Czytaj książkę: «Les Jeudis de Madame Charbonneau»

Czcionka:

Armand de Pontmartin

Les Jeudis de Madame Charbonneau


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066080334

Table des matières

INTRODUCTION

LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU

I

II

L'HOMME BIEN INFORMÉ

III

IV UN MAIRE DE VILLAGE

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

HISTOIRE D'HARPAGONA ET DE PLOMBAGÈNE

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX COMME QUOI IL N'EST PAS NÉCESSAIRE POUR FAIRE UN FOUR , D'ÊTRE AUTEUR DRAMATIQUE

XXI

XXII

INTRODUCTION

Table des matières

A

UN ANCIEN AMI[1]

Il y a seize ans, je vous dédiai mon premier ouvrage: permettez-moi de vous offrir celui-ci. Si je voulais me rendre intéressant, je vous dirais qu'il sera probablement le dernier. Ce que je crois, du moins, c'est qu'il sera, dans ma vie littéraire, une date, peut-être une crise.

J'avais d'abord songé à faire des Jeudis de madame Charbonneau une sorte de protestation de la province contre la centralisation parisienne; mais cette centralisation formidable offre ce caractère particulier, que tous, tant que nous sommes, nous trouvons constamment d'excellentes raisons pour la combattre, et que nous cherchons sans cesse de mauvais prétextes pour lui céder; nous passons notre temps à en médire et à la subir: cette thèse a donc tous les inconvénients du lieu commun sans un seul de ses avantages.

Il est trop naturel, d'ailleurs, de tomber du côté où l'on penche. Dès la trentième page, j'ai été invinciblement entraîné à ajuster dans ce cadre provincial mes souvenirs personnels et parisiens. Ceci m'amène, mon cher ami, à aborder avec vous une des faces de celle question délicate.

Vous vous souvenez, j'en suis sûr, de nos premières rencontres, de ces commencements d'intimité que votre aimable accueil me rendit plus doux encore, et auxquels je fais allusion dans un des chapitres de ce livre: Heureux temps, où je redevenais jeune par l'enthousiasme et l'espérance! saisons printanières dont les meilleurs moments s'écoulèrent dans ce joli pavillon de la rue de Lille ou sur ce gracieux coteau de la Celle-Saint-Cloud, au milieu du groupe choisi que réunissait votre hospitalité charmante! soirées délicieuses où aucun nuage ne se glissait entre vos hôtes, où Gustave Planche, Gleyre, Émile Augier, Ponsard, tendaient une main amie au légitimiste très-peu fier, à l'aristocrate un peu râpé! J'en appelle à votre témoignage: Vous faisais-je alors l'effet d'un énergumène, d'un Zoïle, d'un détracteur à priori de nos célébrités? Je ne demandais qu'à estimer, à admirer et à aimer. Que de sympathies pour les œuvres! que d'illusions sur les hommes! Ce n'était pas d'un goût de dénigrement, mais d'un excès de confiance que vous aviez à me préserver. Aussi obscur que peut l'être un grand homme d'arrondissement, aussi âgé que les moins jeunes d'entre vous, je puis affirmer dans toute la sincérité de mon âme que jamais le sentiment de mon infériorité ne dégénéra en un mouvement d'envie.

Maintenant, comment a-t-il pu se faire que, de ce point de départ, je sois arrivé où je suis? Comment l'agneau s'est-il changé en loup, le lilas en chardon, le ramier en hibou, l'or pur en un plomb vil? Comment, sans trop d'invraisemblance, a-t-on pu m'accuser d'apporter dans ma critique tous les défauts contraires à toutes les qualités que j'avais alors? Je ne saurais me le dissimuler, il n'y a pas, dans la république des lettres, de citoyen plus impopulaire que moi. J'ai eu à traverser d'orageux trimestres, pendant lesquels il m'était impossible d'ouvrir un journal sans m'y heurter contre mon nom encadré dans une malice, souvent plaisante, quelquefois grossière. Je ne suis pas même Fréron,—ce serait trop beau,—mais Patouillet ou Nonotte, une espèce de long fantôme noir aux doigts crochus, qu'offusque la lumière du soleil, et qui va, le soir, ramasser dans les ruines quelque grosse pierre pour la jeter à nos plus glorieuses statues. Journalistes de la démocratie en sabots, comme les beaux esprits du Siècle, ou en gants jaunes, comme les raffinés de la Presse, courtisans du Palais-Royal, littérature officieuse, républicains pour rire, vaincus de carnaval, libéraux de mardi-gras, haute et basse bohême, tous m'ont déchiré avec un ensemble d'autant plus édifiant que j'étais plus faible, plus seul et plus désarmé. En province même, où nos passions littéraires ne pénètrent pas, à Montpellier, dans cette ville intelligente, polie, savante, qui a été le berceau d'une partie de ma famille et où je compte encore des parents et des amis, il s'est trouvé un homme,—heureusement, ô ma belle France, c'est un Anglais,—pour écrire ceci: «M. de Pontmartin, à qui il sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup détesté!»—Oui, j'ai lu, de mes propres yeux lu cette phrase incroyable dans le journal de M. Danjou, l'ennemi des nudités en marbre et un des plus sévères gardiens de la morale publique;—et personne n'a réclamé!

Encore une fois, quel est le mot de cette énigme? Voulez-vous, mon cher ami, que nous le cherchions ensemble?

Notre malheur à tous a été la révolution de Février; et je puis me rendre cette justice, que je l'ai, dès le premier jour, instinctivement maudite et haïe. Si, comme on l'assure, quelques-uns de nos politiques les plus éminents se sont créés un précédent fâcheux en saluant à son aurore notre seconde République, on ne trouvera pas pièce pareille dans mon dossier. Dès que j'ai eu à ma disposition un carré de papier, je me suis attiré les colères rouges de la Réforme, en racontant l'histoire d'un invalide civil, pensionnaire des Tuileries, mort pour avoir avalé un diamant, et en annonçant à mademoiselle Rachel que la Marseillaise ne lui porterait pas bonheur. Cette aversion instinctive n'avait rien de politique; non: c'était l'homme de lettres qui se sentait transporté, avec ses amis et ses adversaires, dans une atmosphère malsaine et violente, où nous allions tous perdre une des plus précieuses qualités de la critique: la mesure. Quand les Proudhon, les Raspail, les Blanqui, les Louis Blanc, les Cabet, mettaient chaque matin en circulation les théories les plus monstrueuses, quand le spectre de 93 était sans cesse évoqué et glorifié, quand les manifestations et les émeutes servaient de commentaires à chacune de ces pages sinistres, nul ne songeait à s'étonner ou à se plaindre si les hommes placés à l'extrémité contraire forçaient le ton pour se faire entendre au milieu de cet inexprimable chaos. A des folies, à des injures, à des menaces, nous répondions par des duretés et des rudesses, et ce genre de polémique paraissait tout simple à tout le monde, à commencer par nos antagonistes. C'était un orchestre,—un charivari, si vous le voulez,—où le diapason était, de part et d'autre, tellement haussé, que celui qui aurait voulu ne jouer que la note juste aurait fait de cette justesse une dissonnance. Nous avions, en outre, pour complice la société tout entière; oui, la société qui, enrageant tout bas de s'être laissé surprendre, voulait se dédommager en détail et nous excitait à redoubler de fureur, à ne ménager personne, à briser les dangereux instruments de ses plaisirs de la veille, à remonter aux sources de ce désordre moral, dont la traduction brutale tapissait les murs et courait les rues. On ne trouvait jamais que nous en eussions assez dit, et nos violences les plus excessives furent écrites sous la dictée des hommes du monde les plus distingués et les plus polis. On est si terrible, quand on a peur! Mes articles sur Béranger, qui ont mis dans ma littérature, jusque-là si paisible, un peu de bruit et tant d'amertume, sont de cette époque; et, à cette époque, nul ne fut scandalisé de voir un royaliste, deux fois vaincu, en juillet 1830 et en février 1848, attaquer l'homme qui avait le plus contribué à ces deux révolutions. Et madame Sand! il fallait entendre les cris de fureur qui retentirent, lorsqu'on l'accusa d'avoir rédigé ce fameux bulletin de la République, qui éclata comme une bombe sur Paris consterné; il n'y avait pas de roman, pas de chef-d'œuvre qui tînt: ce jour-là, si un vil réactionnaire de notre espèce, oubliant Valentine, André, Mauprat et vingt autres récits merveilleux, l'eût criblée de sarcasmes et d'invectives, il eût été le héros de la ville, sinon de la cour. Et Victor Hugo! on joua, en 1850, sur un théâtre du boulevard, un mélodrame tiré de Notre-Dame de Paris. J'en profitai pour montrer où nous avait conduits tout doucettement cette Esméralda, fille de Marion Delorme et de Manon Lescaut (nous n'avions cependant pas encore Marguerite Gautier et la baronne d'Ange); et tel était alors le courant d'idées, que ma diatribe qui, dix ans plus tard, aurait paru trop forte pour l'Univers, obtint un grand succès de vingt-quatre heures, non pas, comme on l'a dit, auprès du vicaire de mon village, mais auprès de mes confrères de la Société des gens de lettres. Et Eugène Sue! nous avions inventé, pour combattre sa candidature, un brave homme, nommé Leclerc, dont le fils avait été tué du bon côté des barricades et dont on n'a plus jamais entendu parler. Nous fûmes battus, comme toujours; mais quelle verve, quelle véhémence, quelle indignation collective contre l'auteur de ces Mystères de Paris qui nous avaient pourtant si passionnément amusés! Ainsi l'exigeait, ainsi nous armait en guerre la société elle-même, cette société qui, dans des jours plus calmes, avait su par cœur et s'était raconté avec délices les chagrins de Mathilde, les crimes de Lugarto, les vertus de Rochegune, les prouesses de Rodolphe, les douleurs de Fleur-de-Marie, la réhabilitation du Chourineur et les misères de Couche-tout-Nu. Elle ne nous permit pas même d'épargner ce noble et doux Lamartine, le plus pur assurément de tous ceux qui ont fait du mal à leur pays sans le vouloir et sans le savoir; Lamartine qui nous offrait pour sa rançon de poëte, Graziella, Raphaël et Geneviève; Lamartine, cet être léger et sacré, que Platon eût mis peut-être à la porte de sa République, mais qui du moins avait pacifié et apprivoisé la nôtre; hélas! il fallut encore immoler celui-là; tant la violence était dans l'air! tant les représailles semblaient naturelles! Heureuses encore, heureuses les républiques où l'on ne se grise qu'avec de l'encre!

Qu'en est-il résulté? ce que l'on pouvait aisément prévoir. Après cette phase ardente, quand tout est rentré dans l'ordre, quand les plus poltrons ont été rassurés, quand toute cette démocratie exubérante a été disciplinée et muselée, le pli était fait, l'habitude prise; l'ut de poitrine de nos antipathies et de nos colères avait passé à l'état chronique: nous ressemblions à ces chanteurs de province qui, à force d'avoir crié, ne peuvent plus chanter. Nous étions atteints, les uns contre les autres, d'une sorte de surexcitation qui, chez plusieurs d'entre nous, n'est pas encore calmée. Dans le fait, pourquoi ce qui paraissait vrai en 1849, ne le serait-il plus en 1859? Pourquoi ceux qui nous applaudissaient alors, nous tourneraient-ils le dos aujourd'hui? Immédiats ou ajournés, les périls n'ont-ils pas la même origine et la même cause? Y a-t-il une morale pour les temps d'angoisses, et une autre morale pour les temps de sécurité? Y a-t-il un goût, une critique, une littérature à l'usage des gens qui tremblent, et une autre littérature, une autre critique, un autre goût à l'usage des gens tranquillisés? Théoriquement, cela ne devrait pas être; en réalité, cela est: l'homme est une créature essentiellement inconséquente; la société, c'est l'inconséquence de chacun multipliée par l'inconséquence de tous. Il y a plus: le régime nouveau plaçait hors du contrôle, c'est-à-dire des attaques de la presse, tous les pouvoirs politiques, tous les personnages officiels qui avaient défrayé autrefois la verve des journalistes. Il n'y avait plus rien à faire ni à dire de ce côté-là. Il fallait pourtant un dérivatif, une soupape à cet esprit français, gaulois, frondeur, railleur, qui risque d'éclater si on le comprime. Cette soupape, c'est nous-mêmes, et à nos frais et dépens, qui nous la sommes fournie à nous-mêmes. Nous nous sommes mis à nous déchirer mutuellement, entre gens de lettres, faute de pouvoir dévorer des ministres, des ambassadeurs, des généraux et des princes! Ainsi, d'une part, nous étions à peine guéris de cet accès de fièvre de quatre années, qui nous avait laissé, surtout aux vaincus, une irritation nerveuse; d'autre part, cette irritation ne pouvait plus s'exercer que sur nos confrères. Et quelles différences, grand Dieu, sans compter la susceptibilité proverbiale de notre épiderme? Quand des hommes tels que M. Guizot, tels que le maréchal Bugeaud, tels que M. Thiers, tels que le duc de Broglie, étaient attaqués, insultés même dans un article presque toujours sans signature, il n'y avait pas d'offense. La fonction, le service public, le personnage couvrait l'homme: ce n'était pas un individu moqué ou invectivé par un autre individu; c'était une puissance sociale aux prises avec cette puissance anonyme qu'on appelait l'opposition ou la presse. Mais un simple et très-simple homme de lettres qui vit de plain-pied avec son persécuteur, qui n'est ni plus ni moins que lui, et que l'on peut se montrer du doigt sur le boulevard au moment où l'article qui l'exécute circule encore de main en main! Celui-là n'est pas une abstraction, une généralité, la personnification d'une idée, d'un pouvoir, d'une doctrine: quand on le blesse, c'est bien son sang qui coule! Assurément, il ferait mieux de se taire, de pardonner, de s'en remettre à la justice ou à l'indifférence du public, d'attendre que le temps cicatrise sa blessure; mais demandez donc cette preuve de patience ou de sagesse à ces natures passionnées, fiévreuses, irascibles, qu'un rien exalte, que tout prédispose aux sensations extrêmes, et qui ont sans cesse à leur portée l'instrument de leur supplice—et de leurs représailles! On prétend que les ténors, les médecins, les avocats, les généraux (pour ne citer que quelques professions bien diverses), sont tout aussi susceptibles, tout aussi enclins que les auteurs à médire les uns des autres. Mais les ténors chantent au lieu d'écrire; les médecins n'opèrent que sur leurs malades; les généraux préfèrent l'action à l'écriture, et les avocats soulagent leur bile aux dépens de leurs clients: nous, au contraire, c'est notre dangereux privilége, que les occasions de nous attaquer mutuellement fassent, pour ainsi dire, partie de notre profession même. De là ces haines, ces querelles littéraires, qui sont sans doute de tous les temps, mais qui, ce me semble, s'enveniment et se multiplient dans le nôtre. Et remarquez un détail que j'ai pu vérifier à mes risques et périls. Dans ces petites guerres à coups de plume, les plus agressifs, ceux qui, par état ou par goût, ont tour à tour immolé toutes les grandeurs et toutes les faiblesses de ce monde, sont justement ceux qui s'étonnent et s'irritent le plus, si une de leurs victimes essaye de riposter. Au lieu de relire Corneille, et de répéter avec Auguste:

Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!

Ils éprouvent la sensation du chasseur qui verrait tout à coup un lièvre au gîte se saisir d'un revolver et faire feu sur son ennemi. Puis, après ce premier mouvement de surprise, quel redoublement de colères et d'injures!

Voilà, mon cher ami, comment, sans vocation préalable, sans méchanceté naturelle, avec le vif désir de trouver tous ses confrères bons, aimables, spirituels, dignes de toutes sortes de respects et d'hommages, on peut se voir, malgré soi, transporté dans cette sphère orageuse où les fleurs de rhétorique se hérissent d'épines, attiré par le tournoiement de cette meule où s'aiguisent les sarcasmes et les épigrammes. «Je ne déteste pas les coups, mais à la condition de les rendre,» écrivait récemment un des maîtres de la critique contemporaine. Le mot est vrai et triste, comme presque tout ce qui est vrai. Ce qu'y perd la dignité des lettres, déjà si compromise par les préjugés d'une partie du public, ce qu'y deviennent ce calme, cette paix, cette liberté d'esprit, si nécessaires à l'enfantement des œuvres sérieuses, nous nous le sommes dit bien souvent, vous pour vous encourager à rester dans votre rôle de conteur cher à toutes les imaginations délicates, moi pour prendre d'excellentes résolutions auxquelles j'ai maintes fois manqué. Afin d'élever un peu la question et d'échapper à ce moi qui n'a pas cessé, depuis Montaigne, d'être haïssable, laissez-moi vous signaler deux symptômes qui m'ont frappé dans ces querelles, et qui me semblent appartenir plus particulièrement à notre époque. La vanité, chez les gens de lettres, est certainement un bien vilain défaut; mais d'abord on pourrait invoquer en sa faveur la parole évangélique: «Que celui qui n'a pas péché, lui jette la première pierre!» Ensuite, ce défaut est l'envers de qualités, d'illusions du moins, sans lesquelles le travail du littérateur ne serait qu'un supplice continuel. Évidemment, l'homme qui, arrivé à un certain âge et ayant déjà écrit, persiste à écrire encore, est un idiot s'il ne croit pas avoir du talent, ou un hypocrite s'il a l'air d'être de l'avis de ceux qui lui en refusent. Inhérente d'ailleurs à l'exercice même de la pensée, la vanité,—qui chez les hommes de génie s'appelle l'orgueil,—ne peut pas compter parmi les bas instincts de la nature humaine: il sied donc de l'amnistier ou à peu près. Mais, depuis quelque temps, et surtout chez nos nouveaux auteurs, la vanité semble constamment se doubler d'une question d'argent: ceci tient à la physionomie de plus en plus commerciale que prend notre littérature: on a très-bien fait, à coup sûr, d'organiser son budget, de créer des caisses, de grossir les droits d'auteurs, de fixer et de prolonger la propriété littéraire, de s'arranger, en un mot, pour démentir la tradition proverbiale qui veut que les écrivains et les poëtes meurent de faim. Dans notre siècle, où le superflu devient de plus en plus le nécessaire, il eût été cruel et absurde que les travailleurs, les hommes de talent demeurassent condamnés au brouet noir, pendant que les agioteurs s'enrichissaient en dix minutes. Par malheur, les mœurs de ces hommes d'argent, qui ont failli devenir nos maîtres, ont pénétré et fait école parmi nous. Aujourd'hui un grand succès est surtout une bonne affaire. On évalue avec admiration et envie les sommes qu'ont rapportées le Duc Job et le Pied de Mouton, celles que rapportent les Intimes. Le critique qui parle d'un livre nouveau avec une sévérité polie, n'est plus du tout un juge qui exerce un droit; il n'est plus même un censeur morose qui blesse une vanité, un esprit mal fait qui méconnaît les beautés et exagère les taches; il est bien pis que tout cela; on le traite de créature malfaisante, coupable d'avoir diminué les bénéfices d'une affaire, d'avoir entravé la circulation d'un objet de négoce. L'auteur critiqué semble lui dire: «Attendez au moins que ma première édition soit vendue!»—C'est le contraire de l'Intimé, criant: «Frappez, j'ai quatre enfants à nourrir!»—Il y a eu, dans le bizarre épisode de Gaëtana, un détail que l'on n'a pas remarqué, parce qu'il est tout à fait en harmonie avec ces nouvelles mœurs dont je parle. L'auteur de Gaëtana a écrit quelque part: «L'élite des polissons de Paris (ceci n'est rien, c'est le mot de l'homme en colère), qui m'ont volé le fruit de sept ou huit mois de travail.»—Voilà le trait de mœurs. M. About a dix fois plus d'esprit qu'il n'en faut pour savoir que sa pièce est très-mauvaise; qu'elle aurait eu, dans des circonstances ordinaires, sept ou huit représentations, dont six au moins devant les banquettes; il sait aussi que l'écrivain qui travaille pour le théâtre court une foule de chances: n'être pas reçu, n'être pas joué, n'être pas applaudi, n'obtenir qu'un succès d'estime, etc., etc., et que, par conséquent, le fruit de son travail peut très-bien être perdu sans qu'il ait à réclamer les moindres dommages-intérêts. Il sait enfin que les choses ont tourné de façon à rendre Gaëtana, sinon aussi glorieuse, au moins aussi lucrative que possible. N'importe! le naturel s'est trahi; la plaie d'argent a crié plus fort que la blessure d'amour-propre.

A ce symptôme s'en ajoute un autre qui l'aggrave et le complète. Qui dit commerce, dit annonce, et, en effet, c'est sous l'annonce aujourd'hui que disparaît la vraie critique. Ce qu'il y a de plus difficile, de plus dangereux et de plus rare, dans la littérature actuelle, c'est la vérité. Il en est du public des livres comme de celui de nos théâtres: d'un côté, la masse indifférente; de l'autre, le groupe des claqueurs. Or, ces claqueurs, ces amis, ces compères, font leur office tellement en conscience, leur admiration est tellement montée de ton, ils entourent l'auteur d'une atmosphère si chargée d'enthousiasme et d'encens, que la moindre restriction, la plus légère critique lui fait l'effet d'une insulte ou d'un blasphème. Si l'on essaye de réduire à leur juste valeur des œuvres surfaites et des succès factices, on est aussitôt assailli par une foule d'Orontes mal élevés, qui traduisent en langage d'atelier ou d'école normale, le: Je voudrais bien, pour voir..., de l'homme au sonnet. Si on laisse entendre à des fantaisistes ou humorists spirituels, qu'ils n'ont pas encore tout à fait détrôné Sterne, Lesage et Voltaire, on devient leur persécuteur, leur ennemi. Comment en serait-il autrement? L'exagération, la convention, la commandite, l'assurance mutuelle, règnent en souveraines dans le monde des lettres: on ne juge plus; on aime ou on déteste, ou bien encore on loue avec rage pour être loué à outrance. Les habiles, ceux qui veulent que rien ne trouble désormais leur quiétude, s'en tirent, ou, comme M. Théophile Gautier, à l'aide d'une bienveillance universelle, olympienne, qui rayonne également sur M. Camille Doucet et sur M. Barrière, sur M. Vacquerie et sur M. Laya, ou par des prodiges de diplomatie qui nous forcent de chercher leur vraie pensée sous des enveloppes sibyllines. Peut-on s'étonner, dès lors, qu'un homme isolé, bienveillant, mais indépendant, sympathique au talent, mais récalcitrant aux consignes, d'autant plus aigri par l'injustice de ses confrères qu'il leur apportait plus d'affection et de confiance, soulève sous ses pas des bourrasques et finisse par leur emprunter, lui aussi, quelque chose de leur maussaderie et de leur violence?

S'ensuit-il que je prétende ne m'être jamais trompé? Hélas! non, mille fois non: les questions de littérature et de goût ne sont pas soumises aux mêmes lois inflexibles que les questions de morale, de religion et de politique. Celles-là auraient, faute de mieux, l'honneur pour gardien; mais en matière littéraire, quand on fait de la critique depuis vingt ans et que tant de points de vue ont changé, l'obstination absolue serait le fait d'un fanatique ou d'un sot. Oui, je me suis souvent trompé; j'ai été trop agressif contre d'admirables talents de qui je n'aurais jamais dû oublier qu'ils avaient été les enchanteurs de mon heureuse jeunesse: j'ai cru madame Sand finie et condamnée lors de ses Mémoires: elle m'a répliqué par une gerbe de magnifiques récits. J'ai donné lieu de croire que j'étais insensible au merveilleux génie de Voltaire, moi qui ne le hais que par peur de trop l'admirer. J'ai attaqué trop aveuglément le réalisme, qui n'est que la forme, encore indigeste, mais vivace, de l'art démocratique, c'est-à-dire du seul art possible au dix-neuvième siècle. Enfin j'ai essayé de faire de la littérature aristocratique, et je ne me suis pas aperçu que l'aristocratie avait toutes les qualités possibles, mais qu'elle les gâtait par le même défaut que la jument de Roland: elle était morte. Et cependant, là encore, n'ai-je pas été victime d'une inconséquence? Quel mal ne dit-on pas, dans les romans, au théâtre et ailleurs, des riches qui restent oisifs, des gentilshommes qui donnent à la société active le spectacle de leur désœuvrement, toujours inutile, souvent coupable? Or, si le plus humble de ces gentilshommes, si le plus pauvre de ces riches, cédant à une vocation, malheureuse peut-être, mais sincère, se donne à la littérature, non pas à cette littérature des privilégiés qui n'est qu'un luxe de plus, mais à celle qui impose un travail incessant, use les forces, affronte les orages, accepte et affirme l'égalité moderne et finalement n'obtient ni couronnes, ni récompenses, on le traite en intrus; il semble qu'il usurpe sa place au soleil, que ses confrères doivent l'en chasser par droit de naissance et par droit de conquête; et dans ces prétendus avantages qui ne le rendent ni paresseux, ni fier, qu'il oublie et abdique en prenant la plume, on cherche une condition d'infériorité, parfois même de ridicule!

Au milieu de ces dissidences, de ces injustices, de ces représailles, de ces discordes civiles et inciviles qui ont si tristement troublé notre beau ciel littéraire, gardons au moins, mon cher ami, deux choses intactes: cet art délicat et charmant dont j'ai été le Lapeyrouse et dont vous êtes le Colomb; et cette amitié qu'ont épargnée, Dieu merci! nos vicissitudes publiques. Laissez-moi terminer cette trop longue préface par une image empruntée à ma vie rustique. Je visitais l'autre jour une grange abandonnée qui a fait partie du riche domaine de la Chartreuse de Villeneuve. Cette grange fut incendiée au commencement de la Révolution: puis sont venus les acquéreurs des terres, dont aucun n'a voulu se charger de ce bâtiment à l'aspect sinistre, dont les murailles et la toiture tombaient en ruines. Alors a commencé un travail de destruction qui dure encore: à chaque ondée de pluie, à chaque bouffée de mistral, une cloison se lézarde, une pierre se détache de la voûte, une marche de l'escalier s'effondre et va grossir l'inextricable chaos de buissons, de tuiles et de débris. De temps à autre, un mendiant vient passer la nuit dans ce gîte ouvert à tous les vents; d'autres fois, des malfaiteurs y ont attendu à la brune et dévalisé des charretiers endormis, des cultivateurs attardés. Une légende lugubre a fini par s'attacher à cette ferme maudite dont la physionomie désolée saisit les imaginations populaires et m'a donné le frisson.

Mais voici que dans une cour intérieure, au milieu de cet amas de décombres, un paysan octogénaire m'a montré un vieux pied d'aubépine, qui, dit-il, est là depuis près d'un siècle. Ravivé par notre printemps hâtif, cet arbuste allait fleurir, et une petite fauvette à tête noire y commençait déjà son nid. Ainsi, dans ce coin désert qu'avaient marqué de leur empreinte les ravages du temps, les passions de l'homme, ses crimes et ses misères, l'œuvre de Dieu se révélait encore à moi dans toute sa fraîcheur et toute sa grâce. Là où les hommes avaient mis le feu, la ruine, le meurtre, la pauvreté, le vol et l'abandon, Dieu mettait un oiseau et une fleur. Que ce soit là, mon ami, un emblème! Le malheur des temps, les vicissitudes politiques, les querelles de partis, nos déceptions, nos ressentiments, nos colères, ont accumulé en nous et autour de nous bien des débris: conservons au moins l'aubépine et la fauvette; une fleur et une chanson!

Armand de Pontmartin.

2 avril 1862.

LES JEUDIS
DE
MADAME CHARBONNEAU

Table des matières

Refusé à la Comédie-Française!... Sifflé au théâtre Beaumarchais! Et voir réussir des rapsodies comme le Demi-monde, Dalilah et les Effrontés! Décidément l'art s'en va, le goût s'en va, la société s'en va, les mœurs s'en vont, les rois s'en sont allés, les dieux s'en iront; c'est pourquoi je m'en vais aussi. Ingrat Paris, tu n'auras pas ma copie! Me voici revenu à C..., ma ville natale.

C... jouit d'une réputation très-usurpée. D'abord, on m'y prend au sérieux, et il est avéré, parmi mes compatriotes, que je suis un grand homme méconnu, à qui il n'a manqué qu'un peu d'intrigue pour remplacer M. Briffaut à l'Académie; ensuite, c'est une jolie ville située dans un pays charmant. On y est de première force au whist, on y fait bonne chère; on y aura un chemin de fer en 1864. C... possède une bibliothèque, bien connue de M. Libri, une salle de spectacle, où l'on joue la Tour de Nesle tout aussi bien qu'à Montbrison, et où l'on chante Robert le Diable pas plus mal qu'à Angoulême. Donc, décentralisons! Soyons ici comme Coriolan chez les Volsques, comme Thémistocle chez les Perses, et qu'un jour Paris, stupéfait de ma gloire, regrette de m'avoir laissé partir!

Justement les lettrés du pays, sachant que j'étais dans leurs murs, ont eu une idée lumineuse: ils ont décidé madame Charbonneau, la femme du directeur de l'enregistrement, à donner, tous les jeudis, un thé avec prohibition absolue de boston et de bouillotte. On causera littérature, beaux-arts, théâtre, voyages, épisodes de la vie mondaine. Les commérages seront interdits; les conversations sur la garance, l'oïdium, la maladie des vers à soie et le drainage, sévèrement défendues. On aura de l'esprit, c'est dans le programme. De temps en temps, le monsieur de Paris (c'est de moi qu'il s'agit) résumera les questions, les saupoudrera de bons mots, et, s'il y a lieu, le secrétaire de la mairie en inscrira le procès-verbal sur un grand registre à fermoirs. Ce sera, à deux cents ans et à deux cents lieues de distance, une réduction Collas de l'hôtel de Rambouillet, réhabilité par M. Cousin. J'en serai le Godeau ou le Ménage, le Voiture ou le Trissotin.

Ici mes instincts de poëte comique se réveillent. (Oui, poëte comique, malgré les boules noires de ces cabotins de la rue Richelieu!) Il me prend envie de m'amuser aux dépens de cette Philaminte d'arrondissement, qui porte, j'en suis sûr, des turbans vert-de-gris, de ces braves gens qui en sont encore à la tragédie, au madrigal et au poëme didactique; de tous ces arriérés dont l'esprit s'habille à la mode de 1810. Chaque jeudi soir, en rentrant, j'essayerai de crayonner les scènes ou les physionomies grotesques qui auront posé devant moi; je colligerai les sottises qui se seront dites et les leçons que Paris aura données, par ma bouche, à la province ébahie. Mon temps d'exil me semblait lourd et bête; je vais le rendre spirituel et léger, en me moquant de ces imbéciles.

I

Table des matières

Jeudi 15 décembre 186...

Tiens! c'est singulier; je n'ai pas ri, ou du moins, si je me suis diverti, ce n'est pas du tout de la façon que j'avais espérée. Je ne suis pas même sûr qu'on ne se soit pas un peu amusé à mes dépens.

D'abord madame Charbonneau est une Parisienne, et une Parisienne de l'espèce la plus intelligente; fille d'un artiste sans fortune, mais brillamment élevée, elle m'a rappelé ce type de la belle madame Rabourdin, si minutieusement décrit par Balzac. Son mari, enfant de Paris comme elle, a une physionomie d'ambitieux. D'ici à dix ans, elle en aura fait un receveur général. Son piano est d'Érard; elle est élève de Chopin. Elle s'habille avec cette élégance innée qui ne s'analyse pas. Rien à faire ni à dire de ce côté-là pour les mauvais plaisants. Son thé arrive tout droit de la Porte chinoise. Sa cuisinière fait les brioches comme Félix.

Pourtant, la soirée ne commençait pas mal. Une petite femme brune, la femme de l'adjoint, madame Galimard, est entrée comme une trombe cerclée de crinoline, en s'écriant: «Vous ne savez pas? Madame Burel a renvoyé Catherine!»

Pourquoi madame Burel avait-elle renvoyé Catherine? Un cordon bleu qui avait refusé trois cents francs de gages chez le sous-préfet! On se perdait en conjectures, et cette grande nouvelle menaçait de faire tort aux causeries annoncées, quand la maîtresse de la maison, tournant vers moi son regard pénétrant, me dit avec un spirituel sourire:

—Décidément, nous sommes incorrigibles... Vous nous trouvez bien cancaniers, n'est-ce pas, monsieur le Parisien?

J'allais répondre. M. Dervieux m'a prévenu; c'est le président du tribunal.

—Mon Dieu, madame! ne nous humilions pas trop, et souvenons-nous que les hommes sont partout les mêmes. Au lieu de laisser à monsieur le temps de tourner un compliment ou de déguiser une épigramme, je vais vous raconter ce que j'ai vu de mes yeux et ouï de mes oreilles. La province vous semble avoir le monopole des commérages, des caquets dont parle la Bruyère dans sa fameuse page sur la petite ville. Eh bien, c'était aussi mon avis en 1845, quand je partis pour Paris, où j'allais terminer mon stage. J'avais vingt-cinq ans, et, avant de me décider à être tout à fait magistrat, je désirais essayer de la littérature. Avec quel bonheur je me dis qu'enfin je sortais de notre atmosphère cancanière, que je n'entendrais plus que des gens spirituels, causant sur des sujets élevés et des idées générales, que je n'aurais affaire qu'à des artistes, des savants, des écrivains, des inventeurs, des critiques, trop occupés de leurs pensées, de leurs travaux, de leurs ouvrages, pour s'informer de ce qui se passait chez le voisin! Grâce à un hasard providentiel, je me trouvai, au bout de six mois, dans une société essentiellement artistique et littéraire, composée d'un éditeur célèbre, de deux académiciens, d'un philosophe, d'un poëte, de trois peintres et d'un professeur au Conservatoire. Inutile d'ajouter que, dans ce glorieux cénacle, je me proposais, moins ambitieux que Juvénal, de tout écouter et de ne rien dire. Hélas! hélas! six autres mois ne s'étaient pas écoulés, voici ce qui se passait: médisances et caquets pleuvaient comme grêle. L'éditeur avait rompu avec le philosophe; les deux académiciens ne se saluaient plus; le poëte était brouillé, à hémistiches tirés, avec deux des peintres, et il était question d'une rencontre entre le troisième peintre et le professeur. Tout ce petit monde se criblait réciproquement dans un tamis que Pézenas ou Draguignan eût envié à la rue Jacob. Il est vrai que la plupart de ces messieurs avaient des femmes; mais comment supposer que ces dames eussent leur part dans ces bavardages? Vous ne me croiriez pas si je vous le disais, et je me garderai bien de vous le dire...

J'étais battu sur mon propre terrain, et je m'abstins de répliquer; je savais par expérience à quel point M. Dervieux était dans le vrai. J'essayai de m'en tirer à l'aide d'une phrase sur l'éternelle similitude de l'homme à travers ses variations apparentes, sur le contraste des cadres ne servant qu'à faire ressortir l'uniformité des tableaux, et je me résumai en ces termes:

—La prétention de l'homme est de se différencier constamment, et sa destinée est de se ressembler toujours.

—A qui le dites-vous? interrompit M. Verbelin, le juge d'instruction; et, prenant sur la table le livre de M. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, il ajouta:

—N'êtes-vous pas d'avis que toutes les fautes, tous les malheurs de l'illustre auteur des Martyrs ont été causés par son orgueil?

—Oh! oh! pensai-je, voici un Philistin de première force; je tiens ma revanche.

Et je m'inclinai en signe d'assentiment.

—Eh bien, monsieur, reprit-il, je suis d'une génération qui avait fait de M. de Chateaubriand l'idole, le demi-dieu de sa jeunesse. Pourtant, à force d'entendre dire qu'il était plein d'orgueil, j'avais fini par répéter à part moi: «M. de Chateaubriand est orgueilleux; c'est bien extraordinaire. Tant pis pour lui! Je vais chercher un grand écrivain qui soit modeste; je n'aurai que l'embarras du choix.» Là-dessus me voilà portant mon admiration et mon culte à M. de Lamennais. Peu d'années après, l'on m'apprend que M. de Lamennais a été égaré par l'orgueil. Je passe à M. de Lamartine; je le vois découragé, vieilli, accablé, et l'on me crie: «L'orgueil l'a perdu.» Je cours à M. Victor Hugo; il était à Jersey, et tout le monde redisait en chœur que c'était l'orgueil qui l'avait mené là. Je songeai à M. de Balzac; je sus que, non content d'être un immense romancier, il avait écrit, en grosses lettres, sur la porte de son cabinet de travail: «Être par la plume ce que Napoléon a été par l'épée, et n'avoir pas de Waterloo.»—Je me rabattis sur M. de Vigny; je le rencontrai dans un salon où l'on causait littérature, et je le trouvai fermement convaincu que le théâtre français a fini à Chatterton, le roman à Cinq-Mars, et la poésie à Eloa... J'en conclus que la vanité était probablement une maladie littéraire, et je me promis de ne plus fréquenter que des gens illettrés. Je repartis pour le chef-lieu de mon département. Deux amis intimes, Paul et Gustave, venaient de rompre une amitié de quinze ans, parce que Gustave avait supplanté Paul auprès de la première chanteuse du théâtre. «Tu comprends bien, me dit l'amant éconduit, que je tenais très-peu à Léocadie; elle chante faux, elle a de fausses nattes, un œil plus petit que l'autre, et le nez rouge dès qu'elle veut monter au si bémol suraigu; mais l'amour-propre!»—J'arrive à mon chef-lieu de canton, une petite ville de trois mille âmes. Deux proches voisins, un peu parents, et les plus honnêtes gens du monde, avaient cessé de se voir et de se parler, parce que l'un des deux avait été nommé membre du conseil municipal, et que l'autre avait échoué... «Vous entendez bien, me dit le candidat malheureux, qu'au fond cela m'est bien égal; c'est même une corvée que j'évite, mais chacun a son petit amour-propre.»—Enfin, je prends gîte dans mon village; on savait que j'étais avocat. Le lendemain, je vois entrer un pauvre paysan; il me demande en sanglotant s'il n'y a pas moyen de se dédire d'un marché où il va payer cent écus un tas de fagots qui vaut cent francs. «Mais, malheureux! lui demandai-je, comment vous y êtes-vous laissé prendre?—Ah! monsieur, hu! hu!... c'est que Jean Pécoul, le marguillier, voulait les fagots; il a poussé jusqu'à deux cent nonante francs... hu! hu!... et je n'ai pas voulu qu'il les ait... Ah! ma pauvre défunte (explosion de sanglots) me le disait bien: «Jacques, la vanité te ruinera!...» Ce fut là ma première consultation; je la donnai gratis. Je mis quelque argent dans la main de Jacques, en lui disant: «Mon ami, je vous félicite et vous remercie; vous venez de réhabiliter M. de Chateaubriand.»

Le récit de M. Verbelin acheva de m'aplatir. Madame Charbonneau l'écoutait d'un petit air approbatif. L'assistance me regardait, comme pour me dire: «Eh bien, monsieur le poëte comique, avez-vous toujours envie de vous moquer de nous?» Y aurait-il donc des Parisiens en province, comme il y a des provinciaux à Paris? Les chemins de fer, le nivellement démocratique, le va-et-vient perpétuel d'une société que le centre attire sans cesse et renvoie marquée de son empreinte, tout cela a donc effacé les différences, les disparates sur lesquelles je comptais pour rire? Ces idées vagues se pressaient dans mon cerveau, et je commençais à perdre contenance, lorsque l'on annonça M. Toupinel.

Figurez-vous un homme de quarante-cinq à cinquante ans, haut en couleur, un peu gros, drapé plutôt que vêtu dans un de ces amples habits noirs que les hommes politiques ont mis à la mode; possédant une de ces physionomies goguenardes qui dénoncent un amateur de bonne chère, un chanteur de chansonnettes ou un mystificateur de salon. Il portait sous son bras un énorme rouleau de papiers. Son entrée fit sensation.

—La parole est à M. Toupinel! s'écria l'assemblée.

—La parole est à M. Toupinel! dit madame Charbonneau.

—Oh! pour le coup, fis-je dans un nouvel aparté, voici le provincial de lettres dans toute l'expansion naïve de son type primitif; voici la proie que j'attendais. Je suis sûr que ce rouleau de papiers recèle dans ses flancs un poëme sur les vers à soie ou une tragédie de Ménélas. Il va m'indemniser, à lui tout seul, de toutes mes railleries rentrées. Attention!

On a fait silence; mais, au même moment, la pendule de madame Charbonneau a sonné onze heures; c'est l'heure classique de la dispersion générale et du couvre-feu, dans l'honnête ville de C... Madame Charbonneau a servi une tasse de thé à M. Toupinel en le grondant d'être venu si tard. Il a rengainé son rouleau de papiers. Chacun a repris son paletot, son parapluie et ses socques en répétant: «A jeudi prochain!»

Jeudi, je saurai peut-être ce que renfermait le rouleau de papiers de M. Toupinel.

II

Table des matières

Jeudi, 22 décembre 186...

...Décidément je suis mystifié, et, pour être du parti des rieurs, je me vois forcé de me déserter. M. Toupinel et son rouleau de papiers n'ont pas été ce que je croyais. Je m'attendais à des vers du cru, à une tragédie du terroir, à de la prose de chef-lieu d'arrondissement, et je m'apprêtais à rire; or, voici ce qui est arrivé:

Je suis entré chez madame Charbonneau à huit heures précises. La société était au grand complet. M. Toupinel, assis devant une petite table garnie d'un verre d'eau sucrée et d'une lampe Carcel, semblait me guetter au passage comme un animal féroce guette sa proie. Il tenait à la main son éternel rouleau, l'instrument de mon supplice, pensais-je; je ne croyais pas si bien dire!

Après que j'ai eu convenablement salué la maîtresse de la maison et ses habitués, après les premières escarmouches sur la pluie et le mistral, il s'est fait un silence solennel. M. Toupinel a décacheté et déplié son paquet, et, au lieu du manuscrit attendu et redouté, j'ai aperçu des liasses de journaux parisiens de toutes les nuances et de tous les formats, des pages de Revues, des fragments de livres et de brochures... Je ne comprenais pas encore. «Est-ce que ce monsieur, me disais-je, tient un cabinet littéraire par échantillons?»

—Jeune homme, m'a dit M. Toupinel avec la gravité d'un président de cour d'assises, votre présence dans nos murs (ils y tiennent!) va me fournir l'occasion de me dégonfler un peu. Un de mes amis, poëte et homme d'esprit par-dessus le marché, vient de publier, sous cet heureux titre: les Bévues parisiennes, un petit livre dont vous avez sans doute entendu parler, et où il prouve, pièces en mains, que vos beaux messieurs du feuilleton et du premier-Paris auraient bien besoin qu'on leur enseignât ce qu'ils sont censés nous apprendre. Moi, je me suis livré, depuis vingt ans, à un travail analogue. J'ai rassemblé, dans les dossiers que voici (il y en avait bien une trentaine), les éléments du procès qui s'instruira tôt ou tard contre le mensonge parisien. J'y prouve, à l'aide de citations exactes et soigneusement datées, qu'il n'y a pas un de vos illustres qui ne se soit contredit cinquante fois sur les hommes et sur les choses; qu'il est littéralement impossible à un lecteur de bonne foi de démêler le vrai et le faux au milieu de ces jugements contradictoires, dont les motifs cachés, souvent inavouables, se découvriraient presque tous dans les plus ignobles coulisses de la comédie parisienne; que ce prétendu bel esprit s'approvisionne constamment, même chez les plus applaudis et les mieux rentés, d'anecdotes et de bons mots qui traînent, depuis des siècles, dans tous les anas, de phrases toutes faites, ou, pour parler votre langage, de rengaines aussi vieilles que le premier calembour de M. de Bièvre; et que, si l'on retranchait des courriers de Paris, des vaudevilles, des mélodrames, des petits journaux, des petits volumes à couverture jaune, verte, brune, grise ou bleue, les niaiseries ou les redites, le billon ou la fausse monnaie, il n'en resterait pas de quoi faire l'aumône à un pauvre de province. Voulez-vous quelques exemples? Tenez: dossier no 7; lettre L.; chapitre des chanteurs et de la critique musicale.

Je suppose un provincial comme moi, débarqué de la veille à Paris et regardant les affiches de spectacle:

«Opéra.—Ce soir, seconde représentation du Trouvère: M. Lélio chantera le rôle de Manrique.

«—Bravo! le Trouvère! chef-d'œuvre de l'illustre Verdi, le plus grand compositeur de notre siècle et de tous les siècles, ainsi que me l'ont enseigné, dans la France musicale, les frères Escudier; Lélio, délicieux chanteur, dont la voix gagne chaque jour en étendue, en puissance, en fraîcheur, ainsi que me l'apprend le Constitutionnel; ce sera superbe; je vais louer une stalle.»

Notre homme entre ensuite au café; justement c'est le jour des feuilletons de musique; toute la critique musicale rend compte de la représentation du Trouvère.

Premier journal sérieux: «Lélio, dans le rôle de Manrique, ce n'a pas été seulement un immense succès, ç'a été une révélation. Enfin, grâce à l'admirable artiste, ce rôle impossible, inintelligible, insoutenable, a pris un corps, une forme, une âme; le mannequin est devenu un homme, et les accents de cet homme ont fait battre tous les cœurs; quant à la voix de Lélio, elle n'a jamais été plus pure, plus puissante, plus étendue, plus jeune, plus fraîche; c'est Nourrit à vingt-cinq ans! Transports, rappel, ovations, rien n'a manqué à son triomphe....»

«—Oh! oh! il n'y a pas à s'en dédire; j'ai bien fait de louer cette stalle; je vais passer une bien belle soirée!»

Deuxième journal sérieux: «Assurément Lélio a eu de beaux élans dramatiques dans le rôle de Manrique. Pourtant la sympathie même que nous inspire son talent nous engage à lui dire que, dans l'état actuel de sa voix, il a commis une imprudence, et la froideur du public le lui a dit avant nous. Il n'aurait jamais dû se mesurer avec cette redoutable partition, qui exige des moyens dont Lélio est aujourd'hui complétement privé, ni surtout avec le souvenir de Mario, qui a marqué ce rôle de Manrique du sceau de son écrasante supériorité...»

Mon provincial fronce le sourcil.

Troisième journal sérieux: «L'effet de la représentation de vendredi a été lamentable; Lélio, dans le rôle de Manrique, a consterné ses admirateurs et ses amis. Lélio n'a plus du tout de voix, et il y supplée mal par des mouvements télégraphiques et une pantomime convulsive. Le public a énergiquement rappelé au silence la tourbe des chevaliers du lustre. Ce chanteur si justement fêté à l'Opéra-Comique, a commis une faute immense, en quittant, pour une plus grande scène, le théâtre de ses véritables succès. Nous craignons qu'il ne se relève jamais de ce dernier naufrage.»

Voilà mon homme au désespoir. Pour s'achever, il jette les yeux sur un journal léger, tout en dégustant sa tasse de café à la crème.

Le journal léger: «M. Lélio est parti pour Chambéry. Il cherche Savoie; on ne dit pas qu'il l'ait encore Trouvère.»

«—Parti pour Chambéry! murmure à part lui le provincial, incapable de comprendre les calembours par à peu près; mais alors il ne joue pas ce soir! L'affiche a donc menti? Que faut-il penser?...»—Il médite pendant une heure les deux lignes du petit journal, sans pouvoir rencontrer de solution raisonnable; ses perplexités redoublent, et il finit par vendre sa stalle, au rabais, à un industriel de la galerie noire.

Telle est, monsieur, a continué l'impitoyable Toupinel, telle est, en raccourci, et dans le plus léger de ses cadres, l'image de la critique parisienne. Vous semble-t-il qu'elle réponde parfaitement à son programme: «Renseigner clairement ses lecteurs sur ce qu'ils doivent penser de ce qu'elle juge?»

Je ne savais trop que répondre, et j'essayais de reprendre mon aplomb, quand une diversion m'est advenue du dehors; un jeune homme assez élégant est entré dans le salon: il avait commencé sa soirée au théâtre, où l'on donnait la Juive. Il nous a annoncé, d'un air tragique, que le ténor, en s'efforçant de lancer un ut de poitrine, avait fait un couac formidable, et que le parterre s'était fâché.

—Voilà bien vos publics de province! ai-je dit pour me rattraper: ils condamnent les malheureux chanteurs à crier comme des énergumènes, et adieu le chant, les nuances, la mélodie!

—Oh! permettez! a interrompu M. Verbelin; cette mode nous vient de Paris. Je m'y trouvais, l'an passé, au mois d'avril, et j'assistai aux débuts de Tamberlick. La salle était splendide; il y avait là assurément les femmes les plus élégantes, les connaisseurs les plus délicats, la fine fleur du dilettantisme parisien. Tamberlick chanta fort bien le premier acte d'Otello: le public fut de glace. Tamberlick fut magnifique d'énergie et de passion dans le troisième acte, qui est sublime: on ne l'applaudit que modérément. Tout ce qui précéda et suivit le fameux ut dièze fut compté pour rien. On avait annoncé cet ut dièze; l'assemblée attendait cet ut dièze; il lui fallait cet ut dièze, auquel Rossini, par parenthèse, n'a jamais songé. Si Tamberlick avait escamoté cet ut dièze, non-seulement il serait tombé à plat, mais sa vie n'eût pas été en sûreté. Pensez aux légitimes colères de ces mille Parisiens, dont cent cinquante Russes, trois cents Italiens, et huit cents Anglais, qui forment ce qu'on appelle tout Paris. Ils et elles ont mis leur cravate blanche et leurs diamants, découvert leurs épaules et frotté le verre de leurs lorgnettes, manqué une polka ou une partie de lansquenet, le tout sur la foi d'un ut dièze, et cet ut dièze aurait faussé compagnie! On a assassiné pour moins que cela. Sans ut dièze, cet homme était un zéro; avec ut dièze, c'est un dieu. Que Shakspeare et Rossini s'arrangent comme ils pourront: vive l'ut dièze et Tamberlick for ever!—Êtes-vous bien sûr, monsieur, que ce soit là de la musique?

—Mais enfin, je ne suis pas musicien, ai-je répliqué avec une certaine impatience; que M. Lélio chante bien ou mal le Trouvère, que M. Tamberlick donne ou garde son ut dièze, ce sont, après tout, choses d'assez mince importance, et nous avons là une singulière façon de causer littérature...

—Patience! a repris l'impitoyable Toupinel en rouvrant son cahier. Dossier no 12, lettre P, chapitre du courrier de Paris et des chroniqueurs.

«Gaston B..., jeune peintre de plus d'espérances que de rentes, avait remarqué, aux eaux de Baden, la fille d'un très-riche banquier, Clémentine R... On savait que le père serait inflexible. Heureusement l'amour est ingénieux, et nos deux jeunes gens s'avisèrent d'une ruse des plus spirituelles. Gaston s'introduisit chez le banquier, et y obtint, sur sa bonne mine, l'emploi de premier commis. Au bout de six mois, M. R... raffolait de Gaston. Celui-ci en profita pour lui avouer qu'il avait cultivé la peinture à ses moments perdus, qu'il était élève de M. Ingres, et il lui proposa de faire, pour rien, le portrait de mademoiselle Clémentine. Les millionnaires ne sont pas insensibles à ces petites économies: M. R... consentit donc. Gaston fit cent soixante-trois séances. Le portrait était si ressemblant, que M. R..., enthousiasmé, laissa échapper ces paroles, bien attendrissantes dans la bouche d'un homme riche: «Je ne sais ce que je pourrais refuser au peintre dont le magique talent me donne une seconde fille!—Eh bien, monsieur, donnez-moi la première!» s'est écrié Gaston, prompt à la riposte. Esclave du préjugé bourgeois, M. R... commençait une horrible grimace, lorsque l'on a sonné à la porte. Le groom de Gaston lui apportait une lettre d'un notaire de Château-Thierry, sa ville natale. L'honnête tabellion lui annonçait qu'une vieille parente, qu'il connaissait à peine, venait de mourir en lui laissant cinq cent mille francs. Ce dénoûment providentiel et imprévu a déridé M. R... et ramené la joie dans tous ces cœurs. Le mariage se célébrera jeudi prochain à Saint-Roch. Gaston a mis dans la corbeille un exemplaire du Roman d'un jeune homme pauvre, de M. Octave Feuillet, magnifiquement relié.»

—Voilà, monsieur, ce qui se paye cinquante centimes la ligne dans la capitale du monde civilisé. Découpez cette piquante anecdote en autant de syllabes et de lettres que vous le voudrez. Mettez le tout dans un sac de loto; remuez et tirez au hasard; vous aurez dix, cent, cinq cents anecdotes de même force et de même style, telles que nous les servent vos chroniqueurs. Voulez-vous une autre guitare? Dossier no 14; lettre V, chapitre du comique bourgeois.

«Deux couples de la rue Saint-Dénis se trouvaient l'autre soir, au Théâtre-Lyrique; l'on chantait les Noces de Figaro. Voici quelques bribes du dialogue que nous avons pu saisir à travers la porte de la loge, laissée entr'ouverte par égard pour une des deux dames, affligée d'un commencement d'embonpoint.

M. Bringuet, bonnetier.—Ce Mozart a bien du talent: il faudra que je tâche de l'avoir à mes soirées...

M. Dupochet, droguiste.—Mais il est mort!

Madame Dupochet, s'éventant avec son mouchoir.—Non, mon ami, tu te trompes, c'est M. Adolphe Adam qui est mort; un autre musicien bien remarquable!

M. Dupochet.—Chut! ma bonne amie, tu m'empêches d'entendre madame Ugalde.

Madame Bringuet, minaudant.—Je l'aimais mieux dans Galathée. Tu sais, monsieur Bringuet? (Fredonnant.) Verse! verse! verse! verse!...

M. Bringuet, fronçant le sourcil.—Vous connaissez, Malvina, mon opinion sur Galathée!... c'est nu, voluptueux, indécent et risqué, et j'ai appris avec beaucoup de peine que notre Élodie l'avait chantée dans son pensionnat. Il faudra que je dise là-dessus un mot d'avertissement à madame Gavinat, sa maîtresse de pension. Ces coupables tolérances ne peuvent que troubler le repos des familles et amener tôt ou tard dans la société des perturbations...

M. Dupochet, timidement.—Mais, mon voisin, la société ne craint rien pour ce soir... Si nous écoutions Mozart?...

Madame Dupochet, illuminée.—L'affiche a peut-être estropié son nom: ne serait-ce pas Musard?...

M. Bringuet, furieux.—Alexandrine!!!»

—Est-ce la peine, dites-moi, d'avoir tant d'esprit pour écrire ou pour applaudir de pareilles choses?

—Assez! assez! s'écrièrent en chœur les invités de madame Charbonneau.

—Oh! par grâce, mesdames, permettez-moi d'extraire encore de mon portefeuille la petite photographie ci-jointe, tombée de la poche d'un Parisien de mauvaise humeur:

L'HOMME BIEN INFORMÉ

Table des matières

La vogue niaise du courrier de Paris, de la chronique et du chroniqueur, a créé, par contre-coup, l'homme bien informé. L'homme bien informé est au chroniqueur ce que le mélomane est à l'artiste, ce que l'ombre est au corps, ce que le lierre est à l'ormeau, ce que Maquet est à Dumas.

Voici, par exemple, une pièce nouvelle, une de ces pièces qui passionnent la curiosité publique. Autrefois, dans les temps de barbarie, pendant l'enfance de l'art, l'essentiel eût été d'abord de voir si elle est bonne et bien jouée, puis de tâcher de s'en rendre un compte exact, ensuite de l'analyser fidèlement pour les lecteurs, et enfin de revêtir cette analyse de toutes les élégances d'une forme spirituelle et piquante. Aujourd'hui nous avons changé tout cela: la forme, à quoi bon? Le style, fi donc! Le style, dans la chronique, ne serait qu'un excédant de bagages. Vous voilà gagnant modestement votre place, comme un profane ou un béotien que vous êtes. Arrive l'homme bien informé: poignées de mains à droite et à gauche; il s'assied à vos côtés, et il vous récite à sa façon son cours de littérature dramatique. La pièce a été retardée de quatre jours, parce que le troisième enfant de l'ingénue a eu une fièvre catarrhale, parce que le père noble donnait hier une soirée, parce que le jeune premier chassait à courre, et parce que la grande coquette avait commandé et décommandé cinq fois sa coiffure. Madame F... devait porter, au quatrième acte, une robe rose avec des nœuds lilas; mais elle a su, par des indiscrétions de couturière, que mademoiselle M... en aurait une pareille, et, au moment où l'auteur lui faisait répéter pour la vingtième fois ces mots du cœur, qui doivent emporter le succès de la scène capitale: «Ah! oui, je suis une pauvre femme, une faible créature que l'on opprime et que l'on déchire; oui, une fatale influence m'a enlevé le cœur de mon Ernest; mais je vaincrai ses dédains à force de résignation et de douceur...» madame F... a eu une attaque de nerfs, et n'en est sortie que pour traiter mademoiselle M... de girafe et de chipie; ce qui a suspendu la répétition, ces dames devant, en cet instant même, tomber dans les bras l'une de l'autre.

Puis l'homme bien informé s'arme de sa gigantesque lorgnette, tourne le dos à la rampe qu'on allume, et parcourt la salle d'un regard de connaisseur. «Ah! voilà madame R... qui entre dans sa loge... Jules doit être au balcon: justement.—Tiens! c'est singulier, le ministre plénipotentiaire du Chili n'est pas encore arrivé, et cependant il sait bien que la petite Clara ne paraît que dans le prologue.—La loge de madame de S... est vide... Ah! je sais pourquoi: elle avait reçu une lettre de Fontainebleau qui lui apprenait que sa belle-sœur était à l'agonie, et elle l'avait supprimée pour ne pas perdre sa première représentation; mais son mari, qui est très-jaloux, a cru que la lettre était d'Albéric, le jeune auditeur au conseil d'État; il a fallu la lui montrer, et ce qu'il y a de bon, c'est que, pendant qu'il la lisait, Albéric était caché dans un placard: ce soir, le couple est dans les larmes, bien que cette sœur n'ait pas d'enfant et laisse trente mille livres de rente...» Ainsi de suite. Voilà le feuilleton dramatique de l'homme bien informé.

Vous lisez un roman nouveau: il vous plaît ou il vous déplaît, ceci n'est pas la question. Vous vous demandez, avant de fixer votre jugement, si les caractères sont vrais, si la donnée est originale, si les situations sont pathétiques, si le récit est intéressant, si les descriptions sont belles, en un mot si le roman est bon ou mauvais. Patience! voici l'homme bien informé qui frappe à votre porte; il entre, il jette les yeux sur le livre ouvert; il vous raconte comme quoi l'héroïne est cette dame que vous avez rencontrée à Trouville l'été dernier; l'auteur lui avait demandé la main de sa nièce, cette jolie blonde qui dansait si bien la polka; le mariage a manqué, et c'est pour cela que la nièce et la tante figurent dans le roman. Vous aurez peut-être aussi remarqué, dans ce livre, l'odieux personnage de V... C'est, trait pour trait, un créancier de l'auteur, que vous avez dû voir à la Bourse, le banquier T... Et G..., ce type de vieil avare, hargneux et grotesque! vous savez sans doute qu'il n'est autre que le propre oncle de l'auteur, le notaire P..., qui avait déshérité son neveu, parce qu'il détestait les gens de lettres. Quant à l'épisode tant soit peu risqué de l'enlèvement de la jeune Emma, c'est une histoire vraie qui a fort diverti, l'an passé, tous les baigneurs de Carlsbad; George, le ravisseur, s'appelle, en réalité, Gustave; il est très-lié avec l'auteur, à qui il a naturellement tout raconté. Aussi ce roman fait-il un bruit d'enfer en Bourgogne, où la famille de la jeune personne compte beaucoup de parents et d'amis. Le libraire de Dijon, à lui tout seul, en a vendu cent cinquante-cinq exemplaires...

—Mais que pensez-vous de l'œuvre en elle-même? il me semble que les caractères sont un peu forcés, les incidents invraisemblables, les descriptions oiseuses, le style à la fois prétentieux et incorrect...

—Je l'ignore et ceci importe peu, vous répond l'homme bien informé: ce qu'il y a de pire, c'est que l'auteur n'avait pas de traité avec B... son libraire. B... a perdu beaucoup d'argent dans l'affaire des Petites Voitures, où il s'était mis, comme vous savez, à l'instigation de X..., un de ses bailleurs de fonds, et maintenant il est possible que ce roman qui a été tiré à douze mille, ne rapporte rien de plus que les cinq cents francs touchés contre livraison du manuscrit... etc., etc., etc.» Voilà comment l'homme bien informé entend et pratique le feuilleton littéraire.

Passons maintenant à la politique: nous sommes ici sur un terrain glissant; tâchons de ne pas tomber. Vous êtes inquiet (simple conjecture) de la tournure que prennent les événements: vous vous demandez avec angoisse si la société sera assez forte pour résister à cette propagande des mauvaises doctrines, favorisée par la connivence ou la faiblesse des honnêtes gens. Il est question d'une guerre avec une des puissances du Nord et peut-être avec l'Angleterre. L'Italie est en feu; on parle d'un changement de ministère, d'une convocation des Chambres; le commerce souffre, les affaires languissent; bref, toutes les grandes idées de droit public, de politique internationale, de religion, de morale, de liberté, d'autorité, d'ordre et de désordre, sont soulevées par ce souffle d'orage qui précède les catastrophes. Vous recevez la visite de l'homme bien informé, et vous lui communiquez le résultat de vos méditations graves et tristes.—«Mon cher, vous n'y entendez rien, vous répond-il d'un air dégagé. L'ambassadeur de Russie voulait donner un bal le 17 février; l'ambassadrice ne voulait le donner que le 19, parce qu'elle avait demandé à Gênes une cargaison de fleurs qui devait lui arriver par le Sirius, que les événements ont empêché de partir mardi. Il y a eu une petite querelle de ménage; l'ambassadrice, qui est fort vive, a écrit à sa mère, qui est très-fière, et qui a rappelé sa fille: un correspondant de l'agence Havas passait devant la porte cochère au moment où l'on chargeait les voitures; il en a conclu que l'ambassadeur avait redemandé ses passe-ports, et il l'a dit à N..., son cousin, huitième d'agent de change, qu'il a rencontré allant à la Bourse. La rencontre avait lieu, mercredi, à une heure, à l'angle de la rue Royale et de la rue Saint-Honoré. N... a eu le temps, dans le trajet, de réfléchir sur cette nouvelle, et il en a conçu l'idée de jouer à la baisse sur toutes les valeurs. Tout son plan stratégique était fait avant qu'il arrivât au tourniquet. S'approchant d'un groupe où il a reconnu D..., H... et E..., trois intrépides gobe-mouches, il leur a annoncé que deux ambassadeurs, munis de leurs passe-ports, allaient partir dans la soirée; que le Moniteur d'après-demain publierait la déclaration de guerre; qu'il y aurait un appel immédiat aux Chambres, un remaniement complet du ministère et un emprunt de seize cents millions. Ces nouvelles ont circulé avec une rapidité électrique; la manœuvre de V... a parfaitement réussi; il y a eu une baisse énorme sur toutes les valeurs; ce qui, par parenthèse, a fait perdre deux cent mille francs à Z..., le célèbre rédacteur de votre journal de prédilection, lequel, rentrant chez lui de très-mauvaise humeur, a écrit, ab irato, sur la fièvre de l'agiotage, le progrès des mauvaises doctrines, les périls de la société, la corruption des mœurs, les excès de la mauvaise presse, l'imminence des bouleversements les plus horribles, ce fameux article qui a fait tant de bruit et vous a tant effrayé... etc., etc... etc...»—Voilà le premier-Paris politique tel que le professe l'homme bien informé.

Quelle belle politique et quelle belle littérature!

—Et quelle belle vie, si nous nous accoutumons à veiller jusqu'à minuit! reprit madame Charbonneau, qui trouvait sans doute ma pénitence assez longue. Vite, une tasse de thé, et à jeudi prochain! M. Toupinel pourra se recueillir d'ici là; il fouillera, j'en suis sûre, au fond de son bissac, et en tirera encore quelque pièce bien accablante pour ce misérable Paris.

—C'est possible, belle dame, mais j'aurai soin de relire auparavant la fable du Renard et les Raisins, dit M. Toupinel tenant son chapeau d'une main et son portefeuille de l'autre.

III

Table des matières

Jeudi, janvier 186...

—Ce soir, dit M. Toupinel en fermant ses gros cahiers, au lieu de faire défiler sous vos yeux cette masse de contradictions, de paradoxes, de bévues, d'âneries et de vieilleries de toutes sortes, qui ne vous apprendraient rien, et compromettraient dans l'esprit de ces dames la plupart de leurs auteurs favoris, j'aime mieux vous montrer une autre face de la question, traitée en raccourci dans la lettre que j'ai l'honneur de vous présenter.

Il faut vous dire que je possède, non loin de Lodève, un ami qui s'appelle Auguste Clérisseau, et qui a été, il y a trente-trois ans, mon camarade de collége à Stanislas. Il était, comme moi, fou de musique, de littérature, de poésie, de peinture, de toutes les belles choses qui ne fleurissent qu'à Paris, et quiconque m'eût dit alors que Clérisseau passerait trente ans sans remettre le pied dans la capitale par excellence, m'eût paru un bien mauvais prophète. Mais l'homme propose et Dieu dispose. A peine sorti des bancs de philosophie, Clérisseau se trouva chef de famille par la mort de ses parents: il fallut recueillir et débrouiller une succession embarrassée. Bientôt l'amour se mit de la partie: il ne perdit pas Troie, mais il retint mon ami, qui, pour s'en guérir, se maria; puis les enfants arrivèrent à la file, et leurs petits bras enlacés autour du cou de leur père lui furent des chaînes d'autant plus fortes qu'elles étaient plus faibles. D'ailleurs, pour aller de Lodève à Paris, il fallait alors cinq nuits et six jours: on partait avec des cheveux blonds, et on débarquait rue de Grenelle-Saint-Honoré avec des cheveux gris. Était-ce la poussière? Était-ce la durée du voyage? Les érudits ne s'accordent pas sur cette question que l'histoire éclaircira.

Petit à petit les années s'écoulèrent: Auguste dut songer à marier Victorine, sa fille aînée. Antoine, son fils, n'avait pas la vocation militaire; on lui fit un remplaçant, qui, vu le congrès de la paix et la guerre de Crimée, coûta horriblement cher. Louise, la fille cadette, voulut entrer au couvent; on pleura beaucoup, et on travailla de bon cœur à sa dot et à son trousseau. Jacques, le second fils, eut des velléités d'alexandrins, ce qui exigea, de la part de ses parents, la plus énergique surveillance. Ensuite madame Clérisseau tomba malade. Son médecin lui ordonna d'aller passer l'hiver à Nice, et Auguste était trop bon mari pour ne pas l'y accompagner. Elle y mourut au bout de cinq mois; mais le médecin de Nice assura qu'elle serait morte six semaines plus tôt si elle était restée chez elle, et ce fut une consolation pour l'époux inconsolable. On était alors au printemps de 1859.

Une fois son deuil expiré,—et Clérisseau le fit durer en conscience,—il se trouva un peu plus libre qu'il ne l'avait jamais été depuis le collége, où il ne l'était pas du tout. Antoine, l'exonéré, plaidait avec succès le mur mitoyen; Jacques, le poëte, était clerc d'avoué. Victorine, bien mariée, Louise religieuse, n'avaient plus besoin de leur père. Clérisseau, enrichi par le décès d'un oncle tombé en enfance avant d'avoir le temps de le déshériter, songea à Paris qu'il regrettait toujours, et m'y donna rendez-vous pour le mois d'avril: il se proposait, me disait-il, de reprendre où nous l'avions laissée notre charmante camaraderie, et il réglait d'avance le programme de nos journées parisiennes. Nous irions aux Italiens et à l'Opéra, comme au beau temps de madame Malibran et de Robert le Diable, de Rubini et de la Sylphide; au temps où nous faisions queue, par un froid de dix degrés, dès deux heures de l'après-midi. Nous suivrions les cours de la Sorbonne et du collége de France, comme à l'époque où nous allions applaudir MM. Guizot, Cousin et Villemain. Nous irions le matin à l'exposition de peinture, le soir au Théâtre-Français, pour nous décider enfin entre les classiques et les romantiques, entre Ingres et Delacroix, entre Racine et Victor Hugo. Nous ferions quelques excursions à travers ce qui reste du vieux Paris, afin d'y amasser des trésors de couleur locale, d'en bien pénétrer le sens et l'histoire, d'y recueillir une à une ces reliques du temps passé, sans lesquelles toutes les magnificences présentes ne sont que luxe de parvenu. Il profiterait, lui, Clérisseau, de quelques anciennes connaissances qui nous ouvriraient les salons les plus spirituels et les plus lettrés de Paris, pour réapprendre à causer, ce que l'on oublie en province; pour renouer le fil de ces conversations délicates, fines, légères, élégantes, polies, qui sont un des charmes et une des gloires de la société française: «Tu le vois, ajoutait-il avec une simplicité touchante, je m'accroche où je peux, comme le naufragé: mon cœur est mort, sauf ce que j'en garde pour mes enfants; je veux chercher avec toi un refuge dans les jouissances de l'esprit, de l'imagination et de l'art.»

Il arriva ce qui arrive presque toujours aux rendez-vous les mieux raisonnés. J'y manquai, une affaire urgente me retenait ici: un mois après, j'étais à Paris, je courus rue de l'Université, hôtel des Ministres, où Clérisseau s'était logé; au lieu de sa bonne figure, j'y trouvai la lettre que voici:

«Pardonne-moi, mon cher ami, de m'être enfui avant ton arrivée, comme je te pardonne d'avoir manqué la mienne. Tu sais l'histoire de ce Marseillais qui, descendu la nuit dans un de ces affreux hôtels voisins de la gare et n'ayant aperçu le lendemain matin, de sa fenêtre, que les terrains vagues, les tuyaux de cheminée, les boutiques borgnes de la rue de Lyon et la grande muraille noire de la prison de Mazas, s'écria avec son accent inimitable: «C'est là leur Parisse!!!» et, haussant les épaules, repartit immédiatement pour Marseille sans vouloir en connaître davantage. Eh bien, mon vieux camarade, j'ai fait, sauf les détails, comme ce brave citoyen de la Cannebière. Voici le bulletin de mon odyssée parisienne.

«Le premier soir (1er avril, date fâcheuse!) je retournai d'instinct à nos premières amours et j'allai aux Italiens.... Un parterre à moitié vide, une salle somnolente, quelques bravos inintelligents ou d'une froideur glaciale, voilà pour le public; de vieux chanteurs ennuyés, disant du bout des lèvres une musique qu'ils ne comprennent plus, voilà pour les artistes. Mon voisin de stalle m'affirmait, entre deux bâillements, qu'Assur, Sémiramide, Arsace et Idreno avaient, à eux quatre, deux cent dix-sept ans; je n'ai pas vu leur acte de naissance, mais je suis tenté de le croire. Ce qu'il y a de plus drôle,—ou de plus triste,—c'est que j'avais lu, le matin même, un article écrit par un beau monsieur, porteur de magnifiques favoris plus noirs que nature, article d'où il ressortait que chacun de ces artistes avait chanté comme un ange, qu'on les avait acclamés, rappelés, couverts de fleurs, que l'enthousiasme de la salle tenait du délire, que l'on n'avait jamais assisté à pareille fête, et une foule d'et cætera. On m'a dit que c'était là de la critique transcendante, à l'usage des raffinés du dix-neuvième siècle.

«Le lendemain, je suis allé faire un tour à la Bourse. O mon ami, quels échantillons de l'espèce humaine! quelles vociférations sauvages! quel monde! quelle langue! quel temple! quel dieu! Mais, ce qui m'a le plus étonné, c'est que j'ai rencontré là, se pavanant et gesticulant au milieu des groupes, trois ou quatre de mes compatriotes qui n'oseraient plus se montrer dans nos rues, de peur d'être lapidés par les gamins et hués par les honnêtes gens. Le notaire Véruchon, par exemple, qui, avec ses airs de bon apôtre, avait capté la confiance de nos riches et de nos pauvres, et a levé le pied en réduisant à la misère plus de cinquante familles! Et Fourcheux, le négociant fripon, dont la faillite a désolé notre marché! Véruchon et Fourcheux étaient là, drapés dans des raglans magnifiques, et causant gravement affaires avec d'autres raglans qui, très-probablement, ne valaient pas mieux. Il paraît que la province envoie comme cela, à Paris, ceux de ses enfants qui lassent son indulgence maternelle, et que Paris s'en accommode fort complaisamment. Plusieurs de ces émigres involontaires amassent une belle fortune; ils ont alors pignon sur rue, appartements blanc et or, chevaux, voitures, livrée, chinoiseries, tableaux, chalets, villas, crédit ouvert chez Chevet, grandes et petites entrées à l'Opéra. Maintenant, après ces échauffantes journées, sans cesse ballottées entre le million et l'exécution, figure-toi ces scories vivantes de la province expurgata, se répandant le soir dans les théâtres, dans les cabinets de lecture, dans les divans, partout où s'étalent les œuvres d'art, où se discutent les productions de l'esprit: quels gourmets de friandises intellectuelles et morales! quels dignes appréciateurs des délicatesses de la pensée et des délicatesses du cœur! quels juges infaillibles, quels experts autorisés en matière de sentiments, d'idées, de nuances, de scrupules, de raffinements chevaleresques! Quel excellent contrôle pour les pudeurs de l'âme, les chastes et romanesques tendresses, les saintes austérités de l'honneur, les rudes exigences de la probité, les respects et les grandeurs de l'histoire! Et si la littérature est l'expression de la société, que sera la littérature chargée d'exprimer une société pareille?

«Cette littérature, je l'ai retrouvée, le même soir, aux petits théâtres: dans ces théâtres où nous avions eu autrefois de si bons accès de fou-rire, j'ai cherché vainement un mot spirituel ou franchement gai. En revanche, d'ignobles gravelures, et surtout des exhibitions et des danses à faire rougir un turco: il n'y a plus de comiques, il y a des queues-rouges: il n'y a plus d'actrices, il y a des jambes: les pièces à femmes, les rôles à corset, à maillot, à cuisses, le collant, la polka finale, qui permet aux comédiennes de l'endroit de montrer aux binocles de l'orchestre tout ce que cache le peu de robe qu'elles portent encore; par là-dessus quelques beaux défilés et quelques décorations splendides, voilà le dernier mot de l'art dramatique en 1861. Parole d'honneur, j'aime mieux le pauvre petit théâtre de mon chef-lieu, et cela pour trente-six raisons; la première, c'est que je n'y vais jamais; dispense-moi des trente-cinq autres.

«Pour m'indemniser un peu, j'ai voulu aller à l'Exposition. Tu te souviens, mon ami, de celle de 1831, la dernière que nous ayons visitée ensemble, où éclatèrent à la fois les Moissonneurs de Léopold Robert, le Cromwell et les Enfants d'Edouard, de Paul Delaroche, la Médée et la Liberté, d'Eugène Delacroix, les merveilleuses toiles de Decamps, les tableaux de Schnetz, d'Ary Scheffer, de Marilhat, de Delaberge, de Johannot, de Roqueplan, de Louis Boulanger, de Poterlet, de Dévéria, de Chenavard, de Paul Huet! Et, parmi les visiteurs de ce Salon, quel entrain! quelle verve d'admiration! quelle fougue de colères! Que de jeunesse dans ces yeux ardents, dans ces longues chevelures, dans ces chapeaux de ligueurs, dans ces justaucorps de velours! C'était risible peut-être, mais c'était passionné, fervent, convaincu. Cette fois, j'ai rencontré, dans les allées ratissées des Champs-Elysées, de bons bourgeois, bonnetiers ou notaires, avec leur livret sous le bras, préparant paisiblement leur pièce blanche et allant chercher ce régal artistique pour se délasser de leurs affaires. A ce nouveau public, un petit art friand et malsain sert une peinture proprement faite, où des qualités matérielles fort remarquables, mais très-uniformes, déguisent mal la pauvreté du style, l'absence de conviction et le néant de la pensée. Au bout de deux heures, je suis sorti avec un peu de tristesse et beaucoup de migraine.

«En revenant, je suis entré dans un cabinet de lecture: j'avais jeté un coup d'œil sur la devanture, et voici les titres des livres le plus en évidence, étalés à la place d'honneur: les Cotillons célèbres; les Femmes galantes; les Maîtresses royales; Comédiennes et Courtisanes; Mémoires anecdotiques sur madame du Barry; l'Amour; les Souvenirs de Rigolboche; les Femmes de la Régence, etc., etc. J'allais demander quelques explications à la maîtresse de l'établissement, lorsque la porte vitrée s'ouvrit avec fracas... Un coup de vent, un tourbillon, une mèche de cheveux voltigeant sur un crâne dénudé, un teint livide, un œil fiévreux, un paletot-sac friable comme de l'amadou, un chapeau rougi par la pluie, un pantalon tombant en charpie sur des bottes éculées, tout cela, cher ami, c'était Marc Stéphen, notre ancien copin du collége Stanislas, maintenant critique, fantaisiste, bohème, homme de lettres.

«J'avais vu la veille, à la Bourse, des martyrs de l'argent; à présent, j'avais sous les yeux un martyr de la littérature; créations parisiennes, mon cher, et qui doivent nous consoler de rester attachés où nos chèvres broutent! Ce Marc Stéphen n'est ni un imbécile, ni un enfant trouvé; il a fait de très-bonnes études; il appartient a une excellente famille de Draguignan; il pourrait être aujourd'hui un bon gentleman farmer, tranquille, honoré, utile, cultivant ses terres, faisant le bonheur d'une honnête femme. Mais, au sortir de l'école de droit, le démon littéraire l'a saisi et n'a plus lâché prise. Il souffre, il jeûne, il patauge dans tous les cloaques de Paris. Ses propriétés, vendues à bas prix, se sont monnayées en quelques fragiles capitaux; ceux-ci, à leur tour, se sont gaspillés en impôts ordinaires et extraordinaires que la bohème pauvre prélève sur la bohème riche: dîners offerts aux confrères qui délivrent des brevets de génie; argent prêté, sur le boulevard, à des Schaunard faméliques; fondations de petits journaux destinés à démolir les vieilles réputations, à en créer de nouvelles, et à mourir d'inanition à leur cinquième numéro, faute d'un sixième abonné. Bref, au bout de trois ans, tout l'avoir de Marc Stéphen s'en était allé; le talent n'était pas venu, et la gloire encore moins! Il a trente ans à peine, et il paraît en avoir soixante. Pour un million en perspective et un fauteuil à l'Académie, nous n'accepterions, ni toi ni moi, la somme de tortures, de privations, de déboires qui compose son existence; mais il est rivé à cette existence horrible comme un forçat à sa chaîne; il ne pourrait plus respirer un autre air, ni vivre une autre vie! En le voyant au seuil de cette sombre et humide boutique, crotté, mouillé, hâve, blême, décharné, presque en haillons, sous un ciel bas, qui, depuis trois semaines, n'a pas cessé de tamiser une pluie fine et drue, je n'ai pu m'empêcher d'évoquer en idée le ciel de la Provence, les plaines du Var, et de me figurer cet infortuné galérien de la fantaisie à la place où il devrait être, au milieu des lentisques et des citronniers, sur la terrasse d'une jolie villa, souriant à une jeune mère entourée de joyeux enfants.

«Marc Stéphen était dans un de ses moments d'âpre franchise: le malheureux n'avait pas dîné la veille! Il m'a pris le bras, et, m'entraînant hors du cabinet de lecture, il m'a dit d'une voix saccadée comme une pulsation fébrile:

«—N'écoute pas cette vieille débitante de poisons! Tous les livres qu'elle t'offre sont des ordures... Mais voilà comment se font les succès maintenant! Une compagnie d'assurances, une société en commandite entre le livre, la pièce et le juge: loue-moi, je te loue; vous nous louez, nous vous louerons, ils se louent; et le public achète! Hachette! Tiens! je fais des mots à présent!

«Et, de sa voix stridente, Marc Stéphen entonna une philippique furieuse contre nos célébrités littéraires; elles y passèrent toutes ou presque toutes: celui-ci vendait sa plume au plus offrant; celui-là mettait en coupes réglées la vanité des auteurs et des artistes: A... était un histrion, B... un charlatan, C... un bavard, D... une girouette, F... s'était compromis dans une affaire véreuse qui le plaçait sous la dépendance d'une courtisane madrée; G... vivait des bienfaits d'une femme entretenue qui prêtait à la petite semaine; L.... s'abrutissait d'eau-de-vie pour se consoler de l'infidélité d'une actrice qui l'avait trahi pour son coiffeur; M..., enragé défenseur des bonnes doctrines, avait des mœurs suspectes, et n'eût pas complété le nombre des dix justes nécessaire au salut des villes maudites; P.... avait fait de l'emprunt une science rivale du whist et des échecs. Il y en avait, comme cela, pour tous les goûts et pour toutes les lettres de l'alphabet. A en croire Marc Stephen (mais je ne le crois pas, il était trop en colère!), il y aurait quelque chose de bien extraordinaire. Ces illustres, ces fiers démocrates de la littérature seraient des libéraux et des Spartiates pour rire. Ils se soucient de la liberté comme des vieilles lunes: l'un spécule sur un titre, l'autre sur un vice; un troisième, pour rouler carrosse et dîner chez Véfour, s'est fait l'homme lige d'un riche agioteur qui lui paye ses vertus à tant par mois et ses opinions à tant la ligne; presque tous les journaux à grandes fanfares et à grand style appartiennent à des hommes d'argent qui nourrissent, voiturent, gouvernent, enrichissent et aplatissent les hommes d'idées. Ces Cassius et ces Catons de la démocratie littéraire ont une attitude admirablement héroïque et intrépide vis-à-vis du bon Dieu, du pape, des évêques, des curés, des religieux, des religieuses, des royautés déchues, des grandeurs du passé, et, en général, de toutes les puissances qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se défendre en ce monde; mais (c'est toujours Marc Stephen qui parle), dès qu'il s'agit des pouvoirs en plein exercice, des grandeurs du moment, des princes et princesses possédant un palais, un salon à manger et une antichambre, la scène change; leur échine devient d'une étonnante souplesse; ils en remontreraient aux courtisans de Versailles et de l'Œil-de-Bœuf. Comme tous les gens mal élevés, ils ne saluent pas du tout ou ils saluent trop bas; leur vie se partage entre l'insolence et le servilisme: il y en a qui, s'il le fallait absolument, prouveraient au prince Napoléon que c'est lui qui a pris Sébastopol; il s'en rencontre qui, pour se rendre utiles et agréables, allumeraient les candélabres, battraient les tapis et frotteraient les assiettes chez telle princesse à la mode ou tel ministre prépondérant. Je te répète que c'est Marc Stephen, Marc Stephen affamé, furibond et frissonnant de fièvre, qui débitait à mon oreille toutes ces choses incroyables; je ne les crois point, et je n'en prends pas la responsabilité.

Darmowy fragment się skończył.

Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
280 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066080334
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

Podobne książki