mots du banquier, fut sur le point de lui sauter aux oreilles. Mais il sut se contenir et il se disposait à se retirer, lorsque Coquelicot, sortant d’une embrasure de fenêtre, où elle se tenait depuis quelques instants, s’avança vers le capitaine.

–Et quand vous vous serez battu avec ces messieurs, Jacques de Cramoizan, ce se a à nous deux.

–Fanfaronne, répondit Jacques en souriant.

Puis, faisant passer ses témoins devant lui, le marin sortit, en jetant au banquier un ironique au revoir!

–Oui, oui, au revoir, murmura Peyretorte, au revoir, car je crois que tu ne quitteras pas Paris de sitôt, mon beau capitaine, si jamais tu le quittes.

Ces paroles dites, le président des Topinambours resta un instant plongé dans ses réflexions. Appuyé au chambranle d’une porte, il regardait, sans voir, devant lui.

–Eh! mon cher Crésus, lui dit le docteur Malbec qui revenait d’accompagner Tourseulles, vous avez l’air tout rêveur. Méditeriez-vous sur les paroles de Solon?

–Qu’entendez-vous par-là? quel Solon?

–Ah! pardon, vous ne pouvez pas comprendre.

–Vous avez trop d’esprit.

–Voulez-vous en échanger contre des écus?

–Peut-être.

–Que me dites-vous là?

–C’est aujourd’hui Noël, docteur, nous nous lèverons tard, faites-moi l’honneur de dîner avec moi?

–Ce soir? Oui. Serons-nous seuls?

–Non. Nous aurons avec nous une ou deux impures, cela vous effraye-t-il?

–Pas le moins du monde. A demain.

Le docteur prit son chapeau et sortit.

Peyretorte, alors, se dirigea vers Coquelicot qui, les lèvres serrées et les yeux ardents, ressemblait à la statue de la Haine.

–Céleste, lui dit-il, vous voulez vous venger?

Parbleu!

Voulez-vous que je vous aide?

–Comment l’entendez-vous?

–De ma bourse et de ma personne.

–J’accepte.

–Venez donc dîner chez moi, demain, avec Olympe, si elle veut. Il y aura le docteur, pas d’autre homme. On se mettra à table vers sept heures. Venez à six. J’ai à vous parler avant que Malbec ne soit là.

V
COMPLOT.

Table des matières

Peyretorte était un cynique. Ses vices et ses défauts, il les étalait au grand jour, estimant que le monde ne valait pas la peine qu’on se gênât pour lui. Il appartenait socialement au monde interlope et ne prenait pas la peine de s’en cacher. Au point de vue des affaires, en revanche, il jouissait d’une excellente réputation, et son crédit était considérable. On allait jusqu’à affirmer qu’il était d’une probité scrupuleuse. Au demeurant, excellent compagnon, gai convive et viveur comme pas un, quoique déjà il eût dépassé la soixantaine.

Au physique, c’était un très beau vieillard de taille au-dessus de la moyenne. Mince, élégant, toujours irréprochablement mis, il eût été extrêmement sympathique sans son regard qui avait quelque chose de faux et d’aigu en même temps. Son teint pâle lui seyait à merveille, et sa figure un peu longue était admirablement accompagnée par une belle chevelure très drue et par une paire de magnifiques favoris d’une blancheur éclatante. Sous son nez droit et bien fait s’ouvrait, entre deux lèvres un peu minces, une bouche à laquelle ne manquait pas une dent.

Quand il s’éveilla le jour de Noël, onze heures venaient de sonner. Il se fit apporter du thé et des tartines par une grande personne sombre, maigre et silencieuse qui semblait remplir chez lui les fonctions de femme de charge.

–Clémence, lui dit-il, après avoir vidé une première tasse de thé, j’ai deux ou trois personnes à dîner ce soir,

Clémence ne répondit pas.

–Le docteur Malbec et deux femmes.

–Deux femmes! répéta la servante.

–Oui. Pas de réflexion, n’est-ce pas? Je vois au ton que vous venez de prendre que vous souçonnez mes deux ipvitées de ne pas être des duchesses. Vous ne vous trompez pas, Ce sont des filles.

La vieille femme ébaucha un geste d’indifférence.

–Faites un bon dîner, le docteur Malbec est aussi gourmand que mauvaise langue, et j’ai besoin qu’il parle aujourd’hui.

–Est-ce tout?

–Vous vous arrangerez de façon à ce que les domesliques ne séjournent pas dans la salle à manger pendant te repas.

Clémence ne répondit pas. Elle enleva le plateau qui portait le thé et sortit lente et lugubre. Cette femme semblait traîner après elle quelque funèbre mystère.

Il était six heures juste lorsque Coquelicot se présenta seule chez Peyretorte.––

–Et Olympe? lui demanda-t-il.

–Vous haïssez M. de Cramoizan, moi aussi, répondit Céleste. Vous voulez vous venger de lui et vous me réservez un rôle dans cette tragédie,–car ce sera une tragédie, n’est-ce pas?

Peyretorte fit un signe de tête affirmatif.

–Eh bien, j’ai pensé que la présence d’Olympe n’était pas nécessaire. En pareil cas, il faut mettre le moins de femmes possible dans la confidence.

–Vous avez peut-être raison.

–Et maintenez parlez.

–L’insolente attitude de ce marin m’a rempli de colère, En ma qualité de président du cercle, j’ai été plus offensé que personne par ses provocations. Je me réserve de lui envoyer des témoins à mon tour, mais je veux aussi le punir autrement et, comme vous l’avez deviné, j’ai compté sur vous pour cela.

–Peyretorte, vous ne me dites pas tout. Et mon instinct m’assure que votre haine,–car c’est de la haine qui brille dans vos yeux comme dans les miens,–votre haine a des motifs plus sérieux.

–Vous vous trompez, ma chère.

–Je ne me trompe pas, et vous ne seriez pas l’homme intelligent qu’on connaît, si vous espériez me faire prendre le change. Vous haïssez Cramoizan. Pourquoi? Vous ne voulez pas me le dire. Peu importe.

–Ah!

–Je n’ai pas besoin de connaître votre secret pour m’associer à vos vengeances.

–Très bien.

–Au reste, je suis convaincue que vous serez quelque jour forcé de le révéler, ce secret; car Cramoizan se défendra, vous pouvez en être assuré.

–Cela dépend de quelle façon.

–Il se défendra brutalement, naïvement, simplement; mais vos ruses et votre finesse resteront parfois à court devant sa force et sa loyauté. Moi, j’ai fait entrer en ligne de compte, dans cette bataille qui commence, toutes les qualités de notre adversaire, et c’est, je crois, agir avec prudence.

–Oh! oh! Céleste. Mais vous êtes beaucoup plus forte que je ne croyais.

–Le docteur, reprit Coquelicot, ne sera pas, je pense, mis au courant de nos projets.

–Non. J’ai invité Malbec parce qu’il peut nous être utile sans s’en douter. Il est bavard, il est mauvaise langue, il connaît ce Cramoizan. Nous saurons donc ce soir qui est ce capitaine et d’où il vient.

–Mais le docteur voudra-t-il parler? Quel intérêt peut-il avoir à cela?

–Ma chère Céleste, le docteur Malbec veut toujours parler. Malbec–le bien nommé–est un petit homme maigre qui a fait deux ou trois fois le tour du monde et qui a connu tout l’univers. Doué d’une mémoire prodigieuse et d’une aptitude spéciale à reconnaître les physionomies... cet homme bilieux sait toutes les histoires scandaleuses des deux mondes.

–C’est un personnage utile.

–Indispensable. Comme il est jaloux, envieux et pauvre, il n’éprouve pas de plus grand plaisir que de dire du mal de son prochain. Il suffit donc de le mettre sur la voie pour qu’il se lance à corps perdu dans les révélations.

–Excepté, cependant, pour les cas où il aurait un intérêt puissant à se taire, interrompit Céleste.

–Ces cas-là sont très rares. Mais vous avez raison, il faut les prévoir.

–Et il y a un moyen?

–Un moyen sûr. C’est un excellent repas. Le docteur a tous les vices et tous les défauts. Il est haineux, méchant, cruel, égoïste. Ne croyant à rien, aimant le mal pour le mal, il n’a qu’un dieu qu’il place au-dessus de tout.

–Et ce dieu?

–C’est son estomac. Offrez un excellent potage au docteur, il dit pis que pendre de l’univers. Aux truffes, il calomnierait sa mère, et quand il a bu une fiole de château-Laffite, il n’a plus de secret pour son amphitryon.

–Voilà un joli portrait.

–Joli, non; ressemblant, oui. Donc, le docteur nous dira tout. Seulement, nous le ferons parler pour nous jusqu’au rôti. Après, s’il s’échauffe, il pourrait broder une histoire qui ne serait qu’à moitié vraie.

–Et quand nous saurons ce qu’est Cramoizan, que ferons-nous? demanda Céleste.

–Ceci, ma chère, sera l’objet d’un entretien ultérieur. Nous ne devons pas juger à la légère et nous nous inspirerons du récit du docteur et des circonstances.

–Très bien. Maintenant, reprit Coquelicot, il faut traiter une question délicate.

–Laquelle?

–Pour combattre Cramoizan et pour jouer le rôle qui me sera attribué à moi ou à un instrument que nous choisirons.

–Oui, j’avais pensé à Olympe.

–Nous verrons ça, reprit la courtisane. Pour jouer ce rôle, il faudra des fonds.

–Très juste.

–Or, si je suis riche de haine, je suis fort pauvre d’argent, car j’ai eu à me louer très modérément des procédés de M. Tourseulles.

–Cela ne doit pas nous arrêter. Combien pensez-vous qu’il soit nécessaire de dépenser comme entrée en campagne? dit le banquier.

–Cinq mille francs.

–Bien.

–Et autant tous les mois jusqu’à parfaite réussite.

–C’est convenu, dit Peyretorte qui prit dans sa poche un élégant portefeuille et en tira cinq billets de milla francs. Voici la somme que vous venez de fixer. Je vous laisse le soin de l’employer.

–Merci de cette confiance, répondit Céleste en prenant l’argent.

Coquelicot avait à peine prononcé ces paroles, que la porte du salon s’ouvrit et que la vieille femme que nous avons entrevue annonça le docteur Malbec. Celui-ci entra presque gravement comme il convient à la Faculté, et après avoir salué Céleste, vint s’asseoir à côté de Peyretorte.

–Savez-vous, mon cher ami, dit-il, qu’il faut être presque courageux pour venir dîner chez vous.

–Et pourquoi donc, mon Dieu? demanda Peyretorte en riant.

–C’est que vous avez à votre service une femme qui a vraiment une figure sinistre.

–Ma femme de charge, répondit Poyretorte, En effet, singulière personne.

–Elle a fait sur moi une très vive impression, reprit Malbec.

–Sur vous, docteur, allons donc!

–Oui, mais cela tient à un bien étrange épisode de mon séjour à Bahia.

–A Bahia? répéta le banquier dont l’œil prit une expression particulière.

–Oui, au Brésil. J’y ai vu dans des circonstances terribles une femme qui ressemblait tout à fait à celle-là et à qui il arriva une horrible aventure.

–Ce bon docteur! dit Peyretorte en riant mal et en frappant familièrement sur le genou de Malbec.

En ce moment un domestique en livrée prononça la formule sacramentelle:

–Monsieur est servi.

On se mit à table, et pendant quelques minutes on n’entendit que le joyeux cliquetis des cuillères dans la vaisselle, preuve évidente qu’on trouvait le potage sérieux.

–Qui a confectionné ce consommé merveilleux? demanda Malbec.

–C’est ma cuisinière, docteur.

–Appeler une femme d’un talent pareil, l’appeler modestement une cuisinière! s’écria le médecin avec componction, n’est-ce pas dérisoire? Je voudrais, moi, que, pour la désigner à la reconnaissance des estomacs, on lui trouvât, non pas un nom, mais un titre indiquant qu’elle est en même temps une artiste et une bienfaitrice.

–Tudieu1quelle éloquence, en voulez-vous encore?

–Parbleu! répliqua Malbec en tendant son assiette. Ce potage est un poëme, et encore, je flatte les poëmes.

La figure de ce gourmet s’était illuminée. Ses yeux rayonnaient. Sur ses lèvres, un sourire de sensualité se dessinait, et tout dans son attitude décelait la plus incurable gourmandise. On servit un superbe poisson.

–Docteur, dit Peyretorte, vous avez prononcé hier au cercle quelques paroles.

–Quelles paroles, mon excellent ami?

–N’avez-vous pas dit à M. de Cramoizan que vous le Connaissiez?

–Pardon, j’ai dit que je savais qui il est, mais je ne le connais pas.

–Est-ce que vous ne pourriez pas nous apprendre aussi ce qu’est ce monsieur?

–Volontiers, mais auriez-vous résolu de laisser refroidir la truite que voilà, jusqu’au moment où je vous aurais donné des détails sur l’état civil de ce marin? Ce serait, je n’hésite pas à le dire, une véritable faute.

–Non, nous ne la laisserons pas refroidir. Seulement aussitôt que vous serez servi, vous commencerez l’histoire du capitaine de Cramoizan.

–Je vous le promets, se hâta de répondre Malbec.

Peyretorte entama la truite, en offrit à Céleste, puis à Malbec et se servit enfin en disant:

–Allez, docteur, nous vous écoutons.

Mais le médecin n’avait plus qu’un sens: le goût, et il eut l’air de n’avoir pas entendu, car il resta silencieux, mangeant avec componction et béatitude.

–Eh bien! docteur, fit Coquelicot.

La jeune femme ne fut pas plus heureuse que Peyretorte. Malbec resta muet et continua à absorber. Il fallut bien attendre que le goinfre eût fini son poisson.

–Vous mériteriez, docteur, de ne pas goûter à ce La Tour Blanche1865pour vous être ainsi moqué de nous.

–Je ne me moque de personne, mon ami, mais vraiment ce serait un crime que de ne pas savourer comme il convient cette prodigieuse cuisine.

–Je vous savais bavard, pourtant.

–Hélas! c’est une réputation qu’on m’a faite.

–Et je ne croyais pas que votre gourmandise fût plus forte que votre médisance. Mais puisque c’est par là qu’il faut vous prendre, je n’hésite pas.

–Que voulez-vous dire?

–Savez-vous ce qu’il y a là dedans? demanda Peyretorte en désignant avec son couteau un plat couvert qu’on venait d’apporter et de placer sur un réchaud.

–Non, parbleu! je ne le sais pas, mais je grille de l’apprendre.

–Je vais vous le dire: on a pris de grosses truffes, au milieu desquelles on a pratiqué une excavation, et dans cette excavation on a introduit la chair d’une caille désossée.

Malbec était devenu presque beau. Il eût pu poser pour la statue de l’Admiration.

–Du génie! du génie! c’est du génie! s’écria-t-il. Je devine le reste: on a fermé avec une petite truffe l’orifice du trou par où est entrée la chair de la caille, et l’on a fait cuire à petit feu, puis servi chaud. Peyretorte, il n’y a pas au monde un banquier plus beau que vous. Mais, par exemple, c’est ça qu’il ne faut pas laisser refroidir.

–Ne vous inquiétez pas. Cela ne refroidira point, j’ai pris mes précautions. Mais je dois vous prévenir que vous ne verrez le profil d’une de ces truffes dans votre assiette que lorsque vous aurez raconté à Mme Céleste Montgaillard et à moi ce que vous savez du capitaine Cramozan.

Le docteur, à cette déclaration, fit une si singulière figure que Coquelicot ne put s’empêcher de lui rire au nez de tout son cœur.

–Ecoutez, supplia alors Malbec, écoutez, ô le plus cruel des banquiers, je vous propose un pacte.

–Voyons le pacte.

–Je vous raconterai la moitié de l’histoire de Cramoizan et vous me donnerez une truffe. Puis, comme je suis sûr que j’éprouverai le besoin d’en manger une seconde, je finirai l’odyssée de mon héros pour la gagner. Est-ce dit?

–C’est dit! Qu’est-ce que Cramoizan?

–Cramoizan est un petit village du Midi.

–Malbec, ne plaisantez pas. Je vous demande ce que c’est que le capitaine Cramoizan?

–C’est un paladin. Mais ma première réponse vous aurait conduit par un chemin beaucoup moins détourné à ce que vous voulez savoir.

A la fin de juillet1846, un bonhomme d’armateur de Bordeaux revenait en touriste des eaux des Pyrénées, lorsqu’il passa vers la pointe du jour par un petit village qui s’appelait Cramoizan. En arrivant devant la halle au é dudit village, il entendit quelque chose qui ressemblait singulièrement aux vagissements d’un nouveau-né.

–Ah! ah! dit Peyretorte, qui jeta sur Céleste Mont-??illard un coup d’œil inquiet. Continuez.

–Cet armateur s’appelait Jacques Salvetat. Il descendait de sa voiture, s’introduisit sous la halle, et y trouva un gros garçon abandonné qui criait déjà comme un ??eugle, dans le but évident d’obtenir à téter. C’était là un ?? que ne pouvait personnellement lui rendre M. Sal-??état. Aussi frappa-t-il à toutes les portes du village, présentant son poupon et réclamant le maire et une nourrice. La nourrice se présenta plus tôt que le magistrat municipal, et le petit délaissé cessa enfin de s’épou??onner Pour faire le plus copieux des repas.

–Cet enfant, c’était Cramoizan?

–A Attendez, Peyretorte. Vous êtes plus pressé que je ?e suis gourmand, répliqua Malbec, chez qui les aptitudes du narrateur venaient de se réveiller. Le maire, pour être fait attendre, n’en arriva pas moins à la fin, et le bonheur voulut que ce fût en même temps le médecin du village. Il examina l’enfant et reconnut qu’il était âgé de huit jours au moins. Il avait dû être abandonné pendant la nuit, une nuit très chaude, du reste. Le poupon n’avait pas souffert.

«–Monsieur, dit l’armateur, je me charge de ce petit malheureux. Seulement, il faut lui faire, séance tenante, un état civil. Je vous prie donc de vouloir bien inscrire cet enfant sur les registres de votre commune.

»–Soit, dit le représentant de l’autorité. Sous quels noms?

»–D’abord, je lui donne le mien, répondit M. Salvetat. Je m’appelle Jacques.

»–Très bien.

»–Mais cela ne peut suffire, reprit le négociant. Il faut qu’il en ait un autre, pour ne pas se trouver en butte aux vexations qu’on n’épargne pas assez aux enfants trouvés.

»–Je ne m’y oppose pas. Mais c’est encore à vous de me déclarer quel autre nom vous lui voulez donner.

»–C’est que vraiment je ne sais trop. Pourtant j’ai, je crois, une idée. Si nous l’appelions Cramoizan, du nom de votre village?

» –J’avoue que le nom est ronflant et pourra lui faire honneur, répondit le maire.

»–Je préférerais qu’il fît plus tard honneur à son nom. Mettons donc Jacques de Cramoizan, ajouta Salvetat.

»–Pourquoi de Cramoizan? demanda le docteur-maire.

»–Parce qu’il est réellement de Cramoizan.

»–Cependant c’est un titre que nous lui donnons là?

»–Je n’en disconviens pas. Mais veuillez vous rappeler que, sous l’ancienne monarchie, tous les bâtards et enfants trouvés étaient censés nobles, par le seul fait qu’ils pouvaient être rejetons de gentilshommes. C’est bien un enfant trouvé que je vous présente là. C’est peut-être même un bâtard. Faites comme les anciens rois de France, faites-en un noble.

»–Je voudrais, mais.

»–Mais vous refusez de saisir cette occasion unique qui se présente à vous de faire un gentilhomme, monsieur le maire, s’écria l’armateur. Vous n’êtes guère intelligent, pour un roturier.»

Cette dernière saillie décida le magistrat municipal, qui inscrivit l’enfant trouvé sous le nom de Jacques de Cramoizan, à la grande joie de M. Salvetat. La nourrice qui avait donné le sein au petit affamé, consentit à le garder, moyennant une rétribution convenue. L’armateur paya six mois d’avance et reprit le cours de ses voyages.

Fin de la première partie.

Et maintenant, Peyretorte, donnez-moi une truffe aux cailles, ou une caille en truffes, comme vous voudrez, je l’ai bien gagnée.

–Mais ce que vous nous racontez là, docteur, ne nous apprend rien, dit Céleste.

–Comment?

–Non. Que savons-nous? que M. de Cramoizan est un enfant trouvé, un enfant naturel, que sais-je? Nous ne sommes plus au temps où c’était une tache.

–Je n’ai pas mieux à vous offrir.

–Mais la suite de son histoire?... demanda Coquelicot.

–Oh! la suite est fort intéressante, dit Malbec; mais vous ne la saurez que lorsque j’aurai mangé une truffe. Allons, mon amphitryon, allons, ne me faites pas languir.

–Vous mériteriez... lui dit Peyretorte en le menaçant du doigt; mais je suis plein d’indulgence, et je vais satisfaire vos gloutonnes passions. Voici une truffe.

–Merci.

La première truffe avalée, et ce ne fut pas bien long. Malbec posa son couteau à côté de son assiette et reprit son récit:

–Le petit Jacques resta trois ans en nourrice. Au bout de ce temps, M. Salvetat vint le chercher pour l’emmener à Bordeaux.

L’honorable armateur, qui n’avait jamais eu d’enfants, et qui d’ailleurs ne se connaissait que des parents éloignés, installa le moutard dans sa maison, où, grâce aux chatteries de Mme Salvetat et de ses servantes, il ne tarda pas à être gâté comme un fils de prince souverain. Mais cela ne comblait pas les visées du père adoptif, qui s’était dit: J’en ferai un homme!

Quand il eut sept ans, M. Salvetat le campa au lycée. Jacques était très vigoureux et très grand pour son âge. Il ne tarda pas à se rendre célèbre par les torgnioles qu’il distribuait à ses petits camarades et par l’inflexible volonté qu’il déployait dans ses rapports, soit avec les élèves, soit avec les maîtres.

–Enfin, interrompit Céleste, on devinait déjà chez lui le joli petit caractère dont il nous a donné hier tant de gracieux témoignages.

–Hier, je n’étais pas là, je ne puis répondre. A douze ans, Jacques était vigoureux comme un petit homme et c’était le meilleur élève de sa classe.

–Un fort en thème, dit Peyretorte.

–Oui, mais un fort en thème qui était également un fort en giffles, en coups de poing, en tous les jeux; qu protégeait les faibles et rossait les méchants. Ce fut à ce moment qu’il arriva un fait à la suite duquel Jacques de Cramoizan quitta le lycée. Un jour, à la récréation du goûter, une demi-douzaine de gamins s’étaient réunis dans un coin pour s’essayer dans un exercice d’adresse qu’ils avaient, pour la plupart, vu faire à des Chinois do passage à Bordeaux. Cet exercice consiste à planter des couteaux dans une planche autour de la tête d’un courageux patient.

Jacques n’était pas avec eux.

A défaut de planche, ils exécutaient, ces fous, leur expérience contre une porte. Un petit enfant pâle et souriant de onze à douze ans aussi, s’était appuyé contre cette porte et l’un de ses camarades lançait sans trop de maladresse des couteaux très longs et très pointus autour de lui.

«–Mieux que le Chinois,» disait à chaque coup celui qui s’exposait plein de confiance à quelque horrible accident.»

Il venait de prononcer ces paroles quand on entendit un grand cri, Jacques, qui jouait à deux pas, s’élança de ce côté et resta pétrifié. Le pauvre enfant pâle était touj ours debout contre la purte, la figure contractée, la bouche crispée, et il avait un couteau planté dans l’œil jusqu’à la moitié de sa lame,

–Comment ce diable de docteur peut-il connaître par le menu tous ces détails-là?

–Oh! j’en sais bien d’autres, répliqua Malbec en regardant Peyretorte entre les deux yeux.

Le banquier n’osa pas soutenir ce regard et dit:

–Continuez, mon ami.

–Le jeune Cramoizan était déjà plein de décision. Il n’hésita pas, S’élançant vers son jeune camarade, il lui prit la tête à deux mains et arracha le couteau avec ses dents, non sans prendre une infinité de précautions. Il ne se doutait pas, le malheureux, qu’il pouvait tuer net son petit ami. Mais voici qu’un maître d’études, qui passait par là, vit la fin de cette scène et s’approcha vivement.

«–Que faisiez-vous là, monsieur de Cramoizan?» demanda-t-il,

Personne ne répondit. Le petit blessé avait couvert son œil avec la main.

«–C’est vous, reprit le maître avec colère, c’est vous qui aviez enfoncé ce couteau dans l’œil de M, Leroy.

»–Moi! s’écria Cramoizan; et il haussa les épaules.

»–C’est vous! vous dis-je, et vous allez vous rendre aux arrêts en attendant que j’aie avisé M. le proviseur. Quant à vous, messieurs, menez M. Leroy à l’infirmerie, Aux arrêts, monsieur de Cramoizan.»

Jacques prit un air farouche.

«–Non, dit-il, je refuse. Votre punition est injuste, je ne la subirai pas,

»–Vous la ferez! dit le maître en s’avançant.

»–Je vous jure bien que non, répondit l’enfant en scandant chaque mot et en jetant au surveillant un regard menaçant.

»–Allons, mauvais élève indiscipliné!» dit le maître d’études en voulant prendre Jacques par le bras.

Cramoizan se sentant saisi au-dessous du coude, fit exécuter à son bras un mouvement de rotation qui força le maître à le lâcher. Puis, au moment où celui-ci tentait de revenir à la charge, il reçut sur le nez, en pleine figure, le coup de poing le plus solidement appliqué qu’on puisse imaginer. Le pion–donnons-lui ce nom familier pour une fois-fut tellement étourdi par cette attaque imprévue, qu’il ne put même pas noter les noms des élèves qui crièrent bravo de toutes leurs forces. Mais il se rendit à l’autre bout de la cour et appela. Deux domestiques se présentèrent, et il leur donna l’ordre de conduire Cramoizan à cette prison, qu’on appelait le séquestre.

Il fallait s’emparer de Jacques, et ce fut long. Car il essouffla les deux limiers lancés à sa poursuite, en leur faisant décrire dans la cour mille arabesques. Enfin, cependant, il fut pris et littéralement emporté au séquestre. Pendant ce temps, on avait envoyé quérir le médecin du lycée, qui frémit en voyant la plaie du jeune Leroy. Cependant l’enfant n’en mourut pas. Bien plus, il ne fut pas défiguré. On avait aussi appris que Jacques avait rendu un signalé service à son camarade et que ce n’était pas à lui qu’il fallait attribuer la blessure. Le maître d’études fut donc vertement tancé pour n’avoir pas fait une petite enquête avant de sévir. Mais, comme Cramoizan avait frappé violemment le surveillant, et jusqu’à le faire saigner du nez, à la grande joie des autres élèves, il fut condamné à rester au séquestre jusqu’à nouvel ordre.

«–C’est injuste, dit-il au proviseur, lorsque celui-ci lui annonça cette décision.

»–Qu’osez-vous dire?

»–Je dis que M. Rattier m’a brusquement saisi par le bras, et que je ne l’eusse pas touché s’il n’avait pas le premier porté la main sur moi. La loi défend aux maîtres de frapper les élèves.

»–Allez au séquestre, raisonneur.»

Jacques fut reconduit au séquestre. Mais là, il refusa de manger et entreprit de se laisser mourir de faim. Idée d’enfant, allez-vous dire, et qui a passé par la tête de nous tous à cet âge, un jour de grand désespoir. Non, résolution inébranlable et qu’il mit à exécution sans faiblir une minute. Trois jours après, Jacques de Cramoizan, hâve et amaigri, n’avait pas encore consenti à boire une goutte d’eau ni à manger un morceau de pain. Tous les élèves savaient cela, et on ne pouvait tarder à s’en préoccuper en ville. Il fallut prendre des mesures. On fit prévenir M. Salvetat.

–Quelle volonté! quel courage! dit Coquelicot à voix basse, ne pouvant refuser ce témoignage d’admiration à celui qui était devenu son ennemi mortel.

–Peyretorte, reprit tout à coup le docteur avec un sourire qui laissait voir des dents usées par le travail terrible auquel on les avait obligées, Peyretorte, il me vient une idée.

–Parlez.

–Je crois que je mangerai trois truffes. Servez-moi donc la seconde, et consentez à quelques minutes d’entr’acte. Du reste, ce que je réclame n’est que juste. Voilà bientôt vingt minutes que je parle sans boire ni manger, sans boire surtout.

–C’est votre faute, docteur; vos deux verres sont pleins, et pleins d’excellentes choses. Approchez votre assiette. Voilà votre deuxième truffe. Mangez-la sans vous hâter.

–Ne craignez rien.

–Et surtout n’oubliez pas de boire.

Céleste, qui ne se mêlait que fort peu à la conversation, observait attentivement ses deux partners. Entre autres choses, elle avait remarqué que Malbec n’était pas tout à fait si mauvaise langue que voulait le dire Peyretorte.

Elle s’était aperçue aussi que le banquier était fort préoccupé de faire boire le médecin, avec l’intention probable de le plonger dans une ivresse abominable.

–Vous devinez ce qu’il arriva de notre jeune collégien, reprit bientôt le disciple d’Esculape. M. Salvetat, qui le connaissait bien, comprit qu’il ne céderait pas et annonça au proviseur qu’il le reprenait.

«–Mais c’est un de nos meilleurs élèves, disait le proviseur.

»–Il ne fallait pas le laisser punir injustement par un imbécile,» répondit l’armateur.

Et il emmena Jacques, qui lui voua à cette occasion la plus sincère, la plus profonde reconnaissance.

«–Monsieur, lui disait-il en sortant du lycée, avec c ette voix singulièrement mâle qu’il avait déjà, vous venez d’acquérir des droits à disposer de ma vie selon votre bon plaisir.

»–Tout cela est très bien, Jacques, mais comment finiras-tu ton éducation et que vas-tu faire?

»–Je sais comment il faut apprendre; c’est beaucoup. Monsieur Salvetat, reprit l’enfant d’une voix qui tremblait un peu, voulez-vous m’accorder ce que je désire le plus?

»–Parle.

»–Embarquez-moi comme pilotin à bord d’un de vos navires. Je vous promets que je ferai un excellent sujet. J’achèverai mes études en mer pondant les calmes, et un jour je pourrai commander un de vos navires.

»–Au fait, dit Salvetat, c’est peut-être une excellente idée que tu as là, mon garçon. Nous en reparlerons demain en déjeunant, parce que, pour ce soir, dans l’état où t’a mis ton jeûne volontaire, il faut te mettre au lit et boire du bouillon toute la nuit.»

Un mois après, Jacques mettait en mer à bord de la Mariquitta, un beau navire, au capitaine duquel M. Salvetat avait spécialement recommandé son fils d’adoption.

A mesure que la narration avançait, Peyretorte emplissait continuellement le verre du docteur, et celui-ci, tout en parlant, sirotait sans cesse aussi le château-laffite ou le clos-vougeot.

–Que vous dirai-je maintenant? reprit-il. A dix-sept ans, Jacques était tout à fait un homme. A vingt, il avait satisfait au service de l’Etat, et à vingt-quatre ans juste il était reçu capitaine au long cours avec les compliments de tous les examinateurs. Ce fut alors qu’on put se rendre compte des éminentos qualités de Gramoizan. En maintes circonstances, il avait accompli des actes de dévouement et des traits d’audace incroyable.

Un jour, sur la côte du Brésil, il a sauvé à la nage quatorze personnes qui se trouvaient sur un navire en perdition. Je crois que le nègre qui l’accompagne lui dut la vie dans cette circonstance. Une autre fois, sur la côte d’Afrique, les fièvres paludéennes lui ayant tué tout son monde sauf un mousse et un maître d’équipage, il leur persuada qu’ils étaient bien assez nombreux pour faire la manœuvre. Il se mit à la barre. Baraque était prêt à couper les écoutes des voiles, en cas de tempête subite, et, à eux trois, ils ramenèrent à Bordeaux, depuis les côtes du Sénégal, un grand trois-mâts qui portait le nom de Malabar, Ce fut en arrivant de ce périlleux voyage qu’il éprouva une des plus grandes douleurs de sa vie: M. Sal-vetatn’était plus. L’armateur avait succombé à unemaladie de langueur. La mort de sa femme, enlevée à son amour un an auparavant, l’avait très vivement affecté. Ce fut là le germe du mal qui le conduisit au tombeau.

–Coquin d’armateur, ricana Peyretorte d’un air méchant, il avait décidément l’âme très sensible.

–C’est là un inconvénient qui, si j’en crois votre physionomie, ne sera jamais la cause de votre mort, dit Coquelicot sur un ton moitié railleur, moitié sanglant.

–Continuez, docteur.

–Jacques avait vingt-cinq ans juste, lorsque mourut M. Salvetat, qui le fit son légataire universel. Or, l’armateur laissait une fortune de trois millions environ.

–Trois millions! s’écria Peyretorte, trois millions. Ce capitaine a cent cinquante mille francs de rente! Vous aviez raison, c’est très intéressant ce que vous nous apprenez là.

Coquelicot ne perdait pas de vue le banquier, dont la figure s’était animée et qui, à son insu, jetait autour de lui des regards pleins de convoitise.

–Cramoizan, reprit le docteur, a plus de cent cinquante mille livres de rente, pour cette raison qu’il a fait fructifier encore l’avoir du père Salvetat et que toute cette fortune est dans le commerce. Mais ne m’interrompez pas à chaque instant, car, à ce compte, je n’en finirai jamais, et la caille se refroidira.

–Ne craignez rien.

–Et puis, mon cher Crésus, ne vous laissez pas enflammer ainsi par les chiffres.

–Je ne comprends pas.

–Tant mieux.

Il y eut un silence. Puis Malbec reprit:

–Aussitôt que Cramoizan fut en possession de sa nouvelle fortune, il voulut en user à sa fantaisie. Bien souvent déjà il avait réfléchi à sa situation sociale et, dans ces moments-là, il se demandait avec effroi ce qu’il serait devenu si M. Salvetat ne s’était pas trouvé à Cramoizan le jour où l’on avait abandonné. Il se sentait alors pénétré de reconnaissance pour son bienfaiteur; mais cela ne l’empêchait pas de penser qu’il y avait dans le monde une quantité de malheureux dont des parents infortunés ou cruels s’étaient séparés pour toujours. Parmi eux pouvaient se trouver de braves garçons, doués des instincts les plus généreux et qui, faute d’un soutien, étaient peut-être sur la pente du mal ou sur le grand chemin de la misère.

–C’est un sentimental, ce garçon-là, dit le banquier.

Coquelicot se taisait, mais elle écoutait avidement.

«N’est-il pas de mon devoir, se dit-il un jour, de donner à ceux qui sont mes frères d’infortune la part de bien-être à laquelle ils ont droit sur cette terre, et de consacrer les biens considérables que m’a laissés mon onnête homme de père adoptif à adoucir le sort des enfants trouvés que le ciel enverra sur mon chemin?»

–C’est tout au moins une idée généreuse, dit Coquelicot.

–Vous pensez? dit Peyretorte. Moi j’appelle ça une dée d’imbécile. Est-ce que vous vous chargeriez de nourrir et même de secourir tous les bâtards de la , erre?

–Je ne sais, reprit le docteur, si son intention était d’aller jusque-là, mais il est certain qu’à partir de ce moment, la meilleure recommandation pour être admis à bord de ses navires ou dans ses bureaux, fut de n’avoir jamais connu ses parents ou d’être le fils de quelque pauvre femme trompée et abandonnée.

–C’est très drôle. Ce farceur-là est à coup sûr un original, dit Peyretorte, et il finira par m’intéresser.

–Il n’est pas un capitaine de ses navires, reprit le docteur, pas un second, pas un lieutenant, et, à part de très rares exceptions, pas un matelot qui ne soient dans les conditions de son programme.

–Tous bâtards! c’est admirable1

–Vous avez dit le mot, Peyretorte, c’est admirable; car, comme vous le pensiez tout à l’heure, il n’a pu accueillir tous les déshérités du globe; mais il a choisi parmi eux les meilleurs sujets, qui non-seulement touchent chez lui des salaires assez forts pour pou voir en économiser une partie, mais encore qui tous, sans exception, participent aux bénéfices de sa maison.

–Oh! oh! Cramoizan est décidément la perle des philanthropes. C’est un socialiste.

–Aussi tous ses marins se feraient-ils casser la tête sans hésiter pour lui éviter un ennui. Il en est parmi eux à qui Cramoizan a personnellement sauvé la vie, et je n’ai pas besoin d’ajouter que ceux-là sont des séides. Leur dévouement, le ftnatisme qu’ils ont conçu pour lui a grandi de tout le respect mêlé d’admiration que des hommes habitués aux dangers les plus extraordinaires professent pour l’étonnante bravoure dont il adonné des preuves en maintes circonstances. Rien n’a jamais pu faire reculer Jacques de Cramoizan, et surtout, quand il s’expose sous les yeux de ses matelots, il pousse la témérité jusqu’à la folie. Aussi lui ont-ils donné un surnom qui dit bien ce qu’ils en pensent.

–Et comment l’appellent-ils?

–Le capitaine Marche-ou-Crève. Lorsque devant eux on raconte un fait impossible, pas un qui ne dise: Si le capitaine Marche-ou-Crève se mettait dans la tête de faire cela, il faudrait bien qu’il le fît. Vous ne les étonneriez pas en leur annonçant qu’il a décroché une constellation ou qu’il est revenu sain et sauf d’un voyage dans la lune.

Peyretorte ne raillait plus.

–S’il prenait fantaisie à quelqu’un d’entamer une lutte contre Cramoizan, ajouta lentement le docteur, je ne lui conseillerais pas de le faire ouvertement, car il se mettrait sur les bras une mauvaise affaire avec trois cents gaillards sur le corps desquels il faudrait passer pour arriver jusqu’à lui.

–Ceci n’est pas suffisamment démontré, remarqua le banquier d’un air de doute.

–Tenez, reprit Malbec, à l’époque de la terrible guerre de1870, Cramoizan arriva de l’Inde à Bordeaux vers la fin de septembre. On lui apprit où nous en étions de cette lutte désastreuse. Le lendemain, les équipages des huit navires de sa maison, qui se trouvaient en ce moment en rade, furent réunis à bord du Malabar, magnifique trois-mâts que Jacques commande en personne.

«–Mes enfants, leur dit-il, le hasard, la Providence, Dieu ont voulu que nous ne connussions pas nos parents. Mais nous avons tous une mère que, comme moi, vous levez aimer à l’adoration, à la folie. Cette mère, vos cœurs ont déjà nommée, c’est la France, c’est la patrie.»

Un hurrah frénétique interrompit son discours.

«–Attendez, reprit-il. Les bataillons allemands couvrent un quart du sol de la Franco. Quols sont ceux l’entre vous qui veulent venir avec moi combattre l’envahisseur?

»–Moi moi! moi!»

Tous, sans exception, demandèrent à partir.

«–Soit, mes amis, nous irons tous et jepleure de joie en voyant que pas un cœur n’a fléchi. Vos officiers vous commanderont comme à bord. Nous partirons dans huit jours. Vous êtes des braves, et je vous aime. Je voudrais pouvoir vous embrasser tous.»

Et de grosses larmes coulaient réellement de ses yeux. Plus d’un loup de mer à la face bronzée se détournait aussi pour essuyer ses paupières.

«–Messieurs, reprit Gramoizan en s’adressant aux officiers, je vous charge d’habiller et d’armer vos hommes. La dépense d’entrée en campagne sera payée dans mes bureaux. Une fois en route, tout le monde touchera sa solde comme à la mer. Combien sommes-nous?»

On se compta.

«–Deux cent vingt-sept, capitaine.

»–Cela suffit pour faire une compagnie de francs-tireurs. Nous nous appellerons les Enfants-Perdus. Enfants perdus! répéta-t-il avec un soupir, ce n’est que trop vrai

»–Où irons-nous, capitaine?

»–Au plus fort du danger, mes enfants. Dans les Vosges.»

Quinze jours après, la compagnie des Enfants-Perdus opérait dans les forêts qui couvrent les cimes des Vosges et faisait de temps en temps quelque terrible besogne.

–Tiens, remarqua le banquier, je n’ai pas entendu parler de ces francs-tireurs-là.

–C’est que, répondit le docteur, Cramoizan et ses hommes étaient plus occupés à chercher les partis ennemis pour les combattre qu’à rédiger des bulletins de victoire, semblables à ceux de ces chefs de bande qui annonçaient pompeusement la capture d’un cheval et de trois casques prussiens. On se battait trop souvent dans sa compagnie pour avoir le temps de se vanter.

–Pardieu, mon cher docteur, dit Peyretorte, qui depuis quelques instants ne laissait pas vide une seule minute le verre de Malbec; pardieu, je crois que vous vous enthousiasmez.

–Ce fut la compagnie de francs-tireurs de Cramoiza’n, continua le médecin, qui prit la plus grande part à la destruction du tunnel de Fontenay, opération qui arrêta quelques jours les progrès de l’ennemi et l’exaspéra au point de lui faire commettre des dévastations inutiles, de cruelles représailles contre un village innocent.

Un jour, il y eut une chaude alerte dans la compagnie. Elle était campée au pied d’un rocher à pic et se préparait à une rencontre que le capitaine prévoyait pour le lendemain. Tout à coup, les sentinelles avancées se replièrent vivement en lâchant leur coup de fusil.

«–Tiens! déjà l’ennemi! dit tranquillement Cramoizan. Vous savez, mes enfants, que si nous voulons sortir d’ici, il faut culbuter les Prussiens. D’après les rapports des paysans qui nous renseignent, nous avons devant nous six ou sept cents hommes. Ce n’est pas trop pour nous. J’espère que nous passerons.

»–Parbleu! dirent en même temps cinquante voix.

»–Par où arrive l’ennemi? demanda Cramoizan aux sentinelles qui se repliaient.

»–Par ici, dit l’une.

»–Par là, dit l’autre.

»–Non, par ce côté, déclara une troisième.

»–Ah ça! vous moquez-vous de moi?

»–Non, capitaine, répondirent ensemble les trois matelots.

»–Alors, nous sommes cernés, dit Cramoizan.

»–Et cernés par toute une armée, ajouta un officier qui revenait de faire une reconnaissance.

»–Une armée?

»–Oui, d’au moins vingt mille hommes.

»–Ah! ah! remarqua froidement le capitaine, nous avons été livrés par quelque lâche coquin, par un de ceux à qui nous nous sommes fiés, et nos braves ennemis se sont promis de nous tuer au gîte; mais cela ne sera pas, mes amis, nous allons leur jouer un tour de gabier.»

–Sacrebleu! Peyretorte, dit tout à coup Malbec en s’arrêtant, qu’est-ce que vous m’avez donc fait boire?

–Mais du vin.

–J’ai déjà la tête lourde, et, chose extraordinaire, je sens que, malgré moi, je deviens extrêmement lyrique.

–C’est que vous êtes abominablement gris, mon cher.

–Continuez donc, docteur, M. Peyretorte est impatientant avec ses interruptions, dit Céleste.

–Cramoizan et sa troupe étaient réellement cernés, reprit le médecin, et c’était vraiment toute une armée qu’ils avaient sur les bras. Jacques passa en revue ses soldats et demanda vingt hommes de bonne volonté. Tout le monde se présenta.

«–Merci, mes amis, dit-il, mais il ne faut guère que vingt hommes pour ce que je veux faire. Que chacun d’eux ait une poulie et ses cordages.»

Cramoizan avant d’entrer en campagne avait muni chacun de ses marins d’un paquet de cordes; puis un homme sur cinq avait dans son sac une forte poulie.

«–Lieutenant Delbos, reprit Jacques en s’adressant à un jeune homme à la figure sympathique, renommé parmi ses camarades pour sa force, son adresse et son agilité.

»–Voilà, commandant.

» –Vous voyez bien cette muraille de granit à laquelle nous sommes acculés?

»–Oui.

»–Eh bien, il faut que vous et les vingt hommes que voici y montiez en quelques minutes et atteigniez le plateau qui la couronne. »

Le jeune marin garda le silence.

«–C’est difficile, n’est-ce pas?

»–Très difficile, commandant.»

La figure des autres marins exprimait la stupéfaction et semblait dire qu’à moins d’être oiseau, il était impossible de grimper par là.

«–Difficile, en effet, mais possible, mon ami. Venez avec moi. Tenez, voici un point où la roche se fendille. Il y a là une fissure dans laquelle se trouve un peu de pierre molle. Un peu plus haut, voyez ces aspérités auxquelles un homme solide peut s’accrocher des mains pour monter. Faites avancer trois solides matelots. Bien.

» Vous, mes enfants, faites-moi la courte échelle.»

Cette manœuvre exécutée, Cramoizan s’élança et fut bientôt debout sur les épaules du marin qui se tenait monté sur les épaules des deux autres. Arrivé là, il s’enleva à la force du poignet par des saillies de dix, huit et jusqu’à cinq centimètres et commença à monter.

«–Qui m’aime me suive, dit-il, c’est une simple promenade sur les mains.»

Le lieutenant Delbos s’élança et fut bientôt sur ses traces.

«–Delbos, lui cria Cramoizan, obliquez un peu à droite, de peur que je ne vous tombe dessus si le point d’appui venait à manquer, et puis c’est plus facile par là. Allons, allons, marche ou crève, mon garçon.»

C’était une terrible besogne. Garder son équilibre le long de ce plan vertical constituait déjà un prodigieux tour de force. A chaque instant des débris de la pierre, qui s’effritait sous les mains et les pieds du capitaine et du lieutenant, venaient tomber aux pieds des marins épouvantés, qui n’osaient respirer,

Cela dura douze minutes–un siècle.

«–Et voilà,» dit Cramoizan d’une voix gaie en saisissant la racine d’un sapin qui croissait sur le bord du plateau où il fallait accéder.

Le lieutenant le rejoignit bientôt. Ils attachèrent des cordes aux troncs des arbres et les jetèrent à leurs camarades.

Par l’une d’elles, Jacques se laissa glisser en bas.

«–Que faites vous, commandant? cria Delbos.

»–Je m’en retourne. N’est-ce pas moi qui dois quitter le dernier mon poste d’honneur? Aussitôt que vous aurez du monde, lieutenant, vous ferez installer des poulies avec lesquelles on hissera plus vite les matelots qui resteront les derniers, afin de les soustraire lestement à la rage de l’ennemi,

»–Oui, commandant.»

Pendant ce court dialogue, une trentaine de marins s’étaient enlevés à la force du poignet jusqu’à la plate-forme supérieure. Les poulies furent solidement amarrées et les cordes envoyées..

«–Attention, mes enfants, voici l’ennemi,» dit Cramoizan. *

Et il se porta avec cent hommes vers un abattis d’arbres qui servait de barricade. Delà on voyait une colonne allemande large de huit hommes qui montait à l’assaut de la montagne..

«–Ne nous pressons pas, matelots, que dix hommes tirent sur le premier rang. Feu!»

Les détonations retentirent. Sept Prussiens furent cul-! butés.

«–Que ceux qui ont tiré rejoignent leurs camarades d’en haut et escaladent prestement la falaise. Maintenant, encore dix tireurs adroits. Vous êtes prêts? Feu!»

Cette fois, huit Allemands tombèrent. La même manœuvre fut renouvelée dix fois, et, à chaque décharge, la colonne ennemie s’arrêtait ébranlée. Les officiers prussiens encourageaient leurs hommes qui, grâce à leur nombre, avançaient toujours. Bientôt il ne resta plus en bas que cinq Français des plus déterminés, parmi lesquels Cramoizan. Ces cinq hommes, noirs de poudre et harassés de fatigue, passaient une espèce de crochet à l’anneau d’une large ceinture qui leur montait au-dessous des aisselles et allaient donner le signal de les enlever, lorsque les Prussiens débouchèrent au pied de la falaise.

Pas n’est besoin de dire s’ils furent stupéfaits de ne trouver là que si peu de monde.

«–Rendez-vous!!» cria un de leurs officiers.

Cramoizan et ses quatre compagnons n’avaient pas, sauf leur sabre qui était au fourreau, d’armes apparentes. Ce que voyant, deux officiers et trois soldats s’élancèrent sur eux pour s’assurer de leurs personnes. Sur un ?igne du capitaine les cinq marins laissèrent approcher les Prussiens et ne bronchèrent pas quand on les prit par le collet.

«–Franc-tireur! dit l’officier qui prenait possession de Jacques, fusillé.

»–Vraiment, répondit Cramoizan. Et il siffla. Chacun son prisonnier, cria-t-il; et les cinq Germains se virent saisis à leur tour et serrés par des bras puissants.

»–Oh! hisse!» commanda Jacques.

Ce fut comme une vision, les cinq Français furent enlevés dans les airs avec une étonnante rapidité, et avec eux les cinq Prussiens, qui étouffaient sous l’étreinte des robustes bras dans lesquels ils étaient pris comme dans des étaux. Les soldats de la colonne allemande furent tellement stupéfaits, qu’ils ne bougèrent pas. Peut-être aussi craignirent-ils de tuer leurs compatriotes en tirant sur les Enfants-Perdus. Un éclat de rire bruyant, qui partit de la plate-forme supérieure, fit lever la tête aux soldats du roi Guillaume. Et mal leur en prit, car une décharge générale vint en frapper un grand nombre en pleine figure.

Vers la fin de janvier, il parvint à rejoindre l’armée de Bourbaki, et lorsqu’un inconcevable oubli laissa cette armée de l’Est à la merci des Prussiens, les Enfants-Perdus firent partie de l’arrière-garde, qui protégea avec tant de courage le passage de la frontière.

Comme leur brave général, M. Pallu de la Barrière, ils refusèrent de passer en Suisse; Cramoizan, le bras gauche cassé par une balle, le front labouré par un coup de baïonnette, conduisit sa petite troupe, réduite de moitié, vers Lyon, où il donna à ses hommes quelques jours de repos, après lesquels ils revinrent dans leur pays.

–Est-ce fini? demanda Peyretorte.

–A peu près, répondit le docteur, dont la voix allait s’affaiblissant. Cramoizan a repris... le cours de ses voyages... Mon Dieu! que je m’endors..., il est toujours...

Malbec n’acheva pas. Il inclina la tête en avant, balbutia quelques paroles, s’agita sur sa chaise, et enfin s’en-! dormit sans plus songer à sa caille aux truffes.

–Ce Cramoizan est un homme, mon cher, dit Coque licot, et nous n’aurons pas affaire au premier venu. Je ne m’attendais pas à me trouver en face d’un si noble adversaire. Mais que me contiez-vous donc, quand vous m’affirmiez que le docteur était la plus mauvaise langue de Paris?

–Ma chère, je n’y comprends rien. C’est la premièrè fois que je l’entends faire l’éloge de quelqu’un, et justement c’est l’éloge d’un homme que nous haïssons mortellement.

–Quel portrait il en a fait, sans le vouloir, peut-être, dans ce rapide récit, dit Céleste, qui semblait s’abandonner à quelque rêverie. Simple, modeste, généreux, humain, habile et loyal, voilà ses qualités morales. Je ne parle pas de sa bravoure, elle est surhumaine. Sa force de volonté est plus grande encore que son courage. Et avec tout cela, il est beau, il est vraiment bien beau!

–Ah ça, mais, ma chère, dit Peyretorte, vous avez, il me semble, une singulière manière de haïr les gens. Ce que vous en dites flatterait vos plus chers amis.

Céleste, surprise par les paroles du banquier, rougit jusqu’aux oreilles selon son habitude.

–Cela vous étonne? dit-elle. Je vous croyais plus intelligent. Pour moi, il ne me déplaît pas que celui que je vais combattre, et de toutes mes forces, je vous le jure, avec toute la haine dont mon cœur déborde, il ne me dé-laît pas que cet homme soit pétri de vertus et de qua-lités.

–Je ne comprends pas.

–Il me semble que cela m’honore d’avoir à lutter avec in semblable ennemi.

–Oh1oh! vous êtes romanesque, Coquelicot. Il faudra vous défaire de ce défaut-là.

–Mais, mon pauvre financier, je suis plus forte que , vous Cela m’honore, vous ai-je dit, mais cela me donne aussi bon espoir, cela me rassure sur l’issue de la lutte. Si Cramoizan est loyal, qui vous dit que je le serai? S’il st généreux, humain, simple, n’aurai-je pas tout l’avantage, moi qui serai impitoyable, fourbe et cruelle, peut-être? Que je le tienne dans ces deux petites mains-là et vous verrez ce que j’en ferai. Je veux que ce bâtard de Cramoizan soit à ma merci, vaincu, ruiné, déshonoré. Voilà pourquoi plus il est haut devant moi, plus il est grand, plus il est beau, plus il me plaît, car je puis le précipiter dans un abîme plus profond.

–Mes compliments, Coquelicot, voilà qui est parler. Mais l’association tient toujours, n’est-ce pas?

–Toujours, puisqu’il me faut de l’argent.

–Et j’espère que bientôt ce sera le sien même que nous pourrons faire servir à l’usage que vous voudrez.

–Le sien?

–Oui.

–Vous voulez donc le voler?

–Non, ma chère. Mais, puisque nous le condamnons à perdre sa fortune, il vaut autant que ce soit nous qui la retrouvions.

Céleste fit un geste de dégoût.

–Oh! je sais que vous n’êtes pas intéressée. Moi, je ne m’arrête pas à des considérations d’ordre sentimental. Même s’il était pauvre, je voudrais que cet homme disparût. Mais sa fortune vaut la peine d’être cueillie et nous la cueillerons.

–Part à trois! dit le docteur en ouvrant les yeux comme un homme qui ne dormait pas le moins du monde.

VI
LA MORTE ET L’ASSASSIN.

Table des matières

Le lendemain du jour où cette conversation avait eu lieu, vers huit heures du matin, Cramoizan, prêt à sortir, fit venir Baraque dans sa chambre et le chargea de diverses commissions.

–J’ai reçu hier, lui dit-il, deux cartels de ces messieurs du cercle. Décidément ce serait folie de penser à être à Bordeaux en temps utile. Baraque, mon ami, cette fois, le Malabar partira sans nous.

–Ça, pas contenter Baraque. Paris, vilaine grande ville, fait froid et pas respirer à son aise. Moi pas aimer Paris, où captaine trouver méchants hommes.

–Ah! ça, Baraque, as-tu peur?

–Moi, captaine, moi peur avec vous? Oh! ça qu’est pas chose à dire. Seulement, moi pas content dans la ville où gens se noyer souvent, et où pas garder bon dîner dans estomac.

–Ah! tu le regrettes encore, dit Jacques en se mettant à son bureau, où il écrivit la lettre suivante:

«Madame,

» Permettez-moi de remplir un devoir sacré. De pénibles circonstances ne m’ont pas permis de le faire plus tôt. Al’époque où votre mari était dans les affaires, il me prêta sans me demander de reçu, une somme re-lativement importante. Longtemps la malchance m’a poursuivi et je n’ai pu m’acquitter plus tôt. Je vous adresse aujourd’hui un premier à-compte sur cette restitution et je vous prie d’agréer les respectueuses salutations de votre bien dévoué...»

–Comment signerai-je? se demanda Cramoizan. Bah! faisons quelques pattes de mouche illisibles et cela sufifira. Quand on a été riche et que la misère vous étreint, on croit facilement à une restitution. Le nom de celui qui s’acquitte ainsi ne fait rien à l’affaire.

Prenant alors un billet de mille francs, il le glissa dans lune enveloppe avec la lettre, et, l’ayant close, il écrivit jdessus l’adresse suivante:

«Madame TOURSEULLES

» rue Bellefonds, 26, bis.

» E.V.»

–Ecoute bien ceci, Baraque, dit-il, tu iras d’abord au télégraphe. Les lettres que je t’ai données tout à l’heure, tu les jetteras à la première poste venue, et, enfin, celle-ci tu la donneras à un commissionnaire auquel tu payeras sa course.

Et maintenant, je suis tout! à messieurs les Topinambours, dit Jacques d’un air satisfait. Du reste, il y avait bien longtemps que je n’avais trouvé quelque danger sur mon chemin, et la vie devenait monotone. L a mer était bonne enfant en diable depuis quelques années. Les hommes trop aimables et trop doux. Le charme est rompu. Ce duel d’hier soir m’a mis de bonne humeur. Et dire qu’il m’en reste une vingtaine sur la planche; cela va joliment distraire mes deux jolis capitaines Delbos et Lintillac.

Cramoizan aurait continué ce monologue indéfiniment sans doute, si la porte de sa chambre ne se fût ouverte pour donner passage à un domestique.

–Qu’y a-t-il? demanda le marin.

–Une lettre pressée qu’un commissionnaire vient d’apporter pour monsieur.

Le valet parti, notre capitaine examina la missive.

–C’est, sans doute, un de mes vingt ennemis qui s’excuse de n’avoir pas encore mis ses seconds à ma disposition.

Il rompit le cachet et courut à la signature,

–Tourseulles, dit-il, qu’est-ce que cela?

Et il lut à haute voix:

«Ne vous étonnez pas, monsieur, avant d’avoir lu cette lettre tout entière. C’est bien moi, votre adversaire d’hier, votre obligé de demain, j’espère, c’est moi qui viens à vous comme à un ennemi en la noblesse, en la loyauté duquel il se fie aveuglément.»

–Peste! interrompit Cramoizan, voilà un début qui promet. Que va-t-il me demander?

«Il faut avant tout, monsieur, que j’aie le courage de faire une confession, et j’y suis résolu, quelque pénible que cela soit.

» Ce que Mme Montgaillard a raconté au Cercle de l’Opéra, l’avantdernière nuit, est malheureusement la vérité. Oui, je suis aussi coupable qu’elle l’a dit, plus coupable peut-être; car au moment où je soupais, au moment où je jouais et perdais mes dernières ressources, si je pensais à gagner, à trouver de l’argent, ce n’était pas pour ma mère, qui souffrait, pour ma sœur ma-lade, c’était pour cette drôlesse, qui ne valait pas l’honneur que nous lui avons fait de nous battre l’un contre l’autre.

» Je ne mérite donc aucune pitié, et je n’en demanderai à personne... à personne qu’à vous.»

–Ah! ah! dit lentement le capitaine.

«Vous pouviez me tuer, et vous ne l’avez pas fait. Comme le docteur, j’ai compris que vous avez voulu me donner le loisir de rentrer en moi-même et de faire un examen de conscience. Vous avez réussi, monsieur.»

–Un peu tôt, peut-être, remarqua le capitaine, qui reprit sa lecture.

«Je me suis jugé, et je m’adresse à vous pour que vous m’aidiez à remonter le rude chemin du devoir et de l’honneur. Le pouvez-vous? le voulez-vous?

» Si je ne me suis pas trompé en me confiant à votre générosité, faites-moi l’honneur de venir me voir, rue de Bellefonds, 26bis, et je vous dirai de quelle façon vous pouvez me sauver.

» LÉON TOURSEULLES.»

–Tiens! tiens! tiens! murmura Cramoizan en examinant cette lettre, en la relisant attentivement.

Et il paraissait chercher à deviner à travers les lignes quelle intention l’avait dictée.

–C’est singulier, dit-il enfin, cela chante faux. Il me semble que tout y est, dans cette lettre maladroite à force d’être habile, tout, excepté la sincérité.

Mais il faut craindre d’être trop méfiant. Il vaut mieux , obliger des coquins que de ne pas se porter au secours d’un honnête homme égaré et malheureux. J’irai chez ce monsieur.

Comme Cramoizan achevait ces mots, Baraque rentra.

–As-tu fait toutes mes commissions?

–Toutes. Commissionnaire parti. Moi suivi jusqu’à maison pour voir si pas filouter billet de banque.

–Ah! maladroit, va.

–Comment! comment! s’écria le pauvre nègre plein de douleur.

–Mais oui, maladroit, reprit Cramoizan. Si j’emploie un commissionnaire pour porter cette lettre, c’est que j’ai des raisons pour ne pas t’y envoyer toi-même. Je dé-– sirais qu’on ne sût pas que cet argent venait de moi, et si on t’a vu suivre cet homme, il ne sera pas difficile de deviner la vérité.

–Ça qu’est vrai, ça qu’est vrai, répétait Baraque. Mais, captaine, pas monde dans rue Bellefonds. Personne presque. Parisiens paresseux, pas levés huit heures matin mois de décembre. Parisiens pas vu Baraque.

–Dieu le veuille! allons, suis-moi, et une autre fois ne prends pas de pareilles idées sous ton bonnet.

–Oui, captaine, répondit le pauvre noir consterné.

Cramoizan demeurait à l’hôtel du Louvre, rue de Rivoli. Il s’en alla à pied rue de la Victoire et s’arrêta devant le numéro104.

Baraque regarda la maison d’un air connaisseur et parut la trouver digne de recevoir son capitaine. C’était en effet un logis de haute apparence.

–Tu vas m’attendre ici cinq minutes, dit Cramoizan.

–Oui, captaine, répondit le nègre, moi pas pressé.

Le marin entra et ouvrit une porte sur laquelle était écrit: BUREAUX ET CAISSE.

–Je voudrais voir M. Peyretorte, dit-il, pour opérer dans ses mains un dépôt important.

–Adressez-vous à la caisse, dit le garçon de bureau.

–Non. C’est à M. Peyretorte lui-même que je veux avoir affaire. Avant-hier j’ai vu deux ministres. Est-ce que ce banquier est plus inaccessible que les Excellences?

–C’est que M. Peyretorte est en ce moment avec les agents de change.

–Eh bien! faites-lui passer ma carte. Je suis très convaincu qu’il me recevra aussitôt.

Cramoizan ne s’était pas trompé. Peyretorte congédia en un tour de main les gens qui se trouvaient avec lui et Idonna l’ordre de l’introduire. Jacques entra la tête haute et le regard assuré. Le banquier lui indiqua un siège. Quand il se fut assis, Peyretorte lui dit:

–Je vous écoute, monsieur. Que désirez-vous?

Cramoizan tira lentement de sa poche un gros portefeuille obèse, l’ouvrit sans se presser et en retira onze liasses de dix mille francs.

Peyretorte l’examinait avec curiosité, presqu’avec étonnement.

–Monsieur, dit le capitaine de sa voix sympathique et profonde, j’ai l’honneur de déposer dans vos mains cette somme de cent dix mille francs et je vous serai reconnaissant de m’en donner un reçu.

–Ces cent dix mille francs, monsieur, demanda le banquier en libellant son reçu, ne sont autres, sans doute, que ceux dont vous êtes devenu possesseur sans vous y attendre, au Cercle de l’Opéra, dans la nuit de Noël?

–Ce sont ceux-là mêmes, oui, répondit Cramoizan.

–Mais, si j’ai bonne mémoire, vous aviez détruit avec beaucoup de sang-froid, une poignée de billets pour vous assurer qu’ils n’étaient pas faux.

–En effet.

–Et cependant vous versez cent dix mille francs dans ma caisse tout de môme.

–Vutre étonnement me surprend, dit Cramoizan. Les cent dix mille francs que vous m’avez offerts, et que j’ai acceptés, je les considère toujours comme la propriété du Cercle de l’Opéra, et si j’en ai brûlé quinze ou vingt, je ne me crois pas le droit d’en frustrer ceux qui vien dront peut-être un jour meles réclamer.

–Ah!

–Je ne me considère que comme un dépositaire. Sous l’impulsion de je ne sais quelle fièvre, dont le vin de Champagne était le père, sans doute, vous avez commis une folie. Plusieurs d’entre vous se trouveront fort heureux quelque jour que je ne les aie pas pris au mot. Je n’avais pas le droit de détruire ces billets. Je les ai donc remplacés. Il n’y à là rien que de très simple. Vous serez assez bon pour faire acheter de la rente française à cinq pour cent avec cette somme, afin qu’elle produise des intérêts réguliers.

–Ce sera fait aujourd’hui même. Voulez-vous maintenant, monsieur, ajouta Peyretorte, me permettre de vous adresser une question?

–Je vous écoute.

–Pourquoi m’avez vous choisi, moi, pour me confier ce dépôt?

–Je pourrais vous dire, répliqua le capitaine, que vous êtes le seul banquier que je connaisse à Paris. Mais ce ne serait pas vrai.

–Je vous remercie de votre franchise.

–Je suis venu chez vous parce que je veux que le Cercle des Topinambours sache bien que je n’ai pas gardé son argent. De cette façon, vous pourrez attester que le capitaine Cramoizan ne s’est pas engraissé de vos dépouilles.

Jacques souligna ces dernières paroles d’un geste impertinent auquel Peyretorte ne put se méprendre, puis il se leva, salua le banquier en s’inclinant à peine et sortit, non sans avoir soigneusement serré son reçu, Quand il arriva dans la rue, il chercha en vain Baraque. Lebravc homme avait disparu.

–Allons, bon, s’écria-t-il, on m’a fait mon nègre, Où diable a-t-il pu passer?

Cramoizan sonda les profondeurs de la rue de la Vietoire, jeta un coup d’œil sur la rue Joubert et ne vit rien.

–Ceci est inexplicable. Jamais Baraque n’a quitté un poste où je l’avais placé. Il faut sérieusement qu’on l’ait enlevé,

Cramoizan se trompait. Baraque n’avait pas été enlevé. Mais il lui était arrivé une chose bien extraordinaire, Comme il s’était planté sur le trottoir de la maison Peyretorte, regardant à droite ou à gauche et bayant aux corneilles, son attention fut attirée par une personne qui sortait de chez le banquier. Machinalement il regarda cette personne. Celle-ci, de son côté, vit le nègre et, à son aspect, fut prise d’un tremblement nerveux qu’elle ne put maîtriser. Elle s’arrêta sur le seuil comme pétrifiée, les yeux fixes, la bouche béante. De grosses gouttes de sueur tombaient, malgré le froid, de son front ridé, On devinait un frisson cruel dans ses cheveux blancs. Elle murmura d’une voix étranglée:

–Assassin!

Cette personne était celle que Peyretorte avait donnée comme sa femme de charge. Si elle éprouva cette violente crise en apercevant Baraque, le maître d’équipage ne fut pas moins saisi.

–La morte! la morte! répétait-il. Ça qu’est pas chose possible. La morte!

Et il restait là, lui aussi, comme rivé au trottoir, les bras étendus en avant, les yeux horriblement agrandis. Il répétait toujours:

–La morte! la morte1Baraque maudit!

Puis, arrivé au paroxysme de la terreur, il parvint à s’arracher à cette fascination, et il s’élança en courant vers la chaussée d’Antin, sans plus songer à Cramoizan, sans plus s’inquiéter de rien au monde que de fuir celle dont la vue avait produit sur lui un si terrible effet. Quant à la femme de charge,–nous nous souvenons que Peyretorte l’avait appelée Clémence,–elle parvint à se remettre un peu, et jeta un regard étonné sur le rassemblement que cette courte scène avait occasionné.

C’était une femme de haute taille. Prodigieusement maigre, elle avait un nez droit, mince, aigu, qui surplombait une bouche largement endentée, mais singulièrement sérieuse et rentrée. Sous son front large et parcheminé, brillaient des yeux ardents, limpides et d’une grandeur improbable; les yeux! il n’y avait que cela de beau dans ce visage. La patte d’oie avait creusé les tempes, et des profondeurs de l’arcade sourcilière partaient, de chaque côte du nez, deux rides qui semblaient creusées par des larmes comme des ravins par l’eau des tempêtes. Ces rides entraient dans la chair sèche des joues, contournaient la bouche et venaient se perdre, en se rapprochant, sous le menton, comme deux coups de sabre.

Cette femme avait dû être fort belle. Quelqu’un qui eût voulu deviner son âge eût été bien embarrassé, car sa face émaciée lui aurait fait donner soixante-quinze ans, tandis que sa taille droite et son regard limpide et chaud la rajeunissaient étrangement. Elle regarda Baraque qui s’enfuyait et ne se sentit pas la force, sans doute, de donner suite à son intention de sortir, car elle se retourna assez précipitamment et rentra dans la maison.

Elle venait de disparaître, lorsque Cramoizan sortit de chez le banquier.

Après avoir attendu un moment son maître d’équipage, le capitaine se dirigea vers le boulevard, afin de déjeuner dans un des cabarets à la mode. Comme il s’attablait au Café Anglais, il aperçut le docteur Malbec, qui déjeunait avec recueillement.

Cramoizan n’éprouva pas le moindre désir de lier avec le médecin une conversation quelconque. Malbec, de son côté, semblait exclusivement occupé à savourer certain ragoût qui ne se fait que là. Cependant, quand le docteur eut commandé son café, il se tourna vers le marin, et faisant comme s’il venait de l’apercevoir, il s’écria:

–Eh! c’est le capitaine de Cramoizan. Je ne vous avais pas vu entrer, monsieur. Comment vous portez-vous?

–Fort bien, docteur.

–Dites-moi donc, qu’est-il arrivé à votre nègre, car il était bien avec vous, avant-hier, ce grand Africain qui jouait un rôle dans le duel?

–Oui, monsieur, il était avec moi. Mais pourquoi cette question?

–Parce que tout à l’heure, au moment où je passais devant la Chaussée-d’Antin, je l’ai vu qui fuyait à toutes jambes et qui paraissait bouleversé. Je me suis permis de vouloir l’arrêter, et comme je me souvenais du nom dont vous l’aviez appelé, je lui ai dit:

«–Monsieur Baraque, vous serait-il arrivé malheur?»

–Qu’a-t-il répondu? demanda Cramoizan.

–Il m’a regardé d’un air tout à fait ahuri et, levant les bras au ciel, il s’est écrié; «La morte! Baraque perdu, Baraque déshonoré »

–Que diable veut dire tout cela! Etes-vous bien sûr que c’est de mon maître d’équipage que vous me parlez? interrompit le capitaine.

–Parfaitement sûr. Il semblait écrasé par la terreur, roulait des yeux hagards, remuait les lèvres à la façon de certains singes et faisait des gestes désespérés. Il se dirigeait en courant, comme un homme qui semble craindre d’être poursuivi par quelque apparition fantastique, vers le boulevard des Capucines, et, comme je l’ai suivi de l’œil, je sais qu’il a pris parla rue de la Paix. Ne devinez-vous pas ce qui a pu causer une pareille émotion au pauvre homme?

–Non, et j’avoue que je m’y perds, Néanmoins, monsieur, je vous remercie de m’avoir donné ce renseignement.

On se salua et Cramoizan se rendit en toute hâte chez lui dans l’espoir d’y retrouver Baraque.

Lorsqu’il arriva à l’hôtel du Louvre, un employé vint à sa rencontre avec l’intention évidente de lui parler; mais ce fut le capitaine qui lui demanda aussitôt;

–Le nègre est-il rentré?

–Oui, monsieur, répondit l’employé, et je venais précisément pour vous entretenir de cela.

–Parlez!

–Je crains que le pauvre homme ne soit devenu fou subitement.

–Que me dites-vous? Ce n’est pas possible.

–Il est arrivé ici tout à l’heure dans un état d’agitation indescriptible. Il a commis dix extravagances et nous a demandé de l’argent pour partir. «Captaine rembourser», disait-il.

–Je ne m’explique pas du tout ce qui a pu mettre ce pauvre garçon dans cet état-là, dit Cramoizan. Je vais le voir tout de suite. Est-il dans sa chambre?

–Oui, monsieur.

Cramoizan escalada lestement deux étages et arriva chez Baraque. Celui-ci était plongé ou plutôt accroupi dans un fauteuil. De ses deux mains il tenait sa tête noire, et ses doigts crispés s’enfonçaient dans sa tignasse crépue. Ses regards erraient sur les rosaces du tapis. En face de lui était une glace, et il n’osait pas lever les yeux de peur de se voir. Quand le capitaine mit la main sur le bouton de la porte, Baraque poussa un petit cri étouffé, puis il se trouva debout comme si un ressort l’eût chassé du fauteuil. Cramoizan entra. Le nègre poussa, en le voyant, un soupir de satisfaction, comme s’il se fût attendu à voir paraître une autre personne.

–Eh bien! Baraque, dit le capitaine, qu’es-tu donc devenu? Je t’ai attendu et cherché rue de la Victoire pendant plus d’une demi-heure.

–Captaine! captaine! s’écria le pauve noir en tomibant à genoux, captaine, vous renvoyer Baraque Bordeaux.

Et il éclata en sanglots. C’était un spectacle navrant. Jacques releva son maître d’équipage et lui dit:

–Que t’est-il donc arrivé, mon ami, mon compagnon? raconte-moi ce que l’on t’a fait.

–Oh! vous bon, oui, répondit le nègre, vous compatissant, mais vous pas pouvoir rien pour soulager Baraque.

–Peut-être.

–Paris pas bon pour pauvre nègre. Moi partir Bordeaux, arriver demain matin, embarquer à bord Malabar avec captaine Henri.

–Mais, enfin, qu’est-il arrivé? réponds-moi.

Baraque fut saisi de nouveau d’un tremblement de terreur.

–Moi, dit-il, moi vu morte Bahia.

–Morte! quelle morte?

–Morte Bahia, grande femme sèche, fantôme pour punir Baraque.

–On a raison; ma parole d’honneur, ce pauvre diable est aliéné.

–Grande femme appeler Baraque Assassin.

–Toi, assassin?

–Oui, captaine. Morte, morte, morte, morte, pourtant.

–Tu l’avais donc tuée?

–Non, captaine.

–Alors quoi? explique-toi.

–Moi, rien dire davantage. Moi innocent.

–Ah! ma foi, je n’y comprends rien. Il aura vu quelque chose qui a réveillé chez lui de vieilles superstitions africaines.

–Oh! captaine envoyer Baraque à la mer. Lui en sûreté sur bateau Malabar.

–Je crois vraiment que je n’ai rien de mieux à faire. On me l’a rendu complétement fou.

Qu’as-tu mangé ce matin? reprit Cramoizan en s’adressant à Baraque.

–Moi pas pris pain ni viande; rien di tout.

–Et bu?

–Moi pas goûter liquide.

–En portant les dépêches et les lettres tu n’es entré hez aucun marchand de vin?

–Non, captaine.

–Tu le jures?

–Oh! oui, captaine. Moi à jeun encore à présent.

–Alors, mon pauvre Baraque, tu as raison. Il faut que tu partes pour Bordeaux. Ce soir même tu prendras e train et je te donnerai un mot pour le capitaine Henri. Tu seras maître d’équipage. Au reste, tu ne dois pas encore avoir été remplacé.

–Oh! captaine, merci! Vous sauver Baraque, vous séjouir nègre. Ça qu’a pas de quoi avoir peur de grande femme morte à bord Malabar.

Et Baraque, réjoui à l’idée qu’il allait s’éloigner, se mit à gambader dans sa chambre en fredonnant quelque vieux lambeau de chanson nègre. C’était un grand enfant.

–Ce soir, reprit Cramoizan, je te conduirai moi-même à la gare d’Orléans; tu partiras à huit heures quinze par le train express.

–Ça qu’est bien.

Cramoizan laissa là Baraque et se dirigea vers la rue Bellefonds pour rendre visite à Léon Tourseulles.

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Ograniczenie wiekowe:
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Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
463 str. 6 ilustracji
ISBN:
4064066319656
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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