Czytaj książkę: «Vidocq»

Czcionka:

Arthur Bernède

Vidocq

Couverture: Gravure populaire de l'épisode de la forêt de Senart. e-artnow, 2021 EAN 4064066373450

Table des Matières

Premier épisode LE FORÇAT ÉVADÉ

I Le chien enragé

II Ce qu’était Vidocq

III Coco Lacour et Bibi la Grillade

IV Au château de Saint-Gratien

Deuxième épisode LES ENFANTS DU SOLEIL

I L’effroyable aveu

II Les bas-fonds de Paris

III L’aristo

IV L’ange malin

Troisième épisode LA TRUITE QUI FILE

I Au service de la police

II Le billet mystérieux

III La « Baronne »

IV Le coup de pistolet

Quatrième épisode L’ESPIONNE DE VIDOCQ

I L’officine de la rue Sainte-Anne

II Si c’était lui !

III L’orgue de Lulli

IV La maîtresse de piano

V Face à face

Cinquième épisode L’HOMME AU DOMINO ROUGE

I Où nous voyons successivement Vidocq et l’Aristo s’apprêter, l’un à attaquer et l’autre à se défendre

II Aubin Dermont

III Le bal masqué

IV Où l’on voit l’Aristo accomplir d’étranges choses

V Le plein mystère

Sixième épisode DANS LA GUEULE DU LOUP

I L’homme aux poules

II L’abbé Dubois

III Pris au piège

IV L’Aristo et le Tambour

V Dans les caves du bœuf rouge

Septième épisode LE BANDIT GENTILHOMME

I Face à face

II Au secours de Vidocq

III La chasse aux bandits

IV Où le procès de Vidocq se termine d’une façon plutôt inattendue pour l’Aristo et sa bande

Huitième épisode LA MÈRE DOULOUREUSE

I Où Vidocq s’aperçoit de plus en plus qu’il a affaire à très forte partie

II Marie-Thérèse

III Les grands soucis de M. de Champtocé

IV Un trait de lumière

V Un coup de théâtre

Neuvième épisode VERS LA LUMIÈRE

I Le récit d’Aubin

II La caisse mystérieuse

III Mon fils !

IV Le dernier défi de l’Aristo

Dixième épisode LA BATAILLE SUPRÊME

I Disparu

II La dernière carte de l’Aristo

III Le cri du cœur

IV Les deux frères

V La mort du tambour

VI Dans lequel nous voyons le comte d’Artois conclure un marché auquel il ne s’attendait guère

ÉPILOGUE

Premier épisode
LE FORÇAT ÉVADÉ
I
Le chien enragé

Le 12 juillet 1809 avait été le jour le plus chaud de l’année et le crépuscule du soir n’avait même pas apporté à la canicule qui, lourdement, pesait sur la campagne, cette détente qui permet aux êtres vivants de respirer un peu plus à l’aise.

Les routes, grises de poussière, étaient désertes… Les champs aussi… Dans les prés jaunis et desséchés, les troupeaux avaient cessé de paître pour se réfugier, en tas, dans les rares coins d’ombre que leur ménageaient les haies brûlées par le soleil, ou sous les arbres dont les feuilles grillées se détachaient lentement en tourbillonnant vers le sol.

Les oiseaux, invisibles, se taisaient. Les ruisseaux, desséchés, n’avaient plus de murmures. Partout, le silence, comme l’air, était de plomb… et, tout au lointain, la cloche d’une église de village, égrenant l’angélus, ajoutait encore par ses sonorités lasses et monotones à la torpeur des êtres et à l’engourdissement des choses.

Animant la nature morne, assoupie, de sa silhouette osseuse et fatiguée de vagabond des grandes routes, un homme ou plutôt le spectre d’un homme suivait, la sueur aux tempes, les lèvres desséchées, un chemin creux, encaissé, rocailleux que bordait un double fossé embroussaillé de ronces et de mûriers sauvages.

Portant sur son dos courbé une besace vide, s’appuyant à un gourdin solide, il marchait, les pieds nus, ses loques de mendiant collées à son corps efflanqué… et tout en mâchonnant ces mots que lui inspiraient la fièvre ou la démence :

— Maudite société ! Qu’as-tu fait de moi ?… Ah ! Mais je ne crèverai pas avant de m’être vengé… Non, non, je ne crèverai pas !… Ils n’ont pas eu ma peau… ils ne l’auront jamais !… Va, mon vieux, va toujours… Le diable est en toi et le diable est plus fort que le monde !

Tout à coup, le chemineau qui avait heurté une grosse pierre trébucha et faillit choir.

— Hé là ! fit-il, qu’est-ce que j’ai donc ?… On dirait que ça tourne ! C’est que ça fait deux jours au moins que je n’ai pas eu une croûte de pain sous la dent ; et dame, des fruits verts, des betteraves, des pommes de terre crues, c’est pas fait pour vous donner beaucoup de force !

« Un peu de courage… Il fera nuit dans deux heures et peut-être que je trouverai dans quelque basse-cour un œuf ou deux à gober, en attendant que je puisse me faire cuire une bonne poule !

Le vagabond voulut continuer sa route ; mais, de nouveau, il chancela.

— Allons, bon, voilà maintenant que ça me chante dans les oreilles, pire que si c’était un essaim d’abeilles qui bourdonnerait autour de moi.

« Y a pas… faut que je m’arrête ou je vais tomber faible … et ils seraient trop contents, messieurs les gendarmes, s’ils ramassaient ma guenille, avant que j’aie pu seulement leur crier gare !

Le malheureux, lourdement, se laissa glisser sur le talus… et, enlevant le méchant bonnet de coton déteint qui lui recouvrait le crâne, il essuya son front ruisselant avec la manche déchirée d’une vieille veste trouée au coude et qui avait dû, dix ans auparavant, servir d’uniforme à un soldat d’infanterie.

Cet homme, qui venait on ne sait d’où, représentait vraiment la misère dans ce qu’elle a de plus affreux et de plus déprimant.

Impossible de lui donner un âge, tant son corps étique, ses joues émaciées, sa barbe de plusieurs jours, sa chevelure poussée en touffes inégales et parsemées de nombreux fils d’argent contrastaient avec l’extraordinaire acuité d’un regard aussi clair, aussi brillant que celui d’un garçon de vingt ans.

Tout à coup, il poussa un cri :

— Aïe… ma jambe !

D’un geste las, il retroussa son pantalon de toile effilochée, qui laissait apparaître, à la hauteur de la cheville gonflée à éclater, une bande rougeâtre, qui, large de plusieurs centimètres, ressemblait à une cicatrice.

—Y a pas, grommela-t-il en hochant la tête : quand les « argousins » vous marquent, c’est bien pour la vie…

« On a beau leur échapper, faut toujours qu’ils vous fassent souffrir !

Et, poussant un profond soupir, il ajouta :

— C’est dur, tout de même d’en être là… surtout quand on ne l’a pas mérité !

« Ah ! si je pouvais seulement une fois manger à ma faim, boire à ma soif, et surtout me coucher dans un lit aux draps bien propres, bien frais… et m’endormir doucement… tout doucement, sans plus penser à rien… Ce me serait égal, après, de ne plus me réveiller…

« Car mieux vaut mourir libre que vivre au bagne, rivé à un boulet et roué de coups par les « chiourmes »,

« Hein ! Qu’est-ce que tu dis là, mon vieux François ! Mourir ! Toi ! Mais tu deviens fou, mon bonhomme !…

« Mourir ! Allons ! Allons ! Réveille-toi, clampin ! Tu sais ce que tu vaux, car tu sais ce que tu veux… Debout… oui, debout donc…

« En avant, maudite carcasse !… Continue ton voyage… Dans trois jours tu seras à Paris… et alors… oui, alors… on verra ce qu’on verra !

Réconforté par l’exhortation mystérieuse qu’il venait de s’adresser, le vagabond se redressa sur les genoux et, cueillant quelques mûres qui, saupoudrées de poussière, semblaient ironiquement s’offrir à sa détresse, il les portait lentement à sa bouche, lorsque, tout à coup, il s’arrêta.

Deux voix claires, argentines, s’élevaient d’un petit bois qui surplombait le chemin creux dans lequel il s’était arrêté.

L’une ordonnait, déjà impérieuse :

— Viens donc, Tiennot, viens vite… Rentrons chez nous ! L’autre répondait, mutine, obstinée :

— Non, Fanchette, non… j’veux pas !

La figure du miséreux s’éclaira d’un rayonnement révélant, sous la sauvagerie de ses allures et l’âpreté de ses traits, une sorte de bonté intérieure qui, subitement, transformait la bête fauve traquée qu’il semblait être en une créature profondément sensible et humaine.

Rampant le long du talus, il écarta avec précaution, de ses mains maigres, parcheminées, aux doigts longs et noueux, les épines acérées dont il ne sentait pas les piquants…

Aussitôt, sa figure s’adoucit en un attendrissement étrange.

Maintenant, il était presque beau… tant il émanait de lui de sincère émotion, de naïve tendresse.

— Un enfant ! murmura-t-il d’une voix tremblante.

Ses yeux qui se voilaient d’une buée légère, ses yeux qui ne devaient plus savoir pleurer, demeurèrent fixés avec une sorte d’extase sur un petit paysan de six à sept ans qui, un doigt dans la bouche et l’air buté, dodelinait son front rose sous l’auréole de ses beaux cheveux blonds, tandis qu’une fillette, sa sœur sans doute, à peine plus âgée que lui, le tirait par le bras en menaçant :

— Si tu ne m’obéis pas, je le dirai à la « mère »… Tu seras encore fouetté… et avec des orties, c’te fois !

Mais le gamin s’obstinait.

— J’veux chercher Bas-Rouge ! La fillette ripostait :

— Bas-Rouge est un vilain chien qui se sauve tout le temps de la maison… Voilà trois jours qu’il est parti… Il ne reviendra plus maintenant.

Échappant à sa sœur, le petit Tiennot se mit à courir sous les arbres tout en appelant :

— Bas-Rouge !… Bas-Rouge ! Fanchette s’élança à sa poursuite.

Mais le petit avait de l’avance et trottait vite. Elle allait pourtant le rejoindre lorsque, soudain, elle demeura figée sur place, les traits convulsés par une frayeur soudaine.

Un gros chien beauceron, sans collier, à poil noir et ras, aux pattes couleur de feu, maigre, efflanqué, l’œil fixe, ardent, la queue basse, la gueule écumante, la langue pendante, bleuâtre et couverte de poussière, venait de surgir d’un fossé à quelques mètres de Tiennot qui, l’apercevant, s’écria en gambadant :

— Bas-Rouge !… mon p’tit Bas-Rouge !

Tout joyeux, il s’approchait pour caresser l’animal qui faisait entendre un aboiement rauque, ininterrompu, lorsque Fanchette, blême d’effroi, bondit sur son frère en clamant :

— N’y touche pas, Tiennot ! N’y touche pas ! Il est enragé !

Elle voulut entraîner l’enfant, s’enfuir avec lui… Elle n’en eut pas le temps… Le chien s’était précipité vers eux, les crocs menaçants et tout luisants de la bave mortelle… Déjà son museau de bête en furie frôlait presque le bras du pauvre enfant qui ne pouvait que répéter, suppliant et terrifié :

— Bas-Rouge, mon Bas-Rouge… Ne me mords pas !… C’est moi, ton petit Tiennot !

L’horrible mâchoire s’entrouvrait pour l’étreinte mortelle… lorsqu’un coup de matraque formidable atteignit Bas-Rouge aux reins, le forçant à rouler sur le sol.

Le chien, à moitié assommé, mais furieux encore, se retourna contre le bâton du chemineau et y enfonça ses crocs avec frénésie.

— Sauvez-vous, les petits ! Sauvez-vous ! hurlait l’homme, qui, prompt comme l’éclair, empoignait audacieusement Bas-Rouge par le cou et, l’immobilisant dans ses doigts d’acier, serrait jusqu’au moment où les yeux injectés de la bête se voilèrent, en même temps qu’un dernier spasme lui raidissait les membres et qu’un râle suprême s’exhalait de sa gorge écrasée.

Sentant qu’il n’avait plus entre les mains qu’un cadavre, le vagabond desserra son étreinte et Bas-Rouge retomba à terre, où il demeura étendu inerte…

Le chien enragé était mort !

— Ah ! Les vilains mioches !… Vrai ! Ils me feront mourir, ils me feront damner ! lançait la voix courroucée d’une robuste paysanne qui accourait, essoufflée, sa coiffe au vent, toute vibrante de colère et d’angoisse.

C’était la mère !

Partie à la recherche de ses enfants, la campagnarde avait assisté de loin à cette scène qui s’était déroulée avec une rapidité aussi tragique que foudroyante.

Empoignant par le bras Fanchette et Tiennot qui, fous de peur, n’avaient pas eu la force de déguerpir, la Martoche, comme on l’appelait dans le pays, se mit à les secouer furieusement, tout en les invectivant :

— Ça vous apprendra à vous en aller galvauder comme ça ! Vous verrez qu’un beau jour Croque-mitaine vous emportera dans sa hotte !…

« Et ce sera bien fait pour vous, mauvaise graine !

Puis, se retournant vers le chemineau qui contemplait les deux enfants avec une expression de joie touchante et quasi paternelle, la campagnarde demanda :

— Elle ne vous a pas mordu au moins, cette sale bête de malheur ?

— Je ne lui en ai pas laissé le temps, déclarait l’inconnu avec une tranquille assurance.

Mais le sentiment maternel reprenait le dessus, la fermière saisit ses deux enfants et les embrassa violemment tout en haletant :

— Mon Tiennot ! Ma Fanchon !… Ah ! mes petits ! mes pauvres petits !

« Dites-lui au moins merci à ce brave homme !

Et elle les poussa tous deux vers le chemineau.

Doucement, celui-ci appuya ses mains calleuses sur leurs fronts blancs ; et, sans oser les attirer vers lui, il resta là, immobile, les yeux à demi fermés en murmurant, comme éperdu dans une mystérieuse et profonde rêverie :

— Enfin ! j’ai donc fait une bonne action ! « Allons ! cela va peut-être me porter bonheur !

Émue, dominée par l’attitude étrange de cet homme qui se révélait à elle sous le triple aspect de la misère, du courage et de la bonté, la Martoche reprenait brusquement :

— Venez donc avec nous jusqu’à la ferme manger un morceau et boire un bon coup ; car, vrai, mon pauvre vieux… vous devez en avoir joliment besoin.

— C’est pas de refus ! acceptait le vagabond.

Dans leur naïve et instinctive gratitude, Fanchette et Tiennot s’étaient emparés des mains de leur sauveur ; et ce furent eux qui le conduisirent jusqu’à la maison dont on apercevait à travers la feuillée le toit de chaume, au milieu duquel une cheminée bossue, rabougrie, laissait échapper une colonne de fumée qui s’élevait toute droite vers le ciel.

Le bref trajet fut vite parcouru.

Les enfants avaient repris une partie de leur aplomb. Fanchette souriait, rassurée ; et le petit Tiennot, qui n’avait pas encore compris, demandait :

— Pourquoi qu’il voulait nous mordre, Bas-Rouge ? Il n’était pourtant pas méchant !

La Martoche, qui avait pris les devants, ouvrait toute grande la porte de sa demeure au vagabond. Celui-ci, déjà réconforté par cette atmosphère de rusticité accueillante et saine, semblait renaître à la vie.

Pénétrant dans une vaste salle au sol en terre battue, très propre, bien balayée, avenante même avec son vaisselier ciré, ses grandes armoires reluisant comme une glace et ses lits qui disparaissaient sous de vastes rideaux en toile écrue à carreaux blancs et rouges, il respira largement, flairant l’odeur appétissante d’une soupe au lard qui mijotait dans une marmite suspendue au milieu d’une vaste cheminée au-dessus d’un feu de braise rutilante.

— Asseyez-vous là, invita la fermière, en désignant au vagabond un banc près de la fenêtre.

« Fanchon, va vite au cellier tirer un pichet de vin frais ! Ouvrant une huche, elle y prit un gros pain enveloppé dans un torchon tout blanc, l’apporta sur la table qui tenait tout le milieu de la pièce et en coupa une large tranche.

Elle sortait d’un garde-manger un vaste plat contenant une motte de beurre d’au moins deux livres, lorsqu’une voix rude, autoritaire, retentit :

— Eh ben ! quoi donc, la Martoche, v’là que tu reçois « cheux nous » des « drogues », des « propariens » de grand-route !

« T’as donc envie qu’une nuit on nous emporte not’ bas de laine ou qu’on fiche le feu à not’ grange ?

S’avançant vers son homme — un vigoureux laboureur qui, en tenue de travail, sa chemise échancrée sur sa poitrine velue, une faucille suspendue à sa ceinture de cuir, au-dessus du pantalon en velours à côtes, se profilait sur le seuil et barrait la porte de sa haute et puissante stature —, la Martoche répliqua vivement :

— Avant que de causer, Jérôme, tâche de m’écouter un peu. Ce « drogue », ce « proparien » comme tu l’appelles, eh bien ! il vient de sauver nos mioches !

— Quoi que tu me chantes là ? s’exclama le campagnard, toujours méfiant et sur la défensive.

— Bas-Rouge avait la rage, expliquait la fermière. Il a voulu se jeter sur les enfants… et sûr qu’il les aurait dévorés tous les deux, si ce brave homme-là ne s’était pas jeté sur lui et ne l’avait étranglé en moins de temps que je n’en mets pour occire un lapin !

— Tu as fait cela, toi ?… interrogeait le fermier qui, tout saisi, s’avançait vers le chemineau.

Celui-ci eut un simple hochement de tête affirmatif. Alors, mettant sa main sur son épaule, et le fixant bien dans les yeux, le laboureur martela d’une voix ferme :

— J’sais pas qui qu’tu es, d’où que tu viens… ni où que tu vas… Mais t’es un ami, et ici, tu seras toujours chez toi…

— Merci !… fit d’une voix sourde le trimardeur en baissant le front.

— Comment ! reprit Jérôme, c’est toi qui me dis merci !

— Oui, parce que, depuis bien longtemps, c’est la première parole de bonté que j’entends ; et ça me fait tellement de bien, que je ne trouve pas de mots pour vous le dire.

— Alors, t’es si malheureux que ça ? questionnait le paysan, en s’asseyant près de son hôte.

— Ça se voit, n’est-ce pas ? fit celui-ci.

— Oui, ça se voit… Écoute-moi, je vais avoir besoin d’aide pour la moisson. Si tu te sens un peu de cœur à l’ouvrage, reste ici. Tu seras bien nourri… Tu coucheras tous les soirs sur de la paille fraîche et je te donnerai une pistole, tu m’entends, une belle pistole, quand tu t’en iras.

« Si ça te chante, tope là ! Jamais Jérôme Leblanc n’a manqué à sa parole.

— Vous êtes bien bon…, reprenait le vagabond, mais je ne peux pas.

— À cause ?

— Vous seriez volé dans l’affaire.

— Volé !

— Je ne pourrais guère abattre de besogne. Je n’ai plus beaucoup de forces…

— Pourtant, tu en as eu assez pour étrangler Bas-Rouge !

— C’est pas la même chose… Voyez-vous, quand on se trouve en face de deux petits enfants qui sont attaqués par un chien enragé et qu’on se dit : « Si jamais seulement il les touche de la dent, ils sont perdus, ils mourront, et de quelle mort… la plus affreuse de toutes… » Oh ! alors on oublie sa faiblesse, on est comme galvanisé on s’élance, on fonce, on ne pense plus à rien qu’à eux à ces innocents… et on tue !… Mais après… oh ! après, on redevient ce qu’on était avant… une pauvre loque qui s’en va au gré du vent… qui se déchire chaque jour davantage… et qui finit, quand il n’y en a plus qu’un lambeau, par rester accrochée à quelque roncier de la route !

Fanchon revenait avec son pichet de vin dont elle remplit jusqu’au bord un grand verre qu’elle avait pris dans le vaisselier. La Martoche, qui avait fini de beurrer l’énorme tartine, l’apporta au chemineau.

Tandis qu’il mangeait et qu’il buvait en silence, Jérôme Leblanc l’examinait avec attention.

Bientôt il reprit avec une expression de curiosité bienveillante :

— T’as pas toujours été comme ça, mon pauvre diable ?

— Pourquoi me dites-vous cela ? reprit vivement le trimardeur.

— D’abord parce que tu ne causes pas comme ceux de la route… et puis, quand on te regarde bien, on a comme qui dirait l’idée que t’as autrefois porté d’autres hardes que celles-là.

— Peut-être !

—… Et que tu as eu du malheur… beaucoup de malheur… ou bien que t’as…

Mais, se redressant, l’inconnu coupait d’une voix sombre :

— Du malheur seulement, et plus que vous ne pouvez le croire… Ah ! si vous saviez !…

« Moi aussi, j’ai eu une femme et des enfants… J’ai été heureux… très heureux pas longtemps… trois années à peine… et puis… et puis.

Un sanglot l’étranglait

— Laisse-le donc tranquille ! lançait la Martoche à son mari.

« Tenez, mon ami, buvez un coup !

Mais le petit Tiennot qui, oublieux déjà du danger qu’il avait couru, était allé s’asseoir sur le seuil de la porte et jetait des miettes de pain aux canards qui regagnaient en boitillant leur basse-cour, se relevait en criant :

— Hé ! la mère, v’là les gendarmes !

À ces mots, le vagabond eut un sursaut, et laissa tomber sur le sol le verre qu’il portait à ses lèvres.

— Bon Dieu ! s’exclama Jérôme Leblanc. C’est-y que tu serais un voleur ou un assassin ?

Puis il se tut, les poings serrés, la bouche menaçante…

— Mon homme ! fit la Martoche en s’élançant vers son mari.

Dans ce simple mot, il y avait un si noble cri de pitié, un tel rappel à la reconnaissance… un si ardent désir de sauver à son tour cet inconnu, si coupable fût-il, que le paysan, touché en plein cœur, n’hésita plus une seconde.

Étendant le bras vers une échelle de meunier qui donnait accès au grenier surplombant directement la salle, il dit au chemineau qui s’était dressé frissonnant, glacé, l’œil hagard :

— Grimpe là-haut… cache-toi dans le foin… et surtout ne bouge pas. Allons, décampe !

L’inconnu ne se le fit pas dire deux fois. En quelques enjambées, il escalada les échelons, souleva une trappe et disparut.

Il était temps !

Des pas de chevaux retentissaient dans la cour de la ferme et une voix sonore lançait :

— Hé ! Leblanc ! Hé ! la Martoche !

— Vous, les petits, ordonnait le père, retenez vos langues ; et si les gendarmes vous demandent quelque chose, dites que vous ne savez rien. Compris, n’est-ce pas ?

— Oui, p’pa !

— Hé ben ! quoi donc ?… s’impatientait la grosse voix toute proche. Y a donc personne dans la maison, ou c’est y des fois que vous vous couchez plus tôt que vos poules ?

Le fermier Leblanc, après avoir échangé un rapide coup d’œil d’intelligence avec sa femme, s’avançait sur le seuil.

Deux gendarmes, montés sur de solides chevaux normands, s’étaient arrêtés devant la porte.

— Me v’là, brigadier… me v’là…, fit le paysan… Quoi qu’y a pour vot’ service ? C’est-y que vos bêtes de chevaux auraient soif, et peut-être ben vous aussi, par-dessus le marché ?

— Il s’agit bien de ça…, répliqua d’un ton sévère le représentant de l’autorité.

« Depuis ce matin nous sommes à la poursuite d’un bandit.

— Pas possible !… feignit de s’étonner Jérôme.

— Parfaitement…, appuyait le brigadier avec importance et gravité. Il s’agit d’un dénommé François Vidocq, qui s’est échappé du bagne et qui a été condamné à mort par contumace.

— Ah ! mon bon Jésus ! ponctuait la Martoche qui avait rejoint son homme.

Le gendarme précisait :

— Il est vêtu d’une vieille tunique de soldat d’infanterie et il a bien l’air de ce qu’il est, c’est-à-dire d’un brigand bon pour la guillotine.

« Peut-être bien que vous l’avez rencontré par là ou vu rôder dans les parages ?

— Ma foi non…, répliquait Jérôme, et toi, la Martoche ?

— Moi j’crois que si ! affirmait la paysanne, avec toutes les apparences de la plus complète sincérité.

Et elle ajouta :

— Tout à l’heure, en revenant du lavoir, j’ai rencontré un bonhomme tout à fait comme vous dites et qui se faufilait dans le bois Martin du côté de la route qui conduit à la forêt de Malveme.

Le brigadier, qui n’avait aucune raison de suspecter les déclarations de la Martoche, dit à son compagnon :

— Alors, vite en chasse !…

« Sale gibier que ce Vidocq ! Je donnerais bien un beau louis d’or pour le voir entre nous deux, menottes aux mains et en route pour la ville… où on lui fournirait le logement qui convient à un gredin de son espèce !

Tandis que les deux gendarmes s’éloignaient, Jérôme et la Martoche rentraient dans la maison.

Fanchette et Tiennot qui, de la porte, avaient assisté à toute cette scène, regardaient leurs parents, muets de surprise.

— La Martoche, lança Jérôme, trempe-nous la soupe ! « Allez, les p’tiots, à table !

Mais les deux enfants ne bougeaient pas. Soudain Fanchette se mit à pleurer.

— Quéque tu as, toi ? interrogea la mère.

— J’ai peur, répliqua la fillette, en se cachant la tête avec son coude.

— Du chemineau ? lança Jérôme.

— Non, p’pa… j’ai peur de m’sieu le curé.

— M’sieu le curé ? s’étonnait le fermier.

— Oui, p’pa… Quand j’irai à confesse et que je lui raconterai…

— Quoi ?

— Que tu m’as ordonné de… mentir…

— Eh ben ?

— Il me dira que j’irai tout droit en enfer… et moi je ne veux pas, là !

Alors, avec une sérénité d’âme, une loyauté de conscience qui lui donnaient tout à coup l’allure austère et inspirée d’une femme de la Bible, la paysanne reprit :

— M’sieu le curé te grondera p’têt’, ma fille, mais le bon Dieu, lui, nous donnera sûrement raison !

II
Ce qu’était Vidocq

Tapi entre les bottes de foin qui remplissaient le grenier, le forçat évadé n’avait rien perdu du dialogue échangé à haute voix dans la cour de la ferme, entre ses hôtes et les gendarmes.

— Allons, soupira-t-il, me voilà encore une fois tiré d’affaire !… N’empêche que j’aurai bien du mal à m’en sortir tout à fait.

« Depuis mon évasion de Toulon, le télégraphe optique a dû faire marcher ses ailes sans relâche… Partout, la maréchaussée a mon signalement. Pas moyen de me procurer une autre défroque. Il me faudrait voler pour cela… et voler, ah ! non, je ne veux pas !…

« Eh bien ! j’en serai quitte pour me cacher le jour et voyager la nuit… Mais ils ne m’auront pas !… non… ils ne m’auront pas !…

À peine avait-il murmuré ces mots que la trappe se soulevait lentement, laissant apercevoir la tête du fermier Jérôme qui, tout de suite, attaquait :

— Les gendarmes sont partis à ta recherche… Tu vas rester là un moment…

« Tu peux dormir un somme si tu veux… Quand il fera tout à fait nuit, je viendrai te réveiller et je te ferai filer par le jardin.

Vidocq esquissa un geste de remerciement ; mais déjà la trappe s’était refermée ; et, se laissant aller à la fatigue qui l’accablait, le forçat évadé, les nerfs détendus, déprimé, anéanti, se coucha tout de son long, fermant les yeux… et, presque instantanément, il s’endormit d’un sommeil de plomb.

Quel était donc ce bagnard en rupture de chaîne, ce condamné à mort, ce François Vidocq qui, traqué par la police, errant sur les grandes routes comme une bête fauve échappée de sa cage, venait si courageusement, au péril de sa vie, de sauver deux petits enfants ?

Il faudrait un volume, et même plusieurs, pour narrer dans tous ses détails ce qu’a été l’existence de cet homme extraordinaire, héros de l’histoire que nous avons entrepris de conter.

Car Vidocq n’est pas un personnage inventé de toutes pièces, ni même réalisé selon une légende plus ou moins vraisemblable ou d’après des documents plus ou moins exacts.

Vidocq, dont le nom, à travers les âges, est demeuré populaire jusque dans les coins les plus reculés de nos campagnes françaises, Vidocq, qui symbolise aux yeux de nos concitoyens, et même à l’étranger, le policier-type, le roi des détectives, comme on dit de nos jours, a réellement vécu l’existence que nous allons retracer, a traversé toutes les péripéties que nous nous efforçons de présenter fidèlement à nos lecteurs… personnage formidable et parfois fantastique qui a imprimé sur son époque la marque ineffaçable, indestructible de son génie spécial, mais indiscutable et indiscuté !

Calomnié, vilipendé, sali, comme le sont, la plupart du temps, ceux qui ont assumé la tâche, rude entre toutes, de se battre avec le crime, il nous est apparu, au cours des recherches historiques auxquelles nous nous sommes livrés sur ses actes et de l’étude approfondie que nous avons faite de son caractère, comme une force de la nature, un torrent tumultueux, jailli d’un rocher aride, d’un chaos dévasté, mais sachant, au besoin, se canaliser, s’endiguer, disparaître sous des tunnels, sous des cavernes, pour se transformer en une rivière calme, limpide, se divisant en innombrables ruisseaux, mais n’en continuant pas moins à tout emporter sur son passage.

Je ne m’en cache pas, je me suis pris d’admiration et même de sympathie pour ce personnage que je crois bien connaître et qui jamais, au cours de sa carrière de policier, traversée par les aventures personnelles que nous allons évoquer, ne s’est laissé amoindrir par cette déformation professionnelle qui, rarement, mais parfois cependant, dénature, diminue certains gardiens de l’ordre social au point d’en faire des tyranneaux injustes et sans pitié, quand ils n’ont pas la faiblesse plus redoutable encore de s’acoquiner avec ceux qu’ils sont chargés de combattre.

Vidocq a été, je ne dirai pas une manière d’apôtre, mais plutôt un incomparable chasseur. Son vrai patron n’est point saint Georges, mais saint Hubert… Il n’a rien du chevalier, il a tout du grand veneur… Il est implacable, rusé, tenace, mais brave, audacieux, généreux même, payant toujours de sa personne, tour à tour secoué par sa haine invincible et grandi par des fiertés inattendues.

Mais n’anticipons pas sur les événements ; ne nous laissons pas emporter par l’enthousiasme, le lyrisme de l’auteur qui, plein de son sujet, se laisse aller avant l’heure à des digressions intéressantes peut-être pour lui, mais fastidieuses pour ceux qui lui font l’honneur de lui accorder leur confiance… et revenons au vagabond, au forçat en rupture de ban, dormant enfin en paix dans le grenier des fermiers Leblanc…

François Vidocq, né à Arras en 1775, était le fils d’un boulanger.

Tout jeune, il avait manifesté de réelles aptitudes intellectuelles.

Il avait appris à lire et à écrire, presque seul… et sa grande joie était de dévorer indistinctement tous les livres et principalement les récits d’aventures et de voyages qui lui tombaient sous la main.

Sa mère, excellente créature, à l’esprit borné et sans aucune autorité dans son ménage, répétait souvent aux commères de son entourage :

— Not’ garçon sera un savant.

Mais son père, un bonhomme fruste, despote, ne l’entendait pas de cette oreille-là.

— Tu seras mitron, avait-il déclaré à son fils, sur un ton qui n’admettait pas de réplique.

Et François fut mitron.

À partir de ce jour, ce fut entre le père et le fils une lutte incessante qui atteignit souvent des proportions homériques.

Aussi obstinés l’un que l’autre dans leurs vues, ils vivaient dans un état de conflit permanent, au cours duquel l’enfant devenu jeune homme recevait fréquemment de cuisantes corrections qui, d’ailleurs, ne calmaient en rien son goût pour la lecture.

Mme Vidocq, qui tremblait sans cesse devant son terrible époux, n’osait intervenir au cours de ces discussions, qui se terminaient invariablement par de formidables paires de claques et même de rudes coups de bâton à l’adresse du mitron récalcitrant.

Celui-ci, quand il avait été par trop battu, et, par surcroît, condamné au pain sec et à l’eau, n’avait pour toute ressource que d’aller se réfugier chez de compatissants voisins, le digne épicier Le Rond et sa digne compagne La Rondelle que l’on avait surnommée ainsi en raison de la corpulence débordante de son accorte personne.

Ces braves gens le consolaient de leur mieux, lui offraient sa part de pot-au-feu à la table familiale et allaient même jusqu’à mettre à sa disposition les vieux bouquins qu’ils achetaient pour les transformer en cornets de papier destinés à enfermer leurs denrées alimentaires.

Mais un beau jour, après une paternelle et magistrale raclée qui coïncidait exactement avec son dix-septième anniversaire, le jeune Vidocq, muni d’un mince bagage et d’une bourse plus légère encore — car elle ne contenait que les maigres économies amassées péniblement, sol par sol depuis son enfance —, quittait le domicile paternel pour se lancer dans l’inconnu.

Son intention était de s’embarquer à Ostende, de faire voile, comme on disait alors, vers les Amériques et là, faute d’y tailler un empire, d’y réaliser au moins une grosse fortune.

Mais son voyage fut de courte durée.

Assailli aux environs de Dunkerque par une bande de malfaiteurs qui le dépouillent de son infime trésor, laissé par eux assommé, à moitié mort sur la banquette du chemin, le voilà seul, sans ressources, privé de tout, abandonné, malade… au bout de trois jours de liberté.

Va-t-il rentrer chez lui… implorer son pardon… reprendre son tablier de « geindre » et replonger ses bras résignés dans le pétrin ?

Ah ! que non ! Vidocq a goûté à l’indépendance… et si amère se soit-elle montrée pour lui à ses débuts, il n’y renoncera pas, il poursuivra sa destinée.

Il se fait embaucher comme valet de ferme, puis un soir dans une grange de village, il sert de compère à l’escamoteur acrobate Comus qui, frappé par son intelligence, l’engage comme paillasse.

Bientôt, las d’un rôle qu’il considère comme dégradant, il quitte la France, passe en Autriche et s’engage dans les hussards.

Mais Vidocq a le sang près de la peau, Vidocq a mauvais caractère. Il ne peut se plier à la rude discipline à laquelle il est assujetti… Il regimbe… Il est condamné à la schlague… et, plutôt que de subir une punition qu’il considère encore plus humiliante que douloureuse, il déserte, revient en France, repasse par Arras, se précipite dans les bras de sa mère qui en perd à moitié connaissance, tombe aux genoux de son père qui lui pardonne et qui, pour fêter le retour de l’enfant prodigue, à défaut de veau gras, fait mettre un poulet plus ou moins dodu à la broche.

Mais le jeune François ne peut se résigner à fabriquer du pain…

L’horizon du fournil est trop étroit pour ses espérances. Quelques jours après il part, en excédent, avec une troupe de comédiens dont l’étoile, une petite actrice coquette et sans scrupules, lui a tourné l’esprit.

Bientôt la comédienne renonce à le traîner dans ses bagages…

Alors, il s’engage dans le régiment de Bourbon.

Sa taille, sa bonne mine, son adresse aux armes lui valent l’avantage d’être immédiatement placé dans une compagnie de chasseurs.

Toujours susceptible, violent, agressif, querelleur, il s’attire une série de duels, tue deux de ses adversaires, en blesse une demi-douzaine. Et les choses vont encore mal tourner pour lui lorsque monte sur tout le territoire le cri sublime : « La patrie est en danger ! »

C’est la grande guerre de 92… L’immortelle campagne de la France dressée contre les tyrans !

Il se bat comme un lion… conquiert le grade de lieutenant et est envoyé en garnison à Lille.

Entre deux campagnes, il fait la connaissance d’une très jolie personne, Annette Chevalier, fille d’un membre du tribunal révolutionnaire de Douai.

Il en devient éperdument amoureux et obtient sa main. Alors Vidocq se transforme entièrement… Il se calme, il s’assagit, il est l’époux le plus dévoué, l’amant le plus fidèle, le plus tendre.

La naissance de deux fils ajoute encore au bonheur que lui donne celle qu’il aime et dont il a toutes les raisons de se croire aimé.

Il fait de beaux rêves, il a de grands projets… Beaucoup plus pour sa femme et pour ses enfants que pour lui-même, il veut s’illustrer dans la carrière des armes où il a fait de si brillants débuts. Il se sent une âme de chef…

Toutes ses turbulences se sont transformées en une fièvre d’ambition qui le grandit vis-à-vis de lui-même…

Stimulé par l’exemple des jeunes généraux de la République, il veut à son tour conquérir le grade qui lui donnera la fortune et la gloire.

Et lorsque le soir, près du berceau où reposent côte à côte son petit Jacques et son petit Robert qu’il s’est pris à adorer avec cet élan, cette fougue, cette passion qu’il apporte dans toutes les manifestations de sa vie, la main dans celle de sa compagne que sa double maternité a encore embellie, il se sent pénétré de son bonheur et si sûr de sa destinée qu’il ne cesse de répéter :

— Annette, que nous sommes heureux !

Vidocq, aveuglé par la joie qui le transporte, n’a pas vu s’amonceler au-dessus de son toit le plus effroyable des orages… Il n’a pas flairé la trahison qui s’est installée à son foyer. Il n’a pas remarqué chez son Annette certaines hésitations, certaines tristesses songeuses, certaines rougeurs qui auraient dû lui donner l’éveil. Il continue à la regarder, à l’admirer à travers le prisme de son immense amour.

Et pourtant, un soir, en rentrant de manœuvres, il trouve la maison vide.

Annette s’est enfuie avec ses deux enfants.

Tout d’abord, il demeure atterré ; il ne veut pas croire que cela soit possible.

Annette partie, elle qui, deux jours avant, le serrait dans ses bras… Annette partie… avec ses deux fils !

Il la cherche partout… dans la demeure, dont la coquetterie simple et la gaieté lumineuse ajoutent encore à la cruauté de sa détresse.

Il court, comme un fou, là où il espère la rencontrer… mais personne !

Cependant il n’y a pas eu entre eux la moindre querelle. Quand il l’a quittée, l’avant-veille, jamais son baiser ne lui a paru plus doux, plus sincère en dévouement et en tendresse.

Enfin, à force de harceler de questions, de prier, de menacer, la jeune fille de campagne lourdaude et craintive qui, depuis son mariage, est à son service, il apprend d’elle l’inconcevable et tragique vérité.

Annette s’est fait enlever par un jeune homme qui, depuis quelque temps, la courtisait en secret et elle a emporté ses enfants !

Un instant, Vidocq a l’impression qu’il va perdre la raison.

Mais avec un courage surhumain, il veut se ressaisir… Il y parvient.

Il interroge la servante :

— Le nom de cet homme ? clame-t-il éperdu.

— Je ne le connais pas.

— L’avez-vous vu ?

— Oui.

— Comment est-il ?

— Il a l’air d’un ci-devant aristocrate.

— Il est jeune ?

— Oui, il est jeune.

— Et beau, sans doute ?

— Oui, très beau.

— Et riche ?

— Très riche.

— Et tu ne m’as rien dit ?… Tu ne m’as pas prévenu ?

— Je n’ai pas osé.

— Ah ! stupide engeance ! Et sais-tu au moins quelle direction ils ont prise ?

— Non, je ne sais pas.

— Allons, ne me mens pas… parle, mais parle donc !

— Je ne sais pas, je vous le jure. Je ne sais pas !

Comprenant qu’il ne pourrait rien tirer de cette fille, Vidocq s’était précipité chez son colonel… type de vieux soldat sans peur et sans reproche et ne connaissant qu’une chose : la consigne.

— Mon colonel, lui dit-il, tout frémissant de douleur et de colère, ma femme vient de s’enfuir avec un amant.

« Je viens vous demander un congé…

— C’est impossible, lieutenant, répliquait l’officier. Nous partons demain pour les Flandres et j’ai l’ordre formel de présenter mon régiment au complet.

— Mon colonel, ma femme a emmené avec elle mes deux petits enfants.

— Lieutenant, je vous plains, mais je ne puis vous accorder la permission que vous me demandez. Votre honneur de militaire exige que vous restiez à votre poste à la tête de vos hommes. Vous y serez demain !

Vidocq n’insista pas. Il savait son chef inflexible… Mais sa décision était prise. Le jour même, il désertait.

Ce fut alors que commença pour lui le calvaire dont nous venons de revivre la dernière station.

Trompé par de faux renseignements, il se perd d’abord, pendant plusieurs jours, sur une fausse piste.

Recherché lui-même par la Prévôté, guetté par le conseil de guerre, paralysé dans ses investigations par la crainte permanente d’une arrestation suivie d’un emprisonnement de longue durée, bientôt à bout d’argent, de ressources, découragé, brisé, malade, pour la seconde fois, il s’en revient vers la maison paternelle où il reçoit un réconfortant accueil.

Mais il ne peut songer à y prolonger son séjour, sous peine d’être reconnu et pris par les gendarmes.

Il se confectionne un faux état civil. Il se fait colporteur et le voilà parti sur les routes… vers les pires aventures. Convaincu qu’à moins d’un hasard, sur lequel il ne compte guère, il ne retrouvera plus sa femme et ses enfants, redevenu le Vidocq des mauvais jours, rendu plus agressif, plus violent encore par l’infortune imméritée qu’il a subie, il fréquente les milieux les plus louches, joue, boit, fait ripaille jusqu’au jour, où, à la suite d’une rixe, il est incarcéré à la prison de la tour Saint-Pierre, à Lille.

Quelle n’est pas sa surprise de rencontrer, parmi ses codétenus, le brave épicier Le Rond, le consolateur des mauvais jours, qui a été condamné à deux ans de réclusion pour avoir vendu à faux poids de la marchandise !

Le Rond lui jure qu’il est innocent et cela suffit à Vidocq pour qu’avec une habileté inouïe il fabrique un faux ordre de mise en liberté en faveur de son ami et de lui-même.

Tous deux s’échappent…

Bientôt, traqué de toutes parts et crevant de misère, Vidocq va se faire bandit des grands chemins.

Déguisé en marchand de bestiaux, il attaque un inspecteur des finances et le met à mal sans le tuer tout à fait. S’emparant de ses vêtements et de ses papiers, il se rend chez le receveur de la ville de Compiègne, et, sous prétexte de vérifier sa comptabilité, il profite d’un moment d’inattention du brave fonctionnaire pour faire main basse sur la caisse.

Mais au moment où il va s’esquiver, le véritable inspecteur, qui est revenu à lui, apparaît avec des gendarmes. Vidocq est arrêté. Sa véritable identité est mise à jour et il est condamné à huit années de fer pour vol à main armée et complicité de faux en écritures publiques.

Envoyé au bagne, il s’évade ; mais il est repris et rivé de nouveau à son boulet.

Il ne tarde pas à s’évader de nouveau, car il n’a qu’un but : la liberté !

En effet, parmi les pires avatars de son existence mouvementée entre toutes, au milieu des promiscuités les plus dégradantes, dans le désarroi moral qui l’agite, pendant les journées interminables et suppliciantes qu’il a passées au bagne, une idée s’est ancrée en lui avec une telle insistance qu’elle a fini par décupler son intelligence en même temps qu’elle lui inspire toutes les audaces.

Vidocq ne veut pas mourir sans avoir retrouvé ses deux fils.

Rien n’a pu en lui étouffer l’instinct paternel. Il semble au contraire que ses malheurs aient surexcité ce sentiment à un tel point qu’il se sent de taille désormais à briser tous les obstacles, à dissiper tous les mystères.

Toutes les forces latentes, perdues ou mal dirigées qui sont en lui vont se concentrer désormais en un désir qui l’a empoigné et qui ne le quittera plus, levier tellement puissant, tellement formidable de la volonté qui l’anime, qu’il lui apparaît déjà destiné à lui ouvrir les portes de la rédemption pour les erreurs qu’il a commises et que, replié sur lui-même, il s’est pris à regretter amèrement.

Ses petits, dont il a toujours gardé au fond de lui l’image adorée, n’ont-ils pas préservé son cœur ulcéré de la gangrène totale ?

Aussi en a-t-il fait les douces idoles de la vie intérieure qu’il s’est constitué.

Il veut les revoir, il les reverra !

Où sont-ils ? Il n’en sait rien, mais il l’apprendra ! Tâche colossale, surhumaine, impossible !…

Qu’importe ! Il l’accomplira malgré les embûches de la police, malgré la faim, malgré la misère, en raison même de sa douleur ! Car il a la foi !… Il tombera peut-être le long des chemins, les pieds en sang, le ventre creux, les reins rompus, les nerfs à bout… Mais chaque fois il se relèvera, comme il a retrouvé ses forces pour continuer sa route et pour abattre ce chien enragé qui menaçait les deux petits enfants.

… Et, pour la première fois depuis bien des années, Vidocq dort tranquille, momentanément à l’abri du danger sous le toit de la ferme hospitalière… II rêve… à ses petits… II les voit tous deux… Ils ont onze et dix ans. Ils sont beaux. Ils s’avancent vers lui… Ils s’élancent dans ses bras… Ils le reconnaissent donc ! Oui, puisqu’ils l’embrassent et qu’ils lui disent qu’ils l’aiment… Et à son tour il les emporte… vers des cieux plus cléments… Avec eux il traverse les mers… sur un grand navire ! Toujours avec eux il aborde dans un pays splendide qui leur offre les fruits savoureux de ses arbres, les richesses aurifères de son sol.

II devient riche… très riche… II est heureux… si heureux… qu’il en a oublié la coupable, qu’il ne se rappelle plus, non pas seulement qu’elle a brisé sa vie, qu’elle l’a voué à la honte et qu’elle a failli faire de lui un scélérat, mais qu’elle a même existé !

Vidocq sourit au songe admirable… Sa poitrine allégrement se dilate… II n’y a plus en lui ni rancœur, ni fièvre, ni haine ; il éprouve une sensation de délassement, de bien-être et de joie qu’il n’a jamais connue qu’auprès du berceau de ses fils, lorsqu’il tenait dans sa main celle de l’infidèle !

Tout à coup, il s’éveille. La lumière d’une lanterne sourde éclaire son visage. Il tressaille… s’asseoit sur son séant, écarquille ses yeux… C’est la réalité qui, brutalement, le saisit à la gorge… Une voix s’élève :

— II faut vous en aller !

Jérôme Leblanc est là qui lui montre la trappe ouverte. Vidocq, sans dire un mot, descend après lui l’échelle du meunier… La Martoche est dans la salle. Elle s’avance vers le vagabond et lui tend sa besace pleine, lui glisse dans la main quelques pièces d’or empruntées au bas de laine caché au fond de la paillasse…

— Et maintenant, dit-elle, nous sommes quittes !

Vidocq la remercie du regard… Puis, sans un mot, il suit le fermier qui lui fait franchir une porte s’ouvrant sur un jardinet au bout duquel il y a une barrière qui donne sur la campagne.

Le ciel s’est chargé de gros nuages orageux.

Toujours sans rien dire, Jérôme écarte la barrière et, désignant au vagabond la masse sombre de la forêt qui se profile à quelque cent mètres de là, il fait un geste, comme pour lui conseiller sa route.

Tous deux se séparent sans avoir prononcé une parole. Le fermier rentre dans sa maison et Vidocq s’enfonce dans la nuit.

III
Coco Lacour et Bibi la Grillade

C’était une étrange boutique que celle qui prenait jour au numéro 17 de la rue de la Harpe, en plein quartier Latin et dont l’enseigne, ironiquement pompeuse — Au Panthéon des Élégances ! — eût déjà suffi à capter l’attention des passants.

En effet, il suffisait de jeter un rapide coup d’œil sur la devanture pour constater que jamais peut-être aucune collection de loques plus disparates n’avait été offerte, même au carreau du Temple, à la curiosité des badauds.

On y voyait suspendus, serrés les uns contre les autres, se rapprochant avec cette familiarité qu’ont de tout temps provoquée de communs malheurs, des robes à paniers qui, jadis, aux bals de Versailles, avaient rehaussé la beauté des grandes dames amies de la reine, des carmagnoles usées jusqu’à la corde, des habits de cour aux broderies arrachées, des pantalons en toile à petites rayures tricolores, tels qu’en portaient les premiers volontaires de la République, des tuniques de « merveilleuses », qui avaient fait les beaux jours du Palais-Royal sous le Directoire, des uniformes de soldats, d’officiers, sans boutons, sans galons, beaucoup plus noirs de crasse que de poudre… et jusqu’à la tenue à peu près complète, mais dans un état de délabrement indescriptible, d’un Suisse de cathédrale, dont la hallebarde absente avait sans doute résonné jadis sur les dalles de Notre-Dame.

Mais dès qu’un client s’aventurait à l’intérieur du magasin, le spectacle qui s’offrait à sa vue dépassait encore ce que l’étalage laissait pressentir.

En un tohu-bohu incroyable, gisaient les objets les plus hétéroclites : vieux meubles prêts à tomber en poussière, poteries ébréchées, matelas laissant échapper des flots de coton de leurs ventres que l’on eût dit fouillés à coups de piques, vieux fusils aux canons tordus, sabres aux lames ébréchées et tellement rouillées que l’on eût juré qu’elles avaient été trempées dans le sang, casseroles bosselées, trouées, assiettes fêlées, plaques de cheminées provenant d’antiques maisons démolies, bustes et statuettes en plâtre et même en terre cuite, ayant toutes subi de véritables opérations chirurgicales qui les mutilaient au point de les rendre méconnaissables.

Aux murs, des tableaux déchirés, des glaces fendues, des rideaux ou plutôt des bouts de rideaux qui n’avaient plus ni couleur ni forme…

Bref, dans tout cet amas de bric-à-brac, entassé pêle-mêle au fur et à mesure des rentrées, il eût été impossible de découvrir quelque chose d’intact, sauf un tonnelet juché sur un trépied qui avait pu supporter autrefois un berceau d’enfant et dont la clef, d’où s’échappait de temps en temps une goutte de vin rouge, et deux verres placés au-dessus de la bonde révélaient à la fois l’usage habituel et les états de service…

Mais ce qui dépassait encore ce pittoresque, ce véritable musée de la friperie que nous venons d’essayer de décrire, c’était assurément les deux propriétaires de l’établissement !

L’un, coiffé d’un bonnet de police, vêtu d’une vieille veste de houzard et d’une culotte collante à la couleur déteinte et reprisée en maints endroits, était un immense gaillard d’une quarantaine d’années, long comme un jour sans pain, et portant, éternellement fixée au coin de son bec, une énorme bouffarde capable de contenir une demi-livre de tabac.

L’autre, plus jeune d’une dizaine d’années, tout petit, mince, étriqué, la mine éveillée, le nez en trompette, engoncé dans l’habit d’un incroyable qui n’avait plus qu’un pan, le front orné d’un chapeau en feutre gris, râpé, élimé et aux ailes cabossées, perdu dans un pantalon au fond trop large et aux genoux usés jusqu’à la corde, formait, avec son associé, le plus amusant des contrastes.

Tous deux semblaient s’entendre à merveille… Jamais aucune querelle, aucune contestation ne s’élevait entre les deux « commerçants », connus dans les parages sous le double sobriquet de Coco Lacour et de Bibi la Grillade.

D’où venaient-ils ?… Personne n’eût été capable de le préciser. Ils étaient arrivés là un beau matin de l’été précédent, dans une petite carriole en osier, traînée par un âne pelé, mais vigoureux.

Ils s’étaient paisiblement installés dans la boutique, dont ils avaient payé deux termes d’avance à son propriétaire, un honorable marguillier de la paroisse Saint-Séverin, vieil avare âpre au gain, qui, enchanté d’utiliser enfin ce véritable nid à rats dont personne ne voulait, avait empoché son argent, tout en se gardant bien de prendre le moindre renseignement sur ses singuliers locataires.

Chaque matin, avant qu’il fit jour, Coco Lacour et Bibi la Grillade partaient avec leur modeste équipage à ce qu’ils appelaient la « chine », c’est-à-dire récolter çà et là des objets qu’ils trouvaient abandonnés sur la voie publique et qu’ils jugeaient capables d’alimenter leur fonds et d’enrichir leur collection spéciale…

Ils revenaient vers huit heures à leur domicile, déchargeaient leur butin, et, en attendant la pratique, assis, l’un sur une chaise dépenaillée, l’autre sur un siège qui avait été autrefois un tabouret à musique, en face d’un vieux clavecin sans touches et transformé en table à tout faire, ils se livraient aux joies d’interminables parties de cartes, ne prenant de répit que pour aller faire au tonnelet de larges emprunts, ou pour « servir » de leur mieux le pauvre hère en quête d’une défroque à bon compte, ou la ménagère à l’affût d’une occasion profitable.

Comme ils réglaient exactement leurs fournisseurs, qu’ils ne s’occupaient jamais des affaires des autres, qu’ils vivaient en paix avec leurs voisins, et qu’ils avaient même toujours le « petit mot pour rire », ils bénéficiaient d’une véritable popularité locale qui leur tenait lieu de certificat de bonne vie et mœurs et dont ils tiraient d’ailleurs une vanité fort légitime.

Or, ce soir-là, la recette, qui n’était jamais bien brillante, avait été particulièrement mauvaise. Un vieux fer à repasser vendu huit sols à une blanchisseuse de la rue de la Huchette, un corsage cédé pour une livre… et encore, en marchandant ferme… à une portière de la rue de l’Éperon, tel était le bilan de la journée.

Aussi les deux amis faisaient-ils piteuse mine… Coco Lacour en avait laissé éteindre sa pipe et Bibi la Grillade se frottait le bout du nez, comme s’il eût voulu lui imposer une forme un peu plus rectiligne.

Tous deux, après avoir rangé à l’intérieur la garde-robe suspendue à l’étalage et posé contre les carreaux de la baie et de la porte des vantaux en bois vermoulu, étaient revenus s’asseoir devant leur table.

— Décidément, attaqua Bibi la Grillade… les affaires vont plutôt mal.

Coco Lacour, qui semblait de fort méchante humeur, fit entendre un grognement de mauvais présage :

Son associé poursuivait :

— Comment veux-tu que le commerce prospère, avec un gouvernement comme nous en avons un !

« La guerre, toujours la guerre !

« Si je pouvais arriver jusqu’à l’Empereur, c’est moi qui lui dirais son fait.

« Vrai, c’t’homme-là n’est pas raisonnable ; et tu verras qu’à force de vouloir dévorer tout le monde, il finira par se faire avaler lui-même.

— Tout ça est très joli, ponctuait Coco Lacour, en recueillant précieusement dans la poche de sa vaste casaque les derniers brins de tabac qui constituaient le reliquat de sa provision quotidienne. Mais c’est pas ça qui arrangera nos affaires.

Et, frappant un grand coup de poing sur le clavecin qui résonna plaintivement, il s’écria :

— En attendant, soupons !

— Soupons ! soupons ! grommela Bibi la Grillade, en allant prendre dans une vieille malle en cuir privée de ses ferrures et de ses charnières un morceau de pain et une assiette ébréchée sur laquelle reposaient côte à côte deux harengs saurs tellement plats qu’on les eût dits passés au laminoir.

Déposant près de lui sa bouffarde qu’il avait renoncé à bourrer, Coco Lacour s’exclama sur un ton de découragement :

— Vrai ! C’est à vous dégoûter d’être honnête !

Il se leva, s’en fut au tonnelet et, saisissant un verre, il tourna le robinet de la cannelle… Mais, presque aussitôt, le vin cessa de couler.

— Allons, bon ! s’écria Coco Lacour, v’là que la barrique est sèque !

« Comment que ça s’fait ?… Ça fait quatre jours que je l’ai mise en perce.

— Mon vieux Coco, observait Bibi, au train où tu vas et avec tout ce que tu t’entonnes dans le gosier, rien d’étonnant à ce que la cave soit vide.

— Pas de tabac, pas de vin… et du pain sec et des harengs saurs pour tout frichti… Bibi ! ça ne peut pas durer comme ça !

— Allons, allons, ne te fâche pas, mon vieux Coco… j’ai encore quelques économies…

— Cachottier, va !

— Et de quoi t’offrir ce soir une bonne chopine de rouge… un paquet de perlot et même un peu de beurre pour donner du goût à ton « bricheton ».

— Dis donc, Bibi, est-ce que le bourricot a eu son picotin ?

— Tu sais bien que Grisonnet est toujours servi le premier.

— Manquerait plus que ça ! Une si brave petite bête qui nous rend de si grands services. J’aimerais mieux me priver de boire et de fumer plutôt que de penser que demain il partirait à la « chine » sans rien dans les estomacs !

— On sait que tu as bon cœur, mon vieux Coco, et si tu n’avais pas un trou sous le nez qui te coûte si cher…

— Et toi, si tu ne dépensais pas tes quatre sols à offrir des fleurs à toute la jeunesse du quartier…

— Quéque tu veux… chacun a ses défauts. Toi, tu es gourmand, moi, je suis galant… N’empêche qu’on est deux bons fleux tout de même.

— Trop bons même…

— Et des honnêtes gens !

— Pour ce que ça nous rapporte !…

— Tu aimerais peut-être mieux recommencer la vie que nous menions autrefois ?

— Dame !…

— Tais-toi !… Tu n’en penses pas un mot !

— Qu’en sais-tu ?

— J’en suis sûr ! Or, on a beau être tous deux des enfants de la rue, des fils du pavé… on a tout de même une conscience.

— Tu me fais rigoler.

— Oui, Coco, une conscience. La preuve, c’est que quand, lassés de nous esquinter à débarder les fardeaux sur les quais de la Seine pour manger tous les jours des épluchures de haricots et coucher chaque soir à l’auberge de la belle Étoile, on s’est décidé à grincher [voler] la vieille fruitière de la rue Mouffetard, on s’est fait pincer tout de suite.

— C’est qu’alors on n’avait pas la manière.

— Et on ne l’aura jamais !

— Penses-tu ! Si on voulait s’en donner la peine, moi, je suis bien sûr…

— Tais-toi, que je te dis Toi, pas plus que moi, tu ne seras jamais un bon voleur Et puis en v’là assez là-dessus. D’abord, nous avons donné notre parole à Vidocq…

— Vidocq ! répéta Coco Lacour en haussant les épaules.

Bibi la Grillade reprenait gravement :

— Rappelle-toi ce qu’il nous disait là-bas, au bagne, ce pauvre M. Vidocq : « Quand vous aurez reconquis votre liberté, redevenez des travailleurs… Ne vivez plus en marge de la société… Faites-vous une situation régulière… Cela vaudra mieux que risquer de nouveau le bagne et peut-être l’échafaud ! »

— Le fait est, déclarait Coco, que, pour faire de beaux discours et donner de bons conseils, il n’y en avait pas deux comme lui… N’empêche que c’était un voleur… un bandit…

— Pas comme les autres !…

— Tais-toi donc… Qui sait si ton Vidocq n’était pas un « mouton »… un traître ?

— Ah ! ça, non !… Il n’y a qu’à le regarder dans les yeux, celui-là, pour être sûr que ce n’est pas un faux bonhomme.

— Allons donc !… Est-ce qu’il ne devrait pas être là ?… À notre libération, il nous avait dit : « Cachez des vêtements dans le rocher de la Vierge et avant deux mois je vous aurai rejoints. » Voilà plus d’un an de cela… et va te faire lanlaire… Pas plus de Vidocq que de beurre dans nos épinards !

— Attends… mon vieux Coco.

— Pourtant… nous lui avons fait parvenir notre adresse.

— Peut-être bien qu’elle s’est égarée en route ?

— C’était bien la peine de nous décarcasser comme nous l’avons fait pour nous procurer les renseignements qu’il nous avait demandés.

— L’essentiel c’est qu’on les a !

— À quel prix !

— Allons, ne grogne donc pas comme ça… Attends-moi là, j’vais aux provisions et surtout tâche de me chasser toutes ces vilaines idées… Tu peux compter sur ton vieux Bibi.

En raflant la recette du jour qui gisait triste et maigre sur le vieux clavecin, Bibi la Grillade s’en fut à la porte, se préparant à faire jouer le bec-de-cane, lorsque des coups légers, discrets, heurtèrent la devanture.

— Ah çà ! s’écria Bibi, qui est-ce qui vient nous rendre visite à une heure pareille ?… C’est peut-être un client ?

— Va ouvrir…, grommela Coco.

Bibi s’en fut entrebâiller prudemment la porte… Une sourde exclamation lui échappa. Et se retournant vers son camarade, il ajouta sur un ton mystérieux :

— C’est lui !…

— Lui ?… qui ça, lui ?… s écria Coco Lacour.

— Vidocq ! lança le forçat évadé en pénétrant dans la boutique.

Tandis que Bibi la Grillade refermait vivement l’huis et en poussait l’unique mais solide verrou, Vidocq s’avançait vers Coco Lacour, qui le regardait d’un air ahuri.

— Eh ! oui, c’est moi, ponctua le forçat évadé… Je n’ai peut-être pas été très exact au rendez-vous… Mais, vous le savez mieux que personne, il est plus facile d’entrer au bagne que d’en sortir… et on ne fait pas toujours ce que l’on veut, surtout quand on a à ses trousses les meilleurs limiers de M. Henry…

— Le chef de la Sûreté générale…, précisa Coco.

— Un rude homme ! reconnaissait Vidocq. Il a mis ma tête à prix… Aussi, pour dépister ses agents et arriver jusqu’ici sans encombre, ai-je dû employer plus d’un subterfuge… L’essentiel, c’est que me voici.

— Asseyez-vous donc, monsieur Vidocq, invitait Bibi, avec une cérémonieuse déférence.

Et, tout de suite, il ajouta :

— Vous devez avoir besoin de vous restaurer…

— Tout à l’heure ! répliqua Vidocq avec autorité. Nous avons d’abord à causer…

Et, s’installant à califourchon, sur la chaise dépenaillée que lui offrait Bibi, il reprit :

— Alors, on est redevenu des honnêtes gens !…

— Oui, monsieur Vidocq, répliquaient simultanément Bibi, avec une fierté manifeste, et Coco, non sans une certaine amertume.

— Félicitations ! Êtes-vous satisfaits de votre sort ?

— Peuh ! ponctua Coco avec une moue significative.

— Ça pourrait aller mieux ! reconnaissait Bibi. Mais on vit tout de même… Et puis… faut être philosophe… On ne refait pas sa vie en un jour.

— C’est vrai ! reconnut Vidocq dont le visage refléta soudain une profonde détresse…

Mais, rappelant à lui l’énergie qui semblait l’avoir un instant abandonné, il reprit :

— Avez-vous pensé à moi ?

— Tout le temps, monsieur Vidocq, affirmait Bibi…

— Même…, continuait Coco, qu’on vous réserve une bonne surprise…

— Auriez-vous trouvé ? s’écria le forçat en se redressant d’un bond.

— Celle que vous cherchez…, acheva Bibi.

« Eh bien !… oui… monsieur Vidocq… Nous l’avons retrouvée… Seulement voilà.

— Parlez, mais parlez donc ! frémissait Vidocq pâle comme un spectre.

Et Coco Lacour, baissant instinctivement la voix, révéla :

— Elle vit, sous le nom de Manon la Blonde, au château de Saint-Gratien, près d’Épinay-sur-Seine.

— Et vous êtes sûrs au moins que c’est elle ? interrogeait Vidocq pâle comme un mort…

Bibi affirmait :

— Il n’y a qu’à la comparer au portrait que vous nous aviez confié là-bas pour en être absolument convaincu.

— Comment avez-vous réussi à la découvrir ? haletait Vidocq en proie à un trouble indicible.

— C’est bien simple…, expliquait Coco. On était parti un jour à la « chine » du côté d’Épinay, lorsqu’on voit tout à coup, sur la route, un rassemblement.

« On s’approche… Un carrosse avait versé dans le fossé…

On en sortait justement une belle dame qui n’avait aucun mal et qui riait même aux grands éclats.

« Alors je pousse Bibi du coude et je lui glisse à l’oreille : « On dirait la femme que M. Vidocq nous a chargés de retrouver ! »

« Aussitôt, je tire le portrait de ma poche. Car comme nous comptions beaucoup plus sur le hasard que sur nos propres moyens pour nous acquitter de la commission dont vous nous aviez chargés, nous l’emportions toujours avec nous en voyage…

« Bref, nous regardons, nous comparons. Il n’y avait pas à barguigner… C’était elle !

— Pourvu, s’écriait Vidocq, que ce ne soit pas qu’une ressemblance !…

— Oh ! en ce cas, elle serait rudement frappante, déclarait Coco.

— Alors, interrogeait froidement l’évadé, vous dites que cette femme demeure au château de Saint-Gratien ?

— Oui, monsieur Vidocq, près d’Épinay-sur-Seine.

— À qui appartient ce domaine ?

— Au célèbre financier Ouvrard…

— Cette Manon la Blonde est sans doute sa maîtresse ?

Les deux associés eurent un silence d’hésitation.

— Allons, parlez ! insistait Vidocq, et ne craignez pas que je me fâche !

— Eh bien ! oui, monsieur Vidocq, avoua Coco, elle est sa maîtresse !

Partant d’un éclat de rire bien plus terrible que le plus violent des accès de colère, Vidocq scanda :

— Je suis content, très content ! il y a même longtemps… très longtemps que je n’ai éprouvé une joie pareille… Ah ! quel service vous venez de me rendre ! Jamais je n’oublierai… Jamais, c’est bien cela. Ah ! ah ! c’est bien…. vous êtes des amis, vous êtes des frères !… Vous ne pouvez vous imaginer combien je suis heureux… Merci ! merci !…

Et, saisissant les mains de Coco Lacour et de Bibi la Grillade, il les serra à les broyer ; et, tandis que deux larmes brillaient dans son regard transfiguré d’une indicible allégresse, de sa bouche tremblante s’évadaient ces mots, en un murmure où frémissait l’annonce d’un sanglot :

— Mes enfants ! Aurais-je enfin retrouvé mes enfants ?

IV
Au château de Saint-Gratien

À l’époque où se déroule cette véridique histoire, le château de Saint-Gratien, qui s’élève encore aux environs d’Enghien, était une des plus somptueuses résidences des environs de Paris.

Il appartenait au richissime financier Ouvrard qui, à l’apogée de son incroyable fortune, en avait fait une demeure digne d’un grand seigneur et même d’un prince du sang.

Non content de meubler la maison avec une richesse inouïe et d’y accumuler des trésors artistiques dignes de nos musées nationaux, il avait réussi à transformer le parc en un véritable paradis terrestre, ombragé d’arbres aux essences les plus rares, émaillé d’innombrables parterres de fleurs, sillonné d’allées que bordaient d’admirables statues dues au ciseau des grands maîtres du XVIIIe siècle, embelli de petits lacs sur lesquels s’épanouissait la blanche majesté de nombreux cygnes, et traversé par des charmilles en labyrinthe qui aboutissaient à des grottes en rocaille où chantaient de sveltes jets d’eau et où régnait, en été, une fraîcheur délicieuse.

C’était dans ce domaine de conte féerique qu’Ouvrard, qui renouvelait, à l’aurore du XIXe siècle, les fastes et les folies de ces fameux fermiers généraux dont la Révolution avait aboli le si coûteux privilège, avait installé, deux ans auparavant, une jeune femme dont il était devenu, ainsi qu’il le déclarait lui-même, « amoureux à en perdre l’esprit » !

Il faut avouer que l’objet de cette flamme était bien fait pour bouleverser la cervelle et même le cœur d’un banquier qui avait élevé le culte de l’amour au moins à la hauteur de celui qu’il professait pour la richesse.

Il était bien difficile, en effet, de rencontrer une créature plus divinement séduisante, plus royalement splendide et plus étrangement troublante que cette véritable reine de beauté qu’un soir l’orgueilleux manieur d’or avait présentée, dans sa loge de l’Opéra, à l’admiration spontanée d’une salle immédiatement conquise.

Grande, avec un port de reine, un visage de déesse, mais de déesse blonde et souriante, à laquelle nul sentiment humain ne serait étranger, suprêmement élégante, et toujours un peu rêveuse, mélancolique, il émanait d’elle une impression tellement subtile, magique et captivante, que nul ne pouvait se défendre d’en subir le charme.

Aussi, lorsqu’elle était apparue, un peu avant que le rideau ne se levât sur La Vestale, de Spontini, qui faisait accourir le Tout-Paris à notre première scène lyrique, tous les yeux, toutes les lorgnettes s’étaient instantanément braqués vers elle, tandis qu’un long murmure d’adulation spontanée saluait cette apparition sensationnelle entre toutes.

Quelle était cette femme que nul ne pouvait se vanter d’avoir encore même entr’aperçue ?

Seul, Ouvrard le savait ; et il avait jalousement gardé son secret… faisant bonne garde autour de ce trésor qu’il jugeait incomparablement plus précieux que tous ceux que renfermaient ses coffres, cependant gorgés de richesses.

Les rares intimes du financier qui avaient eu le privilège insigne d’approcher celle qui ne s’était révélée que sous le nom de Manon la Blonde, affirmaient qu’elle était remplie d’amabilité, de tact, d’éducation, d’esprit et même d’intelligence.

Mais ils ajoutaient que, sous son sourire enchanteur, à travers son regard étincelant de jeunesse, on était étonné de découvrir par instants une sorte d’alanguissement morose, très proche parent de la tristesse.

Et pourtant, Manon semblait n’avoir rien à désirer. Sa vie de luxe et de plaisir n’était-elle pas celle qu’elle avait sans doute ardemment désirée et librement choisie ?

De plus en plus féru de passion pour elle, Ouvrard s’ingéniait à lui inspirer les caprices les plus onéreux, les fantaisies les plus extravagantes ; et lorsqu’il la trouvait étendue sur sa chaise de repos, les yeux clos, presque somnolente, dans le cadre merveilleux qu’il avait voulu donner à sa grâce, il s’effrayait et lui disait, non sans angoisse :

— Je crains que vous ne vous ennuyiez ici, ma très belle. Pourquoi ne sortez-vous pas davantage ?

« Pourquoi ne recherchez-vous pas des distractions que je suis prêt à vous offrir ?

« Voulez-vous que nous voyagions ?

« Vous savez bien que je ferai tout pour qu’aucun souci n’assombrisse jamais vos traits divins.

Mais, invariablement, Manon lui répondait en s’efforçant de sourire :

— Je suis très heureuse ainsi, je vous l’assure !

Ce jour-là, c’était vers la fin d’un bel après-midi de septembre… La belle châtelaine de Saint-Gratien s’était attardée sur le banc en marbre blanc d’une magnifique terrasse qui s’élevait au fond du parc, en bordure de la route de Paris à Compiègne.

Seule, comme presque toujours — car elle aimait à s’isoler souvent dans quelque coin retiré de son parc, sans doute pour s’y perdre en des méditations, dont elle conservait strictement pour elle l’étrange mystère —, elle regardait d’un air douloureux une belle rose automnale dont les pétales s’effeuillaient lentement les uns après les autres, sous la caresse de la brise vespérale.

De longs soupirs soulevaient sa poitrine… Ses lèvres s’entrouvraient en une expression de profonde amertume.

Bientôt deux larmes roulèrent sur ses joues et, en un geste de lassitude infinie, elle appuyait sur ses yeux la fleur à demi décapitée, lorsque, soudain, elle tressaillit.

Il lui avait semblé entendre sur le gravier d’une allée un bruit de pas très rapproché.

Elle se retourna et eut un léger cri.

Un vieillard, revêtu d’une casaque de matelot à la couleur mangée par les pluies du large et la houle des grands vents, coiffé d’un chapeau en toile cirée, qui avait dû braver maintes tempêtes, le visage encadré d’une barbe grise en broussaille, très drue, et qui rejoignait presque d’épais sourcils surmontant une paire d’yeux singulièrement perçants, portant sur son dos un « bissac » semblable à ceux dont se servaient alors les marins qui venaient à terre vendre leur « pacotille », s’avançait vers elle, en l’allure lourde et dandinante des gens de mer.

Tirant son « suroît » et laissant apparaître une tignasse dont les mèches bouclées lui encadraient le front, il fit d’une voix cassée et quelque peu tremblotante :

— Excusez-moi, ma bonne dame, mais tout à l’heure, je vous ai aperçue sur vot’ terrasse, et je me suis dit : « Voilà une personne qui doit sûrement être généreuse avec les pauvres gens… P’têt’ ben qu’elle voudra m’acheter quéque colifichet ou quéque mignardise ? »

« Alors comme je passais près du mur qui est là, sur votre drouète [droite], j’ai vu qu’il y avait une petite porte qui était à moitié ouverte, et, plutôt que de faire le grand tour jusqu’au portail du châtiau, dam, je suis entré tout de go… et me v’là.

— Allez-vous-en, ordonnait impérieusement Manon qui s’était levée, plus mécontente qu’effrayée…

Mais le matelot, qui ne paraissait pas l’avoir entendue, reprenait :

— Je suis un honnête homme, allez, ma bonne dame.

« Tous ceux qui connaissent le père Madurec vous le diront.

« Seulement, voilà : je me fais vieux, ben vieux !…

« Tout de même, je suis venu à Paris sur mes jambes, dame oui, dame ! ben sûr… espérant que je vendrais plus cher ma camelote, vu qu’à Paris le monde est plus riche que dans les provinces !

— Je vous dis de vous retirer, s’impatientait la châtelaine.

— Faites pas attention, s’obstinait le colporteur, j’suis un peu dur d’oreille. Mais j’suis sûr qu’on va ben s’entendre tout de même.

Et, disposant son bissac sur les dalles de la terrasse, il commença à dénouer la courroie de cuir qui le fermait, tout en poursuivant avec l’accent à la fois bourru et cordial des marins de la côte bretonne :

— J’ai là des belles choses… des cachemires que j’ai rapportés des Indes… une robe en soie brodée qui vient de Chine… même que, dedans, vous seriez ben plus belle, dame ! oui, plus belle encore que vous êtes déjà…

« J’ai aussi des broches, des anneaux, des boucles d’oreilles… des…

— En voilà assez ! interrompit Manon… Une dernière fois je vous ordonne de partir ou j’appelle mes gens.

— Vos gens ! fit le vieux marin dont les yeux eurent une lueur étrange… D’abord ils ne vous entendraient point, même si vous criiez bien fort.

Et, baissant la voix, le matelot ajouta sur un ton de confidence ;

— Et puis, ma bonne dame, j’ai une commission à vous faire.

— Une commission ?

— De la part de quéqu’un que vous connaissez ben.

— Moi ?

— Oui, de votre mari.

— De mon mari ?

— De François Vidocq… ma bonne dame.

À ce nom, Manon blêmit… Et, chancelante, elle dut s’appuyer à la balustrade de la terrasse.

Le marchand de pacotille, qui n’avait pas bronché, la regardait du coin d’un œil dont il s’efforçait de dissimuler l’éclat.

— Non, mais, fit-il, ma bonne dame, c’est-y des fois que vous allez « tomber faible ». Il y a pourtant pas de quoi, pour sûr.

Manon, qui s’efforçait de se ressaisir, reprit d’une voix qui trahissait l’indescriptible émoi dont elle était agitée :

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Vous ne savez pas ! fit le marin en hochant la tête d’un air sceptique.

« Faut point me dire ça… à moi, ma bonne dame… La preuve, c’est que je vous ai reconnue tout de suite.

— Vous m’avez reconnue ?

— Au portrait que François Vidocq m’a fait de vous… C’est qu’il ne vous a pas oubliée, le gars…

« Mais pourquoi que vous tremblez si fort ?…

« Faut pas avoir peur… Je suis un honnête homme, que je vous dis… et ce n’est pas moi qui vous ferai du mal…

« Ah ! vous pouvez être ben tranquille !

— Je vous répète, articulait la châtelaine, de plus en plus émue, que je ne comprends rien à vos propos.

Saisissant brusquement le bras de la jeune femme et approchant son visage tout près du sien, le colporteur scanda, en rendant à sa voix son accent naturel, tout de force impérieuse et de volonté opiniâtre :

— Annette !… Regarde-moi !

— Vidocq !… Lui !… Toi !… s’exclama soudain Manon en s’affalant sur le banc de marbre.

— Oui, moi, reprit le forçat d’un ton tragique, moi qui, enfin sorti de l’enfer, viens te demander des comptes !

Deuxième épisode
LES ENFANTS DU SOLEIL
I
L’effroyable aveu

Après les quelques secondes de stupeur et d’épouvante que lui avait causées l’apparition inattendue de Vidocq, Manon la Blonde s’était efforcée de se ressaisir.

Elle avait compris en effet qu’elle était en présence d’un homme décidé à tout.

— François, reprit-elle, j’ai eu de grands torts envers toi.

— De grands torts !… Tu appelles cela de grands torts, s’écriait Vidocq, quand tu m’as indignement trahi, quand tu m’as précipité dans un abîme effroyable… quand tu as fait de moi ce que je suis : un forçat en rupture de ban… Misérable ! quand tu m’as volé mes enfants !

— J’aimais ! lançait Annette, avec l’impétuosité de la coupable qui n’a pas d’autre argument pour sa défense.

— Et c’est l’unique excuse que tu trouves à ton crime ! grinçait Vidocq, qui, se débarrassant de sa perruque et de sa fausse barbe, laissa apercevoir un visage ravagé par la douleur et tout frémissant de colère.

Puis il scanda âprement :

— Et tu oses me crier cela en face, me souffleter de cet aveu cynique qui ne fait qu’exaspérer ma fureur et qui me donne le droit d’en finir avec toi, de te tuer oui, de te tuer !

— À moi ! râlait Manon, blême, épouvantée.

Mais, redevenant d’un calme encore plus inquiétant que sa colère, Vidocq reprenait :

— Rassure-toi ; ce n’est pas pour me venger que j’ai par trois fois réussi à briser mes chaînes… et que je suis ici devant toi.

« Non, j’ai un autre but… but vers lequel n’ont jamais cessé de tendre tous mes efforts… et que j’ai si longtemps cru ne jamais atteindre : retrouver mes enfants !

En proie à un émoi qu’elle ne parvenait pas à dissimuler,

Manon, toute troublée, balbutiait :

— Ils sont en sécurité !

— En sécurité !…

— C’est tout ce que je puis vous dire !

— Vraiment !

— Je suppose que vous n’avez pas la prétention de me les reprendre ?

— Ils sont à moi autant qu’à toi.

— Qu’en feriez-vous ?

— Et toi, qu’en as-tu fait ?

Ces répliques se croisaient comme deux lames d’épées maniées par deux adversaires qui ont engagé un duel sans trêve, sans merci.

Et Vidocq, accentuant son ardente offensive, s’écria avec force :

— Je veux les voir !…

Manon ripostait, avec énergie cette fois :

— Et moi, je m’y refuse.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas être obligée de leur avouer un jour que leur père a été un forçat.

— Misérable ! frémit Vidocq.

Et, terrible, il martela d’une voix grondante et le geste menaçant :

— C’est toi qui oses me parler ainsi, toi qui m’as si lâchement abandonné, toi qui m’as ravi ce que j’avais de plus cher : mes petits ; toi, enfin, que je retrouve vendue à un amant, courtisane cynique, éhontée, à jamais déchue de tes droits maternels !

— François !

— Ah ! tu ne veux pas raconter à nos enfants que leur père a été au bagne !…

« Avoue donc plutôt que tu as peur que je leur apprenne plus tard l’indignité de ta conduite… que j’étale à nu devant eux mon âme ulcérée…

« Et tu trembles à la pensée de les voir se retourner contre toi… en te criant : « Qu’avez-vous fait de notre père ? »

« Eh bien ! détrompe-toi, gueuse !

Et, adoucissant malgré lui les éclats terribles de son verbe, il poursuivit :

— Si tu me laisses les voir, ne fût-ce qu’une heure, ne fût-ce qu’un instant, pour eux, rien que pour eux, non pour toi, non seulement je consens à t’épargner, mais je m’engage encore à leur laisser ignorer le drame affreux de notre vie.

« Tu vois si je suis généreux, Annette.

« Et cela doit te prouver que le forçat qui est là a gardé une âme assez haute pour respecter ce que tu as déjà sali peut-être : le cœur de mes fils !

Alors, penché vers sa femme, qui, terrorisée, n’osait plus affronter son regard, haletant de la plus terrible des angoisses, les veines du cou tendues à se rompre, Vidocq scanda âprement : — Allons, parle, réponds-moi : qu’as-tu fait de mes enfants ?

Un profond soupir gonfla la poitrine de la déserteuse… Ses paupières s’abaissèrent comme si elle ne pouvait soutenir plus longtemps la vision vengeresse qui s’était soudain dressée devant elle…

Mais pas un mot ne s’échappa de ses lèvres tremblantes… et sa tête s’inclina dans le plus terrifiant des silences.

Vidocq s’écriait, avec la force indomptable qui émanait de lui :

— Une dernière fois, je t’ordonne de parler, ou alors je ne réponds plus de moi !

« Prends garde, Annette, prends garde !

— Jean… Robert… murmura la coupable en éclatant en sanglots.

Et elle ajouta, toute pantelante de douleur :

— Les pauvres petits !

— Ils sont morts ! râla Vidocq.

— Oui, oui… ils sont morts…, répéta la mère d’une voix molle, indécise, et qui sonnait faux.

— Ce n’est pas vrai… rugit le forçat… ils sont vivants ! « Seulement, ou tu ne veux pas me les rendre, ou tu n’oses pas me dire ce que tu en as fait.

« Tu les as abandonnés, n’est-ce pas ?

« Tes enfants… nos enfants… Tu es donc encore plus criminelle que je ne le pensais !

« Ah ! tiens, je vais te tuer !…

— Vidocq, je t’en supplie… écoute-moi. Tu vas tout savoir…, lança Manon en s’écroulant aux genoux du justicier.

— Enfin ! s’écria Vidocq.

Et debout, les bras croisés, il attendit la confession de la coupable.

Tout bas, comme si elle avait peur des paroles qu’elle allait prononcer, accablée sous le poids d’une responsabilité effroyable, Manon la Blonde, ou plutôt Annette, commença : — François, quand nous nous sommes connus, je n’étais pas une mauvaise fille, et je croyais t’aimer.

— Tu croyais ! ricana Vidocq.

— Oui, je te le jure…

« Oh ! je ne cherche pas à m’excuser…

« Je sais bien que je n’ai droit à aucun pardon, à aucune pitié.

« Mais laisse-moi te dire… j’étais coquette… j’aimais la toilette… les bijoux… et le plaisir… toutes choses dont j’avais toujours été privée.

— Et que moi, pauvre petit officier sans fortune, je ne pouvais pas te procurer.

— Un jour, je rencontrai un jeune homme qui sut me griser et me fit les plus brillantes promesses.

« Il me dit qu’il s’appelait Jacques Thionville et qu’il était le fils d’un gros fournisseur aux armées.

« Il m’affirmait que je lui avais inspiré une passion telle qu’il voulait me rendre l’existence plus brillante, plus heureuse que celle d’une reine ; et je ne tardai pas, en face de lui, à demeurer sans défense et sans volonté.

« Je lui résistai cependant, bien que chaque jour je sentisse grandir son emprise.

« Hélas ! bientôt je compris que, moi aussi, j’aimais cet homme… au point d’en perdre la raison.

« Pourtant une lueur d’honnêteté persistait en moi et me donnait la force de résister à la tentation dévorante de quitter ma maison, de m’enfuir avec celui qui m’avait conquise toute.

« La pensée de mon Robert et de mon Jacques… car je les aimais tendrement, moi aussi… oh ! oui, je les aimais !… me retenait à mon foyer.

« Je le dis à celui qui était déjà mon amant.

« Il me répondit… oh ! je l’entendrai toujours :

« — Emporte-les avec toi… j’assurerai leur avenir, leur fortune… J’en ferai mes fils puisqu’ils sont les tiens !

« Il m’affirmait tout cela sur un ton si plein de sincérité, si vibrant d’un ardent amour, que je sentis toutes mes dernières hésitations disparaître… et c’est horrible à dire… mais j’ai résolu de ne rien te cacher. Oui, c’est affreux… Je sentis mes suprêmes hésitations, mes derniers scrupules s’envoler… et… je partis avec lui… avec eux… sans remords.

« Il m’emmena aux environs de Cambrai, dans une très jolie propriété, où je vécus deux années, souvent seule… Car, sous des prétextes de famille, Jacques ne venait me voir qu’à de rares intervalles, restant parfois des semaines entières sans reparaître.

« Mais, dans les courts instants qu’il passait près de moi, il me témoignait tant d’amour, il semblait s’attacher si réellement aux enfants, que je n’éprouvais aucune inquiétude… et je vivais presque heureuse.

« Lorsqu’un soir je le vis arriver pâle, la figure bouleversée. Je viens de tuer en duel un de mes amis, m’annonça-t-il… je suis obligé de quitter momentanément la France… Je pars… Veux-tu me suivre dans mon exil, qui peut être d’une certaine durée ? »

Manon la Blonde poursuivit :

— Spontanément, sans réfléchir, sans envisager un seul instant les conséquences de ma décision, je lui répondis : « Je t’accompagne. »

« Je ne lui adressai aucune question… Je l’eusse suivi jusqu’au bout du monde !…

« Une chaise de poste nous attendait devant la maison. Nous y montâmes avec Robert et Jacques.

« Francine, la femme de chambre, nous accompagnait.

« J’avais pleine confiance en cette fille, car elle m’avait, jusqu’alors, témoigné beaucoup de dévouement.

« Les quatre chevaux partirent à fond de train.

« Ce fut dans la nuit une galopade effrénée…

« Francine avait pris Jacques sur ses genoux… Je tenais Robert dans mes bras.

« Au bout de deux heures, j’allais m’endormir brisée de fatigue… lorsque tout à coup des coups de feu éclatent dans la nuit…

« Brusquement, la chaise de poste s’arrête… Jacques se penche à la portière et pousse un cri de rage… Des gendarmes à cheval entourent la voiture.

« Alors, Jacques saisit ses pistolets, fait feu… Les gendarmes ripostent… Les balles crépitent autour de moi… Folle de terreur, je me jette sur les enfants pour les protéger…

« Mais, atteinte à la tête, je m’évanouis… et quand je reprends connaissance, je me trouve dans un lit d’hôpital où l’on m’a transportée ! Une religieuse est à mon chevet… Elle semble douce et compatissante.

« Ma première parole est pour réclamer mes petits. « On refuse de me répondre…

« Je perds de nouveau connaissance et je reste pendant plusieurs semaines, mourante d’abord, puis prostrée, anéantie, incapable de proférer un mot, de lier deux idées.

« Enfin, quand je reviens à moi, j’apprends… oh ! c’est effroyable… François, tu vas encore m’exécrer… me maudire davantage… oui, j’apprends que ce Jacques Thionville à qui j’avais tout donné, tout sacrifié, mon honneur, mon âme, mes deux fils, était… était…

— Mais, parle donc !

— Le chef de ces bandits qui, sous le nom de Chauffeurs du Nord, terrorisaient notre pays.

— Sallembier, dit l’Intrépide !

— Lui !

— Quelle infamie !

Tandis qu’en un geste d’horreur Vidocq portait les mains à son visage, Annette, toujours effondrée à ses genoux, haletait : — Alors commença pour moi le plus horrible des calvaires…

« D’abord, on me prit pour sa complice… on m’emprisonna.

« J’étais tellement triste, brisée, désemparée, que je n’eus point la force de me défendre.

« J’opposais aux questions que l’on me posait le mutisme le plus absolu… et nul n’a jamais su, je te le jure, que la maîtresse de l’Intrépide était ta femme !

« Quelques semaines plus tard, Sallembier était exécuté sur la place de ville avec plusieurs de ses complices. « Quant aux enfants, on refusa de me dire ce qu’ils étaient devenus… et ce ne fut que longtemps après, lorsque je sortis de prison, que j’appris l’effroyable vérité.

Les mains jointes, en un geste de supplication à la miséricorde, Annette murmura d’une voix faible comme celle d’une mourante : — Francine Boron, la femme de chambre, en réalité complice de Sallembier et placée par lui près de moi pour me surveiller, avait réussi, à la faveur du tumulte et de la nuit, à s’enfuir avec Jacques et Robert.

« Mais, redoutant d’être arrêtée et craignant que les deux petits n’attirassent sur elle l’attention des policiers et des gendarmes qui battaient la contrée, elle les avait abandonnés tous deux.

— Et toi !… et toi ! s’écria Vidocq avec un sanglot déchirant… qu’as-tu fait pour les retrouver ?

— Ce que j’ai fait ?

« Je me suis rendue à l’endroit où cette misérable prétendait les avoir déposés.

« C’était un carrefour isolé sur la grande route de Valenciennes à Bruxelles, loin de toute habitation et de tout village…

« Un calvaire s’y dressait… Je l’implorai de ne pas faire retomber sur deux innocents la faute de leur mère… De toutes les forces de mon âme, je l’adjurai de m’inspirer, de me guider, de me rendre ceux que j’avais perdus…

« Mais il resta inexorablement sourd à ma voix… De mon cerveau enfiévré… il ne jaillit aucune lueur, si ce n’est celle du désespoir !

« Pourtant je partis en aveugle, au hasard… comme une bête qui cherche ses petits.

« Partout où je m’adressai on me renvoya avec mépris.

« N’étais-je pas clouée au pilori d’une tare ineffaçable ? « Je ne me rebutai pas et je continuai mon affreux pèlerinage… mais toujours en vain…

« J’eus bientôt la conviction déchirante que j’avais entrepris une tâche au-dessus de mes forces et que je ne reverrais plus jamais mes enfants.

« J’essayai de travailler.

« Dans mon métier d’expiation, j’eusse accepté les plus lourdes, les plus répugnantes besognes.

« Elles me furent même refusées.

« Je n’avais même pas la ressource suprême d’aller vers toi, d’implorer ton pardon.

« Tu avais disparu… et j’appris bientôt ta condamnation aux travaux forcés, puis ton départ au bagne.

« Ce fut pour moi un coup effroyable…

« En effet, je ne doutais pas un seul instant que, si tu étais devenu un criminel, c’était par suite du désespoir que je t’avais causé.

« Alors je songeai à mourir… je n’en eus pas le courage.

« Je tombai tout à fait — et c’est horrible à penser, c’est atroce à dire —, je serais peut-être tombée encore plus bas, si, un jour, par un de ces caprices du hasard, ces revirements du sort qui ne s’expliquent pas, je n’avais vu tout à coup la fortune me sourire.

« Alors… Oui, François, je t’en supplie, je t’en conjure, car, là encore, je te crie la vérité… je n’eus plus qu’un but : me servir de l’or dont cet homme me couvrirait pour retrouver mes fils.

« Je remuai ciel et terre, tu m’entends ; je dépensai des fortunes à la recherche de ces pauvres petits dont mon impardonnable crime avait fait pire que des orphelins, deux parias, à jamais exilés de toute joie et privés de toute tendresse !

— Malheureuse !

— J’envoyai à droite, à gauche, dans toute la France et même à l’étranger des émissaires auxquels j’avais promis tout ce que je possédais s’ils découvraient la trace de mes fils.

« J’explorai les hôpitaux, les asiles où l’on recueille les enfants abandonnés.

« Mais il était trop tard… Je ne découvris rien… rien !… « Malgré tout, je ne me lasse pas… Je veux, malgré tout, espérer encore, et je me refuse à penser que je ne reverrai jamais mes enfants !

« Et puisque tu as été assez grand, assez généreux pour ne pas m’écraser tout de suite, puisque tu as bien voulu m’écouter jusqu’au bout, Vidocq, oh ! ce que je te refusais tout à l’heure, parce que la peur me forçait à te mentir, ah ! comme de grand cœur je te l’accorderais tout de suite, et comme avec joie, si jamais je retrouve mes deux fils, je les jetterai dans tes bras en te criant : « Prends-les, maintenant, ils sont à toi ! »

Tandis que, figé dans un terrible silence, Vidocq demeurait impassible, Annette, le visage baigné de larmes, acheva, à bout de souffle et d’énergie : — François, je t’ai dit… toute la vérité !

Et la malheureuse, toujours à genoux, s’effondra sur le banc de marbre, les bras en avant, la tête inclinée, comme si elle s’offrait elle-même au bourreau.

Vidocq, ulcéré, Vidocq, déchiré plus qu’il ne l’avait été au cours de son atroce calvaire, se sentait envahi par l’horrible tentation de faire payer d’un seul coup à celle qui l’avait précipité si cruellement, si lâchement dans l’abîme, le mal qu’elle lui avait causé.

Mais, insensiblement, il se laissait gagner par un sentiment d’involontaire pitié envers cette dévoyée qui avait expié si cher son crime ou plutôt sa démence.

Bouleversé par la plus tragique incertitude, lui qui, un instant auparavant, eût été implacable… se sentait troublé, déconcerté, non pas seulement parce que le courage lui manquait pour immoler froidement celle dont la confession tragique la rendait à ses yeux égale dans le remords et dans la honte, mais parce qu’il lui semblait entendre ses deux enfants l’implorer et lui crier : « Épargne-la, puisqu’elle est notre mère ! »

Au bout de quelques instants, Vidocq reprit d’une voix dans laquelle frémissait le tremblement d’un sanglot : — Annette, relève-toi.

Un cri d’espoir jaillit des lèvres de la jeune femme.

« Relève-toi ! » Ces deux mots venaient de tinter à ses oreilles comme une chance inespérée de salut.

« Relève-toi ! » Il l’épargnait donc. Il l’avait donc comprise… Il comptait donc s’associer à elle dans l’œuvre qui, désormais, était l’unique but de son existence, sa seule raison de vivre !

Et, redressant la tête, tendant les bras vers celui qui se montrait si grand et si fort… elle bégaya… transfigurée de repentir et de reconnaissance : — Pardonne-moi, François… pardonne-moi ! Mais des rumeurs s’élevaient dans le parc.

Au lointain, au détour d’une allée, des serviteurs apparaissaient, guidant des hommes vêtus de noir et armés de solides gourdins.

— Soudain, Annette se dressa, blême de frayeur et clamant, éperdue :

— La police !

Vidocq eut un hurlement de rage :

— Ils ne me tiennent pas encore ! s’écria-t-il.

Tandis que la jeune femme s’écroulait évanouie sur les dalles, le forçat évadé, empoignant son bissac, enjambait la balustrade, se laissait glisser sur la route et se précipitait vers un lavoir installé de l’autre côté du chemin, au bord d’un petit cours d’eau ombragé de saules.

Il y pénétra en coup de vent.

Le lavoir était vide !

Alors, en un tour de main, arrachant sa perruque et sa fausse barbe, il se débarrassa de sa casaque de matelot… et, l’oreille aux aguets, l’œil en éveil, s’emparant de quelques hardes qui séchaient le long d’une corde, il substitua avec une rapidité prodigieuse cette défroque à celle qu’il venait de quitter, se transformant en une vieille bonne femme courbée, cassée, à la démarche trébuchante…

Puis, se faufilant hors de la masure, il se dirigea à travers champs vers le village d’Épinay, dont on apercevait le clocher à travers les arbres.

Et, tout en pressant le pas, il murmura, le regard voilé et la poitrine haletante :

— Jacques… Robert… mes enfants, mes pauvres petits enfants !

II
Les bas-fonds de Paris

C’était un endroit d’aspect sinistre mais indéniablement pittoresque que le caveau dit de l’Ange Gabriel.

Situé tout au fond de la cour d’un immeuble de la rue de la Grande-Truanderie, tout proche des Halles centrales, il servait à cette époque de lieu de réunion à la fameuse bande des Enfants du Soleil, dont les exploits terrorisaient la capitale, au point que les Parisiens, à la tombée du jour, ne s’aventuraient dans les quartiers un peu douteux qu’armés jusqu’aux dents, et, le soir venu, se barricadaient solidement dans leurs domiciles.

Commandés par un chef mystérieux, insaisissable, connu sous le sobriquet de l’Aristo et auquel ses affiliés obéissaient avec un aveugle fanatisme, elle avait jusqu’alors victorieusement tenu tête à la véritable armée d’argousins que le baron Pasquier, préfet de police, ne cessait de lancer à ses trousses.

C’est à peine si les agents de M. Henry, qui n’en dormait plus, avaient réussi à capturer quelques vagues comparses qui, d’ailleurs, s’étaient obstinés dans un farouche silence.

Et, chaque nuit, Paris s’était alarmé de quelque acte nouveau de brigandage : attaques nocturnes, pillages de boutiques, cambriolages de maisons particulières, assassinats, qui, tous, portaient la marque de fabrique des Enfants du Soleil !

Cette redoutable association de malfaiteurs, la plus puissante qui eût peut-être jamais existé, avait été fondée par un mystérieux personnage uniquement connu sous le sobriquet de l’Aristo.

D’aucuns prétendaient qu’il avait réellement du sang de gentilhomme dans les veines.

Mais nul n’avait jamais pu pénétrer le secret de sa naissance, ni connaître son véritable nom.

Recrutant ses affiliés parmi les bagnards libérés et les forçats en rupture de ban, l’Aristo, véritable général de cette armée du crime, la manœuvrait avec une habileté, une audace qui tenaient du prodige… Sa tête avait été mise à prix : mille écus !

C’était pourtant une somme…

Mais il exerçait sur ses troupes un tel ascendant, il leur inspirait aux uns une telle frayeur, aux autres un tel attachement que pas un des bandits enrôlés sous sa bannière n’avait jamais eu la pensée de le trahir.

Tous, au contraire, lui obéissaient avec l’aveuglement du plus ardent fanatisme.

Divisés en dix sections correspondant aux principaux quartiers de la capitale, disséminés, terrés pendant le jour dans les bouges, les tapis francs, les coupe-gorge et les guinguettes interlopes de Paris et de la banlieue, chaque soir les Enfants du Soleil, dont le nom semblait un ironique défi lancé aux agents chargés de les poursuivre, se rassemblaient au siège social de ce qu’ils appelaient leur district !…

C’était presque toujours chez l’un d’entre eux, dont le logement avait été aménagé, truqué de telle sorte qu’aucune surprise n’était à craindre, et qu’en cas d’irruption inopinée de la police le groupe pouvait disparaître ou plutôt se volatiliser en quelques secondes.

Là… ils attendaient les ordres de leur chef qui, suivant un plan méticuleusement préparé, leur distribuait la besogne de la nuit.

Pour les coups importants, l’Aristo se mettait lui-même à la tête de la brigade qu’il avait mobilisée et confiait à ses lieutenants dressés à son école la conduite des opérations de moindre envergure.

Tout était si bien réglé, si bien organisé, il régnait parmi les Enfants du Soleil un si rigoureux esprit de discipline, une si parfaite cohésion, une si intangible solidarité que, malgré tous ses efforts, la police s’était toujours trouvée jusqu’alors, en face de ces dangereux ennemis de la société ; impuissante et désarmée.

Elle avait bien, parfois, réussi quelques arrestations isolées… mais elle n’avait pu en retirer aucun profit sérieux.

En effet — où le sentiment de l’honneur allait-il se nicher ? — aucun des Enfants du Soleil arrêtés n’avait jamais consenti à lui fournir le moindre renseignement…

Tous avaient résisté aux promesses aussi bien qu’aux menaces… Et lorsque, chaque soir, minuit sonnait, l’Aristo pouvait légitimement se vanter d’être le maître de la capitale !

Ce soir-là, à l’Ange Gabriel, lieu du rendez-vous fixé la veille par l’Aristo, l’assemblée était particulièrement nombreuse et choisie…

Elle formait un mélange invraisemblable d’hommes de toutes catégories, pour la plupart des bagnards libérés ou en rupture de ban, habillés de la façon la plus disparate, buvant, fumant, jouant aux cartes, à la marelle et, surtout, au jeu de tonneau, fort en faveur à l’époque où se déroule cette histoire, et tout cela au milieu d’une atmosphère de tabac, d’alcool, de vin et de crasse… dans un perpétuel concert de cris, de jurons… d’imprécations qui faisaient de ce bouge une sorte d’antichambre de l’enfer.

À travers le tumulte, un individu, tout en loques et le Visage ravagé par le Vice autant que par la misère, après avoir descendu lentement l’escalier de pierre qui donnait accès au caveau, s’était approché d’un autre bandit de sa tournure et de son espèce et qui, mélancolique et solitaire, avalait, d’un air renfrogné, les dernières gorgées d’un punch depuis longtemps refroidi dans son verre.

Après avoir jeté un regard méfiant autour de lui, le nouvel arrivant tirait son camarade par la manche et lui montrait un article du Moniteur de l’Empire, souligné grossièrement à l’encre rouge et ainsi conçu : La tête de l’Aristo, le fameux chef de la bande des Enfants du Soleil, est mise à prix à mille écus !

Et d’une voix rauque, il ajouta :

— Qué que tu dis de ça, mon vieux Tire-la-Ficelle ?

— C’est-y des fois que tu voudrais vendre not’chef ?… grommela le voleur morose.

— Dame ! mille écus…

— Gredin !…

Et, se levant d’un bond, Tire-la-Ficelle clama d’une voix de stentor :

— Hé ! les « fanandiers » (amis), c’est Croque-Mitou, c’est ce feignant qui veut « donner » l’Aristo !

— C’est pas vrai ! cherchait à nier celui-ci, en faisant disparaître le journal dans sa poche.

Mais, interrompant brusquement leurs jeux, les Enfants du Soleil entouraient déjà Croque-Mitou qui, pâle, défait, suant la peur, continuait à nier et à se battre…

Mais Tire-la-Ficelle vociférait :

— Montre-leur donc ton papier. Le Moniteur de l’Empire ! Mille écus pour la tête du chef !… Rien que cela !… Mais montre donc, crapule ! Ah ! tu ne veux pas ? Eh bien, attends un peu !

Tire-la-Ficelle saisit Croque-Mitou à la gorge.

Mais celui-ci, se baissant, empoigna son adversaire par la taille et tous deux roulèrent sur les dalles, s’étreignant avec frénésie au milieu des hurlements de démons que poussaient les spectateurs… lorsque tout à coup une voix métallique, claironnante, lança, dominant le tumulte : — Eh bien ! qu’est-ce que cela signifie ?…

— L’Aristo ! firent plusieurs bandits sur un ton plein de respect et de crainte.

Instantanément, toutes les clameurs s’apaisèrent, en même temps que les regards se tournaient vers un jeune homme vêtu d’un costume de cavalier entièrement noir, mais dont la coupe parfaite faisait ressortir l’impeccable élégance.

Agé d’environ vingt-cinq ans, racé de la tête aux talons, les traits d’une régularité qui donnait à son profil une allure de médaille frappée à la romaine, la bouche dessinée en un sourire d’une incomparable ironie, il réalisait à merveille le type de l’aventurier de grande envergure qui, par appétit ou pour toute autre raison inconnue, se serait fait le général des malandrins de son temps.

Embrassant d’un coup d’œil d’aigle ses troupes qui, recueillies, muettes, graves, attendaient ses ordres, il lança avec la gravité d’un maître qui se sent sur tous une autorité absolue : — Pourquoi tout ce tapage ?… Vous savez bien que j’ai défendu, sous peine de mort, toute rixe entre les Enfants du Soleil !

— Oui, général, répliquait Tire-la-Ficelle. Et il lança d’une voix vibrante :

— Si je me suis battu avec Croque-Mitou, c’est parce que c’est un traître qui voulait vous livrer à la police !

— Est-ce vrai ? demanda l’Aristo, en toisant avec mépris le bandit effondré à ses pieds…

Croque-Mitou, fasciné, incapable de se défendre même par un grossier mensonge, eut un grognement de détresse qui était tout un aveu.

— Gredin ! fit l’Aristo, avec un calme effroyable.

Et, tirant un pistolet de sa ceinture, froidement, il l’arma et brûla la cervelle du bandit.

Puis, dans un tragique silence, et sans plus s’occuper de sa victime, il lança sur un ton plein d’entrain et de désinvolture : — Camarades, je vous apporte une bonne nouvelle !

Tous, sans doute, avez-vous entendu parler de Vidocq ?

À ce nom, un murmure d’admiration circula dans la foule, tandis que, de bouche en bouche, circulait ce nom qui semblait jouir parmi toute cette pègre d’une popularité surprenante : — Vidocq… Vidocq !

L’Aristo poursuivait du ton calme, distant, hautain d’un grand seigneur qui haranguerait ses manants : — Quelques-uns d’entre vous ont même dû connaître ce Vidocq à Toulon ou à Brest…

— Oui, général ! affirmaient plusieurs voix chaleureuses.

— Je n’ai donc pas besoin de vous vanter l’énergie, la force, le courage, l’habileté de cet homme qui a réussi à s’évader de toutes les geôles et de tous les bagnes où on l’avait envoyé !

« Or, je viens d’apprendre que Vidocq se cachait dans Paris et je sais où le trouver !

« Par suite de l’extension de nos opérations et de la lutte acharnée que nous sommes obligés de soutenir quotidiennement contre la police, j’ai besoin d’un autre moi-même, d’un second, d’un lieutenant, qui s’occupe tout particulièrement d’amuser, de jouer, de berner ces messieurs de la préfecture, tandis que nous travaillons, et qui nous permette de nous livrer à nos occupations sans avoir sans cesse la crainte d’être dérangés par les bellâtres, les intrus que sont ces vils argousins !

Et l’Aristo scanda d’une voix pleine d’autorité :

— J’ai décidé que Vidocq serait celui-là !

— Très bien ! Bravo ! Vive François Vidocq ! Vive l’Aristo ! notre général, clamaient avec enthousiasme les Enfants du Soleil.

— C’est entendu…, concluait le chef. De ce pas, je vais le trouver.

« En attendant, rappelez-vous que nous avons tous rendez-vous demain soir à dix heures à la sortie du village de Saint-Denis, au cabaret de La Truite qui file.

« Il s’agit de… déménager en douceur un château qui contient, paraît-il, des merveilles…

« Je vous donnerai sur place toutes les instructions nécessaires.

« En attendant, défense de vous griser et de vous battre, sous peine de mort !

« Riez, chantez, dansez… amusez-vous.

« Mais soyez d’attaque pour la bataille !

— Nous le serons !

— À demain ! camarades… à La Truite qui file !

— À demain, général.

Et l’Aristo se retirait, lorsque son pied heurta le cadavre de Croque-Mitou qui gisait dans une mare sanglante.

— Jetez-moi cela à l’égout, ordonna-t-il avec son plus gracieux sourire. Les rats se chargeront des funérailles.

« Quant à toi, Tire-la-Ficelle, tu auras une part de plus dans notre prochaine prise.

« Espérons que le butin sera royal !…

Au milieu d’une tempête d’acclamations, l’Aristo, drapé dans son manteau noir, et le chapeau légèrement sur l’oreille, gravit, en chantonnant une ariette à la mode, l’escalier qui conduisait au-dehors.

À la même heure, au Panthéon des Élégances, Coco Lacour et Bibi la Grillade, enfermés dans leur boutique, semblaient attendre les événements, le premier en fumant sa pipe, le second en cherchant à rectifier devant un morceau de glace cassé le nœud de l’énorme cravate qui lui entourait le cou décharné, lorsqu’un coup ébranla la porte.

— C’est lui ! fit Bibi la Grillade en entrouvrant l’un des vantaux.

Dissimulée dans l’ombre, une vieille pauvresse attendait.

— Entrez donc, la petite mère, invita gaiement Bibi.

D’un bond… Vidocq pénétra dans le magasin, enlevant en un clin d’œil son bonnet, son « caraco » et sa jupe ; et, visiblement harassé, il se laissa tomber sur un tabouret en paille, murmurant simplement : — Bibi… donne-moi un verre d’eau… j’ai soif !

— Attendez une minute, monsieur Vidocq, reprenait la Grillade.

« Je vais vous chercher une bonne bouteille…

« Un coup de vin, rien de tel pour vous remettre en place…

« Car, vrai, vous n’avez pas l’air d’en mener bien large !

Et, prestement, Bibi la Grillade disparut.

Vidocq demeura silencieux, le corps légèrement penché en avant, les bras ballants, les traits tirés, en proie à une visible dépression nerveuse.

Coco Lacour s’avança, et, lui mettant la main sur l’épaule, fit :

— Alors quoi, ça ne va pas ?

— Si… ça va…, répliqua Vidocq d’une voix sourde.

— Les agents de M. Henry vous ont encore donné du fil à retordre ?

— Oh ! ceux-là, je ne les crains pas !… et je suis de taille à les semer encore bien des fois sur ma route.

— Alors ?

— Alors… rien !

Vidocq se tut… Son regard avait une expression tragique que, même aux heures les plus sinistres du bagne, ses deux amis ne lui avaient jamais connue…

Coco Lacour, qui semblait avoir envers son hôte une déférence au moins égale à celle que Bibi la Grillade professait à l’égard de ce dernier, n’insista pas.

Jamais encore, depuis qu’il lui avait été donné asile, Vidocq ne lui avait paru plus anxieux et plus sombre.

C’est qu’en effet le forçat évadé récapitulait le bilan de la tragique journée qu’il venait de vivre.

« Ainsi, se disait-il, j’ai deux fils qui sont mon sang et ma chair… deux anges dont le souvenir si pur a été le seul rayon de lumière qui ait éclairé l’abîme de ténèbres qu’a été ma vie… et l’espoir de les retrouver, de les revoir, ne fût-ce qu’un instant, m’a rendu assez fort pour m’évader cinq fois et mettre en défaut la meute de mouchards lancés à mes trousses !

« Et il faut que j’apprenne, tout à coup, qu’ils ont été abandonnés, perdus et qu’ils sont peut-être en train de devenir des bandits comme ceux parmi lesquels je vis depuis plusieurs années, ou des épaves, des êtres de misère, des déchets d’humanité, comme ces deux pauvres héros qui m’ont accueilli sous leur toit.

« Ah ! je sens s’éveiller en moi des ardeurs inquiétantes et nouvelles.

« Une soif inextinguible de révolte me dessèche… Un désir fou de me venger me saisit !

« En effet, que puis-je faire pour ces pauvres petits, moi, le forçat évadé, moi, le condamné à mort par contumace, moi, la bête traquée qui, toujours sur le qui-vive, doit à chaque minute de son existence ne songer qu’à son propre salut, avant même que de penser à sa pâture !

« Oui, que ferai-je, moi, quand cette femme riche à millions, et ne reculant devant même aucun scrupule, disposant de toutes les influences, a échoué si misérablement ?

« Je suis à bout de ressources. J’ai changé avant-hier la dernière des pistoles que ces braves paysans m’avaient données.

« Je ne puis rester à la charge de ces deux malheureux qui ont tant de mal eux-mêmes à vivre.

« Qui sait si, dans quelques heures, je ne serai pas arrêté par les agents de M. Henry ?

« Eh bien ! non, cela ne peut pas durer ainsi !

« Il faut que je choisisse : ou me rendre et m’avouer vaincu et offrir moi-même ma tête au bourreau ou devenir un bandit qui met en coupe réglée la société qui terrorise les populations, qui vole sans vergogne et qui tue sans pitié !

« N’ai-je pas déjà dans la pègre, dans les bas-fonds de Paris, une de ces réputations qui font d’avance une auréole de gloire et d’autorité au chef qui veut s’imposer et conduire victorieusement ses troupes à la bataille ?…

« Mais quelles batailles !…

« Moi qui en ai vu de si belles lorsque j’étais un soldat et que je m’enthousiasmais de beaux rêves de gloire… Moi qui en avais rêvé une autre… la plus noble de toutes celles du droit contre l’erreur, de l’innocence contre l’injustice !…

« Moi qui consentirais à souffrir de toutes les blessures, à verser mon sang jusqu’à la dernière goutte, pourvu que l’on me rendît mes enfants !

« Mais non, Vidocq, tu t’illusionnes, tu te leurres…

« Tes petits, tu ne les reverras jamais… tu m’entends… jamais !

« Alors, à quoi bon t’obstiner dans une lutte où, d’avance, tu es vaincu ?

« Pourquoi, à ton tour, te rebellant contre le fardeau qui t’accable, ne cherches-tu pas, pendant qu’il en est temps encore, à le soulever avant qu’il t’ait écrasé tout à fait ?

« Pourquoi ne déclares-tu pas ouvertement la guerre à cette société qui, en te rejetant de son sein, te met aujourd’hui en face de cet atroce dilemme : mourir ou être un scélérat ?

« Eh bien ! soyons un scélérat !

La porte se rouvrait, livrant passage à Bibi la Grillade, qui revenait portant une bouteille dans chaque main et un paquet assez volumineux sous le bras.

— Alors, quoi, c’est l’orgie, lança Coco Lacour, l’œil pétillant de gourmandise.

— Parfaitement, déclarait Bibi, c’est l’orgie.

— Ah çà ! tu veux donc nous faire faire banqueroute ?

— T’occupe pas… Il fera clair demain… Goûte-moi d’abord un verre de cet excellent « reginglard » que la patronne du Canon d’Or, cette vieille royaliste de mère Pigeon, a bien voulu m’octroyer en échange du vieux cadran de montre que je lui ai juré avoir appartenu jadis au défunt roi Louis XVI.

« Pendant ce temps, je mets le couvert.

Tandis que Coco Lacour, redevenu guilleret, fringant, s’emparait des fioles que lui tendait son associé, celui-ci sortait un cornet de papier du véritable sac à provisions que formait l’unique basque de la trop longue et trop large redingote d’incroyable dans laquelle il flottait, le lui lança en disant : — Ça, c’est du bon tabac… que ce vieux sans-culotte de père la Carotte a bien voulu me livrer, non sans discussion, contre une vieille breloque que je lui ai garanti venir en droite ligne de l’héritage de feu Robespierre !

Et développant soigneusement sur la table-clavecin un paquet qui laissa apparaître un véritable bloc de pâte encore fumante, il s’écria triomphalement : — Et ça, c’est un morceau de « flan », que cette sainte femme qu’est Mme Durandeau, la pâtissière de la rue du Poteau, a bien voulu troquer avec moi contre une médaille que je lui ai garanti avoir été portée par la patronne de Paris, la bonne sainte Geneviève !

Et, content de lui, avec cette verve qui ne l’abandonnait jamais, même aux heures les moins gaies de sa difficile existence, Bibi la Grillade conclut, en tapant ses mains l’une contre l’autre : — Et maintenant, à table, monsieur Vidocq… à table, Coco Lacour… Le dîner est servi !

À peine avait-il prononcé ces mots qu’un coup violent retentissait contre la devanture.

Vidocq s’était dressé, l’œil étincelant, tandis que Coco Lacour et Bibi la Grillade échangeaient un regard angoissé.

Un nouveau coup, encore plus brutal, suivait aussitôt le premier.

Vidocq s’était dirigé vers un rideau et, le soulevant, il se faufila dans une étroite soupente.

Alors, Bibi la Grillade s’en fut vers la porte, interrogeant :

— Qui est là ?

— Le général ! fit une voix brève, impérieuse.

— Le général, grommela Coco Lacour en fronçant les sourcils.

— Y a pas…, murmura Bibi la Grillade, faut lui ouvrir. Sans enthousiasme, presque craintivement, il s’en fut entrebâiller l’huis.

Et pénétrant délibérément dans la boutique, l’Aristo lança d’un ton décisif, gouailleur : — Ah ça ! les agneaux… vous ne vous attendiez pas à ma visite ?…

« Mais si les amis me négligent, moi, je ne les oublie pas. Et, jetant un regard circulaire, il ajouta : — Personne ici ?

— Non… personne, affirma Coco Lacour, tandis que son associé verrouillait scrupuleusement la porte.

Et, choisissant un fauteuil un peu moins défoncé que les autres, l’Aristo, croisant les jambes et bombant le torse, en une attitude de maître incontestable et incontesté, fit de sa voix mordante : — Et maintenant, mes petits, causons !

III
L’aristo

La visite de l’Aristo, qui eût peut-être été très flatteuse pour d’autres, ne semblait guère réjouir les deux amis.

Coco Lacour, l’air renfrogné, en oubliait de bourrer sa pipe…

Quant à Bibi la Grillade, il faisait une véritable mine d’enterrement.

— Tout d’abord, mes agneaux, attaquait l’Aristo, sans paraître remarquer l’attitude plutôt embarrassée des deux associés, laissez-moi vous adresser un amical reproche : « Vous vous faites vraiment trop rares.

« Vous ne répondez même plus aux convocations que je vous fais adresser… par mes agents.

« En un mot, vous me lâchez !

— C’est que, grommelait Coco Lacour, nous sommes très occupés.

— Notre commerce nous absorbe entièrement…, s’excusait Bibi la Grillade.

— Croyez, gouaillait l’Aristo, en jetant autour de lui un regard ironique, croyez que je suis le premier à me féliciter de la prospérité de vos affaires…

« Nul doute que d’ici peu vous ne fassiez fortune et que vous n’ayez votre maison de campagne à Saint-Cloud et votre hôtel au faubourg Saint-Germain !

« Mais cette fortune, vous ne devriez pas oublier que vous me la devez entièrement !

« N’est-ce pas moi qui, à votre retour du bagne, vous ai fourni les premiers fonds grâce auxquels vous avez pu vous établir ?

— Ça, général, c’est la vérité !

— Et que diriez-vous, mes moutons, si je vous réclamais le remboursement de la somme que je vous ai avancée sur la caisse de notre association, et si j’exigeais, conformément à nos statuts, un petit intérêt de dix pour cent en plus du capital ?

— Nous avons beaucoup d’argent dehors, hasardait Coco.

— Nous sommes obligés de vendre beaucoup à crédit, appuyait Bibi.

— Trêve de plaisanterie ! scandait fortement le chef… Vous avez voulu échapper à ma tutelle…

— Général !

— Et si vous ne m’avez pas encore livré aux mouchards de la préfecture, c’est uniquement parce que vous savez très bien que vous n’eussiez pas survécu une heure à votre trahison.

— Oh ! général…, s’écriait Coco.

— Pour qui nous prenez-vous ? protestait Bibi.

— Pour deux lâches qui, parce qu’ils n’ont pas réussi une première fois dans la carrière de voleurs qu’ils avaient choisie, ont trouvé plus simple et surtout moins dangereux de chercher à redevenir des honnêtes gens.

« Libre à vous, mes brebis, de végéter dans vos loques pouilleuses et votre bric-à-brac de chiffonniers… et ce n’est pas pour vous arracher à votre bêtise et à votre crasse que je suis ici.

« Je suis venu voir un de vos amis auquel, avec une générosité dont je vous félicite, vous avez assuré, à défaut d’une hospitalité princière, un asile… que vous croyez sûr entre tous !

— Un de nos amis ! répéta Coco, dont le visage avait des teintes d’ivoire.

— Vidocq ! précisa l’Aristo, le célèbre Vidocq, avec lequel j’ai le plus vif désir et la plus grande hâte de faire connaissance.

— Comment, vous savez ? laissa échapper Bibi la Grillade tout tremblant.

— Croyez, affirmait l’Aristo d’un ton de suprême autorité, que je suis beaucoup mieux renseigné que M. le préfet de police… sur les arrivées des forçats qui, ainsi que votre ami, ont eu la bonne fortune de s’évader du bagne.

— Général ! balbutiait Coco très indécis.

— Vidocq n’est pas ici…, se hâtait d’achever Bibi avec courage…

— Ah ! vraiment…, ponctua l’Aristo en se levant.

Et il se mit à humer autour de lui, tel un chien de chasse en quête de gibier.

Puis, tout à coup, sans la moindre hésitation, à la surprise et à l’effroi des deux associés, il se dirigea vers le rideau et pénétra dans la soupente.

Elle était vide !

L’Aristo se mordit les lèvres et, se tournant vers Coco et Bibi qui avaient eu le temps d’échanger un rapide coup d’œil d’intelligence, il fit… légèrement décontenancé : — Je m’aperçois, drôles, que, pour une fois, vous ne m’avez pas menti. Je regrette que Vidocq ne soit pas là !… J’eusse été enchanté de faire sa connaissance.

— On lui fera la commission, s’empressait Coco.

— D’ailleurs, il ne va pas tarder à rentrer, déclarait Bibi.

— Assez ! coupait impérieusement le chef.

Puis, après un bref instant de silence, il reprit avec la même autorité : — Vous direz de ma part à Vidocq que je l’attendrai demain soir à La Truite qui file, la dernière auberge qui se trouve à droite, sur la route de Compiègne, en sortant de Saint-Denis…

« Les Enfants du Soleil seront là au complet… Je serai heureux de le présenter à nos camarades.

— C’est entendu, général !…

— Et vous, mes agneaux, ne profiterez-vous pas de l’occasion pour rentrer au bercail ?…

— C’est-à-dire que… général, éludait Bibi tout en poussant le verrou.

— Ah ça ! clampin.

— Ne vous fâchez pas, général, on viendra peut-être…

Mais Coco Lacour s’empressait de déclarer :

— On viendra sûrement… général…

Et, désignant Bibi qui le regardait tout effaré, il ajouta : — J’en réponds comme de moi-même !

— Le mot de passe est Tout pour tous ! reprenait l’Aristo…

— Bien, général, accentuait Coco.

— Alors, à demain soir, avec Vidocq.

— Avec Vidocq !

Dès que l’Aristo eut disparu, et que la porte se fut refermée, Bibi, se précipitant vers son ami, s’écria : — Ah çà ! par exemple, tu en as de bonnes.

« Non seulement tu promets à cette crapule d’Aristo que nous irons le retrouver, mais tu t’engages aussi pour monsieur Vidocq.

— Parbleu ! s’écriait Coco, puisque c’est lui qui me l’a ordonné.

— Lui !…

— Regarde ! fit Coco Lacour, en désignant la tête de Vidocq qui apparaissait à travers les oripeaux suspendus au-dessus du rideau derrière lequel il avait disparu…

Et il ajouta :

— N’est-ce pas, monsieur Vidocq, que vous m’avez fait signe d’accepter ?…

— Parfaitement ! répliquait l’évadé qui, de sa cachette improvisée, avait assisté, dissimulé derrière les guenilles, à toute la scène que nous venons de rapporter.

Lâchant la solide tringle de fer qui, faisant l’office de barre fixe, lui avait permis, grâce à un habile rétablissement, d’échapper à l’attention de l’Aristo, Vidocq sauta lestement à terre et courut vers ses amis…

Il était entièrement transformé.

Ce n’était plus l’homme épuisé, aux abois, qui, quelques instants auparavant, affalé sur un siège, ruminait dans son cerveau tout un monde de douleurs et de pensées.

La tête haute, le corps nerveux, le regard brillant d’une flamme intense, les traits empreints d’une énergie surhumaine, il émanait de lui une force, une intelligence, une puissance et même une jeunesse inouïes.

On eût dit qu’en quelques minutes, il avait rajeuni de dix années…

— Comment, s’exclamait Bibi, c’est vous, vous qui, au bagne, nous donniez de si bons conseils et nous engagiez, quand nous serions libérés, à vivre proprement, honnêtement, comme nous l’avons fait jusqu’à présent ?

« Vous qui, hier encore, nous félicitiez de notre bonne conduite et qui, aujourd’hui, acceptez un rendez-vous de l’Aristo ?

— Eh bien ! oui, c’est moi, lançait Vidocq, dont les yeux brillaient d’un singulier éclat.

— C’est pas possible ! s’exclamait Coco.

— Vous voulez nous faire une farce, opinait Bibi.

— Pas du tout camarades ! affirmait Vidocq. J’ai simplement changé d’avis.

— Si vite que ça.

— Mais oui !

— C’est pas possible !

Et Coco ajouta :

— Sûr que vous avez quelque idée de derrière la tête.

— Mais non ! ripostait Vidocq avec un étrange sourire, je veux simplement vivre la seule vie qui m’est désormais permise.

Bibi reprenait sur un ton à la fois plein de déférence et d’affection : — Vous savez bien, monsieur Vidocq, que nous vous sommes tout dévoués, qu’on a toute confiance en vous et qu’on vous suivrait jusqu’au bout du monde ?

— En ce cas, ponctua le forçat évadé, laissez-moi tranquille.

— Alors, c’est entendu, conclut Bibi, tandis que Coco, largement, remplissait son verre… On sera demain soir avec vous à La Truite qui file…

Et Vidocq, avec un sourire énigmatique, s’écria :

— Oui… on y sera et je crois, mes amis, que d’ici peu vous n’aurez pas à vous repentir d’avoir écouté mes conseils.

IV
L’ange malin

Lorsque, le 15 juin 1809, M. le baron Pasquier, préfet de police, pénétra, sur les trois heures de l’après-midi, dans son vaste cabinet de la rue Saint-Anne, il semblait de fort méchante humeur.

Jetant son portefeuille bourré de documents sur son bureau encombré de dossiers en désordre, il se laissa tomber sur son fauteuil ; puis, épongeant son front ruisselant de sueur avec un mouchoir en batiste qu’entourait une fine dentelle, il grommela d’une voix tremblante de colère : — Ah çà ! tous ces chenapans ont donc le diable au corps pour se donner ainsi rendez-vous dans ma ville !…

Et, frappant un coup sec sur un timbre en argent placé à portée de sa main, il lança au jeune secrétaire qui s’était empressé d’accourir : — Le chef de la Sûreté est-il ici ?

— Oui, monsieur le préfet.

— Faites-le entrer !

Quelques secondes après, M. Henry apparaissait. Il avait l’air tranquille d’un homme qui a conscience d’avoir fait tout son devoir.

Immédiatement, le préfet l’interpellait en ces termes :

— Cela ne peut pas durer ainsi. Je viens d’être mandé au château des Tuileries et l’Empereur ne m’a pas caché son mécontentement de ce qu’en ce moment Paris regorgeait de malfaiteurs.

« Le fait est que les attentats de toutes sortes, assassinats, vols à main armée, attaques nocturnes, fabrication de fausse monnaie, enlèvements, rapts, chantages, etc. se multiplient avec d’autant plus de cynisme qu’un grand nombre d’entre eux restent impunis.

« Il faut en finir une bonne fois pour toutes avec cette bande des Enfants du Soleil qui constitue une véritable armée du crime et qui, depuis trop longtemps, met en coupe réglée les habitants de la cité dont j’ai la garde !

« Or, sachez-le, monsieur Henry, si je suis responsable vis-à-vis de Sa Majesté de la sécurité de la capitale, vous l’êtes, et seul, vis-à-vis de moi !

« Je ne supporterai donc désormais, de votre part, aucune défaillance.

« Vous m’avez compris, n’est-ce pas ?

« Je n’insiste pas davantage.

M. Henry, un homme d’une cinquantaine d’années, de petite taille, d’assez fort embonpoint et dont le visage empreint de bonhomie et les allures pleines de rondeur semblaient révéler beaucoup plus un paisible bourgeois qu’un ardent limier, avait écouté la mercuriale de son chef avec un calme sous lequel un observateur tant soit peu perspicace n’eût point manqué de découvrir une certaine pointe d’ironie.

Puis, il répondit avec déférence, mais non sans fermeté :

— Monsieur le préfet, je ne puis que m’incliner devant le bien-fondé de votre demande.

« Mais, comme il m’est impossible de faire mieux, j’ai l’honneur de vous remettre ma démission.

Le baron Pasquier eut un sursaut.

— Votre démission ! s’écria le préfet en frappant un grand coup de poing sur la table.

— Oui, monsieur le préfet, appuya le chef de la Sûreté avec un sang-froid qui paraissait imperturbable.

— Savez-vous, reprenait rageusement Pasquier, que votre geste ressemble singulièrement à la désertion d’un soldat sur le champ de bataille ?

— N’en croyez rien, monsieur le préfet : il n’est que le résultat de mon profond découragement en face des difficultés sans cesse grandissantes qui m’incombent et de l’insuffisance des moyens qui me sont accordés.

— Que me racontez-vous là, monsieur Henry ?

— La vérité, monsieur le préfet.

Et, avec une émotion contenue qui était la meilleure garantie de sa sincérité, le chef de la Sûreté poursuivit : — Croyez que ce n’est pas sans un réel chagrin que je me vois dans la nécessité d’abandonner un poste dont je me suis toujours efforcé de me montrer digne…

— Et dans lequel, je m’empresse de le reconnaître, vous avez fait preuves de très éminentes qualités.

—… Mais quand un chef voit d’avance qu’il va à la défaite, n’a-t-il pas pour premier devoir de passer en de meilleures mains un commandement qu’il ne se sent plus de taille à exercer ?

Ces paroles parurent causer sur le baron Pasquier une profonde impression.

En effet, il connaissait à fond l’homme qui était devant lui.

Doué d’une intelligence remarquable, d’une mémoire prodigieuse et d’un tact d’observation qui le mettait à l’abri de l’erreur, en possession d’un flair qui, parfois, touchait au prodige, et qui lui avait valu de la part des bandits qu’il était chargé de poursuivre ce surnom d’Ange malin qui lui convenait d’ailleurs à merveille, M. Henry avait toujours considéré son délicat et périlleux métier comme une sorte de sacerdoce.

Passionné de travail, passant parfois des nuits entières à réfléchir aux instructions qu’il devait donner à ses agents, sans cesse en éveil et toujours sur la brèche, écoutant et lisant tout, il allait, quand il était malade, jusqu’à se faire soigner dans son bureau ; il était, suivant la vieille expression de « ceux qui couchent dans leur ouvrage».

Aussi avait-il obtenu de merveilleux résultats, recueillant toujours, à force de patience et d’habileté, de la part des coupables amenés devant lui, les aveux les plus complets, les détails les plus circonstanciés qui lui permettaient d’élargir le champ des investigations et de réaliser de fructueuses captures.

Pour qu’un policier de cette envergure s’avouât impuissant à endiguer la marée sans cesse montante du crime, pour qu’il se déclarât vaincu d’avance dans une guerre au cours de laquelle, pendant si longtemps, il n’avait connu que des succès, il fallait vraiment que le mal fût encore plus grand que ne le croyait le préfet de police.

Aussi celui-ci reprit-il, visiblement effrayé, mais considérablement radouci :

— Monsieur Henry, je vous connais très bien et je sais que vous n’êtes pas l’homme des coups de tête…

« Aussi, je vous prie de me faire connaître franchement les motifs d’une détermination aussi grave que regrettable.

— Ceci n’est que trop juste, monsieur le préfet.

« En moins de dix années, j’ai fait arrêter 11.725 délinquants ; 421 d’entre eux ont été condamnés à la peine de mort : de ceux-là je n’ai donc plus à m’occuper.

« 3.741 ont été envoyés aux bagnes de Brest et de Toulon, le reste enfermé dans les prisons d’État.

« C’est un bilan, n’est-ce pas, monsieur le préfet ?…

« J’oserais même affirmer que c’est le plus fort qui existe aux archives secrètes de la police !

Frappé par cette statistique qu’il savait rigoureusement exacte, le baron Pasquier s’étonnait : — Comment se fait-il que de si terribles exemples n’aient pas donné à réfléchir aux malfaiteurs ?

— Tout simplement, monsieur le préfet, répliquait le chef de la Sûreté, parce que de trop nombreuses évasions ont permis aux scélérats, dont j’avais débarrassé la société, de renouveler, en les aggravant, la série de leurs forfaits.

— Le fait est, reconnaissait le préfet, que nos bagnes et nos prisons sont bien mal gardés.

— Gardons-nous, monsieur le préfet, d’incriminer trop sévèrement nos gardes-chiourmes, nos geôliers et nos agents. Ils ont affaire à forte partie et je commence à croire que, pour faire heureusement la chasse aux bandits, il faut avoir été bandit soi-même.

— Théorie singulièrement dangereuse !

— Mais que renforcent singulièrement les faits… Prenons, par exemple, le cas de l’Aristo.

— Ce mystérieux bandit qui, depuis deux ans, nous tient tête avec une insolence qui n’a d’égale que sa cruauté ?

— Oui, monsieur le préfet ; si, à chacun de ses crimes, j’ai reconnu la signature de son auteur, malgré tous mes efforts, il m’a été impossible de mettre la main sur lui…

« Et quel policier sera assez subtil pour mettre la main sur cet autre personnage aussi extraordinaire, et peut-être encore plus fantastique, qui répond au nom de Vidocq ?…

— Ce forçat qui s’est évadé du bagne et dont plusieurs rapports de nos agents nous signalent la présence en nos murs ?

— Parfaitement ! monsieur le préfet.

— Et vous n’avez pas encore réussi à lui mettre la main au collet ?

— Hélas ! non, monsieur le préfet.

« Passé maître dans l’art de se transformer avec la rapidité qui tient réellement du prodige… chaque fois que j’ai voulu procéder à son arrestation, il m’a glissé entre les doigts… Le gaillard tient à la fois du lion, du tigre, du caméléon et de l’anguille.

« Hier encore, vous allez voir, monsieur le préfet… un de nos meilleurs limiers avait retrouvé sa piste.

« Déguisé en colporteur, le coquin avait réussi à s’introduire dans le parc du château de Saint-Gratien qui, ainsi que vous le savez, appartient au financier Ouvrard.

— Oui, eh bien ?

— Cette fois, je croyais bien le tenir…

« Mais à peine avais-je paru avec plusieurs de mes agents que le brigand s’évaporait… c’est le mot… sans qu’il me fût possible de retrouver sa trace !

« Nous avons eu beau fouiller tous les alentours… nous n’avons rien découvert… c’est-à-dire si, nous avons trouvé près de là, dans une masure abandonnée, un bissac de marin qui contenait plusieurs de ces défroques· dont Vidocq sait si bien se servir, chaque fois qu’il veut nous brûler la politesse !

— Je vois, en effet, monsieur Henry, que vous avez affaire à un gaillard qui vous donne joliment du fil à retordre.

— Ne m’en parlez pas, monsieur le préfet ! Ah ! le tenir enfin ! Quel succès ! Cela me rendrait confiance et me ferait reprendre en goût un métier, hélas ! devenu si difficile.

« Mais je n’y compte plus guère.

« Ce Vidocq aurait fait un pacte avec le diable que je n’en serais pas autrement surpris.

« Mes agents l’appellent « l’Insaisissable ». Nul mieux que lui n’a mérité ce surnom.

« Qui sait, en effet, si cet escroc, ce faussaire, ce condamné à mort par contumace, ne se promène pas en ce moment sur le boulevard des Italiens, vêtu à la dernière mode, une canne à pomme d’or à la main et un gros cigare au bec ?

« Qui sait si, ce soir, on ne viendra pas me dire : « Vidocq a été reconnu cet après-midi distribuant l’eau bénite à la porte de Notre-Dame… Vidocq a soupé hier à la Courtille, au cabaret de Guillotin, en compagnie d’escarpes redoutables et de demoiselles de mauvaise vie… Vidocq se rendra ce soir au Théâtre-Français, dans la loge de la comtesse d’Estramadure !… Vidocq assistera demain au bal de la Cour en uniforme de diplomate étranger ou d’aide de camp de l’Empereur ! »

« De sa part tout est vraisemblable, tout est possible. « En tout cas, une chose dont je suis sûr, c’est que, lorsque je me présenterai avec l’élite de mes agents pour l’arrêter, cet oiseau au plumage si divers se sera envolé sans faire entendre le moindre battement d’ailes et sans que je puisse soupçonner un seul instant l’endroit où il aura été se nicher.

« Et vous croyez, monsieur le préfet, qu’il n’y a pas de quoi jeter le manche après la cognée ?

« Voilà pourquoi je ne puis pas assumer une responsabilité pareille et je préfère me démettre de mes fonctions.

— Et si je vous ordonnais de rester ?

— Je resterais, monsieur le préfet, mais, comme j’en suis sûr, avant un mois, les choses n’auront fait qu’empirer, ce sera vous qui me donnerez mon congé…

« Voilà pourquoi je vous supplie de m’épargner cette humiliation, en acceptant ma démission que j’ai le regret, que dis-je, le désespoir de vous renouveler.

Le baron Pasquier se tut.

Convaincu par les arguments que le chef de la Sûreté venait de développer devant lui, il réfléchissait au moyen de tenir tête au danger qui lui apparaissait maintenant dans toute sa menaçante netteté et il se demandait avec angoisse comment, privé d’un collaborateur tel que M. Henry, il ferait face à une situation qui ne pourrait que s’aggraver d’un jour à l’autre, lorsqu’on gratta à la porte.

— Entrez ! ordonna le baron Pasquier.

C’était le secrétaire qui annonçait :

— Monsieur le préfet, il y a là un individu qui demande à vous voir… pour une affaire urgente.

— Recevez-le et interrogez-le…, ordonnait le baron Pasquier, en s’emparant nerveusement de son portefeuille…

— C’est ce que j’ai voulu faire, répondit le secrétaire : mais cet homme m’a affirmé que ce qu’il avait à dire à M. le préfet était rigoureusement confidentiel.

— Vous a-t-il donné son nom ?

— Il s’y est refusé, déclarant qu’il ne parlerait qu’en votre présence.

— Quelles allures ?

— Franchement suspectes.

— Faites-le jeter dehors par les huissiers.

Le secrétaire s’apprêtait à exécuter l’ordre de son maître lorsque M. Henry, qui avait suivi avec attention ce bref colloque, s’avança en disant : — Monsieur le préfet, voulez-vous me permettre un mot ?

— Dites ! ponctua le baron Pasquier en retenant son secrétaire.

— J’ai reçu souvent de semblables visites… souvent sans nul profit, mais parfois, je dois le dire, il m’est arrivé d’en tirer d’utiles renseignements.

« Aussi, je me demande, monsieur le préfet, s’il ne vaudrait pas mieux recevoir cet homme.

— Après tout, vous avez peut-être raison.

« Legagneur, faites entrer cet individu… Monsieur Henry, restez !

« À nous deux nous aurons vite fait de reconnaître si nous avons affaire à un mystificateur, à un fou ou à un véritable indicateur.

Soudain, le baron Pasquier se tut, réprimant un sursaut de surprise.

Un personnage tenant à la fois de l’homme et du fantôme venait d’apparaître sur le seuil de son cabinet.

D’âge indéfini, de taille moyenne, correctement vêtu d’une redingote noire pincée à la taille, d’un pantalon de même nuance, qui disparaissait dans des bottes soigneusement cirées, tenant d’une main un chapeau demi haut de forme, aux larges ailes et au poil luisant, s’appuyant de l’autre sur un gourdin tourné en spirale, la figure pâle, émaciée, ravagée par tout un monde de privations physiques, toute une tempête de douleurs morales, le regard fulgurant d’une flamme dévorante et mystérieuse, le visiteur, figé dans une immobilité de statue, attendait qu’on lui fît signe d’avancer.

— Entrez ! ordonna sèchement le préfet de police. « Et vous, Legagneur, laissez-nous !

L’individu fit trois pas et s’arrêta, dardant son œil d’oiseau de proie sur M. Henry qui, le visage éclairé par un sourire de bienveillante aménité, le contemplait d’un air de satisfaction protectrice.

— Qu’avez-vous à me dire ? interrogeait impérieusement le baron Pasquier.

L’homme ne répondit pas… À peine ses lèvres serrées eurent-elles un léger frémissement.

Comme il continuait à dévisager M. Henry avec une inquiétante insistance, le préfet de police lança : — Monsieur est chef de la Sûreté… Vous pouvez donc parler devant lui aussi bien que devant moi.

L’énigme vivante que semblait être le visiteur eut un indéfinissable sourire… et… son regard, toujours avec la même fixité ardente, rejoignit celui du préfet de police qui reprit, sur un ton de sévère autorité : — Maintenant, parlez… et d’abord, qui êtes-vous ?

Alors, d’une voix profonde qui résonna comme un coup de tocsin dans la vaste pièce, lentement, l’inconnu articula : — Je suis Vidocq !

— Vidocq ! s’exclama le baron Pasquier, tandis qu’un éclair de triomphe illuminait les traits de M. Henry.

— Oui, Vidocq, accentua fortement le bagnard. Vidocq le voleur, le faussaire, le forçat évadé, le condamné à mort… Vidocq, qui ne vient pas vous livrer sa tête, mais qui vous apporte son cerveau avec tout ce qu’il sait !… avec tout ce qu’il veut… et avec tout ce qu’il vaut !

Troisième épisode
LA TRUITE QUI FILE
I
Au service de la police

Jamais, au cours de leur carrière plutôt fertile en rencontres de toutes sortes, le préfet de police et le chef de la Sûreté ne s’étaient trouvés en face d’une aventure aussi extraordinaire.

Ce Vidocq, ce personnage quasi légendaire qui avait échappé aux poursuites les plus habiles et les plus opiniâtres, cet homme-protée que M. Henry proclamait lui-même insaisissable et devant lequel il s’avouait vaincu d’avance, était là… devant eux, aussi tranquille, aussi maître de lui qu’un vulgaire indicateur qui, en échange de quelques écus, viendrait leur apporter un renseignement quelconque.

Mais de cet homme qui jouait sa vie avec une si froide audace, une si bouleversante assurance, il se dégageait un tel ascendant d’intelligence et de volonté que tous deux eurent simultanément la sensation qu’ils se trouvaient en face d’une de ces forces de la nature qui se complaisent parfois à se loger dans des enveloppes singulièrement troublantes et parfaitement inattendues.

— Si je vous ai bien compris, reprenait le baron Pasquier, vous désirez entrer au service de la police ?

— Oui, monsieur le préfet, répliquait Vidocq avec l’accent d’une fermeté que l’on devinait inébranlable.

— Sans doute est-ce pour sauver votre tête ?

— Oui, et pour d’autres raisons encore.

— Ne l’espérez pas ! scanda durement le baron Pasquier en saisissant le marteau de son timbre.

— Alors, vous allez me faire arrêter, interrogeait le forçat évadé, sans la moindre trace d’émotion.

— Immédiatement ! expliquait le préfet de police, d’un ton tranchant et décidé.

— Monsieur le préfet, déclarait froidement Vidocq, permettez-moi de vous prévenir respectueusement que vous regretterez certainement, et plus tôt que vous ne le pensez, d’avoir repoussé mes offres.

À ces mots, M. Henry eut un léger signe d’approbation que le préfet de police saisit au passage ; car, d’un ton moins sévère, il reprit aussitôt : — Quelle confiance voulez-vous que j’accorde à un misérable de votre espèce ?

— Et si je n’étais pas celui que vous croyez ! insinuait Vidocq d’une voix frémissante.

— Allons, allons, s’écriait le baron Pasquier avec un accent de hauteur agressive, vous n’avez tout de même pas la prétention de vous faire passer à mes yeux pour un honnête homme ?

Toujours calme, impassible, le forçat évadé ripostait :

— J’ai simplement le désir, si toutefois vous m’y autorisez, de vous prouver que je ne suis pas un coquin.

Cette fois, le préfet, sans doute impressionné par l’accent de conviction avec lequel Vidocq avait lancé cette phrase, garda un silence du meilleur augure.

Profitant de l’intérêt qu’il semblait avoir éveillé en ses deux interlocuteurs et comprenant qu’il avait déjà gagné le premier et précieux avantage de mener l’entretien à sa guise, Vidocq s’empressait d’attaquer : — Monsieur le préfet, vous vous croyez certainement très bien renseigné sur mon compte.

— Je le suis, en effet… et très exactement.

— Permettez-moi, monsieur le préfet, de vous affirmer que non !

« On vous a dit, n’est-ce pas, que je m’étais enfui, à dix-sept ans, de la maison paternelle ?

— En dérobant à vos parents une somme de cinq cents écus, complétait M. Henry, dont la mémoire ne connaissait pas de défaillance.

— C’est faux ! rectifiait Vidocq.

« Si j’ai quitté les miens, c’est parce que mon père, qui se refusait à me laisser poursuivre mes études et voulait me contraindre à être boulanger comme lui, me rouait de coups et me rendait la vie par trop dure.

« Et ce n’est pas cinq cents écus que je lui ai pris… Il ne les avait pas, le pauvre homme !… mais cinquante livres que j’ai emportées, cinquante livres qui m’appartenaient, que j’avais amassées sou par sou depuis mon enfance et dont, huit jours après ma fugue, me soulageaient des voleurs de grands chemins.

Et, s’animant de plus en plus, Vidocq poursuivit :

— On vous a raconté aussi, n’est-ce pas, messieurs, qu’après m’être engagé au régiment de Bourbon, j’avais obtenu le grade de sous-lieutenant, puis que j’avais déserté ?

— Nous savons tout cela.

— C’est exact !

« Mais ce qu’ont certainement oublié de vous signaler les rapports de vos agents de police, ce sont les véritables raisons de mon acte…

« Les voici :

« Je m’étais marié à une jeune femme que j’aimais et elle m’avait donné deux petits garçons adorables… adorés.

« Après bien des rigueurs, la vie s’annonçait enfin pour moi très douce et même très belle.

« Car j’étais décidé, je vous le jure, à être un bon père, un bon mari, un bon soldat…

« Mais cela ne pouvait pas durer.

« Quand on a été marqué au coin du malheur dès son enfance, quand on est né, comme disent les bonnes gens de chez nous, sous une mauvaise étoile, on a beau tout mettre en œuvre pour réussir, on n’échappe pas à son destin.

« Une soirée, en rentrant chez moi, je trouvai la maison vide.

« Ma femme avait donc profité de mon absence pour s’enfuir de la maison… avec mes deux petits enfants… et cela pour suivre un amant…

« Fou de douleur, je demandai à mon colonel un congé qu’il me refusa.

« Alors, je partis à la poursuite de la criminelle.

« Impossible de m’adresser à la police, puisque j’étais sous le coup d’un mandat d’arrestation et justiciable du conseil de guerre, qui n’eût point manqué de me condamner à plusieurs années de détention !

« Je suis donc obligé de chercher moi-même. Hélas ! tous mes efforts demeurent stériles…

« Alors, je mène une vie abominable !

« Il m’est interdit de travailler d’une façon suivie… Car je serais immédiatement reconnu, dénoncé, arrêté comme déserteur, envoyé en prison…

« Et cela je ne le veux pas… à aucun prix… Plutôt la mort !…

Et, d’un ton tragique, Vidocq acheva :

— Je me laissai glisser peu à peu sur la pente du crime.

« Oui… Après avoir longtemps lutté, non pas contre mes instincts, mais contre la faim… le désespoir…

« Je me décidai à prendre ou à voler l’argent dont j’avais besoin pour m’acheter du pain… pour vivre !…

« Vous savez le reste, messieurs… je n’ai plus rien à vous dire.

Puis, le front baissé, il demeura silencieux.

— C’est alors, reprit M. Henry, que vous vous rendîtes coupable de cette tentative de vol sur la personne d’un inspecteur des finances…

— Oui, monsieur, reconnut le forçat.

Et sur un ton de repentir dont la sincérité aurait convaincu le plus sceptique, il poursuivit : — J’ai toujours pensé qu’à cette époque j’étais devenu fou… oui, fou de douleur et de misère… et là-bas, au bagne, où je ne tardai pas à être envoyé, j’en arrivais à me demander si tout cela était vrai et s’il était possible que moi, oui, moi, je fusse tombé si bas !…

« Aussi, aurais-je accepté volontiers d’expier jusqu’au bout mon crime, si je n’avais pas été torturé par la pensée, non pas de me venger de cette femme, cause de tous les maux, mais de savoir ce qu’étaient devenus mes pauvres petits enfants…

« Les retrouver !…

« Ce fut bientôt l’idée fixe qui hanta mes jours et mes nuits, au point qu’il m’était impossible de résister à sa lancinante obsession.

« Une première fois, je réussis à m’enfuir.

« Arrêté de nouveau, je suis réintégré au bagne… je m’évade une seconde fois…

« On me reprend, mais malgré la surveillance spéciale dont je suis l’objet, je parviens encore un coup à m’enfuir.

« Alors je reviens à Paris… hanté par l’idée qui ne m’a jamais quitté, c’est-à-dire retrouver, non pas la misérable qui m’a indignement trahi, mais mes enfants, mes pauvres petits enfants !…

« Ils doivent avoir onze ans aujourd’hui, onze ans !

« Oh ! les serrer dans mes bras, ne fût-ce qu’un instant !

« Pardonnez à mon émotion, messieurs, mais ces petits-là… c’est la seule raison d’être de ma vie…

« Je les aime ; oui, je les aime d’autant plus qu’on me les a pris, et qu’ils sont, peut-être, que dis-je, qu’ils sont sûrement malheureux !…

« Vous allez voir…

« Un jour, j’ai un éclair d’espoir.

« Je suis averti — vous me permettrez de ne pas vous dire encore de quelle façon — que ma femme est la maîtresse du financier Ouvrard et qu’elle demeure au château de Saint-Gratien.

« Je m’y rends, déguisé en colporteur… et je parviens à pénétrer jusqu’auprès d’elle.

« Alors, au cours d’une scène que je n’oublierai jamais, quand je devrais vivre encore un siècle, j’apprends de la bouche même de ma femme que l’homme qui l’a enlevée jadis était — elle n’en savait rien alors, la malheureuse !… Sallembier… dit l’Intrépide… le chef des Chauffeurs du Nord !

« Voilà pour qui elle m’a trahi, quitté, abandonné, précipité dans l’abîme…

« Pour un assassin qui, quelque temps plus tard, tandis que j’expiais au bagne ma faute, mon crime, oui, si vous le voulez… mon crime presque involontaire, était décapité en place publique de Lille !

« C’est affreux, n’est-ce pas ?

« Mais ce n’est pas tout, continuait Vidocq. Cette misérable me révéla également qu’arrêtée avec Sallembier, ses enfants, les miens, ont été abandonnés au carrefour d’une route… par une femme de chambre, une certaine Francine Boron, qui avait réussi à échapper aux gendarmes.

« Et, tombant à mes genoux, elle me supplie d’avoir pitié d’elle.

« C’est alors… monsieur Henry, que vous survenez avec vos agents…

« Comment vous ai-je échappé ?

« Oh ! de la façon la plus simple du monde… Nous en reparlerons quand vous voudrez.

« Bref, je rentre à Paris… pantelant… désespéré… chez deux anciens compagnons de chaîne… deux pauvres dévoyés… braves bougres au fond, qui m’ont donné asile et ne demandent qu’à redevenir des honnêtes gens.

« Ils m’ont accompagné jusqu’au seuil de la préfecture et ils attendent avec impatience votre décision ; eux aussi, en effet, sont désireux de devenir vos auxiliaires…

« Bref, voilà que tout à coup un homme se présente chez eux… le chef de la bande des Enfants du Soleil.

— L’Aristo ? reprenait le baron Pasquier.

— Oui, monsieur le préfet, l’Aristo !

« J’ai le temps de me faufiler dans une cachette d’où je puis tout entendre et tout voir…

« Or, savez-vous, messieurs, ce que vient faire cet homme chez ces deux pauvres hères avec lesquels il a entretenu jadis des relations et qu’il tient encore par la frayeur qu’il leur inspire ?

« Me voir… tout simplement…

« Il a appris que j’étais là… Ne prétend-il pas tout savoir ?… Et je ne crois pas qu’il se vante… C’est une rude lame, messieurs… Vous en savez quelque chose…

« Bref, mes deux amis, fidèles à la consigne que je leur ai donnée, nient ma présence dans leur demeure… et l’Aristo se retire après leur avoir fixé pour moi un rendez-vous et donné le mot de passe qui doit me permettre d’arriver jusqu’à lui !…

De plus en plus intéressés par ce récit qui respirait la plus entière franchise, le baron Pasquier et M. Henry écoutaient silencieusement Vidocq qui poursuivait : — Alors, messieurs, ce fut en moi le plus effrayant des orages.

« Tout d’abord, je me dis : « Pourquoi n’accepterais-je pas de m’enrôler sous la bannière des Enfants du Soleil ? »

« Le monde n’a-t-il pas été assez cruel envers moi pour que je me montre à mon tour implacable envers lui ?

« Et je fus sur le point de bondir hors de ma cachette, de me précipiter vers l’Aristo et de lui dire : Tope-là ! À partir de ce moment je deviens ton associé dans cette guerre sans merci que tu as déclarée à la société ! »

« Mais le vieux fond d’honnêteté qu’il y a toujours eu en moi reparut tout à coup dans la tourmente.

« Je me dis : « Ce n’est pas la société qui a causé ton malheur… Elle ne t’a rien fait, elle, que de t’appliquer rudement, mais justement, les lois en marge desquelles tu as vécu et auxquelles on ne doit pas désobéir… »

« L’artisan de ta détresse, n’est-ce pas plutôt un bandit… ce Sallembier, cet Intrépide qui t’a volé ta femme et tes enfants ?

« Il a payé de sa tête ses odieux forfaits.

« Mais il a laissé des élèves, passés maîtres à leur tour, des gredins qui, suivant sa tradition, pillent, rançonnent, assassinent les honnêtes gens qui, eux, ne m’ont rien fait, si ce n’est de me croire, de bonne foi, un misérable.

« Donc, si j’étais logique avec moi-même, je n’aurais plus qu’une chose à faire : au lieu de m’embrigader dans l’armée du crime, offrir mes services à la préfecture de police.

« Au fait, pourquoi, au lieu de devenir un chef de bande, un général de scélérats, ne me ferais-je pas « mouchard »… non, c’est un trop vilain mot… un limier… oui, c’est cela, un limier, qui, grâce à ma connaissance de ces prodigieux terrains de chasse que sont les bas-fonds de la société, ne tarderait pas à prendre la tête et à dépasser la meute de M. Henry ?

« Et ce ne serait ni de la délation, ni de la trahison… « Nul bandit ne peut se vanter d’avoir jamais été mon ami.

« À part quelques dévoyés comme ce Coco Lacour et ce Bibi la Grillade qui m’ont donné asile et qui sont meilleurs qu’ils ne croient eux-mêmes, jamais je n’ai formé de rapports de camaraderie avec aucun de mes compagnons de chaîne.

« Messieurs, je vous le jure, jamais je n’ai réclamé d’eux aucun service.

« Je ne leur ai fait aucune confidence, et si j’ai écouté les leurs, je ne leur ai jamais promis aucun secret.

« Nulle solidarité, même celle du crime, ne me lie à eux. « Je les ai toujours méprisés, haïs ; et maintenant surtout que je sais que c’est à l’un d’eux que je dois mon infortune, je leur ai voué à tous une telle exécration qu’il me semble que la seule consolation, l’unique réconfort que je puisse espérer désormais, serait de les tenir dans mes mains comme j’ai tenu un jour un chien enragé, de les étrangler eux aussi, les uns après les autres et de les voir, les compter tous morts à mes pieds !

Transporté d’une fièvre intense, Vidocq s’exaltait :

— Plus je lis dans l’âme de ces malfaiteurs, plus ils m’inspirent de dégoût, d’horreur, et plus l’idée de m’évader, non plus du bagne, mais de l’enfer où je me suis plongé, m’obsède et me hante sans répit.

« Résolu, quoi qu’il puisse m’en advenir, à prendre parti contre les bandits, dans l’intérêt des honnêtes gens, je me suis donc décidé à venir vous trouver ! Et me voici !

Vidocq se tut.

À l’attention sans cesse grandissante avec laquelle ses deux interlocuteurs l’avaient écouté, il comprit qu’il avait aux trois quarts remporté la victoire et que, pour l’achever, il ne lui restait plus qu’à dissiper la méfiance qui subsistait encore chez le baron Pasquier beaucoup plus que chez M. Henry visiblement acquis à sa cause.

Aussi reprit-il avec un accent dans lequel il s’efforça de faire passer toute l’émotion qui était en lui : — Monsieur le préfet, ce que vous exigez de moi, ce ne sont pas des mots, mais des actes.

« Eh bien ! dès aujourd’hui, ce soir même, je puis vous donner une preuve éclatante de ma sincérité, en vous livrant cet Aristo que, malgré sa remarquable habileté, M. Henry n’a pas encore pu arrêter.

« L’Aristo a préparé pour la nuit prochaine un coup des plus audacieux.

« Quoi ? Je n’en sais rien encore…

« Car… il a pour principe, même avec ses plus fidèles lieutenants, de ne démasquer ses batteries qu’à la dernière minute.

« Toujours est-il qu’il a convoqué l’élite, la crème de ses associés, ce soir, à six heures, au cabaret de La Truite qui file, un bouge à assassins qui se trouve à la sortie du village de Saint-Denis, au milieu d’un terrain vague, près d’une vieille carrière abandonnée.

« Convaincu que je suis prêt à marcher avec lui, la main dans la main, l’Aristo m’a fait donner rendez-vous à La Truite qui file, à la même heure que ses affiliés.

« J’y serai… si toutefois vous me le permettez. Il ne vous restera plus, monsieur Henry, qu’à mobiliser votre meilleure brigade que vous dissimulerez dans la carrière toute proche du cabaret.

« Je vous garantis l’exactitude de ces détails. J’ai passé la matinée à vérifier les lieux.

« À mon coup de pistolet, c’est-à-dire quand je me serai assuré que l’Aristo est là avec le dessus du panier de sa troupe, vous faites irruption dans l’auberge avec vos hommes, et foi de Vidocq, l’Aristo et sa bande sont à vous !

« Et maintenant, monsieur le préfet, j’attends votre décision. Quelle qu’elle soit, que vous m’envoyiez à l’échafaud ou que vous acceptiez mes services, j’aurai libéré ma conscience !

Le baron Pasquier et M. Henry gardaient le silence.

— Je le vois, monsieur le préfet, reprit Vidocq, avec amertume, vous hésitez, vous doutez encore de moi.

« Il répugne au grand seigneur, au ministre puissant que vous êtes, d’avoir à traiter avec un bagnard en rupture de ban !

« Mais quel gage de sincérité voulez-vous que je vous donne encore ?

« Vous qui savez si bien scruter les consciences les plus fermées, vous n’avez donc pas lu en moi le désir qui s’exaspère de commencer tout de suite cette guerre aux forçats, cette chasse aux bandits, féroce, implacable, dont les ardeurs me brûlent déjà les veines ?

« Oh ! oui, faites de moi le premier limier de votre meute…

« Oui, laissez le loup faire la guerre aux loups et j’irai chercher l’immonde gibier jusque dans ses plus secrètes tanières !

« Je vous l’amènerai pantelant, désarmé, muselé, dents arrachées et griffes coupées, ne vous demandant pour tout salaire que les rares écus qu’il me faut pour vivre !

« Car je porte en moi la récompense qui me donnera la force de me battre contre cette pègre, c’est-à-dire l’orgueil d’en devenir bientôt la terreur et l’espoir aussi, l’espoir insensé peut-être, mais enraciné en moi jusqu’à la mort, de retrouver un jour mes deux enfants !

Vidocq avait clamé ces dernières paroles avec un tel accent que le baron Pasquier sentit fondre en lui ses derniers scrupules.

Se tournant vers M. Henry qui, avec son tact habituel, s’était bien gardé de prendre la moindre part au débat, il fit d’un ton hautain qui cachait mal la profonde impression que Vidocq avait produite sur lui : — Monsieur le chef de la Sûreté, estimez-vous que l’on puisse accorder quelque créance aux propos de cet individu ?

— Oui, monsieur le préfet, répliqua fortement M. Henry, tandis que le regard du forçat évadé s’illuminait d’une lueur d’indicible allégresse.

— Monsieur Henry, agissez donc en conséquence et sous votre responsabilité, décidait le baron Pasquier avec hauteur.

— C’est entendu, monsieur le préfet, scanda le chef de la Sûreté visiblement satisfait.

— Alors, Vidocq, à ce soir, dix heures.

— À La Truite qui file… monsieur Henry ! Et à mon coup de pistolet, en avant, n’est-ce pas ?…

« Je vous garantis que vous ne rentrerez pas bredouille ! S’inclinant avec respect devant le baron Pasquier qui s’était mis à feuilleter ses paperasses, Vidocq demanda avec une parfaite politesse : — Puis-je me retirer, monsieur le préfet ?

— Faites !

Vidocq s’en fut résolument vers la porte, suivi par le chef de la Sûreté.

Sur le seuil, il se retourna vers lui :

— Monsieur Henry, fit-il, il y a bien longtemps que je n’ai touché la main d’un honnête homme… Voulez-vous me permettre de serrer la vôtre ?

— La voici !

Et, tout en s’en emparant, Vidocq ajouta :

— Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi.

— Mais je n’ai rien fait.

— Pardon, monsieur, c’est grâce à vous si le préfet de police ne m’a pas envoyé à l’échafaud… et si je vais pouvoir prendre ma revanche en donnant ma mesure !

Et, d’une voix toute frémissante de volonté farouche et d’énergie indomptable, Vidocq martela : — Monsieur Henry, croyez-moi, demain, les Enfants du Soleil et leur chef l’Aristo auront cessé de nuire.

Darmowy fragment się skończył.

2,15 zł
Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
27 lutego 2026
Objętość:
400 str.
ISBN:
4064066373450
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

Podobne książki