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Auguste comte de Villiers de L'Isle-Adam

Isis


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066081485

Table des matières

CHAPITRE II. Celui qui devait venir.

CHAPITRE III. Promenade nocturne.

Premier aspect de Tullia Fabriana.

CHAPITRE V. Transfiguration.

CHAPITRE VI. Étude d'enfance.

CHAPITRE VII. La bibliothèque inconnue.

CHAPITRE VIII. Isis.

CHAPITRE IX. La présentation.

CHAPITRE X. Le palais enchanté.

CHAPITRE XI. Aventures chevaleresques.

CHAPITRE XII. Fiat nox.

CHAPITRE XIII. Ténèbres.

CHAPITRE XIV. L'éternel féminin.

Cras ingens iterabimus æquor.

CHAPITRE II.
Celui qui devait venir.

Table des matières

Le lendemain, vers neuf heures du soir, le prince Forsiani marchait dans une allée des Casines.

Aujourd'hui, les Casines sont les Champs-Élysées de Florence. On y rencontre des statues cachées dans de vastes murailles de verdure, des animaux rares, de grands arbres taillés et des étrangers de tous les pays. Le château des grands-ducs de Toscane ne date que de 1787. En 1788, époque où nous sommes, il y avait des décombres, des veilleurs armés, des statues clair-semées, et des fanaux bariolés de rouge et de bleu dans le goût vénitien, allumés de distance en distance dans les massifs. D'ailleurs, grand isolement.

Le prince Forsiani marchait dans l'ombre: une bouffée de brise passa dans les feuilles; il jeta un regard autour de lui; certes, il était bien seul.

—Enfin! dit-il avec un soupir, laissons cela.

Dans le carrefour de la grande allée, une lanterne posée sur un amas de pierres éclaira sa figure.

Peu d'instants après, un nouvel arrivant, dont le grand manteau de velours noir se lustrait aux reflets des fallots, s'approchait de lui. Quand l'inconnu fut devant le prince, il ôta sa toque et le salua d'un geste gracieux.

—Bonsoir, mon cher Wilhelm! fit le prince en lui tendant la main.

Et son manteau écarté laissa voir de riches vêtements et les belles proportions d'une haute stature. Des cordons brillaient sur sa poitrine et se rattachaient au ceinturon de son épée. Son visage noble et fier, que les symptômes de la vieillesse prochaine rehaussaient de gravité, paraissait empreint de mélancolie.

Pour Wilhelm, c'était un splendide jeune homme, ayant de longs cheveux bouclés et noirs, un air de douceur et d'insouciance, un teint pâle et de beaux yeux.

—Bonsoir, monseigneur! dit-il, pardonnez-moi de ne pas être le premier au rendez-vous, je devais à ma qualité d'étranger de m'égarer en chemin.

—Votre bras.

Ils prirent le milieu de l'allée.

—Notre belle Gemma vous a-t-elle parlé de cette personne à laquelle je dois vous présenter dans une heure? continua Forsiani.

—La duchesse d'Esperia m'a dit que Votre Altesse pouvait seule...

—Bien. Mais voyons! D'après ce que vous en avez entendu, quelle idée vous faites-vous à ce sujet?

—De la marquise Tullia Fabriana?

—Oui, dit le prince.

Le jeune homme hésita, et répondit:

—Je me représente une femme dont les actions et les paroles commandent le respect, et qui, cependant, laisse une arrière-pensée qui ne satisfait pas.

—Ah! fit le prince.

Et il regarda quelque temps Wilhelm d'un air songeur. Il faisait une demi-obscurité, des ténèbres bleues; les deux promeneurs se voyaient parfaitement sous les arbres.

—Mon cher enfant, dit-il, vous arrivez de votre manoir d'Allemagne; vous avez dix-sept ans; vous savez beaucoup, et le vieux Walter est un précepteur de génie. Vous êtes seul au monde. Vous vous nommez le comte Karl-Wilhelm-Ethelbert de Strally-d'Anthas: vous descendez des Strally-d'Anthas de Hongrie par votre père, et des Tiepoli de Venise par votre mère; deux princes et un doge: c'est au mieux. Vous êtes riche du majorat de votre aïeul; vous êtes brave; vous êtes fort; vous êtes beau comme un de ces soirs italiens, par lesquels de belles dames ne dédaignent pas de commettre un joli rêve; vous arrivez en pleine Italie, à Florence, tenter une fortune de puissance et de gloire; vous avez le bonheur d'être le cousin, bien plus, le protégé de la duchesse d'Esperia. Vous m'êtes recommandé par le souvenir de votre bonne et sainte mère; enfin, vous n'avez qu'à vous montrer pour résumer à un âge, où le commun des hommes n'est pas visible, ce que cinquante ans de luttes et de labeurs accablants ne peuvent donner. Vous avez la jeunesse! Vous pouvez tout demander, tout obtenir, peut-être. Vous vous y prenez d'assez bonne heure pour monter vite au sommet d'une ambition justifiée. Eh bien, moi qui suis prince, et qui ne parais pas avoir trop à me plaindre de ce monde où vous entrez, je vous eusse dit, si, d'après une vingtaine de paroles, je n'avais pas trouvé dans votre nature quelque chose de solide et d'inné, je vous eusse dit: Retournez dans votre manoir, épousez quelque jeune fille vertueuse et simple, bénissez le Dieu qui vous a fait ce loisir; aimez, rêvez, chantez, chassez, dormez, faites un peu de bien autour de vous, et surtout n'oubliez pas de secouer la poussière de vos bottes, sur la frontière, de crainte d'en empoisonner vos forêts, vos montagnes et votre vie.

Comprenez-vous?

—Ne voulez-vous pas m'effrayer, monseigneur? dit Wilhelm, assez interdit de cette conclusion. En admettant que je risque la vie, je suis seul au monde.

Il y eut un moment de silence.

—Et puis, on ne meurt qu'une fois! ajouta le jeune homme avec insouciance.

—Vous croyez? dit le prince. A votre âge les mots n'ont qu'un sens vague, et plus tard, lorsqu'on en voit la profondeur, le coeur se sert de stupeur et de dégoût. Vous ignorez les froides et cruelles bassesses, les trahisons envenimées et leurs milliers de complications aboutissant à l'ennui quotidien; les amitiés envieuses, haineuses et souriantes; les trames perfides où l'on perd l'amour et la foi, souvent l'honneur et la dignité, sans qu'on sache pourquoi ni comment cela se fait. Ah! vous êtes heureux! Laissez aux passions le temps de venir, et vous comprendrez. Vous croyez, vous dont le cœur s'épanouit de bienveillance et de bonté, vous pensez qu'on va s'intéresser à vous? Dans le monde, on ne s'intéresse qu'à ceux que l'on redoute, et vous trouverez, sous les dehors les plus attrayants, l'indifférence et la méchanceté. Songez que vous allez nuire à beaucoup de personnes, par cela même que vous êtes riche, que vous êtes jeune, que vous êtes noble, c'est-à-dire par toutes les qualités qui semblent devoir vous faire aimer. Au lieu de soleil, nous avons des lustres; au lieu de visages, des masques; au lieu de sentiments, des sensations. Vous vous attendez à des hommes, à des femmes, à des jeunes gens? Ceux qui nient les spectres ne connaissent pas le monde. Mais passons. Vous êtes d'étoffe à résister; cela suffit.

Le vieux courtisan parlait d'une manière si naturelle, que le jeune homme en tressaillit légèrement.

—Votre Altesse daignera l'avouer, du moins: les deux premiers visages que j'ai rencontrés démentent passablement le tableau qu'elle vient de me faire des autres; n'est-ce pas de bon augure pour l'avenir?

—Ne me remerciez pas, Wilhelm! continua Forsiani. J'ai connu votre mère autrefois,—je vous le dis encore,—et, ne fut-ce pour votre distinction et votre charmant courage, je vous aimerais pour elle. Vous allez être mis, ajouta le prince, en présence d'une femme d'un esprit hors ligne et d'une influence exceptionnelle. Peu de gens la connaissent; on en parle peu: c'est cependant, j'en suis persuadé, la femme la plus puissante de l'Italie, à cette heure. On essaie de la circonvenir, mais elle cache son âme et sa pensée avec un inviolable talent. Comme elle possède l'intuition des physionomies à un degré, voyez-vous, mon enfant, que l'on n'atteint pas, elle vous définira juste et vite. Soyez devant elle ce que vous êtes; soyez naïf, soyez simple: elle est au-dessus des autres: donc, elle peut éprouver encore un sentiment humain. Si vous avez le bonheur d'éveiller en elle un mouvement de sympathie, amitié, bienveillance, amour, n'importe, vous n'aurez qu'à vous laisser un peu conduire les yeux bandés, vous arriverez où bon vous semblera. Je lui ai parlé de vous.

—Ah! dit le comte.

Forsiani le regarda.

—Ce qui m'a surpris, continua-t-il, c'est le regard clair et inaccoutumé dont elle accompagna sa phrase: «Amenez-le moi,» et l'attention inusitée qu'elle parut prendre à ce fait de votre récente arrivée à Florence. Elle avait quelque chose de changé dans le son de sa voix. Je ne lui connaissais pas cette manière, et je fus assez étonné de ce brusque intérêt pour une chose d'importance secondaire. Enfin, je crois qu'elle désire vous voir, et c'est un rare mérite qu'elle vous donne là.

—Est-il possible! s'écria radieusement Wilhelm.

Il avait une question sur les lèvres, mais il n'osa pas interrompre le prince, qui le devina.

—Elle paraît vingt-quatre ans, ajouta Forsiani; elle en a de vingt-six à vingt-sept. Il est difficile de se figurer une femme plus belle. C'est une blonde, avec un teint blanc comme cette statue; des yeux noirs, d'une expression admirable! Vous serez charmé de la merveilleuse distinction de ses traits et de la douceur extraordinaire de sa voix. La simplicité de ses paroles vous semblera d'abord très naturelle et d'un grand laisser-aller; puis, en y regardant de près, vous verrez quelle exactitude mesurée, quelle sûreté d'elle-même elle garde au plus fort de cet apparent laisser-aller. C'est la plus haute supériorité humaine, mon cher enfant; l'esprit, constamment maître de lui, reste toujours maître des autres. On ne lui a jamais connu ni soupçonné d'amants. Une chose à remarquer, c'est que, malgré les passions qu'elle doit exciter, malgré sa réputation intacte, son âme supérieure, sa grande fortune, sa noblesse et sa beauté, nul ne l'a demandée en mariage, je le crois,—à l'exception d'un seul (qui a été fort poliment éloigné, il est vrai);—vous le connaissez, c'est le gentilhomme anglais qui tenait contre vous hier au soir.

—Lord Seymour?... s'écria Wilhelm.

—Plus bas, cher Wilhelm; il est inutile qu'on nous entende. Oui, lord Henri Seymour. Que pensez-vous de ce gentilhomme?

—Je me sens moins attiré vers lui que vers tout le monde, je l'avoue, dit naïvement le comte.

—Et c'est à lui que vous vous êtes adressé d'abord, continua le prince... Oui, je crois à de certaines fatalités... —Si vous êtes le bienvenu chez la marquise Fabriana, prenez garde à lord Henri; c'est un homme à projets fins et violents, malgré sa froideur. Il a diverses façons contenues qui m'ont appris du nouveau sur son caractère. Je regrette de ne pouvoir abandonner, pour veiller sur vous, la mission dont je suis chargé, car je vous aime comme mon enfant, et je crains qu'il vous arrive malheur. Il est heureux que la duchesse Gemma vous ait donné ses bonnes grâces... c'est une femme d'expérience qui m'avertirait... Voici, dans tous les cas, l'adresse d'un homme assez inconnu, qui pourra vous renseigner sur la valeur d'une épée bien maniée. Vous vous présenterez de ma part.

Ils s'arrêtèrent sous les feuillages, éclairés par un fallot. Le prince traça deux lignes à tâtons sur son genou. Wilhelm serra le bout de papier dans son pourpoint. S'il eût été donné à quelqu'un de pouvoir lire dans son âme en ce moment, il y aurait vu l'étonnement le plus profond des paroles et des manières de Forsiani.

—Ah! c'est que vous me trouvez démasqué, mon cher comte, dit en riant le prince, qui le comprenait. Marchons un peu de ce côté, ajouta-t-il; voilà neuf heures et demie, et il me reste beaucoup à vous dire encore.

—Monseigneur, que vous êtes bon pour moi! comme je vous aime!

—Allons, merci! fit le prince. Je vous avoue, cher enfant, que je ne serais pas fâché de trouver un peu d'amitié sincère avant de mourir.

Et ils reprirent leur promenade sous les grands arbres.

CHAPITRE III.
Promenade nocturne.

Table des matières

—Voici en peu de mots l'histoire de la noblesse assez étrange de Fabriana, continua le prince. Il est bon que vous la connaissiez. Tullia Fabriana descend, par les femmes, des Fabriani vénitiens, dont sa famille a pris le nom, et, par les hommes, des Visconti de Pise, lesquels ne sont liés d'aucune parenté avec ceux de Milan. Les chefs principaux de cette haute maison furent deux jeunes aventuriers, Lamberto et Ubaldo Visconti, qui, par une belle journée de l'an de grâce 1192, je crois, s'ennuyant de vivre inconnus, vinrent, avec une poignée de paysans, conquérir à peu près tout le sud de la Sardaigne. Ce n'est guère plus difficile que cela pour les hommes d'énergie de tous les siècles. Il y a même à ce sujet une petite histoire: le pape Innocent III, prétextant des droits délégués par on ne sait trop qui, ou revendiquant la conquête et l'autorité de deux sujets dont il se préoccupait beaucoup moins la veille, ou faisant purement et simplement de cet admirable fait d'armes une question de scribes et de douanes, réclama d'eux la rémission des villes conquises. Il y eut hésitation. Bref, les Visconti refusèrent. Ce fougueux pontife les excommunia.

Devant ce fait, à pareille époque, ils n'avaient que deux partis à prendre: se soumettre, ou feindre une soumission, et, dans ce dernier cas, revenir en Italie en traînant leurs petites troupes, débarquer sur différents points, marcher la nuit, cerner le Très Saint Père, l'enlever par surprise, incendier le Vatican et en finir en s'instituant et s'affirmant, de leur chef, plénipotentiaires des droits de l'Église et souverains d'Italie. Ils ne risquaient rien, étant déjà mis au ban de la dignité humaine par la bulle qui pesait sur eux. Encourir la captivité, la torture et la mort? De tels soldats ne tiennent pas à se laisser prendre vivants! Soulever contre eux une demi-douzaine de rois et le clergé d'Europe? Peut-être. En regardant de près l'histoire de ce temps-là, on se demande s'ils n'auraient pas rencontré plus de partisans que d'ennemis. Mais c'est difficile à oser, même pour les Henri IV d'Allemagne.—Lamberto Visconti se soumit (ces hommes d'épée!); ce fut seulement Grégoire VI qui leva l'excommunication. Un ingénieux contrat fut stipulé. Lamberto épousa une certaine Gherardesca, proche parente du pape. Ubaldo, rebelle, créa le judicat des sept villes, là-bas, en Sardaigne, et gouverna. Cela causa deux partis, dont le foyer vint se centraliser à Florence, et voilà l'origine peu connue de cette lutte des Gibelins et des Guelfes. Je vous ai raconté cette histoire non seulement pour vous faire apprécier l'excellence de la noblesse de Tullia Fabriana, mais aussi pour vous indiquer, en passant, comment les coups de main, en apparence les plus dévergondés, deviennent des coups d'État, et finissent par s'accepter, s'enchaîner et se mêler d'une manière à la fois simple et bizarre, avec la fluctuation générale.—Je vous prie, mon cher enfant, de ne point conclure de ceci que je ne suis pas chrétien. Ces circonstances ne touchent le dogme éternel en aucune manière, et, sans vouloir même sous-entendre les Alexandre VI, les Urbain V, les Jules II et le reste, il y en a, vous le savez, de beaucoup moins tolérables dans l'histoire universelle: une croyance qui, malgré tant de scandales, subsiste depuis tant de siècles, et trouve tous les jours des martyrs, prouve par cela qu'elle signifie quelque chose; et cette bande d'escrocs, loin de servir d'arguments contre elle, démontre la solidité de son trône. Je racontais avec impartialité; voilà tout.

—Merci, monseigneur, dit Wilhelm.

N'était-ce pas encore un singulier chrétien que M. l'ambassadeur?

—Outre ces deux hommes de guerre, continua le prince Forsiani, notre marquise compte un bon nombre de noms illustres, inscrits au livre d'or de Venise et sur les annales d'Italie. Elle mène une vie de solitude, reçoit peu et voyage quelquefois. Elle est seule au monde, comme vous, mais depuis sept ou huit ans. Sa mère était une femme très simple. De son vivant, je les ai vues sympathiser. La marquise n'en parle jamais, non plus que de sa famille: elle semble, chose assez surprenante, avoir oublié l'une et l'autre. Je sais qu'elle donne une grande part de sa fortune en aumônes: c'est de la bonté; mais il y a dans sa vie, peut-être, des secrets moins ordinaires. Je ne la crois pas incapable de grandes actions. Puisse-t-elle, comme je l'espère, vous prendre en amitié!

Dix heures moins un quart sonnèrent au palais Pitti.

—Maintenant, Wilhelm, je vais vous donner quelques conseils pratiques; vous les prendrez comme paroles d'un homme qui vous aime, et en qui bien des choses se sont finies. Je pars dans cinq ou six heures: je suis d'un âge où l'on peut douter de revoir ceux que l'on quitte... Il est de nécessité que je vous mette un peu sur vos gardes contre l'existence. En deux mots, voici la manière à suivre, si vous voulez arriver haut et vite, quoiqu'il advienne, et si vous voulez rester digne de votre ambition. Vous ne ressemblez pas à la plupart des jeunes gens de votre âge, sans cela j'eusse commencé par vous dire: «Mon cher comte, je n'ai pas de conseils à vous donner. S'il vous reste assez de santé et de conscience, dans un an d'ici, pour réfléchir sur vous-même et que j'aie le plaisir de vous retrouver encore, j'aurai peu de chose à vous apprendre. Vous aurez acquis, dans cette année d'étourdissements, le regard théorique de l'existence; mais comme le sens de la vérité sera totalement ébranlé dans votre cœur, je vous souhaiterai du courage. Quant à présent, bien du bonheur et adieu.» J'eusse parlé de la sorte. Vous, mon enfant, je puis vous conseiller. Oh! je comprends la jeunesse et je ne puis trouver fâcheux de se délasser quelquefois, de se laisser aller à jouir de ses vingt ans. On n'a vingt ans que peu de jours; mais la vie importante est celle dont les actions ne troublent pas notre dignité, renforcent le sentiment sublime de notre espérance, nous donnent la sérénité intérieure et nous autorisent, par cela même, à prendre confiance dans la mort. C'est de cette existence aux luttes difficiles que je désire vous parler.

Vous allez avoir affaire à des hommes qui s'estiment presque tous capables de changer la face du monde et dont chacun se pense plus que le voisin, ce qui, vu de près, constitue le plus clair de l'apparente égalité universelle.—Si l'on vous trouve jeune, ne dites rien; mais pesez le résultat social et pratique de l'homme qui vous trouvera jeune, vous serez étonné de voir comme c'est, presque toujours, nul ou infime. N'écoutez pas tous ces gens qui voient les choses de haut; ils les voient de si haut, qu'ils finissent par ne plus rien distinguer. Ne vous laissez jamais éblouir par leurs affirmations. Décomposez, en pensée, chacun des termes qui les énoncent, et la plupart du temps vous trouverez l'ensemble niais ou naïf. Souvent vous entendrez un homme dire cependant une chose profonde, et vous le verrez divaguer une minute après. Le dernier venu peut dire des choses profondes! C'est de les unir entre elles qui est difficile. Celui qui le fait, par exemple, est un homme. Si vous avez intérêt dans une discussion à suites sérieuses (n'en faites jamais d'autres) à ce qu'un tel ou un tel ne parle pas longtemps contre vos idées, prenez-le par un petit détail désagréable de sa conduite ou de sa vie privée: ne craignez pas d'entrer là-dedans, sans façon, en maître; et faites voir des spectacles inattendus en dilatant cet ennuyeux détail: on terrasse des lions avec des riens pareils. Je regrette de ne pas faire cette expérience devant vous, pour vous montrer ce qui en résulte; mais ceci n'étant qu'une question de tact, vous devez comprendre les mille manières gracieuses dont cela s'entoure. Si vous tenez à ce que votre avis soit accepté, sachez ceci: qu'avoir raison, c'est avoir plus raison. Quel but vous proposez-vous? Amener à vos vues? Ne commencez donc jamais par blesser autrui d'une dénégation absolue de son avis. Dites ce qu'il dit, et si vous avez l'au-delà, faites-le lui voir. Il y viendra de lui-même; mais il mourra sur la brêche plutôt que de démordre que vous avez tort, si vous commencez par nier ce qu'il dit. Ne vous emportez donc jamais! dans aucune circonstance! Si vous n'êtes plus maître de vos paroles, comment le serez-vous des paroles d'autrui?

Wilhelm écoutait toutes ces choses simples avec une grande attention. La nuit s'avançait dans le ciel. Le prince continua paisiblement:

—Et puis, comte, il faut avoir de la charité, voyez-vous; la charité, c'est le respect du prochain. En respectant l'homme, même le plus tombé, vous en ferez votre chien, si vous voulez, tant le sentiment de sa noblesse est élevé chez l'homme. Pour arriver à respecter tout homme ayant agi d'une manière révoltante, il n'y a qu'à se faire ce dilemme: ou cet homme avait une raison pour commettre tel acte misérable, ou il n'en avait pas. S'il n'en avait pas, c'est un fou qu'il faut plaindre et non juger, ni mépriser;—s'il en avait une, il est bien évident que moi, doué de raison comme lui, également homme, si j'avais été placé dans les mêmes conditions et circonstances que lui, si j'avais été poussé par les mêmes mobiles que lui, j'aurais fait comme lui, puisqu'il a fait cela d'après une raison.

Ne jugez donc jamais l'homme et respectez-le toujours, quoi qu'il ait fait. Jugez seulement l'action, parce qu'il faut bien statuer sur quelque chose pour vivre sociable, et passez outre. Essayer de retrouver les mobiles n'est pas possible; d'ailleurs, c'est inutile et insondable; c'est d'un autre monde que le nôtre. Il faut respecter l'homme parce qu'on est homme et qu'on doit respecter son humanité dans celle d'autrui.

Quant aux idées d'autrui, c'est une autre affaire. Il ne faut pas tenir à l'admiration ou à l'indifférence de ces gens, dont le blâme et l'estime obéissent aux mêmes mobiles que le flot qui va et vient. Est-ce que cela compte? Est-ce qu'on s'en occupe? C'est la poussière de la route; c'est le vent qui passe. Laissez dire ces personnes qui ne font que réciter des à peu près toute leur vie, en s'imaginant qu'on ne peut pas y avoir songé comme elles. Si vous saviez comme c'est peu de chose, en résultat! Si vous saviez comme ce qu'elles font est ridicule, pitoyable et méchant! Tenez, la soirée d'hier vous a semblé toute agréable; votre présentation au nonce, toute simple; les bontés de la duchesse d'Esperia, mon amitié, toutes naturelles? Vous ignorez ce que ces faits ont suscité de pensées viles, de raisonnements abjects, de demi-mots infâmes!... Sous le masque de sérénité, vous ne vous figurez pas ce que je lisais de traductions dans ces petits sourires rampant comme des vipères sur les lèvres de ces beaux jeunes gens et de ces charmantes femmes! Il m'eût suffi de prononcer deux ou trois paroles élégantes et mesurées pour faire frémir bien des éventails et pour amener le silence et la pâleur sur l'insouciante niaiserie de bien de ces figures, sachant ce que pèse leur insouciance; mais il faut pardonner à ceux qui ne savent ce qu'ils font. Vous verrez ces galants qui se permettent de railler une noble action, en croyant se la définir, parce qu'ils en aperçoivent un côté à leur taille! Ils sont prévenants avec les femmes, ils ont du cœur devant le danger, et point d'âme en face du ciel, de la conscience et de la création.—Belles manières, gants parfumés et moustaches fines!—Tas d'ossements que tout cela!

Prenez deux mois de pauvreté froide pour m'évaluer ces belles dignités! Comme vous les verriez calculer et commettre de ces bassesses incroyables, sans nom,—pour vivre? Pas du tout! Ils agiraient par ennui, fainéantise et lâcheté, pour se procurer le plus petit plaisir. J'ai vu cela tant de fois!... Un homme de bon sens, qui est seul avec deux bons bras et du cœur, ne peut manquer exactement de vivre partout; mais ces philosophes estiment que le travail est une faiblesse. Grand bien leur fasse!

Croyez-vous qu'une centaine de ces hommes de goût fassent la monnaie d'un paysan, qui aime une brave femme, la bat de temps à autre, élève sa famille, travaille la terre, et daigne prier Dieu?... Voilà cependant le monde dans toute sa splendeur, mon cher Wilhelm! eh bien! ne le méprisez pas. Vous ne pouvez comprendre les forces d'impulsions graduées vers l'infamie, les rouages de la bassesse et du crime, les poussades insensibles qui conduisent là. Ce sont des abîmes! Plaignez et respectez, malgré tout, si vous voulez voir dans la vie quelque chose... de plus que la vie!...

En un mot, ayez cette charité dont je vous parlais tout à l'heure. Vous m'avez compris, n'est-ce pas?

—Oh! cher prince! Cela met de la glace sur le cœur!

—Oui, c'est assez froid; mais on s'y habitue.

Voici des conseils pour vous, maintenant. Je vous sais modeste, je suis sûr que vous le serez toujours, en paroles, au moins, par cela seul que la modestie est l'orgueil logique. Vous êtes riche, tant mieux; mais ne faites jamais de dettes, quand même il s'agirait d'un trône, par la simple raison que vous pourriez mourir sans vous être acquitté, que cela s'oublie, et que si vous voulez être sûr de vous-même, il importe que vous soyez prêt à mourir à toute heure, tel que le sort vous a fait, sans rien devoir de plus à personne. C'est de la vraie dignité, cela.—

N'hésitez jamais; agissez toujours devant l'occasion; faites n'importe quoi, mais faites quelque chose: tous les événements s'entre-valent, à peu près, pour celui qui en sait trouver le joint et en extraire la valeur réelle: c'est-à-dire, pour celui qui sait découvrir le plus grand nombre de rapports possibles de tel événement avec le but absolu de son existence: les natures à tâtonnements n'arrivent à rien de solide; agissez donc toujours devant l'occasion en déployant sur elle toutes les ressources de votre présence d'esprit.—Ne vous liez jamais avec personne au point de vous livrer en paroles; jamais! cela ne mène à rien qui vaille, et cela diminue la volonté et le respect de son but, quand bien même votre ami serait l'idéal des amis. Croyez, mon cher enfant, qu'il m'a fallu bien souvent l'expérimenter, pour le croire! Parlez de choses indifférentes, laissez dire, et ne craignez pas de rendre service au premier venu, eussiez-vous été affligé vingt fois de l'avoir fait.—Si vous recevez des avances, et l'on vous en fera, du courage! Contraignez votre bon cœur! Recevez-les froidement; pas de confidences ni d'expansion d'aucun genre, ou vous serez moins estimé demain.

Ah! cela est dur, à votre âge; je le sais; mais il faut choisir entre une destinée obscure ou glorieuse, et, le choix fait, garder une volonté de fer sur laquelle un instant d'oubli ne puisse mordre. Un homme qui risque un avenir pour le divertissement de parler une minute, doute de lui-même à cette minute et par conséquent ne mérite pas de réussir.

Le monde est à l'homme assez concentré, assez maître de sa volonté et de sa pensée, pour agir sans répondre aux autres hommes autre chose que «oui» ou «non» indifféremment, toute sa vie.

Ne craignez pas de vous faire des ennemis, s'il le faut;—n'a pas d'ennemis qui veut! Ils servent beaucoup plus que les amis. Les amis ont bien assez de s'occuper d'eux-mêmes: les ennemis s'occupent de vous et vous préparent de quoi exercer votre faculté de vaincre les obstacles. Les obstacles sont aussi nécessaires que le pain. Ne faut-il pas des ennemis à celui qui veut vaincre?—Quand vous parlerez, continuez à ne pas sourire ni hausser les sourcils, enfin à garder un visage sans mobilité autant que possible... (Si je vous dis tout cela, c'est que je vous voudrais parfait, mon cher enfant.) Soyez grave et indifférent. Prononcerait-on les paroles les plus fortes, les plus humaines, les plus profondes, que sembler tenir à les imposer serait s'aliéner maladroitement l'esprit du monde: on paraîtrait vouloir paraître, ce qui tue.

Wilhelm était muet d'attention.

—Ce que je vous dis là vous semble à présent d'une grande simplicité, n'est-ce pas? vous ne pouvez savoir ce que me coûtent ces conseils. Seulement, Wilhelm, sachez que les sages les plus en renom, prophètes ou demi-dieux, n'ont bouleversé l'univers qu'avec des simplicités de ce genre, parce que ce sont à peu près les seules exactitudes de la vie et qu'on n'y revient (chose réellement mystérieuse) qu'après avoir fait le tour de l'existence.

Ouvrez les quelques livres laissés par les grands hommes, comme ces Bibles, ces Koran, etc., vous y trouverez des ingénuités surprenantes, des choses que vous vous seriez dites cent fois de vous-même: «Aimez-vous les uns les autres! Ne faites pas à autrui..., etc.» «Il n'est d'autre Dieu que Dieu! etc.» et mille variantes. Vous vous demanderez alors comment, avec des phrases de cette naïveté, des phrases écrites dans le fond de toutes les consciences, on a pu transfigurer les sociétés humaines et s'ériger en prophète ou en Dieu.

Le penseur ne s'arrête pas à ces paroles; il les trouve trop simples; il oublie souvent que la foi n'est pas une conviction, mais un acte: l'acte de s'assimiler le plus d'évidences divines possible, chacun dans le moment et suivant la sphère où il se trouve.

Ah! si vous saviez comme une parole, en apparence banale, contient de puissances terribles et marche vite! Voyez: cinq parties composent la terre. Il y a là dedans plus d'un milliard d'hommes, tous très entendus dans leur métier, dans leur détail; par qui est-ce manié, remué, gouverné? Par une centaine de personnages d'une intelligence presque toujours bien ordinaire. La plupart d'entre eux se divertissent très royalement, je vous assure: ce sont leurs seuls milieux de grandeur qui les élèvent; ils le savent, du reste, et en font bon marché intérieurement. Tenez: l'un deux (c'est de l'histoire moderne), après avoir eu plus de cent quatre-vingts millions d'hommes,—entendez-vous ce chiffre?—en partage, à dix-neuf ans; après avoir été le suzerain d'une douzaine de rois, après avoir gagné victoires sur victoires; après avoir été plus grand que César, et avoir possédé pourpre, hermines, sceptres et triples couronnes impériales, s'en alla tourner la soupe de trois ou quatre moines en qualité de frère convers, et laver leurs divers ustensiles de ménage, par humilité. Voyez-vous ce guerrier, ce grand politique, ce fin législateur, ce maître de l'Europe, enfin, le voyez-vous retenant son froc de bure et accomplissant gravement son travail? Pensez-vous qu'il ne lui fallait pas autant d'intelligence, alors, qu'autrefois pour gagner Tlemcen, Rome, Pavie, Mühlberg, etc.? et que cela ne valait pas bien ce que faisaient les douze ennuyés de Suétone?

—Oh! murmura Wilhelm, c'est vrai!.... C'est effrayant!

—Parce que vous voyez le mot Charles et le mot Quint, et que vous perdez l'homme de vue sous ces deux mots prestigieux. Cela vous passera. Il ne faut jamais oublier le cadavre. Cet individu, comme les autres empereurs ou rois, ne représente cependant que la conséquence d'une parole prononcée depuis des siècles. Vous voyez ce qu'un mot peut produire. Un tel ouvre la bouche et articule une idée quelconque pouvant s'appliquer à un fait général; cette idée se décompose, s'absorbe et s'assimile d'un milliard de différentes façons par le milliard de différents cerveaux qui ont un milliard de manières différentes d'entendre les mots et de voir les choses. Chacun l'admire en raison de ce que chacun voit dans son idée (émise au hasard souvent) et de ce que chacun peut s'en appliquer d'utile suivant son degré d'intelligence, relativement aux fonctions qu'il exerce. Bref, d'un commun accord, l'homme et son idée finissent par devenir miraculeux, simplement parce que ouvrir la bouche, principe de l'événement général, est déjà un miracle. Plus l'idée est simple, plus on peut y dépenser de l'intelligence; plus, par conséquent, elle provoque de méditations et plus on trouvera de personnes à venir séculairement y tasser leur somme d'ingénuités. Voilà toute l'histoire, ni plus ni moins, mon cher comte, croyez bien cela. Cependant, vous avouerez que s'il n'y avait pas de raison à ce que ce grand rêve s'accomplît, s'il n'avait ni loi ni but, s'il n'y avait rien au fond de toutes choses, enfin, ce serait d'une niaiserie bien mystérieuse!...

N'en concluez donc pas au mépris de l'humanité, mais à la puissance de la parole humaine.

La lune brillait sur les arbres. Ses rayons, à travers le feuillage, éclairaient les deux promeneurs. Wilhelm pouvait se croire en Allemagne. Il se taisait; il écoutait.

—Quant aux femmes, ajouta le prince Forsiani, je crois inutile de vous faire donner le soleil de plein midi sur une femme du soir, sur une gracieuse personne sortie à dix-huit ans du dortoir, et qui compte huit ou dix ans de services: gardez vos rêves! Ils valent mieux que la réalité. Seulement, comme je ne tiens pas, en définitive, à vous laisser surprendre, je veux vous mettre en présence d'une femme pour tout de bon, d'une femme que j'estime et que j'admire. Oui, je vous avoue que si je ne vivais pas avec le souvenir d'une autre, souvenir qui remplit mon âme—et qui me suffit,—la marquise Tullia me paraîtrait la seule femme possible pour un homme supérieur. Plus je pense, plus je trouve qu'il y a en elle quelque chose de très élevé; et si vous la touchez, si elle vous admet dans son intimité, elle vous fera vivre, dans la haute acception du mot. Je l'ai toujours vue ce qu'elle est: je la connais depuis une dizaine d'années, ayant été très lié avec son père, le duc Bélial Fabriano (lequel est mort empoisonné chez l'un de ses amis, à cause de haines datant de loin dans la famille). A cette époque, elle était à peu de chose près ce qu'elle est maintenant. Au premier abord, c'est une femme du monde, parfaitement élégante. En y regardant de près, en faisant bien attention, car elle ne se livre jamais, et il faut saisir une nuance pour pressentir cela, tous ses charmants avantages se déforment jusqu'à des proportions tellement indéfinissables, que je veux m'abstenir de qualifier la valeur de son intelligence. Vous serez probablement surpris de ce naturel, et d'un phénomène assez frappant que présente sa conversation, c'est le changement d'aspect dont les actions les plus ordinaires semblent se revêtir lorsqu'elle en parle. Ce que je vais vous dire est peut-être hasardé à force d'être grave et anormal, mais elle a parfois des paroles qui éveillent dans l'esprit on ne sait quelles impressions inconnues..., je ne veux pas dire oubliées. Au surplus, vous verrez. Les sentiments humains, pour cette étrange personne, mon cher enfant, sont réduits à un mécanisme sûr et profond qu'elle fait jouer, en souriant, avec autant de précision et de fatalité, que les coups d'une combinaison d'échecs. Une fois elle m'a proposé un conseil, je l'ai suivi; il a évité une guerre. Il était positivement d'une habileté remarquable, et j'en suis encore à me demander comment elle pouvait être à même de me l'offrir. Somme toute, je n'ai jamais mieux compris que ce soir que je ne savais rien de très précis au sujet de Tullia Fabriana... Vraiment, lorsqu'on songe, il y a du ténébreux dans cette femme!... ajouta le prince, comme se parlant à lui-même.—(Il y eut un moment de silence sur ce mot.)—Mais voilà dix heures qui sonnent, venez. Ne la jugez pas sur ce qu'elle vous dira ce soir: le masque, vous savez.—Avez-vous des chevaux ici près?

—Oui, monseigneur, dit Wilhelm, de l'air d'un homme éveillé en sursaut.

—Bien, sans quoi je vous eusse amené dans ma voiture. Donnez-moi votre main,—encore!—Souvenez-vous en temps et lieu de ce que je vous ai dit, et passez-moi ce qu'il y a d'un peu... suprême... dans mes petits conseils, en faveur de ma tendresse pour vous.

—Monseigneur, je n'oublierai jamais cette soirée, dit le jeune homme; je suis tellement ému que je ne sais comment parler et vous remercier de tout mon cœur.

—Cher enfant!... dit le prince, avec un long regard pensif, et il murmura bien bas, dans l'ombre: Ah! belles étoiles des nuits de la jeunesse!... Amours!... Enthousiasmes perdus! Voici le printemps, cependant les feuilles tombent autour de nous autres... Pauvre espérance humaine!—Allons! à cheval!... dit-il tout haut.

—Christian! appela le comte de Strally.

—Monsieur le comte? dit un nouveau personnage en accourant auprès des deux promeneurs.

C'était un vieux domestique. Le prince Forsiani le dévisagea d'un coup d'œil et parut content de son ensemble.

—Nos chevaux! bien vite! dit le comte.

Quelques minutes après, ils s'arrêtaient devant un de ces grands palais près de l'Arno; les portes s'ouvrirent comme devant des gens attendus, et ils montèrent les degrés de l'immense escalier de marbre...

CHAPITRE IV.
Premier aspect de Tullia Fabriana.

Table des matières

«Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa raison, l'élève au-dessus de lui-même et lui donne le sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde ne vit que d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans sa retraite une compensation à tous les vains plaisirs dont il se prive, tandis que l'homme du monde croit tout perdu s'il manque de paraître à une assemblée, néglige un spectacle.»

(Zimmermann, la Solitude.)

En supposant que la femme dont les allures préoccupaient le prince Forsiani fût morte au moment où il en parlait au comte d'Anthas, voici ce qu'il aurait été possible à un observateur de résumer au sujet de l'existence de cette personne, s'il eût désiré lui consacrer une notice biographique à l'usage universel:

«Tullia Fabriana était du nombre de ces grands esprits, types supérieurs, constitués par la précoce expérience des événements, de la méditation et du monde.

»Ceux-là, de bonne heure, avant d'être aperçus, avant d'être entraînés dans le courant, se rendent compte de l'existence et, par conséquent, ont le temps de replier en eux-mêmes leurs grandes ailes pour n'en point porter ombrage aux autres. A force de reconstruire et de sonder les faits, elle s'était dégoûtée de l'action.

»Certes, le renom des femmes glorieuses avait dû rembrunir son beau front plus d'une fois; mais, à la réflexion, satisfaite de l'état peu dépendant où sa naissance l'avait placée, elle avait pris le parti de vivre dans une concentration égoïste. L'isolement lui suffisait. Elle était parvenue, peu à peu, sans apparente résolution, à voiler sa vie véritable le plus hermétiquement possible.

»L'isolement!... Faveur spéciale du destin! Privilège dont la prescription est désormais sans appel!—A qui est-il donné de pouvoir s'isoler aujourd'hui?

»Les personnes d'une position riche ou d'un rang élevé acquièrent d'autant plus difficilement ce suprême avantage que par les rapports quotidiens de leur existence elles se trouvent être le principe, le point de mire et le pivot des milliers de convoitises et d'intérêts individuels qui vont se groupant, s'enchaînant et s'atténuant jusqu'aux derniers degrés de la hiérarchie sociale. L'humanité se représente en partie autour d'un seul et le cerne avec une vigilance et une opiniâtreté motivées par l'ordre des choses.

»En considérant ces filières d'industries, de tous les siècles et de tous les pays, qui vont s'étiqueter et se subdiviser les unes dans les autres jusqu'au point où le relatif ne se distingue plus, où le dénûment, à l'état parfait et normal, se dresse de partout avec son cortège de tristesses, on s'étonne moins de ce que la parole ou le mouvement d'un seul détermine cette incalculable série de profits et de préjudices. Comme, d'autre part, ces profits et ces préjudices sont d'une importance parfois vitale pour ceux qu'ils intéressent, les hommes de recueillement, de travail et de silence éprouvent de grandes difficultés à éviter les insignifiantes dissipations de paroles et les diffusions de soi-même que le contact d'autrui ne manque jamais d'entraîner.

»Grâce au miraculeux équilibre de presque toutes les sociétés d'Occident, équilibre combiné sur la résultante d'un nombre égal de forces organisantes et de forces contraires, le mouvement de chacun, depuis le mendiant jusqu'au prince et depuis le berceau jusqu'à la tombe, peut demeurer prévu, défini et réglé par les différents codes européens. Une pareille réflexion suffirait pour démontrer l'impossibilité d'un isolement durable dans n'importe quelle ville d'Europe. Il faut vivre avec ses semblables; et cette immense loi, comme un filet de rétiaire, s'enroule autour des personnes précisément en raison des efforts tentés par elles pour s'en dégager. Nul ne peut s'abstraire de cette liaison infinie. Elle va jusqu'à rendre les individus solidaires, à leur insu, les uns des autres; et ce qui serait de nature à étonner même le chrétien,—si le chrétien ne gardait pas toujours, au fond de sa pensée, des pressentiments de solution pour tous les problèmes,—c'est qu'on ne bronche pas plus souvent, ne fût-ce qu'à cause des mouvements du prochain, et qu'on ne tombe pas, à chaque minute,—de par les inévitables conséquences des moindres actions, et grâce à l'imperfection des codes,—sous le coup d'une flétrissante juridiction correctionnelle. Il est à remarquer, du reste, que peu d'hommes échappent toute leur vie à une atteinte quelconque de la loi. Cette affirmation peut surprendre; mais dans l'existence la plus retirée et la plus pure, il ne serait peut-être pas impossible, à l'aide d'un minutieux examen, de découvrir au moins une petite tache légale, une trace de démêlé judiciaire. On n'est pas libre de s'éloigner des intérêts universels, si indifférent qu'on puisse être, tout simplement parce qu'on fait partie des intérêts universels. La vertu, la dignité, le bonheur domestique de chaque particulier ne dépendent-ils pas d'un rien, d'un détail, d'un geste? Quel serait l'honnête citadin assez sûr de son tempérament pour oser affirmer que, par exemple, l'excès d'un verre de vin, risqué dans les conditions les plus atténuantes, ne le conduira pas aux bagnes par ses conséquences?... Le chrétien peut dire que cela tendrait à prouver que notre liberté, notre dignité et notre bonheur réels, ne sont pas de ce monde;—en attendant, il n'est de réellement libres et de réellement seuls que ceux auxquels il a été donné de franchir, de sommets en sommets, la hiérarchie des idées, parce que ceux-là n'offrent guère de prise aux souhaits violents et s'inquiètent peu des maux ou des joies que leur présente la terre. Ils ne se préoccupent pas outre mesure de vivre ou de mourir: tout se définit tranquillement à leurs yeux; ils font le bien, selon la plus simple acception du terme, autant qu'il leur est donné de pouvoir le faire, et ne savent ni haïr ni condamner. Les yeux fixés sur l'idéal, il leur est permis de juger, parce qu'ils aiment et qu'ils pardonnent. Ceux-là puisent, dans l'infini de cette expansion intérieure, le principe de l'immortalité. S'ils daignent prendre part à l'agitation universelle, soldats ou penseurs, aux premiers, le trône d'or de la loi, principe des forces brutales de la terre; aux seconds, le sceptre de diamant de la parole, principe des forces motrices du monde. Mais, aussi, quelques profondes blessures cachent les rayons de leur gloire! Sisyphe se conçoit-il sans le rocher?... Socrate, sans la ciguë?... Prométhée, sans le vautour?... L'égoïste dégoût et la permanente indifférence des autres hommes absorbés par le détail n'est au fond qu'une sourde envie dirigée contre eux: en creusant les mobiles de ce sentiment on finit par le comprendre et lui faire miséricorde: en est-il moins triste? et ses conséquences pour l'homme héroïque en sont-elles moins funestes?... Heureux donc, bienheureux ceux qui peuvent, tout en planant, cacher leur grandeur! On ne les crucifie pas.

»Tullia Fabriana se tenait à distance, ayant tout à donner et peu de chose à recevoir dans l'assez banal commerce du monde. Ne pouvant rompre tout à fait avec lui, par sa position essentiellement mondaine, elle ne lui laissait voir que ce qu'il est strictement impossible de lui cacher. Le reste du temps elle vivait d'elle-même et de sa pensée. Dans un entretien, c'était une nature pneumatique par laquelle l'esprit des autres personnes était rapidement retourné, compris et évalué à leur insu, en vertu d'un presque infaillible calcul de riens systématisés. Comme elle savait tout dire, elle savait gêner lorsqu'on essayait de s'aventurer un peu dans sa conscience. Le secret de cette habileté consistait dans l'insaisissable difficulté de transitions qu'elle laissait éprouver entre un point de départ donné et un courant d'idées plus expansif. Sûre méthode pour n'être jamais obligé de froisser personne et de garder les dehors de l'urbanité en conservant, en soi-même, l'indifférence solitaire. Son âge la secondait un peu, du reste, dans ces sortes de réussites. L'absence d'indécision dans le regard et dans la tenue, qualité qui généralement spécialise les femmes de cette saison, se pressentait si magnétiquement dans sa beauté, que sa vue seule glaçait les fadeurs sur les lèvres. Elle en était même arrivée à un tel point de force intérieure, que le sourire demi-railleur, semi-paternel, que se permettent doucement, par exemple, les vieux gentilshommes vis-à-vis des femmes,—et dont le charme et la grâce éclairent subitement leurs visages,—s'était toujours troublé devant la toute simple et toute virile dignité de cette mystérieuse personne.

»Quelques êtres sont doués d'un fluide fascinateur dont les esprits diserts et froids ne peuvent se rendre compte et que, cependant, ils subissent d'une manière insurmontable, inexplicable et soudaine. Le vulgaire, qui rit et qui passe, ne croit pas à cette supériorité: peu lui suffit. Il ne relève de cet empire que dans les rares secondes où il se trouve en contact avec l'un des êtres qui l'exercent. Le vulgaire est alors semblable à ces campagnards narquois qui se moquent d'une pile électrique et changent de visage dès qu'ils ont touché le fil. Il est vrai que leur étonnement ne dure qu'une heure et se termine par quelque mot sceptique ou indifférent. Le vulgaire ne connaissait de Tullia Fabriana que son nom et ce nom s'entourait d'une auréole de dignité et de respect. Il s'émanait d'elle un sentiment de considération et de sympathie profondes qui, s'imposant naturellement à tous ceux qui l'approchaient, était accepté sans secousse ni discussion.

»La vie est un choix à faire: il ne s'agit que de vouloir grandir en soi-même pour se sentir vivre. Tout est dans la volonté, pour nous! Certaines gens, sous prétexte qu'on doit mourir, que tout est vanité, que leurs classiques illusions sont perdues et autres romances, s'en tiennent à ces aperçus d'elles-mêmes et, se refusant aux impressions élevées, traînent le boulet d'une existence sans idéal. Ce sont les premières dupes de leur imprévoyance. Un pareil positivisme rapproche de l'instinct. On devient insignifiant pour soi-même, et ces armures de salon ne tiennent pas contre deux heures de lutte pratique. Il ne faudrait s'étonner de rien, d'après leur devise: Celui qui ne s'étonne de rien doit commencer par se trouver bien étonnant lui-même.

»Encore s'ils étaient sincères, ces philosophes! mais le premier milieu venu suffit pour les distraire et les frapper de contradiction. Encore s'ils en devenaient meilleurs!... Mais, impuissants à souffrir seuls, ils ne se plaisent qu'à refroidir la paisible espérance des autres. Toute parole contient une force, et comme ils parlent en prenant peu de souci du scandale contenu dans leurs paroles, ce scandale, étant quelque chose, marche à travers les foules et les siècles. Ainsi le discours d'un malheureux à conviction intermittente, ainsi la phrase d'un homme qui eût peut-être admiré le lendemain, selon l'humeur du moment, ce qu'il chargeait la veille de dérision, s'en va détruire le recueillement d'un bon nombre des condamnés à mort qui l'entendent, et qui, se prenant au sérieux, prennent la parole de ce faux-frère au sérieux. Et alors la propagande recommence de plus belle!... Triste origine du doute.

»En somme, la contraction des rictus vénérables d'un million de braves hilares qui, sous prétexte d'illusions perdues, passent exprès la durée majeure de leur carrière à ne rien voir nulle part, constitue-t-elle un acte de présence suffisant pour qu'il leur soit décerné un valable droit de décision dans les questions profondes? Ont-ils bien réellement formulé, par cette grimace arbitraire, la dernière expression de la philosophie? C'est au moins douteux, puisque la philosophie les comprend, au fond de ses déductions inférieures, et que, d'après eux-mêmes, ils tirent précisément leur bonne grosse gloire de ce qu'ils ne la comprennent pas.

»Donc, puisqu'ils sont comme s'ils n'étaient pas,—faute d'un peu d'âme et de bonne volonté,—le penseur ne doit pas en tenir compte. Ils sont pareils à ces lacs maudits, à ces eaux mortes, dont les vapeurs tuent les oiseaux du ciel, si leurs ailes ne sont pas assez puissantes pour les franchir d'un trait.

»Il est assez pénible de s'en apercevoir; généralement les cyniques rassis et mûrs se rencontrent dans les castes élevées qui,—à tort ou à raison,—mènent joyeuse vie un peu aux dépens du labeur universel. Cela cessera quand la sape de la justice sera parvenue jusqu'à eux; mais cela est, quant à présent, et cela fut presque toujours. Ces hommes n'ont d'autre valeur que l'impulsion même qu'ils donnent de par la dispensation de leur fortune. Il faut donc leur montrer une certaine déférence, à cause de cette force dont l'organisation sociale les investit gratuitement, et avec laquelle ils peuvent nuire. Les relations inévitables de chaque jour obligent les âmes élevées à frayer avec ces âmes restées en chemin, sous peine de voir leurs plus simples actions en butte à toute sorte d'impudents commentaires (le monde, prêtant ses petitesses à ses grandeurs, ne croit pas au désintéressement du génie). C'est sans doute pour ce motif que Tullia Fabriana recevait parfois le flux brillant de cette société dont elle ne pouvait défendre sa vue, mais dont la conscience collective s'arrêtait devant la sienne, comme la mer devant le rocher.

»Ainsi, dans les salons de son palais, sur l'Arno, se rencontraient des princes toscans, de vieux diplomates au front toujours voilé d'une convenable inquiétude, de beaux cavaliers florentins, attachés aux diverses légations, et dont les costumes sombres étaient rehaussés de cordons, de pierreries ou de diverses autres marques de distinction; de jeunes femmes héritières des plus illustres maisons d'Italie et les grands artistes du temps. Le palais sortait de son ombre sur les quais illuminés; les flots, diaprés de lueurs, bruissaient aux souffles embaumés de la nuit; les jardins qui bordaient les péristyles extérieurs étincelaient dans leurs feuillages, et des couples insoucieux et splendides marchaient sur les pelouses et sous les épais orangers.—Ces soirs-là, la belle souveraine s'humanisait et se transfigurait: elle trouvait une parole d'accueil pour chacun de ses hôtes; sa beauté orientale s'encadrait dans cet entourage resplendissant et avait cela de particulièrement sympathique, même pour les femmes, qu'elle n'excitait aucune mauvaise arrière-pensée d'envie ou de haine. La fête passée, on parlait d'elle dans tout Florence, quelque temps,—mais seulement comme d'une patricienne libre et paisible, décidée à garder noblement sa paisible liberté.»

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Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
150 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066081485
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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