Czytaj książkę: «La peau du mort»

Czcionka:

Camille Debans

La peau du mort


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324964

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

I

Table des matières

–Ah ça! Balkens, auriez-vous positivement le toupet d’appeler ça du punch?

–Écoutez, mon cher de Montussan…

–Au diable la particule, maître flatteur. Mon père m’a laissé le nom de Montussan tout court et c’est bien assez pour ce que j’en fais. Je n’ai point pour ancêtre la cuisse de Jupiter.

–Je croyais…

–Du reste cela n’empêche pas ma première question de subsister. Vous osez appeler ça du punch?

Celui qui parlait sur ce ton d’arrogante autorité était un grand gaillard encore à demi blond qui paraissait quarante-cinq ans et qui n’en avait que trente-huit. Ses yeux, son front et sa face ravagée trahissaient la débauche hardie qui ne songeait ni à cacher ses vices ni à en faire parade.

La scène se passait chez le peintre Balkens. Debout au milieu de l’atelier, ses longs cheveux rejetés en arrière, Lucien Montussan tenait par le plat du pied un grand verre de Bohême aux formes capricieuses, dans lequel dansait une liqueur prodigue de rayons engageants.

Assis sur un escabeau, devant un chevalet, l’artiste s’était à demi retourné en souriant pour répondre à l’interpellation. S’il y avait eu là quelque autre peintre, il eût sans doute admiré l’attitude des personnages et gardé ce souvenir dans sa mémoire pour en faire un tableau de genre.

Sur le chevalet, dans l’or de son cadre neuf, un tableautin exquis de couleur attirait l’admiration. On y remarquait sur tout un joli cavalier Louis XV, lancé au galop et portant fièrement à travers la bataille un étendard bleu de ciel fleurdelisé.

Ce cavalier donnait à la toile une allure véritablement triomphante.

–Eh bien! cher ami, puisque vous exigez qu’on vous réponde. oui, dans ce quartier-ci on appelle cela du punch, dit le peintre.

–Monsieur Balkens, vous vous moquez de moi.

–Nullement, je vous assure.

–Et il faut que vous soyez diantrement Belge pour me manquer ainsi d’égards.

–Oh! fit Balkens scandalisé.

–Oui, vous me manquez d’égards. Vous n’êtes pas de ces gens à qui l’on demande un service. Avec vous, c’est donnant donnant. J’ai des amis qui me prêtent de temps en temps un louis et à qui je ne le rends jamais.

Balkens fit un mouvement, comme s’il allait offrir sa bourse.

–Vous n’êtes pas de ces amis.

–Je le regrette sincèrement, fit le peintre.

–Donc, je viens chez vous, reprit Montussan qui faisait toujours miroiter le punch objet du litige, je viens en camarade.

–Et je vous accueille de même.

–Je vous trouve embarrassé comme une tortue qui aurait inventé un vélocipède; vous me demandez mon avis sur le pitoyable tableau que vous aviez fait tout seul.

–Et vous avez été assez bon…

–J’ai été assez bête, voulez-vous dire, pour me donner la peine de prendre votre palette et vos pinceaux qui n’ont jamais été à pareille fête.

Balkens souriait en regardant la toile.

–Je vous ai planté au premier plan, reprit le bohème, un beau hussard qui, vous ne le nierez pas, illumine votre peinture et lui fait gagner au moins quatre-vingt-quinze pour cent.

Le Belge voulut ébaucher un geste de protestation.

–Et, continua Montussan, quand je vous demande comme prix de mon travail ou comme reconnaissance de ma gracieuseté, quand je vous demande un bol de punch, vous me faites porter de chez quelque mastroquet sans clientèle je ne sais quel infâme tafia où l’on n’a même pas daigné glisser un sucre suffisant, ni les quelques gouttes de thé sans lesquelles un punch ne peut être offert à qui ce soit au monde.

Montussan, qui malgré son indignation vidait de temps à autre son verre haut comme un hanap, Montussan s’animait peu à peu, et la fureur lui montait aux oreilles en même temps que les fumées du rhum au cerveau.

–Monsieur Balkens, s’écria-t-il tout à coup, vous êtes un mal appris. Mal appris dans ma bouche signifie drôle, j’ai le regret de vous le dire, et pour cela il faut que je sois fort en colère.

–Vous m’insultez! dit le pacifique Flamand sur un ton calme, qui eût fait esclaffer de rire un cent de Marseillais.

–Si je vous insulte! Mais c’est avec la plus verticale des préméditations que je vous insulte.

–Dans ce cas, monsieur, j’aurai l’honneur de vous envoyer mes témoins dans la soirée.

–J’y compte bien. Seulement, je vous engage à retenir ceci: je ne me battrai avec vous que lorsque vous m’aurez payé ma collaboration à ce tableau, dont le juif Gunerius doit vous donner deux mille francs demain matin.

–Et quel prix mettez-vous à cette collaboration?

Montussan à cette question parut avoir honte de ce qu’il venait de dire; mais, échauffé par ce qu’il avait bu, et dominé, d’ailleurs, par une colère qui grandissait à chaque seconde, il remplit son verre jusqu’au bord, et le portant à la hauteur de l’œil, il parut le contempler avec amour.

Puis reprenant la parole:

–J’ai eu tort, dit-il, de vous parler d’un salaire. Vous seriez hors d’état de me désintéresser, si j’estimais mon ouvrage à sa valeur.

Balkens le regardait sans deviner son intention.

–Vous ne me devez rien, ajouta-t-il.

Et d’un geste, prompt comme le regard, il envoya sur la toile le contenu de son hanap. Le punch encore brûlant effleura la figure du peintre et alla rejaillir sur la peinture.

Balkens bondit. Un moment il délibéra s’il ne tirerait pas une vengeance immédiate de cette action, mais Montussan avait une attitude si résolue, que l’artiste se contenta de hausser les épaules en murmurant:

–Ivrogne!

–Ivrogne! répéta le bohème avec un rire de dédain, si vous entendez par là que je recherche et que j’aime l’ivresse, oui, je suis un ivrogne, vous avez raison. Quand je suis ivre, j’ai la joie de ne plus penser que vous existez. Quand je suis ivre, les sottises, les lâchetés, les plagiats n’existent plus à mes yeux et je suis presque heureux.

En ce moment, la porte de l’atelier s’ouvrit et un jeune homme entra:

–Ah! voici un homme, s’écria Montussan. Bonjour, Riaux.

–Bonjour, cher ami. Mais qu’y a-t-il? Tu es diantrement animé.

–Viens entendre M. Balkens, peintre belge, me dire que je suis un ivrogne. Il pourrait bien ajouter aussi que je suis un paresseux, un panier percé, un noctambule, que j’ai tous les vices et mille autres aménités auxquelles je suis habitué. Mais qu’il le sache bien, si ceux qui disent du mal de moi s’avisaient de me payer la moitié de ce que je leur ai fait gagner, je serais plus riche qu’eux tous ensemble.

–Il a raison, dit énergiquement le nouveau venu.

–En voilà assez, reprit Montussan. J’aurai besoin de toi, Riaux, pour me servir de témoin contre monsieur que j’ai insulté.

–Quoi donc! les choses en sont là?

–Oui, car après lui avoir lavé la tête, j’ai aussi lavé un tableau auquel j’avais mis la main.

–Ce n’est pas bien cela, Montussan.

–Monsieur s’est moqué de moi en m’offrant une mixture fantastique décorée par lui du nom de punch. J’ai rincé mon cavalier. Il est furieux. Je lui ai donné du drôle; il a riposté par ivrogne! J’attends ses témoins et je le tuerai. Les beaux-arts ne pourront qu’y gagner. L’ordure qu’il m’a fait servir est finie. Cela vous a dû coûter trente sous, sans contredit, monsieur Balkens, en voilà cent. Vous donnerez le surplus aux pauvres, à moins que vous ne vouliez l’ajouter à vos économies.

Et jetant une pièce de cinq francs aux pieds du peintre belge, Montussan prit son chapeau et la badine qui ne le quittait jamais:

–Adieu, Riaux, dit-il, à ce soir.

On entendit claquer la porte. Il était parti.

–Que signifie cette algarade? demanda Riaux à Balkens après un moment de silence gênant.

–Cela signifie que ce polisson.

–Oh! pardon, ne l’injuriez pas devant moi. Montussan– il l’a dit lui-même–a bien des vices, mais sans qu’il consente à l’avouer, il a aussi un cœur, je ne puis pas dire haut placé, mais un cœur enfin assez riche pour pouvoir en céder, comme il le fait de son talent, à bien des gens.

–Vous n’avez donc pas vu qu’il a détruit en une seconde un travail de trois semaines!

–Racontez-moi comment cela s’est passé.

–Je lui ai demandé, dit Balkens du ton d’un homme qui va mentir, quelques conseils pour l’attitude à donner au cavalier porte-étendard que voici.

–Quelques conseils suivis de quelques coups de pinceau, n’est-ce pas!

Le Belge garda le silence.

–Eh bien, Balkens, vous avez eu tort, dit Riaux d’une voix sèche. Avec votre réputation, au lieu d’exploiter Montussan, vous devriez le faire travailler et essayer de vendre ce qu’il produirait.

–Est-ce qu’il voudrait?

–Précisément. Il faudrait agir ainsi à son insu. Malheureusement il est incapable de consentir à se mettre à l’ouvrage pour son compte. Drôle de garçon! continua lentement Riaux, comme s’il se fût parlé à lui-même.

–Je ne le trouve pas si drôle que ça, répondit Balkens,

–Vous ne le connaissiez donc pas?

–C’est la troisième fois que je le vois. Quand je lui ai montré mon tableau il m’a dit: payez-vous un bol de punch? Je ne savais pas trop ce qu’il voulait dire. J’ai répondu oui à tout hasard.

–Et vous avez eu tort.

–Je le vois bien. Il a pris alors ma place et a campé au milieu de ma toile ce cavalier que vous voyez là. Il m’a bien étonné!

–Un jour, reprit Riaux, c’était chez Labor le sculpteur. Montussan était étendu sur un vieux canapé et fumait une horrible pipe en sirotant quelque chose.

Labor modelait la face de son Satan révolté qui fit tant de bruit à l’avant-dernier salon. Malheureusement il ne pouvait trouver la note. Montussan le regardait en mâchonnant le tuyau de sa pipe et songeait.

–Tonnerre! s’écria Labor en fureur, je ne pourrai donc pas rendre ce que j’éprouve, ce que je sens, ce que je vois.

Montussan qui, en ce moment, avaient les pieds appuyés sur un vieux bahut à vingt-cinq centimètres au-dessus de sa tête, quitta brusquement sa pose nonchalante, vida son verre, ôta son paletot, retroussa ses manches, jeta sa pipe par la fenêtre et dit:

–Attends un peu, mon vieux camarade.

Doucement, il avait saisi Labor par les épaules. Il le poussa et prit sa place auprès de la selle, empoigna de la terre et se mit à la pétrir. Cétait merveilleux! La glaise fondait dans ses doigts comme par enchantement, et à mesure que sa création prenait corps, Labor murmurait:

–C’est le diable que cet homme là. Il a deviné ce que j’avais rêvé, ce que j’avais mijoté, transformé, étudié dans ma tête pendant six mois.

En deux heures Montussan avait achevé cette figure pleine de grandeur, rayonnante d’orgueil sublime, qui a mis le sceau à la réputation de Labor.

Je vous ai raconté cela, Balkens, parce que je voulais vous faire savoir que l’on ne traite pas Montussan comme un ivrogne ord inaire.

–J’en suis bien convaincu. Seulement il a de terribles réactions.

–Il ne faut pas s’y exposer. Il n’y a qu’un homme qui puisse lui dire ses vérités sans qu’il ose s’en offenser. Cet homme, c’est moi.

–Alors, faites-lui entendre raison, dit Balkens, car je serais désolé que pour une semblable misère, nous fussions forcés de nous couper la gorge.

–D’autant que c’est probablement vous, comme il l’a dit, qui resteriez sur le carreau.

Balkens fit une grimace indiquant que cette perspective ne le séduisait que médiocrement.

–Ce qui est certain, c’est que s’il veut absolument se battre, je ne suis pas tout à fait disposé à l’en empêcher, reprit Riaux. Vous avez cédé, pour la première fois peut-être, mais vous avez cédé à une pensée peu digne d’un homme et d’un véritable artiste en consentant à ce qu’il travaillât pour vous.

–Que faire?

–Adressez-lui des excuses.

–Mais c’est lui qui m’a insulté. Du reste, j’aime mieux que vous causiez de cela avec mes témoins. Vous les verrez ce soir au café.

Riaux était venu demander un renseignement au Belge. Quand ce dernier le lui eut donné, ils se quittèrent, et Balkens se mit à la recherche de seconds disposés à ne pas envenimer l’affaire.

Riaux, sachant qu’il y trouverait Montussan, se rendit dans un petit café de Montmartre.

Lucien l’attendait. Il l’emmena dîner, et, en route, lui fit très durement des observations que le bohème écoutait sans mot dire.

–Je vois bien que tu n’as plus aucune vergogne et que tu vendrais ton nom pour un verre plein.

–Peut-être, fit cyniquement Montussan.

–Mais j’enrage, quand je te vois galvauder les dons précieux que la nature t’a donnés, dans des ateliers où l’on ne t’aime pas, où l’on ne te connaît même pas.

–Je passais devant la porte de cet animal.

–Et tu es entré, là, comme ça, pour t’y griser. Tu m’écœures, Montussan, et tu m’irrites.

–Bah! Pourquoi? Je n’en vaux pas la peine.

–Mais si, misérable, tu en vaux la peine, je le sais bien, moi.

–Tu crois le savoir, la vanité te perdra!

–Quoi! tu n’as pas trente-huit ans. Si tu veux être peintre, sculpteur, poëte, tu n’as qu’à choisir.

–Méfie-toi, tu vas parler de ma lyre, qui est une guitare.

–Tu m’ennuies, avec ton faux scepticisme. Je veux te dire une bonne fois ce que j’ai sur le cœur.

–Tu as une tirade à placer? Parle. Je ne suis pas un assez mauvais camarade pour te refuser cette petite satisfaction. Nous disions donc que je suis un déplorable drôle.

–Je dis que si tu voulais, tout en te grisant, tout en absorbant ton punch éternel, tout en restant l’incorrigible bohème que tu es et que tu seras toujours, si tu voulais faire pour toi ce que tu fais pour les autres, ce serait tôt que tu aurais gagné de quoi...

–De quoi boire plus de punch? Ce n’est pas possible, interrompit Montussan.

–Allons, on ne peut plus te troubler, même en te disant quelle honte s’épaissit chaque jour autour de toi.

Montussan s’arrêta au milieu de la rue et leva les bras au ciel.

–Ce dernier mot est bien dur, mon cher Riaux, mais il ne me surprend pas. Eh oui! j’ai bu toute honte. C’est fini. La chute est irrémédiable. Ne t’en désole pas. C’est une fatalité. Je crois, ma parole d’honneur, qu’on demande aux âmes avant de les envoyer sur la terre ce qu’elles veulent être et que j’ai choisi… Bah! ne parlons plus de cela, reprit-il en continuant sa route et en faisant claquer ses doigts au-dessus de sa tête.

–Mais si, parlons-en.

–Je suis incurable, te dis-je. Et puis, après tout, je ne fais tort qu’à moi-même. Je suis seul au monde.

–Et tes amis?

–Mes amis! c’est une graine rudement clair-semée que mes amis. Il y a toi et puis. cherche.

–Eh bien! pour moi, que ne fais-tu ce que je te dis, au lieu de t’en aller dans les ateliers, cueillir des querelles imbéciles, sous prétexte qu’il y a trop ou trop peu d’alcool dans le punch que tu t’es fait offrir?

–Et que j’ai parbleu bien gagné.

–Ne crois-tu pas, vraiment, que moi qui sais ce que tu vaux, je ne sois pas humilié d’entendre dire, lorsque j’entreprends de te justifier ou de te défendre, que mon ami est un parasite ou un pique-assiette?

–Qui a dit ça? s’écria Montussan auquel le rouge monta au visage.

–Allons donc! fit Riaux.

–Au fait, celui qui a raconté cela est un observateur et je suis bien désolé que tu te sois intéressé à moi, puisque ce qu’on en dit te fâche.

–Montussan, tu vas me mettre hors de moi.

–Riaux, mon bon camarade, dit alors Montussan d’une voix singulièrement grav, je te l’ai dit: il est trop tard. A quoi bon les serments d’ivrogne? Si tu m’aimes assez pour être atteint par les médisances que je m’attire, quitlons-nous, séparons-nous. Suppose que je sois mort et ne nous revoyons plus. Au fait, ne suis-je pas réellement un trépassé de l’intelligence et de l’honneur?

–Comment! tu penses ces choses-là et tu n’as pas la force.

–Non. J’ai le courage de le dire; mais je ne puis vivre que ma vie de bohème. C’est une nécessité à laquelle je ne saurais entreprendre de me soustraire.

–Et, sérieusement, puisque tu me forces à changer de conversation, demanda Riaux, tu songerais à te battre en duel avec Balkens?

–Mais, sans aucun doute.

–Parce qu’il manquait un peu de sucre ou quelques gouttes de thé dans son punch?

–N’est. ce donc pas un cas suffisamment grave? demanda Montussan avec un sourire.

–Si, et quand tu auras blessé ce monsieur, on apprendra que c’est parce qu’il t’a offert une boisson qui était un peu trop forte. Belle raison pour tuer un artiste, qui, après tout, peut produire un chef-d’œuvre.

–Lui! allons donc!

–Tu en faais bien, toi, quelquefois.

–C’est vrai, dit Montussan, comme.frappé par cette idée. Mais puisque cela te chagrine de songer qu’on peut détériorer un Balkens, nous causerons de cela ce soir. Pour le moment allons dîner. J’ai soif.

Plus tard, dans la soirée, les deux amis causaient dans un café de la place Pigalle.

Les témoins de Balkens, s’étaient abouchés avec Riaux qui tenait carte blanche de Montussan et qui semblait fort disposé à arranger l’affaire.

Néanmoins, tout n’avait pas été terminé ce soir-là.

–Pourquoi n’est-ce pas une chose entendue? disait Montussan. Ou il me fait des excuses ou il se bat.

–Il ne te fera pas d’excuses et il ne se battra peut-être pas.

–Comment comprends-tu cela? fit le bohème étonné.

–Tu le sauras demain, si Balkens accepte les propositions que je lui ai fait porter par ses témoins.

–Pourquoi re reviennent-ils pas ce soir?

–Parce qu’il se peut que Balkens ait affaire et ne soit pas en mesure de s’aboucher avec eux avant demain. Et puis.

–Tais-toi! fit brusquement Montussan en mettant sa main nerveuse sur le bras de Riaux.

–Qu’est-ce qu’il te prend? demanda le peintre.

–Tais-toi! te dis-je.

–Laisse-moi au moins finir ce que j’avais à te dire.

–Il s’agit bien de cela!

–Eh! qu’y a-t-il donc, alors?

–As-tu vu cet homme qui vient d’entrer et qui est allé s’asseoir là-bas? Ne regarde qu’avec précaution, je te prie.

–Tu le connais? demanda Riaux fort surpris.

–Je te demandé si tu l’as remarqué, examiné, lorsqu’il a ouvert la porte? dit Montussan.

–Non.

–Je le regrette. Cela valait la peine d’être vu. Il a tourné brusquement le bouton et m’est apparu tout à coup la face couverte d’une pâleur sinistre.

–Il aura trop bu, fit Riaux, que cela n’intéressait pas encore.

–Non, car il marchait d’un pas résolu. Seulement à peine dedans, il a ôté son vaste chapeau de feutre qui cache une figure ravagée et des yeux singulièrement hardis, puis du revers de sa main il s’est essuyé le front.

–Alors, dit Riaux, il faut qu’il ait joliment couru pour suer par ce temps à porter triple paletot.

–Tu le vois assis maintenant, il perd sous cet aspect, car il a une taille et des épaules herculéennes.

–Où veux-tu en venir?

–Je soupçonne cet homme.

–De quoi?

–De tout; et comme je ne savais comment passer ma nuit, je suis enchanté qu’il soit venu ici, je vais le suivre.

–Tu vas faire de la police?

–Non. Je vais faire de l’art tout simplement. Je le suivrai pour savoir où il va et peut-être serai-je assez heureux pour bâtir quelque histoire que je donnerai au romancier Nessy.

–Tu es fou! dit Riaux en haussant les épaules.

–Allons donc, je ne me trompe pas, va! Si tu avais vu comment, malgré son air résolu, il avançait vers la table écartée où il s’est placé avec les mouvements cauteleux et onduleux d’un gaillard qui sait la valeur d’une précaution.

–Tu te montes la tête, mon pauvre Montussan.’

–Ne crois pas cela. Il a eu un regard étonnant quand il est entré. Je gage qu’il a vu tout le monde d’un coup d’œil ici.

–Tu vas me prouver qu’il a un œil dans le dos.

–Veux-tu parier qu’il va prendre un verre d’eau-de-vie?

–Tu viens d’en prendre deux et tu n’es pas un malfaiteur.

–Je t’assure que je ne me trompe pas. Ce gaillard-là a commis ou va commettre quelque crime.

Riaux qui regardait l’homme très-attentivement, ne put retenir un geste d’étonnement.

Comme on lui avait servi un petit verre d’eau de-vie, il l’avait pris délicatement, s’était amusé à l’élever à la hauteur de ses yeux pour le faire pailleter à la lumière, puis rapidement, d’un trait, par un coup sec, il l’avait lancé dans sa gorge.

–Oh! oh! fit Montussan avec admiration.

L’homme cependant appelait le garçon et d’une voix caverneuse, lui disait en montrant son verre:

–Un autre.

Une minute après, il était servi, et ce nouveau petit verre suivait le premier, sans s’amuser davantage aux bagatelles de la bouche.

–Un autre! répéta le sombre individu.

–Tu vois, tu vois, dit Montussan en laissant éclater une joie puérile.

–Il avait soif, comme toi, parbleu! rien de plus.

–Mais regarde donc ce front osseux et bas, ce menton menaçant comme la mâchoire d’un dogue, et ces sourcils, véritables broussailles qui remuent et parlent malgré lui, à chaque pensée dont il est hanté.

–J’avais bien raison de t’appeler poëte.

–Il y a un problème chez ce personnage, un X qui m’attire et que je trouverai, je t’assure.

L’homme frappa brutalement sur la table pour appeler.

–Il va boire toute la bouteille, tu vas voir.

Le garçon s’était rendu auprès du sinistre client et se posait en point d’interrogation.

–J’en ai assez de vos dés à coudre, dit celui-ci; apportez-moi un carafon plein et payez-vous.

Ce disant, il jeta un louis sur la table.

–Il paie en or, fit Montussan. Un juge d’instruction ou un policier ne douterait pas plus que moi.

–Tu es plaisant, par ma foi! grommela Riaux.

Le garçon venait d’apporter le carafon et, sans qu’on le lui eût commandé, un grand verre.

L’homme dit:–

–C’est bien, vous n’êtes pas une bête, vous. Maintenant, donnez-moi de quoi écrire.

–Bravo! ill n’est pas complètement illettré. J’ai toujours soutenu que l’instruction n’est pas infailliblement l’antidote du crime. L’éducation oui, l’instruction non.

–Ne vas-tu pas prétendre que cet homme est instruit parce qu’il écrira quelques mots avec des intempérances d’orthographe.

–S’il ne sait pas l’orthographe, il sait, en tout cas, ce qu’il veut dire, car sa mairf court sur le papier d’une étrange façon pendant que ses fameux sourcils ont l’air de danser une gavotte pour amuser ses yeux.

–Le fait est qu’il n’hésite pas.

Au moment même où Riaux achevait cette phrase, l’homme s’arrêta net, mit une minute le bout de son porteplume entre ses dents et prit l’altitude de la réflexion.

–Il a la main fine, le drôle, remarqua Montussan.

–Et les ongles soignés. Décidément, c’est un type extraordinaire, ajouta le peintre, et j’avoue que je commence à comprendre l’intérêt qui te pousse à chercher la solution du problème.

–Et puis, comme c’est amusant! Je suis joueur, tu sais.

–Oui, mon pauvre Montussan, tu as aussi cette passion...

–La nature ne m’a rien refusé, riposta le bohème en riant. Mais ne nous attendrissons pas. Je suis joueur, te disais-je? Eh bien, je ne connais pas de partie plus intéressante que celle qui consisterait à suivre cet homme, à courir même quelque danger pour savoir qui il est, où il va; pour découvrir la ténébreuse besogne à laquelle il se prépare sans doute en se soûlant pour se donner de l’audace.

Sans s’apercevoir qu’on l’observait, le buveur d’eau-de-vie avait relu sa lettre.

Il allait la glisser dans une enveloppe lorsque ses sourcils s’agitèrent brusquement et ses lèvres se serrèrent.

Puis, par un mouvement aussi rapide qu’imprévu, il déchira sa lettre en morceaux, qu’il mit dans sa poche.

–Ah! ah! fit à demi-voix Montussan, qui triomphait; oserais-tu dire que ceci n’est pas un indice? Pourquoi ne jette-t-il pas à terre les bribes du papier? C’est qu’il ne veut pas qu’on puisse les rapprocher et lire ce qu’il a écrit.

Riaux, silencieux, se sentait pris, lui aussi, par la curiosité.

–C’est très-intéressant, très-intéressant! déclara Lucien d’un ton péremptoire.

–Attention, il se lève. Le voilà qui va partir, dit le peintre. Nous allons le suivre, n’est-ce pas?

–Eh! eh! tu prends goût à la chasse, mon vieux compagnon. Si nous allons le suivre! Je le crois bien. Fût-ce au diable.

–Il y va peut-être.

–Alors, nous saurons où c’est.

D’un pas régulier, mais un peu nerveux, l’homme se dirigea vers la porte. Les deux amis payèrent leurs consommations et sortirent une minute après lui.

Une fois dehors Montussan regarda de tous côtés et dit à son ami.

–Le voilà là-bas qui détale. Alerte, nous allons entrer dans la vie de cet être-là sans qu’il s’en doute, et nous tenons peut-être le prologue d’un drame. Alerte!

Les deux amis partirent d’un pas rapide.

II

Table des matières

L’homme avait pris par le boulevard extérieur.

–En nous tenant à une soixantaine de .pas de notre sujet, dit Montussan, nous le surveillerons efficacement et nous n’attirerons probablement pas son attention.

–Oui, mais en restant si loin de lui, nous risquons de le perdre à quelque coin de rue.

–Ne crains rien. Du reste, retiens bien ceci: si c’est un malfaiteur, il tournera à droite.

Riaux ne put s’empêcher de rire.

–Tu ne crois pas cela, dit Montussan, eh bien! ce que j’avance est le résultat d’observations aussi nombreuses que raisonnées.s. Tiens! que te disais-je? le voilà qui prend la rue des Martyrs et va descendre vers Notre-Dame-de-Lorette.

–Alors à ton compte, il tournera rue Saint-Lazare?

–Ou rue Clauzel, ou rue de Châteaudun.

Riaux ne cessait pas de rire à cette idée que tout criminel était poussé par le fait même de son crime à tourner plutôt d’un côté que de l’autre.

–Il ralentit le pas, fit le bohème. Assurément il se rend à un rendez-vous que lui auront donné des complices, et il est en avance.

–Quel rôle lui attribues-tu dans un crime, demanda Riaux qui s’amusait beaucoup de l’autorité avec laquelle Lucien traitait la question.

–Le rôle de l’action.

–Celui de la force brutale, veux-tu-dire?

–Oui et non. Je le crois plus intelligent qu’il n’en a l’air, et s’il se sort de sa puissance physique plus souvent que de son esprit, il doit être aussi de bon conseil. Seulement son avis doit toujours pencher vers la violence.

–C’est que vraiment il tourne rue Saint-Lazare, dit Riaux.

–Il faut nous préoccuper maintenant de ne pas nous montrer en pleine lumière.

–Il s’arrête.

–Oui, on dirait qu’il se consulte,

–Bon, le voilà entré chez le marchand de vin au coin de la rue Taitbout.

–Il faudrait savoir ce qu’il y va faire, dit Montussan.

Et se glissant le long des maisons, il gagna dans l’ombre un observatoire d’où il aperçut le colosse qui se faisait servir encore et toujours son éternel petit verre. Riaux rejoignit son ami.

–Ne dirait-on pas, murmura ce dernier à l’oreille de Montussan, qu’il trace quelques lignes au crayon sur la table de marbre blanc?

–En effet.

–Et le voilà qui part.

–Laisse le-filer. Nous allons savoir ce qu’il a écrit.

L’homme sortit toujours seul et lentement. Il s’engageait dans la rue Tait bout, en se dirigeant vers le boulevard.

Riaux et Montussan traversèrent comme s’ils eussent continué à suivre la rue Saint-Lazare, seulement, arrivés sur l’autre trottoir, ils pénétrèrent chez le marchand de vin dont le débit avait deux entrées.

Mais quelle ne fut pas leur stupéfaction de voir assis à la place même que venait de quitter l’homme, un individu à mine peu rassurante qui les regarda d’un air indifférent, pendant que du pouce il effaçait tranquillement ce que l’autre avait écrit sur la table.

Riaux faillit perdre contenance,

Mais Montussan regardant la pendule, qui est un des accessoires obligés de la boutique des débitants, dit tout hauu:

–Minuit moins dix. Nous n’avons que le temps d’arriver pour le train.

Et il emmena son camarade avant qu’il n’ait eu le temps de faire la moindre réflexion.

–Et vite! murmura le bohème dès qu’ils furent dehors. Notre homme a de l’avance. Courons s’il le faut et méfions-nous du particulier qui nous a interloqués.

–Il tombait du ciel, celui-là, sans doute.

–Je n’en sais rien, mais tout à l’heure il n’était pas dans le débit.

–As-tu vu comme il faisait disparaître la trace des caractères que l’autre avait laissés?

–C’est un rendez-vous qu’il lui a donné. Je parierais ma tête qu’avant une heure nous les verrons se rejoindre et entreprendre quelque chose.

–En attendant, voilà notre homme, là-bas, qui prend la rue du Helder.

–Toujours à droite, dit Montussan avec conviction.

–Il va sans doute traverser le boulevard.

–C’est clair, seulement, remarque comme l’endroit est bien choisi. C’est la seule rue au coin de laquelle il n’y a ni cafés, ni surabondance de lumière.

–Crois-tu qu’il prenne la rue de la Michodière?

–Non. Le café du Helder éclaire trop les trottoirs par là. Il tournera encore à droite, et nous verrons. Je n’ose rien prédire.

En arrivant sur le boulevard, l’homme s’avança vers la chaussée pour la traverser.

On entendit sonner une horloge,

–Minuit, dit Riaux, l’heure du crime.

–A Paris, mon cher, le crime n’a pas d’heure, répondit Lucien.

C’était le moment de la sortie des théâtres. On sait avec quelle ardeur les cochers poussent leurs chevaux, et quel danger présente la traversée du boulevard à cette heure-là, quand en est à demi aveuglé par la lumière éclatante des lanternes de voitures faisant tache dans l’obscurité.

Néanmoins l’homme descendit d’un pas égal sur la chaussée et se glissa sans hésitation entre les cinquante fiacres qui s’enchevêtraient en cet endroit, grâce à la proximité du Vaudeville et de l’Opéra.

–C’est un oiseau de nuit, on le voit bien, dit Montussan, qui, du reste, n’hésita pas beaucoup plus que le prétendu bandit, et eut tôt franchi ce cap difficile, suivi par Riaux qui lui marchait sur les talons.

–Il prend la rue Louis-le-Grand.

–Oui, mon cher Riaux, mais à présent, un mot. Je ne voudrais pas que ma passion pour le mystère, pour l’inconnu, fit de toi une victime.

–Que veux-tu dire?

–C’est peut-être par amitié pour moi que tu prends part à la poursuite que nous avons entamée.

–Mais.

–Si cela doit te fatiguer ou t’ennuyer, regagne tranquillement ton cher domicile.

–Te laisser seul engagé dans cette aventure qui avec ta nature excessive peut mal finir, jamais!

–Ne crains rien pour moi. Ce n’est pas la première fois que j’entreprends semblable expédition.

–Mais, crois-moi, mon cher Montussan, je reste avec toi pour plusieurs raisons. La première c’est que cela m’intéresse beaucoup.

–C’est la bonne.

–D’ailleurs, je me sens dispos à marcher toute la nuit.

–C’est probablement ce qui nous attend.

L’homme avait tourné dans la rue Neuve-des-Petits-Champs et gagné la place Vendôme.

Les deux amis le laissèrent traverser sans se montrer.

–Si je ne me trompe, nous n’avons pas à nous inquiéter de lui maintenant. Je parierais la tête de Balkens– Dieu! cet animal offre-t-il de mauvais punch!–c’est égal, je parierais sa tête contre peu de chose que notre gibier va prendre la rue de Rivoli, puis la place de la Concorde.

–Où va-t-il nous mener?

–Qui sait? à Vaugirard; à Grenelle, peut-être. Nous serons bien heureux s’il ne nous entraîne pas hors des fortifications dans quelque coupe-gorge.

Cette perspective de dépasser l’enceinte de Paris ne sourit que fort peu à Riaux qui fit la grimace, mais n’en emboîta pas moins le pas.

Montussan ne s’était pas trompé. L’homme gagna la place de la Concorde, prit le pont et tourna à droite pour aller vers l’esplanade des Invalides.

–Nous n’irons toujours pas à Grenelle, dit Montussan, car le voilà qui prend le boulevard des Invalides.

–Il y a par là haut, du côté de Montparnasse, des repaires fort peu engageants, dit-on, remarqua le peintre.

–Oh! on exagère. Ce quartier est fort bien habité, répliqua Montussan d’un ton d’explorateur sûr de son fait.

–En attendant, il ne s’arrête pas, dit Riaux. Nous voilà sur le boulevard Montparnasse, il est une heure du matin et je ne vois pas.

–De deux choses l’une, interrompit Montussan, ou il a aperçu que nous le suivions et il nous fait poser.

–Je penche pour cette hypothèse.

–Ou bien, il a du temps à perdre et a pris par le plus long pour se rendre au rendez-vous qu’il a donné.

–Nous voici à la gare Montparnasse. S’il continue sa promenade totalement dépourvue d’intérêt pour nous, je le lâche.

–Te voilà déjà dégoûté.

–Attends, il s’oriente.

–Bon, il descend la rue de Rennes, suivons-le.

–S’il nous ramenait à Montmartre, ce serait bien drôle.

–En tout cas, il prendrait encore pour ça le chemin des écoliers, dit Montussan après un moment de silence. Le voilà qui enfile la rue de Vaugirard.

–Et je viens de sentir une belle goutte d’eau me tomber sur la main.

–Oh! ce ne sera rien. Il fait trop froid pour qu’il pleuve sérieusement, remarqua le bohème qui ne renonçait pas à savoir où allait son sujet.

Ils arrivèrent ainsi au Luxembourg, puis à l’Odéon. Ii était deux heures du matin. L’homme descendit le boulevard Saint-Michel.

–Cette fois, il a tourné â gauche, fit observer Riaux en souriant.

–Cela doit arriver évidemment de temps à autre, car, autrement, il tournerait toujours dans une succession de cercles concentriques, ce qui finirait par être fastidieux.

–Tu as réponse à tout, vraiment je t’admire.

Mais, cette fois, le grand gaillard s’était mis à marcher d’une allure rapide et délibérée.

–Sans doute l’heure est venue, dit Montussan.

–Bon! encore à gauche, boulevard Saint-Germain.

A cette époque, le boulevard Saint-Germain n’était pas entièrement ouvert. La rue Hautefeuille le barrait encore. Avant de s’y engager, celui que Lucien affirmait être un malfaiteur fit entendre un petit sifflement particulier.

–Nous brûlons, dit le bohème.

Un bruit absolument semblable sortit d’un enfoncement et un individu vint à la rencontre du nocturne flâneur.

Ils n’échangèrent pas un mot, mais ils se mirent à marcher côte à côte en prenant le côté droit de la rue Hautefeuille.

Ici la poursuite devenait difficile. Néanmoins Montussan y persista et les vit tourner rue du Jardinet.

–Fort heureusement, dit-il, les réverbères ne sont pas là d’une extrême abondance, nous pourrions presque leur marcher sur les talons.

La rue du Jardinet est tortueuse. Les deux hommes allaient bon train; ils passèrent dans la sphère de lumière d’un bec de gaz.

–Les voilà dans l’ombre, dit Montussan, et le long d’un mur qui sert de clôture à un jardin. S’ils traversent la rue, nous les verrons. Dans le cas contraire ils vont reparaître sous l’autre bec.

Ils attendirent un moment.

–Sacrebleu! s’écria le bohème, est-ce qu’ils auraient escaladé cette muraille! ils sont bien longs.

Et sélançant à toutes jambes, il arriva juste à temps pour voir un des hommes, qui était encore à califourchon sur le mur, disparaître dans le jardin.

Montussan resta bouche béante et le nez en l’air.

–C’est bien ça, dit-il. L’un des deux hommes, le dernier venu probablement, a fait la courte échelle à l’autre qui s’est installé sur la crête, d’où il a tendu les bras à son camarade pour l’aider à monter à son tour.

–Ton expédition, ta chasse, si tu veux, finit en eau de boudin, mon cher, dit Riaux, ce n’était guère la peine de faire tant de kilomètres pour venir nous casser le nez sur cette muraille. Allons nous coucher.

–Nous voilà le bec dans l’eau.

–Ton mot est d’autant plus juste que la pluie s’accentue.

–Eh bien!attends encore, et viens avec moi, dit Montussan.

Et il entraîna Riaux au pied du mur.

–Tu es vigoureux. Laisse-moi monter sur tes épaules, reprit-il à voix basse, pour jeter un coup d’œil par-dessus la muraille.

–Es-tu fou? Qu’est-ce que cela t’apprendra?

–Je verrai peut-être ce qu’ils font.

Riaux, tout en rechignant un peu, finit par se prêter à la fantaisie de son ami, qui, une minute après, s’écarquillait les yeux pour tâcher d’apercevoir quelque chose dans le jardin.

–Eh bien? inte rogea le peintre.

–Chut! tais-toi. répondit Lucien.

Mais ces mots à peine prononcés, ils entendirent les pas précipités de gens qui couraient, arrivant par les deux bouts de la rue.

–Hop! hop! firent plusieurs voix haletantes, nous les tenons.

Et quatre hommes se jetèrent sur eux, en les bousculant si bien, que Montussan faillit tomber de son observatoire.

III

Table des matières

Avant qu’ils pussent se rendre compte de ce qui leur arrivait, les deux amis furent pris au collet, secoués, renversés, redressés et finalement fort maltraités.

Mais leur étonnement ne diminua guère quand ils s’aperçurent à qui ils avaient affaire.

Ce n’étaient point, comme on pourrait le croire, des bandits qui les attaquaient, mais, au contraire, des gardiens de la paix. Ceux-ci, depuis la gare Montparnasse, les surveillaient pendant qu’eux-mêmes filaient l’homme qui venait de sauter dans le jardin.

–Ah! nous vous y prenons, dit le chef de l’escouade. Emballés, mes agneaux, et en route pour le poste!

–Ils nous prennent pour des voleurs, fit Riaux qui commençait à ne plus s’amuser.

–Flagrant délit d’escalade, reprit l’agent, dans une maison habitée, la nuit. Vous aurez votre compte.

–Doucement, donc! fit tout à coup Montussan.

–De quoi? riposta un agent, faudrait peut-être prendre des mitaines avec ces messieurs.

–Mettez-leur les cabriolets, commanda le brigadier.

On sait que le cabriolet, en argot de police, est une petite corde qui, nouée d’une certaine façon autour du poignet ou de la main d’un homme, l’empêche absolument de faire la moindre tentative pour se sauver ou pour résister.

En ce moment même, Montussan poussa un éclat de rire sonore et franc.

–C’est admirable, dit il.

–Qu’est-ce qu’il raconte, celui-là?

–Tu trouves-ça drôle, toi? demanda Riaux tout déconcerté.

–Mais certainement, fit Montussan. C’est même très-heureux et, pour mon compte, je suis enchanté de ce qui nous arrive.

On se préparait à leur mettre les cabriolets.

–Eh! vous voyez bien que c’est inutile, dit Riaux, Hâtez-vous plutôt de nous conduire chez le commissaire de police qui ne tardera pas à nous mettre en liberté; car si vous nous prenez pour des voleurs, vous vous trompez joliment.

–Voyez-vous ça!

–Eh! laisse donc dire le brigadier, mon cher Riaux.

–Qui êtes-vous alors? demanda l’agent un peu étonné par les façons de ses prisonniers.

–Nous sommes, répondit le peintre, des imbéciles et nous devrions être couchés depuis longtemps.

–Vous vous moquez de nous, par-dessus le marché! clama le brigadier furieux. Allons, allons, au poste et pas de résistance.

–Qui parle de vous résister d’abord, dit Montussan. Pour mon compte, je suis ravi que vous m’ayez arrêté. Il ne pouvait m’arriver d’événement qui me procurât plus de plaisir.

–Ah! ah! vous êtes goguenard.

–Et sincère. Sergent, écoutez-moi.

–Je vous écouterai au poste.

–Vous allez faire une sottise.

–J’en accepte la responsabilite, déclara le gardien de la paix.

–Elle pourrait vous coûter extrêmement cher, déclara Montussan d’un ton si sérieux que le brigadier en fut ébranlé.

–Vous voulez me faire poser, dit-il.

–Prenez garde, reprit Montussan, prenez garde, en ne voulant pas nous écouter sur-le-champ, d’être cause qu’un crime se commettra, là, dans ce jardin, pendant que vous traînerez au violon deux hommes qu’on relâchera demain matin à votre barbe.

–Un crime!

–Oui, monsieur. Vous nous avez pris pour des malfaiteurs, n’est-ce pas?

–Parfaitement.

–Eh bien! le malfaiteur était devant nous, et par simple curiosité nous le suivions depuis Montmartre. Il nous a fait traverser à sa poursuite les rues les plus isolées de Paris. Ici près, rue Hautefeuille, il a été rejoint par un complice auquel il avait donné rendez-vous en lui écrivant un mot sur la table en marbre d’un marchand de vin de la rue Saint-Lazare, au coin de la rue Taitbout. Vous voyez que nous précisons. Ils sont entrés ensemble rue du Jardinet et nous les avons vus franchir le mur au pied duquel vous nous avez trouvés.

–Mais pourquoi étiez-vous vous-même juché sur les épaules de monsieur?

–Je ne voulais pas perdre le fruit de ma poursuite et je tâchais de voir ce qu’ils faisaient dans le jardin.

–Qui êtes-vous donc?

–Moi, je me nomme Montussan et je n’exerce aucune profession. Monsieur est peintre et chevalier de la Légion d’honneur.

Le brigadier salua.

–Vous conviendrez au moins, monsieur, dit-il, que c’est une singulière occupation pour un homme décoré que de faire la courte échelle à un camarade dans les rues à deux heures après minuit.

–Vous avez raison, dit Riaux.

–Brigadier, dit à demi-voix un des gardiens de la paix qui voulait faire du zèle, est-il bien sûr que monsieur soit. ce qu’il dit?

Ces quelques mots firent réfléchir le brigadier.

–Mais enfin quel intérêt aviez-vous à suivre les deux hommes dont vous parlez?

–Je pensais, dit Montussan, que cela ferait un bon chapitre de roman.

Les sergents de ville se mirent à rire.

–Ce particulier nous croit trop bêtes, grommela l’un d’eux.

–A qui appartient ce jardin? demanda le bohème, toujours avec le même ton d’autorité.

–Est-ce que je sais, moi? répliqua le brigadier.

–De quelle maison dépend-il au moins?

–Allons! marchez. Vous vous expliquerez avec le commissaire.

–Eh! laisse donc aller les événements, dit Riaux à Montussan.

–Mais ne vois-tu pas, riposta celui-ci, que les agents ont seuls qualité pour entrer dans une maison à cette heure-ci. Il ne nous reste donc d’autre chance de savoir le mot de l’énigme qu’en pénétrant avec eux dans le jardin pour le fouiller.

Puis, se tournant vers le chef des gardiens de la paix:

–Brigadier, dit-il, un quart d’heure de retard peut être la cause d’un malheur irréparable. Songez sérieusement à ce qui vous attend si vous refusez de croire à ma déclaration. Je vous donne ma parole d’honneur que deux hommes paraissant avoir de très-mauvaises intentions viennent de passer par-dessus cette muraille.

Ces paroles produisirent leur effet. Le brigadier hésita une fois de plus.

–Vous devez connaître, reprit Montussan, la porte de la maison dont ce jardin dépend.

–Sans doute, dit l’agent.

–Eh bien! pourquoi n’iriez-vous pas réveiller le portier et fouiller la maison? Vous ne nous lâcherez pas pour ça.

–Oui, mais je la connais, dit le brigadier. Pendant que nous entrerons et que nous chercherons, les autres qui sont peut-être vos complices repasseront la muraille et vous nous aurez mis dedans.

–Oh! vous n’êtes guère malin, fit Montussan.

–Eh! dites donc, vouss! tachez de ne pas m’insulter.

–C’est donc bien difficile, continua le bohème, de mettre deux ou trois hommes en sentinelle, aux extrémités de cette muraille et de couper ainsi la retraite à nos gaillards s’ils essayaient de se sauver.

Le brigadier resta un moment absorbé, puis se tournant vers ses subordonnés:

–Au fait, leur dit-il, qu’est-ce que nous risquons? Vous allez toujours tenir ces bavards-là. Au premier symptôme de résistance, le cabriolet.

En ce moment deux autres sergents de ville passaient rue Hautefeuille. On les appela et ils furent mis en faction comme l’avait indiqué Montussan.

Puis la petite troupe se dirigea vers la rue Serpente.

Après avoir marché quelques minutes, les gardiens de la paix et leurs prisonniers arrivèrent devant une antique porte ventrue à l’arcade évasée comme on en trouve encore pas mal dans le faubourg Sbint-Germain et en province.

Le brigadier sonna longuement et attendit. Mais la porte resta close. Sans doute le concierge n’avait pas l’habitude d’être réveillé à cette heure indue.

–Sonnez fort! dit Montussan.

L’un des agents agita si longuement la sonnette qu’on l’entendit tinter du dehors. Néanmoins, ce fut sans résultat.

–Le portier s’entend peut-être avec les brigands, fit un des hommes de police.

–Oh! que non, répondit le bohème. Car dans ce cas ils n’auraient pas eu besoin de risquer l’escalade. Il faudrait plutôt craindre qu’on ne l’eût déjà assommé.

–Frappez contre la porte avec les pommeaux de vos sabres, commanda le brigadier à ses hommes.

Ceux-ci allaient obéir, lorsqu’on entendit une voix derrière la lourde porte.

–Qui sonne? que voulez-vous?

–Ouvrez, répondit assez niaisement le brigadier qui n’osait ajouter «au nom de la loi», n’ayant aucun mandat olficiel.

–Ouvrir à cette heure-ci! Qui êtes-vous encore une fois? Je ne reconnais pas votre voix.

–C’est la police, dit Montussan, ouvrez donc dans votre intérêt.

–Ah! mon Dieu! la police! dans mon intérêt, fit la voix.

Et presque aussitôt, la porte s’entre-bâilla doucement.

Puis les costumes des gardiens de la paix ayant sans doute rassuré le prudent personnage, il la rabattit toute grande.

–Est-ce vous qui êtes le concierge de la maison?

–Le portier, oui, monsieur.

A cette rectification, Montussan fit un pas en avant pour centempler ce phénomène qui n’admettait pas la qualification de concierge.

Le brave homme était en chemise, les pieds dans des sandales et commençait à grelotter. C’était pour le moment tout ce qu’on pouvait savoir de lui, la nuit étant très-noire, et le vestibule de la maison se trouvant totalement dépour-’ vu de luminaire.

–Voici deux… le brigadier hésita, il ne savait comment désigner Montussan et Riaux.

–Deux noctambules, souffla le bohème.

–Deux rôdeurs de nuit plutôt, reprit le brigadier.

–C’est la même chose.

–Enfin, continua le malheureux agent impatienté, voici deux messieurs.

–C’est ça.

–Qui prétendent que des voleurs se sont introduits dans le jardin de votre immeuble, par le mur de la rue du Jardinet.

–Dans mon jardin! répéta le portier.

–Et nous venons pour nous assurer qu’on ne nous trompe pas.

–Des assassins, peut-être! gémit l’homme au cordon.

–Vous allez être assez bon pour nous servir de guide afin que nous puissions exercer les recherches nécessaires.

–Avec plaisir; je passe une culotte et je suis à vous.

Il rentra dans sa loge et alluma une bougie.

Alors on put le voir. C’était un petit homme prodigieusement large. Sa figure, sa poitrine, son ventre, tout cela s’était déployé en largeur. Son buste formait presque un carré parfait supporté par des jambes courtes et minces. Ses bras étaient si longs que malgré soi on cherchait dans son dos une bosse absente.

Abrités sous un front proéminent, brillaient deux petits yeux gris, qui étaient probablement ce qu’il avait de plus étroit dans la figure, car sa bouche était large, son nez largement épaté, ses oreilles disposées en larges feuilles de chou et toute sa peau était trouée de larges traces de variole.

Avec ça, un air naïf, craintif et bon.

–J’ai, dit-il, deux lanternes à puissants réflecteurs. Faut-il les allumer?

–Sans doute, dit Montussan, qui semblait prendre le commandement de l’expédition, nous n’avons pas de ménagements à prendre, puisque les issues sont gardées.

Cinq minutes après, les quatre agents, Montussan et Riaux, guidés et éclairés par le concierge, pénétraient dans le jardin et se dirigeaient tout d’abord vers l’endroit où les deux hommes avaient dû franchir le mur.

–Passez par ici, messieurs, à droite du pavillon, dit le concierge.

–Est-il habité ce pavillon? dit Montussan.

–Oui, monsieur.

–Par qui?

–Par un rentier, M. Largeval, le plus honnête, le plus charmant, le plus estimable des locataires, répondit le portier.

–Et généreux naturellement? fit le bohème.

–Ah! tenez, messieurs, proclama le concierge sans répondre à Lucien, nous voici arrivés au pied de la muraille.

–Très-bien, dit Montussan qui avait pris une lanterne. Voyez, brigadier, un arbuste cassé, la terre piétinée, puis la trace de leurs pas imprimée dans le sol humide.

–Oh! oh! remarqua le portier, ils se sont dirigés tout droit vers le pavillon. Les empreintes sont faciles à suivre et parlent clairement.

–Ici ils ont fait une halte. Portier, abaissez votre fanal. dit le brigadier.

–C’est probablement quand ils ont entendu le bruit que vous avez fait en courant, pour vous em parer de nous, brigadier.

–C’est bien possible.

–S’ils ont compris ce qui se passait, ils ont dû bien rire. Après un temps d’arrêt, ils ont repris leur marche vers le pavillon.

–Oui. Tiens, ici, ces traces disparaissent.

Montussan se pencha en laissant traîner la lumière de sa lanterne sur le sol et dit:

–Mais non. Les traces ne disparaissent pas le moins du monde. Seulement les deux filous ont mis le pied sur l’asphalte qui fait une ceinture bitumée au pavillon. C’est moins visible, mais il est encore facile de les suivre.

–En effet, dit un des gardiens de la paix, je vois ici des indices laissés par la terre qu’ils avaient à leurs souliers.

–En voici encore sur le perron du pavillon, appuya Riaux.

–Je crois bien! ajouta Montussan qui était accouru, on dirait même qu’ils ont secoué vigoureusement leurs chaussures, comme s’ils avaient été sûrs d’entrer.

–C’est vrai, dit le brigadier stupéfait, nous les aurons dérangés.

–La porte est-elle ouverte?

–Non, fit un sergent de ville en appuyant dessus.

–Alors ils sont cachés dans le jardin. C’est maintenant qu’il faut manœuvrer avec prudence.

–Rien ne sera plus facile que de les trouver. En s’éloignant de la maison, ils ont dû laisser d’autres empreintes. Ilsuffit de découvrir l’endroit où elles commencent.

Toute cette conversation, depuis l’entrée dans le jardin. avait lieu à demi-voix, et si la scène avait eu des témoins, ceux-ci eussent été fort embarrassés pour dire de quoi il s’agissait.

Montussan et le brigadier, qui portaient les lanternes, cherchèrent tout autour de la maison.

Avec une attention méticuleuse ils suivirent d’un bout à l’autre le rebord de l’espèce de trottoir qui protégeait le pavillon contre l’humidité. Ils ne trouvèrent pas la moindre trace de retraite..

–Il est on ne peut plus clair, dit Montussan, que les deux individus que nous avons suivis se sont approchés du pavillon.

–C’est évident.

–Mais rien ne prouve qu’ils s’en soient éloignés ensuite.

–Alors, dit le brigadier, vous pensez qu’ils s’y sont introduits?

–Je n’en sais rien. Mais c’est possible. S’ils ont eu le temps d’y pénétrer, rien ne les a empêchés de fermer soigneusement la porte et d’attendre, dans une tranquillité parfaite, que nous soyons partis.

Il y a un moyen bien simple de nous en assurer, dit le brigadier, c’est de réveiller le locataire et de lui demander s’il n’a rien entendu. Qu’en pensez-vous, concierge?

–Portier, s’il vous plaît.

–Portier tant que vous voudrez, mais qu’en pensez-vous?

Pour toute réponse le portier se mit à frapper à tour de bras sur la porte, pendant que Montussan sonnait avec non moins d’énergie.

–M. Largeval! M. Largeval! criait tout le monde.

Au bout de quelques minutes de ce vacarme, une fenêtre s’ouvrit au premier étage.

–Est-ce vous, monsieur Largeval? demanda le portier en braquant une lanterne sur son locataire.

–Ah§mon Dieu, Pascalin, que signifie un pareil charivari?

Le portier s’appelait Pascalin.

Donc, Pascalin répondit:

–Ne craignez rien, monsieur, il n’y a aucun danger. Ce sont des gardiens de la paix qui ont vu un homme, ou plutôt deux hommes.

–Sapristi, mon ami, que vous êtes prolixe, interrompit Moniussan. Voulez-vous, monsieur, être assez bon pour descendre cinq minutes?

Le locataire grommela quelques paroles de mauvaise humeur, comme un homme furieux d’avoir été dérangé de son sommeil. Puis, il referma la fenêtre, et, quelques secondes après, on distingua un pas assez lourd sur l’escalier.

–Faut-il ouvrir? demanda-t-on à l’intérieur.

–Oui, monsieur Largeval, ouvrez, n’ayez pas peur, dit Pascalin.

Ces éternelles recommandations de ne rien craindre, de n’avoir pas peur, firent que Riaux se rapprocha du portier pour l’examiner, et il s’aperçut que ce malheureux était sous l’empire d’une terreur folle, qu’il cherchait à dissimuler en parlant le plus possible.

Cette frayeur durait depuis l’entrée des agents, mais elle grandissait à mesure que le moment approchait où le dénouement était probable.

il se disait avec effroi que les brigands étaient armés jusqu’aux dents et qu’ils n’allaient faire qu’une bouchée de tout ce monde.

Pendant que Riaux découvrait cela, on entendait un bruit de verrous tirés, de verrous qui devaient être formidables, si on en jugeait par le bruit qu’ils faisaient. Puis une clef tourna deux fois dans la serrure fermée à double tour.

–En tout cas, dit le brigadier, s’ils sont entrés dans le pavillon, ce ne peut être par une porte aussi soigneusement barricadée.

M. Largeval parut alors sur le seuil, en robe de chambre, coiffé du foulard pacifique et traditionnel, les yeux gonflés, la mine ahurie.

Iltenait à la main un bougeoir qui éclairait sa figure assez insignifiante au premier abord.

–Qu’y a-t-il donc, s’il vous plaît? demanda-t-il.

–Nous avons acquis la certitude, répondit le brigadier, que deux hommes de mine extrêmement suspecte se sont introduits, dans votre jardin.

–Des voleurs! s’écria Largeval avec une épouvante réelle.

–Probablement, appuya le brigadier.

–Voyez, voyez, Pascalin, ce qui arrive, dit le locataire effaré. Je vous ai dit assez souvent que la clôture n’était pas suffisante.

–Et croyez-vous, riposta le portier, que je ne l’aie pas dit au propriétaire. J’ai autant d’intérêt que vous à ce que la maison soit bien close. Je suis aux premières loges pour être assassiné, ajouta-t-il avec un frisson.

–Dites à la première loge, mon ami, fit Montussan, et ce sera presque un mot.

Pascalin ne comprit pas, mais il reprit:

–Si le propriétaire habitait la maison et qu’il eût des alertes comme celle de cette nuit, il n’hésiterait pas à faire mettre des broussailles sur la crête du mur.

–Vous discuterez cela demain, fit observer Montussan. Pour le moment nous devons dire à monsieur que les traces des deux hommes sont très-visibles jusqu’à la porte du pavillon.

–Et ensuite?

–Et comme ensuite rien ne nous indique que ces messieurs aient pris le large, il faut qu’ils se soient évanouis comme des fantômes.

–Ce qui n’est pas probable, remarqua judicieusement le brigadier.

–Ou bien qu’ils aient pénétré chez vous.

–Chez moi? fit Largeval en bondissant. Entrez, messieurs, ne restez pas ainsi à la porte. Chez moi! des voleurs! des assassins! Je me souviens bien que dans le demi-sommeil, quelques instants avant de m’endormir tout à fait, il m’a semblé entendre marcher dans les allées.

–Ah! vous voyez, interrompit vivement Pascalin.

–Mais, continua Largeval, il se produit souvent des bruits si singuliers autour du pavillon, que je ne m’en suis pas inquiété.

–Vous paraissez d’ailleurs être consciencieusement fermé chez vous, dit Riaux.

–Ce n’est pas une raison. On dit que les voleurs ont tant de tours dans leur sac et qu’ils savent si bien ouvrir une poite sans déranger ni verrous ni serrure que je ne répondrais point qu’ils ne sont pas ici.

–Auraient-ils pu y pénétrer par le sous-sol? demanda le brigadier.

–Oh! non, répondit Largeval avec empressement.

–Et par les persiennes du rez-de-chaussée?

–Toutes les persiennes sont doublées en tôle.

–Alors, ils ne se sont certainement pas introduits chez vous. Nous allons nous retirer.

–Non pas, s’il vous plaît, fit Largeval. Je ne me coucherai jamais sans être absolument certain qu’il n’y a pas de malfaiteurs dans ma maison.

–Mais puisqu’ils n’ont pu entrer.

–N’importe. Je vous supplie de faire une perquisition et de visiter jusqu’au moindre recoin.

Sur de pareilles instances, les sergents de ville crurent devoir se rendre au désir du locataire, et tout le monde entra.

–Voyons d’abord les caves, dit le brigadier.

On descendit. Largeval offrit quelques fines bouteilles aux représentants de l’autorité. On trinqua à la santé de l’ordre de choses et de son auguste famille, selon l’usage, puis on remonta au rez-de-chaussée.

–Commençons par nous assurer, dit Montussan, qu’aucune persienne n’a été sciée, qu’aucune fenêtre n’a été fracturée.

Tout était en parfait état de conservation.

La visite au premier étage et au grenier qui le surmontait n’offrit rien de bien intéressant. On fouilla tous les coins et recoins, jusqu’aux plus secrets.

Rien, on ne trouva rien.

La petite troupe fut même obligée de se retirer, parfaitement convaincue que les malfaiteurs en question n’avaient pu pénétrer dans la maison.

–C’est égal, disait Montussan visiblement désappointé, c’est bien extraordinaire.

–Il ne nous reste plus qu’à explorer le jardin, dit le brigadier.

De nouvelles perquisitions, opérées dans tous les sens et recommencées deux ou trois fois, n’amenèrent pas de résultats plus heureux.

On souhaita la bonne nuit à Pascalin et l’on se retira.

–Ils se sont envolés! se disait Montussan, qui était devenu songeur.

Quant à Riaux, c’était avec une certaine satisfaction qu’il voyait arriver le moment où il pourrait enfin rentrer chez lui. Mais le peintre et le bohème furent ramenés à la triste réalité, lorsqu’ils entendirent le brigadier reprendre la parole en ces termes:

–Tout ça, c’est très-bien; mais à présent il faudrait savoir si ces deux gaillards-là ne se sont pas moqués de nous.

–Quels gaillards? demanda Pascalin surpris de ces paroles.

–Mais ces deux que voilà. Nous les avons pincés au moment où ils escaladaient le mur.

En entendant ces paroles, le portier, qui se trouvait à côté de Riaux, fit un bond énorme.

–Mais c’est donc des repris de justice? murmura-t-il d’une voix altérée.

–Non, pas repris, portier, pris seulement, et pas pour longtemps.

–C’est ce que nous allons voir, opina le brigadier d’un ton sentencieux.

–Ce sera tout vu dans une heure, je pense, riposta Montussan, qui calculait que le jour ne devait pas être loin.

–En route, mes petits, reprit l’agent. En passant, nous relèverons de leur faction les camarades que nous avons laissés dans la rue du Jardinet.

Le jour naissait lorsqu’ils arrivèrent au poste. Mais il fallut longtemps attendre un commissaire de police qui, après les avoir interrogés, les fit mettre en liberté purement et simplement à neuf heures et demie.

IV

Table des matières

Dès qu’ils furent sortis de cette galère, ils se dirigèrent vers le boulevard Saint-Michel, pour y chercher une voiture qui pût les ramener chez eux.

Montussan restait sceptique.

–Plus j’y pense, disait-il, plus je suis surpris que nous n’ayons pas mis la main sur ces drôles.

–Tu es obstiné, mon cher, répliqua Riaux. Ces drôles, comme tu les appelles, m’ont fait passer une nuit blanche et trois heures fort désagréables. Qu’on les pende ou qu’on ne les pende pas, peu m’importe maintenant.

–Tu es réfractaire aux émotions.

–Non. Mais je suis éreinté.

–Bah! je serais capable de surveiller la maison toute la journée pour ne pas rentrer bredouille, et puis j’ai comme un pressentiment que ce M. Largeval en sait plus long qu’il n’a voulu le laisser voir.

–Lui! mais malheureux, il mourait de peur.

–Trop! c’est ce qui éveille mes soupçons.

Au moment où Montussan prononçait ces derniers mots, son attention fut attirée par une jeune fille d’une rare beauté.

Rouge comme une pivoine, elle s’inclinait pour saluer un jeune homme qui passait sur le trottoir opposé et avait ôté son chapeau avec respect.

–La dernière grisette, dit Lucien en montrant la jeune personne à son ami.

–Est-elle assez jolie! la malheureuse, murmura Riaux avec admiration.

–Oh! vois donc de quel air suppliantt son amoureux vient à elle en lui tendant la main.

–C’est vrai. Le délicieux tableau que ça ferait.

–Ah! elle n’a pu résister au regard du fortuné mortel. Elle lui donne la main à son tour.

–Oamour l’autre est si heureux qu’il se sauve avec sa joie comme un voleur. Ah! le malheureux!

En ce moment, un cri strident retentit. Le jeune homme, en traversant le boulevard, venait de se heurter aux chevaux d’un omnibus et roulait sur le sol.

Cela s’était passé avec une effrayante rapidité. Le jeune homme qui, sans doute, venait d’obtenir une parole d’espoir et, par un court serrement de main, quelque chose comme un engagement d’amour, s’était élancé sur la chaussée, ivre de joie, la tête au vent, sans voir le lourd véhicule qui descendait au trot de ses deux bêtes.

Violemment heurté par le poitrail du cheval de gauche, il fut lancé en avant la tête la première. C’est alors que «la dernière grisette,» comme venait de l’appeler Montussan, poussa le cri terrible qui fit retourner Lucien et Riaux.

Et ils furent épouvantés par le spectacle de ce qui se passait.

La jeune fille, qui était d’une assez haute taille, mais frêle et toute mince, avait couru sans réflexion à la tête des chevaux, comme si elle eût eu l’espoir de les immobiliser sur place avec ses poignets mignons.

Le cocher, tirant sur ses brides.à les casser, envoya un formidable juron à la malheureuse qui n’écoutait rien, ne voyait rien, que le jeune homme prêt à être broyé, et à qui elle donnait ainsi la preuve d’un amour qu’elle avait sans doute caché jusque-là.

Montussan perçut tout cela comme dans un rêve. Et, sans savoir comment cela s’était fait, il se trouva sous les naseaux des chevaux, presque en même temps que la jeune fille.

D’une main beaucoup plus ferme qu’on ne s’y serait attendu de la part d’un homme alcoolisé, il parvint à maintenir les deux animaux, et, faisant tourner l’omnibus, empêcha que les roues ne passassent sur le corps du pauvre garçon qui gisait sur le pavé et avait bien failli mourir dans tout l’éclat de son triomphe amoureux.

Malheureusement, il n’était pas arrivé assez à temps pour garantir la jeune fille du danger auquel elle s’était si généreusement exposée.

Le timon l’avait rudement frappée à l’épaule et la pauvre enfant venait de tomber à son tour.

Les passants s’empressèrent de voler à son aide, et on la porta pâmée chez un pharmacien qui lui fit bientôt reprendre ses sens.

Son premier mot en ouvrant les yeux fut celui-ci:

–Gaston?

–Gaston est sauvé aussi, mademoiselle, répondit en toute hâte Montussan, qui regardait avec de grands yeux charmés cette merveilleuse et adorable fille.

–Où est-il? demanda-t-elle.

–Là, dans le laboratoire de la pharmacie.

–Pourquoi n’est-il pas ici? Ses blessures sont donc bien graves?

–Non, Il est encore évanoui. Mais on a la certitude qu’il n’a pas été sérieusement blessé.

–il n’en est peut-être pas de même pour vous, mademoiselle, dit Riaux en s’approchant, ne souffrez-vous pas?

–J’ai un peu mal à lépaule, dit-elle.

Un médecin mandé en toute liàte arriva dans la pharmacie et constata qu’elle avait l’épaule démise.

En ce moment Gaston qui, réellement, avait eu la chance de n’être pas blessé, entra et vit celle qu’il aimait.

–Geneviève! s’écria-t-il.

Et il courut à elle.

–Que s’est-il passé? reprit-il avec une inquiétude poignante. Comment vous trouvez-vous ici? Ahh! je devine, l’émotion, la frayeur vous ont fait perdre connaissance.

–Oui, répondit la divine enfant, avec un sourire ineffable.

–Ah! monsieur, murmura Montussan à l’oreille du jeune homme stupéfait, vous n’aurez guère assez de toute votre vie pour payer la preuve d’amour que vient de vous donner Mlle Geneviève.

–Qu’a-t-ellè donc fait?

En deux mots, Lucien mit Gaston au courant de ce qu’il avait vu et termina son récit en disant:

–Aimez-la bien, croyez-moi, aimez-la à en mourir, vous ne l’adorerez jamais autant qu’elle vous chérit, c’est moi qui vous dis cela, et je m’y connais.

–Qui êtes-vous? demanda Gaston étonné de ces paroles.

–Monsieur est un homme qui vient de vous sauver la vie ainsi qu’à mademoiselle, dit le pharmacien.

–Allons donc! dit Montussan, laissez-moi tranquille. Je n’ai rien fait du tout.

–Si! si! dit Geneviève. J’ai vu monsieur,-au moment où les chevaux allaient me passer dessus, détourner la voiture avec une force extraordinaire. Je vous remercie, monsieur.

Puis tendant la main à Montussan, elle reprit avec sa voix angélique:

–Je vous remercie.

Gaston regardait le bohème qui tenait la menotte de Geneviève dans ses doigts, Il jetait sur lui des regards d’envie.

Montussan se pencha vers la jeune fille et lui dit tout bas en riant:

–Il est jaloux, donnez-lui l’autre main et pardonnez-lui.

Geneviève voulut obéir, mais son bras resta inerte.

–Je ne puis pas, dit-elle.

–Eh bien! donnez-lui celle-ci, fit Montussan en adressant un signe au jeune homme… Mais vous souffrez beaucoup?

–Non. J’ai l’épaule engourdie.

–Où demeurez-vous, mademoiselle? demanda le médecin.

–Ici, à deux pas, rue Racine, 5.

–Etes-vous en état de marcher?

–Je le pense, dit Geneviève en se levant; oh! oui.

–Eh bien! il faut vous rendre chez vous le plus tôt possible et faire remettre l’épaule en place.

–Est-ce que je serai longtemps souffrante?

–Un peu. Mais à part la première opération, ce ne sera pas douloureux.

–Voulez-vous que j’aille chercher une voiture? demanda Riaux.

–Oh! non, monsieur, répondit Geneviève.

–Il ne faut pas faire d’efforts inutiles, mademoiselle, dit le médecin, les bravades n’ont jamais rien produit de bon.

–Telle n’est pas mon intention, mais je puis me rendre à pied chez moi sans me fatiguer beaucoup.

–Alors, prenez le bras d’un de ces messieurs.

–Je veux bien.

Gaston, naturellement, s’offrit pour cette douce besogne. Mais soit que Geneviève jugeât qu’elle lui avait témoigné assez d’amour en une journée, soit toute autre cause, elle refusa son aide.

–Monsieur, dit-elle en s’adressant à Lucien, sera assez bon pour me ramener chez ma mère. Je lui devrai encore cela.

–Vous ne me devez rien du tout, ma chère demoiselle, répliqua Montussan. Ce que j’ai fait ce matin, je n’y ai aucun mérite. Ah! si je vous avais connue!… je ne dis pas que je n’y aurais pas mis plus d’ardeur et plus de bonheur.

Geneviève rougit. Puis elle se leva lentement et dit:

–Oh! Je suis brisée. Quelle terrible courbature!

–Prenons une voiture, mademoiselle.

–Non, j’aime mieux marcher.

Montussan offrit son bras à la jeune fille qui, au moment de sortir, se tourna vers Gaston.

–Adieu, mon ami, lui dit-elle sur un ton qui illumina soudain le front du jeune homme.

Et comme il lui répondait: au revoir, elle ajouta malicieusement:

–Et prenez garde aux voitures.

Soutenue par Lucien, à qui elle donnait le bras, et escortée de Riaux, qui marchait aussi à son côté pour protéger son épaule démise contre les involontaires brutalités des passants, elle partit. Gaston voulait la suivre.

–Je vous en supplie, ne venez pas, Gaston, lui dit-elle avec autorité. Si vous voulez que nous soyons mariés, il faut me laisser faire. Vous le savez bien.

–C’est que je vais rester si longtemps sans vous voir.

–Qu’importe! Mais au nom du ciel allez-vous-en. Si mon père, par hasard, quittait son bureau avant l’heure et qu’il vous rencontrât, tout serait perdu.

Elle disait tout cela de sa voix harmonieuse et avec la plus adorable naïveté. Ne faisant pas le mal, ne le soupçonnant même pas, elle ne voyait aucune raison de cacher ce qu’elle pensait.

Gaston s’éloigna.

–Et maintenant, monsieur, dit-elle à Montussan, voulez-vous m’apprendre votre nom?

–Pourquoi faire? riposta Lucien.

–Pour le savoir, pour le dire à ma mère, à mon père. Ah! ils vont joliment vous aimer. Voyons, monsieur, si vous ne voulez pas me répondre, je le demanderai à votre ami.

–Il s’appelle Lucien Montussan, mademoiselle, dit Riaux, et c’est le plus brave, le plus aimable garçon.

–Oh! mon cher Riaux, point de panégyrique, interrompit le bohème.

Pendant que cette conversation s’engageait, le petit groupe s’était mis lentement en marche.

–Et quelle est votre profession, monsieur, car je suppose que vous faites autre chose que de sauver les jeunes gens et les jeunes filles?

–C’est précisément ce qui vous trompe, mademoiselle, c’est ma seule et unique industrie.

Geneviève sourit et regarda. Riaux, qui cette fois ne sut que dire, et garda le silence.

–Je commence à souffrir un peu, dit avec résignation la jeune fille; mais j’ai quelque chose à vous demander et je ne voudrais pas que nous arrivassions trop tôt.

–Parlez, mademoiselle, dit Lucien, qui se sentait plein de respect pour cette enfant-aux manières simples, affectueuses et nobles.

–Quand maman vous interrogera sur l’accident.

–Il ne faudra pas lui parler de M. Gaston, n’est-çe pas?

Précisément. Je lui raconterai plus tard la vérité. Mais, pour le moment, cela ferait mauvais effet que je me sois arrêtée dans la rue avec mon fiancé, car, ajouta-t-elle avec beaucoup de résolution, je n’épouserai jamais que lui.

–Nous serons prudents, mademoiselle. Et si M. votre père nous demande des détails.

–Oh! papa ne sera pas là. Il est parti depuis sept heures et demie pour son bureau, et ne rentrera pour déjeuner qu’à onze heures.

–Nous voici, je crois, à votre porte.

–Oui, monsieur, nous demeurons au quatrième. Je vais peut-être souffrir beaucoup pour monter l’escalier.

–Appuyez-vous bien sur mon bras, dit Lucien.

–Vous êtes bon, murmura Geneviève, et votre ami a raison.

Montussan, en entendant ces douces paroles, songea tout à coup à son passé, à la vie bourbeuse qu’il avait menée.

–Mon ami, dit-il, a menti en parlant ainsi, et vous vous trompez. Je ne suis pas bon. Je ne suis pas utile. Mon existence est vide, mais pourquoi vous dire cela?

–Oh! vous avez l’air découragé, parce que tout ne va peut-être pas en ce moment à votre fantaisie. Mais cela s’arrangera, croyez-moi, je porte bonheur.

–Mademoiselle, dit tout à coup Lucien, je vous engage sérieusement à être moins aimable, ou je renonce à aller plus loin.

Geneviève, étonnée, regarda Lucien de ses grands yeux limpides. Mais on était arrivé au quatrième.

Lucien sonna.

Une femme jeune encore vint ouvrir la porte: c’était la mère de Geneviève.

Quand elle vit sa fille toute pâle et soutenue par deux inconnuss:

–Qu’est-il arrivé? s’écria-t-elle avec angoisse. Tu es blessée.

–Oh! ce n’est rien, mère!

–Oui, madame, un maladroit cocher d’omnibus qui a failli…

–Ecraser ma fille!…

–Le timon a renversé mademoiselle, mais ce n’est heureusement qu’une épaule démise.

–L’épaule démise! répéta la pauvre mère affolée.

–Rassurez-vous, madame, cette blessure ne présente aucun danger. Il faudra seulement faire un peu souffrir mademoiselle pour réduire la luxation.

Ils étaient entrés, et l’on avait fait asseoir Geneviève.

–Ce que monsieur ne te dit pas, mère, c’est qu’il m’a sauvé la vie en se jetant à la tête des chevaux et en faisant tourner la voiture avec une rare présence d’esprit, fit la jolie enfant.

–Mademoiselle exagère, interrompit Montussan.

–Ne rabaissez pas la valeur de votre action, monsieur, dit la mère de Geneviève...

En ce moment, on sonna.

–Qui peut venir à cette heure, dit Geneviève.

La mère était allée ouvrir. On l’entendait qui disait:

–Georges! comme tu arrives de bonne heure!

–Ah h! mon Dieu! c’est mon père, dit la blessée.

–Tu as sans doute appris l’accident? continua la mère.

–L’accident? répéta une voix d’homme.

–Oh! que tu es pâle! Geneviève n’a pas l’air si malade que toi.

L’homme allait répondre quand, par la porte entr’ouverte, il aperçut les deux étrangers; il entra.

A son aspect, Montussan et Riaux se levèrent brusquement et ne purent s’empêcher de dire à haute voix et sur le ton de la surprise:

–M. Large val!!

V

Table des matières

En entendant prononcer ce nom, le père de Geneviève manifesta, lui aussi, un certain étonnement.

Il s’avança vers les deux amis, et leur dit du ton le plus calme et le moins embarrassé:

–Vous me connaissez, messieurs?

A cette question, ainsi faite, Montussan pensa que Largeval,–car ce ne pouvait être que lui,–avait deux domiciles, et qu’il ne manquait pas de bonnes raisons pour laisser croire chez lui qu’il n’en n’avait qu’un seul; aussi, avec cette rapidité d’intuition qui est propre aux gens bien élevés, le bohème se hâta de dire:

–Un hasard qu’il est inutile de vous expliquer m’a fait connaître votre nom. Mais pour le moment, il s’agit de choses plus graves. Mademoiselle votre fille a été blessée.

–Geneviève! s’écria Largeval avec un accent de douleur indicible. Que t’est-il arrivé, ma pauvre enfant?

–Oh! ne te désole pas, père, avec quinze jours de repos, ce sera fini.

Le bonhomme paraissait atterré.

–Il ne manquait plus que cela! murmura-t-il.

–C’est un de ces messieurs, dit la mère, qui a empêché que notre enfant ne fût écrasée.

–Vous, monsieur? dit-il à Riaux.

–Non, c’est mon ami Montussan, répondit le peintre en désignant Lucien.

–Oh! monsieur, que je ne puis-je reconnaître autrement que par mes protestations de gratitude ce que je vous dois.

–Que voulez-vous dire? demanda le bohème avec une certaine hauteur.

–Oh! rien qui puisse vous froisser. Ma pauvre Geneviève sous un omnibus! Et la voilà malade! Il faudra des soins, un médecin.

Riaux et Lucien, qui avaient entendu dire par le portier Pascalin que Largevnl possédait des rentes, ne comprenaient rien aux paroles que prononçait cet homme.

–Mais qu’as-tu donc? demanda sa femme. Pourquoi étais-tu si pâle quand tu es arrivé, puisque tu ne savais rien de l’événement.

–C’est-à-dire, répondit le bonhomme, que sans être fixé, j’avais entendu parler autour de moi d’un malheur, et mon anxiété était devenue si grande qu’il n’est pas étonnant que je fusse très-pâle.

Largeval donnait cette explication d’un ton tellement singulier, que sa femme avait l’air de ne pas croire un mot de ce qu’il disait.

–Permettez-nous de prendre congé de vous, dit Riaux qui sentait qu’un secret douloureux pesait encore sur cette pauvre famille et qui ne voulait pas gêner ces bonnes gens.

Mais on eût dit que le père n’était point fâché que les deux amis restassent là, parce que leur présence éloignait le moment où il serait obligé de parler.

–Je vous en prie, messieurs, attendez un moment encore. Je ne vous ai pas assez remerciés. Et puis je veux savoir comment cette affreuse catastrophe s’est produite. Vous seuls pourrez me la raconter.

Ce mot de catastrophe était bien exagéré dans la circonstance. Il intrigua davantage Lucien et le peintre.

–Laurence, reprit Largeval en s’adressant à sa femme, le plus pressé, je crois, serait de déshabiller cette enfant, tant que le mal n’a pas donné à son bras la raideur qui rendrait plus tard cette opération difficile. Puis il faudrait aller chercher un médecin.

–Monsieur, interrompit Riaux, j’ai justement dans le quartier un de mes .amis qui est fort habile chirurgien. Voulez-vous me permettre de vous le présenter?

–Mais, monsieur… balbutia Largeval avec un regard qui exprimait la plus douce gratitude.

–Je cours chez lui et je vous le ramène. Il ne faudra pas plus de dix minutes.

–J’accepte pour mon enfant, répondit Largeval en baissant la tête comme un homme accablé par la honte.

–Il n’y a pas un sou dans cette maison! pensa Montussan.

Riaux était sorti. De son côté, madame Largeval avait emmené sa fille dans une autre pièce. Mais Geneviève avant de disparaître, avait dit à Lucien en lui faisant signe d’être discret:

–Je pense, monsieur, que vous viendrez voir la malade.

–Avec un rare plaisir, mademoiselle, si monsieur votre père y consent, avait répondu Montussan, qui se trouva bientôt seul avec Largeval.

Le bohème pensa qu’alors il n’y avait aucun inconvénient à parler à cœur ouvert et sans réticence.

–Maintenant que nous sommes en tête-à-tête, dit-il, vous me permettrez bien de vous demander, monsieur, si votre émotion de tout à l’heure a quelque rapport avec les événements de cette nuit, et si les bandits que nous cherchions ont commis quelque méfait dont vous ayez été la victime?

En entendant cela, Georges Largeval ouvrit de grands yeux stupéfaits, et examinant son interlocuteur de la tête aux pieds, eut l’air de se demander s’il n’avait pas affaire à quelque fou.

–Les événements de cette nuit! répéta-t-il, que voulez-vous dire?

–Voyous, monsieur; ne me reconnaissez-vous pas?

–Mais pas le moins du monde. Expliquez-vous.

–C’est mon ami et moi qui étions, la nuit dernière, avec les sergents de ville.

–Quels sergents de ville? demanda le malheureux de plus en plus ahuri.

–Voyons, monsieur, je comprends que devant votre femme et votre ravissante fille, vous ne consentiez pas à dire que vous avez un autre appartement. Mais sapristi! entre nous, quand je vous ai montré à quel point je sais garder un secret, votre obstination à ne pas me reconnaître est au moins étrange.

–Ma foi, monsieur, vous me parlez chinois. Je ne comprends pas un traître mot de ce que vous dites depuis un quart d’heure.

–Vous avouez que vous êtes M. Largeval?

–Certainement.

–Et vous ne voulez pas me reconnaître!

–Ah ça! dit assez haut le père de Geneviève, est-ce que j’ai l’air d’un homme en état de faire des cachotteries ou des mystères?

–Non, mais de mon côté, comme je n’ai pas dormi depuis trente heures, dit Montussan, je suis bien sûr que je n’ai pas rêvé.

–Mais enfin, où croyez-vous m’avoir vu?

–Rue Serpente, dans un petit pavillon, situé au milieu d’un jardin.

–Ah! fit Largeval du ton d’un homme qui finit par tout s’expliquer. J’aurais dû me douter du quiproquo.

–Un quiproquo!

–Oui, monsieur, ce n’est pas moi que vous avez vu cette nuit, mais bien Remi Largeval, mon frère jumeau, un rentier celui-là.

–Votre frère, dit Montussan frappé de surprise à son tour.

–Oui, monsieur, et si je n’avais été très-préoccupé par ce qui se passe chez moi, j’aurais, dès les premiers mots que vous m’avez dits, deviné de quoi il s’agissait.

–Votre frère? reprit Lucien, votre frère vous ressemble d’une façon aussi scandaleuse que ça?

–Oui, monsieur.

–J’en reste écrasé. Je suis presque peintre, monsieur, et doué spécialement pour garder gravée dans ma mémoire la physionomie des gens que j’ai vus.

–Eh bien?

–Eh! bien, je gage que votre frère n’a pas trois lignes du visage qui ne ressemblent à celles du vôtre.

–Et vous gagneriez. Jamais on n’a vu deux figures aussi semblables. Pour vous en donner une idée, il est arrivé à mon frère, en m’apercevant dans une glace, de croire que c’était lui-même qu’il voyait et de n’être détrompé que lorsqu’il faisait un geste que le miroir ne reproduisait pas;

–Pourtant, si l’on vous voit à côté l’un de l’autre, on doit trouver facilement un point de dissemblance.

–Non, monsieur.

–Commentnt! pas même dans les yeux?

–Ni dans les yeux, ni dans aucune partie du corps.

–C’est bien extraordinaire.

–Quand nous étions enfants, on nous habillait différemment pour nous reconnaître.

–Et depuis, en vieillissant? L’un était riche, l’autre moins heureux, à ce que je crois.

Largeval fit un geste d’acquiescement.

–Il ne s’est pas produit chez vous ou chez votre frère un accident qui ait déterminé?.

–Rien... interrompit Largeval. Le jour où j’ai eu un cheveu blanc, il en a eu un, et à la même place. Le jour où la patte d’oie a creusé mes tempes, elle s’est installée chez lui également.

–Alors vous êtes des phénomènes?

Le mot ne plut pas beaucoup à Georges Largeval qui, néanmoins, n’eut pas le temps de s’en fâcher, Riaux arrivant en ce moment même avec le docteur Georges Dubourg.

Largeval conduisit le médecin auprès de sa fille, et Montussan dit au peintre:

–Je te le donne en mille.

–Quo?

–Largeval, le Largeval, que tu viens de voir, le Largeval, père de Geneviève.

–Eh bien!

–Ce n’est pas notre Largeval, le Largeval de cette nuit.

–Allons donc! plaisantes-tu?

–Non, c’est son frère, un frère jumeau.

–Il s’est moqué de toi. Il aura inventé cela pour expliquer ses cohabitations nocturnes.

–Non. Je crois qu’il ne ment pas. Et du reste, il nous sera bien facile de nous en assurer.

–Comment.

–En allant tout droit rue Serpente voir l’autre.

Comme Montussan prononçait ces dernières paroles, un petit cri se fit entendre dans la chambre voisine. L’opération était terminée, l’épaule remise en place et pendant que le docteur posait les bandages, Largeval reparut.

–J’ai beau faire, dit alors Lucien, comme s’il eût tenu à prouver devant Riaux que ce n’était pas le même homme que celui de la nuit, j’ai beau fairè, j’ai de la peine à croire que vous n’êtes pas la personne que nous avons vue, il y a quelques heures.

–C’est pourtant l’exacte vérité.

–Eh bien! moi, à votre place, dit Montussan, je me serais fait au milieu de la figure quelque jolie cicatrice qui m’aurait distingué de mon frère.

–Et pourquoi?

–Mais parce que cette étonnante ressemblance peut être dangereuse quelquefois.

–Dangereuse ou utile, fit observer Riaux.

–C’est vrai, après tout, dit Lucien. Monsieur, veuillez souhaiter un prompt rétablissement à Mlle Geneviève et faire accepter mes hommages à Mme Largeval.

–Vous vous retirez?

–Oui, monsieur.

–Sans attendre le docteur?

–Sans l’attendre, mais à ce propos, dit Riaux, ne vous inquiétez pas de payer aujourd’hui sa visite. Il vous enverra sa note à la fin de l’année, comme il le fait pour tous ses clients.

–Je ne voudrais pourtant point vous laisser partir, reprit Largeval, sans vous dire toute la reconnaissance dont je suis pénétré. Vous m’avez rendu ma fille, et le malheur m’a si rudement frappé ce matin même, que si je l’avais trouvée morte, je n’aurais certainement pas résisté à un pareil coup.

–Un malheur! Pouvons-nous vous êtres utiles?

–Hélas! non. Je ne vous en remercie pas moins de votre bonne intention.

–Au revoir donc, monsieur.

–Oui, au revoir; car j’espère bien que vous m’honorerez bientôt de votre visile. Du reste, vous l’avez promis à Geneviève.

–Je ne l’ai point oublié.

–Et pardonnez-moi de vous avoir reçus d’une façon aussi décousue.

On se donna force poignées de main et Mme Largeval accourut pour prendre congé des deux artistes.

Quand ils furent partis, la mère de Geneviève se laissa tomber sur un fauteuil, en disant:

–Quel malheur! et comme nous avons mauvaise chance!

–Mauvaise chance, répéta Largcval avec une profonde amertume. Ma pauvre Laurence, nous sommes encore plus malheureux, plus dignes de pitié que tu ne penses.

–Que veux-tu dire?

–On croirait qu’une malédiction pèse sur nous et nous écrase.

–Mais qu’y a-t-il donc?

–Mon patron, M. Roulleau.

–Il t’a renvoyé? demanda Laurence anxieuse.

–Si ce n’était que cela, il m’aurait payé au moins.

–Mais qu’est-ce done?

–Il est en faillite. Les magasins et les bureaux sont fermés. Me voilà sans emploi, et je perds mes appointements de ce mois-ci.

–Oh! fit Mme Largeval atterrée.

–Quand j’ai vu Geneviève blessée, je n’ai pas voulu te dire ça devant elle. Mais crois-tu qu’il n’y aurait pas de quoi se briser la tête, murmura le pauvre homme en s’arrachant les cheveux.

–Et nous n’avons pas vingt francs à la maison.

Il y eut un instant de silence désespérant.

–Et dire que je ne puis m’en prendre à personne qu’à la destinée. M. Roulleau, j’en suis sûr, est un brave homme qui restera aussi pauvre que nous.

–Tu crois cela, toi?

–Certainement, je le-crois, mais ce qui est enrageant, c’est de songer que je n’ai jamais pu entreprendre quoi que ce soit, sans que tout s’effondrât sous mes pieds, un peu plus tôt ou un peu plus tard.

–Comment allons-nous payer ce médecin? fit Laurence qui songeait au plus pressé.

–De ce côté, je suis tranquille. Il nous enverra sa note. C’est autant de gagné.

–Il faudra aller voir ton frère. En d’autres temps, je ne te l’aurais pas conseillé.

–Ah! mon frère!… fit Largeval avec un geste témoignant du peu de confiance que lui inspirait cette ressource. Enfin, je le verrai ce soir.

En ce moment, le médecin sortant de la chambre de Geneviève, parut devant les époux consternés, qui se levèrent pour faire bonne contenance et le reconduisirent.

VI

Table des matières

Le soir de ce jour, Georges Large val arrivait à neuf heures et demie chez son frère qui, ayant renvoyé sa servante depuis la veille, le laissa sonner à sa porte pendant quelques minutes.

La ressemblance des deux frères était d’autant plus incompréhensible que, comme l’avait deviné Montussan, ils avaient suivi dans la vie deux routes bien différentes après être partis du même point.

A vingt ans, un héritage relativement considérable leur était échu.

Trois cent mille francs à partager entre eux leur faisait la vie engageante. C’était le pied à l’étrier. Il y avait là de quoi ébaucher des ambitions ou s’assurer un modeste bonheur.

L’un, Remi, se lança, tête baissée, dans les plaisirs. Les femmes et le jeu lui mangèrent son patrimoine en trois ans.

L’autre, Georges, marcha sur les traces de son frère pendant un an, mais il voulut assurer l’avenir et plaça ce qui lui restait dans une maison de banque dont la réputation était parfaite.

Ici commença la série des infortunes du pauvre homme. Le jour même où son frère était complétement ruiné par un coup debaccarat, Georges fut informé que le banquier en qui il avait eu confiance venait de se faire sauter la cervelle après avoir perdu à la Bourse sa fortune et celle de ses clients.

On avait trouvé vingt-quatre sous dans sa caisse.

Les deux frères en étaient donc arrivés au même point, le premier par la dissipation, le second par la sagesse.

Il fallait vivre.

Georges chercha un emploi. Il en trouva un très-modeste, mais dont à la rigueur un garçon pouvait se contenter.

C’est pourquoi il fit, quelque temps après, l’inévitable sottise de se marier. On ne saura jamais combien la misère pousse au mariage.

Il épousa Mlle Laurence Dormeau, qui possédait un petit capital, une vingtaine de mille francs, et eut pour la première fois une bonne fortune. A l’occasion de son mariage, le chef de la maison où il était employé augmenta ses appointements d’une façon sensible.

Tout alla bien. Il fut heureux. Une fille naquit et devint la joie de cette pauvre maison.

Quant à Remi, le travail n’était pas son fait.

Il se laissa couler dans les profondeurs de la mer parisienne, disparaissant pendant des mois au fond des boues du monde interlope, émergeant de temps à autre à la surface, au grand étonnement des gens qui se demandaient:

–De quoi vit-il?

Question difficile à résoudre. Le jeu dans les tripots les plus infâmes; quelques métiers inavouables; l’industrie perfectionnée jusqu’à la chevalerie, telles étaient ses ressources.

Il fallait forcément finir par devenir un escroc avoué, ou quitter Paris pour aller exploiter quelque autre région moins usée.

Ilpartit. Certains méfaits ne furent point étrangers à cette décision. Mais s’il s’exposa aux inconvénients de la police correctionnelle, il eut l’adresse de ne pas se laisser prendre; il comprit qu’il fallait se faire oublier.

Pour se former et s’instruire, il s’en alla n’importe où. Plus tard, il raconta qu’il avait fait le tour du monde. C’était possible.–

Ce qui ne peut faire aucun doute, c’est qu’il revint. Il revint même-avec un semblant de fortune: quinze mille francs de rente viagère.

Au grand étonnement de ceux qui connaissaient Georges et Remi, ce dernier, malgré ses pérégrinations, n’avait pas perdu un seul point de sa ressemblance avec le premier.

Il semblait qu’ils n’eussent qu’un corps double. La maturité les avait atteints également, et le plus habile des physionomistes n’eût rien trouvé chez l’un qui ne fût aussi chez l’autre.

Les outrages des ans se manifestaient le même jour, à la même heure, on aurait pu dire à la même minute, chez les deux frères. Si bien que Remi, en constatant, le matin, l’apparition de quelque ride et le dépouillement de ses tempes, avait l’habitude de dire:

–Mon Dieu! mon Dieu! comme ce pauvre Georges vieillit.

Mais ce qui intrigua pas mal de gens, ce fut cette fameuse rente viagère que rapportait Remi des pays inconnus.

A beau mentir qui vient de loin, et il est si facile de dire aux curieux: Allez-y voir.

Cependant, Largeval le riche, comme on allait l’appeler, ne songea pas à se soustraire à des explications. Au contraire il alla au-devant:

–Oh! je n’ai pas grand mérite, disait-il, à être à mon aise.

–Vraiment?

–Eh! non. Pendant le cours de mes voyages, j’ai fait de tout. Ce n’est même-pas le bien qui domine, si j’ai bonne mémoire, et en cela j’ai eu tort.

–Que voulez-vous dire?

–Que si j’avais été porté à bien faire, le destin m’eût sans doute comblé de ses plus insignes faveurs, car pour une fois que j’ai rendu service à quelqu’un, cela m’a réussi au delà de mes espérances.

Oui. C’était au Pérou. Je venais d’arriver dans la ville d’Arica. Je me demandais anxieusement si je ne finirais point par y mourir de misère et d’inanition, lorsque le pays fut tellement secoué par un tremblement de terre, qu’il ne resta pas quatre maisons debout.

’ étais sans un sou. Cette catastrophe ne me semblait pas faite pour arranger mes affaires, comme vous pensez.

J’errais à travers les ruines, ne cherchant pas à me rendre utile, parce que je n’ai jamais, malheureusement, de ces idées là.

Je comptais plutôt sur quelque hasard providentiel qui me ferait trouver une ou plusieurs piastres peut-être même des onces d’or dans les débris des maisons écroulées.

Mais voici qu’en passant sur un tas de poutres enchevêtrées qui obstruaient totalement une rue, j’entendis des gémissements partant du fin fond des décombres.

Je prêtai l’oreille et j’entendis une voix qui appelait au secours.

Je ne sais ce qui me poussa en cette circonstance, mais je me mis à déblayer avec plus ou moins d’adresse les obstacles qui me séparaient de la personne ensevelie.

Une heure après, je parvenais à dégager un malheureux qui commençait à étouffer, à moitié écrasé qu’il était par un énorme morceau de bois qui lui comprimait la poitrine.

Or, ce malheureux n’était pas malheureux du tout.

J’avais, au contraire, sauvé un des plus indiscutables millionnaires du pays, M. Cacérès, très-brave homme, encore jeune, pas marié et n’ayant que des parents fort éloignés.

Je ne saurais vous dire à quel degré il poussa la reconnaissance.

Il voulait me prêter cinq cent mille francs pour faire .du commerce à Arica.

Je n’étais pas assez fanatique des commotions terrestres pour accepter. Bref, il m’offrit de constituer à mon profit une rente viagère de quinze mille francs, et cette fois je n’hésitai pas.

Je ne le laissai même pas refroidir. Le capital fut versé à Lima quelques jours après pour être déposé dans les caisses d’une compagnie d’assurances française. Et voilà.

Je suis rentier, je suis heureux. Je bénis tous les matins les tremblements de terre, le Pérou ainsi que M. Cacérès et il ne me reste plus qu’à me laisser vivre.

Ce récit, dans lequel il y avait trop de cynisme pour qu’il ne parût pas vrai, obtint le succès qu’en espérait Largeval. Beaucoup de gens se demandaient, après l’avoir entendu, s’ils ne feraient pas bien d’aller exercer la profession de sauveteurs au Pérou, et l’on oublia la mauvaise, l’exécrable réputation qu’avait eue autrefois Remi Largeval, pour ne plus voir en lui qu’un honnête bourgeois ayant mis de l’eau dans son vin et menant au grand jour la vie la plus régulière qu’on puisse imaginer.

Il y avait sept ans qu’il était revenu des lointains pays, lorsque les événements que j’ai entrepris de raconter se déroulèrent. Jamais pendant ce temps personne n’avait eu à se plaindre de lui, et aux yeux des gens qui se piquent de philosophie il passait pour un de ces hommes dont le bien-être fait d’honorables citoyens, mais qui se changent en méprisables et dangereux personnages quand l’adversité les visite.

Il avait eu la chance de tourner définitivement du bon côté. Devait-on lui en savoir gré? A vrai dire, on ne se préoccupait guère de cela, et il avait l’estime de son concierge, ce qui, dans la vie à Paris, est un point extrêmement important.

Donc, Georges vint le voir ce soir-là, et nous savons déjà quel était l’objet de sa visite.

–Je craignais de te trouver sorti, dit-il, dès qu’il fut assis aux côtés de son frère dans le salon ou celui-ci avait l’habitude de recevoir.

–Pourquoi craignais-tu cela? demanda Remi qui dressa l’oreille.

–Parce que j’ai à te parler longuement.

–Je suis tout ouïe; parle, mon cher Georges.

–D’abord il faut que je t’annonce deux malheurs.

–Deux malheurs qui te frappent?

–Oui. En premier lieu–je surs l’ordre chronologique, –j’ai perdu ma place.

–On t’a mis à la porte, n’est-ce pas? Soyez donc assidu, honnête! dit Remi avec un accent de misanthropie très-caractérisé.

–Non. M. Roulleau a déposé son bilan, et ce matin la maison était fermée.

–Ah! mon pauvre Georges, il faut convenir que tu n’as pas précisément été gâté par les caresses de dame Fortune.

–Je t’en prie, Remi, ne plaisante pas. Me voilà sans ressource aucune.

–Comment! tu n’as pas d’économies.

–Tu sais bien que quelque temps avant ton retour en France, mon beau-frère Dormeau, qui passait pour le plus honnête homme du monde, et à qui on ne connaissait aucun vice, mourut dans une maison de jeux.

–En effet, j’ai entendu parler de cela. Celte mort fut même entourée de circonstances assez mystérieuses.

–Oui. Mais j’ai dû te dire que cet événement me ruinait pour la seconde fois.

–Je me le rappelle en effet. Ta femme, je crois, avait placé sa dot.

–Chez son frère, en qui elle avait la plus grande confiance, et ce frère mourait absolument insolvable.

–Et depuis cette époque, n’as-tu pas pu mettre quelque argent de côté?

–Hélas! j’ai fait élever Geneviève, et Laurence a été malade pendant quatre ans. Enfin, pour comble de malheur, ce matin, un omnibus a renversé et a failli tuer ma pauvre enfant.

–Quoi! la petite Geneviève?

–Oui, sans un grand garçon qui a l’air un peu fou et que tu as dû voir, à ce qu’il m’a dit, la nuit dernière, en compagnie de gardiens de la paix.

A ces mots, il y eut comme un nuage sur le front de Remi.

–Oui, c’est vrai, la police est venue me réveiller en compagnie de deux individus, sous le prétexte que des malfaiteurs s’étaient introduits dans mon jardin.

–Eh bien! c’est l’un de ces individus qui a sauvé la vie de ma fille en faisant obliquer l’omnibus.

–Il devait bien cela à la nièce, dit Remi, après avoir si prodigieusement ennuyé l’oncle pendant la nuit.

–J’étais donc venu… reprit Georges sur le ton d’un homme qui manque absolument de confiance.

–Tu étais venu me demander de l’argent, n’est-ce pas?

–Oui, fit Georges résolument cette fois.

–T’en faut-il beaucoup?

–Dame! songe donc. Je voudrais de quoi vivre un mois pour avoir le temps de trouver un emploi.

–Et à combien estimes tu tes besoins d’un mois? demanda Remi d’une voix qui se faisait sèche.

–De plus, reprit Georges sans répondre, il sera nécessaire de payer le médecin qui a rétabli l’épaule de Geneviève, et d’acheter, qui sait? des remèdes coûteux.

–Bref? fit Largeval le riche, devenu presque cassant.

–Bref, j’aurais besoin de quatre cents francs au moins.

Georges avait prononcé ce chiffre de quatre cents francs en tremblant. Remi ne poussa aucun cri d’étonnement et resta silencieux.

–Je te les rendrai à raison de cinquante francs par mois dès que j’aurai trouvé un autre emploi.

–J’entends bien, dit Remi.

–Eh bien! qu’en dis tu? As-tu besoin de te consulter longuement pour me dire oui ou non?

–Cette somme de quatre cents francs, tu en as besoin tout de suite?

–Evidemment, sans cela…

–C’est que, reprit Largeval le riche, nous sommes au 25février.

–Eh bien?

–Eh bien, le premier mars je touche le semestre de ma rente, sept mille cinq cents francs, et pour le moment je n’ai pas cent francs chez moi. Jamais je n’ai été si bas.

–Qu’à cela ne tienne, dit Georges, je puis attendre quatre jours. C’est-à-dire que je trouverai du crédit pendant ce temps-là, si tu me promets de me prêter la somme le1er mars.–

–Je ne vois pas, répondit Remi, ce qui pourrait m’en empêcher. Viens donc le1er, à cinq heures du soir.

Georges eut un éclair de joie dans les yeux et respira.

Ces quatre cents francs, c’était de quoi vivre pendant quelque temps, c’était sa Geneviève ne manquant de rien pendant sa convalescence.

–Merci, Remi, merci, dit-il d’une voix émue, tu te conduis en véritable frère.

Georges s’était levé pour se retirer en expliquant à Remi qu’il ne pouvait rester plus longtemps à cause de l’état de sa fille

Remi se leva à son tour et prit un flambeau pour éclairer son frère.

Mais après avoir fait deux pas, il s’arrêta tout à coup, poussa un cri rauque, laissa-échapper la bougie qu’il tenait à la main et tomba raide, tout d’une pièce sur le tapis.

En voyant cette chute qui ressemblait à un écroulement . tant elle avait été soudaine, Georges ne comprit pas d’abord.

Il resta un moment abasourdi, les yeux hagards fixés sur son frère immobile, et se demandant vaguement ce que cela voulait dire.

Mais bientôt il comprit ou crut comprendre que Remi venait de s’évanouir. Il se pencha aussitôt vers lui pour lui porter secours.

–Ce n’est probablement qu’une syncope, pensa-t-il.

Et prenant dans ses bras le malheureux, il le porta sur un canapé, ’ où il lui plaça la tête assez haut, puis il défit sa cravate et ouvrit la fenêtre pour que l’air frais entrât dans le salon.

–C’est singulier comme il a la figure congestionnée, dit-il.

Pourtant il n’était pas encore inquiet. L’idée lui vint qu’avec un peu de vinaigre sur les tempes il le rappellerait à lui. Mais le vinaigre n’amena aucun résultat.

Georges trouva même’un flacon d’un élixir pharmaceutique et en fit boire une grande cuillerée à Remi, après lui avoir ouvert-la bouche avec peine. Il ne fut pas plus heureux.

Saisi de terreur, il prit le bras de son frère et se mit à crier:

–Remi! Remi!

L’autre restait immobile, les yeux grands ouverts et ternes comme ceux d’un trépassé.

–Que faire! continua Georges; aller chercher un médecin? mais pendant ce temps-là, peut-être que des soins empressés le rappelleraient à la vie

Avec une sorte d’acharnement il frotta de vinaigre pur le crâne de Remi, l’appelant à chaque minute.

Puis, au bout de quelques instants il murmura, en devenant terriblement pâle:

–Et s’il était mort!

Un frisson le secoua.

–Il faut courir, vite, vite, chercher un médecin, dit-il.

Georges s’élança vers la porte du salon, mais, au moment de la franchir, un bruit indistinct l’arrêta. Il crut.que son frère avait poussé un soupir.

–il va reprendre connaissance, pensa-t-il en revenant sur ses pas. J’ai eu bien peur.

Tout cela avait pris beaucoup de temps. Il était déjà près de minuit. Dans ce pavillon isolé, au milieu de ce jardin, la scène avait des aspects fantastiques dont Georges se rendait compte instinctivement.

Un moment, il regarda son frère, un singulier effet se produisait.

Les yeux devenaient vitreux, la lèvre se décolorait rapi-– dement, les ailes du nez se rapprochaient, en se pinçant, de la cloison, et les pouces se courbaient vers la paume des mains.

Georges prit son frère par le poignet pour l’appeler encore, mais cette fois, le doute n’était plus permis.

–Il se refroidit, dit-il avec terreur.

Par un mouvement irréfléchi, il colla son oreille sur la poitrine de Remi et écouta.

–Rien!

Une glace placée devant les lèvres du malheureux ne fut pas ternie par le moindre souffle.–

–Mort! il est mort! s’écria Largeval avec un accent de suprême désespoir. Pauvre frère! Pauvre ami!

Et s affaissant sur le canapé, aux pieds du cadavre, il se plongea dans une méditation profonde et douloureuse, le menton dans la poitrine et les mains sur ses yeux.

Mais tout à coup il se redressa brusquement et montra le poing au ciel.

–Malheureux cent fois! mille fois malheureux que je suis, s’écria-t-il. C’est moi, moi surtout, moi seul qui suis atteint par cette nouvelle catastrophe. Providence! Dieu! que vous ai-je fait? Voilà que dans ma misère il allait venir à mon secours, et il meurt, là, tout d’un coup, sans me rien laisser. Il n’a pas cent francs chez lui; tout à l’heure il me le disait.

Tout m’échappe ainsi. A qui m’adresser maintenant? La malechance s’acharne après moi, elle m’étreint, me terrasse et m’écrase. Il faut renoncer à lutter.

Me vaudrait il pas mieux être mort aussi que de rouler sans cesse l’éternel rocher de Sisyphe qui me retombe impitoyablement sur les épaules!

Remi mort, la rente s’éteint avec lui. Il est logé ici en garni. Je n’ai rien à prétendre sur une succession qui ne suffira pas à payer ses obsèques. C’est horrible et je suis vaincu. Mieux vaut mourir.

Mourir! Et que deviendront ma pauvre Laurence sans ressources et ma Geneviève blessée?

Il se rassit brusquement et resta pendant un quart ’heure plongé dans une immobilité complète.

Que pensait-il?

Cette mort si subite d’un frère qui était la reproduction exacte de lui-même l’impressionnait cependant. Il lui semblait qu’il dût succomber le même jour que Remi.

–Qui sait, disait-il, si d’un moment à l’autre je ne vais pas tomber, moi aussi, mort à ses côtés.

Malgré ses paroles de tout à l’heure et son désespoir, il frémit à cette idée.

Mais il ne s’attarda pas à cette pensée et retomba dans des réflexions d’un autre ordre.

–Dire, murmura-t-il, que si mon frère avait possédé une somme liquide c’est moi qui en hériterais. L’aisance rentrerait enfin dans mon ménage après vingt ans de gêne. Au lieu de cela cette mort me plonge plus profondément dans ma misère et mes angoisses.

Pas cent francs seulement, dit-il en laissant tomber ses bras à ses côtés. Pas de quoi l’enterrer peut-être.

Mû par un sentiment qui n’a pas besoin d’être expliqué, il fit aussitôt une chose cruelle. Il fouilla le mort et chercha son porte-monnaie.

–Quarante-trois francs, dit-il. Mais peut-être a-t-il une réserve?

Et sans se rendre bien compte de ce qu’il faisait, il se leva, ouvrit un secrétaire où Remi déposait ordinairement son argent et en visita successivement tous les tiroirs.

–Rien que ces quarante-trois francs, murmura-t-il.

Puis, toujours poussé par son idée, il alla visiter les armoires, les commodes, chercha sous le linge, espérant découvrir à chaque minute quelque cachette.

Ses recherches furent vaines.

–Ainsi, dit-il, je ne dois rien espérer. Une malédiction infernale pèse sur moi. Si encore ce malheur était arrivé seulement quatre jours plus tard, après que Remi aurait eu touché son semestre de rente! Sept mille cinq cents francs, c’est un denier dont le plus gros me serait resté.

Mais non! dit-il avec colère, en jetant à ses pieds le porte-monnaie.

Quand je songe au bonheur qu’a eu Remi de trouver dans sa vie ce Péruvien! Mais qu’il aurait mieux fait ce M. Cacérès, de lui donner le capital. Ce serait moi qui, aujourd’hui.

Ou bien encore si mon frère avait songé à moi lors de la constitution de cette rente, et avait demandé qu’en cas de mort elle fût reportée sur ma tête.

Georges Largeval, en disant cela, s’arrêta soudain. Une idée lointaine–imperceptible lueur–germa dans son cerveau.

Au milieu du silence qui régnait et que la présence de ce mort semblait rendre plus profond, il entendait sa respiration qui se faisait plus rapide.

Bientôt ses yeux se dilatèrent, et il fit un haut-Je-corps comme s’il se fût dit à lui-même: Quelle folie! Puis il jeta un regard inquiet et timide sur le cadavre.

Peu à peu, il devenait plus sombre; mais la pensée grandissait dans sa tête, se dégageait, prenait un corps et s’offrait à lui avec ses tentations.

Il la chassa énergiquement d’abord. Elle revint impérieuse et chatoyante. Ce fut bientôt une obsession, et il ne put s’empêcher de grommeler:

–Au fait, il n’y a pas un être au monde, homme, femme, physionomiste quelconque, qui aurait été capable de nous distinguer l’un de l’autre. Cette ressemblance peut me sauver et les miens avec moi.

Après un moment de silence il reprit:–Oh! non, non, ce serait un crime, après tout, un vol. Qu’importe que le ciel ait fait deux Largeval absolument semblables. Est-ce une raison pour que je m’empare d’un argent et d’une situation qui ne m’appartiennent pas?

Il se tut.

–Et pourtant, reprit-il bientôt, qui pourrait se douter de la substitution?

D’ailleurs, est-ce que je n’ai pas une excuse? ma misère, l’espèce de furie avec laquelle un sort affreux m’a poursuivi sans se lasser. Si j’avais encore ma place et mes appointements, cette idée ne me serait certainement pas venue.

Mais encore une fois non, je ne veux pas, je ne peux pas tenter pareille chose. Quoi! prendre la place de celui qui est là et voler l’argent qui ne revenait qu’à lui!

Il se laissa aller dans un fauteuil en proie à une terriblee agitation.

–Par un hasard heureux, il n’y a, continua-t-il, per-, sonne dans cette maison. Les domestiques ont été chassés. Demain, si je me réveillais le maître ici, nul ne s’étonnerait de me voir commettre quelque gaucherie ou de faire un accroc aux habitudes de celui qui y commandait.

Georges qui ne pouvait rester en place, se leva et se mit à marcher à grands pas dans le salon.

Il voyait mille impossibilités à son projet, et pourtant il s’y accrochait en désespéré qu’il était

–Après tout, se dit-il encore, M. Cacérès n’avait point songé que Remi mourrait à quarante-neuf ans. Qu’est-ce que cela peut lui faire de servir la rente dix, quinze, vingt ans de plus puisqu’il est si riche? Donc, sur ce point, je ne fais de tort à personne.

En somme, il faut prendre un parti, ajouta-t-il avec un geste énergique.

Après avoir prononcé ces paroles, il alla droit au corps de son frère en disant:

–Le sort en est jeté; si je commets une mauvaise action, ma destinée m’y aura poussé et le hasard ou la Providence auront leur part de responsabilité.

A partir de ce moment, il resta sombre et silencieux tout en accomplissant la sinistre besogne qui devait lui faciliter l’exécution de son projet.

D’abord, il ferma la fenêtre et tira soigneusement le rideau, puis il déshabilla entièrement le cadavre de Remi.

C’était là une tâche épouvantable qu’il fut souvent sur le point d’abandonner. Trois ou quatre fois, il crut que le corps se dressait en face de lui pour lui demander compte de ce qu’il considérait, lui Georges, comme une profanation.

Et puis, c’était terriblement difficile. Les membres s’étaient déjà raidis. Il fallait couper le linge de corps qu’il était trop difficile d’enlever au mort.

Haletant, la sueur au front, la peur dans les yeux, le remords au ventre, la douleur dans l’âme en même temps, il allait, il allait en grande hâte, ne sachant trop ce qu’il faisait.

A un moment, l’un des bras qu’il avait été obligé de détendre pour lui ôter une manche se replia brusquement, et la main, en passant, lui donna une légère tape sur le front. Le malheureux lâcha tout et fut sur le point de prendre la fuite.

Mais il songeait toujours à sa fille, à sa femme, et il revenait à son abominable travail qu’il finit par achever.

Quand il eut mis à nu le corps de Remi, Georges ôta ses vêtements à lui et s’habilla de ceux de son frère, après quoi il revêtit le mort des habits qu’il venait de quitter.

Lorsque cette difficile et douloureuse substitution de vêtements fut accomplie, il se dirigea vers une glace et se regarda. Sous la longue redingote bleue il représentait si exactement son frère qu’il ne put s’empêcher de murmurer:

–Remi!

Mais cette vue le rassura sur l’issue de son audacieuse entreprise.

–Maintenant, dit-il, je n’ai plus qu’une chose à faire: avertir Laurence.

VII

Table des matières

Après un moment de perplexité il reprit:

–L’avertir de quoi? Dois-je lui dire ce que j’ai fait et la mettre dès cette nuit dans le secret, ou bien jouerai-je mon rôle avec elle et avec Geneviève comme avec tout le monde?

Non, je la connais bien. Jamais elle ne consentirait à prendre une part de complicité dans ce que j’ai entrepris. Loyale, honnête, puritaine même, elle ne me cachera pas son indignation. Bien mieux, elle me forcera sûrement à reprendre ma misère et mon désespoir.

Mais, d’autre part, elle peut me reconnaître et me trahir. Que faire? Il faut pourtant que je renonce à mes indécisions. Je me suis engagé dans une voie où il est indispensable de marcher en avant, sinon sans crainte, du moins sans hésitation.

Je vais donc aller lui porter la nouvelle. Si elle me reconnaît, eh bien! je tâcherai de la décider à s’associer à mes actes. Et, dans le cas contraire, tout ira pour le mieux, J’aurai du temps devant moi.

Mais comment va-t-elle me recevoir? Elle était fort mal avec Remi. Voilà bientôt cinq ans qu’elle refuse obstinément de venir chez lui et qu’elle empêchait Geneviève elle-même de visiter son oncle.

Il allait sortir, lorsqu’il hésita de nouveau.

–Il est encore temps de reculer, dit-il.

Mais une minute après il se coiffait de son chapeau, oubliant machinalement de prendre celui de son frère. Heureusement il s’aperçut de sa méprise, la répara et quitta le pavillon.

Il était deux heures du matin lorsqu’il frappa au carreau de la loge où dormait Pascalin.

–Ouvrez vite, cria-t-il, mon frère est mort subitement. Il faut que je sorte.

Le portier réveillé en sursaut ne comprit pas très-bien, et tira son cordon.

–Ce portier, dit-il, en se dirigeant vers la rue Hautefeuille, ne peut pas deviner quel est celui de nous deux qui lui a parlé. Quand je reviendrai, je saurai si je dois être Georges ou Remi Largeval.

Un quart d’heure après, il sonnait à sa propre porte, et Laurence qui, depuis longtemps était dans des transes mortelles, vint lui ouvrir en toute hâte.

–Vous! s’écria-t-elle en l’apercevant.

Georges respira. Sa femme ne l’avait pas reconnu.

Silencieux, la figure assombrie, les yeux désolés, il entra. Tout dans son attitude,–sans qu’il eût eu besoin de la composer, d’ailleurs,–tout indiquait une mauvaise nouvelle.

–Mon mari? interrogea celle qu’il allait faire veuve.

–Ma chère Laurence, répondit-il, je vous supplie d’avoir du courage, beaucoup de courage.

–Georges est malade, blessé, lui aussi, peut-être mourant?

–Ne parlez pas-si haut. Je sais que Geneviève a été la victime d’un accident. Elle dort sans doute.

–Oui, avec la fièvre.

–Elle apprendra donc assez tôt le malheur qui nous frappe.

–Mais enfin quel est ce malheur? Où est mon mari? Pourquoi ne l’avez-vous pas ramené avec vous?

–Hélas! ma pauvre sœur, Geneviève est orpheline.

–Orpheline! s’écria Laurence, Georges.?

–Georges n’est plus.

–Il s’est suicidé? interrogea avidement la malheureuse,

Et comme Largeval restait un peu stupéfait de cette question:

–Il n’a pas eu le courage de supporter la misère qui nous attendait, et il nous a laissées, sa fille et moi, sans espoir et sans ressources.

–Non, ma sœur.

–Oh! ne m’appelez pas ma sœur, interrompit brusquement Mme Largeval avec violence, vous savez bien que c’est un titre que je ne puis accepter venant de vous. Pas d’hypocrisie. Parlez franchement.

–Vous metraitez bien durement, quand je tâche d’adoucir ce moment épouvantable, dit avec componction Georges, qui ne savait pas au juste pourquoi sa femme était si dure et si hautaine.

–Au fait, au fait, monsieur, vous dis-je; parlez, mais parlez donc.

–Eh bien, ma chère Laurence, Georges vient de mourir subitement chez moi, au moment où il allait me quitter, frappé par une attaque d’apoplexie, sans doute.

–Et vous n’avez pas couru chercher un médecin?

–Je le croyais évanoui seulement. Je me suis empressé de faire les choses indiquées en pareil cas; mais je n’ai obtenu aucun résultat. Et quand j’ai voulu partir pour appeler du secours, en lui prenant la main pour voir une dernière fois si son pouls battait encore, je me suis aperçu qu’il était froid.

Pendant qu’il parlait ainsi, Laurence le regardait attentivement. Georges soutint cet examen sans trop d’embarras. A deux ou trois reprises elle eut des éclairs dans les yeux, comme si elle eût été sur le point de dire quelque chose qui lui brûlait la langue; mais finalement elle garda le silence.

–Etait-il donc malade? demanda-t-elle pourtant au bout d’une minute, pendant laquelle elle parut se consulter.

–Quand?

–Lorsqu’il est arrivé chez vous, répondit Laurence en mettant à la hâte un chapeau et un châle.

–Non. Seulementil avait tant de chagrin depuis la matinée!

–Oui. La perte de sa place et l’accident arrivé à Geneviève. Mais me voilà prête. Je veux le voir. Conduisez-moi près de lui. Ah! sans ce cruel, sans cet horrible événement, je n’aurais jamais consenti à retourner chez vous.

A ces mots Georges redressa la tête; mais ce ne fut qu’un éclair. Son frère, s’il eût vécu, devant être en état de comprendre ce que signifiaient ces paroles, il ne voulut pas s’en étonner et garda le silence.

–Partons, reprit Laurence.

–Passez, lui dit Georges.

Pendant qu’ils descendaient l’escalier l’un derrière l’autre, une idée extraordinaire persécutait Mme Largeval.

–Jamais, se disait-elle, cette ressemblance entre les deux frères ne m’a paru plus étonnante qu’en ce moment. Je jurerais presque que c’est mon mari qui m’appelle ainsi sa chère Laurence, et pourtant c’est bien le regard détesté de cet homme, de ce misérable à la merci duquel nous allons peut-être nous trouver, ma fille et moi; c’est sa voix, c’est lui tout entier.

Ils arrivèrent dans la rue.

–Voulez-vous prendre mon bras, ma chère Laurence? demanda Georges qui éprouvait un secret plaisir à appeler sa femme de ce doux nom.

–Oh! c’est parfaitement inutile, répondit Mme Largeval. Je marcherai à vos côtés. Votre présence suffira pour me protéger contre les mauvaises rencontres.

Ces paroles furent prononcées d’une voix sèche, presque emportée.

–Vous n’allez pas, vous n’allez pas, s’écria Laurence au bout de quelques minutes. Vous ne sentez donc pas que je suis dévorée par l’impatience d’arriver auprès de mon mari?

Peut-être n’est-il pas réellement mort, murmura-t-elle au bout d’un instant.

Largeval se taisait, heureux au fond de la douleur de sa femme, mais désolé néanmoins de la voir souffrir ainsi.

Ils arrivèrent. M. Pascalm, ne se souvenant pas que son locataire était sorti, vint ouvrir en chemise, selon son invariable habitude, et fut très-étonné de voir Largeval, qui d’ailleurs lui administra une verte semonce sur l’inconvenance de sa tenue.

Laurence l’écoutait toujours avec un étonnement qu’elle. n’éprouvait pas quand, autrefois, le hasard la mettait en présence de Remi.

Nous passons sous silence les lamentations que le portier crut devoir faire entendre à la nouvelle de la mort de Georges. Il se répandit en hélas! en interjections de toute sorte, offrit ses services, demanda commentnt cela était arrivé...

Mais Largeval le laissa au milieu de ses exclamations et entraîna Laurence, qui ne tenait pas en place, vers le pavillon.

Ils pénétrèrent ensemble dans le salon. Tout était encore en cet état de demi-désordre, conséquence naturelle d’un pareil événement.

Sur le tapis, on voyait le chandelier que tenait Remi dans sa main lorsqu’il était tombé, et, quelques centimètres plus loin, la bougie éteinte et brisée.

Etendu sur le canapé, le corps, revêtu des habits ordinaires de Georges, profilait ses formes rigides.

Largeval indiqua d’un geste le cadavre à Laurence. Il se demandait si sa femme, qui no l’avait pas reconnu, n’allait pas s’apercevoir de la vérité en voyant le mort.

Mais la malheureuse avait les yeux pleins de larmes. Elle reconnut les vêtements, et cela lui suffit. S’élançant vers celui dont elle se croyait veuve, elle lui prit la tête dan ses bras et le couvrit de baisers et de pleurs.

Sa douleur était affreuse. Les sanglots lui montaient à la gorge, et se succédaient malgré elle avec tant de rapidité qu’elle fut sur le point de suffoquer.

Georges ne s’était pas cuirassé d’avance contre la peine qu’il éprouverait en voyant sa femme dans un tel état. Il sentait bien que des paroles banales ne pouvaient rien pour adoucir son angoisse, et cependant il aurait tout fait pour qu’elle ne souffrit pas ainsi.

Un moment, il fut sur le point de l’arracher à ces étreintes qui avaient un côté presque repoussant à ses yeux.

Même il se pencha pour la prendre par le bras et peut être pour lui dire la vérité.

Mais Mme Largeval, se dressant avec une violence incomparable, le repoussa brutalement et lui dit:

–Laissez-moi, laissez-moi donc!

Georges, interdit, n’osa pas insister. Il se disait qu’après tout sa femme était d’une honnêteté, d’une loyauté si sincères, qu’elle ne consentirait jamais à partager une aisance gagnée par une substitution,

–C’est pour elle que je commets cette action douteuse, ce méfait, pensa-t-il. Je me sacrifie, en somme, et je me condamne, qui sait? à une triste vie. Déjà je subis une terrible torture de ne pouvoir la consoler, et de penser que je vais être, au moins pour quelque temps, un étranger, un ennemi à ses yeux.

Laurence, accablée, était retombée dans sa douleur. Veuve!… Veuve!… Voilà le mot qui lui revenait sans cesse à l’esprit comme un refrain. Son pauvre Georges avait succombé sans avoir eu le temps de l’embrasser, de lui dire un adieu.

Debout derrière sa femme, Largeval attendait patiemment qu’elle eût fini de pleurer et de prier.

Enfin elle se redressa, et s’adressant à celui qu’elle croyait être son beau-frère:

–Monsieur, lui dit-elle, vous aurez l’obligeance de faire transporter le corps à la maison dans la journée de demain.

–Ecoutez, Laurence, répondit Largeval, si vous m’en croyez, vous abandonnerez à ma charge tous les tracas, tous les ennuis, toutes les désolations que vous vaudraient les funérailles de Georges.

–Que voulez-vous dire?

–Qu’il vaudrait mieux laisser le corps ici et remplir toutes les formalités, de telle sorte que ma maison fût considérée comme le domicile de mon frère.

–Alors vous voudriez que le convoi sortît de chez vous?

–Ce serait plus simple, et cela aurait l’avantage pour vous de pouvoir cacher le funeste événement à Geneviève tant que la fièvre ne l’aura pas quittée.

–Mais que lui dirai-je pour expliquer l’absence de son père?

–Ce que vous voudrez, que Georges est parti pour un voyage auquel il n’a pu faire subir aucun retard.

Laurence n’écoutait plus Elle songeait à sa fille blessée, elle revenait malgré elle à son mari étendu là devant elle, et les sanglots lui remontaient impitoyablement à la gorge.

–Qu’en pensez-vous? reprit Largeval.

–Je crois que vous avez raison. Peut-être… oui… agissez. Je ferai ce qui sera le plus convenable. Et elle retourna au canapé, devant lequel elle s’agenouilla lentement pour recommencer ses prières.

VII

Table des matières

Pendant toute la journée qui suivit cette nuit terrible, Georges s’occupa des déclarations, courses et mesures à prendre pour enterrer son frère.

A diverses reprises il se trouva en contact avec les personnes qui avaient connu particulièrement Remi. Pas une ne conçut le moindre doute sur son identité. Prudent Pascalin, qui s’employa le mieux qu’il put pendant cette journée, n’eut pas l’ombre d’un soupçon, et lorsque le soir Georges se coucha pour la première fois dans le lit de son frère, il put se dire que son rôle serait des plus faciles à remplir.

L’heure des obsèques arriva.

Laurence, malgré toutes les supplications de Largeval, avait voulu suivre le convoi. Grâce à une rare force d’âme, elle était parvenue à tout cacher à sa fille, qui souffrait beaucoup.

Mais elle avait éprouvé le besoin de pleurer encore, et de crier et d’exalter sa douleur. Peut-être même cette cérémonie, qui lui brisa le cœur, fut-elle un puissant et heureux dérivatif à la contrainte qu’elle avait dû s’imposer devant Geneviève.

Georges mena le deuil.

Dans son grand costume noir, il fit un effet prodigieux sur ceux qui avaient été ses amis intimes, et qui ne pouvaient tarir sur l’inconcevable ressemblance des deux frères.

Laurence elle-même ne put se soustraire à l’influence de ce fait avec lequel pourtant elle était familiarisée, et il lui sembla d’autant plus avoir son mari sous les yeux, que précédemment elle l’avait vu en grand deuil, à l’occasion de la mort de son père à elle.

Au cimetière, Georges éprouva une sensation dont bien peu d’hommes ont eu la surprise.

Une personne du cortége sortit de la foule–c’était un des plus anciens camarades de celui qu’on croyait étendu pour l’éternité dans la fosse–et fit en quelques mots l’éloge du mort.

L’émotion de l’orateur était sincère, elle gagna la plupart des assistants. Laurence ne put se contenir et éclata. La scène fut déchirante.

Seul, Largeval, quoique au fond de son âme il éprouvât un amer chagrin en songeant qu’on enterrait son frère Remi, pour qui toujours il avait eu la plus vive affection, Largeval ne put s’empêcher de sourire intérieurement, et lorsque les devoirs de sa situation l’obligèrent à serrer, en guise de remerciement, la main de celui qui venait de parler, il baissa les yeux de peur que quelqu’un n’y surprît sa pensée.

Néanmoins, il mit dans cette poignée de main une effusion d’autant plus sincère qu’il était lui-même on ne peut plus flatté d’avoir été l’objet de ce petit événement oratoire.

Mais il eut quelques instants après un cruel serrement de cœur, lorsqu’il vit avec quelle banale indifférence ceux-là même qui venaient de verser une larme sur son cercueil causaient de celui qui passait pour être décédé.

Il sut alors quels avaient été ses vrais amis, et il eut la douleur de constater qu’ils n’étaient pas prodigieusement nombreux.

Quand il eut reconduit Laurence chez elle, Largcval regagna son domicile, ou plutôt celui de son frère.

Deux jours pleins s’étaient écoulés depuis le moment où il avait changé d’état.

Tout le monde le prenait pour Remi, et il avait une rare audace...

Mais cela ne l’empêchait point d’agir avec prudence. Il se disait en effet que tel ou tel événement, attendu par son frère et dont lui-même n’avait aucune idée, pourrait se présenter, et qu’il fallait être sur ses gardes.

Et puis, il avait encore un passage excessivement délicat à franchir. L’échéance semestrielle de la fameuse rente viagère tombait le quatrième jour après la mort de Remi. Allait-on s’apercevoir de la fraude? Sortirait-il encore triomphant de cette épreuve suprême?

Ce fut donc avec un atroce serrement de cœur qu’il se rendit dans les bureaux de la compagnie d’assurances, où l’on devait lui compter–si un accident ne survenait pas, sept mille cinq cents francs. Dès la veille il s’était mis au courant de ce qu’il lui faudrait faire; il avait étudié la situation topographique de la caisse pour ne pas montrer d’hésitation.

Ce fut donc d’un pas ferme, mais avec une véritable terreur, qu’il entra dans la grande salle où son sort allait se décider. Un garçon de bureau le salua.

Il se dirigea la sueur au front vers un guichet, frappa doucement et, se penchant pour se faire voir, dit d’une voix un peu étranglée:

–Je viens toucher les arrérages de ma rente…

Georges fut interrompu par le caissier qui lui dit:

–Toujours exact donc, monsieur Largeval?

–Ille faut bien.

–La première fois que je ne vous verrai pas le1er mars ou le1er septembre, je pourrai bien dire que vous êtes mort.

Cette réflexion tomba comme un coup de marteau sur Georges, qui eut cependant assez de présence d’esprit pour répondre:

–Mort, ou tout au moins bien malade.

Sur le point qui le préoccupait le plus, d’ailleurs, il était entièrement rassuré. Le caissier ne doutait pas le moins du monde qu’il ne fût Remi, et tout marchait sur des roulettes.

Mais pendant que l’on échangeait ainsi quelques paroles banales, l’employé préparait sa besogne.

–Vous avez votre certificat de vie? demanda-t-il.

–Le voici, répondit Georges en tirant la pièce de sa poche.

–Ah! parfait. Veuillez être assez bon pour me signer ce reçu.

Malgré lui, Largeval fit un mouvement en arrière.

–Qu’avez-vous? lui demanda le caissier avec intérêt.

–Oh!! C’est nerveux, purement nerveux, répondit le nouveau rentier, qui sentait sa gorge en feu et ses cheveux inondés de sueur.

–Signez donc!

Machinalement, Largeval prit la plume, mais il hésita encore.

–C’est un faux, un véritable faux que je vais commettre, se dit-il.

Au fond, la substitution elle-même n’était pas autre chose qu’un acte de faussaire plus audacieux que ceux dont on a l’habitude d’apprécier les conséquences; mais ce faux-là n’avait pas de côté palpable, tangible, comme l’action de mettre un nom qui n’est pas le sien, au-dessous d’un reçu.

Georges n’avait certainement pas pensé à cela lorsqu’il s’était introduit dans la peau de son frère.

Il s’était figuré qu’il n’avait qu’à vivre heureux et tranquille, et, tête baissée, il s’était jeté dans une existence où des incidents imprévus, semblables à celui-là, pouvaient l’arrêter à chaque pas.

Mais il n’avait pas le temps de s’amuser à réfléchir. Il fallait signer ou dire:–Je suis un pauvre diable qui ai commis une action misérable.

A quoi on aurait certainement répondu:

–Vous êtes un voleur, rien de moins.

Largeval signa donc, mais quelqu’un qui l’eût observé aurait été bien étonné de son attitude.

La main tremblante, les yeux fixes, la bouche à demi ouverte, il prit la plume qu’on lui tendait, et se rappelant la signature de son frère, qui d’ailleurs avait eu à peu près la même écriture que lui, il écrivit: Remi Largeval, et escorta le nom d’un paraphe.

Après quoi, le caissier, de sa voix tranquille, compta:

–Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept… sept mille et vingt-cinq louis, sept mille cinq cents francs.

Il se produisit alors chez Georges un autre phénomène. Cet argent qui n’était pas à lui, il n’osa pas d’abord le toucher. Le crime qu’il avait commis prenait des formes auxquelles il lui était impossible de se soustraire et qui l’écrasaient, lui, honnête pendant tant d’années.

–C’est un engrenage, pensa-t-il. Il faudra que j’y passe tout entier.

Il ne croyait pas si bien dire.

–Prenez votre argent, monsieur Largeval, lui dit le caissier d’une voix quelque peu impatiente, il y a beaucoup de monde derrière vous, et j’ai beaucoup d’échéances aujourd’hui.

Georges ramassa ses billets de banque et le rouleau de vingt-cinq louis; il les mit dans sa poche, à même, sans trop savoir ce qu’il faisait, et sortit en s’essuyant les tempes.

Une fois dehors, le grand air lui rendit sa présence d’esprit.

–Je suis bien sot, se dit-il, de me laisser abattre à chaque instant par un incident nouveau. Il faut pourtant m’attendre à mille événements qui devront me surprendre, et que je devrai accueillir sans manifester le moindre étonnement.

C’est une étude à faire, reprit-il, et il est nécessaire que je m’y applique tout de suite.

Comme il achevait cette réflexion, il vit se planter devant lui, Montussan qui s’écriait:

–Eh! c’est M. Largeval en personne.

–Moi même, cher monsieur; vous m’avez donc reconnu?

–D’autant plus que, depuis la fameuse nuit, vous savez? j’ai eu l’honneur de faire la connaissance de monsieur votre frère ainsi que de sa famille.

–Mon pauvre frère! dit Largeval d’une voix lamentable.

–Que voulez-vous dire? interrogea Montussan. Mais vous êtes en grand deuil! je ne m’étais pas aperçu de cela. Est-ce que.?

–Hélas! monsieur, le jour même où vous l’avez vu, j’ai eu la douleur de le voir tomber à mes pieds, frappé d’apoplexie.

Largeval disait cela sur un ton pénétré qui n’était pas joué le moins du monde, car, en réalité, il éprouvait un sentiment de profonde tristesse, chaque fois qu’il parlait de la mort de son frère.

Montussan restait stupéfait.

–Mais alors que vont devenir Mme Largeval et cette délicieuse enfant que j’ai eu l’honneur de conduire chez elle?

–Le jour de l’accident, oui, je sais cela. Mon frère m’en a parlé.

–Elles sont pauvres, très-pauvres, je crois.

–Mais ne suis-je pas là? Dieu merci, dit Largeval. Tant que ce sera en mon pouvoir, elles ne manqueront de rien.

–Et ce ne sera que juste, monsieur, car je ne crois pas qu’il existe au monde une jeune fille qui excite une plus vive sympathie que mademoiselle votre nièce.

Montussan prononça ces paroles avec une animation qui ne lui était pas habituelle.

–Personne, reprit-il encore, ne mérite plus qu’elle d’être heureuse, et si ma bonne chance voulait que je pusse m’employer à son bonheur, croyez, monsieur, que je le ferais avec un entier dévouement.

–Je vous remercie en son nom et au mien, monsieur, répondit Largeval, qui sentait une larme de gratitude dans ses yeux.

–Mais je ne vous ai pas encore demandé comment elle va; si sa blessure est en voie de guérison.

–Elle est aussi bien que possible, répondit Largeval. Seulement, la pauvre enfant ignore encore la mort de son

père, et nous ne sommes pas sans inquiétude sur les dangers qu’elle peut courir lorsque nous serons réduits à la lui apprendre.

–En effet, il faudrait retarder ce moment le plus qu’on pourra,

–Si donc vous alliez visiter ces dames, reprit Georges, vous seriez assez aimable de ne point paraître au fait du malheur qui nous a frappés.

–Je vous le promets.

Largeval fit un pas pour continuer sa route, lorsque Montussan l’arrêta et lui dit:

–Et mes voleurs, n’en avez-vous pas entendu parler? Ne s’est-il rien passé qui pût vous donner quelque indice sur ce qu’ils avaient fait dans votre jardin?

–Non, vraiment. Je ne sais. Les événements qui se sont déroulés depuis ne m’ont d’ailleurs pas laissé un moment pour y penser, répondit Largeval un peu gêné.

Sur ce dernier mot on se sépara. Montussan entra dans un café, où il se mit à boire du punch jusqu’à satiété, pour ne pas employer un autre mot, et Georges rentra chez lui pour se débarrasser de la somme qu’il venait de toucher.

Après avoir mis six mille cinq cents francs sous clef, il sortit avec un billet de mille francs dans sa poche et se rendit chez Laurence.

–Ma chère, lui dit-il, dès qu’il fut assis en face d’elle, par tout ce que m’a raconté votre mari le jour même de.

Geneviève était là, Mme Largeval fit un signe discret.

–..... le jour même de son départ, vous devez être dans une position momentanément difficile. J’aimais beaucoup mon frère, et je veux faire pour vous et pour sa fille tout ce que doit un bon parent.

–Hypocrite! ne put s’empêcher de murmurer Laurence.

Largeval n’entendit pas ou ne voulut pas comprendre. Quoi qu’il en soit, il tira de sa poche le billet de mille francs, et, le déposant sur un petit meuble:

–Voici, dit-il, quelques ressources que vous me permettrez de vous offrir, et...

–Geneviève, mon enfant, dit Laurence, retire-toi un instant dans ta chambre. J’ai besoin de causer en particulier avec M. Remi.

Georges, en entendant cela, ouvrit de grands yeux naïfs et surpris. Geneviève obéit à sa mère et disparut.

–Monsieur, lui dit alors Laurence, la mort de mon pauvre Georges vient de dénouer les liens de parenté qui nous unissaient.

–Que voulez-vous dire?

–Que, devenue veuve, je ne vous suis plus rien ou, pour mieux dire, vous n’êtes plus rien pour moi. C’est pourquoi je ne puis ni ne dois accepter la somme que vous venez de m’offrir, quel que soit le sentiment qui vous ait poussé à cette démarche.

–Comment! vous refusez?

–Positivement.

–Mais pourquoi?

–Pourquoi? C’est vous, vous! qui me demandez pourquoi? Eh! ne le savez-vous pas assez, pourquoi? Auriez-vous formé le projet de me forcer à vous le rappeler?

Georges resta silencieux.

Evidemment il y avait un secret entre sa femme et son frère. Et ce secret devait être d’une certaine gravité pour que Laurence prît, dans sa position désespérée, la détermination de repousser son aide. Mais quel était ce secret? Ce qu’il y avait de certain, c’est que Largeval ne pouvait pas paraître seulement surpris de ce qu’on lui disait s’il tenait à continuer son rôle.

–Ecoutez, ma chère Laurence, dit-il, j’ai pu avoir des torts envers vous.

–Vous daignez le reconnaître, dit ironiquement Mme Largeval.

–Mais je croyais que la mort de Georges était un de ces événements qui amènent d’ordinaire, entre parents brouillés, un rapprochement dont je serais heureux.

Laurence resta froide et hautaine.

–Je vous demande pardon pour le passé et je m’en repens, ajouta-t-il à tout hasard. Si j’ai commis des actes ou prononcé des paroles qui vous ont animée contre moi, je vous supplie de les oublier.

–C’est impossible.

–Si votre rancune est trop forte, insista Georges, qui, par un désir fort naturel espérait faire dire à Laurence ce qu’elle avait à reprocher à Remi, si votre rancune contre moi est trop forte, acceptez au moins pour votre fille.

–Ma fille et moi saurons nous passer de vos bienfaits et j’ajoute même que je suis indignée de l’audace avec laquelle vous venez me les proposer.

–Ainsi, vous refusez décidément?

–Eh! puis-je faire autrement?

–Soit, fit Largeval. Ne vous étonnez donc pas si je provoque la réunion d’un conseil de famille qui prendra plus souci de vos intérêts que vous-même.

–Je vous en défie! s’écria Laurence.

–Mais quelle est donc, pensa Georges étonné, la faute qu’a pu commettre mon frère pour que ma femme parle avec cette terrible assurance.

Puis il ajouta tout haut:

–De quoi vivrez-vous?

–Dieu y pourvoira. N’en prenez pas souci.

Cela dit, Laurence fit entendre à Largeval qu’elle désirait voir cette visite prendre fin, et elle se leva pour ne laisser aucun doute à cet égard.

–Ainsi, reprit-Georges d’une voix émue, je n’ai pas à espérer que vous viendrez de temps en temps me voir…

–Oh! pour cela, non.

–Et si Geneviève désirait entretenir des relations de bonne parenté avec son oncle?… car la mort de mon frère ne peut pas faire qu’elle ne soit ma nièce…

–Si Geneviève désirait pareille chose, je tâcherais de l’en dissuader.

–Mais, encore une fois, pourquoi? s’écria Georges qui se butait dans l’obscurité de suppositions plus invraisemblables les unes que les autres.

Pour toute réponse, Laurence fit un pas vers la porte, et force fut à Georges de prendre congé.

–Me permettrez-vous, au moins, de venir prendre de vos nouvelles?

–Oh! vous n’y tenez guère, n’est ce pas?

–Mais je vous assure, au contraire, que j’y liens beaucoup.

Laurence avait ouvert la porte. Georges extrêmement troublé, ne comprenant rien à ce qui lui arrivait, sortit ma– chinalement et descendit à pas lents cet escalier qui était le sien, cet escalier qu’il ne devait gravir désormais que rarement, et encore au cas où on lui permettrait de le monter.

Il s’en alla consterné, ne sachant qu’imaginer.

–Quelle peut être la mauvaise action que Remi a commise? se demandait-il. Qu’a-t-il pu faire pour froisser, pour indigner à ce point Laurence, qui est bonne, qui est indulgente? Je m’y perds! Cela paraît fort grave, car c’est avec un accent bien extraordinaire qu’elle m’a dit:

–Je vous en défie!

Ah! par ma foi, si je ne puis ni lui offrir de l’argent, ni lui être utile en quoi que ce soit, si je dois renoncer à la voir, à lui parler, s’il faut que je n’aie même plus la consolation d’embrasser Geneviève, c’était bien la peine de changer ma position contre celle de Remi.

C’était bien la peine de me faire voleur et faussaire, car il ne faut plus en douter, je suis aujourd’hui l’un et l’autre.

Ainsi, je suis tombé dans cet abîme par affection pour ma femme qui ne veut ni me recevoir ni me visiter jamais, par affection pour ma fille, que je ne reverrai qu’en guettant sa sortie de temps en temps.

Tout en faisant ces amères réflexions, il rentra dans le pavillon de la rue Serpente.

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Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
380 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066324964
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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