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André Theuriet

Œuvres de André Theuriet

Toute seule ; Un miracle ; Saint Énogat


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319441

Table des matières

I CHEZ L’HUISSIER

II L’ABBÉ

III LE DÉPART

IV LECTURES PIEUSES

V LE CHAPITRE DES TENTATIONS

VI DOUBLE MÉPRISE

VII LE QU’EN DIRA-T-ON

VIII LA DERNIÈRE CHANSON

IX LA MAISON DE SANTÉ

X PASCAL

UN MIRACLE

SAINT - ÉNOGAT SOUVENIRS D’UNE PLAGE BRETONNE

I
CHEZ L’HUISSIER

Table des matières

Il fait une splendide matinée d’août, un de ces radieux matins où le ciel bleu, les nuages et le soleil semblent s’entendre pour répandre harmonieusement sur toutes choses l’ombre et la lumière. Sur le quai des Augustins, où les hautes façades des vieux logis maintiennent encore une demi-obscurité pleine de fraîcheur, une légère brise retrousse les feuilles des platanes et des peupliers; à travers la feuillée frissonnante, par-dessus le parapet où des nez fureteurs plongent dans les cases des bouquinistes, la Seine ensoleillée apparaît avec des chatoiements argentés. Les marchandes de fleurs poussent leurs brouettes embaumées d’œillets rouges, de jasmins et d’héliotropes. Tous les cris du Paris matinal se détachent sur la basse bourdonnante des roulements de voitures et montent en l’air, mêlés aux sifflements aigus des martinets et aux sonneries éparses des cloches d’église.–Il y a de la joie partout: dans le ciel, dans l’eau, sur la terre;–il n’y a que moi qui ne sois pas gaie.

Je chemine d’un pas déjà maussade et fatigué. Je grogne–en dedans–contre le soleil, contre les flâneurs qui obstruent le trottoir, contre les omnibus qui passent tous complets, roulant inondés de clarté sur les ponts et s’enfonçant rapidement dans les rues plus sombres. Je bougonne surtout contre cette corvée qui m’attend là-bas, tout là-bas, chez cet huissier qui demeure au bout de la rue Saint-Denis, et où M. La Guêpière m’a donné rendez-vous à neuf heures et demie.

Il s’agit d’un référé à signer. Autant que j’ai pu le comprendre, c’est un nouvel expédient dilatoire imaginé par mon mari pour arrêter une saisie qui nous menace tous deux: lui, comme débiteur principal, et moi, comme caution. Il a touché l’argent,– naturellement, et selon son habitude il a oublié de payer les intérêts. La créance est hypothéquée sur ce pauvre petit domaine du Chânois que je lui ai apporté en dot; de sorte que je me trouve mêlée une fois de plus à ce tripotage procédurier qui m’effraye et qui m’énerve. Je suis furieuse de ce nouveau tour de mon ingénieux et peu scrupuleux époux, et, tout en allant au rendez-vous, je maugrée entre mes dents:

–Cette fois, ce sera le dernier! Certainement, ce sera le dernier!

Je passe devant les Halles. La cloche de neuf heures vient de sonner. Les petits machands se hâtent d’enlever les tas de choux, de carottes, de salades qui jonchent le trottoir. Tout ce quartier est gai, remuant, imprégné d’une salubre et réjouissante odeur campagnarde; mais rien ne peut secouer mon humeur mélancolique. Au contraire, ces légumes verts en monceaux me font repenser à mon pauvre Chânois, où je ne récolte pas même une feuille de chou. Grâce à M. La Guêpière, le Chànois ne me rapporte, pour le quart d’heure, que des feuilles de papier timbré.

Je presse le pas et j’entre dans la rue Saint-Denis, humide, noire, grouillante de gens affairés. Au bout de cinq minutes, je reconnais de loin sur le trottoir mon aimable mari. Il brandit sa canne avec des airs juvéniles et conquérants, en se promenant devant la maison de l’huissier. Il m’a aperçue, lui aussi, mais il ne fait pas d’abord mine de me voir. D’un coup de tête sec, il rajuste son cou entre les pointes de son col cassé, fait saillir ses manchettes en secouant brusquement les bras, et, quand il sent qu’il est tout à fait au point, il daigne m’apercevoir. Il s’avance d’un air dégagé et me salue d’un:–Ah! te voilà!–comme s’il s’agissait d’une partie de plaisir.

Nous entrons. Il monte, leste comme un écureuil dans sa jaquette d’alpaca noir. Il a la tournure ridiculement jeune et nullement d’accord avec ses yeux aux paupières ridées et son cou plissé. Je le suis, à distance. L’escalier est obscur et boueux. A l’entresol, la loge du concierge, d’où s’exhale une odeur de choux-fleurs au gratin; au premier, une plaque avec ces mots: Externat de jeunes demoiselles, et, à travers la porte, un bourdonnement sourd d’enfants apprenant toutes ensemble leur leçon à mi-voix; enfin, au second, une plaque d’huissier, ovale, en cuivre terni, et au-dessous l’inscription sacramentelle: Tournez le bouton, s. v. p. M. La Guêpière tourne le bouton et passe le premier.

Voilà un homme qui sait se présenter chez un huissier! Il entre, le corps et la jambe gauche en avant, gracieux au possible, la bouche en cœur, le chapeau à la main. Moi, je le suis, l’oreille basse, comme une condamnée.

L’huissier, maître Plumerel, est déjà parti en récolement, et nous nous trouvons en présence du premier clerc: un homme d’une cinquantaine d’années, ayant une grosse tête chauve, de gros yeux ronds, des lèvres épaisses, d’épais sourcils en broussailles, une voix rude, et avec tout cela l’air fin et entendu. Il est assis devant un bureau en acajou protégé par une balustrade peinte en noir. Sur le bureau sont amoncelés des papiers timbrés que je connais trop bien, hélas! grâce à l’expérience que j’ai acquise depuis que je suis en ménage. Je pourrais les nommer l’un après l’autre, sans les lire. Cette feuille simple, pliée en forme de lettre de faire part, c’est un commandement; cette double feuille, avec un en-tête en lettres gothiques, c’est une assignation au tribunal de commerce, et ce cahier noué en haut et en bas avec de la ficelle rouge, c’est une signification de jugement. Je regarde cela du coin de l’œil, et toutes les méchantes affaires que m’ont procurées les frasques de M. La Guêpière me reviennent à la mémoire.

–Asseyez-vous! dit brusquement le maître clerc, votre référé n’est pas encore prêt.

Et M. La Guêpière s’assied, avec un geste obséquieux de la main, signifiant qu’il n’est pas pressé. Il y a une chaise près de lui, mais je la laisse vide et je vais me rencogner dans un angle, près d’un poêle poudreux, dont le marbre est orné d’une carafe sale, au goulot moucheté de taches blanches et au ventre plein d’une eau jaunâtre. Cette carafe, sans un verre, me rend rêveuse:–Est-ce que les clercs y boivent tous à même?…

J’examine l’étude. Elle est éclairée par un jour cru, qui tombe d’une haute fenêtre ouverte sur une cour borgne. Perpendiculairement à cette fenêtre, le long d’une table appuyée au mur, sont alignés trois pupitres peints en noir, et sur deux de ces pupitres sont courbés deux hommes aux vêtements râpés, qui écrivent très vite. On entend le grincement de leurs plumes qui courent sur le papier timbré. Ils travaillent sans lever la tête, avec un acharnement anxieux, comme s’ils craignaient de n’arriver jamais au bout de leurs écritures.

Dans l’angle qui fait face à la niche du maître clerc se dresse un autre bureau en chêne, recouvert d’une molesquine éraillée et encombré de cartons verts. Là est assis un jeune clerc ayant une bonne figure provinciale: de clairs yeux bruns naïfs, des cheveux noirs taillés en brosse et une moustache qui laisse voir une bouche franche et spirituelle. Sa mise propre, sans être élégante, et sa mine honnête, presque ingénue, contrastent avec les têtes mal peignées et les sordides vêtements des deux expéditionnaires acharnés à leur besogne.

C’est le second clerc. Il est chargé de préparer le référé et il écrit sous la dictée de son collègue. J’entends des lambeaux de la phraséologie judiciaire:

«Estelle-Noémi-Geneviève Passerat, épouse séparée de biens dudit Raoul Lancelot de La Guêpière, etc.»

–De biens, seulement? demande le maître clerc en s’adressant à mon mari par-dessus la balustrade.

–De biens seulement, oui, monsieur! répond celui-ci avec un sourire qui soulève sa moustache teinte, entre-bâille ses lèvres minces et montre une double rangée de dents aiguës.

Je l’aurais tué!.

La porte s’ouvre et un petit homme trapu, à la mine dévastée, fait son entrée. Sa personne malpropre est comme imprégnée d’une odeur de misère et de vice. Sa barbe et ses cheveux mouton-tonnants sont d’un gris sale; son pantalon effrangé et ses souliers n’ont pas été décrottés depuis huit jours au moins; il a un gilet à châle, trop court, à carreaux bleus et café au lait; les manches et le collet de son paletot jaunâtre sont horriblement luisants.–C’est le colleur d’affiches.–Le maître clerc lui lance un regard froid et ironique.–

–Déjà!… Vous ne vous foulez pas, vous! lui crie-t-il, vous en prenez à votre aise. On voit que vous avez des rentes.

Les deux acharnés gratte-papier s’arrêtent un instant pour sourire en regardant le maître clerc, puis leurs plumes se remettent à courir comme pour rattraper le temps perdu. Ils écrivent avec rage, le bout de leur nez frôlant presque le papier. Pendant ce temps, sans s’émouvoir, le colleur ôte son chapeau de paille, le remplace par une casquette de soie noire graisseuse. Il semble blasé sur les sarcasmes qu’on lui lanoe. Il tire placidement de la poche de son paletot un gros morceau de pain et une charcuterie quelconque, enveloppée dans un feuillet de registre, et il dépose avec précaution le tout au fond de son chapeau. Puis, se retournant vers le maître clerc, il demande d’un ton grincheux:

–Où sont les affiches?

–Là, dans le casier., toujours à la même place.

–A la même place, à la même place, bougonne le colleur, on aurait pu les mettre autre part.

–Oui, mais on les a mises là. Là!. Entendez-vous, Benjamin! s’écrie le premier clerc impatienté.

–C’est bon! répond l’autre.

Il prend une liasse de papiers d’un rose tendre, qu’il soupèse dédaigneusement:

–Il n’y a que ça!. En voilà une propre journée!

–Jamais content! murmure ironiquement le premier; allons, à votre place, vieux, et pas d’aboiements.

Le vieux s’assied à son pupitre et, toujours grognant, se met en devoir de collationner les papiers timbrés avec les affiches. La porte s’ouvre de nouveau et livre passage à un brave homme qui s’approche timidement du maître clerc. Il apporte un petit acompte et demande deux jours de délai pour le reste.

–Impossible, réplique le principal d’un ton bourru tout en comptant l’argent, je ne puis prendre cela sur moi, je ne suis que le premier clerc.

–Mais, monsieur, objecte le pauvre diable, je ne demande que deux jours.

–Que deux jours! comme vous y allez, vous!… Et pendant ce temps votre créancier languit.

–Oh! monsieur, il a les moyens d’attendre, il est riche.

–Il n’y a pas de riche qui tienne. Revenez à deux heures. M. Plumerel vous recevra après son déjeuner, et s’il veut vous donner du délai, ça le regarde; moi, je m’en lave les mains.

–Mais, monsieur, c’est aujourd’hui à midi qu’on me vend! s’exclame le solliciteur en jetant à droite et à gauche un regard désespéré.

–Je n’y puis rien, répète l’autre en haussant les épaules, bonjour!

Et le pauvre homme s’en va, la tête basse et l’air navré.

Pendant ce colloque, j’entends dans une pièce à côté une fraîche voix de jeune femme ou de jeune fille fredonnant la Valse des roses. La voix charmante et bien timbrée va et vient d’un coin à l’autre de la pièce voisine, et je me représente la fille de l’huissier, en peignoir clair, faisant de gentils rangements à travers sa chambre, mettant des fleurs dans l’eau, époussetant des bibelots. Quel contraste entre ce pauvre diable qui s’en va et cette jeunesse qui chante! Comment les huissiers peuvent-ils avoir de jolies filles possédant une aussi délicieuse voix?

Le son de cette voix fraîche me reporte aux temps où j’étais, moi aussi, une jeune fille insouciante et où je chantais en coupant des roses dans le petit jardin du Chânois. Je le revois, notre mais, avec ses pommiers moussus, ses plants d’artichauts, ses plates-bandes bordées d’œillets, et ma première jeunesse se lève devant mes yeux. Je n’étais pas heureuse tous les jours pourtant, et la maison n’était pas des plus gaies.–On n’est jamais bien gai quand on n’a qu’une médiocre aisance et qu’on joint difficilement les deux bouts.–Ma mère, vaniteuse et dépensière, ne visait qu’à éblouir nos voisins et à paraître riche; mon père, très serré et regardant, tout occupé de ses bêtes et de ses terres, nous rudoyait quand les récoltes étaient mauvaises et criait comme un paon quand on lui présentait des mémoires à payer. Le ménage allait cahin-caha, mais j’étais à l’âge où l’on voit tout couleur d’arc-en-ciel. Bien qu’on n’eût qu’une maigre dot à me donner, j’aurais pu alors épouser un brave garçon, fils de gros cultivateur, qui m’aurait prise pour mes beaux yeux, sans trop regarder à l’argent; mais ma mère avait horreur des campagnards et voulait que sa fille épousât un homme du monde. Dans cet espoir on me menait à tous les bals de la préfecture voisine, et c’est là que je rencontrai M. La Guêpière. Il était Parisien et portait une décoration étrangère qui avait de faux airs de la Légion d’honneur; de plus, il mettait sur ses cartes: «Vicomte Lancelot de La Guêpière,» et prétendait descendre du fameux chevalier qui a donné son nom au valet de trèfle;–de là vient sans doute son amour pour le baccarat et la bouillotte; c’était dans le sang!–Cette illustre descendance et ce titre de vicomte avaient de quoi séduire ma mère. Elle fut éblouie par les façons et la langue dorée de M. La Guêpière; on se saigna pour me marier au descendant de Lancelot, auquel j’apportai en dot mes vingt ans et la nue propriété du Chânois. Le pis, c’est que je me laissai unir sans trop de résistance à un homme qui avait le double de mon âge et qui, déjà à cette époque, se teignait les cheveux et la barbe. J’étais lasse des scènes domestiques et de la mauvaise humeur paternelle. La perspective de vivre à Paris m’avait fascinée, comme ma mère avait été séduite par l’idée d’avoir une fille vicomtesse. Et songer que les trois quarts des mariages se bâclent de la sorte!…

J’en ai bien rabattu depuis sept ans, et je pleure toutes les larmes de mes yeux en songeant à mon bon temps du Chânois. Oh! pendant ces sept années, quelle lamentable enfilade de déboires, de querelles et de concessions humiliantes! Après trois mois de mariage, le descendant du valet de trèfle avait hypothéqué le Chânois et m’avait brouillée avec ma famille. Il était rongé de dettes, passait ses nuits au jeu et ses journées à des tripotages d’affaires louches. Et cela dure toujours! Tous les huissiers de Paris connaissent notre adresse, et nous vivons continuellement entre un protêt et une saisie… Mais je suis à bout de patience; j’en ai assez de cette vie où les scènes avec les créanciers alternent avec les scènes que me fait M. La Guêpière quand il rentre, décavé, au petit matin. Un avoué que j’ai consulté m’a dit que j’avais vingt fois de quoi faire prononcer ma séparation de corps. S’il m’était venu des enfants, j’aurais hésité, mais je suis seule et je suis décidée à prendre un grand parti. L’hiver prochain ne nous entendra plus nous quereller au coin de notre agréable foyer, et cette corvée d’aujourd’hui sera certainement la dernière que je subirai. J’aime mieux être dame de compagnie, institutrice, n’importe quoi, que de passer le restant de mes jours sous le même toit que Lancelot de La Guêpière!…

Et tout en ruminant mon projet, je ne puis m’empêcher de jeter un regard du côté de mon mari. Il a mis son pince-nez, et, de trois quarts, la main dans l’entournure du gilet, il lit le Petit Journal. Je me détourne avec un mouvement de colère, et, en relevant la tête, j’aperçois deux yeux fixés sur moi, deux yeux honnêtes et limpides, ceux du second clerc, le jeune homme aux cheveux coupés en brosse. Nos regards se rencontrent. Les siens ont une expression à la fois admirative et compatissante qui me déconcerte. Il rougit, et moi-même je me sens embarrassée. Depuis combien de temps est-il occupé à m’observer?

J’ai une physionomie si sottement ouverte qu’on y lit comme dans un livre. Mes yeux, mes sourcils, les coins de mes lèvres miment mes plus secrètes pensées sans que j’en aie conscience. Assurément il a saisi sur ma figure tout le mouvement de mes réflexions de tout à l’heure. Maintenant me voilà confuse et n’osant plus tourner les yeux de son côté, ce qui est fort gênant, car son bureau est juste en face de ma chaise. Heureusement un incident survient, qui me donne le temps de reprendre mon aplomb.

Le soleil a tourné et il tombe, du haut de la fenêtre de la cour, en plein sur les trois pupitres alignés contre le mur. L’un des acharnés se lève, tire à lui le volet de gauche et se rejette sur sa besogne. Une quasi-obscurité règne dans l’étude; le colleur, Benjamin, se trouve plongé dans une ombre peu propice à la collation des affiches. Il grogne d’abord sourdement, puis tout d’un coup monte sur son tabouret et avec sa règle repousse le volet qui va frapper le mur avec violence.

Les deux acharnés poussent ensemble un cri de stupéfaction et, ensemble, comme mus par la même mécanique, se tournent en manière de protestation vers le maître clerc:

–Ah! çà, crie ce dernier, a-t-il bientôt fini, cet animal-là? A la porte, le gêneur!

–Je n’y vois pas, grommelle le colleur en se rasseyant; le soleil ne me gêne pas, moi, il me réchauffe, au contraire!. Que les autres ferment le volet qui est de leur côté.

–C’est juste, riposte le premier clerc; allons1 messieurs, ayons des égards pour la vieillesse. A chacun son volet et qu’on se taise!

Le second acharné ferme le volet de droite, et Benjamin se trouve seul en plein soleil. Il en est aveuglé; il se remue sur son siège, se met de biais, de profil et recommence à marmonner; puis brusquement il remonte avec rage sur son tabouret et tire le volet de gauche. Nuit complète. Les deux acharnés poussent un nouveau cri, se lèvent comme un seul homme et en appellent au premier clerc. Celui-ci, qui n’y voit plus, lance alors un juron tellement énergique que Benjamin regrimpe précipitamment sur son tabouret, entre-bâille également les deux volets et se rassied sans souffler.

Le maître clerc reprend flegmatiquement la dictée de son référé, les plumes se remettent à grincer et tout rentre dans l’ordre.

Au bout de dix minutes, la dictée est terminée, mon acte est prêt et le second clerc se lève pour me faire signer. En me tendant la plume, il rougit de nouveau; je me hâte de mettre ma griffe sur le papier timbré; M. La Guêpière signe à son tour d’un air solennel.

–Nous gardons encore les pièces quelques jours, me dit le maître clerc; et, désignant son second, il ajoute:

–M. Pascal vous les apportera.

M. Pascal incline son front en tête-de-loup et recule bruyamment sa chaise pour me laisser passer. Enfin! je puis donc partir: je défripe ma robe d’un coup de main, je reboutonne mon gant, tandis que les deux acharnés, sans quitter leur besogne, allongent de mon côté un œil blanc, puis je sors de l’étude, la première cette fois, suivie à distance par M. La Guêpière qui n’en finit pas de saluer.

Au premier étage, nous rencontrons un monsieur– d’assez bonne mine, vêtu de noir, avec des airs de ministre protestant. Il m’ôte son chapeau en passant; c’est Me Plumerel, l’huissier. M. La Guêpière ne l’avait jamais vu, mais cet homme-là a un flair pour reconnaître les huissiers. Il l’aborde, et ils restent à causer un moment sur le palier.

Je suis déjà sur le trottoir et je secoue moralement la poussière de mes pieds, quand mon mari me rejoint. Il prend son air aimable des jours de bonne veine, et arrondissant le bras:

–Eh bien! fait-il en souriant, tu le vois, ce n’est pas la mer à boire. Où vas-tu?

Sa réflexion et son sourire m’exaspèrent, et je réponds d’un ton sec:

–Je rentre.

–Veux-tu que je te ramène en voiture?

–Merci, dis-je de mon air le moins engageant, c’est assez d’une corvée pour aujourd’hui,

Et je lui tourne le dos.

II
L’ABBÉ

Table des matières

C’est fini. Après une dernière et lamentable scène, j’ai pris un grand parti et je suis retournée chez mon avoué. Il a signifié à M. La Guêpière mon intention bien arrêtée d’obtenir une séparation, soit à l’amiable, soit devant le tribunal, et il l’a invité à se trouver avec moi dans son étude. Hier, à l’heure indiquée, mon mari a daigné obtempérer à cette invitation. J’étais déjà assise dans le cabinet de l’avoué, quand Lancelot de La Guêpière a fait son entrée, ganté de frais et vêtu d’un pantalon gris perle. Il y avait huit jours que nous ne nous étions vus; depuis notre dernière querelle, il passe ses nuits au cercle et ne rentre au logis qu’à l’heure où je sors. Je l’ai trouvé encore plus poseur et plus ridiculement matamore que d’habitude.

Tout d’abord, il s’est rebiffé et a refusé formellement de se séparer de moi, s’écriant qu’il m’adorait et que je ne lui rendais pas justice.–J’étais une femme charmante avec tout le monde, excepté avec lui, avec lui qui s’était toujours sacrifié à mes intérêts et ne pouvait vivre sans moi!.

–Du reste, a-t-il ajouté avec aplomb en se méprenant sur mon silence et sur celui de l’avoué, jamais un tribunal n’accordera cette séparation; on n’a rien à articuler contre moi; ma vie est pure comme celle de l’enfant au berceau!…

Pour toute réponse, l’avoué a mis sous les yeux de cet innocent «au berceau» un dossier de pièces accablantes:–les lettres peu édifiantes qu’il m’a écrites et d’autres épîtres à lui adressées, relatant certains incidents qui ne sont pas à sa louange. En guise de conclusion, l’officier ministériel a terminé par deux ou trois mots bien sentis, articulés très froidement, très sèchement, et desquels il résultait que pas un tribunal n’hésiterait à prononcer la séparation à mon profit.

Ce petit discours a visiblemeni rabattu le caquet de Lancelot de La Guêpière; son nez s’est allongé, ses façons se sont assouplies et il a changé de gamme:

–Du moment que vous en êtes convaincu, monsieur, a-t-il répondu avec un accent mélancolique, je n’ai plus qu’à m’incliner devant l’opinion d’un homme aussi compétent que vous. Je me soumets; mais madame regrettera amèrement ce qu’elle vient de faire. Je suis une victime, j’en ai toujours été une. Un jour on me rendra justice!

Bref, après force protestations, après une enfilade de phrases déclamatoires sur son honorabilité, sa vertu et son abnégation, il a consenti à apposer sa signature au bas du compromis préparé par l’avoué. Aux termes de cet acte, il reconnaît mes droits à demander une séparation, m’autorise à vivre où bon me semblera et s’engage à me servir une pension mensuelle de trois cents francs. Une fois la pièce signée en double, il s’est retiré la tête haute, sans daigner me regarder, déclarant à l’avoué qu’il était enchanté d’avoir fait sa connaissance et l’assurant de sa haute estime.

–Quel sinistre comédien! m’a dit ce dernier en refermant la porte sur le dos de M. La Guêpière… Enfin, nous avons ce que nous voulions, et cette autorisation de quitter le domicile conjugal nous servirait de preuve contre lui, dans le cas où nous serions obligés d’avoir recours au tribunal.

Maintenant que le plus fort est fait, il me reste à chercher un appartement point trop cher et à me mettre en quête d’une situation qui me permette de gagner mon pain, car je n’ai qu’une médiocre confiance dans l’exactitude de M. La Guêpière, et puis il me semble que l’argent de cet homme me brûlera les doigts. Je songe à tout cela, assise sur ma chaise basse, devant un petit feu de pauvre, allumé avec un restant de bois de l’autre hiver. Nous sommes en octobre, le temps est humide, et ce premier feu, si modeste qu’il soit, me sert de compagnie. Au dehors, la pluie pleure contre les vitres, et le vent d’ouest soupire sous les portes une chanson d’une tristesse lamentable, peu propre à me redonner du courage. J’appuie mes coudes sur mes genoux, j’enfonce mon front dans mes mains et je regarde avec envie Mititi, mon chat jaune et blanc, qui pourlèche sa patte et la passe béatement sur son oreille. Tout à coup on sonne, et Naniche vient m’annoncer qu’il y a là «un monsieur le curé» qui demande à me parler.

Je ne suis pas en humeur conversante, et, de plus, étant peu dévote, j’ai certaines préventions contre le clergé en général. Toutefois, comme Naniche assure que ce curé a l’air brave homme, je cède autant par curiosité que par déférence, et le visiteur entre en ébauchant ce salut, moitié inclinaison de tête et moitié révérence, qui est particulier aux gens d’église.

En effet, cet ecclésiastique a une figure avenante et, bien qu’il frise la soixantaine, il y a encore dans ses petits yeux bleus une vivacité aimable. Son front peu élevé, mais intelligent, n’a pas une ride; il est ombragé par une forêt de cheveux gris argent, ondés et comme moirés. Sa bouche épaisse et ferme a les tons purpurins d’un bigarreau; elle fait la moue, mais une bonne moue indulgente et accommodante. Son nez est tout un poème: court, avec une narine plus longue que l’autre qui le fait pa raître légèrement de travers, il a une expression naïve, gourmande et presque folâtre.

Tandis que debout, la main appuyée au dossier de ma chaise, j’examine le visiteur, il m’apprend qu’il est l’abbé Micault; et alors je me rappelle avoir déjà entendu prononcer ce nom par M. La Guêpière, qui, en bon gentilhomme poitevin, bien pensant, a été élevé au séminaire. Après s’être nommé, l’abbé ajoute qu’il est prêtre habitué de l’église Saint-Séverin et répétiteur à l’école Bossuet. Je flaire immédiatement un ambassadeur envoyé par mon mari, et cela me met en défiance. Néanmoins, ayant poussé un fauteuil vers lui, je le prie poliment de s’asseoir. Il obéit, s’assied en écartant sa soutane, un tantinet râpée, pose son chapeau sur ses genoux et, après avoir fourragé dans ses cheveux, m’avoue avec bonhomie que M. La Guêpière, son ancien élève, lui a confié le secret de nos dissentiments intérieurs, que mon * mari lui a paru fort navré de cette séparation imminente, et qu’en sa qualité de prêtre il a cru devoir tenter près de moi une démarche toute de paix et de conciliation.

Mes sourcils se froncent et se rejoignent; je sens que je prends mon air tragique, mais je garde mon sang-froid et je me borne à faire de la tête et de la main un geste énergique et expressif.

L’abbé pousse un soupir et secoue sa chevelure d’Absalon.

–Voyons, continue-t-il, chère madame, avez-vous bien réfléchi? C’est chose grave que le changement d’existence que vous méditez. A votre âge, il est triste de vivre seule. Et puis avez-vous songé à ce que dira le monde? à tort, j’en conviens; mais enfin peut-être vous reprochera-t-on de n’avoir pas tout fait pour ramener votre mari?

A ces mots, je me lève brusquement:

–Si c’est mon mari qui vous envoie, dis-je avec vivacité, vous pouvez lui annoncer que ma résolution est irrévocable.

Là-dessus j’écarte ma chaise pour bien faire comprendre que je ne me soucie pas de prolonger l’entretien; mais l’abbé demeure installé dans son fauteuil et me regarde d’un air contristé et obstiné à la fois; de sorte que je reprends en accentuant chacun de mes mots d’un geste nerveux:

–Il ne me reste plus, monsieur l’abbé, qu’à vous remercier. C’est votre état de chercher à prêcher la paix, mais avec moi vous perdriez vos peines.; mon parti est pris.

–Allons, allons! fait-il en se levant, ne nous fâchons pas. Vous m’intéressez, bien que vous n’ayez pas l’air commode. Permettez-moi de revenir vous voir quelquefois., ici ou dans votre nouvelle demeure. Je sais que vous cherchez une position de lectrice; j’ai été moi-même précepteur dans de grandes familles avec lesquelles j’ai conservé d’excellentes relations; je pourrai peut-être vous être utile. Je reviendrai en causer avec vous, et puis nous parlerons un peu du bon Dieu et cela vous fera du bien.

–Je ne suis guère dévote, monsieur l’abbé, et une place de lectrice me ferait plus de bien encore.

–Ma chère fille, il faut vous fier à la divine Providence.

–Elle ne m’a jamais envoyé que des peines! dis-je d’un ton boudeur.

–Il faut la prier, reprend-il en soupirant, et lui demander d’abord la résignation.

Je me récrie violemment:

–La résignation! Je ne lui demanderai jamais cette vertu-là. Je ne la comprends pas et je n’aime pas les gens qui se résignent.

L’abbé écarquille les yeux et me contemple avec une expression de commisération qui achève de m’agacer.–

–Et vous voulez vivre seule, avec une nature comme la vôtre? réplique-t-il ébaubi et en se reculant. Ah! ma pauvre enfant, vous m’effrayez et, malgré vos idées fausses, vous excitez tristement ma sympathie. Je reviendrai vous voir.

Je répète d’un air embarrassé:

–Monsieur l’abbé, je vous suis bien reconnaissante; mais je crois que votre temps est précieux, et il est inutile que vous le dépensiez en pure perte.

–Pourquoi en pure perte?

–C’est que, si vous venez me voir avec l’intention de me ramener en dessous à vos idées, j’aime mieux me priver de vos visites.

Le nez de l’abbé fait une grimace, sa bouche de cerise se contracte, puis s’élargit, et finalement il se met à rire:

–Rassurez-vous, nous ne forçons personne, la dévotion vous viendra toute seule.

–Elle me viendra, elle me viendra!. Et je secoue la tête à la façon des enfants grognons.– Elle me viendra quand le bon Dieu m’aura d’abord envoyé un peu de bonheur!

–Du calme, de la patience! reprend-il en me tapant doucement sur le bras; je vais m’occuper de vous et tâcher de trouver une position qui vous donne une indépendance relative, ma chère enfant!. J’en ai trouvé pour d’autres, et je réussirai, je l’espère, également pour vous. Bon courage, et à bientôt.

Il salue et disparaît derrière les plis de ma portière de reps bleu fané. Dès que j’entends la porte de l’antichambre qui se referme, je donne un libre cours à ma mauvaise humeur, et je murmure:

–Un brave homme, c’est possible, mais il m’assomme! Est-il tenace avec ses visites? Et qu’ai-je besoin d’un abbé chez moi?…

Tout en grognant, j’époussette avec fureur le dessus de ma cheminée. La vue de mon portemonnaie très plat, posé sur le velours usé de la tablette, me ramène à des idées plus calmes. Je réfléchis que, malgré ses belles promesses, M. La Guêpière me servira mes trois cents francs d’une manière très fantaisiste; que je ne possède en propre qu’une rente de deux mille francs, à laquelle, heureusement, Lancelot n’a pu toucher, car elle est inaliénable; et qu’enfin je ne puis compter sur ma famille du Chânois, qui s’est saignée à blanc pour me marier. Il faut donc absolument que je me crée des ressources. Or, cet abbé prétend avoir de belles relations et, grâce à lui, je pourrai peut-être dénicher le merle blanc, c’est-à-dire une bonne place de lectrice chez quelque vieille dame. Décidément, l’abbé Micault est un homme à ménager.

Tandis que je rumine toutes ces choses, je m’aperçois que mon huit est mal équilibré; je retire quelques épingles, j’enlève mon peigne, et, posée devant la glace, les bras en l’air, le chignon à demi déroulé, je me hâte de me recoiffer. Dans le champ du miroir ma figure se reflète, sérieuse et mélancolique, pâle dans le floconnement de mes cheveux châtains, avec deux grands yeux sombres, très cernés.

–Comme te voilà faite, ma pauvre Geneviève! me dis-je à moi-même, ces sept ans de mariage ne t’ont pas embellie!. Et tout à coup je m’aperçois que la glace me renvoie, indépendamment de la mienne, une autre image inconnue: un visage masculin, avec des yeux brun clair et des cheveux ébouriffés en tête-de-loup. Je me retourne ébahie, indignée d’être surprise décoiffée, et je crie:

–Que voulez-vous? C’est insupportable! On n’entre pas ainsi chez les gens!.

La tête-de-loup balbutie des syllabes mal articulées, et je reconnais M. Pascal, le second clerc de maître Plumerel. Il émerge des plis de la portière, tenant dans ses doigts crispés son feutre et un rouleau de papiers. Il finit par m’expliquer qu’il me rapporte mes pièces, qu’il est entré au moment où l’abbé sortait, et que, n’ayant trouvé personne pour l’annoncer, il s’est avancé à l’aventure jusqu’à la porte de la chambre.

Le pauvre garçon est si interloqué qu’il a deux pouces de rouge sur son visage hâlé. J’ai pitié de lui, et, après avoir rajusté mon chignon, je m’efforce de dissimuler ma mauvaise humeur et je lui montre un fauteuil. Pour y arriver, il butte contre un tabouret, manque de renverser un guéridon; enfin le voilà assis et fort embarrassé de ses jambes. Je prends les papiers, et, comme il y a un reçu à donner, je vais le rédiger à mon bureau. J’ai honte de mon emportement, et j’engage la conversation avec le clerc, afin de lui montrer que mon second mouvement vaut mieux que le premier.

–Vous n’êtes pas à Paris depuis longtemps, monsieur?

–Non, madame, répond-il.

Et il ajoute avec une brusquerie un peu gauche:

–Cela se voit, n’est-ce pas?]

Je n’ose pas dire que oui, je souris légèrement et je lui demande de quelle province il est.

–De la Bourgogne, de Grancey, un village perdu dans les bois.

A la façon dont il prononce ce nom de Grancey et dont ses yeux s’éclairent, on sent qu’il aime son village. C’est ainsi que je m’anime moi-même lorsque je parle du Chânois, et cette ressemblance me rend mon interlocuteur plus sympathique.

–Je parie que vous aimez la campagne? lui dis-je.

–Oh! oui, madame. Il y a des moments où j’ai comme le mal du pays.

–Comment avez-vous quitté vos bois pour vous enfermer dans cette horreur d’étude d’huissier?

–Ah! voilà, réplique-t-il avec un demi-sourire en écrasant son feutre dans ses doigts tachés d’encre.; c’est que je me suis mis en tête de devenir musicien, et pour cela il fallait venir à Paris. J’ai été élevé par un maître d’école alsacien qui était fou de musique et qui m’a appris sur le piano tout ce qu’il savait. Quand il a été au bout de sa science, il m’a dit: «Tu dois aller à Paris, c’est là seulement que tu te perfectionneras, car tu as des dispositions.» Alors je n’ai plus eu qu’une idée: partir!. Seulement ce n’était point chose facile.

–Pourquoi?

–Parce que je suis le second de six enfants, et parce que mes parents, qui sont de petits cultivateurs, reculaient devant la dépense.

–Et comment vous y êtes-vous pris? demandai-je en commençant à m’intéresser à son histoire.

–Le plus difficile, c’était le trajet. Nous avons bien un chemin de fer qui passe à Is-sur-Tille, mais ça coûte environ vingt-quatre francs dans les troisièmes pour venir jusqu’ici, et mes économies montaient en tout à cinquante francs. Alors j’ai cherché un moyen de voyager gratis.

–Et vous l’avez trouvé?

–Oui, répond-il tout fier; voici: chez nous, les éleveurs envoient leurs bœufs à Paris par des trains spéciaux, sous la conduite de deux domestiques qui accompagnent les bêtes jusqu’au marché de Poissy et qui jouissent du parcours gratuit. Je me suis arrangé avec un fermier du Montsaugeonnais pour remplacer un de ses conducteurs, et de cette façon je suis venu à Paris sans bourse délier., dans le train des bœufs.

–Vous ne voyagiez pas tous dans le même compartiment?

Il se met à rire:

–A peu près. Mais bah! je m’en moquais bien! l’avais endossé une blouse, une biaude comme on dit chez nous, et avec ma limousine sur les épaules je me gaussais du vent. Je me pensais: «Paris est là-bas, tu vas le voir et entendre de la musique pour de bon.» Ça me tenait chaud au cœur et partout.

Ses yeux limpides s’illuminent. En ce moment, malgré sa gaucherie rustique, sa redingote coupée par le tailleur de son village, son pantalon de treillis et ses grosses chaussures de roulier, je le trouve presque beau. Accoudée à la cheminée, une main dans mes cheveux, je m’oublie à l’examiner, tout en poursuivant mon interrogatoire:

–Et une fois à Paris, qu’avez-vous fait?

–Ah! dame, ça n’a pas été sur des roulettes. Songez que pour tout magot j’avais un peu moins de cinquante francs. Il a fallu trimer. Heureusement j’avais travaillé à Granceyy chez un notaire qui connaissait maître Plumerel, et celui-ci m’a pris sur sa recommandation. Il me donne le pain et le vin du déjeuner, plus quarante francs par mois, et il me permet, trois fois la semaine, d’aller prendre des leçons d’harmonie et de composition chez un professeur du Conservatoire.

–Cela coûte cher, les leçons?

–Assez; mais j’ai encore une corde à mon arc. Le soir, j’expédie les grosses des jugements à signifier. C’est un travail qui m’est payé à part.

Je me rappelle les écritures des deux acharnés de l’étude. Ce doit être quelque besogne analogue.

–Et cela vous rapporte.?

–Trois ou quatre francs par soirée, quand l’ouvrage donne.

J’ai la langue levée pour lui demander:

–Est-ce que je ne pourrais pas en trouver à faire, moi, de ces copies?

Une fausse honte me retient et je reste la bouche entr’ouverte sans oser articuler ma question. Nous nous regardons silencieusement. Il devine que j’ai encore quelque chose à dire, et il attend, toujours pétrissant son feutre. Enfin je me décide à renouer l’entretien:

–Monsieur Pascal. C’est votre nom, je crois.

–Oui, madame, Pascal Nau.

–Je vous ai rudoyé à votre arrivée. Pardonnez-le-moi, j’étais nerveuse. Et pour me prouver que vous ne me gardez pas rancune, faites-moi un peu de musique.

En même temps j’ouvre le piano. Il ne se fait pas prier et s’assied sur le tabouret, non sans avoir, au préalable, accroché le tapis avec les clous de ses souliers. Il essaye un moment l’instrument.

–Je vais vous jouer un de mes petits airs, murmure-t-il d’une voix étranglée.

Il commence très doucement. C’est une sorte de romance rustique sans paroles, d’une mélodie très simple, en mineur, et dont le rythme tantôt traînant, tantôt précipité, rappelle les chansons paysannes. Je l’écoute, surprise. Dans cette musique peu compliquée, il y a quelque chose de sain, de large et de fortifiant. On y sent l’odeur des prés fauchés et des blés mûrs; on croit entendre le long meuglement des vaches dans les pâtis et les rappels mélancoliques des pâtureaux à la tombée du soir. Je ferme les yeux et j’ai tout à coup comme une vision de mon Chânois. Les parfums et les rumeurs de mon village m’arrivent par bouffées: le glouglou du ruisseau qui longe la Grand’rue et où les bêtes vont boire; la senteur des chènevières de la Fosse-des-Dames; le bourdonnement des batteuses et les claquements de fouet des laboureurs poussant la charrue; les huchements des femmes et des enfants qui vont à la faîne dans les bois roussis par l’automne. Toutes ces impressions ressuscitent et me ressaisissent à mesure que les notes vibrent sous les doigts de Pascal Nau. Je suis si émue que mes yeux se mouillent, et que, lorsque le clerc reste silencieux après l’accord final, je ne trouve pas de paroles pour le remercier.

Embarrassé de mon mutisme, il se lève gauchement.

–Je m’oublie. Il faut que je retourne à l’étude, balbutie-t-il en se balançant comme un ours qui tient un bâton.

Je lui tends la main.

–Merci, dis-je, monsieur Pascal, votre musique m’a fait du bien. C’est beau, et vous avez un vrai talent. Bon courage!

Il soulève la portière et s’éloigne lourdement. Je me reproche de ne pas lui avoir suffisamment exprimé mes remerciements. Qui sait si je le reverrai jamais? Le piano est encore tout vibrant, et dans la chambre il reste comme une résonance des bruits de la vie campagnarde brusquement évoquée par ce musicien sauvage et original.

III
LE DÉPART

Table des matières

–Madame, voici les déménageurs! dit Naniche en passant sa tête par ma porte entre-bâillée.

Hélas! voici également ma plus pénible journée, celle du départ. J’écarte les rideaux et je regarde dans la rue. Pluie battante. Le ciel est couleur de suie; la boue des pavés, couleur d’encre. Les gouttières des toits ruissellent le long des façades et rejaillissent sur l’auvent des boutiques avec un clapotement maussade et monotone. Les fiacres, aux capotes miroitantes, roulent en lançant des éclaboussures fangeuses aux vitres des étalages; des parapluies affairés courent et se heurtent au bord des flaques d’eau des trottoirs. Le temps fait un accompagnement à souhait à mes ennuis et à mes tristesses. Déjà, hier, j’ai eu à subir une scène désagréable qui m’a donné un avant-goût des amertumes d’aujourd’hui. J’avais été prévenir M. La Guêpière que mon nouvel appartement était prêt et que je comptais déménager le lendemain. Je l’ai trouvé dans sa chambre, occupé à se raser.

–Je sais, je sais! a-t-il répondu en gonflant ses joues sous le savon; eh bien, pars!… Qui t’en empêche?

Il y a eu un moment de silence qu’il a mis à profit pour s’essuyer le menton et s’enfariner de poudre de riz.

–Ah! tu t’en vas, a-t-il repris en ricanant et en promenant la houppe de cygne sur ses maigres joues; c’est bien de toi, cela!. Tu me crois fini, et tu me laisses là comme un vieux citron dont on a exprimé le jus. Mais patience! un jour je serai désenguignonné, mon affaire des galions de Vigo va me donner des millions et tu seras bien aise alors de revenir te chauffer à mon foyer. Au surplus, s’est-il écrié en agitant dramatiquement les bras, tu n’es qu’une ingrate! Une femme qui avait un mari dont elle aurait dû être si fière!. Car enfin, malheureuse, que te manque-t-il donc?

–Tout!

–Ce sont des mots, cela! a-t-il repris en haussant les épaules.

Puis, voyant mes yeux humides:

–Tu pleures? grosse bête. Allons, ne prends donc pas les choses au tragique; imite-moi et sache faire bonne mine à mauvais jeu. La déveine ne durera pas. Au lieu de geindre, apprête tes affaires, fais-toi belle, je t’emmène chez Brébant, et de là au spectacle. Nous aurons l’air d’être en partie fine, et ce sera piquant.-A quel théâtre veux-tu aller?

Je n’y tenais plus, le cynisme de cet homme me révoltait et je me suis enfuie dans ma chambre; mais il m’y a suivie en me réitérant ses offres de spectacle. Après avoir cherché à me tenter par une perspective de plaisir,–il sait que le théâtre est mon faible,–il a essayé de me toucher en me jouant une scène de sentiment. Il m’a répété qu’il m’adorait, que j’étais tout pour lui, et m’a suppliée de rester à «son foyer.» Tout cela sonnait faux et je suis demeurée insensible, enfoncée dans mon fauteuil, les lèvres closes et les yeux cachés dans ma main. Alors, comme ses phrases tendres ne réussissaient pas à m’émouvoir, il s’est mis en colère et m’a injuriée.

Même silence impassible.

De guerre lasse, ayant usé tous les tours qu’il avait dans son sac, il est allé achever sa toilette dans sa chambre; il en est sorti pimpant, avec son air conquérant des grands jours, faisant claquer les portes et sonner ses talons sur le parquet. Je suis restée seule, occupée à préparer mes paquets; j’ai dîné au coin de mon feu et j’ai mal dormi.

Ce matin, tandis que le pas lourd des déménageurs résonne dans l’antichambre, j’endosse à la hâte ma robe de laine noire et je procède au triage des meubles. Aux termes de la liquidation qui a suivi ma séparation de biens, tout le mobilier de la communauté m’a été attribué en payement de mes reprises.

J’ai compris depuis que c’était un expédient imaginé par M. La Guêpière pour parer aux saisies de ses créanciers.

Légalement, tout ce qui est ici m’appartient; mais j’ai déjà prévenu mon mari que je me bornerai à prendre le strict nécessaire et que je lui laisserai le reste.

Je dirige moi-même le travail des déménageurs. Tandis qu’on enlève le buffet et la table de la salle à manger, j’entends M. La Guêpière qui se lève et tracasse dans sa chambre. Le spectacle de ces premiers meubles qui s’en vont me serre le cœur. Je songe à ce que le terrible amour-propre de mon mari doit souffrir et, en dépit de mes rancunes, je m’apitoie sur le sort de cet homme qui, par sa faute, va se trouver seul, sans femme, sans amis, dans cet appartement à demi meublé.

Je profite de l’instant où il passe dans son cabinet de toilette pour déposer en tapinois dans sa chambre les portraits de ses ancêtres, les descendants du valet de trèfle, que je ne tiens pas à emporter; puis, toujours en sourdine, je glisse dans ma poche ma photographie qui est sur sa cheminée, Je ne veux plus vivre avec lui, même en effigie, et je remplace mon image par un petit portrait de sa mère, qui se trouve dans le salon.

Il arrive sur ces entrefaites, hausse les épaules et cogne les meubles sans souffler mot. Il s’est fait beau, malgré cet affreux temps de pluie. Il a revêtu son triomphant pantalon gris perle, et le voilà qui se donne un coup de fer; puis il endosse sa redingote d’homme sérieux, à la boutonnière de laquelle le ruban de l’ordre du Christ s’étale avec des airs de la Légion d’honneur. Il veut sans doute me donner des regrets et me faire bien voir ce que je perds en le quittant. Tout en s’adonisant, il va et vient et siffle avec conviction la valse de Faust. Ta ra ta, lal la la. Il ne fait pas grâce d’une mesure et soigne ses rentrées avec un art véritable, s’interrompant un instant pour arracher un poil blanc oublié ou pour parachever son nœud de cravate, puis, reprenant l’air, juste au point où il l’a quitté. Tâ la la. tî la la., il devient langoureux, presque sentimental. Enfin, quand il se trouve suffisamment tiré à quatre épingles, il s’arrête sur un point d’orgue, coiffe son chapeau et sort, en criant à la cantonade qu’il rentrera dans une demi-heure.

Pendant ce temps, je continue ma besogne. Je fais un lot des objets qui pourront lui servir ou de ceux auxquels il tient particulièrement, et je range le tout dans le salon, dont je lui laisse le mobilier, et où son buste en plâtre trône sur un piédouche de velours grenat.

Quand il rentre, mes rangements sont à peu près terminés. Il jette un coup d’œil curieux à travers l’appartement dont les portes sont grandes ouvertes et pousse un grognement sourd.

–Merci, murmure-t-il, tu ne te gênes pas, tu as fait maison nette, tu pars montée jusqu’aux dents, tu emportes tout!

La criante injustice de cette observation m’exaspère, et, tirant de ma poche une liasse de papiers roses que je lui tends:

–Non, dis-je agacée, je n’emporte pas tout, je vous laisse ces papiers. Ce sont les reconnaissances de mes bijoux que vous avez engagés.

Il sursaute d’un air vexé, balbutie et prend néanmoins les reconnaissances qu’il serre précieusement dans son portefeuille.

–Oh! je te rendrai cela au centuple, réplique-t-il avec aplomb, la veine me revient et dans peu je roulerai sur l’or.

Puis, avec le geste protecteur d’un prince qui donne un million, il me remet un billet de cent francs:

–Voici, ajoute-t-il, pour ton argent de poche. D’ici à huit jours je t’en enverrai d’autre.

Ce billet me pique les doigts; la nécessité où je suis d’accepter l’argent de cet homme m’humilie cruellement et me fait monter les larmes aux yeux. Il relève la tête, aperçoit mes larmes, et se méprenant sur la cause de mon chagrin:

–Tu pleures!. Est-ce parce que tu as peur do la pauvreté?. Ah! ma chère, tu as mangé ton pain blanc le premier, tu vas tâter de la vache enragée1. Tu as méconnu le meilleur des maris, l’homme généreux, digne et fier, un homme auquel on devrait élever des statues. Et auquel on en élèvera un jour, c’est moi qui t’en donne ma parole!. et quand tu passeras devant, tu pourras te dire: «Celui-là a été méconnu par moi., mé– connu!»

Tout cela est déclamé avec des bras jetés en l’air, des roulements d’yeux et un ton théâtral qui me feraient éclater de rire si je n’avais le cœur si gros. Je ne réplique rien. Je reste anéantie, assise sur mon canapé, tandis que des larmes coulent lentement sur mes joues. Il arpente la pièce comme un premier rôle qui remonte la scène, puis revenant vers moi, un peu embarrassé de mon silence et de mes larmes:

–Si tu pleures, reprend-il, c’est que décidément tu n’as pas assez d’argent; veux-tu encore un napoléon?

Il le tire de son gousset et le jette négligemment sur mes genoux.

Cette fois, l’indignation m’irrite les nerfs, je ramasse la pièce d’or et la lance à l’autre bout de la chambre, puis, me levant et m’approchant de lui tandis qu’il recule décontenancé:

–Vous vous trompez, lui dis-je; si je pleure, c’est moins sur moi que sur vous. Je pleure, parce que je prévois que, lorsque je ne serai plus là, vous roulerez de sottise en sottise jusqu’à la ruine et pis encore. Ma présence ici, seule, vous faisait supporter par quelques honnêtes gens; je vous retenais sur la pente effrayante où vous glissez, j’étais votre bon sens, votre jugement et votre honorabilité, et c’est parce que je comprenais cela que je suis restée si longtemps près de vous. Je pleure, parce que, moi partie, vous serez abandonné de tous, vous n’aurez plus ni conseil ni amis, et j’ai la faiblesse de vous plaindre!…

Mais Lancelot de La Guêpière ne veut pas être plaint, la pitié des autres est une mortelle injure pour son incurable vanité. Il se rebiffe, lève de nouveau les bras au ciel et, reprenant son ton mélodramatique:

–Oh! quelle femme! quelle femme! s’écrie-t-il, non, ce n’est pas une créature humaine, c’est un serpent, c’est un monstre. Moi, La Guêpière, abandonné?. Moi, duquel tout Paris est fier de serrer la main!… Mais, malheureuse, sans toi, je serais au pinacle!... au pinacle, entends-tu? Si tu avais voulu me seconder avec ton imagination, ta beauté, ton esprit (car tu as des qualités, j’en conviens, moi!), si tu avais eu confiance, à nous deux nous aurions soulevé le monde!…

Il porte la main à son front et simule le geste de s’arracher ses rares cheveux frisés et ramenés avec amour.

––Quand on pense, poursuit-il en agitant sa canne, quand on pense au mal que je me suis donné pour la rendre heureuse, aux montagnes que j’ai escaladées, aux tempêtes que j’ai essuyées!. Et c’est quand je suis à la veille de toucher au port qu’elle me fausse compagnie. Car j’y touchais, au port, j’y touchais; j’avais tourné les derniers obstacles. (Et avec le bout de sa canne, sur le parquet, il se met à dessiner des obstacles.) J’avais louvoyé ici, là. et j’apercevais le port. (Il marque d’un rond le point du plancher où se trouve ce port idéal.) Je me disais: le voici. j’y arrive, et.

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Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
11 października 2024
Objętość:
210 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066319441
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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