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B. Poitevin
Le Pêcheur de l'île de La Borde

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306472
Table des matières
LE PECHEUR DE L’ILE DE LA BORDE
I L’ILE DE LA LOGE.
II LES CONFIDENCES D’UN ARTISTE A UN ANCIEN MAGISTRAT.
III COMMENT UNE DEMOISELLE QUI VA FAIRE DES ACHATS DANS LE QUARTIER DE LA MADELEINE SE TROUVE AVEC UN JEUNE HOMME DANS L’ÉGLISE SAINT-EUSTACHE.
IV DEUX DÉSAGRÉABLES SURPRISES.
V DÉPART POUR L’ITALIE.
VI LE MARQUIS DE ROZOLI.
VII LE SERMENT DE LA CALABRE.
VIII LE MOINE MENDIANT.
IX LE COUVENT DES MOINES MENDIANTS.
X LES MOINES NAPOLITAINS.
XI UNE EXPÉDITION MATINALE.
XII OU LE MARQUIS DE ROZOLI AURAIT DU ÊTRE SATISFAIT, ET COMMENT IL NE LE FUT PAS.
XIII UNE DÉCOUVERTE IMPRÉVUE, STUPÉFACTION ET INFAMIE.
XIV HEUREUSE CURE D’UN MOINE MÉDECIN.
XV COMMENT UN HOMME BIEN INTENTIONNÉ VA QUELQUEFOIS CONTRE SON BUT.
XVI LES PLEURS DU BONHEUR.
XVII POURQUOI DELPY RIT DU MALHEUR DE TAMBERLI.
XVIII MORALITÉ D’UNE LÉGISLATION ENVIÉE PAR LE MONDE ENTIER.
VI–LE TESTAMENT OPPORTUN MALGRÉ CERTAINES DÉFAILLANCES ACCIDENTELLES.
XIX UN SECOURS INATTENDU ET UNE SINGULIÈRE COINCIDENCE.
XX LES PRÉOCCUPATIONS D’UN ANCIEN MAGISTRAT A PROPOS D’UNE JEUNE FILLE.
XXI LA DYNASTIE DES AUBIGAN.
XXII UNE PROPOSITION.
XXIII DÉPART POUR. LA RUSSIE.
XXIV LE CHATEAU DU PRINCE LOIHANOFF.
XXV LA PÉCHE A LA LIGNE.
XXVI OU UN ARTISTE SE TROUVE EFFRAYÉ PAR L’ASPECT DE CE QUI DEVRAIT FAIRE SON ADMIRATION.
XXVII LA COMTESSE D’ARBOIS.
XXVIII LA RÉALITÉ D’UN RÊVE DE BONHEUR.
XXIX L’ILLUSION DÉTRUITE PAR LA RÉALITÉ.–STUPÉFACTION.
XXX L’INTERROGATOIRE.
XXXI L’INCENDIE.
XXXII UN BILLET INATTENDU.
XXXXII DÉPART POUR LA FRANCE.
XXXIV COMMENT D’ACCUSATEUR ON DEVIENT ACCUSÉ.
XXXV LE RÉCIT DU PÈRE AUBIGAN.
LE PÊCHEUR
DE
L’ILE DE LA BORDE
PAAH
M. B. POITEVIN
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRERE DE LA SOCIÉTEDES GENS DE LETTREES
Palais-Royal, 15-17-19, galerie d’Orléans.
1884
LE PECHEUR
DE
L’ILE DE LA BORDE
Table des matières
I
L’ILE DE LA LOGE.
Table des matières
Par une belle matinée de mai, à l’heure où l’astre du jour commence à se montrer à l’horizon, où l’arbuste et l’arbrisseau odorants, encore couverts de ces pleurs du ciel qu’on nomme la rosée, exhalent dans l’atmosphère leurs doux et suaves parfums, deux hommes d’âge mûr devisaient dans l’île de la Loge en suivant le sentier tracé le long de la berge. Le charme qu’ils paraissaient éprouver dans leur entretien familier semblait indiquer l’habitude en commun d’une promenade aussi matinale. Ces deux hommes, en effet, appréciant les beautés de la nature et connaissant les ressources de l’île sur ce point, y passaient volontiers une partie du temps consacré au plaisir. Ainsi une scène de la nature dont ils ne se lassaient pas et à laquelle ils manquaient rarement d’assister, c’était le lever du soleil, ce spectacle magique dont l’aspect varie selon que l’atmosphère est pure ou vaporeuse, mais toujours si beau à contempler de cet endroit. La Seine, coulant de l’est à l’ouest, avec sa rive droite réservée au chemin de halage et entièrement découverte, contourne la jolie plaine sur laquelle s’étendent les villages du Vésinet, de Chatou et de Croissy, de sorte que dans ce moment où tout est calme, où la nature semble conserver un repos absolu, les premiers rayons venant frapper de leur éclat sur une eau à la surface immobile et unie comme une glace, y projettent une demi-teinte rougeâtre au ton chaud, qui graduellement augmente d’intensité et de vigueur pour finir par arriver à la couleur de feu, si bien qu’en quelques instants la rivière et l’horizon paraissent se confondre dans un embrasement général. OParisien, mon ami, les levers de soleil que l’on te montre dans les théâtres sont bien pâles, comparés à ceux de l’île de la Loge!
La rive opposée de cette île, du côté de l’ouest, fait face aux admirables coteaux de Port-Marly et de Bougival, dont elle n’est séparée que par un bras de la Seine et la grande route, jadis si fréquentée par tant de carrosses dorés et sur laquelle se trouve construit aujourd’hui le chemin de fer routier de Port-Marly.
Rien de plus coquet que ces trains avec leurs machines sans feu, leurs élégantes voitures; et pour compléter l’idéal d’un voyage enchanteur, ils parcourent toute la ligne, tantôt entre deux rangées de ravissantes maisons de plaisance, tantôt en longeant les rives de la Seine, mais toujours à l’ombre des arbres séculaires qui tour à tour bordent la route ou la rivière. Jamais, je crois, ligne ferrée ne fut établie dans une position plus délicieuse, car il serait difficile de trouver des sites plus charmants que ceux qui s’offrent à la vue, quand, de cette île, on porte ses regards vers les coteaux dont nous venons de parler.
D’un côté, à droite, séparée par une étroite vallée, une haute colline avec ses splendides villas en amphithéâtre; sur le faîte, l’antique château de Saint-Germain, où naquirent Henri II, Charles IX, Louis XIV, etc., etc. Plus loin, la terrasse de la forêt si justement vantée, d’où l’on découvre Paris et les environs; dans le fond, toujours à droite la vallée de la Seine avec son beau fleuve, et par-dessus la cime des arbres de l’île Corbière, une de ces merveilles des temps modernes: le viaduc du chemin de fer, qui, par sa hauteur vertigineuse et sa pente rapide, semble s’élancer vers les cieux.
A gauche, au milieu même de la rivière, comme s’il voulait en arrêter le cours, un bâtiment aux larges proportions, de style sévère: c’est la machine de Marly, complément indispensable du palais de Versailles, une folie de Louis XIV, laquelle cependant ne manquait pas de grandeur. Malheureusement ce qui semble vouloir amoindrir l’effet moral de cette gigantesque conception et en tirer parti contre la royauté, c’est le pavillon de la du Barry que l’on aperçoit sur le coteau qui domine la machine. Ce pavillon est le témoignage mémorable de la vie déréglée de Louis XV, qui le fit construire pour sa maîtresse à proximité du palais de Marly, alors sa demeure habituelle; mais il fut rasé sous la Révolution, car, elle aussi, par cet acte de colère, voulut laisser des souvenirs dans ce pays où tout, les arbres même, en rappelle. En effet, si l’on ramène ses regards au-dessus du bâtiment construit dans la rivière et dont nous venons de parler, on aperçoit la cime d’un énorme peuplier qui dépasse d’une hauteur prodigieuse celle de ses voisins: c’est un arbre de la liberté planté en1791. Ce colosse en sentinelle près de la machine semble avoir été placé là pour empêcher de nouvelles dilapidations.
Cette belle contrée, incontestablement une des plus charmantes des environs de Paris, que ce fùt au palais de Saint-Germain, de Versailles, de Marly ou de Saint-Cloud, a toujours été la résidence préférée de la royauté. Or, comme en vertu de cet axiome: Plus on est près du soleil, mieux on ressent les effets bienfaisants de ses rayons, la noblesse l’avait en quelque sorte accaparée. Malheureusement pour les uns, et heureusement pour les autres, la roue de la Fortune tourne sans cesse, et ce qui était autrefois le privilége de quelques-uns est aujourd’hui celui de tous.
La partie de l’île dont nous parlions tout à l’heure et où se rendaient nos matineux promeneurs est celle qui se trouve située en face du village de Port-Marly. Ces deux hommes, âgés de cinquante à cinquante-cinq ans environ, étaient d’aspect bien différent. L’un, de haute taille, d’une structure herculéenne, doué d’une figure ouverte encadrée d’une forte barbe blonde, au regard franc où perçait cependant la causticité, mais présentant de la simplicité, de l’aisance dans le maintien et un heureux abandon dans la manière de s’exprimer, provoquait bientôt la sympathie. C’était un sculpteur de grand talent.
L’autre, au contraire, était de taille moyenne, avec un corps sec et une figure osseuse toujours fraîchement rasée, mais empreinte d’un mélange de rigidité et de mélancolie dénotant une nature droife en proie à des souffrances physiques ou morales. La cravate blanche qu’il portait d’habitude aurait pu faire supposer un homme d’Église, tandis que c’était un ancien magistrat qu’une surdité accidentelle avait forcé à une retraite prématurée. D’ailleurs, homme intègre et juge d’une grande clairvoyance, il était généralement estimé et regretté au palais.
Liés depuis leur enfance par une réelle amitié, mais séparés par la pratique de professions différentes, ces deux hommes éprouvaient un bonheur sans mélange de se retrouver libres de toute entrave, et, quoique presque toujours d’opinion contraire, ils prenaient néanmoins un véritable plaisir à leurs conversations. Nous l’avons déjà dit, l’aspect magique de l’horizon en feu au lever de l’aurore, vraiment admirable, les attirait dans l’île presque tous les jours, à cette heure matinale.
II
LES CONFIDENCES D’UN ARTISTE A UN ANCIEN MAGISTRAT.
Table des matières
–Je te le répète, mon cher Delpy, disait l’ancien magistrat à son ami, tu t’enflammes trop facilement, tu prends les choses trop à cœur. Est-ce qu’à mon tour je vais être obligé de te faire la leçon?
–Que veux-tu, mon pauvre Verdier, quand je pense à cet enfant, à la sollicitude qu’il m’a fallu pour l’amener au point où il en est, et qu’il suffit d’un moment de folie pour perdre le fruit de tant de soins, car il a du talent, n’en doute pas.
–Il le faut bien, répliqua Verdier, puisqu’on prétend qu’il atteint à la hauteur du maître.
–Ils ont raison, dit l’artiste, et la preuve c’est que le prince russe dont je fais le portrait en pied que tu as remarqué à l’atelier avait stipulé, entre autres conditions, qu’il serait exécuté par moi seul; mais depuis qu’il a vu Philippe à l’œuvre, il l’ac-–cepte volontiers. Ensuite, veux-tu que je te fasse un aveu, dit à demi-voix l’artiste en s’approchant de son ami, eh bien, on dira un jour de moi ce qu’on a dit du Pérugin.
–Comment cela? demanda le magistrat.
–Parbleu, répondit l’artiste, le Pérugin fit un peintre qui valait mieux que lui, et moi je fais un sculpteur qui me surpassera. Ce sera ma gloire. Puis, si tu avais vu ma pauvre sœur à son lit de mort, quand elle me confia son Philippe adoré, et si, d’un autre côté, tu avais entendu les promesses que je lui fis, tu comprendrais mon inquiétude; car il y a des symptômes qui ne trompent pas, et je t’affirme que mon neveu se trouve sous l’influence de préoccupations et de contrariétés sérieuses.
–Mais tu as eu déjà cette même appréhension l’année dernière, fit observer Verdier, et cependant ce ne fut qu’une crainte chimérique.
–Chimérique! répéta Delpy, comme se parlant à lui-même: plût à Dieu qu’il en fût ainsi!
–Tu appris donc alors quelque chose dont tu ne m’as jamais parlé? demanda Verdier.
–Hélas! mon pauvre ami, on aime peu à s’entretenir de ce qui vous est désagréable; mais puisque aujourd’hui nous sommes sur ce chapitre, je puis bien te faire part de mes tourments. A l’époque dont nous parlions tout à l’heure, mes soupçons, comme je te le disais, étaient fondés, car je crois bien que ce fut le moment où, pour la première fois, un sentiment étranger à son art s’empara de l’esprit de mon neveu. Le malheur a voulu qu’une famille du midi de la France, arrivée à Paris pour l’éducation de ses enfants, vînt s’installer dans la maison que j’habitais. Dans cette famille se trouvait une institutrice italienne d’une rare beauté. Un jour que nous sortions de déjeuner, un bruit inaccoutumé se fit entendre au-dessous, dans l’appartement occupé par cette famille, et presque au même instant un coup de sonnette retentissait à ma porte. C’était la nouvelle locataire, accompagnée de l’institutrice, qui venait pour reprendre un oiseau envolé qui s’était réfugié chez moi. Si l’Italienne est jolie, tu connais la belle lête de Philippe, et le langage des yeux, tu le sais, est souvent d’une éloquence bien dangereuse.
–Eh bien! interrompit le magistrat, je ne vois pas là de quoi se désoler.
–Sans doute, continua l’artiste, si les choses en étaient restées au langage des yeux! D’abord, à partir de ce moment, Philippe devint soucieux; il sortait davantage, et naturellement il travaillait moins. Les anxiétés que j’ai éprouvées pendant quelques mois m’étaient d’autant plus pénibles qu’il me fallait avoir l’air de ne rien voir. Cependant, je dois le dire, peu à peu l’horizon sembla vouloir s’éclaircir, l’ardeur au travail revint, et je croyais tout oublié depuis longtemps, lorsque le hasard m’a singulièrement détrompé.
–Qu’y a-t-il donc? demanda le magistrat, dont la surprise augmentait visiblement.
–Ce qu’il y a, répondit l’artiste, tout simplement une petite fille âgée de douze à treize mois.
–Eh bien! qu’il épouse la mère, répliqua sans hésiter Verdier.
–Tu as raison, mon ami, dit Delpy. Je comprends si bien ce cri du cœur, qu’il a été ma première pensée, et c’est précisément dans ce but que j’ai voulu me renseigner sur cette personne.
–Et ces renseignements? demanda Verdier.
–Ces renseignements sont peu rassurants pour l’avenir d’un jeune homme. Altière et frivole, elle n’a qu’un désir, m’a-t-on dit, briller et dominer.
–Diable! fit l’ancien magistrat en réfléchissant.
–Philippe, paraît-il, reprit l’artiste, commence à s’apercevoir de ce penchant chez sa maîtresse, mais c’est en vain qu’il cherche à réagir!. Et faut-il te l’avouer?. je comprends sa faiblesse, car jamais la nature ne porta plus loin la perfection: c’est une tête angélique, avec le doux coloris de l’innocence qui transporte dans un rêve de volupté. Si tu joins à cela que sa petite fille est adorable et qu’il en est fou, tu comprendras toute mon inquiétude. Cependant je l’ai vu hier à l’atelier et je l’ai trouvé moins soucieux. Est-ce le signe précurseur d’un heureux changement, ou bien une simple diversion causée par le succès si flatteur qu’il vient d’obtenir relativement à sa statuette dont je t’ai parlé? Je ne sais; mais, s’il y a un changement, que Dieu le rende durable! Dis-moi, fit-il comme si une idée lui était subitement venue, vu le jeune âge de Philippe, ne pourrait-on pas faire valoir un cas de séduction de la part de cette femme, pour la renvoyer dans son pays?
–Je ne le pense pas, répondit l’ancien magistrat. Quel âge a-t-elle?
–Un an de moins que lui, et il en a vingt-deux seulement.
–Alors il y a séduction réciproque, répliqua Verdier. Puis, l’atteinte que la réputation de cette jeune femme pourrait éprouver, même d’une simple tentative, est chose trop grave pour s’y arrêter un instant. Ensuite, mon ami, es-tu bien sûr de tes renseignements? ne peux-tu pas avoir été induit en erreur, volontairement ou involontairement? Quand on a comme moi vingt ans de palais, mon pauvre Delpy, on a de l’expérience sur ces matières. Veux-tu, avec l’aide de quelques amis placés pour cela, me laisser faire une contre-enquête?.
–Bien volontiers, dit l’artiste, et je serais heureux de reconnaitre une erreur; mais, hélas!. fit-il en secouant négativement la tête.
Verdier, prenant l’affaire à cœur, proposa de partir le lendemain par le premier train, afin d’être rendu de bonne heure à Paris. Delpy l’accompagnait. Dès leur arrivée, ils convinrent de se retrouver à la gare Saint-Lazare pour le départ de leur train habituel, et ils se quittèrent, l’ancien magistrat prenant la direction des quais, et l’artiste celle de son atelier, situé dans le quartier Pigalle. Verdier, selon son habitude, fut exact au rendez-vous; mais il attendit vainement son ami jusqu’au départ du train. Ayant une heure devant lui pour le suivant, il se rendit à l’atelier de Delpy, où il espérait le trouver. Ce fut encore une déception, il n’avait point reparu depuis la matinée. Notre magistrat, dont l’esprit commençait à s’inquiéter, ne trouva d’autre explication qu’une erreur quelconque: il supposa que, s’étant trompé d’heure, son ami était parti plus tôt, et ce fut dans cette croyance qu’il se mit en route; seulement grande fut sa surprise, en arrivant à Port-Marly, de ne pas trouver Delpy, qui ne rentra que deux heures après, accompagné de son neveu, dont la présence inattendue fit vite comprendre a l’ancien magistrat que la cause du retard de son ami était due à quelque chose d’insolite. Notre jeune artiste, si affectionné par son oncle, était un beau jeune homme de haute taille, un peu fluet, il est vrai, mais plein de distinction et qu’une expression de douceur dans toute sa physionomie rendait sympathique. Néanmoins, en observant plus attentivement cette belle figure, il était facile d’y lire un fonds d’énergie que l’on n’y aurait pas soupçonné d’abord, et qu’un secret chagrin mêlé de colère mal dissimulée, par suite de commotions éprouvées la veille, accentuait encore.
Voici ce qui était arrivé à ce pauvre garçon.
Philippe, le lecteur ne l’a pas oublié, avait eu l’occasion, à propos d’un oiseau échappé, d’entrevoir une institutrice d’une merveilleuse beauté, Mlle JuliettaMargani. Son séjour prolongé à la pension, dont elle n’était sortie que pour entrer dans la famille où elle se trouvait, lui avait permis d’acquérir une grande instruction; élevée loin de ses parents, qui lui avaient caché jusqu’à leur demeure, elle avait, à tort ou à raison, pressenti quelque chose d’irrégulier dans cette mystérieuse situation. Puis il était venu un moment où le séjour de la pension pesait à la jeune fille, d’autant plus que sa mère, en lui recommandant tout particulièrement de se familiariser la langue française, lui avait fait connaître son projet d’aller dans un temps peu éloigné habiter ce pays. Julietta n’avait eu garde de l’oublier. D’autre part, les parents, reconnaissant que leur fille arrivait à un âge où la vie de pension devient peu attrayante, comblaient leur enfant de toutes sortes de gâteries, l’argent surtout ne lui manquait point; aussi, à l’aide de ce talisman et sous le prétexte de se fortifier dans l’étude de la langue française en faisant acheter des livres sérieux et instructifs, trouvait-elle moyen de se procurer bon nombre de nos romans. Est-ce la lecture de ces romans qui exalta son imagination, ou bien était-ce un penchant naturel chez elle? toujours est-il qu’elle n’eut plus qu’un désir et une idée fixe, venir habiter la France et trouver un moyen pour l’exécution de son dessein. Après force réflexions, elle se décida simplement à écrire à ses parents que, voulant parvenir à parler la langue française dans toute sa pureté, elle reconnaissait qu’en France seulement on pouvait atteindre à ce degré de perfection. Sa mère, profitant de cette bonne disposition, la plaça dans un couvent à Lyon, où beaucoup d’opulentes familles du Midi faisaient instruire leurs filles. Sa rare beauté, sa forte instruction, lui attirèrent bien vite toutes les sympathies. Quelques nones seulement, de celles qui ne devaient pas la moindre reconnaissance à la nature pour sa générosité à leur égard, la trouvaient trop mondaine. Deux pensionnaires surtout, les deux filles d’un très grand négociant, éprouvaient une vive affection pour leur nouvelle compagne. Notre Italienne s’en étant aperçue, cultiva si bien cette bonne aubaine, que ses deux amies obtinrent de leurs arents de la faire sortir avec elles, ce qui permit à es derniers d’apprécier la jeune étrangère. Notre négociant, habitué à tirer parti d’une situation lonnée, entrevit tout de suite l’avantage qui pourait résulter de celle-ci: il souffrait de sa séparation avec ses enfants; mais Julietta Margani passait pour appartenir à des parents fort riches, et il n’osait pas divulguer son secret dessein. Le pauvre homme l’avait point réfléchi à ce que peuvent de jeunes êtes lorsque leur but est de quitter le couvent; il ut donc agréablement surpris un jour d’en recevoir a demande de ses filles mêmes, avec l’assurance que leur amie était assez forte pour terminer leur nstruction.
–Y pensez-vous? s’était écrié le père, dissimuant sa joie. Croyez-vous donc qu’une jeune fille puisse disposer ainsi d’elle?
–Et avez-vous réfléchi, ajouta la mère, au nanque de convenance qu’il y aurait de faire une elle proposition à une jeune personne dont on dit es parents si riches?
–Oh! mais, répondit l’une d’elles, nous prenez-vous tout à fait pour des idiotes, et vous figurez-vous que nous n’avons pas pensé à tout? D’abord c’est par affection, et non par intérêt, que notre amie accepte. Puis, voici une lettre de sa mère et son consentement. Par exemple, ajouta-t-elle, voilà bien quinze jours que nous l’attendions.
–Cela se conçoit, répliqua le négociant, ils ont voulu s’informer de notre honorabilité; j’en aurais fait autant. Puisque cela vous plaît, mes enfants, je n’y mets pas d’empêchement; demain j’irai au couvent.
III
COMMENT UNE DEMOISELLE QUI VA FAIRE DES ACHATS DANS LE QUARTIER DE LA MADELEINE SE TROUVE AVEC UN JEUNE HOMME DANS L’ÉGLISE SAINT-EUSTACHE.
Table des matières
C’est cette famille qui étaiait venue habiter au-dessous de Delpy et qui avait été la cause involonlaire de la connaissance de nos jeunes amoureux. Déjà, à cette époque, rien dans le langage de Julietta ne pouvait trahir son origine italienne, tant était correcte et pure sa manière de s’exprimer en français; pas le moindre accent qui pût révéler une nationalité étrangère. Si l’on rapproche toutes les qualités de cette jeune personne du portrait que Delpy en avait tracé, on ne sera pas étonné de l’impression produite sur notre jeune artiste, qui, de son côté, n’avait pas été vu avec indifférence. Or le dieu protecteur des amoureux eut bientôt appris à son protégé les habitudes imposées par sa profession à la séduisante et belle Italienne, soit pour conduire à des cours spéciaux les jeunes personnes dont elle faisait l’éducation, soit pour les accompagner à la promenade. Philippe, croyant sans doute aussi à l’utilité du grand air pour sa santé, ne manquait jamais l’heure de sortie de nos jeunes promeneuses, et, bien qu’il les suivît d’abord à distance pour s’en rapprocher tous les jours davantage, jamais, bien entendu, la ravissante Italienne ne s’en était aperçue. Cependant un jeudi, notre institutrice improvisée ayant à faire quelques achats personnels dans le quartier de la Madeleine, le hasard, cet autre protecteur de ceux qui s’aiment et se recherchent, fit qu’elle rencontra notre jeune artiste rue du Jour, en face d’une porte latérale de l’église Saint-Eustache, où ils entrèrent.
Il faudrait un poète inspiré par Érato, cette muse de la poésie amoureuse, pour chanter ce couple heureux. Jeunes, beaux et timides tous les deux, ils semblaient éprouver les mêmes craintes. Sous cette immense nef, dans ce demi-jour où ils s’étaient réfugiés, une chaise qu’on bougeait dans l’église les faisait tressaillir. Était-ce pour rendre leurs engagements plus solennels qu’ils avaient choisi la maison de Dieu? je ne sais; mais leurs serments dans ce lieu saint étaient pour eux si sacrés, que leurs âmes s’y unissaient dans une félicité céleste! Dans ce doux transport, tout entiers l’un à l’autre, ils ne s’aperçurent pas du mouvement qui se manifesta dans l’église quand le clergé la traversa en se dirigeant vers la grande porte pour une cérémonie funèbre; il fallut la voix retentissante de l’orgue pour les tirer de leur extase... La vue du cercueil réveilla-t-elle chez la jeune fille la superstition italienne, ou bien l’aspect de la mort, cette voix froide au cœur et terrible à connaître, tarit-elle leur douce causerie? On ne saurait le dire; mais toujours est-il qu’ils disparurent. Ce ne fut pourtant pas leur dernier rendez-vous; car six mois ne s’étaient point écoulés, que Julietta prévint son amant de l’impossibilité où elle se trouvait de rester plus longtemps avec la famille de ses jeunes compagnes et de l’urgente nécessité de régulariser leur position.
Philippe, amoureux fou de sa fiancée, ne demandait pas mieux; pour lui la consécration du mariage ne changeait rien. Fort de sa conscience et de son honnêteté, il le considérait comme accompli, car la crainte seule de déplaire à son oncle l’avait fait différer. Julietta en était instruite; elle savait que son fiancé, ayant sondé le terrain sur ce point, avait jugé prudent de ne pas aller jusqu’au bout. Ne pouvant oublier sa reconnaissance envers ce dernier à qui il devait sa position, et encore moins ses serments envers Julietta, il ne vit d’autre moyen de tranquilliser sa bien-aimée que de vivre exactement comme s’ils étaient mariés, en attendant la consécration de cet acte.
Julietta quitta donc la famille qui l’avait reçue chez elle et s’installa dans une chambre du faubourg Montmartre. Philippe, à cause de son oncle, conserva la sienne, mais son domicile n’en était pas moins avec sa fiancée. Aussi quand, réunis le soir, ils se livraient. à leurs doux entretiens, que le cœur de l’un s’épanchait dans celui de l’autre, qu’ils caressaient leurs riants projets d’avenir, quel mortel aurait pu-arrêter son regard dans ce sanctuaire de l’amour sans répéter avec notre bon Béranger:
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans.
Cet âge en effet était à peu près celui du jeune couple; c’est l’époque où la vie apparaît avec ses plus belles couleurs et les nuances les plus tendres. Malheureusement, si grand que soit le bonheur, il ne suffit pas pour vivre. Julietta parut le comprendre; elle chercha, et, grâce à sa bonne instruction, elle trouva promptement à donner des leçons de français et d’italien. Avide d’air et de liberté, ces leçons en ville la plaçaient dans son élément, et si un désir immodéré de toilette n’avait provoqué de temps en temps quelque légère observation de la part de Philippe, observation d’ailleurs toujours faite avec tendresse, jamais l’ombre du plus léger nuage n’eût paru à l’horizon. Enfin, un des jours tant attendus arriva, et le ciel leur envoya une ravissante petite fille. Nulle plume ne saurait décrire le bonheur de notre jeune artiste, que rien désormais n’aurait pu séparer de son cher petit ange. Tout, même ses moindres mouvements, était matière à distraction et à observation. Un soir, cet heureux père remarqua pendant qu’on la changeait de linge une étrange bizarrerie de la nature: il fit observer à la mère que leur chère fillette avait au même pied et au même doigt qu’elle une anomalie en tout point semblable à la sienne; comme cette particularité n’avait aucun inconvénient, ils s’en amusèrent beaucoup.
Julietta était heureuse aussi; elle s’était toujours promis d’élever elle-même son enfant et elle voulait tenir sa promesse. Cependant, malgré sa volonté, certaines réflexions venaient l’assaillir. Elle avait pris goût à celle vie du dehors. Puis, sa beauté, sa grande fraîcheur, ne seraient-elles pas altérées par l’irrégularité de son sommeil? Toutes ces raisons, et d’autres peut-être, lui firent regretter de s’être tant avancée sur ce point avec Philippe. Ce dernier, en effet, eut beau redoubler de tendresse, multiplier ses caresses, il devenait de plus en plus évident que ce qui est ordinairement le bonheur d’une mère était pour Julietta une charge.
«Triple sotte, se disait-elle un jour, suis-je assez punie de ma niaiserie. Comment! la nature m’a douée des plus beaux avantages physiques, pour aboutir à un artiste sans position, quand je pouvais et que je puis encore aspirer aux rôles les plus enviés! Celles qui sont parvenues jusqu’aux têtes couronnées étaient-elles donc plus belles que moi?»
Et se contemplant dans laglace, elle s’écriait «Je les en défie!» Ensuite portant son regard du côté du berceau où dormait le chérubin, elle ajoutait avec dépit: «Si eijcore je n’avais pas cet enfant!. Mais allez donc prétendre à quelque chose quand on peut vous jeter ce mot: Elle est mère de famille.»
Le pauvre petit ange était souvent victime de ces rêves insensés, surtout depuis une certaine rencontre et les poursuites qui en furent la suite. Philippe, sans soupçonner toute la vérité que sa nature aimante l’aurait d’ailleurs empêché de comprendre, ne pouvait cependant se dissimuler le changement qui s’opérait chez sa maîtresse; aussi se multipliait-il pour lui être agréable: tout ce qu’il gagnait, en dehors du besoin strict du petit ménage, était employé à lui faire des cadeaux de toilette, objets constants de ses désirs. Ne sachant à quoi attribuer les exigences croissantes de Julietta, il supposait que peut-être l’irrégularité de leur position n’y était point étrangère, et comme il venait d’atteindre sa vingt-deuxième année, qu’en accomplissant ce devoir d’honnête homme il assurait le bonheur de son petit ange et acquérait toute l’autorité du père de famille, il résolut d’obtenir la consécration du mariage.
Sachant que le lendemain, dans la matinée, son oncle devait venir à l’atelier, il s’y rendit, décidé à lui faire part de sa résolution bien arrêtée. Il trouva ce dernier avec un étranger de distinction, un prince russe, ami de celui dont on faisait le portrait en pied, et à qui il venait de vendre3000fr. la dernière statuette de Philippe:
–Voicil’auteur de l’objet que vous venez d’acheter, monsieur, dit Delpy envoyant entrer son neveu.
–Comment! répliqua le prince, cet enfant?
–Lui-même, répondit l’artiste.
Philippe, naturellement timide, devint cramoisi. Il se dirigeait vers une pièce voisine, lorsque le prince l’arrêta et, tenant sa montre dans la main, lui dit:
–Voudriez-vous avoir l’obligeance de m’accorder dix minutes?
–Volontiers, monsieur, répondit Philippe.
L’étranger, s’approchant alors d’une table où se trouvait ce qui était nécessaire pour dessiner, prit une feuille blanche, un crayon, et plaça notre jeune artiste dans l’attitude d’un homme qui pose.
–Mais, monsieur., dit Philippe.
–Vous m’avez promis dix minutes, répliqua le prince en l’interrompant. Et avec une rapidité dont Delpy resta stupéfait, il esquissa avec une ressemblance parfaite le portrait du jeune artiste.
–Il n’y a, messieurs, dit l’étranger, au personnel de l’atelier qui venait examiner le croquis, il n’y a, dis-je, croyez-le bien, aucune prétention de ma part. J’ai simplement voulu prouver à ce jeune –homme que l’acquéreur de sa statuette pouvait apprécier son travail, afin qu’il eût confiance dans son jugement. Je n’hésite donc pas à déclarer que cette œuvre est celle d’un homme d’avenir, et que son nom sera bientôt aussi connu que celui du maître dont il est le digne élève.
Delpy s’inclina, et s’adressant à Philippe:
–Prends ces3000francs que monsieur vient de me remettre et qu’il sera heureux, j’en suis sûr, de te voir posséder. Je veux que ton bonheur soit complet.
IV
DEUX DÉSAGRÉABLES SURPRISES.
Table des matières
Inutile d’essayer de peindre la joie du jeune artiste, surtout dans sa position critique. Aussi, voyant la difficulté de parler à son oncle, il profila de ce que ce dernier se dirigeait avec le prince vers le portrait de son ami, et ne fit qu’un bondj usqu’au faubourg Montmartre afin d’apprendre la bonne nouvelle à sa Julietta, nouvelle si flatteuse pour son amour-propre d’artiste et si avantageuse pour son budget, lui qui dépensait tout le fruit de son travail pour contenter ses moindres caprices. Mais quelle déception et quel chagrin n’éprouva-t-il pas à l’aspect indifférent, presque dédaigneux de Julietta. A peine avait-elle l’air d’écouter ce qu’il lui racontait avec tant de chaleur. Ce fut un véritable désespoir pour ce pauvre garçon, et ses larmes coulèrent comme celles d’un enfant. Philippe, d’une nature droite, avait un fonds excellent et il adorait sa maîtresse; mais, poussé à bout, il était homme à prendre une détermination et à la tenir, dès qu’il l’aurait prise. Comme presque toujours en pareil cas, une réaction s’opéra en lui; à la faiblesse succéda un sentiment de fermeté relative, et il lui reprocha ses incessantes exigences, alors qu’il était ’allé voir son oncle pour régulariser leur position. Ces reproches étaient pleins d’amertume, et il est évident qu’un seul mot de cette femme qu’il aimait tant l’aurait à l’instant jeté à ses pieds. Mais rien qu’une froide insensibilité! Désespéré, hors de lui, il sortit. Errant sans direction précise, ne sachant où porter ses pas, il marcha ainsi presque toute l’après-midi. Enfin, harassé de fatigue, il finit par se décider à rentrer. Mais quel ne fut pas son étonnement de trouver la porte fermée. Le concierge, interrogé, lui apprit qu’il avait vu sortir Mlle Julietta avec sa petite fille; seulement, elle ne lui avait rien dit. Après avoir vainement attendu jusqu’au soir, il se décida à faire ouvrir la porte. Rien d’extraordinaire dans la chambre; sa seule remarque fut qu’elle était sortie avec sa plus belle toilette. En proie à une fièvre violente, l’oreille tendue au moindre bruit, la nuit ne fut pour lui qu’un véritable supplice, et nul ne pourrait dire ce qui serait arrivé le lendemain, si, par un heureux hasard, son oncle ne l’avait rencontré. Ce dernier, frappé de l’altération de ses traits, voulut en connaître la cause, et à force d’insistance Philippe finit par tout lui apprendre. Delpy, ayant résolu d’emmener son neveu avec lui et sachant bien qu’il retrouverait son ami. à Port-Marly, ne s’était plus occupé de son rendez-vous. Ils donnèrent les instructions nécessaires au concierge pour le cas où Julietta rentrerait, et tous deux se dirigèrent vers le chemin de fer.
L’arrivée de ces messieurs causa à Verdier une double satisfaction, car il commençait à éprouver de l’inquiétude sur le compte de son ami, non que ce dernier fût un modèle d’exactitude, mais il savait qu’il tenait à prendre son train habituel, où il trouvait des connaissances, et qu’il le manquait rarement. Si, contre sa volonté, il était empêché par une cause quelconque, on était sûr de le voir revenir par le train suivant, ce qui n’avait pas eu lieu cette fois. De là son impatience. Ensuite Verdier connaissait peu Philippe; il savait seulement qu’il était lié avec son fils, dont il n’avait point à se louer. Se rappelant sa conversation sur le compte de ce jeune homme avec son oncle, il éprouvait le désir de le connaître davantage. Delpy, bien qu’enchanté du dénouement si brusquement arrivé, n’était pas fâché, en pareille circonstance, d’avoir son ami Verdier avec lui, par la raison que l’on peut aisément faire dire par un tiers ce qui serait assez difficile pour soi-même; car, dans l’état actuel des choses, il était impossible de prévoir la nature d’explications que l’inévitable causerie de la soirée pourrait amener.
Philippe, dont l’agitation intérieure, sous une apparence calme, était extrême, préférait aussi voir M. Verdier avec eux plutôt que de se trouver seul avec son oncle. D’une part, le souvenir de son petit ange, ce qu’il allait devenir et même ce qu’il était devenu, brisait son âme; de l’autre, ce serpent aux mille têtes, qu’on nomme la jalousie, et qui mordait à belles dents son pauvre cœur, le plaçait dans la situation d’un homme qui tantôt voudrait parler, et tantôt rester dans ses pensées. Pendant le dîner, on évita avec le plus grand soin tout ce qui pouvait avoir trait à l’événement connu. Delpy et Verdier firent même leurs efforts pour que tout se passât comme s’il n’existait aucune préoccupation, et ils y réussirent dans les bornes du possible. Néanmoins, après le dîner, par suite d’une entente entre nos deux vieux amis ou par l’urgence réelle d’une affaire quelconque, Delpy sortit. Verdier allait profiter de la circonstance pour entamer une conversation que la force des choses devait inévitablement amener, lorsque Philippe lui en fournit l’occasion:
–Y a-t-il longtemps que vous avez vu Adrien? demanda ce dernier.
–Je le vois bien rarement, cher monsieur, répondit le magistrat.
–Il y a un peu de temps aussi que je ne l’ai rencontré, dit Philippe.
–Alors vous ne vous voyez pas souvent?
–Très peu, monsieur, répondit le jeune artiste; lui, passe ses journées à son bureau et moi à l’atelier. Nos rapports sont assez difficiles.
–C’est vrai, répliqua le magistrat; cependant les soirées sont là, et quand les jeunes gens ont les mêmes goûts, ils se recherchent mutuellement et trouvent moyen de se rencontrer. Du reste, chose triste à dire pour un père, je vous approuve de ne pas le fréquenter.
–Vous le jugez peut-être un peu sévèrement, monsieur, dit Philippe.
–Un père, croyez-le bien, cher monsieur, est toujours porté à l’indulgence pour ses enfants, et lorsqu’il tient le langage que vous venez d’entendre, il doit avoir de graves motifs. C’est malheureusement mon cas. Mais si mon fils, dédaigneux de mes conseils, n’a pas su ou n’a pas voulu en profiter, rien ne prouve que je ne sois plus heureux ici. Mon âge, vous le comprendrez, j’en suis sûr, m’autorise à vous parler ainsi, car vous ne pouvez ignorer mon affection pour votre oncle, et, quand on connaît celle qu’il vous porte, on ne peut qu’éprouver un sympathique intérêt pour tout ce qui vous concerne. C’est donc à cause de cet intérêt, d’une expérience acquise dans un milieu où pendant vingt ans j’ai vu se dérouler toutes les turpitudes de la vie, que je viens vous parler d’un sujet épineux, mais d’un tel poids dans la destinée d’un jeune homme, qu’il faut absolument l’aborder. Y consentez-vous, et puis-je compter sur votre sincérité comme vous pouvez être assuré de ma franchise?
–Certainement, monsieur, répondit Philippe visiblement ému, car il sentait qu’il avait devant lui un homme habitué à aller au fond des choses.
–Vous êtes très malheureux, n’est-ce pas? reprit notre magistrat.
–Oh! oui, monsieur, je le suis au point de ne pas avoir la force de le cacher, répondit Philippe avec embarras.
–Étrange contradiction! dit Verdier; vous êtes malheureux, quand ce devrait être le contraire! Voyons, raisonnons avec calme. Vous vouliez épouser la jeune personne en question, ne devez-vous pas remercier le ciel de ce qu’elle vous a ouvert les yeux auparavant?... Savez-vous ce que c’est qu’un ménage avec une femme qui n’a pas même pu se contenir jusqu’au moment d’avoir donné légalement un père à son enfant? Que Dieu vous garde d’en faire l’épreuve, car alors vous auriez réellement le droit de vous dire malheureux, tandis qu’aujourd’hui vous êtes simplement sous le coup d’un dépit passager. Le malheur, monsieur, c’est la perte d’une femme qui a consenti à être votre compagne pour partager votre bonne ou mauvaise fortune, qui vous consolait et qui vous encourageait dans les inévitables défaillances que l’on éprouve toujours plus ou moins, quand la nécessité force à supporter des injustices; car il faut vivre... Il faut vivre est en effet le mot de bien des situations, et lorsque Dieu brise du même coup l’affection du cœur et le soutien de l’âme, on a le droit de se dire malheureux.
Philippe, les yeux fixés sur son interlocuteur, fut étonné de voir deux grosses larmes rouler sur sa figure; ce langage muet de la douleur l’impressionna. Mais notre magistrat, réprimant au même instant le souvenir douloureux de son passé, reprit aussitôt:
–Vous êtes, monsieur Philippe, à l’âge où l’on prouve si l’on a ou si l’on n’aura pas la dignité de soi-même, c’est-à-dire si l’on sera ou si l’on ne sera pas un homme. Ne craignez-vous point, à propos de ce que j’appellerai un simple accroc dans la vie, d’amoindrir l’idée qu’on a pu se faire de vous pour votre talent réel, qui n’a pu s’acquérir que par une force de volonté persistante?. Soyez donc à la hauteur de votre dignité, afin de ne point rougir un jour de votre faiblesse, qui resterait comme une marque de débilité. Comment entendez-vous la vie? avez-vous pensé qu’il pouvait y avoir profit sans risque? Si, lors de votre ardeur à poursuivre cette jeune fille, on vous avait représenté votre folie, ses dangers; si des gens expérimentés avaient voulu vous faire éviter les écueils sur lesquels eux-mêmes s’étaient brisés jadis, vous n’eussiez pas manqué de répondre que vous vouliez braver les naufrages que d’autres avaient bravés, et cependant le plus léger vent contraire vous fait perdre tout sang-froid. Réfléchissez: s’élancer dans des aventures sans en avoir calculé les conséquences et, le cas échéant, sans être cuirassé contre ce qui peut advenir, c’est faire métier de dupe. Oubliez-vous donc que la vie en dehors des règles de la société, ces règles fussent-elles illogiques, n’offre que mécomptes à celui qui s’y livre? De quoi alors pourriez-vous vous plaindre aujourd’hui? Puisque nous sommes sur ce chapitre, monsieur Philippe, il nous faut aller jusqu’au bout, par la raison que votre situation me rappelle mon fils. Convenez, cher monsieur, que si l’étourderie de la jeunesse ne la faisait quelquefois prendre en pitié, si la faiblesse d’un père ou d’une mère ne les portait toujours à l’indulgence à l’égard de leurs enfants, on serait en droit de se demander si le Créateur n’a pas oublié de placer dans le cœur de beaucoup d’entre eux la plus simple notion du sens moral. Car, enfin, il n’a pu entrer dans son dessein de les créer uniquement pour le malheur de leurs parents. C’est pourtant ce que souvent on serait tenté de croire. Ainsi, pour sauver du déshonneur mon sot et prétentieux fils, qu’un besoin effréné de paraître avait poussé à des prodigalités insensées, à toutes sortes de dépenses désordonnées, il a fallu que je me ruine; chose qu’il a dû trouver toute naturelle!... Je ne veux pas assurément établir la moindre comparaison entre vous et lui; mais il faut cependant vous faire savoir que ce jeune homme, dans une circonstance semblable à celle dont nous nous occupons, à propos d’une femme qu’il connaissait à peine, avait versé des torrents de larmes, alors qu’il n’en avait point trouvé une seule à la mort de la meilleure des mères!... Est-il bien sûr, monsieur Philippe, ajouta froidement à demi-voix Verdier, que le souvenir de votre mère vous soit aussi cuisant que celui de la femme disparue?... Laissez-moi vous demander si vous savez ce que c’est qu’une mère? Vous étiez jeune lorsque vous avez perdu la vôtre, et ne pouvez guère vous la rappeler. Une mère, voyez-vous, c’est la bonté, la tendresse et le dévouement absolu. C’est une femme qui couve du regard son enfant, qui s’inquiète au plus léger symptôme de malaise. C’est enfin une femme qui vit dans des transes continuelles, tant elle tremble pour son être chéri; et pour la récompenser de son amour. Mais vous pleurez, je crois, dit le magisrat en s’arrêtant, je ne voudrais pourtant pas vous faire de la peine.
–Oh! non, non, n’ayez pas de regret, monsieur Verdier, dit Philippe surexcité et les yeux pleins de larmes! Merci, au contraire, car d’un enfant vous venez de faire un homme. Mais c’est mon pauvre petit ange de fille que, dans mon imagination, je cherche toujours!
–Là encore il faut de la raison, répliqua Verdier. Ce n’est pas votre absence qui l’empêchera de grandir, et soyez certain qu’un jour, peu éloigné peut-être, on viendra vous rappeler que vous en êtes le père.
–Que Dieu exauce, ces bonnes paroles, monsieur. Mais je jure sur la mémoire de ma mère, dont vous venez de me rappeler le doux souvenir, que ce jour-là sera le dernier du ravisseur de mon enfant.
–Ce serment, cher monsieur, n’est qu’une folie, il faut le retirer.
–Jamais! répondit Philippe avec une énergie qui étonna le magistrat.
–Voyons, cher monsieur, reprit Verdier, est-ce à moi de vous rappeler que vous ne pouvez perdre de vue, dans tous vos actes, ce qui peut contribuer au bonheur ou au malheur de cet excellent Delpy, lui qui vous a servi de père, qui a tout fait pour que vous acquériez un talent qui va sûrement vous donner un nom dans les arts. Si vous con naissiez toute sa sollicitude pour tout ce qui vous concerne, si vous aviez entendu hier avec quel attendrissement il répétait les dernières paroles de votre mère mourante lui léguant le soin d’élever le petit orphelin! Eh bien! peut-on s’acquitter plus noblement d’une dette où le cœur a une si large part?... Et vous iriez, par un faux amour-propre, vous exposer à briser le bonheur de cet homme? Non, vous ne le ferez pas.
–Encore une fois, dit le jeune artiste, je vous remercie, monsieur, de ces bonnes paroles et du service que vous venez de me rendre; désormais ma reconnaissance pour vous sera inséparable de celle que je dois au meilleur des oncles. Mais, je le répète, je jure sur les cendres de ma sainte mère que l’homme qui m’a ravi mon bonheur, si jamais je le connais, mourra de ma main.
Un bruit qui se fit à la porte d’entrée arrêta brusquement cet entretien: C’était Delpy qui revenait. A en juger par la figure courroucée de l’artiste, on pouvait assurer qu’il y avait de l’orage dans l’air.
–Mais qu’es-tu devenu toute la soirée? demanda Verdier?
–Je suis enchanté d’être rentré, répondit Delpy en se promenant de long en large.
–Nous aussi, parbleu, dit Verdier. Te serait-il arrivé quelque chose?
–Non. Seulement je me suis tenu à pour ne pas noyer un homme.
–Noyer un homme! répéta Verdier tout effaré. Ali ça! est-ce que tu es fou?
–Je ne le pense pas; mais je suis furieux! Tu vas encore me traiter de sceptique parce que je ne crois pas comme toi aux conceptions profondes de nos législateurs ni de nos gouvernants, les premiers surtout, que la France aurait si souvent tant d’avantage à prendre à Charenton! Omalheureux magistrats! ajouta-t-il en regardant son ami, que vous êtes a plaindre d’être obligés de rendre des jugements d’après de semblables lois!
–Ah çà, mais après qui en as-tu donc? demanda Verdier.
–Après qui j’en ai? reprit Delpy avec un sourire railleur: après toi, après moi, après la France entière. Je ne te dirai point que je suis content de ce qui arrive. Mais enfin, toi qui excuses toujours les bévues de nos gouvernants, écoute bien ceci. Comme c’est après-demain l’ouverture de la pèche, j’ai été chercher nos permissions. N’en voyant que deux, celle de Philippe et la mienne, je me suis enquis si l’on t’avait oublié:
«–Non, m’a répondu le fermier, mais je ne veux pas en donner à ce monsieur.
–Pourquoi? lui ai-je demandé.
–Parce qu’il ne me plaît pas.
–Du moment que mon ami paye sa permission, ai-je répliqué, il me semble qu’il a fort peu à s’occuper s’il vous plaît ou non.
–La preuve de votre erreur, a-t-il dit, c’est qu’il n’en aura pas.»
–Qu’est-ce donc que cet insolent? demanda Verdier.
–Cet insolent, répondit l’artiste, c’est un ancien boulanger, autrefois gardeur de pourceaux, qui a pour associé dans la location de la pèche un ancien marchand de parapluies, deux personnages, comme tu le vois, de la plus haute distinction, lesquels, grâce au génie de nos législateurs, peuvent à leur gré t’ennuyer tout à leur aise et te rendre insupportable le séjour dans ce pays.
–Je ne me suis jamais occupé de cette question, dit Verdier, mais je serais surpris qu’il n’existât pas dans le cahier des charges certaines restrictions contre une telle omnipotence. Et cependant, ajouta-t-il en réfléchissant, s’il est fermier du canton, il peut être dans son droit.
–Ainsi, reprit Delpy, moi qui n’ai d’autre récréation, en dehors de mon travail, que la pêche à la ligne, qui ai acheté une maison à Port-Marly à cause de sa position exceptionnelle pour mon plaisir préféré, de la quantité de poisson que la rivière recèle dans cet endroit, et surtout de la tranquillité dont on y jouit, sans laquelle il n’y a pas de pèche possible; car ici point de marine qui vous dérange, point de courant qui vous gêne, point de canotage; en un mot, rien qui puisse vous ennuyer. La loi, par l’ineptie de nos législateurs sur cette matière, me place sous la dépendance absolue d’un ancien gardeur de pourceaux!
–Cependant, mon ami, répliqua Verdier, s’il est locataire.
–S’il y a quelque chose en France qui ne devrait pas être affermé, dit l’artiste avec véhémence, c’est la rivière, qui n’est en réalité qu’une grande route, où tout le monde doit avoir sa part de jouissance. Mais, en admettant le cas où l’État s’arroge le droit de l’exploiter, pourquoi ne délivre-t-il pas lui-mêm e les permis de pêche comme il délivre les permis de chasse?. une absurdité semblable est-elle admissible, quand c’est l’État qui paye les gardes? Il y a quarante ans, mon ami, que je pêche à la ligne, et il y en a au moins trente-cinq que je prends des permis; j’ai donc pu apprécier la généralité des fermiers, que l’on peut classer en trois catégories: le pêcheur amateur, le pêcheur de profession, et le pêcheur. inclassable, si ce n’est parmi les déconsidérés. Le premier est un homme ordinairement passionné pour la pêche, dont le but est de se réservefles meilleurs endroits. Le second n’a qu’un désir, tirer de son métier, par tous les moyens possibles, même par la destruction complèle du poisson, tout ce qu’il peut donner. Le troisième est presque toujours un homme plus ou moins taré, dont l’origine de la fortune est plus ou moins avouable, soit qu’il ait exercé quelque profession interlope ou qu’il ait fait quelques bonnes faillites plus ou moins frauduleuses, et qui, pour éviter le mépris de ceux qui le connaissent, se retire dans quelque village où, sous la protection de la loi, il devient une sorte de pacha de la rivière. Et, chose plus triste encore! c’est que non seulement il fait payer son plaisir par les autres, mais il peut, à son gré, vous faire prendre en aversion un pays qui avait été jusque-là plein de charme pour vous.
–Le législateur, n’en doute pas, dit le magistrat, n’a point prévu l’omnipotence qu’il donnait au fermier, ni l’usage abusif qu’il pouvait en faire; et le gouvernement, de son côté, crois-le bien, ignore tout cela.
–Comment ignorerait-il, répliqua Delpy, ce que tout le monde sait? Dans tout autre pays, reconnaître une erreur paraîtrait équitable; mais ce serait, chez nous, douter de l’infaillibilité administrative! Une simple question, mon ami, ajouta l’artiste. Tu m’as souvent parlé de ce qu’avait de détestable le gouvernement ottoman et son administration. Eh bien, quelle différence fais-tu entre les Turcs, qui afferment l’impôt sur les moutons, et les Français, qui afferment celui qui existe sur les poissons? Ces deux fermages sont-ils autre chose qu’un impôt similaire?
Verdier, à cette étrange question, oubliant ses préoccupations, ne put s’empêcher de rire. Philippe, au contraire, sachant jusqu’où pouvait aller son oncle, dès qu’il était sur ce chapitre, et tenant à être agréable à l’ancien magistrat, se hâta d’intervenir:
–Voyons, mon oncle, dit-il, n’y aurait-il pas possibilité d’arranger tout cela en faisant mettre ma permission au nom de M. Verdier?
–Eh bien! et toi? demanda Delpy.
–Moi, je ne pense pas pouvoir profiter de la mienne.
–Pourquoi cela?
–Tu sais, mon cher oncle, si depuis longtemps je désire faire un voyage en Italie, et combien je serais heureux de voir les chefs-d’œuvre de nos grands maîtres à Rome, à Florence. Or, jamais il ne se présentera un moment plus propice. M. Verdier, qui vient de me rendre un grand service.
–Un service? interrompit Delpy un peu anxieux.
–Oui, M. Verdier te contera cela. Seulement, dans l’entretien que nous avons eu ensemble, il m’a fait éprouver des émotions qui m’ont secoué et me rendraient le travail pénible et même difficile. Il ne peut donc pas, comme je te le disais, y avoir de moment plus propice.
–Plus propice! répéta Delpy, en réfléchissant. A ton point de vue peut-être; mais, au mien, il n’en est pas ainsi! C’est après-demain l’ouverture de la pêche, et, si tu t’absentes, je vais me trouver avec le prince Lohanoff sur les bras, qui presse tous les jours davantage pour activer son marbre, en me faisant observer qu’il s’attend de jour en jour à être rappelé par son gouvernement. Alors je vais être dans l’impossibilité de pêcher!
–Tu as raison, dit Philippe, je n’avais pas réfléchi à cette circonstance. Je continuerai le Russe. De ton côté, tu promets, sans arrière-pensée, de consentir à mon départ dès que mon travail sera terminé?
–Si tu y tiens, répondit Delpy, je ne veux point te contrarier; toutefois, permets-moi de douter que ce soit l’amour de l’art seul qui t’attire en Italie: c’est pour cela, je t’avoue, que j’ai une certaine appréhension de te voir partir. Je serais sûr que ce voyage n’a d’autre but que la distraction, je te pousserais moi-même à le faire.
–Je comprends ce que tu veux dire. Je le reconnais, il y a du vrai. Crois-moi, cependant tout ne l’est pas. Tu te figures que la personne en question est le seul mobile de mon voyage; elle y est certainement pour quelque chose, mais le besoin de changer d’air, de place, que sais-je? n’y est pas étranger. Puis, sois sans inquiétude, grâce à cet excellent M. Verdier, ce n’est plus un enfant qui partira: j’ai à cœur de le persuader sur ce point, ce sera ma manière de lui prouver ma reconnaissance. Jusque-là compte sur ma promesse et laisse-moi faire.
–Je veux bien te laisser faire; mais je connais l’Italie, mon ami, et j’aimerais mieux te voir rester avec nous, maintenant surtout que la pêche va ouvrir et que tu pourrais te livrer à cette agréable distraction. Penses-tu être longtemps absent?
–Non, un mois ou deux tout au plus.
–Soit, si tu le désires absolument, dit Delpy. Mais ce voyage est une folie. Il est clair que ton but est de retrouver la trace de cette femme, et je demande à tout homme sensé si c’est dans sa position qu’elle aurait pu avoir seulement l’idée de retourner dans son pays. Je le répète, c’est de la démence.
–Je suis entièrement de ton avis, dit Verdier. On ne peut voir dans ce voyage qu’une malheureuse et regrettable inspiration; mais enfin, si c’est une satisfaction pour ton neveu, tu dois y consentir, et, en attendant que le moment soit venu, j’engage beaucoup M. Philippe à se mettre résolûment au travail.
Notre jeune artiste, se trouvant relativement satisfait de sa soirée, promit de commencer dès le lendemain. Delpy, quoique contrarié de la persistance de son neveu, trouvait un dédommagement dans la pensée qu’il pourrait dans les premiers temps se livrer à son plaisir favori. Verdier, qui, de son côté, avait son idée, voulant partir par le premier train le lendemain matin, brusqua le moment de se séparer, et tout le monde se retira pour aller se livrer au repos.
Le jour suivant, en effet, nos amis, fidèles au programme que chacun s’était tracé, se mirent en devoir de l’exécuter. Philippe et Verdier, partis ensemble, se séparèrent à la gare d’arrivée, le premier se rendant directement à son domicile, dans l’espoir d’y trouver un indice quelconque qui lui servît à expliquer le mystère de la veille; mais l’état des choses étant le même, il s’achemina tristement vers l’atelier de son oncle, afin de faire prévenir sans retard le prince Lohanoff qu’il était à sa disposition pour continuer son travail. Verdier prit la direction de la Madeleine pour se rendre à la préfecture de police. Quant à Delpy, tout occupé des apprêts de ses engins de pêche, il était resté à la campagne, où le jeune artiste et l’ancien magistrat rentrèrent le soir.
Tout se passa sans nouvel incident pendant quatre ou cinq jours; mais au bout de ce temps, une circonstance inattendue vint brusquer un dénouement désiré d’un côté et redouté de l’autre. Le prince Lohanoff venait de faire prévenir Delpy que, rappelé par son gouvernement, l’exécution du marbre commencé devait forcément être interrompue jusqu’à son retour. Seulement, comme son absence pouvait durer quelques années, il entendait payer la moitié du prix convenu. Delpy, maudissant ce contre-temps, dut néanmoins accepter. Il sentait bien que désormais, nulle entrave n’existant plus pour différer le départ de son neveu, il était obligé de lui laisser effectuer son voyage. Cet éloignement qu’il redoutait lui faisait éprouver un pressentiment pénible dont il ne pouvait se défendre.
De son côté, Verdier avait, par ses relations, fait mettre les meilleurs limiers de la police aux trousses de Mlle Margani, non qu’elle eût commis un acte répréhensible: il savait bien que dans sa situation elle était maîtresse de son enfant; mais enfin cette disparition subite, étrange, piquait d’autant plus sa curiosité de magistrat, qu’il était informé de l’insuccès des recherches. Connaissant, il est vrai, l’amour-propre de messieurs de la police afin de prouver la finesse de leur flair pour trouver ou suivre une voie quand ils la tiennent, il comptait sur un redoublement d’activité excité par le dépit: il eut lieu en effet, et cependant il fut impossible de découvrir la moindre trace de la fugitive. Cette affaire mystérieuse, pour ne pas dire ténébreuse, le préoccupait; il éprouvait à l’égal de Delpy une appréhension indéfinissable de voir partir ce jeune homme inexpérimenté, dans un état de surexcitation plus ou moins dissimulée, où l’espoir de découvrir et peut-être de se venger pouvait entraîner les plus graves conséquences dans un pays dont il ne connaissait pas les mœurs. Mais comme toute tentative afin de le détourner de ce voyage serait restée sans résultat, on y renonça, et il se mit en route après avoir écouté et promis de se conformer aux conseils et recommandations de son oncle ainsi qu’à ceux de l’ancien magistrat.
V
DÉPART POUR L’ITALIE.
Table des matières
Philippe n’avait jamais quitté Paris, et, comme tous ceux qui s’absentent pour la première fois, il éprouva en se séparant des siens, surtout dès qu’il dut monter dans le wagon, un serrement de cœur dont il ne pouvait se rendre compte; et si une force involontaire ne l’eût poussé, il serait descendu et’ ne serait point parti, tant il était en proie à un de ces sentiments de tristesse dont l’âme est pénétrée au moment de s’éloigner de ceux qui, par leur affection, vous ont aidé à supporter une grande douleur. Et c’est lorsque son cœur ressentait le plus vivement le choc de toutes ces pensées, que la cloche et un coup de sifflet de la locomotive vinrent couper court à toute hésitation, car le train venait de se mettre en marche.
Notre jeune voyageur se remit assez promptement des émotions du départ. L’espoir d’apprendre quelque chose concernant la disparition de sa maîtresse, l’idée tant caressée jadis, alors que le bonheur semblait devoir lui rester fidèle, de pouvoir admirer les nombreux chefs-d’œuvre que renferme la ville de Rome vers laquelle il se dirigeait, avaient été autant de motifs pour atténuer le chagrin d’un instant. Deux heures s’étaient à peine écoulées, qu’il n’avait plus qu’un désir, parvenir au lieu de destination. Le malheur voulut que son arrivée à Rome se trouvât un samedi assez tard, et la fatigue du voyage l’ayant empêché de se lever de bonne heure, il ne rencontra pas un seul de ses anciens camarades dans les visites qu’il ne manqua point de leur faire; aussi fut-il obligé de passer dans la solitude la journée du dimanche, journée d’autant plus longue et pénible pour lui, qu’il se trouvait dans un état d’excitation nerveuse sans cesse augmentée par son isolement et le bruit des cloches, qu’il retrouvait partout où il portait ses pas. Philippe parlait très bien l’italien: son oncle, dans la prévision qu’il voudrait, comme presque tous les artistes, visiter l’Italie et peut-être l’habiter quelque temps pour se perfectionner dans son art, le lui avait fait apprendre, et Julietta avait contribué à compléter les études du jeune sculpteur. Il n’avait donc nullement besoin de ses amis sur ce point; mais la solitude lui était désagréable, l’effrayait même. Puis il avait hâte de quitter Rome et de se diriger vers les environs de Naples; toutefois, n’ayant nulle confiance dans les gens du pays et ne voulant pas leur laisser connaître son itinéraire, c’était près de ses amis seuls qu’il entendait prendre les renseignements dont il avait besoin pour continuer son voyage.
Ainsi ce jeune homme qui avait si vivement désiré voir les œuvres de Michel-Ange, de Benvenuto Cellini, de Canova, et de tant d’autres, n’y pensait même pas aujourd’hui qu’il les avait sous la main. Cet effet étrange d’un mal moral fut surtout appréciable le lendemain, comme on va le voir. Philippe, d’un caractère doux et affectueux, était très aimé plus agréable surprise; et lorsque le premier mouvement de joie de se retrouver ensemble en pays étranger fut calmé, ils voulurent le conduire aux endroits où ils supposaient que ses instincts d’artiste lui faisaient souhaiter de se rendre. Mais quel ne fut pas leur étonnement en voyant son indifférence, quand ils lui avaient connu jadis un enthousiasme pour tout ce qui avait trait à son art. Il expliqua alors qu’à aucun prix il n’aurait voulu passer à Rome sans serrer la main à ses amis, mais qu’une affaire urgente le forçait à continuer sa route vers Naples: tandis qu’à son retour, son esprit libre de toute préoccupation, il pourrait se livrer entièrement à la satisfaction de réaliser un rêve de toute sa vie. Il partit en effet, et se rendit dans la Terre de Labour, cette partie montagneuse des Apennins limitrophe de la Calabre, contrée autrefois très dangereuse à cause des atrocités que le brigandage y commettait, et peu sûre encore aujourd’hui.
C’est sur la cime d’une de ces montagnes escarpées et volcaniques que se trouve le Mont-Cassin, cette superbe abbaye qui passe pour avoir été l’habitation de saint Benoît, et dans laquelle on entre par une longue et sombre grotte. Sa façade présente un développement de près de200mètres. Son intérieur, somptueusement orné, renferme, outre une riche bibliothèque, une collection d’antiquités. L’un de ses plus anciens manuscrits est le Commentaire d’Origène sur l’épître de saint Paul aux Romains, de l’an569. L’église possède le corps de saint Benoit, son fondateur, et celui de sainte Scholastique, sa sœur jumelle, dont on voit dans le parvis les statues colossales, ainsi que celle de sainte Abundanzia, leur mère. Jadis les bénédictins du Mont-Cassin étaient seuls propriétaires et seigneurs de toutes les terres environnantes; aujourd’hui, la plus grande partie de ces terres appartiennent à des particuliers, auxquels elles ont été vendues comme propriété nationale.
Les environs de cette abbaye surtout étaient infestés de brigands. Les cadavres que l’on y voyait suspendus aux branches des arbres de distance en distance indiquaient le châtiment qui leur était réservé, et cependant cela ne les avait jamais effrayés; ils jetaient au contraire l’épouvante jusque dans les pays environnants. C’est dans cette contrée bénite, non loin de San-Germano, près de la route qui conduit de Rome à Naples, qu’allait notre jeune voyageur.
Le hameau où habitait la famille Margani, chez laquelle il se rendait, composé seulement de quelques misérables masures, se trouvait assez éloigné de la ville où il avait couché, et comme de cette ville il avait dû faire la route à pied, qu’il était parti de très bonne heure, la fatigue commençait à se faire sentir. Après avoir demandé des indications pour la dixième fois peut-être, on lui montra l’endroit désigné à deux kilomètres environ, sur une pente presque au pied de la montagne. Il reprit courage, et après avoir parcouru à peu près la moitié de cette distance, il se trouva en face d’une habitation de belle apparence qu’un coude de la route lui avait cachée: c’était la seule de ce genre qu’il eut aperçue depuis son départ le matin; car l’aspect du pays, les masures qui s’offraient à sa vue çà et là, et la mine des quelques rares habitants qu’il rencontrait, lui faisaient éprouver un indéfinissable malaise.
VI
LE MARQUIS DE ROZOLI.
Table des matières
En arrivant en face de la maison qui venait de flatter sa vue, ses yeux s’étaient portés sur un bouquet d’arbres situé entre la route et l’habitation, et il éprouva une agréable surprise en y découvrant un homme contrastant heureusement avec ceux qu’il avait rencontrés jusque-là. Ce personnage, à moitié étendu sur un banc, lisait un journal en fumant son cigare. Philippe se dirigea vers lui. C’était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, très brun, avec une barbe d’un noir de jais; sa belle tête était du plus pur type italien. Mais ce qui frappa surtout notre jeune artiste, ce fut l’étonnante ressemblance de cette figure avec celle de sa Julietta; il retrouvait dans les traits de ce monsieur ceux de la jolie fugitive, et il en resta impressionné. Cependant, bien qu’extrêmement soigné de sa personne, le hâle de sa peau indiquait que sa vie ne s’était point passée dans les salons. Un costume de velours de soie noire faisait ressortir la blancheur et la finesse de son linge; un foulard de couleurs éclatantes, simplement noué autour du cou, complétait un costume négligé qui ne manquait pas d’une certaine élégance. Si l’on joint à cela une bague unie, dite chevalière, avec un gros brillant de la plus belle eau et parfaitement assorti aux trois fixés à sa chemise, on aura un aperçu de son extérieur.
–Auriez-vous l’obligeance, monsieur, demanda Philippe en s’approchant le chapeau à la main, de me dire si je suis loin de la demeure de M. Margani?
Le personnage en question, sans sortir de son immobilité, sans même baisser le journal qu’il tenait à la main dans l’attitude d’un homme qui lit, leva les yeux vers le jeune voyageur, et, après avoir fixé un moment sur lui un regard où l’on pouvait lire, en apparence du moins, une indifférence peu bienveillante, il se décida à répondre par une simple demande.
–Que lui voulez-vous?
–J’ai, monsieur, un renseignement à prendre près de lui.
–Mais peut-être pourrais-je vous le donner. De quelle nature est-il?
–C’est de lui-même que je dois l’obtenir, monsieur.
–Dans ce cas, répliqua l’inconnu sans se déranger, continuez votre chemin: c’est a cent mètres de la route, la première maison que vous trouverez à gauche.
Philippe remercia, salua et s’éloigna. Dès qu’il eut tourné le coude formé par la route, l’inconnu se leva, et, avec une agilité que son apparente indolence n’aurait point fait supposer, bondit sur un monticule d’où l’on pouvait voir la maison de Margani. Le voyageur y ayant pénétré, il redescendit tranquillement et reprit sa lecture. Philippe, en effet, était entré dans la maison indiquée, si toutefois, à en juger par le rez-de-chaussée, on peut appeler maison une espèce de grand bouge convenable tout au plus pour loger des animaux; c’est du moins l’aspect qui s’offrit à sa vue, en entrant dans la pièce où l’on se trouvait immédiatement après avoir franchi le seuil de la porte. C’était une grande chambre enfumée, éclairée par une petite fenêtre, ayant pour ameublement un lit délabré, une grande table et quelques escabeaux de bois blanc; çà et là, suspendus aux murs, avec des portraits de saints, deux ou trois chapelets et force scapulaires mêlés à quelques ustensiles de cuisine. La malpropreté de cette pièce était en tout point digne des habitants de la contrée, et principalement des deux personnages d’aspect peu rassurant qui s’y trouvaient lorsque Philippe était entré. Ces deux individus, natifs l’un et l’autre de la Calabre, étaient armés d’une espèce de poignard que l’on apercevait à travers leurs guenilles et avaient un regard farouche ressemblant moins à celui des humains qu’à celui des bêtes féroces. Ces deux nobles Calabrais étaient d’âges différents: l’un paraissait avoir la cinquantaine, tandis que l’autre avait tout au plus vingt-huit ans. Ce dernier, d’une rare laideur, avec sa mine de fouine, semblait, à première vue, avoir la figure d’un chafouin; mais en le considérant plus attentivement, on trouvait que son regard oblique qui se dérobait sans cesse, et quelques poils droits clair-semés sur sa figure en guise de barbe, lui donnaient l’apparence d’une hyène. Après avoir salué ces personnages de si haute et de si sympathique distinction, Philippe demanda M. Margani.
–C’est moi, répondit le plus âgé en le regardant avec étonnement.
–Je désirerais vous parler en particulier, fit l’artiste avec une certaine répulsion.
–Laisse-nous un moment, dit Margani à son compagnon.
Ce dernier, froissé sans doute qu’on le renvoyât, ses yeux fixés sur l’étranger, sortit sans souffler mot.
–J’ai, monsieur, une pénible communication à vous faire, commença Philippe dès qu’ils furent seuls, je viens vous parler de votre fille.
–Alors vous venez de Paris? demanda Margani.
–Précisément, répondit le voyageur, qui ne pouvait décidément se faire à l’idée de voir dans cet homme le père de Julietta.
–De quoi s’agit-il? dit le vieux Calabrais en allant entr’ouvrir une porte que Philippe n’avait pas aperçue et qui donnait accès dans la pièce où ils se trouvaient.
–Il s’agit d’abord de connaître son adresse.
–Que voulez-vous en faire?
–Ce que je veux en faire? répéta l’artiste. C’est selon où elle sera: la laisser tranquille, ou en faire ma femme.
–En faire votre femme? demanda Margani en essayant de sourire sans pouvoir y parvenir; mais je crois qu’un jeune homme du pays compte aussi l’épouser.
–Cela ne se peut pas, répliqua Philippe. Certaines circonstances s’opposent à ce qu’elle soit à un autre.
–Je ne comprends pas.
–Donnez-moi son adresse, et je vous expliquerai tout.
–Expliquez d’abord, et je vous donnerai l’adresse après.
–Eh bien! monsieur, Julietta est ma femme devant Dieu.
–Par saint Benoît! s’écriale vieux Calabrais, son regard fixé sur le jeune homme, dans l’attitude d’un chat prêt à s’élancer sur un chien, voilà du nouveau. Combien estimez-vous votre peau? ajouta-t-il en caressant de la main le manche de son poignard.
–Pourquoi cette question? demanda Philippe, peu rassuré.
–Parce, que je vous trouve bien hardi de venir me tenir ce langage. Mais vous êtes donc fou, si vous avez pensé sortir d’ici vivant.
–Quand vous connaîtrez les détails, peut-être penserez-vous autrement, puisque je désire l’épouser, dit l’artiste en tenant sa main sur le revolver qu’il avait dans sa poche, car l’inquiétude était peinte sur sa figure.
–Tu n’épouseras pas celle que mon frère aime! s’écria le jeune bandit, qui de dehors avait tout entendu. Et rentrant brusquement, il se précipitait sur Philippe, lorsqu’une femme, entrée par la porte d’intérieur entr’ouverte, s’élança au-devant de lui:
–Arrête! dit-elle avec autorité.
Et notre homme resta comme cloué sur place. Philippe, de son côté, qui avait saisi son revolver et s’était jeté en arrière à l’entrée du bandit, demeura stupéfait; il baissa son arme au moment où il allait faire feu sur son agresseur.
La femme qui venait d’intervenir n’avait point perdu un seul mot du colloque avec Margani. Elle était d’une belle prestance et paraissait avoir trente-huit à quarante ans. Malgré cet âge, elle conservait encore une grande beauté. Sa mise d’une certaine recherche, et les soins de propreté, de coquetterie même sur toute sa personne, contrastaient singulièrement avec les gens et les choses qui l’entouraient.
–Qui êtes-vous, monsieur, et que venez-vous faire ici? demanda-t-elle à Philippe.
–Madame!... lit l’artiste tout interdit.
–Surtout pas de ruse, point de dissimulation, reprit-elle en cherchant à le rassurer; la vérité seule vous sera favorable, tandis que tout mensonge pourrait vous être nuisible.
Le ton d’autorité mêlé de bienveillance, avec lequel ces dernières paroles furent prononcées, l’avertit que cette femme tenait peut-être sa vie dans ses mains.
Aussi notre amoureux commençait-il à regretter sa témérité. Mais comprenant que la sincérité était peut-être l’unique moyen de sortir du guêpier où il s’était imprudemment aventuré, il commença l’histoire de ses amours, aussitôt interrompue par l’entrée de l’inconnu auquel il avait demandé et qui lui avait indiqué la maison de Margani. Les goutte. lettes de sueur que l’on voyait sur sa figure témoignaient de la diligence qu’il avait faite pour arriver au plus vite. Or, personne ne s’étant éloigné, il ne pouvait avoir été appelé en toute hâte que par un signe de convention quelconque, ce qui rassurait peu notre voyageur.
–Qu’y a-t-il donc? demanda ce personnage en entrant.
Margani et son acolyte mirent immédiatement chapeau bas en saluant du titre de marquis le nouveau venu. C’était en effet le marquis de Rozoli, à qui Mme Margani expliqua ce qui venait de se passer, en engageant ensuite le jeune homme à reprendre son récit. Ce qu’il allait volontiers faire, espérant désarmer par la sincérité de son exposé véridique et l’affirmation de sa bonne intention, la colère de ces redoutables ruraux. Mais le marquis s’y opposa; soit qu’il voulût laisser ignorer certains détails aux étrangers, soit pour tout autre motif, il décida que Mme Margani, Philippe et lui monteraient au premier étage.
–Il ne mourra que de ma main! s’écria le jeune bandit, en s’élançant de nouveau sur le voyageur. Et cette fois c’était fait de lui, si Margani n’avait détourné le coup, qui, mal assuré, avait porté à faux. Néanmoins la froideur de la lame, en glissant sur la peau de l’artiste, l’avait fait bondir de côté, et, obéissant à cet instinct de conservation qui ne raisonne pas, il avait levé son revolver et allait faire feu sur son agresseur; mais Mme Margani, se trouvant à son côté, l’en empêcha.
–Depuis quand donc fait-on usage des armes en ma présence, s’était écrié M. de Rozoli en s’élançant à son tour, le stylet à la main, sur le provocateur, avec une agilité que sa robuste structure n’aurait pas fait supposer? Mais le jeune Calabrais, qui connaissait cet homme, pris de terreur, franchit la table qui le séparait de la porte de sortie, et disparut. M. de Rozoli, s’adressant alors au voyageur, le somma de lui remettre son revolver; et, comme ce dernier hésitait, un sourire ironique du marquis, qui n’admettait pas de réplique sans risquer le tout pour le tout, lui fit comprendre sa folie dans le cas où il voudrait résister. Allongeant le bras, le marquis répéta du ton d’un homme habitué à être obéi:
–Donnez votre arme!
–Donnez donc votre arme! répéta avec précipitation Mme Margani.
–Convenez, monsieur, balbutia Philippe en remettant son revolver, qu’après ce qui vient de se passer, il me faut une grande confiance en vous pour consentir à me désarmer.
–Soyez véridique, scrupuleusement véridique dans ce que vous allez me faire connaître, et vous n’aurez rien à craindre, dit le marquis, qui brûlait de savoir tout, en redoutant de trop apprendre; car, mieux que votre revolver, ma parole vous défendra.
Il fit signe à Philippe, et tous deux, suivis de Mme Margani, se dirigèrent vers la porte du fond, derrière laquelle se trouvait un escalier; après l’avoir monté, ils passèrent devant une fort belle chambre à coucher d’une irréprochable propreté, très confortablement et même luxueusement meu blée, pour arriver à un beau salon, où ils entrèrent. Le contraste qui existait entre le rez-de-chaussée et le premier étage aurait dû tranquilliser notre voyageur, mais il avait aperçu, masqué par des tapisseries, l’escalier de l’entrée particulière. Avait-il cru à des oubliettes? toujours est-il que son imagination surexcitée était loin de se calmer.
–Asseyons-nous, avait dit le marquis en entrant; maintenant je vous écoute.
Notre artiste narra l’histoire de ses amours avec la fidélité d’un homme qui se trouve dans une position peu digne d’envie; elle était d’autant moins rassurante qu’il remarquait que sa narration faisait froncer de plus en plus les sourcils du marquis. La manière mystérieuse dont ce dernier avait été prévenu; le souvenir de sa réception en demandant son chemin pour trouver la maison où il se rendait; l’autorité absolue qu’il paraissait exercer sur tous ceux qui l’entouraient, et le ton avec lequel il l’interrogeait, quand chaque parole semblait empreinte d’une menace: tout cela lui faisait penser à la Calabre, ce pays si célèbre par l’énormité des forfaits de ses habitants, et dont il se trouvait peu éloigné en ce moment.
–C’est bien, dit le marquis en se levant, extrêmement agité.
L’aspect de cet homme était étrange; il se promenait de long en large, dans l’attitude de celui qui réfléchit à ce qu’il vient d’apprendre, et, tout en paraissant satisfait, il semblait dissimuler une colère concentrée d’avoir entendu la vérité. Mme Margani, restée silencieuse depuis leur entrée dans le salon, essuyait ses yeux.
VII
LE SERMENT DE LA CALABRE.
Table des matières
–Quel but aviez-vous en venant ici? reprit le marquis, s’arrêtant brusquement devant Philippe. Pensiez-vous y trouver Julietta?
–Je ne sais, monsieur; j’espérais au moins me procurer une indication quelconque.
–Mais, est-ce bien pour en faire votre femme ou pour la déshonorer encore?
–Jamais, à mes yeux, Julietta n’a été déshonorée, car elle a toujours été ma femme devant Dieu. Orphelin et redevable de ce que je suis à mon oncle, j’attendais d’avoir deux ou trois ans de plus afin de lui parler de mon mariage; et c’est précisément quand je venais de prévenir Julietta que le moment était venu de régulariser notre position, qu’elle a disparu avec mon ange de petite fille.
–Et vous n’avez fait aucune recherche?
–Si, monsieur: un ami de mon oncle, ancien magistrat, s’est adressé a la police, et, malgré la persévérance de son personnel le plus expérimenté, il a été impossible de découvrir la moindre trace.
–La police de Paris est cependant bien faite. Ne craignez-vous point d’avoir quelque malheur à redouter?
–Je ne le pense pas, monsieur. Les exigences croissantes de ma fiancée, comme je vous le disais il n’y a qu’un instant, relativement à sa toilette surtout, son irritabilité pour le moindre soin à donner à notre chère petite fille, tout cela, hélas! ne me laisse guère d’illusion sur mon malheur!
Et deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues. Mais, comptant sans doute sur l’inadvertance de ses interlocuteurs, ou peut-être honteux de sa faiblesse, il ne les essuya pas. Rien cependant n’avait échappé à M. de Rozoli et encore moins à Mme Margani; cette dernière, avec son regard fixé sur le jeune homme, semblait le dévorer des yeux.
–Il faut savoir pardonner un moment d’oubli, monsieur, dit le marquis. Réfléchissez à tous les éléments de séduction qui entourent une jeune fille dans une ville comme Paris, quand elle est jolie, et elle l’était avant de quitter la pension; aussi est-ce contre le gré de tout le monde ici que la malheureuse enfant a voulu partir. Nous l’en aurions certainement empêchée sans la garantie morale que nous offrait un couvent. Il en a été de même relativement à la famille où elle est entrée: tous les renseignements ont été unanimes sur son honorabilité. Malheureusement les séductions d’une grande ville sont dangereuses; la perspective d’un riche mariage qui facilite l’accès à cette vie brillante tant enviée des jeunes femmes en général, leur donne le vertige, et peut-être sa position avec vous, sans l’excuser aucunement, pouvait éveiller chez elle ces tentations.
–Ceci ne justifierait rien, répliqua Mme Margani. Vous êtes artiste, je crois?
–Comment le savez-vous, madame? demanda Philippe surpris.
–En effet, répéta M. de Rozoli étonné, comment le savez-vous?.
–Je l’ai appris par la famille chez laquelle était entrée ma fille, répondit au marquis Mme Margani. C’était là la cause de mes instances depuis plus d’un an pour nous rendre à Paris. Vous le voyez, monsieur, ajouta-t-elle en s’adressant au jeune homme, plus instruite que vous ne le pensiez, j’ai pu apprécier l’exactitude de votre récit, et cela, j’en conviens, devrait me faire croire à votre amour pour elle; mais les mères ne se sentent jamais assez rassurées, et j’ai besoin d’être convaincue directement par vous-même. Il y a dans ce pays-ci un serment solennel qui a toujours coûté la vie aux parjures.
Et, décrochant du mur où il était suspendu, un crucifix, elle le posa sur le guéridon.
Instantanément le marquis ôta dévotement son chapeau en faisant le signe de la croix.
–Jurez sur notre Sauveur que vous aimez réellement ma fille.
–Je le jure! répondit l’artiste sans hésiter, en plaçant sa main sur le crucifix. Si j’aime votre fille, madame! Hélas! plût au ciel qu’il en fût autrement; depuis sa disparition, je ne mange plus, je ne dors plus, je ne sais que devenir enfin! J’ai beau chercher le repos, la distraction, mais une idée fixe s’est emparée de mon esprit et revient toujours: Julietta et mon petit ange! Ce voyage, entrepris sous le prétexte de me perfectionner dans l’art que je professe, n’a en réalité d’autre but que celui de découvrir leur trace. Si encore je pouvais trouver dans le travail, que j’aimais tant autrefois, une diversion à mon chagrin. Mais le ciseau et le maillet me tombent des mains
–Comment le ciseau! vous n’êtes donc pas artiste peintre? demanda le marquis.
Au moment où il allait répondre à cette question, Philippe ne fut pas peu surpris de voir Mme Margani et le marquis se jeter à genoux et prier avec ferveur, ce dernier se prosternant jusqu’à terre. Le tintement de la cloche d’une petite chapelle qui se trouvait sur le flanc de la montagne lui donna l’explication de ce qui se passait. C’était en effet l’Angelus de midi que l’on sonnait. Se mettant à genoux comme ses hôtes, il entendit, dans le profond silence qui se faisait, un bourdonnement étrange dont il ne pouvait se rendre compte: c’était le vieux Margani et deux moines mendiants qui psalmodiaient des prières au rez-de-chaussée.
–Il faut à tout prix retrouver la trace de ma fille, mon cher Rozoli, dit Mme Margani en se relevant.
–Nous allons remuer ciel et terre pour cela, ma chère Marietta, répondit le marquis.
Puis, s’adressant à l’artiste, il lui dit:
–Vous parliez de ciseau avant l’Angelus, et je vous demandais si vous n’étiez pas peintre?
–Je suis sculpteur, monsieur; je vous citais même tout à l’heure une de mes statuettes qui avait été appréciée.
–C’est juste, répliqua le marquis; mais ce détail n’étant pas ce qui m’intéressait le plus, m’avait échappé. Néanmoins je profiterai de la circonstance pour avoir votre opinion sur quelques objets de sculpture achetés dernièrement à un pauvre diable qui passait, un artiste, paraît-il, étranger à cette contrée. Et comme l’Angelus vient de nous avertir de l’heure de mon dîner et de celui de madame, je vous engage à m’accompagner, et vous dînerez avec moi. Puis, ajouta-t-il en lui rendant son revolver, nous examinerons les pièces récemment achetées, qui ne sont même pas encore placées dans ma galerie; et, après m’avoir fixé sur le mérite de chacune d’elles, vous pourrez revenir près de madame, qui doit avoir, comme toutes les mères, bien des questions à vous faire.
–Volontiers, monsieur, répondit l’artiste, cette fois de plus en plus rassuré.
Et après avoir pris congé de Mme Margani, tous les deux se dirigèrent vers la demeure du marquis.
Cette habitation était ce que l’on appelle à Paris une belle maison de campagne, et que l’on nomme pompeusement palais en Italie. Le confortable et le luxe de l’intérieur étaient tout au plus dignes de ce nom. Cependant, en y regardant de près, on était surpris d’y voir des choses aussi disparates. C’est la remarque qui, dès son entrée, avait frappé Philippe et qui s’accentua encore en se mettant à table, car, dans le service d’argenterie, il y avait presque de tous les genres. Le dîner fut simple, même frugal. La sobriété, on le sait, est le trait caractéristique des populations de ces contrées. Le repas fut relativement gai, autant du moins qu’il peut l’être entre gens qui ne se connaissent pas. Seulement la cave du marquis avait dans le pays une réputation méritée, et quelques verres des meilleurs crus de la Sicile n’avaient pas peu contribué à rendre plus expansif notre Calabrais; car lui aussi était originaire de ce noble pays..
–Voyez-vous, jeune homme, disait l’amphitryon à son convive, lorsque quelqu’un me plaît, je me charge de son avenir, et je crois que vous me plairez. Assurément, rien de plus beau qu’une profession d’artiste, quand il a du talent; mais quand on n’en a point. et le marquis fit une grimace sighificativement dédaigneuse. Si le destin, qui dispose de nous et de nos facultés à notre insu, vous a placé dans la première catégorie, restez-y, je le répète; pour moi, rien n’est plus enviable qu’un talent de ce genre. Mais s’il vous a rangé dans la seconde. eh bien! je vous associerai à mes. opérations commerciales. Toute la question d’abord est donc de savoir si vous avez le sentiment artistique, et nous allons nous en assurer, ajouta-t-il en se levant.
–Comment, monsieur, répliqua le jeune homme à son hôte, qui venait de lui prendre le bras, vous avez une maison de commerce?
–Très bien organisée, je vous assure, et dont les bénéfices sont suffisamment rémunérateurs pour les associés qui la composent.
C’est en devisant ainsi qu’ils arrivèrent à la susdite galerie. Connaisseur réel ou simplement amateur, notre amphitryon n’en éprouvait pas moins un. visible plaisir en y entrant, car une satisfaction où perçait une pointe de vanité se peignait sur sa figure. Les objets exposés et catalogués étaient en général des œuvres d’art sérieuses; quelques-uns même étaient de véritables chefs-d’œuvre. Tout, d’ailleurs, se trouvait rangé avec un soin si minutieux et un ordre si parfait, que l’œil distinguait chaque chose sans qu’on fût obligé de la déranger, ce qui facilitait beaucoup l’examen quand on voulait se rendre compte et juger le travail. Philippe regarda attentivement plusieurs de ces objets, parmi lesquels il s’en trouvait dont le marquis connaissait combien ils étaient appréciés, et le jugement sûr qu’il exprima sur chacun d’eux convainquit bien vite M. de Rozoli qu’il avait devant lui un véritable artiste. Aussi, soit par l’effet de son contentement de posséder des pièces d’un mérite réel, soit qu’il vît avec plaisir dans ce jeune homme un gendre futur pour Mme Margani ou qu’il lui fût simplement sympathique, sa figure reflétait la joie et tout dans sa personne respirait le bonheur.
–Maintenant, dit-il, je vais vous montrer ce que j’ai acheté à ce pauvre diable dont je vous parlais. Il y a, je crois, de jolies choses. En tout cas, je vous demande la même sincérité.
Et pendant que Philippe continuait à examiner ce qui s’offrait à ses yeux, notre amateur sortit pendant quinze ou vingt minutes. Tout occupé de son examen, la durée de cette absence ne fut nullement remarquée par le jeune artiste, mais il n’en fut point de même lors de la rentrée du marquis ou plutôt à la vue de ce qu’il portait. Les statuettes qu’il désirait soumettre à l’appréciation du jeune voyageur étaient renfermées dans deux caisses dont l’aspect lui semblait étrange: elles paraissaient aussi humides que si elles eussent séjourné dans la terre ou au fond de quelque souterrain, et, sans ajouter de l’importance à cette particularité, il se mit à examiner la première statuette qui lui fut présentée.
–Ceci est médiocre, dit-il, et n’est point digne de figurer ici.
–C’est aussi mon opinion, fille marquis en lui passant la deuxième.
–Celle-ci est mieux, beaucoup mieux, dit l’artiste à première vue.
Et, étudiant de plus près tous les détails, il n’hésita point à se prononcer sur le mérite du travail, digne en tous points de figurer dans la galerie. Notre amateur, en présence du jugement porté sur cette œuvre, eût vainement essayé de dissimuler sa satisfaction, il était visiblement ravi d’aise.
–Continuons, continuons, mon jeune maître, dit avec contentement le marquis.
Mais, au moment même où il passait la troisième pièce à Philippe, celui-ci poussa une exclamation:
–Ma statuette! s’écria-t-il avec surprise.
–Comment, votre statuette? demanda amateur étonné.
–Oui, monsieur, celle dont je vous parlais en vous faisant observer qu’elle avait été avantageusement appréciée.
–Vous devez vous tromper, répliqua le Calabrais en fronçant le sourcil; quelque autre artiste aura traité le même sujet. D’ailleurs, de quelle manière pourrions-nous alors expliquer sa présence ici?
–Je ne sais, monsieur, mais je suis sûr de ce que j’avance, répondit Philippe avec conviction. Du reste, ajouta-t-il, il n’y a pas d’erreur possible: mon oncle, depuis quelque temps, signe mes œuvres, et je mets, pour ma satisfaction seulement, la première lettre de mon nom dans un endroit et d’une manière presque invisible. Tenez, voilà sa signature et voici ma lettre. C’est la statuette vendue 3000francs à un prince russe.
–Il est vraiment étonnant, inexplicable même, qu’elle puisse se trouver entre les mains d’un passant, presque un mendiant, dit le marquis, dont la figure s’était rembrunie au point de paraître sinistre.
–C’est bien simple, reprit le naïf et imprudent jeune homme, le prince aura été dévalisé.
–Qui voulez-vous qui s’amuse à voler des objets dont on ne pourrait se défaire?
–Peut-être des affiliés de la bande de Marco Moreno. Elle doit être dans ces contrées, car, en partant de Rome, mes amis, et surtout le maître de l’hôtel où je logeais, m’ont recommandé d’être prudent, en portant à ma connaissance que cette bande faisait parler d’elle depuis quelque temps dans ce pays. La police ne peut donc pas détruire ces gredins?.
–Je crois que ce serait difficile, répondit le Calabrais avec une indifférence affectée.
–Pourquoi?
–Parce que la bande dont vous parlez n’existe que dans les journaux; c’est avec ces balivernes et ces contes à dormir debout, avec des inventions de cette nature, qu’ils parviennent à intéresser le lecteur et à obtenir des abonnements. J’habite ce pays huit mois de l’année, et je puis affirmer n’y avoir jamais vu un seul brigand. Dans tous les cas, vous ne devez pas vous en préoccuper, puisque vous ne pouvez penser à partir ce soir. Mme Margani vous attend, et elle doit avoir bien des questions à vous faire: quand une femme dans sa position de mère vous tient, la conversation se prolonge et le temps passe. D’ailleurs rien ne vous presse, vous coucherez ici et pourrez partir demain dans la journée tout à votre aise. Continuez donc l’examen de ce qui peut vous intéresser, et allez ensuite retrouver Mme Margani, chez laquelle probablement je vous rejoindrai, car je suis attendu pour traiter d’une affaire importante.
Le marquis laissa en effet l’artiste dans la galerie et se rendit directement chez la Margani. L’aspect sombre de cet homme, qu’elle craignait plus qu’elle ne l’aimait, frappa cette dernière et lui fit éprouver une vague appréhension.
–Comme tu parais soucieux, mon ami? lui dit-elle en le voyant entrer: je t’attendais avec impatience. D’abord, toi qui viens à bout de tout quand tu le veux, il faut, coûte que coûte, que tu trouves l’adresse de Julietta.
–Il s’agit bien de Julietta, fit-il en se promenant de long en large et comme se parlant à lui-même.
–De quoi s’agit-il donc?
–Peut-être de notre propre salut. Du diable si je pouvais me douter de ce qui arrive. Ce jeune homme, d’un véritable talent, se trouve être l’auteur de l’une des statuettes que j’ai achetées dernièrement.
–Eh bien!
–Eh bien! tu ne comprends pas?
–Non.
–Comment! tu ne réfléchis pas que si ces statuettes ont été volées, déclaration en aura été faite à la police, et la moindre indiscrétion de ce jeune homme.
–En quoi cela peut-il te préoccuper, dit-elle en l’interrompant, ta responsabilité ne peut être engagée!
–Non, sans doute; mais c’est toujours désagréable de se trouver mêlé à ces choses-là. Aussi je t’avouerai que, personnellement, je ne voudrais lui faire aucun mal; cependant si le brave Marco m’en débarrassait, il me rendrait service.
–Y penses-tu, mon Giuseppe bien-aimé? Ce jeune homme qui a l’air si convenable et qui peut devenir notre gendre? Quel bonheur inattendu pour nous qui voulons aller habiter la France; tu dois au contraire veiller sur lui, s’il se trouvait menacé d’un danger.
–Ce n’est certes pas moi qui lui ferais courir un risque quelconque, répliqua le Calabrais. Mais quand tu me dis que je devrais veiller sur lui, je te répondrai, ma chère Marietta, que je dois d’abord veiller sur nous; d’ailleurs, je te le répète, aucun péril ne le menace.
–Je n’en doute point, puisque tu me le dis, mon Giuseppe; mais, avec ce qui arrive, pourquoi prolonger notre séjour ici, surtout après ta promesse concernant notre éloignement de ce pays, que nous devrions avoir quitté depuis longtemps. Le départ de notre fille Julietta, tu t’en souviens, n’avait été consenti qu’à ce prix; tu dois même te rappeler combien ton orgueil de père se révoltait à la pensée de savoir ta fille institutrice, lorsqu’elle nous fit part de son désir de quitter le couvent pour terminer l’instruction de ses nouvelles amies. Eh bien, je le répète, après ce que nous venons d’apprendre, pourquoi ne pas partir?
–Tu en connais la cause, ma chère Marietta, tu sais bien que ce maudit procès de famille m’en empêche.
–Je comprendrais cela si ta présence était indispensable ici, répliqua Mme Margani; mais, tu conviendras que si nous avions été à Paris, nous n’aurions pas à déplorer ce qui arrive pour notre fille. Puis, s’il faut te l’avouer, tes absences m’inquiètent: je crains toujours qu’il ne t’arrive malheur!
–Quel malheur veux-tu qu’il m’arrive à la chasse?
–Je ne sais; mais on a des pressentiments fâcheux dont on ne peut se défendre; ensuite nous sommes assez riches pour vivre honorablement, et je passe ici une existence si triste, quand je pourrais en avoir une, sinon brillante, du moins sortable. Te souviendras-tu de mes conseils, mon Giuseppe bien-aimé?
–Oui, à la condition que tu ne m’en parleras plus.
–Tu le vois bien, mon ami, tu éludes toujours.
–Non, je n’élude pas, je diffère seulement, ayant des motifs pour cela. Et d’ailleurs, ajouta le marquis avec enthousiasme, y a-t-il quelque chose de comparable à cette mâle et dure vie des montagnes: le grand air, l’espace, les précipices, la fatigue, les dangers même, voilà l’existence la plus enviable, celle qui offre le plus de charme! Tu ne connais point l’attrait de ces mots, toi: le soleil et la liberté.
–Oui, jusqu’à ce qu’il te soit arrivé un malheur quelconque; je tremble toujours quand j’entends parler des assassinats si fréquents dans ces contrées.
–Allons donc, n’en crois pas un mot. Je gage que c’est le vieux Marco qui te tourmente; jamais je n’ai eu la bonne fortune de le rencontrer. Il me semble que la chasse à l’homme doit être encore la plus attrayante.
–Mon ami, je te le répète, je ne veux plus de cette vie-là.
–Je ne connais pas les mots «je veux» ou «je ne veux pas», dit le Calabrais d’un ton qui n’admettait point de réplique.
–Mais réfléchis donc à la position d’une mère presque inconnue de sa fille, élevée loin d’elle, n’ayant jamais habité avec elle. Quel attachement peut-elle avoir pour ses parents? Je te le répète, mon ami, je ne veux plus de cette existence.
–Paix! dit sèchement le marquis. Le jeune homme en question viendra te voir, et comme il soupe avec ’moi, tu peux le garder jusqu’à notre retour, qui aura lieu vers le coucher du soleil, car j’emmène Margani.
VIII
LE MOINE MENDIANT.
Table des matières
M. de Rozoli et son compagnon étaient partis depuis dix minutes environ que Mme Margani aperçut les deux moines mendiants qui étaient passés vers midi, comme ils le faisaient journellement; ils revenaient de leur tournée habituelle et gravissaient péniblement une pente pour gagner un gros arbre sous lequel ils paraissaient vouloir se reposer. En effet, dès qu’ils y furent arrivés, ils posèrent leurs sacs à l’ombre et s’assirent à côté. Mme Margani, très agitée depuis le départ du marquis, était sortie de la maison, elle allait et venait en regardant toujours si elle ne verrait pas arriver le jeune artiste: c’est en le guettant qu’elle avait aperçu les deux moines. Toute préoccupée des quelques mots prononcés par le marquis, elle en était inquiète. Ce même langage avait quelquefois frappé ses oreilles, et soit hasard ou fatalité, jamais elle n’avait revu ceux que cet homme désignait; de sorte que la crainte d’une menace suspendue sur la tête de son protégé l’empêchait de rester en place. Ces allées et venues avaient sans doute été remarquées par les moines, car l’un deux se leva et se dirigea vers la belle Marietta. C’était un homme d’une quarantaine d’années, d’une figure aux traits un peu sensuels, d’une taille moyenne, et, autant que son costume permettait d’en juger, il paraissait légèrement trapu et solidement bâti; l’expression de sa physionomie dénotait un homme énergique, bien qu’il parût s’appuyer lourdement sur son bâton.
–Que Dieu vous protége et vous envoie toutes les félicités célestes dont vous êtes si digne, belle et noble dame, dit le moine en se prosternant avec humilité.
–Je croyais, mon révérend, que l’on vous avait donné ce matin.
–C’est vrai, madame; mais.
Et le moine s’arrêta comme s’il se fût trouvé dans l’impossibilité de proférer une parole de plus. Mme Margani, qui, sans avoir l’air de s’en apercevoir, avait remarqué depuis longtemps le trouble vrai ou simulé du religieux en sa présence, en ayant deviné la cause, ne fut donc pas surprise de le voir revenir. Mais dans ce moment, agitée, inquiète, en proie à une grave préoccupation, elle paraissait avoir oublié le moine, qui, immobile et silencieux, semblait se complaire dans une douce contemplation.
–Tenez, fit-elle, en lui tendant une pièce de monnaie.
Mais le mendiant ne leva point la main pour la prendre.
–Que voulez-vous alors? demanda-t-elle, frappée de l’aspect de cet homme dont la fixité des yeux tenait de l’extase.
–Ce que je veux, madame? que vous me fassiez l’aumône d’un moment! c’est tout ce que je demande aujourd’hui.
–Pourquoi ce moment?
–Pour vous faire connaître les tourments immérités d’un malheureux. Vous me l’accordez, n’est-ce pas, madame? fit le moine d’un ton suppliant. Ayant rencontré votre mari avec le marquis de Rozoli et vous sachant seule, j’ai fait appel à tout mon courage pour m’enhardir; mais quand je suis devant vous, je ne peux ni n’ose plus m’exprimer.
–Ce que vous avez à m’apprendre est donc bien effrayant? dit-elle avec une aménité pleine de charme, car la figure de la belle Margani, comme si une heureuse inspiration ou un trait de lumière eût éclairé son esprit, venait de passer soudain de la rigidité à la plus encourageante amabilité.
–Effrayant! oui, madame, mais pour moi seulement. Que diriez-vous d’un homme dont la position dans le monde n’avait rien à envier au point de vue de la fortune, et qui se fait par humilité moine mendiant; d’un homme qui, poussé par une irrésistible vocation, entre dans les ordres pour abandonner les plaisirs de la terre afin de consacrer sa vie à mériter ceux du ciel, et qui sent sa raison s’égarer à la vue d’une femme!... Enfin, madame, que penseriez-vous si cet homme réellement, profondément religieux, qui n’a jamais eu d’autre ambition, d’autre désir que son salut et le ciel, vous affirmait, que pour un regard, un sourire de cette femme, il serait prêt à vendre son âme?
–Je penserais, mon révérend, que pour inspirer de tels sentiments à un homme de votre caractère, si vous parlez sérieusement, il faut que Satan, sous les traits de la plus belle et de la plus séduisante des femmes, veuille vous jouer quelque vilain tour.
–Je crois, en effet, qu’il doit y avoir là quelque chose de surnaturel! fit-il avec résignation. Si encore la prière, cette suprême ressource du malheureux, me restait, je pourrais m’y réfugier, mais elle m’est aussi ravie. J’implore le Tout-Puissant pour ma délivrance de ce charme qui m’élreint, et quand, dans mon imagination, j’invoque la bonté divine, c’est encore cette femme angélique qui se présente à mon esprit. En un mot, madame, je cherche Dieu, et c’est l’image qui m’obsède que j’aperçois. Vous le voyez, j’avais raison de le dire, cette position est effrayante pour moi.
–Votre confidence m’intéresse et pique ma curiosité, mon révérend; je regrette de ne pas connaître cette divinité enchanteresse, je vous assure.
–Et pourquoi cela, madame?
–Mais, pour lui adresser mes plus sincères compliments donc, répondit-elle avec une charmante minauderie.
–C’est bien facile à vous, madame, car vous me voyez à ses pieds, dit-il en tombant à genoux. Et prosterné jusqu’à terre, n’osant lever les yeux, il s’écria: Je vous en supplie, pardonnez-moi, ayez pitié d’un pauvre fou!
–Relevez-vous donc, mon révérend, dit Mme Margani en jouant la surprise. Si l’on vous voyait, que pourrait-on penser? Et moi qui vous écoutais comme si vous parliez sérieusement; vous allez bien rire de ma simplicité!
–Hélas! madame, répondit le moine un peu confus, vous pourrez peut-être rire de la mienne, mais j’ai dit la vérité.
–Comment, monsieur, une femme de mon âge, mariée?
–Oui... mariée!... répéta avec désespoir le moine; ce mot qui dans mes longues nuits revient sans cesse à mon esprit, quand je vous aime tant!... Et joignant ses mains en levant les yeux au ciel, il ajouta: Tu le sais, ô mon Dieu, si je suis sincère!... Pour vous prouver mon amour, reprit-il en contemplant Mme Margani, je...
Il s’arrêta court et semblait cloué sur place: il venait de rencontrer les yeux de la Margani immobiles et fixés sur lui; le regard expressif de cette femme semblait scruter la pensée du moine, il semblait vouloir pénétrer dans sa conscience pour y fouiller avec minutie.
–Vous venez, monsieur, de me tenir un langage étrange. En avez-vous mesuré toute la portée?
–Quand on aime, madame, on est l’esclave des sentiments du cœur, et, bercé dans une douce ivresse, on y vit d’espérance sans s’inquiéter d’autre chose.
–Vous m’aimez donc réel lement? demanda-t-elle d’une voix qui trahissait une émotion vraie ou simulée.
–Si je vous aime, madame! Mais comment pourrais-je vous prouver mon amour?
Mme Margani, le regard attaché de nouveau sur le moine, lui posa cette question:
–Êtes-vous Italien?
–Oui, madame, répondit-il. Mon père est gouverneur de Naples.
–Et vous dites que vous voudriez me prouver votre amour... Êtes-vous résolu à faire ce que je vous demanderai?
–Je ferai tout ce que vous m’ordonnerez, madame.
Elle alla chercher le crucifix que nous connaissons déjà, fit le signe de la croix, l’étendit sur sa main et lui dit: «Jurez..»
–Je le jure, répondit froidement le moine.
–C’est bien, dit-elle. Écoutez-moi maintenant. Il va venir tout à l’heure un jeune homme, un étranger; je crains qu’il ne lui arrive malheur cette nuit. Vous allez courir au monastère pour en rapporter un costume comme le vôtre, dont il se revêtira, et, lui faisant prendre le sac de votre camarade, vous rentrerez tous les deux dans le couvent, où l’autre religieux, par des sentiers détournés, vous rejoindra. Vous voyez, mon révérend, que pour éprouver votre dévouement, c’est une bonne action que je vous demande, ajouta-t-elle avec un délicieux sourire.
Le regard du moine s’était enflammé, et, arrêtant à son tour ses yeux sur celle qu’il aimait, il prit le crucifix et le plaça sur sa main comme elle l’avait fait.
–Jureriez-vous, madame, dit-il avec une émotion qui trahissait tout à la fois la crainte et l’espérance, que le jeune homme attendu n’est pas votre amant?
–Je le jure, répondit-elle en étendant le bras, et de plus je jure qu’il ne le sera jamais. Êtes-vods satisfait?
–Ma vie vous appartient, madame, répondit le moine déterminé. Et après avoir serré la main de Mme Margani, il la baisa.
–Je n’ai pas besoin de retourner au couvent pour un costume, dit-il; nous venons de reprendre celui du cher frère qui s’est tué la semaine dernière en tombant dans un précipice, et nous l’avons avec nous.
–Oui, j’ai entendu parler de ce malheur! Le saint homme, paraît-il, avait oublié ce jour-là l’austérité que les religieux prétendent exister dans les monastères, car il ne distinguait plus bien, dit-on, la plaine des précipices.
–Hélas! madame, même notre vie de privations ne nous met pas toujours à l’abri de la calomnie.
–Mais non, mais non! reprit-elle, puisqu’on l’entendait de très loin prêcher dans une solitude absolue, et.
Mme Margani, apercevant Philippe, s’interrompit.
–Voici précisément notre jeune homme qui arrive. Comment comptez-vous agir?
–Je ne vois qu’un moyen, madame, afin de ne pas être remarqués: faire partir mon camarade dès qu’il sera reposé, et moi rester à vos ordres afin de prendre le jeune homme quand vous m’en ferez signe.
–Oui; mais si vous alliez rencontrer le marquis avec Margani, et que ce jeune homme soit reconnu. Cette idée seule me fait tressaillir.
–Je ne veux point chercher à pénétrer vos secrets! Cependant, j’en suis sûr, le danger est là. Est-ce vrai, madame?
–Je ne vous répondrai qu’une chose, monsieur: il faut à tout prix éviter cette rencontre sous peine de péril pour tout le monde.
–Ce jeune étranger, dit le moine, est trop près maintenant; ce serait s’exposer à être entendus, si nous continuions notre entretien. Soyez sans crainte, madame, ajouta-t-il avec fierté en se redressant; ce long bâton de mendiant n’est pas la seule arme que j’aie porté et dont je me sois servi. Il salua respectueusement, et, la tête haute, il se dirigea vers l’arbre à l’ombre duquel reposait son camarade.
Mme Margani était restée sous l’impression des dernières paroles et de l’attitude du moine qui venait de la quitter. Jusque-là exclusivement occupée des risques que courait son protégé, elle se sentait en proie dès ce moment à un sentiment étrange où se confondait un même intérêt pour ces deux hommes. Elle dissimula de son mieux ce qu’elle éprouvait, et témoigna à Philippe, qui venait d’arriver, tout son contentement de le revoir; celui-ci, de son côté, exprima à sa belle protectrice une parfaite réciprocité. Notre artiste était d’autant plus sincère que, resté seul dans la galerie du marquis, comme sur la route en venant, il n’avait pu s’empêcher de faire des réflexions sur ce fait, inexplicable pour lui, d’avoir trouvé sa statuette entre les mains de son hôte. D’autre part, les remarques précédentes, faites depuis son arrivée, lui étaient revenues à l’esprit; il en était résulté pour lui, sinon la preuve positive d’un danger réel, du moins un ensemble de faits d’une apparence peu rassurante. Or, quand dans une semblable position l’inquiétude vous gagne, l’imagination exagère tout. C’est précisément ce qui avait lieu chez notre jeune artiste. Et, bien que la situation équivoque de Mme Margani lui parût singulièrement bizarre, cette dernière était pourtant la seule personne qui lui fût sympathique. Aussi près d’elle se sentait-il un peu rassuré.
–Eh bien! mon jeune ami, lui dit-elle avec amabilité, avez-vous vu quelque chose digne de figurer dans une galerie?
–Oui, madame, répondit-il visiblement préoccupé.
–Vous n’avez cependant pas l’air très satisfait?
–Si, madame.
–Oui; madame, si, madame, répéta notre interlocutrice; tout cela ne me dit point si quelque objet a provoqué votre admiration.
–J’ai vu de belles choses, madame, et je désirerais bien en causer avec vous. Sommes-nous seuls?
–Oui, répondit Mme Margani; néanmoins nous serions plus tranquilles en haut. Préférez-vous monter?
–Volontiers, madame.
Et tous deux se dirigèrent vers la porte d’entrée. Arrivés dans la pièce qu’il connaissait déjà, Mme Margani fit signe à Philippe d’approcher son fauteuil près du sien.
–Merci, madame, dit-il. Je vous suis d’autant plus reconnaissant de l’intérêt que vous me témoignez, que vous seule m’inspirez de la confiance; en vous uniquement j’ai reconnu le cœur d’une mère.
–Merci! fit-elle en lui tendant la main.
–Si j’osais, madame, je serais bien heureux d’avoir avec vous une explication comme on en a entre gens qui s’estiment. Songez donc à tout ce qui m’arrive, quand je venais simplement chercher à découvrir le refuge de ma fiancée et de mon enfant.
–Je comprends votre étonnement, monsieur, et vous pouvez vous fier à moi; parlez sans crainte.
–Je n’ose pas, répondit Philippe embarrassé: il y a des explications difficiles avec une dame. surtout avec cette brièveté, tandis que dans une longue conversation, où se glissent des sous-entendus sans indiscrétion et sans risque de blesser la délicatesse, on se comprend toujours. C’est certainement ce qui serait arrivé si, au lieu de passer mon temps dans la galerie du marquis, je l’avais passé près de vous. Puis, ceci m’aurait permis de partir cette après-midi.
–Non, de toute manière vous ne seriez pas parti aujourd’hui, répliqua Mme Margani avec résolution.
–Pourquoi cela, madame?
–Parce que je m’y serais opposée.
–Quelque danger me menace donc?
–Peut-être; mais soyez sans crainte, le cas échéant, je veillerai. Tout à l’heure vous disiez que moi seule ici vous inspirais confiance: qu’entendez-vous par là?
–S’il faut vous répondre avec franchise, madame, je vous avoue que tout, depuis ma présence ici, me paraît surprenant dans ce que je vois.
–Hélas! fit Mme Margani, comme si quelque trouble moral lui arrachait un soupir. Et, après un instant de silence, elle reprit:–Vous parliez, il y a un moment, d’explications assez difficiles avec des dames, disiez-vous. Convenez cependant que si elles ne sont pas faciles pour vous, messieurs, elles le sont encore moins pour nous. Néanmoins, si j’ai deviné vos désirs et que je ne me trompe point, je vais m’efforcer de vous satisfaire. Ce qui se passe ici vous étonne, n’est-ce pas?
–Je confesse, madame, qu’entre autres choses, et sans vouloir d’aucune façon médire de M. Margani, en vous voyant...
–Vous nous trouvez mal assortis, dit Mme Margani en souriant. Est-ce cela?
–Assurément, madame...
–Écoutez-moi, reprit-elle en l’interrompant, car certains arrêts du destin sont quelquefois bien cruels!... L’Italie n’est pas le pays où je suis née, monsieur, c’était la patrie de ma pauvre et bien-aimée mère! Si Dieu, dans sa miséricorde, me l’avait conservée, je n’aurais point à déplorer ma triste existence. Cette mort, monsieur, a été toute une fatalité pour la famille entière. Je suis créole de la Nouvelle-Orléans et née d’honnêtes commerçants. tant fille unique, j’avais un riant avenir devant moi; la fortune, je vous l’assure, ne nous manquait pas. Mais l’oiseau du malheur nous avait sans doute jeté sa note maudite, puisque, dès ce moment, nous ne connûmes que des jours néfastes. J’avais douze ans seulement lorsque je perdis ma digne mère! Hélas! cette catastrophe fut d’autant plus affreuse pour nous, qu’elle était imprévue; les suites, comme vous allez le voir, en furent terribles. Mon pauvre père adorait ma mère, et longtemps on crut qu’il ne survivrait pas à ce malheur; j’ajouterai même, dit-elle avec mélancolie, que, pour lui comme pour moi, il eût été préférable qu’il succombât!... Cependant, à force de le raisonner, de lui montrer sa fille sans guide dans l’avenir, sans appui, il comprit qu’il devait vivre! Il vécut en effet; mais, hélas! son chagrin, son affliction, altérèrent ses facultés, et, sans avoir complètement perdu la raison, son moral resta sous l’influence d’un état maladif. Les médecins conseillèrent la distraction, les voyages; choses d’autant plus faciles pour nous qu’à l’époque où ma mère mourut, mon père venait de liquider ses affaires et que nous étions sur le point de quitter la Nouvelle-Orléans afin d’aller nous fixer en France, le pays natal de mon père. Nous partîmes dans le courant de cette malheureuse année, emportant notre précieux fardeau, le cercueil de ma mère, dont mon père ne voulait point se séparer et qui fut déposé dans un caveau au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, où celui de mon père a été placé depuis. C’était là nos promenades journalières, monsieur, et bien que je n’eusse que treize ans, je me les rappelle parfaitement. Mon père, ne trouvant de plaisir que dans ce qui avait trait à ma mère et dans ce qui lui rappelait son bonheur perdu, eut la regrettable idée de vouloir visiter le pays où elle était née, et, comme elle était Italienne, nous nous dirigeâmes vers l’Italie, que je hais autant qu’on exècre ce qui a causé votre malheur! Notre voyage s’effectua sans accident jusqu’à quatre lieues environ de notre destination; mais là, en plein jour, sur un des versants des Abruzzes, à l’entrée de la Calabre, la diligence fut arrêtée par la bande de Marco Moreno. Cette attaque inattendue produisit sur mon père une surexcitation telle, qu’il se défendit, malgré les conseils de tous les voyageurs, jusqu’à la dernière extrémité, et comme dans la lutte il avait tué un des bandits, il fut impitoyablement poignardé.
Ici Mme Margani dut interrompre son récit, pour laisser se calmer une vive émotion provoquée par le souvenir de la scène sanglante où son père avait perdu la vie; et, après avoir essuyé ses larmes, elle reprit:
–Où en étais-je? dit-elle en cherchant dans sa mémoire. Ah! oui, je me souviens. Les misérables qui venaient de tuer mon père, sachant que j’étais sa fille, allaient me faire subir le même sort, lorsqu’un jeune homme de distinction, qui était monté dans la diligence au dernier ou avant-dernier relais, se jeta résolûment entre les brigands et moi: «–Grâce pour cette enfant, s’écria-t-il, je promets une rançon. Vous ayant remis ma bourse, ajouta-t-il, je ne possède point d’autre argent sur moi, mais je jure de l’envoyer à l’endroit que vous m’indiquerez? –Quelle garantie nous donnes-tu? demanda l’un d’eux.–Mon serment, répondit fièrement le jeune homme.–Et qui es-tu?–Le marquis de Rozoli. –Il nous faut20000francs, promets-tu de les envoyer?–Je l’ai juré–, répondit mon protecteur. Et l’on me laissa la vie sauve. Le marquis, sur ma demande, envoya et fit accompagner le corps de mon père à Paris, et le fit déposer dans le caveau, à côté de ma mère. Il fit liquider et placer sur ma tête ma succession, me mit dans un couvent, où il me fit élever jusqu’à dix-sept ans. Par malheur toutes ou presque toutes les jeunes filles, à cet âge, sont enchantées de quitter la pension, et je fus heureuse de l’offre de mon bienfaiteur de venir passer les vacances dans ce pays. Ai-je besoin d’ajouter que ces vacances furent pour la jeune fille sans expérience, dont l’imagination était tout entière à la reconnaissance, le prologue d’une vie de misère morale!... Car le marquis m’avait caché son mariage... Je crois, ajouta Mme Margani avec un visible embarras, que ces explications doivent suffisamment vous satisfaire et vous dispenser de m’en demander d’autres.
–Oui! madame, oui! je vous ai comprise et je vous plains! dit l’artiste très émotionné; seulement, je vous demande la permission de faire mes réserves sur l’honnêteté et encore plus sur la délicatesse de cet homme, qui a dissimulé un calcul honteux, une bassesse de sentiments par une apparente grandeur d’âme. Mais puisque vous me montrez tant d’abandon, tant de sincérité, pardonnez-moi une indiscrétion: je vous avoue que je ne m’explique point le rôle de Margani?
–Il est pourtant bien facile à deviner. Le marquis, toujours mystérieux relativement à de fréquentes absences de quelques jours, nécessitées, dit-il, par sa passion pour la chasse, mais jaloux de son ombre, a placé là cet homme, soi-disant pour me défendre au besoin, alors que c’est tout simplement pour m’épier et être bien sûr de mon isolement dans ma solitude. Quant au nom de cet homme qu’il me fait porter, c’est, me dit-il, à cause de son procès en séparation. Maintenant que je vous ai donné tous les éclaircissements qui devaient me faire gagner votre confiance, il faut que vous me prouviez que je la possède entière en me répondant avec franchise et en m’obéissant aveuglément sur tout ce que je vous demanderai. Le promettez-vous, monsieur?
–Je le promets, madame. Mais vous m’effrayez.
–Nul ne sachant ce qui peut survenir, donnez-moi d’abord votre nom?
–Voici ma carte, sur laquelle se trouvent mon nom et mon adresse à Paris.
–Écoutez-moi bien, je ne suis pas superstitieuse; cependant, depuis que j’habite ce pays, je suis obligée de convenir que certaines remarques m’ont frappée, une surtout que j’ai faite ce matin et qui ne m’a jamais trompée.
–Et quel pronostic avez-vous tiré de cette remarque, madame?
–Que je devais, sans le moindre retard, veiller à votre sûreté; aussi me suis-je hâtée. Nous avons à quelques kilomètres d’ici un couvent de moines mendiants, il en passe tous les jours, puisqu’ils ne vivent en partie que d’aumônes. J’ai fait appel pour une bonne action au dévouement du chrétien, et celui auquel je me suis adressée a consenti à faire partir seul son camarade, car ces religieux voyagent toujours par deux. Cet éloignement était indispensable afin de pouvoir vous emmener et passer inaperçu sans provoquer de réflexions.
–Mais, madame, dit Philippe de moins en moins rassuré, si nous sommes rencontrés, personne, avec mes habits, ne pourra me prendre pour un moine.
–Soyez sans crainte sur ce point, tout a été prévu; mais, avant de nous s éparer, bien qu’un secret pressentiment me dise que nous nous reverrons, j’ai quelque recommandation à vous faire. D’abord votre serment relativement à ma fille, le marquis, n’en doutez pas, y veillera. Puis, ma confidence de tout à l’heure, qui doit rester un secret absolu entre nous. Ensuite je dois vous faire observer que M. de Rozoli, accompagné de Margani, est allé dans la direction du monastère et ne peut passer loin, pour revenir, du chemin que vous allez suivre; il est urgent, comme je l’ai dit à votre guide, de ne point l’approcher. Dès qu’on s’apercevra de votre absence, on fera probablement en sorte de retrouver votre trace; il est donc non moins important d’éviter tout ce qui pourrait faire soupçonner votre présence au couvent. D’ailleurs j’aurai de vos nouvelles et vous aurez des miennes par la personne qui va vous conduire. Le soleil baisse, ajouta-t-elle en regardant dehors et en faisant signe au moine qui attendait, il est temps de se mettre en route.
–Enfin, madame, j’aurais bien désiré savoir de quel danger je suis menacé, moi, inconnu dans ce pays.
–C’est une simple précaution, monsieur. Avez-vous déjà oublié que vous avez promis une obéissance passive?
–C’est vrai, madame. Seulement, avant de vous quitter, dans l’incertitude de ce qui peut arriver, je vous prie de me permettre d’embrasser la mère de ma fiancée.
Et, sans répondre un mot, Mme Margani lui tendit les deux joues, que le jeune homme embrassa avec effusion.
–Partez maintenant, dit-elle en voyant le moine sur la porte, il me tarde que vous soyez loin.
Ils se disposaient à sortir quand le moine les en empêcha.
–Et le costume, dit-il en entrant. Otez votre redingote et votre chapeau, vous auriez trop chaud, et mettez le tout dans le sac.
Philippe, en toute autre circonstance, eût peut-être trouvé son accoutrement bizarre et aurait été le premier à en rire; car le religieux, n’ayant point fait les choses à demi, ne lui avait pas fait grâce du sac, que notre artiste trouvait passablement lourd, ni même du long bâton, qui l’humiliait. Mais d’autres préoccupations hantaient son esprit, et quoique un peu honteux devant Mme Margani, il se résigna volontiers. Après avoir pris congé de sa protectrice, il s’achemina assez péniblement vers le monastère, en s’entretenant avec son guide, qui, en sa qualité d’amoureux, d’Italien doublé d’un Napolitain, ne demandait pas mieux que de le faire causer.
Le moine chargé de le conduire n’était point un homme ordinaire. Un bel avenir, soit dans la politique, soit dans l’administration italienne, lui était jadis assuré; mais, quoique doué d’un noble cœur, il avait été impuissant à maîtriser d’ardentes passions et avait mené une vie assez orageuse. Avec cela, bretteur, spadassin enragé, il en était arrivé à perdre un peu l’estime générale et à tomber presque jusqu’à l’abandon de ses amis. Possédant une grande perspicacité, il l’avait senti, et quand il avait voulu réagir et reconquérir par une vie régulière la considération indispensable à l’homme qui n’a jamais rompu avec le sentiment du respect de soi-même, il reconnut l’impossibilité ou tout au moins la difficulté d’y parvenir, et il avait dû se résigner. Ce vide autour de lui, avec sa fierté de caractère, l’avait affligé, et il s’était décidé à entrer dans les ordres. Mais, comme le dit le vieil adage: Chassez le naturel, il revient au galop.
Et il est très douteux que la vocation et même son quasi-isolement fussent l’unique mobile de son entrée dans un monastère. La vie agitée que nous venons d’esquisser était chez lui non seulement le résultat de ses passions, mais encore un désir immodéré de renommée. Homme d’une valeur réelle, il avait l’ambition de tous ceux qui ont conscience de leur supériorité, et sa grande préoccupation était de faire parler de lui. Ainsi, dans les innombrables duels qu’il avait eus, beaucoup ne le concernaient point; il lui suffisait de savoir qu’une rencontre devait avoir lieu dans des conditions d’infériorité pour l’un des adversaires, pour qu’il fît sienne à l’instant la cause de ce dernier. Sa nature était donc généreuse et bonne au fond.
Fils d’un homme d’État italien, il avait vingt fois, en lisant le récit des exploits de Marco Moreno de triste célébrité, vainement sollicité son père, surtout depuis qu’il était gouverneur de Naples, pour obtenir, avec les moyens nécessaires, le dangereux honneur de découvrir et de s’emparer de ce chef de brigands si justement redouté. Avait-il pour mobile un sentiment philanthropique, ou bien la célébrité du bandit l’irritait-elle au point de vouloir le braver et se mesurer avec lui? On ne saurait le dire; mais il est présumable que son entrée chez les moines mendiants, dont le genre de vie se prêtait à merveille à des calculs de cette nature, pouvait ne pas y être étrangère. D’autre part, rusé, d’un esprit observateur, n’ayant jamais assez d’éclaircissement quand il poursuivait une idée, il eut garde de laisser tomber la conversation avec son protégé.
–Il faut, monsieur, dit le religieux à son compagnon, que votre protectrice vous porte un grand intérêt et que j’en sois bien convaincu, elle pour veiller sur vous avec tant de sollicitude, et moi pour m’y prêter.
–Je suis, paraît-il, mon révérend, menacé d’un danger, seulement j’ignore où et comment.
–Arrivé chez nous, vous serez en sûreté, et dans trois quarts d’heure nous y serons. Mais vous ne pouvez y rester indéfiniment; de quelle manière comptez-vous en sortir? Ne perdez point de vue que vous êtes dans un singulier pays; et. si réellement il y a un péril pour vous, que l’imagination d’une femme, toujours plus ou moins portée à l’exagération, ne l’ait point grossi, il cessera momentanément, mais non définitivement. Si vous connaissiez ce qui a pu vous attirer cette inimitié, peut-être pourrions-nous la conjurer: tâchez de vous rappeler.
–Il y a bien une circonstance qui pourrait l’expliquer; malheureusement elle touche à la vie privée, et vous savez, monsieur, c’est trop délicat pour en parler, répondit l’artiste.
Si Philippe, moins naïf, avait porté son regard sur la figure du moine en ce moment, il se serait aperçu qu’il venait de toucher à une corde sensible.
–Mon fils, dit ce dernier, affectant à la fois l’abnégation et le dévouement, j’ai promis, avec le secours du Dieu tout-puissant, de vous soustraire à tout danger qui pourrait menacer votre vie; si cependant, par des réticences, vous me laissez ignorer les causes du péril qui ont pu amener cet état de choses, il est évident que vous me mettez dans l’impossibilité d’en neutraliser les effets. Il est donc non seulement urgent de me faire connaître ce dont il s’agit, mais encore de me rendre fidèlement compte de tout ce qui s’est passé vous concernant, depuis que vous êtes dans ce pays.
Notre jeune artiste, sous le coup de l’appréhension de la fâcheuse rencontre du marquis, qu’il redoutait, enhardi par la confiance que sa protectrice paraissait avoir en son compagnon, le mit au courant du but de son voyage et de ce qui s’était passé depuis son arrivée, en ayant soin, bien entendu, d’omettre ce qui devait être omis et de glisser sur ce qu’il ne devait qu’effleurer. C’était plus qu’il n’en fallait à cet homme fin et intelligent pour deviner ce que son interlocuteur avait voulu lui cacher. Le serment de Mme Margani, lui donnant la certitude que ce jeune homme ne lui était rien, aurait dû le tranquilliser; mais, quand la jalousie se mêle à la passion, l’esprit jouit rarement d’une quiétude complète, de sorte que malgré sa promesse et sa volonté arrêtée de la tenir, il était obligé, avant la conversation qui venait d’avoir lieu, de chasser par instants des idées empreintes d’un doute involontaire; tandis que désormais entièrement rassuré, libre de toute préoccupation, et cela grâce à son jeune protégé, il se sentait heureux et éprouvait pour son compagnon une sympathie que son imagination méridionale exaltait encore.
–Merci de cette confidence, dit-il à Philippe en lui tendant la main: par votre franchise vous venez de gagner l’affection d’un homme qui n’a jamais trahi la confiance de personne. Je vous offre mon amitié, monsieur, voulez-vous l’accepter? ajouta-t-il avec une expression, une véhémence qui frappèrent l’artiste.
–Bien volontiers, monsieur, répondit avec empressement celui-ci.
–Comptez sur moi, dit le moine, et mettons-nous à l’œuvre. D’abord vous avez un ennemi dans celui qui vous a attaqué à propos de son frère et de votre fiancée; mais je serais surpris que cet incident, causât à lui seul tant d’inquiétude à votre protectrice: c’est plutôt l’imprudence, si ce n’est la faute que vous avez commise chez le marquis, relativement à la statuette reconnue par vous. Il y en avait deux autres, dites-vous, et vous avez remarqué que la caisse où elles étaient semblait avoir séjourné sous terre! Aurait-il donc sciemment acheté des choses volées, et les aurait-il cachées? Tout cela me paraît si étrange, que je veux en avoir le cœur net. En attendant, gardez un secret absolu sur ce point. Tant que vous serez parmi nous, vous conserverez purement et simplement l’attitude d’un voyageur qui reçoit l’hospitalité, et laissez-moi agir seul.
La conversation, très intéressante pour l’un et pour l’autre, avait eu pour résultat de leur faire trouver la route moins longue, et, comme ils approchaient du but de leur voyage, ils éprouvaient une véritable satisfaction d’arriver sans encombre, car depuis quelques instants ils se trouvaient déjà dans une partie de forêt dont le taillis épais et serré entourait à une certaine distance le monastère.
–Arrêtons-nous ici, dit le moine, c’est le moment de reprendre vos habits. Nous sommes tout près du couvent, et nous allons commencer à rencontrer des frères qui rentrent de leurs tournées journalières. Philippe, en effet, changea de vêtement, et moins de dix minutes après ils se trouvèrent en face d’une immense construction située dans une vaste clairière, sur un plateau au milieu de la forêt. C’était le monastère.
IX
LE COUVENT DES MOINES MENDIANTS.
Table des matières
La description de ce bâtiment est simple et facile. Quatre murs d’une hauteur de cinq mètres environ, une grande et solide porte à l’un d’eux, et un petit clocheton au centre: tel était cet établissement, dont l’aspect morne et silencieux portait à la tristesse. Nos deux nouveaux amis entrèrent en compagnie de plusieurs autres moines qui venaient de toutes les directions; mais, dès qu’ils eurent franchi la porte, l’étranger fut conduit dans une pièce destinée pour ces circonstances. Une justice à rendre aux religieux de ces monastères en Italie, c’est d’être très hospitaliers envers les voyageurs qui viennent leur demander asile. Philippe ne revit son compagnon qu’au moment de se coucher; il vint lui souhaiter une bonne nuit, et lui apprit que le supérieur l’ayant dispensé de sa tournée habituelle pour le lendemain, il espérait rester avec lui, ce dont notre artiste fut enchanté. Ce dernier, harassé de fatigue, ayant assez bien dîné, s’endormit profondément dès qu’il fut dans son lit; mais, soit à cause d’une accalmie survenue dans la nuit par un temps orageux et qui rend l’atmosphère si accablante; soit par suite de tant d’émotions éprouvées pendant la journée, il fut en proie à une agitation fébrile qui lui occasionna des cauchemars affreux. Tantôt il lui semblait entendre le bruit d’une fusillade dirigée sur sa personne par des brigands qui s’étaient embusqués pour le guetter; tantôt, à la lumière des coups de feu, il les apercevait prêts à fondre sur lui, alors que, retenu sur place par une force invincible, il ne pouvait ni se défendre ni fuir, quand tout à coup, comme par un suprême effort, il parvint à briser cette force occulte, et, s’étant réveillé, il se trouva sur son séant, ruisselant de sueur. Le malaise qu’il éprouvait, la confusion de ses idées, tout contribuait au trouble de son esprit et l’empêchait de se rendre un compte exact de sa situation, lorsqu’un éclat de tonnerre épouvantable, comme on en entend seulement dans les pays montagneux, le fit involontairement bondir de son lit. C’était un coup semblable qui l’avait précédemment à moitié réveillé. Dès ce moment tout s’expliqua pour lui: sa grande fatigue et le violent orage qui venait d’éclater avaient troublé son sommeil.
Entièrement rassuré, il se coucha de nouveau, et l’orage, en se dissipant, ayant dégagé de l’atmosphère l’électricité dont elle était chargée, l’air avait repris cette fraîcheur de la nuit si vivifiante dans les montagnes; aussi ne tarda-t-il pas à s’endormir, mais cette fois ce fut d’un sommeil calme et réparateur. Le dieu des amoureux, veillant sans doute sur son protégé, avait voulu le dédommager; il lui envoya un songe enchanteur, dont il savoura avec délice le bonheur chimérique. Dans ce doux rêve, la félicité lui apparut sous les traits de sa Julietta qu’il venait de retrouver pure comme au temps où l’amour les avait unis, et, dans cette extase causée par la contemplation, il entendait des chants divins exécutés par des voix célestes pour célébrer le retour du suprême bonheur. Ces chœurs harmonieux, qui cessaient par instants pour recommencer ensuite, maintenaient son imagination dans une rêverie qui permet d’entendre sans être entièrement éveillé. Il fallut que le premier rayon de soleil vînt frapper sur son visage pour le tirer de sa somnolence. Et alors seulement il s’aperçut que c’étaient les matines qu’on chantait dans la chapelle du monastère.
Cette première nuit dans un couvent, où règnent ordinairement le calme, la quiétude, et qui avait été si agitée, si pleine de péripéties, imaginaires il est vrai, pour notre jeune artiste, n’avait pas apporté moins de trouble dans l’esprit de l’homme qui lui avait servi de guide. L’entretien de celui-ci avec Mme Margani, la confiance qu’elle lui avait témoignée, avait, non pas fait naître, mais accentué les sentiments qu’il éprouvait pour elle. Car, depuis le jour où il la vit pour la première fois, il n’avait pas cessé de chercher l’explication de l’étrange position respective de Margani avec celle qui portait son nom. D’un autre côté, les confidences du jeune homme, en lui faisant deviner ce qu’il avait pris soin de cacher, avait excité dans son cœur une haine enflammée par la jalousie, si bien qu’une grande partie de la nuit s’était passée en projets et combinaisons de toute nature, afin de trouver un moyen sûr d’éclaircir un doute qui s’était emparé de son esprit, et agir en conséquence si ses soupçons venaient à se justifier. Déjà, dans la soirée, il était allé trouver le supérieur, homme d’un âge avancé, très pieux et grand ami de son père. Il lui avait confié la découverte qu’il croyait avoir faite d’un recéleur. Le supérieur, doublement prudent, n’ayant d’autre souci que la sécurité et les intérêts du monastère, ne pouvait oublier la grande fortune en perspective du fils de son ami, qui, ses vœux prononcés, était assurée pour le couvent. Malheureusement, son noviciat n’était pas encore terminé, et, comme il ne s’agissait plus que de quelques jours, il voulait éviter tout motif de retard. Aussi l’engagea-t-il avec force ménagements affectueux, par crainte, lui disait-il, d’attirer des représailles sur le monastère, et surtout de troubler les saintes aspirations pour le grand acte qu’il était sur le point d’accomplir, de se désintéresser de sa découverte; mais, quand il apprit que c’était du marquis de Rozoli dont il était question, il se prononça catégoriquement, en lui défendant d’une manière absolue de s’occuper de cette affaire. Le moine parut résigné et se retira dans sa cellule; mais cette résignation n’était qu’apparente, il avait hâte au contraire de mettre ses projets à exécution. En effet, l’aurore le trouva debout, attendant avec impatience la clarté du jour; aussi, dès son apparition, s’empressa-t-il d’écrire à son père, qui était, comme nous l’avons vu, gouverneur de Naples. Cette lettre resta sans réponse; cependant, trois jours après, le supérieur recevait de la main même de son ami le gouverneur les lignes suivantes:
«Mon cher supérieur et ami,
Après avoir prié le Tout-Puissant qu’il daigne répandre sur votre vénérable tête les félicités célestes, je m’empresse de porter à votre connaissance que, conformément aux désirs exprimés par un grand nombre de fidèles, je fais don à la sainte abbaye du Mont-Cassin de la statue de son fondateur, et, pour perpétuer le souvenir de cet acte pieux du gouvernement, je viens de prendre un arrêté qui autorise et institue la règle que voici: Chaque année, à cette époque, un pèlerinage de soixante religieux, fourni par deux monastères, auxquels se joindront des fidèles, se fera au Mont-Cassin; mais, comme pour cette fois aucune mesure de sûreté n’a pu être prise à cause de l’incertitude de la date de leur départ, qui a lieu ce soir; vu l’urgence d’arriver le11courant, jour de la fête du bienheureux saint Benoît, fondateur de la sainte abbaye; que, d’un autre côté, il sera confié aux pèlerins un dépôt sacré dont ils ont la responsabilité, car vous ne pouvez ignorer que la sainte image est bénite par notre saint-père le pape, j’ai décidé que, pour cette année seulement, ce pèlerinage restera exclusivement monastique.
Dans l’espoir que le grand saint intercédera en notre faveur auprès de la divine Providence, afin qu’elle nous accorde sa bénédiction et maintienne nos ferventes populations dans cette pureté de mœurs que le monde nous envie et qui est due à notre très sainte religion, j’ai fait le précieux présent à l’abbaye vénérée. Mais ce qui remplira, comme le mien l’a été, votre cœur de béatitude, c’est le dévouement et l’abnégation de ces hommes de la foi, qui veulent porter eux-mêmes la châsse sur laquelle sera placée la sainte image. Je viens donc vous prier, vu les fortes chaleurs qui règnent à cette époque et rendent tout voyage de jour impossible, de vouloir bien leur accorder l’hospitalité dans votre saint monastère, où, après trois nuits de marche, ils trouveront un repos nécessaire, d’autant plus qu’ils seront obligés de repartir dans la soirée qui suivra la nuit de leur arrivée.
Croyez, monsieur le supérieur, à ma vieille affection.
Le commandeur TAMBERLI,
gouverneur de Naples.»
Dans ce pays, principalement dans les campagnes, où les populations sont si avides de cérémonies religieuses, à cause, sans doute, du faste dont on les entoure, la nouvelle de ce grand événement se répandit avec une rapidité prodigieuse. Le couvent fut sans cesse assailli pour connaître exactement l’heure d’arrivée de la sainte procession, et, bien qu’on ne l’attendît que dans la nuit, les habits de fête furent bientôt prêts, et l’on ne vit toute la journée que des gens endimanchés convergeant vers un même point, le monastère. La façade où se trouvait la porte était, avant même le coucher du soleil, envahie par une foule si compacte, que l’accès en était à peu près impossible; aussi, pendant que le jour baissait, le sentier que devait parcourir le cortège pour se rendre au couvent se garnissait-il de chaque côté de nouveaux arrivants. Rien de plus singulier et de plus pittoresque que cette foule bariolée de couleurs éclatantes, ce pêle-mêle, assis ou couché par terre, cherchant, chaque groupe à sa manière, à tromper le temps de l’attente. Ici un chanteur, amateur doué d’une belle voix, que des voisins écoutent en silence; à côté, des dormeurs, parmi lesquels des ronfleurs émérites provoquent la colère de ceux qui écoutent le chant; plus loin, des gens qui prennent leur repas; plus loin encore, d’autres groupes chantent des chœurs religieux ou profanes; et un peu partout des rixes pour des places qu’on se dispute, ou des enfants qui gambadent. Si l’on ajoute à ce tableau quelques individus silencieux, qui se promènent çà et là comme pour observer, on aura un aperçu de ce bizarre tohu-bohu. Néanmoins, au fur et à mesure que le crépuscule approchait et s accentuait, que l’ombre de la nuit s’étendait comme un immense voile sur la forêt, le tableau se modifiait. Sans que ce fût un calme plat, succédant au bruit produit par cette vague humaine tant agitée, il faut cependant reconnaître qu’un silence relatif s’établissait peu à peu. D’abord le nombre des chanteurs avait peu à peu diminué; les enfants mêmes avaient modéré leurs folâtreries, mais, en revanche, les querelleurs, ayant sans doute déchargé leur bile, semblaient avoir transmis leur colère à des mères dont les filles, subrepticement disparues, étaient probablement allées avec leurs amoureux, à travers bois, au-devant de la procession. Les plus bruyants devenant de moins en moins nombreux, le tapage finit par cesser; et si la multitude des ronfleurs émérites, qui semblaient faire rage, ne s’était pas accrue au point de faire croire à une entente ou à un parti pris de remplacer les chanteurs, on aurait pu goûter un peu de repos, tandis qu’on était obligé de se résigner en prêtant une attention soutenue au temps qui s’écoulait, indiqué par les coups frappés à l’horloge du monastère. Nos patients venaient de compter deux heures, quand la cloche, soudain mise en branle, annonça aux fidèles que le cortége était en vue. En effet, ceux qui se trouvaient le plus près du couvent, silué sur une légère éminence, aperçurent sur le flanc d’une petite montagne qui s’élevait vis-à-vis, un point lumineux d’une certaine importance et qui avançait lentement. Ce fut alors un incroyable remue-ménage: on s’appelait, on réveillait les dormeurs afin qu’ils ne perdissent pas leurs places, et naturellement les querelles recommencèrent.
Quel singulier peuple que ces Italiens!. De même que dans un pays où il existe un costume national, tout le monde, jeune ou vieux, riche ou pauvre, est habillé d’une manière uniforme; de même, en Italie, tout le monde, que l’on soit réellement pieux ou simplement hypocrite, l’homme de bien comme le voleur, l’assassin, alors qu’il vient de commettre le plus abominable des crimes; tout le monde, dis-je, se prosterne devant une relique, une image sainte, avec une égale ferveur, une égale humilité!. Et ce serait une erreur de croire que ces démonstrations extérieures sont pour les uns une occasion de faire étalage de sentiments religieux, et pour les autres un moyen de dissimuler leur perversité ou d’écarter les soupçons de leurs forfaits. Non, ce n’est rien de tout cela: c’est purement et simplement une question de mœurs, et par conséquent d’habitudes. On voit même des bandits de la pire espèce, qui ont commis et commettent d’innombrables crimes, observer rigoureusement et pratiquer avec assiduité, avec ponctualité, tous les devoirs prescrits par la religion. Aussi quel sujet d’étude que cette population dont nous parlons, surtout à l’approche du cortège, qui arrivait enfin assez près pour qu’on pût en distinguer les détails. Ce cortége se composait de soixante hommes environ, marchant processionnellement sur deux rangs, chacun un cierge allumé à la main, avec une croix en tête portée par l’un d’eux. Au centre, entre les deux rangs, dix autres hommes soutenaient sur leurs épaules une châsse ressemblant assez à un catafalque et couverte d’un immense drap blanc de laine en forme de poêle. Le costume de ces religieux était celui dont se revêtent ordinairement les moines: une grande robe grise qui les enveloppait jusqu’aux pieds, avec un capuchon qui leur couvrait entièrement la tête, et une corde de chanvre autour de la ceinture. Toutefois, à leur marche régulière, à leurs pas cadencés, sans le costume et leur grande barbe, on les aurait pris moins pour des moines que pour des militaires.
Cette sorte de procession n’avait assurément rien de pompeux; et pourtant ce luminaire éclairant cette châsse avec sa blanche draperie, l’aspect fatigué de ces hommes qui paraissaient s’appuyer lourdement sur leurs longs bâtons, le son de la cloche à cette heure de la nuit, où tout est silencieux dans les bois, produisirent sur cette foule agenouillée de chaque côté du sentier un effet indescriptible. Les uns, au moment où la croix arrivait près d’eux, levaient les yeux et les mains vers le ciel, pour se prosterner ensuite la face contre terre; les autres, dans des positions et avec des gestes non moins bizarres, psalmodiaient des prières. Puis le dernier moine passé, tous venaient se ranger dévotement derrière le cortége pour l’escorter jusqu’à la porte du monastère, laquelle se referma dès qu’il fut entré. La foule alors commença à se dissiper, et cette partie de la forêt serait promptement redevenue aussi solitaire que précédemment, si quatre ou cinq hommes d’allures suspectes, éloignés d’une centaine de mètres du couvent, à de grandes distances les uns des autres, ayant l’air de ne point s’apercevoir, n’avaient par leur va-et-vient monotone troublé sa solitude ordinaire. Le hasard, en effet, n’avait pas conduit ces hommes dans cet endroit, c’est en vertu d’une consigne sévère qu’ils s’y trouvaient.
Voici ce qui s’était passé lors de la disparition de Philippe. Le marquis de Rozoli, rentré de son excursion avec Margani le jour où notre artiste était allé visiter sa galerie, avait été très désappointé à son retour de ne pas le trouver chez la Margani. Celle-ci lui dit que ce jeune homme, ayant témoigné le désir d’examiner de plus près certains objets de sa collection, y était retourné. Rentré chez lui, son désappointement fut plus grand encore en apprenant qu’on ne l’avait point revu. Sans perdre de temps, il avait immédiatement pris ses mesures pour que tous les chemins fussent rigoureusement gardés et que les recherches les plus minutieuses fussent faites. Le dépit d’avoir été mis en défaut par ce jeune étranger, le danger pressenti de cette malencontreuse visite, l’avaient irrité et excité à redoubler d’ardeur; mais tout avait été inutile, il n’était point parvenu à retrouver sa trace. Ayant de nouveau interrogé Mme Margani, il n’avait pu, malgré les prières et les menaces, en tirer que ce qu’elle lui avait déjà fait connaître.
Quelques jours après ce que nous venons de raconter, en proie à une agitation fébrile, étouffant de rage et de colère, il regagnait sa demeure, lorsqu’il avait aperçu sur la route où il se trouvait deux moines mendiants qui se dirigeaient de son côté, et, comme si la vue de ces hommes lui avait suggéré une idée qui ne lui était pas venue auparavant, il s’était dit, après un moment de réflexion: Supposer ce jeune homme dans le monastère est une folie, puisqu’il ne sait point s’il en existe dans le pays, et alors même qu’il ne l’eût pas ignoré, il n’aurait pu s’y rendre sans demander son chemin, et naturellement sans être vu par quelqu’un. C’est plongé dans ces réflexions qu’il avait été abordé par les deux moines, qui lui demandèrent l’aumône. Le marquis, en leur mettant à chacun une pièce de monnaie dans la main, leur avait demandé si, dans leur tournée, ils n’avaient point aperçu un jeune homme dont il avait donné le signalement. Sur la réponse de l’un d’eux lui apprenant que cette personne était au couvent, il n’avait pu retenir un mouvement de surprise mêlée de joie. C’est cette découverte qui motivait la présence des hommes que nous avons vus rôder et qui faisaient bonne garde autour du monastère. Le marquis jouait-il de malheur dans cette affaire, il serait difficile de le préciser; mais ce qu’il y a de certain, c’est que le moine qui lui avait fait connaître le refuge de l’artiste était précisément le novice Tamberli, celui qui l’y avait conduit et dont nous avons déjà fait la connaissance. Or, comme il était allé mendier chez M. de Rozoli dans la matinée, qu’il avait continué, sans s’éloigner, à errer çà et là, il était évident que son but avait été de le rencontrer et qu’il entrait dans les vues du rusé Napolitain d’indiquer à son adversaire la retraite de l’homme dont il cherchait vainement la trace depuis quelques jours. Quoi qu’il en soit, le marquis avait éprouvé une grande satisfaction de ce qu’il venait d’apprendre, et, voulant reconnaître un service rendu, il avait offert une deuxième pièce de monnaie, que le moine avait refusée en faisant observer qu’il mendiait pour son ordre, mais qu’il ne vendait point ses services; que pour lui, personnellement, il n’acceptait jamais rien. Cette fierté, même d’un moine mendiant, aurait peut-être, dans toute autre circonstance, inspiré quelque réflexion à M. de Rozoli, tandis que dans la disposition d’esprit où il se trouvait, dans la joie qu’il éprouvait, il n’y avait fait aucune attention et s’était occupé sans retard de mettre à profit ce qu’il venait d’apprendre. Aussi, prenant ses précautions, il avait commencé par faire surveiller le monastère, attendant ainsi que le cortège de saint Benoît fût passé pour réclamer ensuite le fugitif. Ce qui eut lieu en effet. Les moines ayant quitté le couvent dans la soirée du lendemain, vers les neuf heures, pour se remettre en route, à minuit on frappa à la porte, et dix hommes armés vinrent réclamer le jeune homme qui y avait été recueilli.
X
LES MOINES NAPOLITAINS.
Table des matières
–Ce n’est guère une heure pour se présenter au monastère, dit le frère portier, après avoir ouvert le guichet et tiré, de manière à ne pas être aperçu, sur un cordon qui communiquait à une sonnette d’intérieur. Ne pourriez-vous attendre jusqu’après matines? Notre supérieur, d’un âge avancé, a déjà passé une partie de la nuit dernière sans sommeil, et, dans son état de fatigue, une émotion peut lui être nuisible.
–Le supérieur, répliqua l’un deux, n’a rien à voir dans tout ceci: pourquoi troublerions-nous son sommeil! Seulement, ajouta-t-il d’un ton menaçant, ouvrez, ou nous enfonçons la porte.
–Avouez, messieurs, reprit le frère portier avec un accent résigné, que ce serait un singulier moyen pour ne pas faire de bruit. Il n’est nul besoin d’avoir recours à la violence; donnez-moi votre parole d’emmener silencieusement le voyageur, et je vais chercher les clefs.
Puisque je vous répète, répondit la même voix, que le jeune homme seul nous intéresse.
–Patientez alors quelques minutes, dit-il en refermant le guichet, et je reviens vous ouvrir.
Cinq minutes après, en effet, nos dix gredins entraient.
–Par ici, dit le frère portier, dès qu’il eut refermé la porte.
Et, passant devant ces nobles personnages qu’on aurait volontiers pendu de confiance à première vue, il les fit entrer dans une pièce spacieuse où il leur alluma une lampe accrochée au mur.
–Conduisez-nous, dit celui qui les commandait, et qui n’était autre que Margani, dans la chambre où se trouve ce jeune homme.
Et prenant quatre hommes avec lui, il fit signe au frère portier de marcher en tête. Celui-ci leur ayant fait traverser la cour, les fit entrer par une porte du rez-de-chaussée dans un long corridor, par lequel ils arrivèrent à une grande pièce qui ressemblait assez à une salle d’attente ou à un parloir, à cause du nombre de portes qui de tous côtés y donnaient accès et des bancs de bois dont elle était entourée. A peine le dernier homme était-il entré, que la porte se referma, ce qui sembla un peu surprendre Margani dont l’étonnement fut bien autrement grand encore, envoyant apparaître à sa droite un officier de carabiniers, un revolver à la ceinture et le sabre nu à la main, pendant que ses hommes faisaient irruption de tous côtés dans cette chambre.
–Soyez les bienvenus, messieurs, dit ironiquement l’officier en s’avançant.
–Trahison! s’était écrié Margani en apercevant l’uniforme. Et, s’élançant sur le frère portier son poignard à la main, il allait le frapper, quand un coup de pointe terrible porté par un des militaires lui traversa le corps presque de part en part. On le vit chanceler, son poignard tomba de sa main, et il s’affaissa comme une masse sur les dalles. Les autres brigands, instantanément entourés, resserrés dans un cercle de fer, ne purent faire usage de leurs armes. Il en avait été de même pour la fraction restée près de la porte du monastère, avec cette différence cependant, que celle-ci, au grand désappointement de Tamberli, chargé de s’en emparer, s’était laissé prendre sans combattre. La première partie du drame avait réussi, mais ce n’était encore qu’un prélude.
L’officier qui avait la responsabilité de l’expédition connaissait de longue date la bravoure du fils du gouverneur, et, malgré qu’il n’eût point voulu l’exposer, il lui était difficile, vu ses instances, de ne pas lui confier la direction des opérations ultérieures, alors surtout qu’il venait d’obtenir un succès complet.
Les calculs de Tamberli avaient été très simples:
–Je lui ai appris le refuge du fugitif, se disait-il, sûrement il viendra ou il enverra le réclamer; au lieu de résister, on lui facilitera l’entrée du couvent, et comme il faut s’emparer silencieusement de ceux qui viendront, tous mes efforts doivent tendre à les fractionner, ce qui les affaiblira et dispensera de faire usage des armes à feu.
Tout ayant réussi au gré de ses désirs, sans perdre un seul homme, l’officier se réjouissait d’avoir laissé au jeune moine la direction de l’affaire. Du reste, il savait qu’il avait obtenu le consentement de son père pour cette expédition, qu’il en avait conçu et réglé minutieusement d’avance tous les détails. Tamberli, en effet, ayant pu se rendre compte de l’omnipotence du marquis de Rozoli dans le pays, de l’influence toute-puissante qu’il y exerçait; de la position équivoque de Margani dans sa maison même, par les visites continuelles, prolongées de jour et de nuit, du marquis; par l’autorité absolue de ce dernier dans cette maison où demeurait une femme aussi distinguée que belle, et enfin par le respect mêlé de plus ou moins de terreur qu’inspirait le nom de cet homme dans toute la contrée, il avait soupçonné là quelque chose d’anormal, et, s’il ne pouvait connaître d’avance le résultat de ses combinaisons, il était certain du moins d’une découverte quelconque. Aussi, comptant sur la faiblesse de son père à son égard, sachant combien son entrée dans les ordres lui avait été pénible et combien serait grande sa satisfaction de le voir renoncer à une détermination prise contre son gré, il n’hésita point à lui faire part de ses projets, en ayant soin de lui indiquer les précautions à prendre et de lui donner à entendre que la réussite de ce coup de main pourrait bien changer sa destinée. «Que découvrirons-nous (lui disait-il)? je l’ignore; mais sois persuadé que l’honneur du succès vaut la peine d’être tenté, et qu’il pourrait se faire que cette expédition fasse parler du gouverneur et de son fils. Si tu t’y décides (ajoutait-il encore), et il me paraît impossible que tu me refuses cette marque de confiance, voici, pour assurer la réussite dans ce pays où rien ne peut bouger sans que l’homme que je suspecte en soit instruit, ce qu’il faudrait faire. Tu connais la vénération des habitants de cette contrée pour saint Benoît; tu simulerais l’envoi de la statue de ce grand saint à l’abbaye du Mont-Cassin, dont il est, comme tu sais, le fondateur; tu enverrais, processionnellement escortée par soixante carabiniers revêtus de l’habit de moine, une châsse recouverte d’un immense poêle et portée par dix hommes; seulement, à la place de la prétendue statue, se trouveraient les armes, les munitions et les habits des militaires. Ce cortége, sous prétexte de la grande chaleur, mais en réalité pour que rien ne trahisse la supercherie, ne devrait voyager que la nuit. Observation très importante: Comme il est de toute nécessité, pour le succès de l’entreprise, que les hommes composant le cortége soient logés au monastère, tu écriras au supérieur pour lui annoncer le passage de la sainte procession et le prier de lui donner l’hospitalité, en ayant soin de laisser ignorer la vérité, que tu lui apprendras par une seconde lettre confidentielle remise à l’officier qui commandera le détachement et qui la lui donnera en arrivant. C’est tout ce que je te demande. Quant à ce qui se passera ultérieurement, tu peux être sans inquiétude, mes précautions sont prises: car, pour écarter tout soupçon, le cortége se remettra en route dans la soirée qui suivra son arrivée; bien entendu, ce seront nos moines qui remplaceront en nombre égal les carabiniers et qui partiront avec la châsse vide.
Reçois, mon cher père, etc....»
Cette lettre, on le pense bien, avait d’abord causé une désagréable surprise au gouverneur. Mais telle a toujours été et sera la nature humaine: si, même parmi les siens, nul ne se soucie de partager les dangers d’une entreprise, quand il n’y a que des périls en perspective, tous, dans le cas de la réussite, caressent agréablement l’espoir de voir rejaillir sur leur personne une part de gloire du succès obtenu, et le gouverneur Tamberli n’était point exempt de cette faiblesse. On se trouvait à l’un de ces moments presque périodiques dont quelques nations, comme l’Espagne, l’Italie, la Grèce, semblent avoir le triste privilége. Une recrudescence de brigandages, de crimes odieux qui révoltent les honnêtes gens, excitent l’opinion publique, venaient de se manifester en plusieurs endroits et de contraindre le gouvernement à donner des ordres rigoureux concernant la répression énergique de semblables forfaits et la poursuite à outrance, vraie ou simulée, de ces bandits; car bien des gens, peut-être hostiles aux autorités italiennes, prétendent qu’il y a peu d’exemples, s’il en existe, où messieurs les brigands aient été poursuivis, sans que, préalablement, quelque membre de cette paternelle administration ait poussé la déférence jusqu’à les faire avertir. Quoi qu’il en soit, après avoir été désagréablement surpris de la demande de son fils, qui lui avait d’abord paru une folle conception de son esprit aventureux, il avait fini non seulement par s’y habituer, mais à considérer la réussite d’un tel coup de maître comme chose très flatteuse pour son amour-propre d’administrateur, et il avait fait diligence pour mettre en route la petite expédition, avec recommandation à l’officier commandant de le tenir régulièrement au courant des événements. Tout jusqu’ici avait marché à souhait, seulement le plus difficile restait à faire. La capture de dix coquins n’était certes pas à dédaigner; mais notre clairvoyant Napolitain, comme nous l’avons déjà dit, ayant un plan arrêté d’avance, avait espéré que le succès serait disputé et qu’il y aurait au moins un des bandits de blessé, cas prévu et indispensable à la réussite de son projet. Il n’en fut pas ainsi: la fraction dont il devait s’emparer, qui était restée près de la porte, avait été entourée avec une telle promptitude, qu’elle n’avait pu se défendre et, naturellement, faire usage de ses armes; or, sans résistance, pas de combat, et conséquemment point de blessés. Cette déception avait été heureusement de courte durée, car il eut bien vite appris que le détachement commandé par l’officier avait précisément réalisé l’objet de ses désirs. Le bandit blessé fut sur son ordre porté dans une chambre préparée d’avance par lui-même. Il s’y rendit aussitôt; mais grande fut sa surprise, et plus grande encore sa joie, en reconnaissant le vieux Margani, qui était certainement l’homme qui avait été le mieux placé pour servir à l’exécution de son dessein. Seulement, pour arriver à un résultat, la première des conditions était de le ranimer, de le faire parler, et il ne donnait aucun signe de vie. Le moine, sans perdre un instant, se mit résolûment à l’œuvre pour le sortir de cet état; mais, malgré tous les moyens employés en pareil cas, ses efforts restèrent inutiles, le blessé ne bougea pas. Il se décida alors à recourir au savoir d’un frère qui, avant d’entrer dans les ordres, avait longtemps exercé la médecine, et dont les malades, soit au monastère, soit au dehors, avaient été à même plus d’une fois d’apprécier les lumières. L’ancien médecin, s’étant rendu aux désirs de Tamberli, examina d’abord attentivement la blessure, et, sans hésiter, la déclara mortelle; néanmoins il ne désespéra point de faire reprendre connaissance au malade. Ayant sans doute prévu un danger imminent, il avait apporté avec lui et versa sans retard dans sa bouche quelques gouttes d’un liquide qui réussissait à merveille en pareil cas; et le blessé, en effet, sous l’action de ce médicament, recouvra peu à peu l’usage de ses sens. En voyant ses premiers mouvements, Tamberli sortit avec le frère médecin pour rentrer seul presque aussitôt, revêtu d’un surplis. Dès que la lucidité du moribond fut revenue, au point d’avoir conscience de ce qui se passait autour de lui, il parut surpris de se trouver dans une chambre inconnue. Cet chambre, il faut bien l’avouer, n’était pas préc sément disposée pour égayer un homme dans position; non que le mobilier eût quelque cho d’extraordinaire, il était au contraire d’une grand simplicité: un lit, deux chaises, un placard à deu panneaux dans l’épaisseur du mur, une table ( nuit et une table ordinaire, le tout de bois blan Cependant, malgré cette sobriété dans son amet blement, l’aspect de cette pièce était étrange causait une certaine impression: sur la table nuit, entre un ciboire et un vase d’eau bénite ave son goupillon, un flambeau d’église dans leque brûlait un cierge; sur la table, contre le mur, fai sant face au moribond, un immense crucifix sui monté d’une tête de mort, entouré de quatr cierges également allumés; près du lit, un moin à genoux, en costume d’église, avec un livre au mains, dans l’attitude d’un homme qui prie.
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