Czytaj książkę: «Benjamine»

Czcionka:

Auguste-Marc Bayeux

Benjamine


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066329457

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XII

XIV

XV

XVI

XVII


BENJAMINE


I

Table des matières

EN PERDITION

Ce pays, que nous verrons plus tard s’épanouir sous le soleil, dans toute l’étrangeté de sa beauté sauvage, était alors enveloppé par la brume et par la tempête. La Hague, qui forme la partie septentrionale de la presqu’île du Contentin, est le dernier débris d’un amas de rochers qui, dans les temps préhistoriques, joignait l’Angleterre au continent. La mer a continué, depuis des milliers d’années, son œuvre de destruction. Elle ne paraît pas l’avoir achevée encore, car, sans se lasser, elle attaque par la base, et détruit incessamment, les énormes masses qui forment les falaises de Jobourg.

On était au mois de mars. Les tempêtes d’équinoxe sont toujours redoutables. Mais, jamais, de mémoire de marin, on n’avait vu de pareil temps. Un seul mot peut donner l’idée de l’ouragan qui régnait dans ces parages depuis la fin de février: c’était un coup de tonnerre prolongé pendant trois semaines, et dont les habitants de la pleine terre ne peuvent concevoir la violence. Le tonnerre, les éclairs incessants; une pluie battante, aveuglante, mêlée d’averses de grêle et de tourbillons de neige, contraignaient les habitants des côtes à se tenir dans leurs masures, portes et volets fermés. Encore les violences du vent, tombant d’en haut, pesaient d’un tel poids sur les toitures, que les charpentes cédaient, et que l’eau ruisselait jusqu’au coin des foyers. Parfois, le vent prenant une direction soutenue, balayait la brume et découvrait l’immense horizon de la mer grisé et démontée, sur lequel l’œil errait avec stupeur. Il ne passait pas de jour que, sur tous les points de la plage, sur toute la ligne des côtes de la Manche, du raz de Sein jusqu’au Pas-de-Calais, on ne signalât la perte de plusieurs navires. Pas une barque de pêche, pas un navire de cabotage ne s’avisait de prendre la mer. Tous avaient cherché leur refuge dans les ports voisins. On les voyait entassés le long des quais, abrités par les jetées, secoués par la lame furieuse, qui déferlait jusqu’au fond des bassins. Craintifs, ils paraissaient attendre la fin du cataclysme. Mais le calme régnait sur l’Océan. Les longs courriers, qui venaient de tous les points du globe, comme vers un rendez-vous, à cet entonnoir que forme la Manche, n’avaient connaissance de la tempête qu’au moment où ils étaient saisis par elle. Le premier coup de vent ne les lâchait plus. Il fallait aller à l’aventure, à la garde de Dieu, comme disent les marins.

Dieu les gardait mal.

Toutes les côtes de la Manche, disons-nous, eurent leur part de sinistres. Au Havre, depuis quinze jours, on ne les comptait plus. A Cherbourg, la digue disparaissait sous les grandes vagues hautes de dix mètres. Cette énorme masse de pierres pouvait à peine se défendre elle-même. Les grosses pièces de marine placées en batterie étaient enlevées avec leurs affûts et roulées comme le vent roule les feuilles sèches. Loin de pouvoir savoir ce qui se passait au large, en pouvait à peine se rendre compte du sort des navires qui avaient cherché un refuge dans la rade. Le vent arrachait de la crête des vagues une poussière d’eau, menue et si intense, qu’on aurait cru voir une masse de vapeurs en ébullition sortant d’une chaudière qui viendrait d’éclater. Et pourtant, dans les ports, on avait l’appui, le refuge de tous les grands travaux exécutés depuis des siècles. Que n’était-ce pas sur les côtes, où rien ne pouvait rassurer l’homme.

En partant de Cherbourg, une route qui suit, pour ainsi dire, le bord septentrional de la Hague, après des alternatives de montées et de descentes, finit par s’élever jusqu’à une hauteur de deux cents mètres, vers un gros bourg nommé Beaumont. En cet endroit la route bifurque. On dirait les deux branches d’un compas dont Beaumont occuperait la tête. La route du nord rejoint enfin la mer en un autre endroit où se trouve un village nommé Omonville-la-Rogue. Omonville possède une petite rade foraine, un petit fortin armé de deux pièces de canon, et un bateau de sauvetage.

L’autre partie de la route marche droit vers l’ouest et s’arrête à un village nommé Auderville. Quelques travaux ont fait d’Auderville un port de refuge pour une trentaine de bateaux de pêche. La partie du promontoire, comprise entre Auderville et Omonville forme une sorte de dos d’âne, du haut duquel on aperçoit la mer de toutes parts. On se croirait presque dans une île. Mais une chose merveilleuse attire tout d’abord le regard des visiteurs qui viennent là pour la première fois: c’est le phare; le phare de la Hague, comme le nomment les géographes; le phare d’Auderville, comme disent les gens du pays. Il est placé à un kilomètre en mer. Blanc et net, il s’élève et se détache sur l’Océan d’une telle sorte, qu’il fait penser tout d’abord à cette comparaison du poète:

«Chandelier que Dieu place sur la grève.» Trois hommes, isolés du reste du monde, vivent là, au milieu des flots; comme il arrive souvent qu’il est impossible de venir les ravitailler, ces hommes ont leurs provisions, une citerne pour l’eau douce, et vivent ainsi solitaires. Dès que la nuit tombe, ils allument le foyer du phare, un feu blanc intermittent, et écoutent la mer rugir. Elle les secoue d’une telle sorte qu’au sommet du phare on croit sentir le roulis d’un navire. Les grands oiseaux de mer, mouettes et goélands, affolés par la lueur du foyer, y volent comme les mouches autour d’une lampe. De leurs becs durs ils cognent et brisent les lentilles de cristal qui n’ont pas moins de cinq centimètres d’épaisseur. Et les hommes rêvent. Parfois, ils entendent s’élever autour d’eux des voix lamentables. Un navire se perd. Il semble que le phare l’ait attiré comme il attire les oiseaux. D’autres voix répondent. Ce sont les cris des sauveteurs. Auderville possède aussi un canot de sauvetage. Toute une héroïque famille, la famille des Hue, se transmet de père en fils la mission du dévouement. Ces hommes, véritables héros, accomplissent leur devoir sans phrases. Pas un n’est décoré, pas un seul n’a une médaille, et chacun d’eux a sauvé la vie de plusieurs centaines de naufragés.

A Omonville, à Auderville, les navires en perdition peuvent encore espérer quelque secours. Il n’en est plus de même si l’on suit la côte vers le midi. Là s’élèvent les falaises de Jobourg qui, enchérissant encore sur la hauteur de Beaumont, atteignent une altitude de trois cents mètres. Ces falaises, à pic, dominant une mer irritée en toutes saisons, sont une des grandes curiosités de la France. Entre elles et l’île d’Aldernay la mer est toujours houleuse. Les cartes hydrographiques, avec quelques sondages, signalent le ras de Blanchard par cette simple, mais éloquente mention: relèvement du fond qui occasionne un fort remous. — Comprenez: s’il règne un grain, tout navire qui passe là est sûr de se perdre. Se perdre! Au pied de ces falaises inaccessibles qu’il est impossible de gravir; du haut desquelles aucun secours ne peut descendre. Se broyer contre d’inexorables rochers, que l’Océan seul peut attaquer. Et, en effet, ce n’est pas seulement un escarpement à pic que forment les falaises. Minées à leur base par l’incessante fureur des flots, elles surplombent dans le vide jusqu’à ce que le travail de la mine soit assez avancé pour déterminer un éboulement. Des habitations, des fermes, des villages, imprudemment construits au haut de la falaise, se sont éboulés. Reconstruits plus loin ils sont menacés de nouveau. On y reste cependant tant est grande l’insouciance et la bravoure de ces populations maritimes. Un sémaphore, relié à Cherbourg par un fil télégraphique, se tient, là-haut, comme une grande sentinelle et fait des signaux désespérés aux navires, comme pour leur crier: n’approchez pas!

Plus au sud encore, la falaise s’abaisse; le rivage s’échancre; la falaise se redresse, s’abaisse de nouveau et finit par former un grand demi-cercle, une belle plage de sable fin, avec une bordure de galets. La falaise ne reprend que six lieues plus loin, à un promontoire où se trouve le petit port de Diélette. A mi-chemin de Jobourg et de Diélette, au fond de cette échancrure qu’on appelle l’anse de Vauville débouche une petite rivière dont l’ouverture forme une espèce de petit port accessible aux navires d’un certain tonnage: c’est le port de Pénitot. Pénitot peut armer une cinquantaine de barques de pêche. On peut amarrer le long de son quai huit ou dix bricks-goëlettes. La ville, puisque cela s’appelle une ville, compte 3,554 habitants, non compris une vingtaine de marins anglais, habituellement gris, dans deux ou trois auberges où ils boivent de mauvaise bière et d’excellent vin.

Pour un individu inexpérimenté, pour un gardeur de vaches, selon l’expression méprisante dont les gens de mer se servent vis-à-vis des terriens, la tempête, qui durait depuis trois semaines, paraissait ne devoir jamais finir. Mais pour les Hue, pour les sauveteurs d’Auderville, il en était autrement.

L’ouragan agonisait. Trois de ces bonhommes, effroyables échantillons de l’espèce humaine, larges de carrure, lourds de démarche, enveloppés de leurs cabans de toile goudronnée, coiffés de leur surouet, sous les larges bords duquel on voyait leur figure placide, tannée, ridée, maroquinée, percée d’yeux fins, grimpèrent d’Auderville au haut de Jobourg. La nuit approchait, la brume avait disparu. Sans que le vent eût diminué de violence, sans que la pluie, la neige et la grêle eussent cessé de tomber, sans même que le tonnerre eût cessé de rugir, on apercevait vers l’ouest une bande claire dans le ciel. Et, de plus, sur cette bande claire, quelques petits nuages d’un blond doré révélaient un beau coucher de soleil, au large, dans l’Océan. La silhouette des trois grandes îles anglaises que, par entêtement, les Français continuent à appeler îles normandes: Jersey, Guernesey et Aldernay, se détachait âprement sur le clair du ciel. Autour des trois îles la mer était noire, lourde, furieuse. Le phare d’Auderville jetait ses premières lueurs pâles. Le phare d’Aldernay ne tarda pas à lui répondre. L’ouragan aboyait; mais ce grand bruit permanent était grave et calme comme le silence. Les grandes vagues effarées roulaient, sautaient et venaient se tordre au pied de la falaise. Les Hue, en regardant vers Pénitot, virent, échoués sur la plage de Vauville, les cadavres de deux navires dont ils avaient à grand’peine, sauvé les équipages, et que la mer n’avait pas encore eu le temps de démolir.

Les trois marins n’eurent point besoin d’échanger une parole. A quoi bon parler, d’ailleurs? C’était le cas ou jamais de dire: autant en emporte le vent! Les Hue, donc, ne se dirent pas un mot; mais, par une commune entente, ils tournèrent leurs regards vers le large, puis ils secouèrent la tête. Signe évident qu’il se passait là-bas quelque chose qui leur déplaisait. Ainsi que trois automates, ils tirèrent de leurs poches chacun une petite galette de tabac. On peut être sauveteur et héroïque, on n’en fume pas moins le tabac de contrebande que tous les douaniers du monde ne sauraient empêcher d’apporter des îles anglaises en petites galettes. Les trois marins hachèrent méthodiquement, chacun sa portion de tabac dans le creux de sa main. Les pipes furent bourrées, allumées comment? Le diable n’en sut jamais rien. C’est un secret que gardent les marins d’allumer leurs pipes par les plus mauvais temps. Les trois bonshommes se mirent à fumer, et continuèrent à regarder le large.

En effet, pour quiconque pouvait tenir les yeux ouverts dans ce vent carabiné, le spectacle était saisissant: Un grand navire pointait à l’horizon, courant vent arrière, droit sur la falaise de Jobourg. Sa mâture était calée au plus bas, en bon ordre d’ailleurs. Pas un bout de raban qui ne fût en place. Il se tenait au vent avec sa hune de misaine et un foc, tous les ris pris dans le hunier. Mais quelque solide que parût l’attitude du navire, on pressentait qu’il était lourd et devait avoir de l’eau dans la cale. Il gouvernait mal; et, à plusieurs reprises, en le vit faire une tentative pour changer sa route et éviter le raz de Blanchard en prenant le vent au plus près. Ces tentatives furent vaines. Le bâtiment n’obéissait pas. Les trois marins, au haut de la falaise, se regardèrent encore, secouèrent de nouveau la tête, et, pour le coup, l’un d’eux dit:

— Fichu!

— Savoir! dit le second.

— Possible! fit le troisième.

Et ils se reprirent, avec ténacité, à regarder le large, malgré le vent qui leur fouaillait la figure.

Le navire était encore trop loin pour que, de Jobourg, on pût voir s’il faisait des signaux. On ne distinguait que son hunier, noir sur le ciel clair, comme une grande aile d’oiseau nocturne effaré. Mais, probablement, à Guernesey, on avait vu que le navire demandait un pilote. Aussi deux ou trois embarcations se détachèrent de l’île, et, malgré l’imminence du péril, entreprirent de courir au grand bâtiment. Ces bateaux pilotes sont, généralement, des cutters qui, de loin, produisent l’effet d’une charrue. Pour cette fois, le sillon brisa le soc; on vit disparaître dans la bourrasque les malheureux cutters qui s’y étaient aventurés. Furent-ils dévorés par la mer? Purent-ils regagner la terre? On n’en put rien voir. Un autre cutter, plus proche, fit une tentative en s’élançant d’Aldernay. Le sort de celui-là ne fut pas douteux. Il n’était pas éloigné de trois encâblures qu’il était broyé comme une paille. Les hommes qui le montaient ne reparurent pas.

Et le grand navire courait toujours. Cette mer est hérissée de rochers. Quelques-uns émergent même à marée haute. Tels sont, par exemple, ceux qu’on appelle les Moines ou les Huquets. D’autres ont des noms pittoresques, comme la Tête-de-Vache, l’Homme-qui-Guette, et cœtera. Ceux-là sont les moins dangereux. On les voit. Mais il en est d’autres qui ne sont visibles qu’à marée basse, d’autres encore que la mer ne découvre jamais. Les vagues gaies sautent joyeusement sur ces pointes hérissées qui ne sont guère à plus d’un mètre de profondeur. Dans les temps de calme le remous indique le péril. Mais, quand la mer est démontée et qu’elle brise partout, les gens du pays seuls peuvent deviner l’emplacement des récifs. Les bâtiments de guerre, détachés de Cherbourg, qui viennent à cet endroit faire l’exercice du canon, n’y marchent jamais que sous petite vapeur, la sonde à la main, et un pilote à bord.

Cependant le grand bâtiment qui venait du large, emporté par le vent, courait toujours, courait comme un fou; il venait donner tête baissée, et ne pouvait pas s’arrêter.

Au moment où il atteignait enfin la pointe sud d’Aldernay, on le vit tout à coup pivoter sur lui-même, et donner une forte bande. Il se trouva soudain immobile, ayant viré bord pour bord, le nez au large. Les sauveteurs de Jobourg comprirent qu’une tentative de mouillage venait d’être faite, et soupirèrent largement. Le hunier et le foc du bâtiment furent amenés. On put croire qu’il allait rester là, immobile et sauvé. Mais l’espérance ne fut pas longue. La chaîne ayant probablement cassé, le navire reprit sa course désordonnée, et, pour cette fois, culait à terre. Quelques minutes d’une indicible angoisse se passèrent. Une seconde tentative de mouillage eut lieu et, de nouveau, le navire se trouva immobile.

Puis la nuit se fit. Quelques instants encore on vit le fantôme noir se débattre sur le clair des vagues. La nuit devint opaque. Plus rien.

Les trois marins descendirent rapidement de la falaise. Dans la prévision des événements que pouvait amener la nuit, ils résolurent de se donner des forces. Ils entrèrent dans la première auberge qui se trouva sur leur chemin, et se firent servir un pot de phlipp.

Le phlipp est une boisson étrange, dont il est assez difficile de donner l’exacte composition. On prend un litre de cidre, aussi fort que possible. On y ajoute un ou deux litres d’eau-de-vie, du sucre, de la canelle et du poivre; peut-être autre chose encore. La composition quelle qu’elle soit, versée dans un chaudron, est placée sur le feu, où on lui fait jeter un petit bouillon. On allume l’eau-de-vie, qu’on laisse brûler tant qu’elle veut; on brasse le tout avec une longue cuiller de fer; on retire du feu. Et on boit.

On ne saurait comprendre la rage que cette drogue met dans le ventre des gens qui l’ont avalée brûlante; mais les marins des côté ? normandes tiennent le phlipp en singulière estime. Boire du phlipp est d’ailleurs un luxe qu’on ne se permet que dans les circonstances solennelles: quand il s’agit de risquer sa peau pour un acte de bravoure, ou bien, dans une maladie sérieuse, quand on veut donner à la médecine qui vous condamne à mort un démenti formel. Il est certain que, comme avant-coureur de l’enfer, le phlipp est tout à fait capable de ramener sur la terre le moribond le plus déterminé.

Tandis que, selon la méthode des athlètes antiques, les trois sauveteurs se préparaient à entrer dans l’arène et à se faire briser les os pour la plus grande gloire de l’humanité, le grand navire noir continuait sa lutte désespérée contre la mer.

C’était le clipper Diana, de New-York, de 2,500 tonneaux de jauge. Bon navire, du reste, il était de première cote et ne comptait pas plus de deux ans de navigation.

Bel échantillon d’architecture navale, construit en vue d’une marche rapide, ce clipper pouvait soutenir la comparaison avec les meilleurs steamers transatlantiques. Solide comme un roc, un peu trop long, malheureusement, pour pouvoir virer de bord avec facilité. C’est le défaut général de ces clippers. Avec cela, installé d’après les meilleures méthodes. Quoique sa mâture fût énorme, elle était tout entière de brin. Les Américains seuls peuvent se payer ce luxe sur leurs navires.

La Diana était commandée par le capitaine Stephen Harvey, lequel capitaine Stephen Harvey, bon Yankee, excellent marin, avait pour second M. Jonathan Bing.

M. Jonathan Bing n’était ni moins bon Yankee ni moins bon marin que son capitaine. Le premier lieutenant était un jeune Français, de vingt-deux ou vingt-trois ans, nommé Paul Denise. Ce garçon d’ailleurs, sans doute par suite d’un long séjour en Amérique, avait les mêmes allures américaines que ses deux supérieurs.

Nous ne dirons rien du reste de l’état-major. Il était à l’avenant. Mais nous devons signaler un maître d’équipage, un Canadien nommé Tom, Français d’origine probablement, qui se distinguait par une certaine gaieté assez insolite dans le caractère des marins. L’équipage, cosmopolite s’il en fut, se composait de cinquante-trois gaillards qui, selon toute apparence, avaient absolument perdu le souvenir des pays qui les avaient vus naître. Il y avait des Espagnols, des Italiens, des Danois, majorité d’Anglais et d’Américains naturellement. Trois nègres pourtant, qu’on avait coutume de rouer de coups. L’un de ces nègres était le cuisinier, et fricassait assez bien.

Tel était le personnel fixe du bâtiment. Mais, pour le quart d’heure, il y avait des passagers. Sept ou huit cents Allemands infortunés, de tout âge et de tout sexe, étaient entassés dans la batterie et l’entrepont. Ces créatures, un ou deux ans avant, s’étaient avisées d’émigrer d’Allemagne en Amérique. Elles se ravisaient, à cette heure, de revenir d’Amérique en Allemagne. Ce luxe de déplacement s’explique avec facilité. Les bons Allemands — c’était alors une coutume de trouver que les Allemands sont bons, — les bons Allemands avaient quitté leur terre natale dans l’espoir de faire fortune en Amérique.

On les avait vus sur les quais de Hambourg, d’Anvers, du Havre, campés comme des nomades et s’embarquer à bord des navires d’émigration. Ils étaient partis, ils étaient arrivés; ils avaient, dans le libre pays d’Amérique, embrassé les industries diverses à l’aide desquelles un homme peut se déshonorer en faisant fortune. C’est le caractère allemand. Rien ne leur répugne. Il y en eut qui amassèrent un petit pécule. Cela marchait bien. On voyait luire l’aurore du jour heureux où chacun de ces honnêtes Germains aurait un capital suffisant pour se transformer en usurier.

Par malheur, la guerre de sécession éclata en Amérique. Outre que les Allemands craignent généralement les coups, aucun d’eux n’a un goût prononcé pour les dollars en papier. Ils préfèrent la monnaie ronde et sonore. C’est pourquoi chacun d’eux mit dans un sac ce qu’il avait de comptant, laissa les citoyens américains à leur besogne d’émancipation et revint en Europe. Il y en eut qui oublièrent là-bas leurs femmes et leurs enfants, tant fut grande leur hâte de partir. L’affaire leur parut de maigre importance, la caisse étant sauve; et puis on sait bien que les Allemands trouvent partout des femmes et des enfants.

Les Américains frétèrent alors un très-grand nombres de bâtiments pour rapatrier ces Européens fugitifs. La Diana, sous le commandement du capitaine Stephen Harvey, en prit à son bord sept ou huit cents, avons-nous dit. D’abord les choses marchèrent bien. Les passagers s’étaient installés dans l’entrepont. On leur avait fabriqué des espèces de petites chambres à l’aide de cloisons de toile. La soupe était bonne. Les pommes de terre abondantes. Quelques-uns d’entre eux avaient apporté des saucisses; car il est aussi difficile de rencontrer un Allemand sans saucisses que sans enfants.

A bord, la bière n’était pas chère; ils furent heureux. Durant les premiers jours de la traversée, après qu’ils eurent payé à la mer le tribut exigible, on les entendait chaque soir, dans la batterie, au mépris de toute consigne, chanter des lieder mélancoliques à l’aide desquels ils essayaient de se rappeler la patrie absente qu’ils allaient revoir. Ces mélodies, de temps à autre, étaient coupées par les gros éclats de rire des buveurs de bière ou les hurlements d’un enfant indiscipliné.

L’arche de Noé n’était pas plus gaie. Nous pouvons même supposer qu’elle l’était moins. Ce qui gâta l’affaire, c’est qu’en approchant de la mer de la Manche, la Diana se mit à cabrioler sur de grosses vagues qui ne promettaient rien de bon. Les matelots, gens peu causeurs, prirent une attitude éloquente au dernier point; les passagers réfléchirent d’abord, puis se turent. On fit descendre dans la batterie ceux qui se trouvaient sur le pont. Mauvais signe, grand émoi! Le navire se secouait de plus en plus. Saisis d’effroi, les huit cents misérables, derrière leur cloison de toile, se trouvèrent repris par le mal de mer.

Pendant ce temps, le capitaine Harvey, aussi tranquille que s’il s’était promené dans les docks de Southampton, les mains dans les poches de son caban, se tenait sur la dunette et regardait le ciel. Le ciel était inquiétant. Les premières colères du vent se faisaient sentir. M. Jonathan Bing sortit brusquement du carré, grimpa l’escalier de la dunette, échangea quelques paroles rapides avec le capitaine, et dégringola lestement sur le pont.

M. Jonathan Bing était un personnage long et maigre, d’aspect sévère.

Il ne riait que dans les méchantes occasions. Quand le maître d’équipage Tom, debout au pied du grand mât, vit venir à lui M. Bing, gesticulant de ses grands bras et de ses grandes jambes, manifestant une bonne humeur insolite, Tom jugea la situation sur-le-champ. Il prit son petit sifflet, en tira trois ou quatre modulations stridentes. C’était significatif: — Tout le monde sur le pont! Les cinquante-trois gaillards de l’équipage, sachant déjà par eux-mêmes à quoi s’en tenir, ne se le firent pas dire deux fois. En moins de dix minutes, semblables à des singes, les matelots grimpèrent dans les manœuvres, et la Diana diminua sa toile.

Les timonniers, à la barre, serraient les lèvres, raidissaient les bras pour maintenir le gouvernail qu’ils violentaient. Ils suaient à grosses gouttes. On dut leur envoyer un homme de renfort, puis deux. Paul Denise, à son tour, monta sur la dunette et s’approcha du capitaine Stephen Harvey.

— Je crois, dit le lieutenant, que nous allons la danser, capitaine.

— Monsieur, répondit le capitaine, je me permets de vous faire remarquer que vos paroles sont inconvenantes au plus haut point. Je ne danse jamais dans ces circonstances.

Paul Denise se mit à rire. Et le capitaine, lui désignant vers tribord un autre navire qui se trouvait déjà engagé dans la tourmente, et dont le vent venait de briser le grand perroquet, saisit l’oreille de son lieutenant et la pinça jusqu’au sang en lui demandant:

Danse-t-il celui-là ?

— Non, répliqua Denise, il salue.

Stephen Harvey trouva la réponse déplacée; cependant il ne put s’empêcher de sourire. Il haussa les épaules et reprit:

— Prenez le quart, monsieur. Je reviens dans un moment.

Le capitaine descendit lentement dans sa cabine, et revint un instant après chaussé de grandes bottes et enveloppé d’un imperméable.

Décidément, le temps se gâtait. Le vent faisait rage. Il fallut encore diminuer la voilure, caler les mâts et s’en tenir au hunier de misaine et au petit foc. Le capitaine eut un instant la pensée de rallier le port de Brest. Puis il pensa à se jeter sur Jersey; mais il n’était déjà plus maître de sa route: la Diana roulait et tanguait affreusement. Cet énorme colosse fatiguait à la mer, et, comme un être vivant, tremblait de tous ses membres. D’un bout à l’autre du navire, et, jusqu’aux dernières profondeurs de la cale, on entendait craquer toute la charpente.

Les gros bois de chêne et d’orme, les fines menuiseries de teck et de sapin, les boiseries d’acajou, de noyer et de palissandre, tout geignait et se lamentait.

La Diana paraissait une noix gigantesque dont une mâchoire surhumaine aurait broyé la coquille. De temps en temps, parmi les plaintes du bois, éclatait le coup sec d’un nœud qui venait de se rompre. A chaque instant, on aurait pensé que le navire se disloquait. La nuit se fit. On essaya d’allumer les feux règlementaires. Il fallut y renoncer: la mer et le vent brisaient tout.

On fuyait devant le vent. On allait. On allait. Malheureusement, on connaissait l’inévitable fin de cette course folle. L’angoisse était dans tous les cœurs. Un moment, le ciel s’illumina d’une lueur rouge intense. Les grosses vagues, lourdes et noires apparurent alors autour de la Diana. La lueur s’éteignit. Probablement, c’était un navire en détresse qui brûlait des fusées. L’instant d’après, à travers les rugissements de la tempête, on entendit trois coups de canon précipités l’un sur l’autre. Puis, plus rien. Une agonie, pareille à celle de la Diana, plus terrible peut-être se passait dans le voisinage. Une heure après, la Diana passa bord à bord d’une grosse masse noire, qu’on devina malgré l’obscurité être un autre navire en perdition. Une voix se fit entendre. Mais le vent emporta la phrase. Le capitaine Harvey, toujours à son poste sur la dunette, ne put saisir que ces mots: Résolute... Colon... Aspinwall.

Ce fut tout, et on se retrouva dans l’effrayante solitude de la mer. La nuit avançait pourtant et aucun accident grave ne s’était encore produit, lorsque soudain, au milieu d’un redoublement de fureur du vent et de la mer, une lamentation furieuse et désespérée sortit des flancs du bâtiment. Paul Denise se précipita dans la batterie. Un coup de mer venait de défoncer un sabord.

Les huit cents passagers, épuisés d’angoisses, succombant sous le mal de mer, se tenaient couchés; pleuraient et geignaient, regardaient d’un air abêti les fanaux accrochés çà et là, secoués au hasard par le roulis et le tangage et projetant au hasard de grands pans de lumière et d’ombre où apparaissaient et disparaissaient tour à tour des figures livides et désespérées.

Tout à coup un choc violent avait ébranlé tout le navire. Un sabord était défoncé, disons-nous. Par l’ouverture béante les flots, comme une meute qu’on fouaille pour l’hallali, se précipitèrent sur les passagers, ainsi que dans une réserve de chasse. A l’effroyable cri que poussèrent les malheureux Allemands, Paul Denise était accouru. Il vit le désastre. Avec une énergie indomptable il imposa le silence et le calme à ces effarés. Le navire se remit à rouler en silence. On entendit seulement les coups de hache et de maillet du charpentier qui réparait l’avarie, et les clapotements sinistres de l’eau qui roulait çà et là dans l’entrepont, que l’on s’efforça d’abord d’éponger. Tous les passagers pataugeaient, désespérés, trempés jusqu’aux os; et se remirent à crier.

De la sorte on alla encore pendant deux heures. La violence de l’ouragan était telle que, sur le pont, il fallut amarrer les hommes de l’équipage. Le vent rugissait, claquait de telle sorte, qu’on avait dans l’oreille le même tintement que produiraient une centaine de cloches. Et, de temps à autre, les taquineries de la rafale appliquaient sur la figure des coups qui cinglaient comme d’énormes giffles.

Tous les agrès du bâtiment gémissaient avec une grande voix sonore comme le roulement d’un orgue de cathédrale. Les timonniers se relevaient sans cesse. Brisés de fatigue, ils se couchaient sur le pont dès qu’ils avaient quitté la roue du gouvernail.

Un moment on crut démêler une lueur vers l’horizon; un phare peut-être. Mais la brume était si intense qu’il était difficile de s’en rendre compte. Paul Denise cria:

— Un homme dans la mâture!

Il s’en présenta dix; on dut faire un choix. L’homme grimpa. On entendit un gémissement étouffé, le bruit d’une chute: un cadavre roula sur le pont, disloqué, broyé parla lame!

— Un homme dans la mâture!

Personne ne répondit, pour le coup.

— Alors, moi! dit Denise.

Il grimpa. La voix du timonnier domina un instant le bruit de la rafale; celle de Denise répondit:

— All rigth

— Tout va bien. C’est-à-dire tout allait comme il plaisait à la mer et au vent de le mener. Le capitaine Stephen Harvey se cramponnait au mât d’artimon, serrait les lèvres et les poings, et se tenait prêt à tout événement. Un énorme coup de mer balaya ensemble les trois embarcations amarrées sur le flanc de tribord. Ce fut comme un rêve. Un cri désespéré se fit entendre. C’était un matelot qui, se trouvant là, était lancé dans l’éternité.

— Un homme à la mer! rugit le capitaine.

Personne ne bougea. A quoi bon, en effet? C’était bien fini pour celui-là.

Et la même voix lamentable du timonnier reprit:

— All right!

All rigth! répondit Denise dans la hune de misaine.

Va toujours! va toujours! jusqu’à ce que la mer te dévore, ou jusqu’à ce que les rochers te brisent. L’infini, l’inconnu, plus terrible encore, tenait désormais le grand navire avec ses huit cents existences humaines. Les grands flots échevelés passaient et repassaient, secouant dans la nuit leurs crêtes humides, avec des lamentations de furies désespérées. Le vent chantait un De Profundis formidable. La fosse était ouverte. On n’avait qu’à se laisser couler au fond.

Et alors, on vit une petite lueur semblable à un feu follet, émerger du grand panneau. Cela dansait, sautait, cabriolait. Cela était simplement une lanterne que portait M. Jonathan Bing. Malgré les éléments déchaînés, M. Jonathan Bing et sa lanterne tinrent bon. L’un portant l’autre, ils se dirigèrent vers la dunette, et M. Jonathan Bing aborda résolûment le capitaine Harvey.

— Nous avons une voie d’eau.

— Hein! fit le capitaine, qui n’avait pas entendu, ou n’osait pas entendre.

— Deux pieds d’eau dans la cale! cria M. Jonathan Bing.

Le capitaine ne répondit pas d’abord.

— Ètes-vous sûr? dit-il au bout d’un instant.

— Peut-être plus, répliqua M. Jonathan.

— Alors, aux pompes.

Cette nouvelle était terrible. Outre ses passagers, la Diana avait dans sa cale un millier de balles de coton, marchandise très-susceptible de boire l’eau et de ne pas la rendre. Il fallait arrêter l’envahissement de la cale.

Les pompes! cela est facile à dire, et à terre cela paraît tout simple. En mer, c’est autre chose. Par bonheur, cependant, et par extraordinaire, les pompes de la Diana étaient en bon état. Circonstance notable, car, sur cent navires, il n’y en a pas cinq qui puissent se vanter d’un tel avantage. La Diana était un navire modèle, un excellent bâtiment. Meilleur encore était le lieutenant Paul Denise, car l’ordre était à peine donné par le capitaine, qu’il avait installé l’équipe des pompes. M. Jonathan Bing, qui courait à la besogne, en jeta sa lanterne de découragement. Il pensa que, pour sûr, Paul Denise lui ferait du tort dans l’esprit de son capitaine et de ses armateurs.

On pompa. Une heure durant, les passagers, tenus en éveil, entendirent le bruit sourd des pompes montant et descendant. Ils se communiquèrent les uns aux autres la nouvelle terrible: il y avait une voie d’eau! On allait couler bas!

Au bout d’une heure, Tom, le maître d’équipage, étant descendu dans la cale, constata qu’au lieu de deux pieds d’eau, on en avait trois. Le désespoir s’empara même de Jonathan Bing. Le capitaine Harvey fut prêt lui-même à s’y abandonner.

Pendant une heure, ce fut de toutes parts un tumulte indescriptible. Le jour pointait, si on peut appeler jour cette lueur blafarde dans laquelle les flocons de neige, qui paraissaient noirs, tourbillonnaient comme des débris de papier brûlé. Paul Denise avait réussi à installer une pompe à incendie, grâce à laquelle on parvint à maintenir l’eau de la cale à son niveau. L’eau ne gagnait rien, mais aussi elle ne perdait rien.

Ce matin-là, les Allemands durent se passer de soupe. Il ne pouvait être question de cuisine. On cassa des biscuits dans le vin; on distribua un quart de rhum à l’équipage et aux passagers.

Vers midi, les hommes qu’on tenait aux pompes étaient définitivement rendus. Ils refusèrent le service. Ni les prières, ni les menaces ne purent les obliger à surmonter leur découragement. M. Bing recourut alors aux grands moyens. Le révolver au poing, il voulut contraindre un Maltais à se lever et à travailler. Le Maltais lui répondit par un coup de poing.

M. Bing répliqua d’un coup de révolver. Cela refit un peu la discipline. Dix minutes après, une lame broya la tête de l’un des travailleurs sur la pompe même: signal d’une insurrection nouvelle.

Il fallut avoir recours aux passagers, du moins à ceux d’entre eux qui étaient encore valides.

La journée se passa dans ces angoisses. Vers le soir, on constata quatre pieds d’eau dans la cale.

Enfin quelqu’un cria: la terre! La terre. C’est-à-dire la perte certaine; personne, dans l’état-major et dans l’équipage, n’eut un moment d’illusion. Les passagers étaient fous de joie. La nuit se faisait. C’est à ce moment que, du haut des falaises de Jobourg, les trois sauveteurs aperçurent le navire en perdition.

On fit les signaux pour appeler un pilote. Nous savons quel en fut le résultat. Toute espérance étant perdue de ce côté, il ne restait plus qu’une chance. Essayer de prendre le mouillage. Paul Denise proposa cette dernière tentative au capitaine.

— C’est une folie! répondit celui-ci.

Cependant il donna des ordres. Le fond paraissait bon. L’ancre, détachée du bossoir, fila en entraînant la chaîne. La chaîne énorme, dont chaque maille avait un demi-mètre de longueur, ripait dans les écubiers, arrachant des étincelles et de la fumée. L’ancre mordit. Le navire pirouetta sur lui-même et fit tête à l’ouragan. Immobile au bout de sa chaîne, il palpitait. On amena le hunier et le foc. Tout le monde, à bord, se posait la question anxieuse:

— Tiendrons-nous?

La réponse ne se fit pas attendre. Tandis qu’on parait à mouiller la seconde ancre, la chaîne fatiguait, se tendait, s’allongeait. Un coup sec, violent, se fit entendre; la chaîne était cassée.

En un instant, on fila de cent mètres vers la terre.

— Mouille!

La seconde ancre descendit vers le fond. Nouvel arrêt. Nouvelle angoisse. La seconde ancre tenait bon. Mais, tiendrait-elle longtemps? Là était la ques. tion. On n’avait plus à bord que des ancres trop faibles pour offrir une ressource sérieuse. Il est vrai que, malgré le capitaine Stephen Harvey, les armateurs de la Diana avaient embarqué une ancre de nouveau modèle, une ancre articulée. Mais le capitaine faisait peu de cas de ces mécaniques. L’ancre en question, amarée près du cabestan, appartenait au système Parret. On se résigna à l’employer. Mais on s’aperçut alors que la chaîne cassée était trop courte. Une vieille chaîne, énorme et rouillée, gisait à fond de cale. Aller la chercher sous les quatre pieds d’eau? Chose impossible. Le lieutenant Denise se dévoua. Une heure après on avait halé la vieille chaîne sur le pont.

La nuit était faite. On n’entendait plus rien que les rugissements de la mer; et, vers l’avant du clipper, les coups de marteau qui remaillaient la chaîne. Cette troisième ancre, mouillée à temps, présenta un point d’appui, que l’on crut d’abord inébranlable. On fila les deux chaînes assez pour les rendre égales. Et le navire tint bon.

— Sauvés!

Pas encore. Nous avons dit que, bien que la rafale n’eût pas cessé de faire rage, la brume avait disparu; on voyait assez bien les feux des deux phares d’Aldernay et de La Hague. En les regardant attentivement, au bout de quelque temps on s’aperçut que l’un filait vers le bossoir de tribord et l’autre vers le bossoir de babord. Chose évidente et bien faite pour désespérer: le navire chassait. Le fond ne tenait pas. Montre en main, minute par minute on pouvait calculer l’espace incessamment diminué qui séparait encore la Diana des rochers où elle devait se briser. Rien à faire, dès lors.

La nouvelle sinistre se répandit dans l’équipage et parmi les passagers. On refusa de travailler aux pompes. L’insurrection devint flagrante. L’un des nègres sortit du poste de l’équipage tenant une bouteille de rhum à même laquelle il buvait à plein goulot. Les soutes étaient défoncées. On chercha une consolation dans l’alcool. Puisqu’il fallait mourir, on voulait mourir gaiement, on voulait mourir abruti. Des chansons bachiques et obscènes, des vociférations sans nom répondirent aux hurlements de la tempête.

Dans l’entrepont, les femmes effarées se turent et serrèrent leurs enfants dans leurs bras. Vainement les officiers essayèrent de lutter contre le délire universel. Les hommes, ivres, avaient des ricanements idiots. Et le capitaine Stephen Harvey, les yeux fixés sur le feu des phares, se sentait rouler dans un abîme, avec la pensée désolante que huit cents existences humaines, dont il était responsable devant Dieu, allaient disparaître avec lui.

Dans cet effarement général, on entendit alors, dominant le bruit de la tempête, un autre bruit, fai ble d’abord, mais sé renforçant de minute en minute. C’était la mer qui déferlait sur les rochers. Étaient-ce les rochers inexorables? Êtait-ce la terre qui pouvait offrir un asile? Question. En tout cas le dénouement parut proche; c’était l’instant des dévouements suprêmes: on le sentait. Tous les passagers qui conservaient un reste de vigueur étaient montés sur le pont; mêlés à l’équipage ils formaient une foule tumultueuse, qui criait et hurlait, incessamment assommée par la lame.

Seul, sur la dunette, le capitaine Stephen Harvey conservait son sang-froid. Il vit, ou plutôt il devina, deux ombres d’hommes qui s’approchaient de lui.

— Capitaine, dit Paul Denise, nous culons à terre, et, dans cinq minutes, nous serons perdus.

— Peut-être, monsieur, répondit le capitaine.

Et il lui indiqua du geste d’étranges et folles lueurs qui s’agitaient sur une plage, probablement voisine, indiquant qu’on s’efforçait de venir à leur secours.

Au même moment, débouquant du Nez de Jobourg on voyait, dans une lueur de vapeurs, éclairée par des reflets de foyer, la cheminée d’un remorqueur qui rougeoyait tout en s’approchant.

— Peut-être! répéta M. Jonathan Bing.

— En tout cas, reprit Denise, on pourrait essayer de porter une amarre à terre, afin d’établir un va-et-vient.

— L’homme qui fera cela, dit tranquillement le capitaine, est un homme aux trois quarts perdu.

— Je suis prêt, capitaine, dit le jeune lieutenant.

— J’allais faire la même proposition, affirma M. Jonathan Bing.

— Je l’ai faite, riposta Denise.

— D’accord, conclut Stephen Harvey. M. Bing, veuillez vous tenir en repos. Si vous voulez me rendre un service, vous pouvez aider M. Denise pour l’armement d’un canot. Tâchez de trouver six hommes, s’il nous en reste, pour courir l’aventure.

Le capitaine, debout à son poste, vit les deux ombres de Denise et de Jonathan s’éloigner. Un canot se trouva à la mer, avec six hommes aux avirons. Paul Denise, tenant en main le bout de corde du va-et-vient, était prêt à s’affaler dans le canot, quand il sentit une main solide se poser sur son épaule.

C’était M. Jonathan Bing qui lui souffla à l’oreille:

— Hardi, garçon! Tu trouveras une bouée que j’ai mise sous le banc.

— Hé ! fit Denise.

— Dieu te garde! conclut Jonathan.

Le canot, les six hommes, et Paul Denise tenant l’amarre, tout cela disparut dans la bourrasque.

II

Table des matières

ALMA PARENS

Le canot, en s’éloignant de la Diana, marcha péniblement, droit à la lame. Denise tenait la barre et, plutôt par instinct qu’autrement, il réussit à éviter tous les coups de travers qui l’auraient infailliblement perdu. En de certains moments, soulevé par les colères de la vague, il se sentait en l’air, tandis que les hommes du canot étaient sous ses pieds; puis il devinait que les hommes étaient sur sa tête, tandis que lui plongeait.

Du reste, pas un mot. On nageait avec énergie. D’instant en instant on se rapprochait de l’endroit d’où partait cette grande clameur qui faisait croire au voisinage de la terre. On devait y toucher presque, car la clameur devenait assourdissante. Et alors se produisit un événement sur lequel Denise n’avait pas compté. Brusquement saisi par de grosses lames, le canot fut jeté en l’air, retomba, tournoya. Tous ceux qui étaient à bord furent aveuglés.

— Maladroit! s’écria Denise.

Il mettait cet accident sur le compte d’une fausse manœuvre.

Il n’eut pas le temps d’en dire davantage; pas même de penser. Il se trouva au fond de l’eau, ayant lâché l’amarre et tenant instinctivement une chose quelconque qui se trouvait à sa portée. D’un élan vigoureux, il revint à la surface et respira bruyamment. Il se sentit pris aux jambes par un matelot qui se noyait. D’un coup vigoureux il se débarrassa de l’étreinte, roula de nouveau au fond de l’eau, revint encore au grand air, vit autour de lui des masses informes qui s’agitaient et s’aperçut qu’il tenait la bouée que M. Jonathan Bing avait déposée dans le canot.

Il s’y cramponna avec énergie, tout en essayant de nager avec un bras. Les flots le repoussaient aux flots, à l’aventure; il lui était impossible de se diriger. Comment l’eût-il fait? Dans cette obscurité profonde, aveuglé par les coups de mer, ignorant absolument de quel côté se trouvait la terre, Denise ne pouvait que se confier à l’aventure, et attendre.

Sans la bouée, il aurait été perdu vingt fois. Les forces menaçaient de lui manquer; il nageait, il se reposait sur la bouée, se remettait à nager, sans but, sans espoir. Allait-il vers la pleine mer? Allait-il vers la terre? Il n’en savait rien. Mais, avec l’instinct bestial de l’animal qui veut son salut, il luttait désespérément.

Cela dura une heure. Deux heures. Quatre heures peut-être. La jeunesse et la soif de la vie donnaient au lieutenant de la Diana une force surhumaine. Et puis le vent tomba. En levant les yeux vers le ciel, Denise entrevit la voûte céleste, parsemée d’étoiles, sur laquelle les derniers nuages de la tempête se traînaient. La lune se leva claire. Ce fut une illumination merveilleuse.

Une grande nappe d’argent s’étalait sur les flots, tumultueux encore des dernières commotions de l’ouragan. Denise fit un effort suprême; il s’éleva au-dessus de la vague jusqu’à la ceinture, et regarda. En un instant il vit autour de lui, la mer d’abord, la mer immense et furieuse encore. Et, sous le ciel clair, un rivage étrange, hérissé de rochers, un ensemble inouï de formes bourrues et effrayantes. Et cela, de tous côtés. Les lueurs mouvantes des phares s’agitaient sur l’horizon infini. Il essaya de voir si la Diana était à sa portée. Il ne la découvrit pas. Depuis longtemps, sans doute, il en était loin.

Et pourtant, malgré l’angoisse qui lui serrait le cœur, malgré le désespoir que lui causait la perte de son navire, malgré la mort imminente, Denise eut comme un frémissement de joie.

Cette terre qu’il voyait, tout inhospitalier et menaçant que fût son aspect, cette terre, c’était la France! C’était la patrie.

La patrie, quoi qu’en puissent dire les sceptiques, n’est point un vain mot. Sans doute, les Anglais aiment autant les bords de la Tamise, que nous autres, Français, nous aimons les bords de la Seine. Et il est probable qu’il en est ainsi de tous les peuples, chacun aime le sien. Et il est certain que, dès l’antiquité la plus haute, il en a été ainsi partout. Ceux qui n’ont point vécu à l’étranger ne peuvent comprendre ce que devient la patrie quand on en est séparé depuis longtemps.

Loin de s’habituer à la terre étrangère, l’homme finit par la prendre en horreur et, ce qui est pis, en dégoût. Le langage qu’il entend autour de lui n’est pas sa langue maternelle. Les objets qui l’entourent ne sont pas ceux qu’il sait aimer. Les hommes n’éveillent plus chez lui aucune sympathie. Le ciel lui-même lui paraît hostile. Il faut revenir à l’endroit où on a été bercé dans son enfance. Les Romains s’écriaient: «Italie! Italie!» Nous, nous crions:

«France!» C’est le même sentiment.

Il y avait douze ans que Paul Denise avait quitté la France. Paul Denise était un enfant de l’amour. Puisque c’est de ce nom que l’on désigne les enfants nés d’une action par laquelle un homme commet un crime un peu plus abominable que s’il assassinait une femme.

Bref, Denise Blanchet, petite grisette de Granville, avait été séduite, ces choses-là se voient, par un commis-voyageur.

La fille se trouvant enceinte, le commis-voyageur alla porter ailleurs ses belles moustaches et ses belles manières. De telle sorte que Denise Blanchet, toute seule, fut responsable, devant la société, de la naissance illégale d’un enfant du sexe masculin.

On le baptisa: on n’a point encore imaginé de refuser le baptême à ces sortes de parias. Il fut nommé Paul; auquel nom de baptême, selon une coutume assez générale dans le pays, on aj outa le prénom de sa mère comme nom de famille. Cela fit Paul Denise.

Paul Denise, pendant dix ans, vécut de pain bis que sa mère gagnait dans une fabrique d’épingles. Il vécut surtout de la grâce de Dieu, ou du diable, car il est assuré que les hommes n’eurent pour lui aucune charité. A dix ans, comme il faisait des courses, moyennant deux sous sur le port de Granville, il s’avisa de regarder un brick, l’idée lui vint de se faire mousse. Le voilà parti sans dire un mot à sa mère. Le brick allait pêcher la morue à Terre-Neuve.

Ce que Denise reçut de coups pendant la traversée ne se peut imaginer. Il est probable qu’il en aurait reçu encore davantage à Terre-Neuve. Mais, par bonheur, le brick se perdit corps et biens. De toutes les personnes embarquées à bord, une goëlette anglaise, qui passait là, ne put sauver que Paul Denise et un chien barbet. Nous ignorons absolument ce que devint le chien. Nous sommes fondés à penser que son existence fut heureuse.

En général, les animaux qui vivent à bord des navires sont bien traités; mais le sort de Paul Denise devint lamentable. Quotidiennement roué de coups, il passa de la goëlette sur un trois-mâts, apprit l’anglais, fit une vingtaine de milliers de lieues dans le Pacifique, pêcha la baleine, fit la traite des nègres et, à seize ans, se trouvait être un des matelots les plus surprenants qui naviguassent sur les surprenants navires de la grande République américaine.

Il ne recevait plus de coups. Mais il fit trois ou quatre fois naufrage, et faillit être mangé par un chef des îles Fidji. Il se tira d’affaire en assommant le chef. Finalement, il s’amassait un pécule.

Comme il n’avait pas de grands vices, qu’il ne buvait pas, qu’il ne jouait pas, il envoyait, de temps en temps, à sa mère, des sommes assez rondes pour que la pauvre femme travaillât un peu moins et vécût un peu mieux.

En Amérique, dès qu’un homme d’une certaine valeur est doué d’énergie et de persévérance, qu’il ne répugne pas à la besogne, il est sûr de faire son chemin. Denise, étant travailleur, se fit une belle éducation maritime. A vingt ans, il devint maître au cabotage et navigua, tant bien que mal sur un brick qui valait mieux que celui sur lequel il avait reçu tant de coups. L’occasion s’offrit pour lui de passer à bord de la Diana en qualité de lieutenant. Il fit avec elle, déjà en compagnie du capitaine Harvey et de M. Bing, deux grands voyages dans les mers du sud. Au retour, à New-York, les armateurs lui offrirent le commandement d’un autre navire. Paul Denise refusa. Il savait que la Diana devait se rendre en Europe. Il s’était habitué aux bizarreries de M. Bing, aux sévérités du capitaine Harvey; par-dessus tout il aimait son navire. Et puis, ce qui était plus encore que le reste, ce voyage en Europe était une occasion de revoir enfin sa mère.

Denise partit donc plein de joie et d’espoir. Il avait une ceinture bien garnie de dollars, un portefeuille assez fourni de bank-notes. La traversée fut pour lui un enchantement. Déjà presque riche; à vingt-trois ans, entouré de l’estime de tout le monde, soutenu par l’amitié de quelques-uns, revenir en France, revoir sa mère, avoir la perspective, pour le prochain voyage, de prendre lui-même le commandement d’un grand navire, et peut-être de la Diana, que pouvait-il souhaiter de plus? Que pouvait-il demander?

Il aurait pu demander de n’être point accueilli en vue des côtes de France par une épouvantable tempête. Il aurait pu demander de ne pas se trouver livré aux caprices de la pleine mer, sous la nuit immense, avec une bouée pour unique chance de salut.

Présentement, brisé de fatigue, prêt à s’abandonner, il se sentait bousculé et assommé par les grosses lames qui roulaient encore furieuses. Il se tenait cramponné à la bouée par un effort inconscient et machinal. Quelques instants encore, et il allait céder.

Mais voilà que, soudain, il sentit le fond sous ses pieds. Cela lui rendit de la vigueur. Il lâcha la bouée et se remit à nager. Une vague l’enleva, une autre le ramena. Il sentit le fond de nouveau. Après des alternatives nombreuses d’efforts et de désespoir, puis d’espérances nouvelles et de découragement. Il parvint à prendre pied un moment.

La mer le ressaisit. Avec une énergie désespérée, il reprit pied et se crut sauvé, lorsqu’un dernier flot, haut, énorme et lourd, qui roulait avec un grand fracas de galets, tapa Denise sur la nuque d’un coup formidable, le poussa avec violence et lui fit perdre la respiration. Le malheureux naufragé tendit les bras en avant, essaya de fuir. Dix mètres à peine le séparaient de la terre. Mais, sans qu’il pût se rendre compte de ce qui lui arrivait, il se trouva saisi par une force surhumaine, ressentit une étrange secousse, se coucha, ferma les yeux et perdit connaissance:

Pour le coup, tout était bien fini. Derrière les sommets de la falaise de Jobourg et des coteaux de Vauville, l’aurore rose se levait dans un ciel serein, et d’une limpidité telle qu’on n’aurait jamais pensé que cet azur ineffable avait pu recevoir le vent d’une bourrasque. Dans un grand et solennel silence, la terre regardait la mer, et la mer, essoufflée, roulait majestueusement ses larges vagues aux pieds de la terre.

Sur la plage de Vauville, vers Pénitot, on voyait un énorme navire noir échoué, démâté, abandonné. Déjà la mer roulait au bord sept à huit cadavres. Les goëlands et les mouettes se promenaient par bandes le long du flot. De temps à autre ces oiseaux s’élevaient et tournoyaient en poussant des cris sinistres. Les églises des villages sonnèrent l’Angelus. La fumée s’élevait en colonne au-dessus de quelques chaumières.

Et voilà que, soudain, le soleil succédant à l’aurore, illumina le ciel de ses rayons splendides. La grande lueur joyeuse monta dans l’infini. La mer se tut.

Un paysan, qui cheminait derrière une haie se mit à chanter.

Et les oiseaux pépiaient dans le matin.

III

Table des matières

COMMENT M. PINCE FIT UNE TROUVAILLE

M. Pince — Gustave, — que nous avons le bonheur de rencontrer au moment où il sort de chez lui, n’était point un homme ordinaire. D’abords il avait ceci de bon, et nous dirons même de recommandable, que, dans un pays où les hommes sont généralement de petite taille et toujours vêtus de noir, M. Pince apparaissait vêtu de gris et d’une taille imposante. Il avait passé, et de beaucoup, l’âge périlleux de la cinquantaine.

Grâce aux soins excessifs qu’il prenait de sa personne, il semblait toujours avoir cinquante ans. De plus, il passait pour vertueux, très-vertueux. Nous saurons plus tard ce que valait cette réputation. Ce que nous pouvons dire, quant à présent, c’est que M. Pince (Gustave) était éditeur à Paris, et, à Vauville, propriétaire. Sa librairie avait éprouvé des chances diverses.

On avait parlé vaguement de mauvaises affaires, de créanciers intraitables, d’arrangements qui avaient empêché des faillites; mais c’étaient de mauvais bruits, de pures menteries, car M. Pince s’était toujours retrouvé debout, homme estimable et estimé, propriétaire de la plus jolie maison de Vauville, à une lieue de Pénitot.

Un détail fera comprendre toute l’économie d’existence de cet homme. Dans ce pays où le vent est violent, les pluies fréquentes et torrentielles, il est prudent d’avoir des doubles fenêtres, lorsque les maisons ont la façade tournée vers la mer. Or, seule avec la maison de l’abbé Miget, curé de Vauville, la maison de M. Pince avait des doubles fenêtres. Il y dormait, douillet, confiant dans les soins d’une gouvernante nommée Alméria. Bien entendu, quand les exigences de sa librairie ne le retenaient pas à Paris.

A Vauville, il se levait de bonne heure. Cela convient à un homme vertueux et irréprochable. En toutes saisons, il prenait son chocolat à sept heures du matin. Il regardait, du seuil de sa porte le temps qu’il faisait, toussait. Puis, après avoir toussé, il sortait si le temps était beau, et retournait se coucher si le temps était mauvais.

Le piéton de la poste, chaque malin, lui apportait des masses de papiers. C’étaient des épreuves d’imprimerie, des journaux, quelques lettres.

Ce matin-là, comme le temps était splendide, M. Pince, qui n’était point sorti depuis quinze jours, se résolut à faire une promenade.

Bien emmitouflé, car le matin était frais, on le vit arpenter la rue de Vauville et se diriger vers le chemin de la Crecque.

Le chemin de la Crecque, coupant à angle droit la rue de Vauville, descend directement vers la mer, bordé d’un côté par la falaise, et de l’autre par une sorte de petite rivière. Il tire son nom d’un amas de rochers qui se trouvent à quelque distance sur la plage, couverts à la haute mer, découverts à marée basse.

Au coin de la rue de Vauville et du chemin de la Crecque, M. Pince fit la rencontre de l’abbé Miget. L’abbé Miget était un prêtre maigre, qui passait pour ladre et pour riche. Régulièrement il disait sa messe à huit heures. Il sortait de son presbytère à huit heures moins un quart pour se rendre à l’église. Il parut singulier à M. Pince que l’abbé Miget se trouvât par les chemins à sept heures du matin. M. Pince salua l’abbé Miget, qui lui rendit son salut; et, comme M. Pince était naturellement curieux, il aborda l’abbé afin de s’enquérir des motifs qui le faisaient voyager de si grand matin.

— Monsieur le curé, fit M. Pince, avez-vous eu quelque malade, quelque moribond?

— Peuh! fit l’abbé pour toute réponse.

— Est-ce par partie de plaisir que vous êtes allé prendre le frais?

— Peuh! fit encore l’abbé.

— Hem! reprit M. Pince qui parut tousser.

Tous deux se regardèrent. M. Pince tira méthodiquement de sa poche une fort jolie tabatière d’or, la tourna et la retourna entre ses doigts osseux. L’abbé tira, de son côté, une tabatière d’argent; il l’ouvrit et la présenta à M. Pince. D’une main, M. Pince puisa une large prise dans la tabatière du curé, et se bourra le nez, tandis que, de l’autre main, il remettait sa propre tabatière dans sa poche.

Il avait économisé son tabac.

L’abbé sourit finement. Même il haussa imperceptiblement les épaules. Puis, comme M. Pince continuait à le regarder d’un air interrogateur, l’abbé reprit:

— Je viens du château.

— Si grand matin? dit M. Pince.

— J’y ai passé la nuit, près de Madame la marquise, continua doucement l’abbé. M le marquis, comme vous le savez sans doute, est à Cherbourg depuis hier matin.

— A Cherbourg! fit M. Pince on riant.

— A Cherbourg, affirma l’abbé.

— J’aurais pensé, fit M. Pince, qu’il était plutôt à Merville.

— Pourquoi? interrogea l’abbé d’un air innocent.

— Peuhl fit à son tour M. Pince.

— Je ne comprends pas bien, dit l’abbé.

— Peuh! fit encore M. Pince, qui tenait à se venger, apparemment.

Il y eut un moment de silence. Ces deux hommes, également fins, se regardaient en clignant de l’œil. Puis l’abbé reprit la parole.

— Je vous disais donc que M. le marquis est à Cherbourg depuis hier matin. Hier au soir, comme cela m’arrive souvent en sortant de la conférence, je me suis arrêté au château. Et puis, il faut vous le dire, le vent avait retourné mon parapluie, il pleuvait à verse, et je voulais me sécher un peu.

— Fort bien! approuva M. Pince.

— J’ai trouvé madame la marquise dans un état très-alarmant, continua le curé.

— Elle avait peur de la tempête?

— Oh non! vous savez que c’est un caractère. Mais enfin je dis qu’elle était dans un état alarmant. Elle criait et pleurait. Elle éprouvait d’étonnantes angoisses. On aurait pu croire qu’elle savait quelqu’un qu’elle aimait beaucoup dans un grand péril.

— Vraiment?

— La Providence, fit l’abbé avec onction, la Providence a ses desseins impénétrables. Madame la marquise me pria de rester près d’elle; j’y consentis, voulant lui apporter quelques consolations. J’espérais d’ailleurs me retirer au bout de quelque temps. Mais l’état de madame la marquise devenait de plus en plus alarmant. J’ai dû passer la nuit tout entière auprès d’elle.

— Vous avez de la chance, monsieur le curé ! dit cyniquement M. Pince.

L’abbé Miget ne parut pas s’inquiéter de l’épigramme, ni même la comprendre. Il continua:

— J’ai engagé madame la marquise à recourir à la prière. Nous avons prié tous les deux. Dehors, le temps était si épouvantable, que véritablement il n’y avait pas autre chose à faire qu’à prier pour les pauvres voyageurs qui sont sur la mer. La tempête semblait vouloir déraciner le château... Ah! monsieur Pince, dit l’abbé, avec un redoublement d’onction, la religion est une grande consolatrice... Par malheur, madame la marquise était tellement agitée, elle était dans un si grand trouble, qu’elle oubliait de répondre aux litanies.

— Diable! dit M. Pince.

— Et, reprit l’abbé, comme je le lui faisais remarquer, savez-vous ce qu’elle me répondit?

— Je ne m’en doute pas.

— Elle me dit d’aller me promener!

— Vous promener?

— Absolument.

— Par un temps pareil!

— Par un temps pareil, monsieur Pince.

— Cette petite Benjamine est folle, dit M. Pince.

— Madame la marquise de Kergal, rectifia posément l’abbé, n’était pas folle. Elle avait ses nerfs, voilà tout. J’ai cessé de dire les litanies, et j’ai essayé de la consoler. Je vous le répète, monsieur, la religion a une grande puissance. Vers trois heures du matin, madame la marquise s’est endormie.

— Tranquillement? interrogea M. Pince.

— Non, répondit l’abbé ; l’important est qu’elle dormait. Mais elle criait tout en dormant.

— Alors, reprit M. Pince, je ne vois pas...

— Enfin, continua l’abbé, elle dormait, et c’est déjà quelque chose. Son agitation n’a cessé qu’à la pointe du jour. En ce moment, elle dort très-tranquillement; j’ai pu la quitter en la confiant aux soins de sa femme de chambre. Et je vous souhaite bien le bonjour, monsieur.

L’abbé s’éloigna, après avoir salué cérémonieusement M. Pince, qui, de son côté, lui fit un signe amical. Et, tandis que l’abbé trottinait vers son église, M. Pince s’engagea dans le chemin de la Grecque.

En débouchant sur la plage, avant de franchir la zone de galets qui le séparait du sable, il inspecta du regard toute l’anse de Vauville.

Nous avons dit que plusieurs navires s’y étaient échoués les jours précédents. Nous savons aussi que la nuit dernière avait apporté son tribut, et qu’un grand bâtiment noir s’y trouvait défoncé.

Les gens des villages environnants, chose triste à dire, n’ont point renoncé à la coutume barbare d’exercer le droit d’épaves; car ils appellent cela un droit. Quand un navire arrive à la côte, c’est, pour les paysans, une occasion de pillage.

Les douaniers, la gendarmerie, le syndicat des gens de mer n’y peuvent rien. Chacun se précipite vers le navire perdu et en arrache un débris. Les paysans assez riches pour posséder un cheval et une charrette y vont avec leur équipage.

Ceux qui n’ont qu’une brouette y vont avec une brouette. Ceux qui n’ont que leurs bras y traînent leur femme, et chargent leur femme comme une bête de somme; après quoi ils s’en vont eux-mêmes traînant une poutre, une planche. N’importe quoi.

Dans les bonnes occasions, s’ils peuvent mettre la main sur un objet précieux, ils le volent impudemment.

Par conséquent, sur toute la plage de Vauville, M. Pince aperçut des groupes affairés qui picoraient à travers les débris. Dans cette étendue immense, ces groupes de noirs pillards produisaient l’effet de fourmis travailleuses, au milieu desquelles se montrait la masse énorme des bâtiments échoués.

Çà et là circulaient des attelages et des charrettes. Par volées, les mouettes passaient en l’air.

M. Pince, ami de la loi, homme probe et vertueux, maugréa quelque peu. Peut-être eut-il le regret de ne pouvoir participer à la curée. Mais il prit son parti et solitaire, il le croyait du moins, il s’achemina vers sa droite, au pied de la falaise.

De ce côté la plage de sable, d’abord hérissée de rochers étranges, finit par disparaître complètement et est remplacée par un amoncellement formidable de rocs et de granits. La mer, en faisant écrouler la falaise, n’a pas su en niveler la base. De telle sorte, qu’en cet endroit, on croirait voir les ruines effrayantes d’une grande ville écroulée.

Les varechs apportés par la mer, se prennent aux pointes des rochers et s’y confondent avec les petites végétations marines du rivage. Çà et là on se trouve arrêté par des amoncellements de roches à pic. Ailleurs la mer a creusé des bassins profonds dans lesquels l’eau limpide reste emprisonnée à marée basse. Dans le fond de ces bassins grouillent, nagent, fourmillent les êtres bizarres et effrayants dont la mer seule possède le secret. Des poulpes, des crabes, des étrilles, des clopoints, des crevettes, des soles de rochers. Sur la roche, parmi les herbes, sont fixés les flies, les biguernaux: mille bêtes effrayantes. Les crevettes nagent et frétillent, et, par endroits, se trouvent des huîtres qui, pour n’être point parquées, n’en sont pas moins bonnes. Les homards se tiennent tapis dans leurs trous. Ils sont rares, mais voraces. Quoi qu’il en soit, toutes ces bêtes qu’on juge répugnantes au premier abord, sont excellentes à manger et procurent aux habitants riverains d’abord une alimentation facile; puis, par leur vente, de l’argent.

Les crabes moussus, les poupards et les gouffiques se vendent un assez bon prix sur le marché de Cherbourg. Ces animaux exquis de chair sont inconnus des Parisiens. Et, certainement, une gouffique de moyenne grandeur, pêchée sans peine à l’aide d’un couteau haguard, fournit un repas plus copieux et plus délicat qu’un gros beefteack.

Une douzaine de femmes et de gamins, trop faibles ou trop honnêtes pour prendre part au pillage des navires échoués, barbottaient dans les flaques d’eau, parmi les rochers, parmi les varechs. On ne pouvait guère les voir, et M. Pince ne les vit pas. Ce petit monde, l’échiné courbée, pataugeait et péchait.

M. Pince, sautant de rocher en rocher, évitant de se mouiller les pieds, allait de son mieux: il gagnait de l’appétit. Après avoir fait ainsi, péniblement, deux ou trois cents mètres, arrivant à un endroit qui s’appelle les Pougelées, au-dessous d’un hameau perché sur la falaise et qui s’appelle le petit Beaumont, M. Pince pensait s’asseoir sur une belle roche, appelée la Table, et y fumer sa cigarette au soleil.

La chance déjoua sa combinaison.

Comme il approchait de la Table, parmi la couleur sombre des herbes marines, au bord d’un joli petit bassin où grouillaient les poulpes et les crabes, il vit un objet brillant, bizarre. Cela paraissait de l’or. En avançant la tête, suspendu en équilibre sur un seul pied, M. Pince reconnut que l’objet était rond. Il crut voir un louis.

Quelle affaire!

M. Pince avança résolûment vers cette chose inespérée. Ce ne fut plus un seul louis qu’il aperçut. C’en fut deux, trois, dix! Hélas! l’illusion avait été courte. Ce qu’il avait pris d’abord pour des louis était simplement des boutons de cuivre doré, cousus sur un uniforme de marin. Et, dans l’uniforme, se trouvait un homme qui avait tout l’air d’un cadavre.

M. Pince, s’il avait eu le loisir de réfléchir, aurait tourné le dos et se serait en allé. C’était un homme paisible, qui n’aimait pas les émotions. Mais, effaré de sa découverte, il eut l’imprudence de crier.

Son cri fut entendu. Les femmes et les enfants qui pêchaient des crabes, accoururent de leur mieux, cabriolant et trébuchant de rocher en rocher. Non par humanité, mais par décence, M. Pince dut indiquer l’endroit où gisait Paul Denise; car, on l’a déjà deviné, ce cadavre n’était autre que celui du lieutenant de la Diana. Les crabes n’avaient point encore eu le temps de l’entamer. Il était là, étendu, les bras ouverts; et, par bonheur, la tête hors de l’eau.

Cette belle et jeune tête, cette fière figure, pâle jusqu’à paraître livide, avec ses beaux cheveux bruns épars sur le front, était pathétique et racontait un désespoir inouï. Si bien que, parmi les curieux accourus, une femme fut saisie de pitié, et se mit à pleurer en beuglant, au point de faire croire qu’elle avait perdu tous ses parents.

D’autres cris répondirent à ce premier cri. Un long appel courut de bouche en bouche. M. Pince n’était pas content. Dans son honnête conscience, il envoyait au diable tous les naufragés du monde, et se demandait comment il allait se tirer de là sans se mouiller les pieds. Peut-être encore, seul avec les paysans, aurait-il réussi à battre en retraite. Mais il s’entendait appeler par son nom. Une voix venant d’en haut cria distinctement:

— Eh! là bas! Pince! Pince! Pince!

Triple et formidable appel.

M. Pince leva les yeux vers le haut de la falaise. Et il aperçut, criant, gesticulant, le docteur Berthier qui, tout bonnement, se mettait en mesure de dégringoler vers les Pougelées.

En cet endroit la falaise n’a point encore acquis toute sa hauteur, et n’est point assez escarpée pour que les contrebandiers, dans de louables intentions sans doute, n’aient pas su y faire des entailles qui permettent aux gens résolus de descendre sans se casser le cou. A la rigueur, c’est une aventure à courir. Autant vaut cela qu’une balle de douanier.

Quand on connaît bien le terrain, en plein jour, on peut se risquer. Et le docteur Berthier tenta l’aventure. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, un peu contusionné, avec quelques accrocs à ses vêtements, le docteur prit pied sur les rochers d’en bas.

Il arriva près du groupe qui s’était formé autour de M. Pince et du cadavre de Paul Denise.

Déjà deux femmes avaient traîné ce corps inerte en un endroit où le rocher offrait une surface à peu près plane. Le docteur Berthier ausculta le corps, secoua la tête et dit:

— Je crois que c’est une affaire finie.

Les lamentations des femmes recommencèrent sur un ton suraigu. Et M. Pince se moucha.

Le docteur reprit son examen, retourna Paul Denise dans tous les sens et conclut:

— Une forte lésion dans la poitrine. Probablement les côtes défoncées. Les deux jambes...

Le docteur hésita un instant, puis reprit:

—... Les deux jambes, je n’en donnerais pas vingt sous. Elles ne sont pas cassées. Elles sont broyées.

Nouveaux hurlements des femmes.

— C’est répugnant! dit M. Pince.

Le docteur Berthier haussa les épaules et continua:

— Ce garçon-là, dit-il, a été calotté par la lame au moment où il pensait atterrir. Oh! il a reçu une belle giffle, allez! Tenez, regardez la nuque. Voilà une des contusions les plus effrayantes que j’aie vues de ma vie. C’est un galet qui lui a donné ce coup-là. Il y avait de quoi lui dévisser la tête.

— Et il est mort? demanda M. Pince, sans dissimuler qu’il attendait une réponse affirmative.

Le docteur recommença l’examen du cadavre, ouvrit largement la chemise et appliqua son oreille sur la poitrine, chercha à surprendre un dernier souffle entre les lèvres, interrogea le pouls, puis il se redressa avec un soupir de soulagement:

— Pas tout à fait! dit-il. C’est vraiment prodigieux; mais le cœur bat. Tenez, monsieur Pince, mettez-vous à genoux et appliquez l’oreille, là.

— Du tout! s’écria M. Pince, je vous crois sur parole.

— Oh! riposta le docteur, vous feriez un mauvais médecin, vous. Dans un diagnostic, il ne faut jamais rien croire sur parole; vous avez peur de vous mouiller les genoux.

— Ce n’est pas mon métier! riposta M. Pince avec aigreur.

Les femmes et les enfants, à la nouvelle qu’il ne s’agissait point d’un cadavre, mais d’un homme encore vivant, s’éparpillèrent comme une volée de pérdreaux devant un coup de fusil. Ils criaient à tue-tête, appelaient à l’aide et télégraphiaient par de grands gestes aux paysans qui se voyaient au loin sur la plage. Même, plus pratique que les autres, un gamin se mit à courir afin de requérir une charrette.

Le docteur, qui s’était remis à genoux près de Denise, continuait sa démonstration.

— Ce camarade-là, voyez-vous, monsieur Pince, doit avoir, comme on dit, l’âme chevillée dans le corps. Il est jeune, il est bien capable d’en échapper, le gaillard! Je ne réponds pas qu’il conserve ses jambes, par exemple. Mais la vie c’est déjà quelque chose. Qu’est-ce qu’il a encore là ?

Ça, continua le praticien, c’est une simple bêtise. Il a une chance! une chance! Large épanchement de sang, et pas la moindre lésion au crâne. En voilà une saignée! Tout bêtement, c’est peut-être cela qu’il l’a sauvé.

Un paysan, qui flairait un bon payement pour le service qu’il allait rendre, s’était approché avec sa charrette, autant que le pouvaient permettre les rochers. Le docteur, afin d’amortir les durs cahots du bois, fit jeter plusieurs pelletées de sable dans la charrette, et le disposa de façon à former une sorte de couchette.

M. Pince refusant son service, — il était, disait-il, trop ému, — le docteur se fit aider par les femmes et transporta le corps de Denise sur son lit de sable. On se mit en route pour regagner le chemin de la Crecque.

Quand il fallut passer sur les galets, la voiture bouscula affreusement, secouant le corps disloqué du lieutenant de la Diana. Les jambes paraissaient ne plus tenir. Ce fut affreux.

Les femmes redoublèrent leurs lamentations désespérées, et tous les maraudeurs de la plage abandonnèrent leur besogne pour un moment. Il se forma une longue procession derrière la charrette.

Les chevaux tiraient à plein collier; le charretier fouaillait et jurait. Les femmes pleuraient. Les hommes chuchotaient. Et M. Pince, que le docteur Berthier contraignait à marcher en sa compagnie, avait l’attitude désolée qui convient à un homme sensible devant une grande catastrophe.

Au détour du chemin de la Grecque et du chemin de Vauville, la charrette s’arrêta court contre un obstacle inattendu. C’était une grande berline, attelée de deux forts chevaux bais, qui, descendant la route de Beaumont, se trouvait en compétition avec la charrette. La rue de Vauville étant trop étroite, il s’agissait de savoir qui, de la charrette ou de la berline, passerait en avant.

— Allez donc! cria le docteur, qui ne vit pas d’abord.

S’étant avancé de quelques pas, le docteur Berthier reconnut la berline de M. le marquis de Kergal. Au même moment, celui-ci rejetait les fourrures qui le couvraient dans le fond de la berline, et mettait la tête à la portière pour voir de quoi il s’agissait.

A la vue du docteur, le marquis éprouva un embarras visible; Une rougeur rapide passa sur sa figure pâle et disparut aussitôt. Cependant, sa voix tremblait un peu lorsqu’il demanda:

— De quoi s’agit-il?

— C’est, répondit le docteur, un blessée un homme presque mort, que nous venons de ramasser sur la plage, et que nous transportons chez M. Pince.

— Ah! fit le marquis.

Mais M. Pince s’écria:

— Du tout! du tout! Je n’ai pas dit que je recevrais cet homme-là chez moi.

— Mais où diable voulez-vous qu’on le mette? demanda le docteur.

— Mais, simplement au château, dit vivement le marquis.

Et il appela:

— Pierre!

Pierre, le valet de pied du marquis, dormait consciencieusement sur son siège, derrière la berline. A l’appel de son maître, Pierre sauta à terre et ouvrit la portière de la voiture. M. le marquis descendit avec lenteur, serra largement la main de M. Pince, parut ne pas voir la main que lui tendait le docteur Berthier, et s’approcha de la charrette où gisait le naufragé.

— C’est grave! dit-il.

M. le marquis Antoine de Kergal était un homme d’environ quarante-cinq ans, mieux conservé qu’on ne l’est généralement à cet âge. Il paraissait avoir à peine trente-cinq ans. Brun de cheveux, noir de barbe, il avait de grands yeux doux et mélancoliques, ombragés par des sourcils très-prononcés.

Son teint était chaud. Il avait la bouche largement fendue, et sous les moustaches, dans la barbe noire; se dessinaient des lèvres rouges et sensuelles entre lesquelles, lorsqu’il parlait, on voyait briller de larges dents, indice certain d’une nature passionnée.

Le front, très-large, très-développé, s’agrandissait encore par un commencement de calvitie, appréciable seulement lorsque le marquis ôtait son chapeau. Le moment où il se décoiffait était toujours un moment de surprise, même pour ses plus intimes amis. On se demandait alors quelles étranges passions pouvaient hanter l’esprit de cet homme.

Des pensées douloureuses avaient laissé leur empreinte sur le front; et une volonté de fer se lisait dans de petites rides qui faisaient froncer la peau à la moindre contrariété, de façon à hérisser les cheveux vers les tempes.

Et, malgré tout cela, cet homme paraissait presque craintif. Il avait la voix basse, voilée, onctueuse. Peu de gens savaient résister au charme de cette voix. En outre, le marquis s’exprimait toujours brièment et en termes mesurés. Poli envers tout le monde, déférent même avec ses inférieurs et ses domestiques.

Au fond, ne cédant jamais sur une chose qu’il avait résolue.

Seuls au monde, deux hommes paraissaient exercer une influence sur la volonté du marquis. Labbé Miget, curé de Vauville, d’abord. Non pas que le marquis ne Kergal fût dévôt, et témoignât une grande déférence au caractère de l’abbé.

Même, dans le pays, le marquis passait pour libre-penseur; et des gens qui avaient écouté aux portes, affirmaient avoir, à plusieurs reprises, entendu de violentes discussions entre le marquis et l’abbé. Ce qui n’empêchait pas, disons-nous, que l’abbé Miget n’exerçât une grande influence sur la volonté du marquis.

Évidemment il y avait un secret. L’âpre volonté bretonne de M. de Kergal se fondait, disparaissait dès que l’abbé avait parlé sur son ton doux de sacristie.

L’autre personne, l’homme qui partageait avec l’abbé le privilége de tenir tête à M. de Kergal, était le docteur Berthier; mais cette influence s’exerçait dans des conditions tout autres que celles du curé. Ici, il y avait lutte, lutte évidente et publique. Qui ne dépassait pas les limites du ton de la bonne compagnie.

On savait même que, malgré la disproportion de leurs positions sociales, le marquis et le docteur étaient amis intimes depuis douze ou quinze ans; mais, chose singulière, cette amitié semblait attribuer une infériorité au marquis et une supériorité au médecin.

La haute société de Pénitot, les bourgeois campagnards qui voyaient ces deux hommes, pensaient et disaient hautement que M. le marquis de Kergal, en homme bien élevé, se faisait un devoir d’user de déférence envers un pauvre médecin de campagne qu’il point un centime. Et que c’était aux noyés, assez riches pour se faire transporter dans les châteaux, qu’il incombait de payer le prix de leur transport.

Et, laissant là le charretier ébahi, M. Pince gagna un petit chemin rocailleux qui montait sur la croupe d’une colline. Une fois seul, il se mit à siffler un air assez populaire, dont les paroles, œuvre d’un poète anonyme, affirment que le père de l’auteur était ce que tout le monde devine, par la faute de sa mère qui l’avait absolument voulu.

Cette ballade avait probablement, dans l’esprit de M. Pince, une application malicieuse à la situation respective de deux personnages qui avaient pris part à la scène précédente. Quoi qu’il en soit, le marquis de Kergal et le docteur Berthier, ensemble et d’accord, cheminaient derrière la berline dans laquelle gisait, tout disloqué, Paul Denise.

— Vous revenez de Cherbourg de grand matin, monsieur le marquis? demanda le docteur.

— De grand matin, fit le marquis avec un signe d’assentiment. Et, ce qui va vous surprendre, c’est que je suis revenu à pied jusqu’à Beaumont.

— Comment cela?

— Je pensais devoir rester encore quelques jours à Cherbourg, et, hier au soir, j’avais renvoyé ma voiture à Beaumont.

— Si je l’avais su, repartit le docteur, sans votre autorisation, je m’en serais servi. Je devais soigner, à Herqueville, la femme d’un matelot, qui, s’il vous plaît, est accouchée de deux jumeaux gros et poilus comme des oursons. C’est inimaginable! Ces gens-là ne mangent que de la soupe et des caudrées de poisson. Ça vous fait des enfants à repeupler la Thébaïde.

—Ma voiture, dit le marquis, est toujours à votre service, docteur.

— Il faisait un temps, continua le médecin, un temps du diable! L’affaire a été dure. Et comme j’étais venu à pied, j’ai accepté un lit chez ces braves gens pour passer le reste de la nuit. Si j’avais eu votre voiture, monsieur le marquis, je serais rentré paisiblement chez moi, cette nuit, près de ma femme.

— Ma voiture, en ce cas, aurait été bien employée, dit le marquis de l’air le plus tranquille du monde.

— Sans doute.

— Si bien, reprit M. de Kergal, que vous n’êtes rentré chez vous que ce matin?

Pour le coup, il y avait une nuance d’ironie dans les paroles du marquis. Mais le docteur ne s’en aperçut pas, et il répondit:

— Je ne suis pas encore rentré. C’est en revenant de Herqueville que j’ai aperçu, du haut de la falaise, les gens qui s’étaient attroupés avec M. Pince autour de ce pauvre diable qui est là, dans la berline.

— Il était écrit, fit remarquer M. le marquis, que ma berline servirait à la Faculté.

— Mais, interrogea le docteur, vous avez dû partir de Cherbourg de bien grand matin, pour retrouver votre voiture à Beaumont, comme si vous aviez passé la nuit dans le voisinage.

La rougeur montaaux joues de M. le marquis. Pourtant il répondit avec calme:

— Oui! je suis parti de Cherbourg de très-grand matin.

— Chez qui aviez-vous passé la nuit?

Le docteur avait fait cette question sans aucune arrière-pensée. Rien ne pouvait faire croire qu’il eût un doute sur quoi que ce soit. Cependant le marquis tressaillit, et ce fut en balbutiant qu’il répondit:

— Chez personne. A l’hôtel.

L’autre, fort innocemment, parut résolu à pousser à fond ces interrogations désagréables.

Il reprit donc:

— Vous avez des raisons pour cela, sans doute. Diable! monsieur le marquis, vous ne voulez mettre aucun de vos amis dans vos confidences. Si madame la marquise Benjamine voulait se renseigner sur votre fidélité, il ne lui resterait qu’à vous demander le nom de l’hôtel où vous avez couché.

Il y eut un silence, au bout duquel le marquis fit entendre un petit ricanement. Il parut prendre son parti d’une chose fâcheuse et reprit:

— Pourquoi voulez-vous que madame la marquise me soupçonne? Autant vaudrait dire que madame Berthier aurait à craindre que vous n’ayez pas réellement passé la nuit chez le matelot d’Herqueville.

— Hélène, repartit le docteur, me connaît assez. Et, d’ailleurs, ce n’est pas près des femmes de matelots qu’on va chercher des aventures.

— Sans doute! consentit le marquis.

— Mais, fit soudain M. Berthier, changeant le cours de la conversation, vous avez peut-être des nouvelles à me donner.

— Quelles nouvelles? interrogea le marquis.

— Voici, répondit le docteur. Ce matin, à deux heures, comme j’allais me mettre au lit chez ces braves gens, un pêcheur de Herqueville est arrivé. Il revenait de Cherbourg malgré la tempête.

Il nous a raconté que, dans la soirée, on avait reçu une dépêche télégraphique du sémaphore de Jobourg. Cette dépêche signalait un grand clipper américain en perdition sous Aldernay, et demandait l’envoi d’un remorqueur pour lui porter secours.

— Je n’ai point eu connaissance de cela, dit le marquis.

— C’est étonnant! Car. étant sorti un moment sur la falaise, j’ai vu, et tout le monde a pu voir, les feux rouges du steamer qui forçait de vapeur dans les environs du phare d’Anderville. Je ne sais ce qui en est résulté. Et je pensais que vous auriez pu en entendre parler ce matin à Cherbourg. on l’on doit certainement s’entretenir de cette aventure.

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Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
261 str. 2 ilustracji
ISBN:
4064066329457
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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