Czytaj książkę: «Les requins de Paris»

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Amable Bapaume

Les requins de Paris


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319052

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE LA VENGEANCE DE GALATHÉE

LIVRE I LA SIRÈNE ET LE REQUIN

LIVRE II LE REQUIN ET L’AGOUTI

DEUXIÈME PARTIE BATAILLE DE COQUINS

LIVRE III UNE AME DE–PLUS AU CIEL

LIVRE IV LE FLACON DE VITRIOL


PARIS

E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15. 17, 19, GALERIE D’ORLÉANS

1882

Droits de traduction et de reproduction réservés.

LES REQUINS DE PARIS

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
LA VENGEANCE DE GALATHÉE

Table des matières

LIVRE I
LA SIRÈNE ET LE REQUIN

Table des matières

CHAPITRE PREMIER
OU GALATHÉE RENCONTRE LE CONCILIATEUR

Ce soir-là, au théâtre de la Gaîté, on jouait les Bohémiens de Paris.

Il était dix heures et quelques minutes.

C’était l’entr’acte.

Les garçons de café, tout à l’heure somnolents, se redressaient prêts au travail, la serviette sous le bras et le jarret tendu; la marchande de limonade se réveillait à demi, derrière la pauvre table tremblante où s’étalaient en bel ordre trois ou quatre carafes coiffées de leur citron; près d’elle, un voisin remuait énergiquement le contenu d’un grand seau en zinc, contenu étrange, d’un blanc jaunâtre assez semblable à de la pommade, mais pompeusement baptisé du nom de glace à dix centimes le verre; puis des flâneurs, des ouvrières rentrant au logis, mais s’arrêtant pour contempler avec envie des gens assez heureux pour voir la comédie; des chercheurs et des chercheuses d’aventures, une ou deux petites bouquetières, des gens à l’affût de l’inconnu; enfin, au milieu de cette cohue bruyante et cependant fort calme, des sergents-de-ville, et la sentinelle immobile, un brave garde de Paris, absolument ennuyé d’être là, peut-être pour n’avoir jamais pu s’expliquer la mission sociale qu’il était en train de remplir avec conviction.

Tout à coup, un murmure sortit de la foule. En pleine lumière, éblouissantes de jeunesse et de luxe, deux femmes venaient de paraître sous le péristyle du théâtre et de s’arrêter un instant. L’une d’elles surtout était admirablement belle, belle de cette beauté souveraine qui se montre et s’impose. Elle était grande et merveilleusement modelée; le coup de pouce du maître apparaissait vaguement en elle; ce je ne sais quel fluide, magnétique probablement, et qui se nomme le charme, jaillissait de toute sa personne comme les belles lueurs prismatiques jaillissent du diamant; d’adorables cheveux blonds l’environnaient comme d’un nimbe; son sourire était un charme; vivant était son regard. Aux plis de sa robe, au bon goût de sa toilette on devinait la Parisienne.

D’instinct, l’immense majorité des flâneurs s’arrêta et, se partageant en deux groupes, la foule s’ouvrit. Paisible et presque dédaigneuse, l’inconnue s’avançait entre cette double haie d’admirateurs, indifférente à tout ce monde, pareille aux souveraines passant au milieu des courtisans intimes; elle marchait d’un pas doucement cadencé, certainement aussi calme, aussi seule, aussi chez elle qu’une châtelaine rêvant le soir dans son parc à la clarté des étoiles.

Un curieux dit à son voisin:

–Splendide, cette Galathée!...

Soudain, comme elle était sortie du cercle de ses admirateurs, comme elle allongeait le pas, elle s’arrêta net, avec ce mouvement instinctif que fait toute femme qui sent sa traîne prise. Puis, se croyant débarrassée, elle fit un pas en avant. L’étoffe, toujours retenue, se tendit et se déchira en grinçant. Au lieu d’un pardon quelconque qu’elle attendait, elle entendit rire.

Ce n’était donc pas un maladroit qui était derrière elle; on avait mis le pied sur sa traîne, on l’y avait laissé exprès. Galathée se retourna tout d’une pièce, hautaine, la lèvre pâle et l’œil ardent.

Un homme était derrière elle et la regardait en riant, un homme horrible:–Ses cheveux roux, courts, épais et rudes, se dressant sur le crâne comme le crin d’une brosse, le front bossué, les yeux en vrilles, surmontés de par la petite vérole, mais enluminée par l’alcool, la boumaigres cils espacés, la face tumultueusement couturée che énorme, fendue au couteau d’un seul coup nettement donné, les lèvres pâles et méchantes, une tête affreuse en un mot, tête et corps de Caliban, mais d’un Caliban à coup sûr robuste: une vilaine bête, probablement méchante, mais une bête forte, voilà ce que représentait l’être que Galathée avait vu tout à coup face à face et qui, le pied encore posé sur la traîne de sa robe déchirée et souillée, souriant d’un air gouailleur, un bout de pipe entre les lèvres, la regardait effrontément, prêt à la riposte.

Galathée eut un mouvement de répulsion; puis, méprisante, hautaine, elle tira violemment sa traîne, comme pour la déchirer davantage, et jeta ce seul mot à la figure du drôle:

–Rustre!

L’homme se mit à rire.

–Ah! que n’ai-je ma cravache! gronda la belle.

L’homme retira gravement sa pipe du coin de sa bouche, haussa les épaules, lança un jet de salive jaune, et, frappant le tuyau de sa pipe sur l’ongle de son pouce, tourna les talons en murmurant:

–Malheur!

Avec une curiosité qui devint bientôt de l’intérêt, Gallathée suivit quelques instants des yeux ce misérable, qui s’éloignait tranquillement, content d’avoir fait silencieuasement une mauvaise action et jugeant prudent de s’en tenir là.

–Hé! hé! murmura Galathée, voilà un drôle qui qpourrait bien m’être utile!

Ce disant, elle s’avançait vers sa voiture, un délicieux petit coupé aux panneaux ornés de son chiffre. Le valet ode pied se tenait raide et sérieux près de la portière ouverte; le cocher était sur son siége, le fouet en main, rassemblant les guides; les chevaux piaffaient. Galathée suffit passer sa compagne devant elle; mais, au lieu de monter, elle se redressa, l’œil fixe, comme prise tout entière par une idée impérieuse et subite.

–Attendez-moi quelques minutes! fit-elle. Et, traversant la rue, gagnant l’ombre, elle disparut aux yeux de sa compagne stupéfaite.

A quelques pas devant alle, se dirigeant vers la boutique d’un marchand de vin, celui qui l’avait, insultée marchait le nez au vent et les mains dans ses poches. Galathée doubla le pas; quand elle fut près de lui, elle étendit le bras et lui toucha l’épaule du bout de son éventail.

L’homme se retourna stupéfait.

–Vous, dit-il; qu’est-ce que vous me voulez?

Galathée se trouvait devant lui, impérieuse et le regard assuré; toute sa personne commandait; avant même de savoir ce qu’elle allait dire, on sentait qu’elle allait ordonner. Aussi, d’une voix claire, elle arrêta les questions.

–Pas un mot! dit-elle. Nous causerons demain. Demain, à partir de quatre heures, vous m’attendrez à cette place. Où j’entrerai, vous entrerez! Je crois que vous êtes l’homme dont j’ai besoin... A demain! Voici vos arrhes!...

Et, laissant tomber cinq louis dans la main de l’homme stupéfait, elle regagna vivement sa voiture.

–Ah! fit l’homme en empochant philosophiquement son argent, il te faut quelqu’un comme moi!... Pour quelle besogne, ma belle madame?

Comme il s’éloignait, un petit bossu lui frappa sur l’épaule et lui dit:

–Cinq louis! Sire Requin, ta soirée est faite!

–Ratatin! s’écria l’autre.

–Lui-même, papa!... Mazette! nous nous faisons entretenir par les sirènes, maintenant!

–Comme tu vois!

–Il y a anguille sous roche!... Tu sais, papa, je suis libre!... Mets-moi de l’affaire!...

Celui qu’on venait d’appeler le Requin regarda amicalement le bossu et dit:

–L’Agouti a eu besoin du Requin, il se peut que le Requin ait besoin de l’Agouti!... Fils! je penserai à toi!

Le lendemain, à quatre heures précises, la voiture de Galathée s’arrêtait au bureau de location du théâtre de la Gaîté; la jeune femme, plus simplement vêtue que la veille, mais non moins belle, dit au valet de pied de promener les chevaux pendant une heure et de revenir la prendre au même endroit, regarda sa voiture s’éloigner et se dirigea résolûment vers la boutique d’un marchand de vin.

Depuis un quart d’heure, l’homme de la veille se promenait sur le trottoir opposé, rasé de frais, vêtu d’une redingote qui certainement n’avait eu que deux ou trois propriétaires avant lui, coiffé d’un chapeau noir énergiquement frotté avec un chiffon de laine gras: un homme d’affaires, brocanteur, rédacteur d’actes sous seing-privé, acheteur de reconnaissances; un factotum judiciaire et commercial dans son uniforme traditionnel. Ainsi vêtu, brossé, civilisé, l’homme n’était pas moins laid, mais il était devenu moins sinistre. En le voyant surgir tel qu’il était apparu la veille, on devait le croire capable de tous les crimes qui peuvent se faire dans l’ombre; en le retrouvant au grand jour, tel qu’il avait cru devoir se transformer, on était assuré qu’il était capable de toutes les roueries, de toutes les finasseries, de toutes les actions possibles à faire sans trop grand danger personnel, disposé au vol si cela peut être fait sans effaroucher la loi, tout prêt à se servir du papier timbré comme du rossignol, capable de tuer si la mort peut être mise au compte des accidents naturels, capable de tout dès qu’il a cru pouvoir n’être convaincu de rien.

Galathée entra chez le marchand de vin.

–Présent, dit une voix derrière elle.

–C’est bien, répondit Galathée; puis, se tournant vers le garçon: Je voudrais un cabinet, une chambre, un endroit quelconque où l’on pût causer à son aise.

–Compris, murmura le marchand de vin; puis, appelant le garçon: Jean, le cabinet vert.

Et, pendant que le garçon montait ouvrir la porte, le patron montrait gracieusement à Galathée l’escalier en spirale qui tournoyait au fond de la boutique, escalier aux marches étroites et raides, couleur sang de bœuf, avec une rampe soutenue par des barres de fer pudiquement entourées d’une draperie rouge, à cette fin que les dames pussent se permettre de ne pas trouver aussi impossible de monter aux cabinets de société que de prendre place sur l’impériale d’un omnibus.

–Au premier, la porte à gauche... et tout à vos ordres, monsieur Surin.

Galathée se retourna, le pied sur la première marche, et regarda l’homme dont elle entendait le nom pour la première fois.

L’homme retira son chapeau, courba l’échine, fit une grimace qui, probablement, avait l’intention d’être un sourire, et murmura:

–Surin (Pierre-Joseph), surnommé le Conciliateur, madame, présentement à vos ordres.

Galathée fit un petit mouvement de tête qui pouvait être pris pour un salut, et monta.

Au premier, la serviette sous le bras, le dos au mur, à demi-courbé, le garçon attendait à la porte du cabinet vert.

Galathée et Surin entrèrent.

–Une mâcon première, dit Surin.

Le garçon disparut une minute et reparut triomphant avec une bouteille habilement maquillée de cendres et de poussière, et, l’ayant posée sur la table, prit un des verres qui flânaient sur une console, attendant buveur le pied en l’air, souffla fort ingénument dedans, le fit tourner autour de sa serviette et le mit devant Surin.

Galathée, ne voyant qu’un verre, sourit et murmura:

–Merci! puis jeta un louis sur la table.

–Payez-vous! dit Surin.

–Pas de monnaie! ajouta Galathée.

Le garçon ne sourcilla pas; il s’inclina, tira la porte et disparut.

Galathée prit place sur le divan et fit signe à Surin de s’asseoir en face d’elle, de l’autre coté de la table.

–J’ai peu de temps à moi, aujourd’hui, dit-elle; d’ailleurs, avant de causer véritablement, il faut se connaître... et je me suis peut-être trompée...; enfin, nous allons voir...

–A vos ordres, madame.

–Monsieur, dit brutalement Galathée, pour qu’une femme comme moi, après ce que vous avez fait hier, se trouve ainsi seule, aujourd’hui, avec un homme comme vous, il faut évidemment que cette femme ait vraiment besoin d’un coquin hors ligne pour la servir, et que, ce coquin, elle croie l’avoir trouvé en vous.

–Un aide? interrogea carrément Surin.

–Un complice!... Mais, avant d’aller plus loin, il me faut de vous un mot... Pourquoi, hier, m’avez-vous insultée sans raison?

–Pourquoi? répondit Surin en riant.

Il vida son verre, puis, d’un coup de jarret écartant la chaise qui le gênait, dardant les yeux sur Galathée, il lui dit amèrement:

–Regardez-moi donc!...

Il était épouvantablement laid; c’était l’homme de la veille alors, ne cherchant pas à dissimuler, se montrant cyniquement au soleil.

Galathée eut un léger frisson. Si imperceptible que fut le mouvement qu’elle fit alors, Surin le vit.

Il reprit en souriant:

–Maintenant que vous m’avez bien vu, vous, madame, regardez-vous!... Vous allez sans doute comprendre pourquoi je vous ai insultée, pourquoi je vous hais, pourquoi je hais la société, pourquoi je hais Dieu!...

Il s’était redressé de toute sa hauteur, ses yeux étaient pleins d’une flamme malsaine; il serrait les poings; une âpre et mordante ironie haineuse tordait le coin de ses lèvres; il était impossible de le regarder sans comprendre, en effet, qu’une implacable colère couvait en lui.

–Ah! s’écria Galathée, si votre haine a l’immensité de la mienne, nous allons nous entendre!

–Je le crois, reprit Surin, vu que j’ai fait l’impossible pour n’être pas méchant... Car j’ai été assez simple pour croire qu’un jour, à force de bonté, je ferais oublier ma laideur!... Ha! ha! ha!... nul n’a daigné me faire la charité d’un mensonge... Parmi ceux-là que j’ai servis, obligés, sauvés peut-être, je n’ai même pas trouvé quelqu’un qui ait eu le courage d’aller jusqu’à l’hypocrisie.

Aussi vient-il le jour où l’on est las d’être un objet de risée ou de mépris... Puisque l’on est condamné à faire horreur, eh bien, on fera horreur... mais on le fera bien! Jamais aimé, soit; on sera du moins redouté!... Ce jour-là, c’est fini, la société est à vous comme le filon est au mineur, l’homme doit être à vous comme le fauve est au dompteur... Eh! c’est, après tout, l’homme lui-même qui vous a forcé à devenir ce que vous êtes; en vous refusant de vous admettre comme son semblable, il vous a condamné à devenir son esclave ou bien à fuir, à sortir des lois communes, à se faire oiseau de proie sous peine de tomber au rang des bêtes de somme, à se faire requin sous peine d’être marsouin.

Eh bien! j’ai choisi, je suis requin!

Surin rugissait; il s’enivrait lui-même en parlant de lui, en se confessant éperdûment, avec cette espèce de volupté que l’on ressent chaque fois que l’on peut échapper à une contrainte, quelle qu’elle soit, volontaire ou forcée. Secouant la tête, les narines dilatées, d’une voix vibrante et claire, sonnant comme un clairon de révolte, il poursuivait:–Et, maintenant, demandez donc au monstre pourquoi il hait tout ce qui est jeune et beau?... Parce qu’il fait peur. parce qu’alors il ne rêve que deux choses, souiller la jeunesse et déflorer la beauté!

Instinctivement, Galathée se recula toute pâle.

–Je vous fais peur! reprit Surin... Ha! ha! ha!... Je croyais avoir trouvé une maîtresse-femme... Et je n’ai devant moi qu’une mijaurée... Allez-vous-en, belle dame, allez-vous-en! Ce que vous avez à me demander ne vaut pas la peine que j’y pense un instant, l’œuvre n’est certainement pas digne de l’ouvrier; un peu de ruse et ce sera bien... ne dérangez pas ma haine pour votre besogne, digne tout au plus d’être faite par des laquais, pour quelques louis! Est-ce qu’il est possible que vous ayez besoin de moi tout entier? Allons donc, vous êtes jeune, belle, adorée sans doute, et riche à vous seule de toutes les fortunes que vous daignerez accepter; à quoi peut vous servir quelqu’un comme moi?... Laissez-moi tranquille, allez; c’est assez que des auxiliaires vulgaires pour ce que vous pouvez rêver!

Surin s’arrêta, frissonnant à son tour.

Galathée s’était dressée et, les deux mains sur la table, penchée vers lui, le regardant au plus profond des yeux, merveilleusement belle et résolue, elle lui dit à demi-voix:

–Vous vous trompez! Pour faire ce que je veux, ce n’est pas trop que de vous et de toute votre colère, avec toute votre haine!... Pas digne de vous, l’œuvre que je rêve!... Eh! que vous faut-il donc, si ce n’est pas assez qu’un orgueil à faire souffrir, une ruine à préparer, un honneur à disperser en lambeaux, des larmes à faire répandre et peut-être... Eh bien, oui, cela peut aller jusque-là, peut-être du sang à faire couler!

Evidemment, maître Surin ne devait pas être fort accessible, aux émotions; mais ce qu’il entendait était dit avec un tel accent d’énergie qu’il se sentait ébranlé.

Encore une seconde d’enthousiasme sauvage chez Galathée, et il allait lui appartenir sans discussion; encore un mot, l’ombre d’un sourire, et il allait être l’esclave prêt à toutes les besognes, le vengeur de toutes les rancunes secrètes, le complice de toutes les revanches rêvées, le serviteur fanatisé à qui l’on peut dire: Frappe, et qui va tuer, dût-il mourir écartelé pour avoir obéi.

Galathée avait-elle conscience de ce qui se passait en Surin? L’ardeur qu’elle mettait en ses paroles était-elle produite par une émotion sincère, ou bien n’était-ce que le jeu d’une comédienne merveilleusement habile? En face de Surin, tout entière à ses rêves de vengeance, rayonnante de volonté, la poitrine bondissante, elle semblait parler pour elle toute seule.

–Tu hais les hommes, reprit-elle, parce que tu es pauvre, et Dieu parce que tu es laid... Eh bien, moi, je les hais parce que je suis riche et belle!

Malheureux! n’as-tu jamais pensé que la beauté pouvait être un don plus terrible que la difformité même qui te révolte et te désespère? Eh! que ne suis-je née laide; je serais heureuse!

Surin en était arrivé à perdre jusqu’à l’éloquence du geste.

Elle l’enveloppa d’un regard farouche et poursuivit:

–Ça! misérable! tu m’as dit tout à l’heure: Regardez-moi!... A mon tour, je te dirai: Regarde-moi donc!

A l’heure de tes rêves les plus insensés, as-tu jamais songé qu’il pouvait exister une femme aux cheveux opulents, au front clair, aux yeux suaves, au sourire enivrant comme sont les cheveux, le front, les veux et le sourire de Galathée? Aurais-tu, par hasard, cru qu’un peintre te retracerait le cou d’albâtre, la poitrine marmoréenne, la taille de guêpe, le bras rond, la main effilée et le pied de sylphe de celle qui est devant toi?...

Non, n’est-ce pas? Et tu te dis: Douée par le créateur et d’esprit et de cœur, cette femme a dû voir le monde à ses pieds, le monde mendiant un regard, mendiant un sourire, mendiant une caresse!

Le monde!... il s’est appelé pour moi Georges de Cerny et brutalement, sans phrase, il m’a crié, à l’heure de la satisfaction: Place à une autre, Galathée, place à une autre!...

Un rugissement de Surin accueillit cette tirade de la sirène, qui finit ainsi:

–Je crois qu’enfin vous commencez à me comprendre. Eh bien! oui, cette beauté que vous m’enviez est la cause de toutes mes douleurs!... C’est pourquoi je promets, non-seulement tout l’or de la terre, mais toutes les félicités du ciel à celui qui se sentira toutes les audaces pour me venger!

A ces mots, suivis d’un de ces regards qui brûlent à la fois l’âme et le corps, Surin cessa d’être maître de lui. Bien qu’il ne sût encore rien de ce que Galathée allait lui demander, il se sentit tout à Galathée. Elle était pour lui la victime dont il serait le vengeur; il y avait quelque part des coupables qu’il se chargeait de punir; sans qu’on lui eût rien demandé encore, il avait déjà tout promis dans le secret du cœur.

Ravi, éperdu, fanatique, les mains tendues, il s’écria:

–Ah! parlez, sirène, je vous en prie, parlez encore. Dites-moi ce que je dois faire! dites-moi ce que vous voulez de moi!

Galathée prit les mains qu’il lui tendait et répondit:

–Je veux de vous toute votre colère et votre haine, votre esprit avec ses ruses et votre cœur avec ses rancunes et des espérances; je vous veux tout entier comme un esclave, comme un complice, comme un ami dévoué jusqu’à mourir!

Et l’autre alors, l’œil enflammé, sentant courir dans ses veines un sang brûlé par toutes les fièvres, le cœur bondissant dans sa poitrine:

–Mais je suis à vous comme cela!... jusqu’à mourir!

–Parce que j’étais belle, on m’a fait connaître toutes les douleurs et toutes les hontes. Il faut me venger, entendez-vous, il le faut.

–Vous serez vengée!

–Pour arriver à ce but implacablement rêvé, tous les sacrifices me seront faciles. Comment nous vengerons-nous? je l’ignore, mais nous nous vengerons, je n’en doute plus!... Aussi, comme je ne dois plus rien avoir de caché pour vous, venez ce soir chez moi!... Il vous faut connaître mon histoire!... Ah! mon maître, quand vous connaîtrez cette histoire, je crois que vous vous mettrez de tout cœur à la besogne!...

–Croyez, madame!

–Assez! le temps presse!... A ce soir!...

Surin s’inclina, prit la carte qu’on lui tendait et balbutia une protestation de dévouement.

Une fois seul, il tomba assis, les deux coudes sur la table, regardant fixement la porte par où Galathée était sortie.

–C’est pourquoi je promets, non-seulement tout l’or de la terre, mais toutes les félicités du ciel à celui qui se sentira toutes les audaces pour me venger!

–Elle a dit cela, la sirène, elle a dit cela, s’écria-t-il; et elle tiendra parole!...

Jour de Dieu! je la vengerai, ou le diable dira pourquoi!

CHAPITRE II
LE DRAME DU BAS-MEUDON

Le même soir, assis dans un riche boudoir, maître Surin écoutait avec un visible intérêt Mlle Galathée racontant son histoire intime:

–Je me nomme Denise Brimard, dit-elle tout d’abord; il n’y a pas encore un an, j’habitais chez mon père, presque à l’extrémité de la ruelle du Loup, du côté de la Seine, au Bas-Meudon.

J’étais alors une brave et honnête fille, ne pensant pas au mal, ignorant tout de la vie, attendant l’avenir, la paix dans le cœur, les chansons aux lèvres.

Un soir, au mois de juin dernier, comme onze heures sonnaient, nous entendîmes tout à coup au bas de la ruelle, à trente pas de chez nous, trois coups de feu, secs comme des coups de revolver, rapidement tirés; un grand cri déchira l’air, plaintif, désespéré, poignant, puis le silence se fit.

Cependant mon père, suivi de mes deux frères, s’était précipité au dehors, et moi-même, après un premier mouvement de frayeur, je m’étais hasardée à regarder de loin, la main sur la porte, toute prête à m’enfermer au moindre incident nouveau. Tout était désert; seule, dans l’ombre, une barque s’éloignait vivement du rivage et l’on apercevait vaguement la silhouette de deux rameurs vigoureusement courbés sur les avirons. Evidemment quelqu’un venait d’être victime d’un guet-apens.

J’aperçus mon père se baisser et, avec l’aide de mes frères, relever la victime. Ils furent bientôt chez nous.

Un de mes frères me cria: allons, Denise, allons; vite, vite, enlève le couvre-pieds de ce lit-là. Donne-nous un peu de vieux linge., de l’eau., du cognac .., du vinaigre!...

Pendant que je courais de l’armoire au buffet et du buffet au cellier, on avait déposé le blessé sur le lit d’un de mes frères, dans la salle du rez-de-chaussée. Lorsque je rentrai, je me trouvai en face du moribond. Je restai clouée à ma place, pâle et n’osant ni m’avancer, ni m’enfuir, sans voix, ayant envie de fermer les yeux pour ne pas voir et ne pouvant pas même tourner la tête.

Sur le lit, la main crispée sur sa poitrine et déchirant sa chemise, où des taches de sang apparaissaient effroyablement rouges, la tête renversée, les yeux à demi-fermés, pâle, la bouche ouverte, le blessé paraissait complétement incapable de parler ou même de remuer. Comme je tendais un verre d’eau à mon père, le blessé ouvrit les yeux. Il se souleva sur ses coudes et, balbutiant, il murmura:–Merci!... mais je. je meurs. Mon père. M. Lefèvre. ’à Auteuil. rue Boileau. Et il retomba sur l’oreiller.

Mon père se retourna vers son fils aîné en disant: Tu as entendu, Jacques: M. Lefèvre, rue Boileau, à Auteuil. Va et ramène-le près de son fils.

Jacques partit en courant.

Le blessé demanda à boire.

–Un peu d’eau sucrée, me dit mon père.

J’obéis, mais je tremblais.

Le malade but, puis murmura:

–Ah! si mon médecin pouvait venir!

–Sans doute. Mais où le trouver, votre médecin?

–A Boulogne.

–Et Jacques qui vient justement de partir pour Auteuil.

–M. Frébois, Grande-Rue, 54.

–Enfin, on ira quand même.

–J’y vais, père, répondit mon second frère.

Le blessé se laissa retomber en nous disant merci. Un instant, il resta comme absolument inerte; puis tout à coup, râlant plutôt que parlant, avec des gémissements sourds, les yeux démesurément ouverts, il se mit à se plaindre comme un enfant. Sur l’ordre de mon père, je préparai un autre verre d’eau sucrée; mais le malade repoussa ma main en disant:–Je vais donc mourir sans secours. Mais il n’y a donc pas de médecin près d’ici?

–Mon père, m’écriai-je alors, ce pauvre jeune homme a raison. Mais va donc réveiller notre bon docteur Lerminier.

Mon pauvre père se frappa le front en disant:–Sot que je suis! il fallait commencer par là!...

Puis, s’élançant au dehors:–Je reviens de suite, ma chérie. Dans cinq minutes je suis ici avec le docteur.

Je restai seule avec le blessé, indécise, tremblante, mais voulant paraître brave, et trop charitable d’ailleurs pour penser un instant à ne pas me dévouer un peu pour cet inconnu qui gémissait auprès de moi.

Tout à coup je jetai un cri; le blessé venait de rejeter loin de lui la couverture que l’on avait mise sur ses pieds; il venait de bondir loin du lit où je le croyais mourant; il venait de s’élancer vers moi en criant:–Et maintenant, adorable Denise, à nous deux!

Avant que j’eusse pu faire un mouvement, avant qu’une réflexion me fût possible, l’inconnu m’avait enlevée. Je perdis connaissance en voyant la porte s’ouvrir et deux autres personnages me jeter un voile sur la tête..

Lorsque je revins à moi, je sentis d’abord qu’un vent frais passait sur mon visage; j’ouvris les yeux, et je vis en face de moi le ciel profond tout parsemé d’étoiles; j’étais couchée à demi à l’arrière d’une barque; celui que j’avais cru mortellement blessé me tenait encore dans ses bras; ma tête reposait sur sa poitrine et lui, attentif, il épiait mon retour à la vie. A l’avant du canot, deux hommes silencieux ramaient avec vigueur.

Une seconde fois je perdis l’usage de mes sens.

La barque fila comme une flèche vers Chatou. Elle s’arrêta devant une coquette maison sur les bords de la Seine.

Je me réveillai dans une délicieuse chambre à coucher.

Etendue sur une chaise longue, j’aperçus à mes pieds, sur un pouff, un jeune homme aux grands yeux noirs doucement voilés et me regardant avec une respectueuse tendresse.

–Denise, me dit-il, vous n’avez rien à craindre de moi ni de personne. Dormez en paix, dormez de votre bon sommeil ordinaire, innocent et calme, dormez de votre sommeil d’ange. Demain, si vous daignez le permettre, nous causerons, et je vous expliquerai le mystère de cette nuit.

Je n’eus pas le temps de répondre. Il salua et sortit.

Une fois seule, comprenant vaguement que des cris seraient inutiles, je me mis à songer. Ne pouvant arriver à débrouiller raisonnablement les événements de la nuit, je finis par succomber à la fatigue et je m’endormis.

En m’éveillant le lendemain, surprise d’abord de me trouver où j’étais, je me sentis bien vite maîtresse de moi-même, presque forte, sans grande inquiétude, presque sans tristesse, mais curieuse jusqu’à l’extrême. Je revoyais les événements d’hier, je comprenais la ruse dont j’avais été victime, je devinais les motifs de mon enlèvement, et je ne m’en révoltais point. Evidemment, j’avais inspiré une grande et romanesque passion à un brillant inconnu Fille d’Eve, j’étais flattée; honnête fille, cet enlèvement me préoccupait peu, mon ravisseur s’étant montré aussi tendre que respectueux. J’étais enlevée, séquestrée, mais j’étais vivante, j’étais pure.

Ce fut presque avec joie que je vis enfin paraître mon ravisseur. C’était un beau garçon, au regard d’une puissance inouïe, au sourire doux et pénétrant. Il avait les cheveux noirs, le front large, la bouche petite, les mains et les pieds de race.

Présentement, monsieur, les minutes valent peut-être des heures. Laissez-moi donc vous apprendre sommaire, ment que Georges–c’était son nom–me dit qu’il m’aimait depuis longtemps éperdûment. Riche et noble, mais se moquant des préjugés de sa caste, il entendait-disait-il, épouser la femme de son choix. Pour forcer la main à sa famille rebelle, il me demandait de vivre trois mois ignorée dans ce castel, où, sous les yeux vigilants et sous la direction maternelle de la douairière de Chevalnay, sa tante, j’apprendrais à devenir une parfaite grande dame et prouverais ainsi au noble faubourg que la grâce et la beauté ne sont point les priviléges exclusifs de la naissance.

Il plaidait sa cause d’une voix si caressante et si douce; ses grands yeux avaient des prières si timides et si tendres; je sentais ses mains si mollement enlacer les miennes que je l’écoutais sans trop le comprendre; c’était une musique que j’entendais. Et puis, j’étais encore dans le rêve; le milieu où j’étais était vaporeux, la lumière y venait rose au travers des grands rideaux, l’air semblait être fait d’un parfum; le cœur me battait; j’étais autre part que sur terre, je ne sais pas où, dans un des coins du monde rêvé par les jeunes filles.

Tout à coup il se laissa glisser à mes genoux et murmura: Voulez-vous être vicomtesse?

Je ne répondis pas; je fermai les yeux et je laissai le vicomte s’emparer de mes mains. Soudain, je jetai un petit cri; sur mes yeux fermés il avait posé ses lèvres. Je bondis, mais ma colère tomba en le voyant devant moi rayonnant de joie et d’espérance, et murmurant: Merci! merci, ma fiancée! merci, ma femme!

Et il s’enfuit en m’envoyant un dernier merci dans un dernier baiser.

Sans avoir dit oui, j’étais cependant désormais et volontairement la fiancée du vicomte Georges de Cerny, c’est-à-dire sa prisonnière.

A peine Georges parti, je vis entrer une camériste qui se mit à mes ordres et me fit changer de costume; je revêtis une ravissante toilette d’intérieur, me laissant habiller comme une enfant, incapable de comprendre que chaque pas fait dans la voie où j’étais entrée était un pas vers l’esclavage.

Enfin, on vint m’avertir que la douairière m’attendait. Je passai dans la salle à manger, où je trouvai Georges en compagnie d’une vieille dame.

En me voyant, Georges se leva, vint me prendre par la main et me présenta la vieille dame en me disant: Mme la comtesse de Chevalnay, ma tante, qui connaît tous mes projets et veut bien être avec moi contre tout le monde.

Puis, me montrant à Mme de Chevalnay, il ajouta: Mlle Denise Brimard, ma fiancée.

C’était fini; j’étais absolument vaincue; j’acceptai follement toutes ces folies, je me crus déjà vicomtesse de Cerny, je n’eus plus un doute, plus une crainte; je laissai sans résistance l’amour s’emparer de mon cœur; j’abandonnai toute mon âme à l’espérance et fiévreusement, avec une implacable volonté, sans jamais me lasser, sans jamais trouver le travail trop aride ou la tâche trop difficile, je me mis à apprendre tout ce que je crus utile de savoir pour être une parfaite vicomtesse.

Mme de Chevalnay, du reste, était d’une patience et d’une complaisance à toute épreuve et prenait toutes les peines du monde pour m’enseigner l’art délicat de choisir et de porter une toilette; j’eus des professeurs de toutes sortes, et j’appris alors à faire correctement une révérence en même temps qu’à ne point manquer aux règles du bon langage; la danse et la musique me furent enseignées de même; Georges m’apprit à conduire ainsi qu’à monter à cheval.

De loin, je voyais le monde comme une terre promise; les leçons de danse étaient des prétextes à causeries sur les plaisirs mondains et j’entrevoyais déjà les splendeurs d’un bal; les leçons de musique amenaient nécessairement mille questions et mille réponses sur les concerts et les théâtres, et je rêvais alors des Italiens et de l’Opéra. Tout, en un mot, avait son commentaire; la leçon reçue aujourd’hui était surtout une promesse de plaisir pour demain; mais ce que l’on me montrait surtout, c’était le bonheur d’être reine par la beauté, c’était la joie immense d’aimer et d’être aimée.

Cependant, Georges marchait droit à son but, sans s’inquiéter jamais de la route choisie, s’approchant de son crime sans éveiller aucun soupçon. Je vous l’ai dit, j’avais perdu toute crainte; j’avais absolument confiance, j’étais heureuse d’aimer, j’étais fière de mon travail et de mes progrès; le temps passait, j’entrevoyais la fin de l’épreuve; j’étais aveugle, j’étais folle.

Lorsque je causais avec Georges, j’abandonnais joyeusement mes mains à ses caresses. Un jour, cependant, il glissa son bras autour de ma taille, et je sentis une première fois son cœur battre contre le mien. Un autre jour, sa tête tomba sur mon épaule, un soupir s’échappa de sa poitrine, et ses lèvres effleurèrent mes cheveux; un autre jour encore, afin que l’on n’entendît pas –et nous étions seuls–il me prit dans ses bras et me dit à l’oreille: «Je t’aime!» et frissonnante, éperdue, je répondis au bien-aimé: «Je t’aime!»

La nuit tombait mollement et la douce clarté des étoiles nous enveloppait; nous causions d’avenir: il me disait que j’étais son âme, je lui répondais qu’il était ma vie. Alors, quittant mes mains, il passa son bras autour de ma taille, m’attira auprès de lui; je sentis son cœur battre près du mien. Ses lèvres s’approchèrent de mes lèvres, et nous échangeâmes ce baiser qui commande aux âmes la communion de l’amour.

Ah! rugit-elle, il le préparait depuis une heure, ce long baiser inconnu dont je ne devinais pas la perfide douceur, ce baiser qui me faisait sa maîtresse!

Ne croyez pas que ma chute m’attrista. La jeune fille qui aime pardonne tout à celui de qui elle se croit aimée. Et puis, est-ce qu’il me laissait le temps de réfléchir? Il endormait ma raison, il enivrait mon âme, il affolait tout mon être.

Etre aimée de Georges, moi à lui toujours, lui toujours à moi, peu importait le reste. Si bien qu’un jour, abandonnant notre retraite de Chatou, Georges m’entraîna à Paris, où, à force de fréquenter Fenouillette et Léonide, Truffaldine et Cora, un beau soir, le Champagne aidant, j’acceptai au Grand-Seize d’être publiquement la maîtresse de Georges de Cerny.

Ha! ha! ha! maître Surin, sommes-nous assez niaises!...

–Et, ajouta Surin, tous ces beaux mignons sont-ils assez misérables!...

–Plus misérables que vous ne pensez!...

Vous avez assez bonne idée de moi, je suppose, pour ne pas songer un instant que la haine mortelle que j’ai vouée à Georges puisse provenir de ma chute!...

Je lui aurais pardonné jusqu’à son abandon, si je n’avais appris de la bouche même de mon amant adoré que jamais il ne m’avait aimée un jour, une heure, une minute, une seconde!...

–Il vous a avoué cela?...

–Lui-même, fort tranquillement, en m’invitant à combler les vœux de M. Jules de Bayolles, mon amant d’aujourd’hui.

–Il vous a dit au moins.

–La vérité! toute la vérité!... Oh! le vicomte de Cerny est gentilhomme jusqu’au bout des ongles.

Il m’a donc avoué un soir que, las d’entendre vanter à deux lieues à la ronde la beauté enivrante et la farouche vertu de Denise Brimard, il avait parié au Club qu’il ferait ma conquête dans les vingt-quatre heures et qu’il me garderait trois mois, au bout desquels il m’aurait fait renier jusqu’à mon père!...

Or, cet épouvantable pari, Georges l’a gagné!

Un jour, j’ai osé écrire à mon père, qui avait mis toute la police sur pied pour me retrouver, que je me trouvais bien où j’étais, que j’étais majeure et que je le priais de s’occuper de ses affaires personnelles. J’ai fait plus: j’ai osé écrire à mon père que, s’il désirait absolument me voir, il n’avait qu’à se trouver le surlendemain au Bois, sur les bords du Lac, où il me verrait passer dans mon équipage capitonné, couverte de dentelles et de diamants, enfouie sous cent mètres de mousseline et ayant pour escorte plus de cinquante cavaliers, héritiers des plus grands noms et des plus belles fortunes de France.

–Et votre père?

–Mon père est venu. Mon père m’a vue passer, et mon père est mort, foudroyé par la douleur, foudroyé par la honte.

Maître, j’espère maintenant que vous comprenez pourquoi je hais mortellement M. le vicomte de Cerny!

Vous sentez-vous à sa taille?

Comme vous le voyez, ce n’est pas un maigre adversaire que je vous offre là!

Ce qu’il me faut, ce sont ses larmes, ses désespoirs, ses fureurs, sa honte, sa mort!

–Votre prix?

–Quel qu’il soit. je paierai!

–Quel qu’il soit?... même si ce que je demande n’est pas de l’or?

–Même si ce que vous demandez n’est pas de l’or!...

Galathée lui tendit la main.

Surin la baisa frénétiquement et dit:

–Galathée, je vous vengerai!

–Le moyen?

–Des plus simples. Est-il amoureux?...

–Je ne crois pas!

–Alors, il n’y a qu’à attendre!

–Bravo, maître! Vous m’avez comprise!... C’est à son premier amour, sérieux ou non, que nous le tiendrons! Ah! le voir adorer une femme et ne pas lui permettre l’espoir d’être heureux, mettre toujours quelqu’un ou quelque chose entre Elle et Lui, fût-ce une tombe, voilà mon désir, voilà mon rêve, voilà ma volonté! Larmes pour larmes, douleurs pour douleurs, sang pour sang, est-ce dit?

–Larmes pour larmes, douleurs pour douleurs, sang pour sang, c’est dit.

CHAPITRE III
LE CABARET DE LA GRENOUILLE EN GOGUETTE

Pour le vulgaire, qui juge sur l’apparence et se fie à l’enseigne, Surin était un misérable écrivain public, confident assermenté de la gent illettrée, ennemi par profession de l’instruction obligatoire, homme établi cepen dant, vivant dans ses meubles et dans son immeuble, immeuble en bois, il est vrai, mais enfin immeuble constituant propriété, sise près de la Morgue, et légalement ornée de cette enseigne:

AU TOMBEAU DES SECRETS

Pour ses clients sérieux, Surin était homme d’affaires, tenait un cabinet de consultations et se chargeait surtout d’arranger à l’amiable toutes les affaires impossibles; de là ce titre, dont il faisait surtout son nom:

SURIN, CONCILIATEUR

De fait, maître Surin conciliait beaucoup de choses qui d’abord paraissaient inconciliables; mais c’est que tous les moyens de conciliation lui paraissaient également bons, en vertu de cette maxime des jésuites:–La fin justifie les moyens.

Fils d’un ancien clerc d’huissier, clerc d’huissier lui-même, il avait été de bonne heure instruit par les malheurs de son père, conciliateur méconnu par ses patrons d’abord, par dame justice ensuite. L’échoppe d’écrivain public était l’héritage paternel; c’est là qu’il était né, c’est là qu’il espérait bien ne pas mourir. Il connaissait le code comme les voleurs connaissent un bois, ayant appris à lire dans la Gazette des Tribunaux; il avait du reste une intelligence réelle: pas un avocat ne se fût mal trouvé de ses avis. Un seul fait montrera quelle profonde connaissance du cœur il avait acquise autant par les leçons paternelles que par ses observations particulières:– il avait inventé cet axiome et se l’était écrit à lui-même pour ne l’oublier jamais:–Persuader à quelqu’un qu’il est frustré de cinquante centimes, c’est la façon la plus simple et la moins dangereuse de lui soustraire cinquante francs.

Après avoir eu quelques démêlés avec la correctionnelle, toujours chicanière avec le pauvre monde, Surin se rangea, en étant arrivé à ce point de la sagesse humaine où l’on comprend enfin que l’intelligence vraie consiste à profiter des coquineries d’autrui. Son père venait de mourir, rappelé sans doute par le diable, qui ne le trouvait plus dans le mouvement et qui comptait davantage sur les services du fils. Donc, Surin s’installa dans l’échoppe paternelle, prit une allure paisible et tout à fait rassurante, parut enchanté de son modeste sort, mais attendit les événements.

Sitôt qu’il se vit moins souvent regardé par des yeux gênants, assuré qu’on le croyait devenu parfaitement ermite, l’œuvre rêvée commença.

Sans jamais voler, il connut des voleurs; sans jamais recéler, il sut où se trouvaient des recéleurs et se rendit utile; entre amis, il faut s’entr’aider.

Quiconque venait chez lui demander ses services, le trouvait affable, empressé, charmant, vous écoutant religieusement et vous interrogeant de même; vous lui parliez d’une affaire intime, vous partiez après lui avoir conté l’histoire de tous ceux qui vivaient autour de vous. Parfois, on voulut le faire jaser. Il fut d’une discrétion inébranlable; cela plaisait.

On parla de lui; la renommée le prit par la main et le fit passer de l’office au cabinet de monsieur, par l’escalier de service, il est vrai, mais qu’importe le chemin?

Un jour, il fit un coup de maître qui consolida sa situation et le mit en bonne odeur auprès de ceux-là qu’il avait intérêt à ne pas avoir contre lui:–il rendit un service à la police.

En dix ans de ce métier, il devint un des rois inconnus de Paris, connaissant tout ce qui menait une vie irrégulière, que ces personnes fussent ou non justiciables des défenseurs officiels de la famille et de la société; chez lui, escrocs, bandits, faussaires et recéleurs savaient trouver un renseignement utile, l’adresse d’un complice indispensable, un bon avis et mille autres choses agréables; mais, chez lui aussi, le fils de famille pouvait rencontrer un bienfaiteur à cent vingt pour cent et la courtisane un protecteur à vingt-cinq louis le mois; il tenait boutique de bons et de mauvais conseils.

Il était à la fois fort recherché et fort redouté; recherché parce qu’il était véritablement utile de l’avoir pour ami, redouté parce qu’il savait se mettre toujours en position de ne pas être inquiété, même dans des affaires dont il était à la fois et l’inventeur et le principal ouvrier.

A l’heure même où Galathée, insultée par lui en un jour de sotte humeur, l’avait pris pour confident et pour complice, il s’occupait justement d’une affaire qui devait faire bientôt causer tout Paris et qui fut connue plus tard sous le nom de: l’Enigme d’Orvilliez.

Enthousiasmé par la beauté et par la haine vigoureuse de Galathée, résolu à finir vite ses entreprises actuelles pour être libre de se consacrer tout entier au châtiment du vicomte de Cerny, Surin voulut faire vite tout ce qu’il pouvait dès son entrevue avec Galathée. Le lendemain donc, il prit avec lui sa gouvernante et s’en fut donner le coup d’œil du maître aux préparatifs de son œuvre d’Orvilliez.

Libre dès le commencement de l’après-midi, mis en belle humeur par ce qu’il avait vu, Surin résolut de finir la journée gaiement et dit à sa gouvernante: Allons donc faire un tour à Saint-Cloud; nous dînerons par là.

La gouvernante, enchantée, accepta le bras de son maître et l’on se mit en marche.

C’était une belle fille que la gouvernante de maître Surin, bien bâtie, vigoureuse et plaisante au regard; ses admirables cheveux noirs l’avaient fait surnommer Fleur d’Ebène; bonne fille au repos; souvent gaie de cette gaieté nette et brutale des natures incultes, elle était parfois sombre et grondante d’une façon étrange; alors on eût dit que, devant ses yeux grands ouverts, hagards et fixes, tour à tour flamboyants et ternes, des souvenirs passaient; son allure ordinaire était pesante; elle paraissait folle quelquefois et semblait idiote plus souvent. Un seul défaut lui pouvait être reproché: elle aimait l’eau-de-vie. Avec cela, Surin la faisait obéir à sa guise; il y avait cinq ans qu’elle vivait près de lui, le servant, à la fois sa compagne et son chien, absolument en tout bien tout honneur.

Pourquoi? Surin savait probablement cela mieux que personne; mais il ne disait jamais rien à ce sujet. On avait cependant plaisanté plus d’une fois M. Surin sur sa gouvernante, et chantonné des refrains remplis d’allusions, et parlé de Babet, célèbre par ses laits de poule. Surin s’était contenté de hausser les épaules et de répondre:–Fleur-d’Ebène! Il y a deux choses que je ne vous conseille jamais de faire avec Fleur-d’Ebène: la première, c’est de lui vouloir cueillir un doux baiser, et la seconde de lui offrir un bol de vin chaud. Dans les deux cas, vous ne ririez pas!

Et l’on avait parlé d’autre chose, concluant de là que Fleur-d’Ebène tenait à sa vertu et qu’elle avait un faible malheureux pour le vin chaud.

Donc, ce jour-là, Surin et Fleur-d’Ebène allaient dîner à Saint-Cloud. Or, tout en haut de la côte, juché comme un coq en belle humeur sur la crête d’un toit, il y avait un petit village de pimpante et joyeuse allure, tout plein de fleurs et de chansons, un nid à galantes aventures. C’était le coin favori des gars joyeux et des filles accortes; c’était le village coquet de Montretout.

Sur la route qui mène à Rocquencourt, à une centaine de mètres de la Porte-Jaune, à droite, se dressait un petit cabaret de rabelaisienne apparence, avec ses volets verts, ses murs blancs tapissés de beau lierre aux larges feuilles luisantes, son petit jardin découpé, où l’on pouvait dîner et caqueter à deux, sous un dôme de vigne vierge et de clématite en fleurs.

Maintenant, entrons avec Surin au Cabaret de la Grenouille en goguette.

Le maître du cabaret était digne de sa maison; il aidait consciencieusement le client à faire honneur à sa cave. C’était un bon gros compère, incapable de tuer une mouche, même une mouche qui se serait permis de boire. dans son verre; souriant et gazouillant, la face empourprée, de façon à faire croire qu’il avait été regardé en face par le soleil couchant. Rabelais l’eût accepté pour sacristain. Par droit de naissance, il se faisait appeler maître Honoré Lesiffleur.

Pour Surin, connu de la maison, maître Lesiffleur se surpassa de si culinaire façon qu’au dessert, Fleur-d’Ebène se mit à chanter pendant que Surin, à la fenêtre, fumait un cigare, regardant vaguement devant lui, sans se soucier autrement de la marquise. La marquise était le nom d’amitié qu’il donnait à Fleur-d’Ebène.

Tout à coup Surin se jeta en arrière, ferma brusquement les persiennes d’un seul coup et interrompit Fleur-d’Ebène, en lui disant sèchement:

–Assez chanté, ma fille; il y a du nouveau dans l’air. Fleur-d’Ebène se tut; Surin revint vivement à la fenêtre et se mit en observation, en consultant une photographie qui lui avait été remise par Galathée, la photographie de Georges de Cerny.

En face du cabaret, une haute maison se dressait muette et grave; les fenêtres du premier étage étaien ouvertes, à la vérité, mais de grands stores empêchaient * le soleil et le regard d’entrer dans les appartements; de grands stores chinois d’un vert sombre où des oiseaux fantastiques voltigeaient au milieu de fleurs plus fantastiques encore, jaunes et rouges comme les oiseaux.

Sur la route, un jeune homme s’avançait lentement, l’air ennuyé, se sentant seul et se déplaisant dans cette solitude, fumant pour se distraire, marchant d’un pas nonchalant, du pas involontairement familier à tous ceux qui vont quelque part et ne veulent pas encore arriver, trouvant que le temps est long et que la route est courte, qu’aller est ennuyeux, mais qu’arriver serait peut-être plus ennuyeux encore.

Caché derrière la persienne, Surin ne quittait pas le flâneur des yeux. Celui-ci s’étant sensiblement rapproché, Surin murmura: Pardieu! si ce n’est pas là le joli vicomte, j’irai me confesser au pape.

Georges de Cerny, car c’était bien lui, n’était plus qu’à deux pas du cabaret.

Tout à coup, il disparut aux yeux de Surin.

C’est que, brusquement, une main blanche et fine venait de soulever un des stores de la maison d’en face: à la fenêtre apparut la tête blonde et souriante d’une adorable jeune fille.

Surin la regarda, puis il chercha Georges. Le vicomte s’était jeté brusquement à l’angle du cabaret, et là, invisible presque pour l’inconnue, il la contemplait en extase.

Surin poussa un petit grognement joyeux et se frotta les mains en se disant:

–Tiens! tiens! tiens!

Se croyant seule, la jeune fille se pencha sur l’appui de la fenêtre et resta pensive, les yeux perdus dans l’horizon, aspirant avec joie les fraîches et saines senteurs de la campagne. Perdue dans sa rêverie, elle était charmante d’abandon; d’ailleurs, elle avait toutes les grâces de la jeuuesse et de la pureté, toutes les beautés de la jeune fille; elle était blonde, de ce beau blond chatoyant et tendre, pareil au vin de Champagne scintillant dans le cristal; le regard s’élançait net et brillant de deux grands yeux bleus. La bouche était petite et riante, ayant au coin des lèvres ces petits trous charmants que le sourire transforme en fossettes.

Georges, tout à sa contemplation, fasciné, charmé, avait fait quelques pas sans être aperçu de la rêveuse; soudain, un léger bruit se produisit, le bruit d’un petite pierre tombant sur un caillou du chemin; c’était Surin qui venait de laisser glisser un morceau de faïence entre les lames de la persienne; la jeune fille tressaillit et baissa les yeux.

Elle aperçut aussitôt Georges, qui la dévorait du regard. Elle rougit, se rejeta en arrière et disparut en laissant retomber le store.

Georges resta cinq minutes en place, le cou tendu, l’œil fixe, espérant qu’on daignerait se montrer une seconde encore. Peine inutile: rien ne bougea. Alors, il prit entre ses doigts le bout de sa moutache, qu’il tortilla furieusement, baissant la tête et regardant alternativement la route et la fenêtre, et se mit en marche fort lentement, non sans se retourner de trois pas en trois pas.

Et cependant on le voyait. Derrière le store, la jeune fille s’était assise vivement, reprenant un ouvrage de couture qu’elle avait abandonné un instant pour respirer un peu; puis, se sachant invisible, du coin de l’œil à peine, elle regardait cet audacieux passant qu’elle avait trouvé jeune, beau et de tout à fait grand air.

Après avoir fait vingt pas, Georges s’arrêta, fit volte-face et revint lentement vers la maison de l’inconnue, le nez au vent et l’œil au guet.

Un éclat de rire sec, aigu, moqueur, comme le sifflement d’un merle, éclata derrière lui.

Le vicomte se retourna tout d’une pièce, la bouche contractée, l’œil chargé d’éclairs.

La route allongeait son ruban poudreux au milieu des prés verts, et nul n’apparaissait à l’horizon; le cabaret semblait endormi comme son propriétaire, que le vicomte aperçut seulement alors, sommeillant comme un juste, les mains croisées sur son pantagruélique bedon.

Evidemment, le rire partait du cabaret ou de la maison.

Comme le vicomte s’interrogeait, voilà que le même éclat de rire revint lui fouetter les oreilles, plus strident et plus railleur, éclatant comme un appel de clairon annonçant la bataille.

Cette fois, Georges savait d’où partait le rire; il bondit vers le cabaret.

Réveillé en sursaut, le chien, qui dormait aux pieds de son maître, le museau sur ses pattes, grogna énergiquement.

Maître Honoré fut aussitôt debout. La figure épanouie, obséquieuse, il salua son hôte avec un respectueux attendrissement.

–Avez-vous quelqu’un ici? demanda vivement le nouveau venu à maître Honoré.

–Oui, monsieur; là, dans le salon.

Georges entra vivement dans la pièce que lui indiquait le maître du cabaret, très-décidé à traiter de la bonne façon le rieur malappris qui osait se moquer du vicomte de Cerny.

Malgré lui, il s’arrêta sur le seuil, jetant un coup d’œil sur ce que maître Lesiffleur appelait le salon.

Auprès d’une des fenêtres, ayant devant eux un carafon d’eau-de-vie, la marquise et Surin devisaient joyeusement.

Au bruit que fit Georges en entrant, la femme leva la tête et l’homme se retourna.

La vue de Fleur-d’Ebène et de Surin arrêta, dans la gorge du vicomte, l’interrogation qui était sur ses lèvres. Qui était ce couple étrange, composé d’un être laid, difforme, repoussant à voir, et d’une fille incontestablement [belle, aux cheveux noirs, épais et touffus; au profil [presque grec, aux beaux yeux, scintillant comme deux étoiles; au col bien planté, aux épaules opulentes, robuste et splendide créature à qui on ne pouvait reprocher que des attaches sentant trop le populaire?

Le cabaretier, sa casquette à la main, toujours balançant son échine, tira Georges de sa courte stupeur.

–Monsieur désire?... demanda-t-il une seconde fois.

Ce fut Surin qui répondit en se levant:

–Du fil en quatre pour la marquise, dit-il, et une bouteille pour nous.

Georges faillit bondir:–Comment, une bouteille pour nous?

–Dame, mon gentilhomme, poursuivit Surin, tranquille et souriant, quand on veut faire causer les gens.

–Pardon, monsieur, répondit Georges avec hauteur; mais qui vous fait supposer, je vous prie, que je daigne vous faire l’honneur de causer avec vous?

–Pourquoi êtes-vous donc entré ici? répliqua Surin, en riant.

–Pour savoir qui avait ri. pour savoir pourquoi on avait osé rire, et pour châtier le rieur?

Le cabaretier entra, apportant un carafon de cognac, une bouteille de Saint-Julien et des verres. Sur un signe de Surin, il mit vivement ce qu’il apportait sur la table, et disparut.

La marquise prit le carafon et Surin la bouteille.

–C’est moi qui ai ri, dit Surin en se versant à boire.

–Parce que?...

–Parce que vraiment vous étiez parfaitement drôle, le nez en l’air, ne voyant rien venir.

–Soit; je veux admettre que cela vous ait fait rire involontairement une fois!... mais une seconde!...

–Oh! la seconde fois, j’ai ri exprès. j’ai ri par intérêt. j’ai ri pour vous faire venir ici.

–Châtier un insolent?

–Non, causer avec un ami.

A ce mot, dit à lui par un tel homme, Georges se leva indigné:–Un ami!

Surin, se levant à demi, répondit doucement, en invitant le jeune homme à s’asseoir:–Je retire le mot, puisqu’il vous blesse. Mettons. allié.

–Je n’ai pas plus besoin d’ami que d’allié!

–On a au moins besoin d’un bon conseil.

–Je ne vous comprends pas.

–Daignez m’écouter quelques instants, et j’espère que vous me comprendrez. Et d’abord, connaissez-vous le Conciliateur?

Georges se mit à rire en répétant:

–Le Conciliateur? Ah! ma foi, non. Qu’est-ce que c’est que cet animal-là.

–C’est moi, dit simplemnt Surin.

–Ah! Enchanté d’avoir fait votre connaissance.

–J’espère, en effet, que vous serez enchanté, mon gentilhomme.

–Gentilhomme, moi?

–Dame! puisque vous êtes vicomte.

–Ah! ah! ht Georges, étonné et regardant fixement Surin; vous savez qui je suis?

–Mon Dieu! oui. et bien autre chose encore.

–Puisque nous avons à causer, causons donc!... Mais, avant tout, définissez-moi bien ce que vous entendez par un conciliateur?

–Monsieur le vicomte a-t-il jamais eu un procès?

–Oui, vous n’êtes pas un homme de loi; vous êtes un homme d’affaires.

–Moi, monsieur le vicomte? Oh! vous me jugez mal; sans doute, je suis de bon conseil en matières d’intérêt et j’en vaux un autre pour ce qu’on appelle le contentieux; mais c’est tout ce que j’ai de commun avec ces avocats marrons que l’on voit rôder devant les justices de paix et les tribunaux de simple police, faméliques cherchant à plaider une cause pour un petit écu, attendant un demandeur d’avis à qui donner conseil pour une part de bouteille. Je suis tout autre que ces gens-là, veuillez bien le croire. Je ne m’occupe d’affaires que si je n’ai rien de mieux à faire, pour tuer le temps et ne point m’habituer à vivre en désœuvré.

–En somme, dit Georges, que me voulez-vous?

–Offrir mes services à monsieur le vicomte de Cerny.

–C’est parfaitement mon nom!

–Georges de Cerny, continua Surin, fils unique de M. le comte de Cerny et de dame Jeanne-Augustine de Solanges, son épouse.

–Rien àdire; c’est exact comme un extrait de naissance.

–Monsieur le vicomte, voici trois grands mois au moins que vous n’avez aimé personne, et c’est long trois mois sans amour. Donc, vous trouvez qu’il est temps de découvrir, de séduire et de lancer une nouvelle Denise Brimard.

–Diable! monsieur le Conciliateur, vous m’avez l’air de savoir en effet bien des choses.

–Mon Dieu! je sais ce que j’ai intérêt à savoir, monsieur le vicomte, mais rien de plus. Enfin, vous rêvez une nouvelle conquête, et, cette conquête, vous ne seriez pas fâché que ce fût l’idéale beauté qui était tout à l’heure à la fenêtre de la maison d’en face.

–Vous connaissez cette jeune fille!!

–Une belle fille, n’est-ce pas?

–Comment la nommez-vous?

–Oh! monsieur le vicomte, son nom. ça se dit ou ça ne se dit pas, selon les circonstances. Quoi qu’il en soit, vous êtes amoureux!...

–Amoureux, c’est beaucoup dire.

–Amoureux aujourd’hui. demain amoureux fou!

–Parce que?

–Parce qu’elle est belle, honnête et pure.

Il ajouta en apart: Il n’y a jamais de mal à dire cela. Ça excite.

–Vivat, monsieur le Conciliateur; vivat! dit Georges en riant.

–Vivat, vivat! vous ne direz pas cela demain, et nous verrons si la vertu de votre belle vous enchantera longtemps.

–Elle me ravit!

–Aujourd’hui, mais demain? mais dans huit jours, mais dans un mois?

–Dans un mois?... Il y aura belle lurette dans un mois.

–Dans un mois, interrompit Surin d’un air moqueur, vous serez tout juste aussi avancé qu’aujourd’hui.

–Vraiment! riposta Georges sur le même ton. Je croyais que monsieur le Conciliateur m’avait fait l’honneur de me dire qu’il était au courant de l’histoire de Mlle Brimard.

–Pardon, monsieur le vicomte, pardon; le cas est tout différent. Denise n’avait que de vulgaires défenseurs dans son père et dans ses frères, tandis que la belle dont il est présentement question, a pour protecteur quelqu’un qui vaut son pesant d’or!... quelqu’un qui connaît vos projets et qui les déjouera à plaisir.

–Vous, sans doute?

–Moi-même, monsieur le vicomte.

–Et pourquoi protégerez-vous cette jeune fille?

–Pourquoi?... Mais par amour de la vertu!...

Georges se leva, toisa le Conciliateur et:

–Assez! monsieur, assez! Je n’ai pas besoin de vous!

Surin regarda le vicomte dans les yeux et répliqua nettement:

–C’est juste, M. de Cerny a ses gens en général et Dupré en particulier! sans oublier la vénérable douairière de Chevalnay, de son vrai nom Léonie Chapuzot.

Georges alla droit à Surin, qui l’attendit de pied ferme, mit la main sur l’épaule du Conciliateur et dit.:

–Conciliateur, mon ami, qui que vous soyez, souvenez-vous de ceci: «Toute bête malfaisante qui se trouve sur le passage de M. de Cerny, M. de Cerny met le pied dessus, M. de Cerny l’écrase!... »

–Parfait, monsieur le vicomte, parfait!... Monsieur le Conciliateur est taillé tout d’une pièce comme vous!... Quand quelqu’un le gêne, il le supprime!

Les deux hommes se regardèrent un instant; Georges haussa les épaules, prit son chapeau, jeta un louis sur le comptoir et sortit.

Surin acheva tranquillement sa bouteille, puis il dit à Fieur-d’Ebène:

–Allons, hop! il est temps de filer!

Ils virent alors Georges caché dans l’angle de la grille même de la maison d’en face, le nez collé aux lames des persiennes, regardant avidement au premier étage une fenêtre servant de cadre à trois têtes ravissantes. Deux petites filles de sept à dix ans, familièrement enlacées aux bras de l’inconnue, regardaient, en jetant de joyeux petits cris, un ballon, probablement parti de l’hippodrome, et que le vent poussait de ce côté.–

Surin jaugea d’un coup d’œil la situation. Prenant le bras de Fleur-d’Ebène, il emmena la belle fille en disant:

–Bébelle, ça va marcher comme sur des roulettes.

Le couple fila tranquillement, jeta un regard indifférent sur le ballon, passa devant Georges sans même l’honorer d’un regard. Georges respira. La jeune fille avait laissé passer inaperçus ces gens sans importance; on ne l’avait pas dénoncé; tout était bien!

Trois pas plus loin, Surin se retourna, leva la tête vers la fenêtre et fit de la main un salut à l’inconnue, en se mettant à rire. Georges devint blême; le store s’abaissait de nouveau, la vision venait de disparaître une fois encore.

Georges n’avait plus qu’à rentrer directement chez son père, à Saint-Cloud; il était en retard d’ailleurs; il allongea le pas, prit la droite de la route pour s’épargner de passer trop près de Fleur-d’Ebène et de Surin, qui marchaient à gauche, et dépassa bien vite le couple qui continuait à rire, comme pour le narguer jusqu’au bout. Comme il arrivait à la bifurcation de la route, il s’arrêta regardant machinalement en arrière, comme fait toute personne entendant un cri d’appel inattendu. Le Conciliateur et Fleur-d’Ebène accouraient vers lui, les bras en l’air, agitant quelque chose qu’on voulait évidemment lui faire remarquer.

–Pardon, monsieur, dit la belle fille, vous venez, je crois, de perdre ceci.

Et elle lui tendit un petit carton, en disant:

–J’ai vu ceci tomber de la poche de M. le vicomte.

Georges, passablement stupéfait, regarda ce qu’il tenait à la main. C’était un morceau de carton coupé en forme de carte de visite, sali par un long séjour dans un portefeuille graisseux; il le retourna et lut alors ceci:

AU TOMBEAU DES SECRETS

SURIN

conciliateur

quai d’Orléans, près de la Morgue

–Ah! ah! dit-il., M. le Conciliateur a tenu à me donner sa carte!... Voici le cas que j’en fais.

Il la déchira et la jeta aux quatre vents du ciel.

Dix minutes plus tard, comme il franchissait la grille de la maison paternelle, un grand et bel homme, à la figure souriante et franche, accourut vers lui, les mains tendues, en s’écriant:

–Allons donc, retardataire, allons donc. Avez-vous oublié que nous soupons à Paris?

–C’est vrai, c’est chez cette chère Galathée que nous soupons aujourd’hui.

–Un repas de baptême; M. de Maffrely doit nous présenter sa nouvelle compagne, une inconnue que nous devons sacrer Parisienne, et dont j’ai accepté d’être le parrain, avec notre belle Galathée pour commère.

–Mon cher Lavinio, répondit Georges, dites à Tom d’atteler; je suis à vous dans dix minutes.

Celui que Georges venait d’appeler Lavinio était un ténor retraité, ancien condisciple du comte de Cerny, dont les hasards de la vie l’avaient fait deux fois, non pas le témoin, mais bien le second, et qui, depuis quelques années, demeurait à Saint-Cloud, chez le comte, dans un petit pavillon, au fond du parc du château de Cerny.

Joyeux compagnon, il était vite devenu le Mentor d’abord, ensuite le compagnon de Georges, qu’il aimait comme un fils.

Cela dit, revenons à Georges. Dans son appartement, le vicomte trouva son valet de chambre Dupré attendant impatiemment son maître, à qui il voulait demander la permission de toute la nuit.

–La permission de votre nuit, Dupré? Oh! oh! il s’agit donc d’une bonne fortune?

–Une bonne fortnne, en effet, qui se pourrait terminer aujourd’hui à Garches, après avoir été ébauchée près d’ici.

–Près d’ici?

–Au cabaret de la Grenouille en goguette.

–Parbleu, Dupré, puisque vous connaissez le cabaret de maître Lesiffleur, vous devez connaître la villa qui lui fait face.

–La villa Triste?

–Ah! c’est ainsi qu’on l’appelle?

–Oui, monsieur le vicomte, les arbres sont hauts et jettent une ombre épaisse sur toute la propriété; puis, derrière les grilles, sur la route, il y a d’abord des persiennes et ensuite un véritable mur de plantes grimpantes pour gêner les curieux. Enfin, on ne voit jamais personne aux fenêtres qui sont toujours fermées, d’où son nom de villa Triste.

–On sait du moins qui l’habite?

–Son propriétaire, M. le comte de Morlac.

–Un gentilhomme de vieille race, parbleu! Oui! c’est lui qui habite là, avec ses gens?

–Oh ! monsieur, cela fait partie des mystères de la maison; ce qu’il y a de certain, c’est que la maison est à M. de Morlac et qu’elle est en tout temps sous la garde d’un portier, jardinier que l’on voit à peu près autant que son maître, que l’on ne voit jamais; pour le reste, on en peut causer, mais celui qui pourrait certifier ceci ou cela serait bien malin. Pensez donc que maître Lesiffleur, un voisin, qui est aux premières loges pour bien voir, en sait tout juste autant que moi qui ne sais rien.

–Dupré, je n’ai pas l’habitude de prendre les sentiers de traverse; vous savez qui je suis. Eh bien, je veux. vous m’entendez, je veux savoir le secret de votre villa Triste. M. de Morlac est chez lui en ce moment; j’ai vu, moi, tantôt, du monde à l’une des fenêtres du premier étage.

Dupré regardait son maître, un sourire aux lèvres, l’œil en éveil, avec un air de chien de chasse qui voit le maître endosser le carnier et décrocher le fusil; car c’était un maître homme que M. Dupré, heureux dans l’intrigue comme un poisson dans l’eau, trouvant amusant de tromper la vigilance des gardiens de la vertu féminine; heureux d’un bon tour réussi, fier d’une ruse troussée à point; ne s’engraissant pas comme un vulgaire imbécile ou bien comme un méprisable égoïste dans le repos et la quiétude; maigrissant au contraire dès qu’il ne fallait pas-courir, trembler, espérer, inventer; Mascarille ou Scapin.

Il cligna de l’œil, ce maître en ruses et mensonges, et dit à demi-voix:–Une jeune fille charmante?

Georges sourit à son tour et répondit:–Adorable! Puis il ajouta, en allumant un cigare:–Je vous donne votre nuit, Dupré; mais vous serez demain ici, frais et dispos, à dix heures; mon père part à cette heure pour Cannes, avec ma mère et Mlle de Nezel; sitôt après leur départ, nous causerons.

–A propos, fit-il, est-ce que vous connaîtriez, par hasard, un certain Surin, qui se fait appeler le Conciliateur?

–Le Conciliateur, répéta Dupré, tout ébahi; ma foi, non. Qu’est-ce que c’est que ça?

–Probablement un ennemi.

–Ah!

–Mais cela fait partie de ce que j’aurai à vous raconter demain, Dupré. Bonsoir!

Bientôt le vicomte de Cerny filait vers Paris, en compagnie de son ami Lavinio auquel il racontait pittoresquement l’histoire de sa journée, son enthousiasme pour l’inconnue blonde et son dégoût pour maître Surin dit le Conciliateur.

A la même heure, Surin racontait la même histoire à Mlle Denise Brimard, à qui il disait:

–Réjouissez-vous, Galathée, réjouissez-vous!... Nous tenons le vicomte!

CHAPITRE IV
PUR SANG

Georges de Cerny, dernier espoir d’une des plus anciennes et des plus riches familles de France, était fils unique de M. le comte Sosthène de Cerny, baron de Bois-gobert, chevalier de Preslaye, colonel des dragons de Sa Majesté Charles X, rallié à la branche cadette après cinq ans de fidélité transformée ainsi en bouderie, nommé pair de France en1839, élu député pour la Maute-Marne aux Assemblées révolutionnaires, un des membres actifs du groupe de la rue de Poitiers, rentré dans la vie privée depuis décembre1852.

La santé de Georges, vigoureuse aujourd’hui, avait été fort délicate jusqu’aux dernières années de l’adolescence; nécessairement, son éducation s’était ressentie des craintes qu’il inspirait; on l’aimait d’ailleurs éperdûment: sa mère, de toute son âme; son père, de tout son cœur et de tout son orgueil; il avait donc pris, dès l’enfance, l’habitude de ne pas bien comprendre quelles raisons il pouvait y avoir à ne pas satisfaire ses désirs; comme presque toujours, l’enfant gâté s’était épanoui en égoïste inconscient.

Au moral, à vingt-quatre ans, c’était un excellent garçon, ami dévoué, fils respectueux et tendre; promettant un époux charmant et un père Irréprochable; mais, en ; attendant, c’était surtout un parfait gentleman, membre du Jockey, un des fondateurs du Mirliton, grand sou-[peur, grand coureur d’aventures galantes, aimant jouer, mais adorant parier, allant aux courses, pour les poules et pour les cocottes–(l’expression était de lui),–trouvant que tout était bien dans le meilleur des mondes, si l’on pouvait à sa guise manger ses revenus et parfois toucher au capital; d’autant plus charmé de vivre ainsi que son père, pour des raisons très-particulières, paraissait enchanté des fredaines de son fils et laissait largement ouverte la bourse paternelle.

Au physique, ainsi que Galathée l’avait déjà dit à Surin, c’était un beau garçon, fort capable de faire battre plus d’un cœur et sachant admirablement bien se vêtir, se coiffer, s’adorner de façon à faire ressortir ses avantages naturels; il avait, plus que beaucoup de ses amis de cercle, le grand art d’obéir au goût du jour, tout juste ce qu’il faut pour satisfaire tout le monde et ne point blesser les délicats; il évitait adroitement le ridicule si souvent caché dans les plis d’un vêtement nouveau, restant toujours un courtisan de la mode, mais évitant de jamais paraître son humble serviteur.

Jusqu’à cette aventure, Georges n’avait été que quelqu’un dans la foule, mais quelqu’un de promis à de nombreux et retentissants succès; peut-être parce qu’il était venu fort tard prendre place parmi les coureurs d’aventures, il avait mis une telle ardeur, une telle fougue en ses moindres actions, qu’il avait donné l’éveil à bien des jalousies comme à bien des espérances; on avait pris cela pour de la passion véritable; il avait paru posséder un tempérament de véritable viveur; au fond, c’était simplement l’avidité gourmande d’un enfant qui goûte un fruit nouveau, le trouve agréable et veut en manger encore jusqu’à la satiété.

Mme de Cerny, retenue par l’âge, dans son hôtel l’hiver, dans son château de Saint-Cloud l’été, ne savait que fort peu de chose des prouesses galantes et bachiques de monsieur son fils; mais elle adorait Georges à ce point que, tout ce qui le rendait heureux lui paraissait presque impossible à critiquer; et puis, on ne doit pas, on ne peut pas élever un garçon comme une demoiselle; il faut que jeunesse se passe; un peu de folie vous donne plus tard beaucoup de sagesse; il faut bien savoir ce que c’est que la vie; lorsqu’on a vu ce que c’est que les joies éphémères du plaisir, on comprend et l’on apprécie mieux les véritables joies de la famille, et toutes les autres banalités que l’on se dit à soi-même pour se convaincre qu’il ne faut pas gronder son fils bien-aimé.

Pour M. de Cerny, le cas était tout différent; il savait absolument tout ce que faisait son fils, non point par le détail, ce qui importait peu à ses projets, mais dans le résultat, ce qui était nécessaire; il avait lui-même, sans que Georges en eût le moindre soupçon, conduit son fils en cette aristocratiquement mauvaise et banale compagnie, où le jeune homme avait trouvé des professeurs de ice élégant; en lui-même, il avait jugé bon que le viomte de Cerny fût, pendant deux ans et demi, trois ans, un des membres actifs des clubs de la haute vie pariienne; il avait condamné Georges à faire toutes les folies qui lui passeraient ou, qu’au besoin, on lui ferait passer par la tête, et cela pour que la famille de Cerny pût s’allier à la famille de Troismont.

Ce mariage était en effet le réve implacable de M. de Cerny; il faisait de son fils le plus riche gentilhomme de France, car Mlle Eglé de Troismont avait cinq millions de dot et trente-sept millions d’espérances.

Mais la jeune fille avait quatorze ans et sept mois seulement, et le mariage, convenu depuis longtemps déjà, ne devait avoir lieu qu’après que Mlle de Troismont aurait atteint sa dix-septième année; c’était plus de deux ans à passer, deux ans terribles, deux ans qu’il fallait faire s’écouler sans qu’ils pussent paraître longs. Or, qui pourrait, mieux que le plaisir, faire oublier le temps à un jeune homme ardent, fait pour plaire, riche et guidé dans l’ivresse par un invisible et prudent ami?

D’ailleurs, il n’y avait pas à hésiter: il fallait permettre les amours qui laissent libre pour éviter l’amour qui prend tout l’avenir; des femmes, soit; mais pas une de celles-là que l’on puisse, que l’on doive épouser.

M. le comte de Cerny avait eu trop grande peur une première fois pour ne pas prendre de bonnes précautions.

Près de Mme de Cerny, en effet, il y avait une adorable jeune fille de dix-huit ans, Mlle Jeannette de Nezel, que Georges avait cru aimer d’amour, que Georges avait parlé d’épouser.

Or, il avait fallu compter avec cette passion, vu qu’on devait à la mère de Jeannette la vie de Georges.

Après dix ans de mariage stérile, Mme de Cerny avait eu la joie immense d’être mère. Malheureusement, les suites des couches furent si laborieuses que Mme de Cerny ne put nourrir la frêle créature à qui le sein était nécessaire, indispensable. Cette idée de confier son fils à une étrangère lorturant la comtesse, une de ses amies, qui avait un fils âgé de treize mois, sevra son enfant et donna le sein à Georges. Hélas! Georges fut sauvé, mais le petit garçon de Mme de Nezel, trop tôt sevré, mourut au bout de quelques mois.;

La douleur de tous ne se calma que lorsque Dieu sembla vouloir récompenser Mme de Nezel et payer un peu de la dette de la famille de Cerny. Quinze mois après le salut de Georges, Mme de Nezel devint grosse, mais il était dit que son dévouement ne devait point être récompensé sur terre. Elle mourut en donnant le jour à une fille et en emportant de son amie le serment que cette enfant serait la seconde enfant de la maison de Cerny.

Il n’avait donc pu être un instant question d’éloigner Mlle de Nezel. Et puis, c’est qu’elle était adorable, cette sœur de lait, cette amie d’enfance, cette fiancée du berceau; c’était une belle fille au doux regard, souriant et tranquille, portant sur un front large et merveilleusement modelé une forêt de cheveux châtains, dorés au soleil, sombres à l’ombre; vive, rieuse comme une brune; douce et charmeuse comme une blonde. Elle avait encore le charme, l’esprit et le cœur. Enfin elle avait des doigts de fée, et c’est à prix d’or, aux ventes de charité, que l’on se disputait ses broderies, qu’elle vendait elle-même. jouant à la marchande comme il est de mode depuis quelques années, le sourire aux lèvres, voletant comme un oiseau autour de Mme de Cerny, gravement déguisée en caissière et mettant bravement ses lunettes sur son nez pour compter la recette des pauvres; enfin et surtout, elle avait une voix splendide, pleine et chaude, doucement sonore, ample, merveilleusement souple, capable de la rendre célèbre en une heure et riche en un jour.

C’eût été un miracle que deux enfants, ainsi élevés l’un près de l’autre, se sachant tout autre chose que frère et sœur, se devinant peut-être fiancés dans le secret de vieilles espérances intimes, n’eussent pas eu quelques velléités d’amourette: donc, Georges et Jeannette avaient cru s’aimer très-sérieusement; ils s’aimèrent si bien même que leur union parut inévitable aux amis intimes de la famille, d’ailleurs instruits du dévouement de Mme de Nezel, et voyant dans ce mariage une façon délicate de payer à la fille ce que l’on devait à la mère.

Seuls peut-être, M. et Mme de Cerny ne voyaient rien. Pourquoi? Par l’éternelle raison que ceux qui poursuivent implacablement un but n’aperçoivent jamais le grain de sable qui fait verser le char.

Un jour, en voyant entrer Georges et Jeannette bras dessus, bras dessous, riant à belles lèvres en devisant de bagatelles, se taquinant, se renvoyant épigramme pour épigramme et se disant des yeux tout le contraire de ce que disait la bouche, un ami demanda à M. de Cerny si le mariage de ces enfants allait bientôt avoir lieu.

Le jour même, M. de Cerny eut un entretien sérieux avec la comtesse; la brave mère était facile à tromper; il s’agissait des intérêts, de l’avenir, du bonheur de son fils; il lui fit facilement entendre que les enfants n’en étaient qu’à l’amité et qu’il fallait veiller à ce que cette amitié ne devînt pas de l’amour.

Le soir, Georges fut prié, par son père, de venir lui parler en particulier. Les grâces présentes et futures, l’immense fortune de Mlle de Troismont, furent alors l’objet d’un éloge pompeux et même enthousiaste jusqu’au lyrisme; renoncer à pareille union, ce serait une folie inqualifiable. Georges protesta; M. de Cerny insista; Georges fit alors une charge à fond de train contre les mariages d’ambition et d’argent. M. de Cerny, en véritable parlementaire qu’il avait été, fit adroitement volte-face et parut convaincu. Tendant alors la main à son fils, il lui dit: Soit, je n’avais jamais eu l’intention que tu pa rais me supposer de faire passer les questions d’intérê avant les raisons du cœur, mais il suffit que tu puisses me soupçonner de ce sentiment indigne de nous pour que je tienne à me disculper; je vois ton bonheur d’un côté, tu crois le trouver d’un autre, soit; ne discutons plus; tu es trop jeune; celle que tu crois aimer et celle que je te destinais sont trop jeunes aussi pour que nous ayons besoin de nous convaincre tout de suite; voici ce que je crois devoir te proposer:–Demain, nous partons; nous visiterons la Suisse, l’Italie, les pays que tu désireras connaître; je suis à tes ordres comme cicérone; nous voyagerons un an; tu vas me donner ta parole, et je donne ici la mienne, de ne jamais parler ni de Mlle de Nezel, ni de Mlle de Troismont pendant cette année de voyage. A notre retour seulement, sur ta demande seule, nous causerons, si tule juges utile, et je te le jure, tu seras libre d’écouter alors ou ton cœur seul ou mon expérience et mon amitié.

Georges, radieux, avait accepté, en murmurant:– Dans un an, Jeannette, je serai donc ton époux!

Quinze mois après, Georges s’amusait comme un fou; il jouait, il aimait, il vivait largement, et Mlle de Nezel, pas plus que Mlle de Troismont, ne troublait ses nuits de plaisir; il était, d’ailleurs, dans l’ivresse du premier triomphe; ce qu’il venait de faire l’avait rendu célèbre;’ on ne parlait que de lui: au théâtre, on se le montrait et on le lorgnait autant que le premier ténor ou que l’artiste en vogue; les hommes l’enviaient, les femmes le regardaient de l’air le plus charmant du monde.

Pensez donc! Le jour de la légendaire promenade au Bois, au milieu d’un souper où s’était retrouvée toute la galanterie parisienne, le jeune duc de Bouchy, au nom du high-life, avait porté un toast à Georges; après quoi, la grande Cora, qui avait réussi à apprendre par cœur la phrase suivante, s’était écriée:

–Richelieu est mort, vive de Cerny!

CHAPITRE V
DÉCLARATION DE GUERRE

Dans un délicieux petit salon fumoir, autour d’une table en laque de Chine, merveille de l’art oriental, une dizaine de personnes sont librement groupées, fumant, causant, riant en attendant l’entrée majestueuse du valet venant annoncer que madame est servie.

Sur la table, au milieu des verres, pareilles à des clochers au milieu des villes, des bouteilles de forme et de grandeur diverses allongent leur col élégant: absinthe, vermouth, madère. Il y a là des spécimens de tout ce que le distillateur a pu inventer pour satisfaire le gourmet et promettre de l’appétit aux estomacs les plus rebelles et les plus paresseux.

Ces dix personnes sont la fine fleur d’un coin du Paris viveur, la carte d’échantillons du high-life contemporain.

Près de Galathée, la couvrant amoureusement du regard, n’attendant qu’un signe pour obéir aux caprices de sa souveraine, assez nonchalamment étendue sur une chaise longue, un verre de madère à la main, voici d’abord un grand garçon, plutôt maigre que gras, ni blond, ni brun, ni laid, incontestablement vulgaire de figure et d’esprit, mais distingué, de l’aveu de toutes ces dames, c’est-à-dire ayant une certaine audace polie qui ne permet pas qu’on le confonde avec un domestique, malgré la superbe paire de favoris châtain-clair, dont il est fier, et qu’il a grand soin d’aller regarder toutes les heures dans la première glace venue. Son nom? Jules de Bayolles. Son âge? trente ans. Sa position? rentier à cinq cent mille livres. Ses opinions politiques et sociales? sportsman, faisant courir, courant lui-même, membre du Jockey. C’est le maître in partibus de la maison, Galathée étant la maîtresse en titre, par devant notaire.

Du jour où Galathée a senti son amour irrévocablement changé en haine, c’est M. de Bayolles qu’elle a choisi pour être d’abord son heureux vainqueur, et, plus tard, son collaborateur docile. Cinq cent mille livres de rente, c’est une bonne arme de guerre. D’ailleurs, Galathée avait vite jugé l’utilité des rentes et du rentier. M. de Bayolles l’adorait depuis le premier jour; si jamais il se croyait aimé, ce serait le plus humble, le plus docile, le plus dévoué, le plus féroce des complices. Et puis Georges lui déplaisait. Georges n’avait-il pas conseillé à Galathée de lui donner Jules pour successeur!

A deux pas, jugeant de haut les événements du jour et les hommes de l’époque, tranchant les questions d’un mot, un jeune homme irréprochablement bien mis disserte avec trois autres jeunes gens, non moins irréprochablement vêtus, Conrad de la Bertholière, Axel de Courtenoy, deux inutiles, et M. de Maffrely, capitaine au 10e chasseurs, actuellement en congé, et qui cause plus qu’amicalement avec une brunette ravissante qui lui abandonne volontiers sa main, digne d’une demoiselle de haute et pure lignée. La femme se nomme Joséphine; c’est elle qui doit être baptisée Parisienne, ayant Lavinio pour parrain et Galathée pour marraine.

Deux jeunes gens sont encore là, insignifiants, comparses de la vie, se croyant des artistes de primo cartello, figurants fiers comme des premiers sujets, gandins d’hier, gommeux d’aujourd’hui, banals échantillons de la sottise et de la fatuité humaines, produits du désœuvrement et de la vanité.

Au milieu de ces personnages, allant de l’un à l’autre, brillantes et bruyantes, riant de leurs propres paroles, libres et savamment folles, nous remarquons quatre filles assez jolies, ayant un supplément de cheveux, de couleurs et de formes, baptisées par Rochefort du nom de pintades; vierges folles, comètes de l’amour, courtisanes éternellement enviées et méprisées, que l’on retrouvera dans dix ans dans une loge de portière, un chat sur les genoux, ou bien sur le trottoir, un balai sur l’épaule, sinon à l’hôpital, espoir du scalpel des carabins.

–Enfin! tel fut le cri poussé par tout ce monde, lorsque Georges parut au bras de son ami Lavinio.

–Des excuses, puis, à table, dit M. de Bayolles en se levant.

–Non pas, répliqua Galathée, à table d’abord. Les excuses viendront ensuite.

On entra dans la salle à manger; Galathée fit asseoir Georges à sa gauche, et pria M. de Maffrely de prendre place à sa droite; en face d’elle, M. de Bayolles et Lavinio s’assirent, ayant Joséphine entre eux; les autres convives se placèrent à leur guise.

La chère était exquise, les vins datés et signés; le dîner fut bientôt des plus bruyants.

Et, pendant que l’on riait et que l’on divaguait, Georges et Galathée causaient à demi-voix.

La conversation avait commencé par une plaisanterie banale: Galathée ayant offert du Marsala à Georges, le vicomte lui dit:

–Votre parole qu’il n’est pas un tantinet empoisonné?

–Rassurez-vous, cher, répondit Galathée, je serais désolée de vous voir mourir avant que vous ayez joué le rôle que je vous destine dans une comédie de mon invention.

–Une comédie? Tiens, tiens, tiens! Et j’ai un rôle dedans?

–Un premier rôle!

–Rôle de jeune premier?

–Non. de premier comique.

–Oh! oh! dites tout de suite de queue-rouge!

–Vous avez toujours l’esprit subtil que je vous ai connu.

Georges se mordit un peu la lèvre, puis sourit, et tendant son verre à Galathée:

–Queue-rouge!... c’est bientôt dit, chère belle; je croyais pourtant avoir prouvé que les autres me servaient de hochets.

Galathée ne sourcilla pas.

–Vicomte, lui dit-elle crânement, les jeunes premiers sont polis, tendres et fades. les queues-rouges sont grossiers et aveugles. Je vous pardonne, venant d’apprendre que vous aviez répété aujourd’hui.

–J’ai répété aujourd’hui?

–Le premier acte de la comédie dont je vous parlais tout à l’heure.

–Vraiment?

–Vraiment!... N’êtes-vous pas amoureux d’une blondinette merveilleusement jolie?

Stupéfait, Georges regarda Galathée.

–Comment savez-vous?... interrogea-t-il involontairement.

Gravement, Galathée répondit:

–J’ai ma police.

Ainsi que l’on voit tout à coup une silhouette se dessiner à la lueur d’un éclair, Georges vit passer devant ses yeux Fleur-d’Ebène et Surin; et leur éclat de rire résonna de nouveau à son oreille.

–Je sais qui vous a raconté tout cela, chère Galathée. Votre police a de rudes jambes pour m’avoir précédé chez vous!... En tout cas, je ne vous fais pas mon compliment des gens que vous employez pour espionner vos amis. Peuh!... un rustre. et une fille abrutie par l’eau-de-vie et la débauche.

–Vicomte, on fait ce qu’on peut, sifflota impertinemment Galathée.

Georges se mit à rire, puis reprit gaiement:

–Pardieu, puisque nous en sommes là, jouons cartes sur table. Qu’est-ce que c’est que M. le Conciliateur?

–Vous allez le savoir tout à l’heure.

–Comment cela?

–Joséphine doit nous raconter son histoire. Eh bien. Surin y joue un rôle qui vous aidera à connaître votre homme.

–Voyons! fit Georges après un silence, finissons-en! dites tout de suite ce que vous avez à dire. Qu’est-ce que vous rêvez contre moi?

–La chose la plus épouvantable du monde, cher vicomte; je rêve de vous empêcher de commettre une nouvelle infamie.

–Bah!

–Je rêve de ne pas vous permettre de tromper votre inconnue comme vous avez trompé Denise; je rêve tout simplement de vous forcer à respecter la vertu.

–Mais, Dieu me damne! vous allez me faire croire que vous prétendez au prix Monthyon. Mais, une question? Vous connaissez ma jolie blonde?

–Je la connais!

–Sérieusement?

–Sérieusement!

–Eh bien, franchise pour franchise!

Oui, cette inconnue m’a séduit par sa grâce; oui! je la trouve adorablement belle; oui! je l’aime!.. Je l’aime comme je n’ai jamais aimé, jamais, jamais.

Il regardait Galathée en parlant ainsi, croyant à une révolte de son amour-propre blessé. Galathée sourit au contraire et répliqua:

–Je le sais, et cela me réjouit fort!

–Parce que?

–Parce que, cette fois, vous ne réussirez pas, vicomte; parce que celle que vous aimez est belle et vertueuse.

–Denise était vertueuse et belle!...

–Parce que cette enfant est gardée par un père clairvoyant et courageux.

–Denise avait un père et deux frères pour la protéger!...

–Parce que cette jeune fille est défendue par quelque chose que je n’avais pas, moi.

–Quoi donc?

–L’amour.

–Elle aime! jeta impétueusement Georges, oubliant cette fois qu’ils n’étaient pas seuls.

–Galathée se mit à rire.

–Oui, continua-t-elle, cette adorable jeune fille aime, honnêtement, mais passionnément, un beau garçon qui est toute sa joie et tout son avenir.

Galathée inventait cela pour les besoins de sa cause, sachant fort bien que rien n’irrite tant un amant que de savoir que celle qu’il adore lui préfère un rival.

Après un silence, Georges, essayant d’esquisser un sourire ironique, dit à Galathée:

–Mais, ma charmante, c’est une vraie déclaration de guerre que vous me faites là!

Galathée répondit tranquillement:

–C’est une déclaration de guerre.

Lavinio, la face ensoleillée d’une franche gaieté gauloise, interrompit cette intéressante conversation en disant brusquement:

–Ah çà! est-ce que nous n’allons pas bientôt baptiser Joséphine?

Aussitôt tous s’écrièrent:

–Le baptême! le baptême!

–D’abord, clama Lavinio, debout à la gauche de sa filleule, je déclare le nom de Joséphine absolument impossible; c’est bête, c’est poncif, c’est rococo; il n’en faut pas, voilà mon opinion.

–Et je la partage, ajouta Galathée, debout à la droite de son amie.

M. de Maffrely fit trois pas en avant, et, se trouvant ainsi à égale distance de sa maîtresse et de ses amis:

–Je demande, dit-il, à choisir moi-même le nom que vous devez donner à votre chère et jolie filleule!... et je choisis celui d’Emeraude.

Un frénétique hurrah! répondit à M. de Maffrely; Galathée debout, une coupe de champagne à la main, passa derrière Joséphine assise, laissa tomber trois ou quatre gouttes dans les cheveux de la belle et dit:

–Au nom du champagne, au nom des truffes, au nom de l’amour, Joséphine, tu t’appelles Emeraude.

Emeraude prit la coupe que lui tendait Galathée, se leva, sourit à M. de Maffrely et but d’un trait, en saluant ses amis. Dix minutes après, embrassée, fêtée, elle avait aux oreilles, aux doigts, aux bras, au corsage, au col, pour une quarantaine de mille francs de bijoux, cadeaux de bienvenue, offerts par les amis de son amant, par son amant surtout, enchanté du succès de sa maîtresse.

–Parbleu, capitaine, dit enfin Lavinio à M. de Maffrely, vous êtes un homme heureux; mais il me semble que l’on nous avait promis l’histoire de votre triomphe.

–A quoi bon? murmura Emeraude. Elle manque de gaieté.

–Qu’importe! dit Galathée. Pour ma part, ce que j’en sais me donne une furieuse envie de savoir le reste.

–Soit, répondit Emeraude. Mais je vous ai prévenus. nul n’y trouvera le petit mot pour rire.

Georges sentit soudain un indicible effroi envahir tout son être.

Galathée vint se rasseoir près de lui, puis elle murmura à son oreille:

–Ecoutez bien, vicomte, écoutez bien!... je vous jure Dieu que cette histoire vous intéressera tout particulièrement!

Et, d’un ton enjoué:

–La parole est à ma filleule!

En quelques mots, voici l’histoire de Joséphine:

Toute jeune, elle avait perdu sa mère.

Elle avait dix-huit ans quand son père, modeste ouvrier et libre-penseur, mourant à son tour, l’avait laissée sans ressources et seul soutien de deux petites sœurs et de deux petits frères. Les bonnes âmes du quartier, scandalisées de ne point la voir pratiquer, lui avaient déclaré la guerre et avaient fait feu des quatre pieds pour l’amener à composition en l’empêchant de trouver de l’ouvrage.

Un jour, brisée par les tortures morales et physiques, elle avait songé à mourir. Le réchaud fatal était déjà allumé quand elle avait reçu la visite du Conciliateur.

Ce mot fit faire un brusque mouvement à Georges et amena sur les lèvres de Galathée un sourire ironique.

Continuant son histoire, Emeraude apprit à ses auditeurs que le Conciliateur lui avait été dépêché par un certain M. Benoît, la Charité faite homme, qu’elle avait su un peu plus tard, être son propriétaire, M. le comte de Morlac, un des gros bonnets de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.

A ce nom, Georges poussa un cri.

Emeraude s’arrêta, surprise.

–Continuez, je vous prie, lui dit doucement Georges faisant tous ses efforts pour garder son sang-froid.

La fin de l’histoire d’Emeraude apprit à tous que, grâce aux machiavéliques combinaisons de Surin, la pauvre fille, après avoir voulu vainement mourir une seconde fois, était devenue la maîtresse du comte, un raffiné d’amour, qui emmenait ses maîtresses à Montretout passer la lune de miel.

Georges pâlit. Mais alors, la jeune fille qu’il avait vue le jour même avait donc remplacé Emeraude?

Si elle avait remplacé Emeraude, elle n’était donc pas pure comme le prétendait Galathée, et n’avait point un saint amour au cœur.

Aussi, les bras croisés, l’œil ardent, se tourna-t-il vers son ancienne maîtresse et lui dit-il:

–Que dois-je penser, à présent, de la vertu de celle dont vous me parliez tout à l’heure?...

–Cette jeune fille, répondit Galathée, n’est pas la maîtresse de M. de Morlac.

–De quelle jeune fille parlez-vous? demanda Emeraude.

–D’une blonde idéale entrevue aujourd’hui par le vicomte à Montretout, chez M. de Morlac.

–Cette jeune fille, dit Emeraude, ne peut qu’être Mlle Caroline, la fille aînée du comte, élevée par l’austère Mme de Chabrins, sa tante. Or, elle se marie mardi.

–Mardi? s’écria Georges.

–Mardi. Ce mariage consolera peut-être M. de Morlac de mon départ, car il me fait l’honneur de me pleurer, depuis que je lui ai préféré M. de Maffrely.

Georges était devenu sombre; Galathée semblait méditer.

–Messieurs, s’écria M. de Courtenoy, si nous taillions un petit bac?

Sur ce mot, tout le monde s’assit devant une table de jeu.

–La fille de M. de Morlac! murmura Galathée. et elle se marie mardi. Hé! hé! il serait peut-être bon que le Conciliateur connût cela tout de suite!...

CHAPITRE VI
AU TOMBEAU DES SECRETS

Galathée alla prendre place à la-table de jeu, et, après avoir taillé gaiement une banque, demanda à ses hôtes la permission de se retirer une heure dans sa chambre:

–Je suis un peu fatiguée, dit-elle; accordez-moi une heure de repos, et je prends l’engagement de venir vous décaver tous.

Elle disparut aussitôt.

Maîtresse absolue d’elle-même pendant le récit d’Emeraude, Galathée n’avait rien laissé paraître des sentiments divers qui l’avaient agitée. Elle avait bien prévu, d’après ce qu’elle connaissait de l’histoire de sa filleule, que le nom de Surin et le rôle que le Conciliateur avait joué dans la chute de Joséphine impressionneraient le vicomte; mais elle ne s’était point doutée des surprises que le hasard lui avait ménagées.

En effet, non-seulement Surin inquiétait et irritait Georges, mais voilà que Georges était amoureux d’une belle inconnue qui allait se marier sous peu de jours, et que cette inconnue était la fille de M. de Morlac.

Elle estima qu’il fallait immédiatement prévenir le Conciliateur, qui paraissait ignorer que M. de Morlac eût une fille.

Une fois dans son boudoir, elle appela demoiselle Rose, sa digne camériste. Elle jeta un mantelet sur ses épaules, mit quelques louis dans sa poche, prit un petit couteau poignard, adorable bijou à manche d’ébène incrusté d’argent, un joujou de femme pouvant tuer un homme, et sortit en recommandant le secret à sa femme de chambre.

–Nul, dit-elle, ne doit entrer chez moi avant une heure et demie.

Dans la rue, elle héla le cocher d’un remise et monta dans la voiture en disant à l’automédon:

–Rue Saint-Louis-en-l’Ile, au coin du quai d’Orléans. Je vous prends à l’heure: un louis l’heure.

Le cocher rassembla les rênes, poussa un petit grognement de satisfaction, cingla ses bêtes d’un vigoureux coup de fouet et partit ventre à terre.

Vingt minutes après, Galathée était devant l’échoppe de maître Surin; les volets étaient mis, la porte était fermée, mais un peu de lumière filtrait çà et là. Galathée doubla le pas, et brusquement, sans frapper, elle poussa la porte du bouge!

Elle ne vit que Fleur-d’Ebène, une bouteille devant elle, le verre en main, la figure empourprée, l’œil vacillant et phosphorescent par intervalles, un large sourire épanoui sur les lèvres.

En apercevant ainsi soudainement Galathée, la marquise se leva, se plaçant d’instinct devant son verre et sa bouteille. Galathée se mit à sourire, et dit:

Bonjour, Fleur-d’Ebène; toujours gourmande, à ce que je vois.

Fleur-d’Ebène répliqua, stupéfaite:

–Tiens, madame me connaît?

–Où est Surin? reprit Galathée.

–Le maître!... Ah! dame! je crains bien qu’il ne vienne pas ce soir. Il m’avait dit de l’attendre jusqu’à minuit, et les trois quarts viennent de sonner.

–Baste! il peut être en retard de quelques minutes; attendons encore.

–D’ailleurs, s’il ne vient pas, madame sera toujours certaine de le trouver chez lui, rue de Bièvre.

–Soit! attendons-le.

Galathée reprit en souriant:

–Nous aimons donc toujours notre petite goutte de vieille? Celle-ci est-elle bonne?

–O! madame.

–Allons, donnez-moi un verre, que je goûte!

Dix minutes après, Galathée savait que Surin avait été, dans la matinée à Orvilliez, dans la journée à Montretout.

En cessant de parler, Fleur-d’Ebène avait fermé les yeux et s’était endormie. Galathée prit alors un morceau de papier et se mit à écrire, en disant:

–Si dans un quart d’heure il n’est pas ici, je pars; ce petit mot le fera venir chez moi demain à la première heure.

Elle plaça sa lettre, bien en vue, sur le bureau de Surin; puis, les deux coudes sur le pupitre, elle se dit mentalement:

–Je voudrais bien savoir ce que le Conciliateur a été faire à Orvilliez!...

Or, maître Surin s’était, en effet, occupé, dans la matinée, de toutes autres affaires que de celles de Galathée. Ce n’était que sur le midi qu’il avait gagné Saint-Cloud et Montretout, pour aller quêter quelques nouvelles. Nous avons vu comment, aidé par les renseignements que lui avait fournis la belle, comment, protégé surtout par le hasard, il avait rencontré, reconnu et fait jaser M. de Cerny. A son retour à Paris, il avait raconté son odyssée à Galathée, mais n’avait point parlé de sa présence à Orvilliez.

En sortant de l’hôtel de son alliée, le Conciliateur avait renvoyé Fleur-d’Ebène à l’échoppe, en lui recommandant de l’attendre seulement jusqu’à minuit; après quoi, ayant écrit une lettre chez un mastroquet, il avait été en personne la remettre chez le concierge d’un fort bel hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, recommandant que cette lettre fût remise sans retard à M. le baron de Chabrins.

Au lieu d’aller rejoindre la marquise, Surin était allé s’attabler chez un traiteur. Après un frugal repas, qu’il avait fait durer plus d’une heure, il avait demandé un gloria et un journal. La lecture dudit l’inquiétait peu pourtant, car, à chaque instant, il collait l’œil au vitrage, examinant avec soin tous les passants.

De huit à onze heures, ce que maître Surin consomma de jurons énergiques est impossible à décrire. Tout à coup, sa figure s’illumina. Il se leva, passa rapidement devant le comptoir sans demander la monnaie de la pièce de cent sous qu’il jeta sur le zinc, traversa rapidement la rue, et, sans avoir l’air de le connaître, frôla un élégant jeune homme qui fumait un londrès et semblait bayer aux étoiles.

Il dit simplement:

–Eh bien?

L’autre répondit tout bas:

–Ce soir, minuit et demi, au Tombeau.

Chacun s’était éloigné, l’un dans la direction de la place Beauveau, l’autre du côté de la rue Saint-Honoré.

Surin avait trois bons quarts d’heure devant lui. Il alluma un algérien, s’il vous plaît, et se rendit chez lui doucettement, en prenant le chemin des écoliers.

Auprès de Fleur-d’Ebène endormie, Galathée songeait. Les affaires de M. Surin? Eh! eh! cela devait être intéressant à connaître, à en juger par les services qu’il avait rendus à M. de Morlac et qu’il avait juré de rendre à Mlle Brimard. Le connu donnait un singulier relief fantastique à l’inconnu. Jusqu’où Surin osait-il aller dans le dévouement à prix fixe? Galathée était femme, c’est-à-dire curieuse au premier chef.

N’ayant rien à faire, elle regarda l’échoppe en ses moindres détails, du même coup d’œil assuré qui est commun aux juges d’instruction, aux commissaires-priseurs et aux filles d’Eve. Quelques morceaux de bois cloués sur des traverses, c’était toute la maison; sur le côté, la porte vitrée où s’adaptait le soir une planche formant volet; à gauche de la porte, un vitrage servant de fenêtre, fermé la nuit par deux volets montés sur charnières.

Au-dessous de ce vitrage, la table de travail de l’écrivain public, en chêne, provenant d’une vente, mouchetée d’encre et de graisse, table de cabinet et de salle à manger, table à tout faire, avec un pupitre en bois blanc posé au milieu; près de la table, formant angle droit avec elle, sous la main de l’écrivain, un cartonnier; au fond, derrière un rideau en percaline verte, une grande armoire; dans un coin, un poêle en fonte, une brique rouge sous chaque pied.

Pendant cet examen, l’esprit de Galathée fermentait à plaisir. Pourquoi Surin avait-il dit à la marquise de l’attendre, au lieu de lui permettre d’aller dormir rue de Bièvre? Quelqu’un devait donc venir!... Quoi faire?... Pourquoi Surin, au lieu d’aller se promener le matin à Orvilliez, n’avait-il pas été tout de suite à Saint-Cloud reconnaître les aîtres et la place?

Machinalement, elle ouvrit le tiroir de la table.

Elle faillit pousser un cri d’effroi.

Elle venait d’apercevoir un énorme couteau, de ces couteaux dits catalans, à lame longue, large, effilée.

–Oh! oh!... dit-elle, voilà qui fait une autre blessure que mon pauvre petit poignard. J’aurais dû prendre un revolver.

Elle se leva et gagna discrètement l’armoire.

–Une cachette, une vraie cachette! ajouta-t-elle. J’ai bien envie d’entrer là-dedans, ma petite lame au poing. Il est clair que si maître Surin va d’abord rue de Bièvre, il s’inquiétera de ne pas voir Fleur-d’Ebène et reviendra ici. D’un autre côté, s’il vient ici, et s’il renvoie la marquise, c’est que cette nuit même il devra se jouer un drame dans l’échoppe de M. le Conciliateur. C’est tentant!... Oui, c’est tentant, mais c’est passablement dangereux.

A ce moment, des pas résonnèrent sur l’asphalte du trottoir. Quelqu’un venait en fredonnant le refrain d’une chanson nouvelle. Sans plus réfléchir, d’un bond, Galathée disparut dans l’armoire. La porte se referma en laissant retomber sur elle son grand rideau vert.

Presque au même instant, Surin entra.

Il eut grand’peine à réveiller Fleur-d’Ebène. N’en pouvant tirer un mot, il allait se fâcher, quand il aperçut sur la table la bouteille vide.

–Oh! dit-il, la belle a son compte! Inutile d’insister!...

Secouant Fleur-d’Ebène qui paraissait dormir tout debout, il la conduisit résolûment dehors en lui disant:

–Allez coucher, marquise, allez coucher!

Fleur-d’Ebène sortie, Surin murmura:

–Maintenant, M. de Chabrins peut venir!

En se retournant, il aperçut la lettre de Galathée. Il la prit vivement.

–Rendez-vous demain, à la première heure, dit-il. Il y a donc de grosses nouvelles!... C’est bien, on ira!... Mais, pour le moment, soyons tout entier à notre cher baron!

Sur ces mots, on frappa un petit coup sec à la porte de l’échoppe.

Le Conciliateur courut ouvrir.

Alors apparut un grand et beau garçon, mis à la dernière mode, irréprochablement ganté, le cigare aux lèvres, le monocle à l’œil, la moustache fine et brune, coquettement retroussée à la mousquetaire.

Surin s’inclina respectueusement en disant:

–Monsieur le baron, je suis à vos ordres!

–Pas de phrases! dit brièvement le nouveau venu. Arrivons vite aux faits. Le mariage a lieu mardi.

Galathée eut un frisson.

–Êtes-vous prêt? reprit le baron.

–Je suis prêt. On enterre Cécile demain.

–Elle est morte de mort naturelle?

–De mort naturelle!... Une lettre d’elle affirme qu’elle s’est pendue pour ne pas survivre à son déshonneur.

–Vous agirez.

–Mardi soir!

–C’est bien!... Voici ce que vous m’avez demandé.

Et le baron de Chabrins remit à Surin un mignon porte-monnaie en ivoire, doublé de moire blanche, orné d’initiales en argent ciselé, puis il ajouta en souriant, d’un air satisfait:

–C’est surtout cette fraise au genou qui est une trouvaille!

–Cela, dit Surin, c’est un cadeau du sort!

–Je crois, en effet, continua M. de Chabrins, que ce ne sera pas d’une mince importance pour dérouter les incrédules!

–Tout le monde sera convaincu, soyez-en sûr, le père comme le mari, la justice et tout le monde. Tous n’y verront que du feu!

–Maître, vous avez un homme sûr?

–Je ferai la besogne moi-même!

–Parfait! Vous avez une arme de choix?

–Voici l’objet, dit Surin en ouvrant son tiroir et en montrant au baron le terrible couteau catalan. Avec ça, j’éventrerais un bœuf et je le découperais comme un autre ferait d’un poulet!

–Mais la tête de la jeune fille, interrogea le baron, qu’en ferez-vous?

Si les deux hommes n’avaient été si actionnés, ils auraient entendu comme un râle dans l’armoire.

–La tête de la jeune fille, répondit Surin, c’est l’affaire de Jeannic! On peut être sûr de lui.

–Très-bien! en ce cas, à mardi soir!

–Mardi soir, à dix heures, je serai au Trou-du-Canardier!

–Je m’en souviendrai! A mardi!

Et M. de Chabrins sortit allègrement de l’échoppe.

Surin suivit de l’œil son client, et murmura:

–A la bonne heure! voilà un homme! Ça invente des causes célèbres et c’est tranquille comme Baptiste. Il y a du plaisir à travailler pour des gens comme ça. On est apprécié à sa juste valeur!

Ce disant, Surin remit toutes choses en place, mit les verrous aux volets, éteignit la lampe, ferma consciencieusement la porte de l’échoppe et gagna la rue de Bièvre.

Le lendemain matin, comme Surin était chez Galathée, Fleur-d’Ebène alla ouvrir l’échoppe.

Elle demeura interdite en voyant la porte entr’ouverte.

Elle bondit plutôt qu’elle n’entra dans le bureau.

Rien n’était dérangé.

En poursuivant ses investigations, Fleur-d’Ebène poussa tout à coup un cri.

–Un poignard! dit-elle.

Elle se baissa et ramassa en effet un amour de stylet.

–Voilà qui est étrange, dit la marquise. Je ne me vois pas blanche, si je raconte cela au Conciliateur.

Elle eut un frisson et finit ainsi:

–Si j’allais demander un conseil à l’Agouti?

CHAPITRE VII
LE MAL D’AMOUR

Le lendemain de cette journée folle où Georges, uniquement pour braver et son ancienne maîtresse et Jules de Bayolles, un de ses meilleurs amis, qui ne perdait jamais l’occasion de lui être désagréable, s’était oublié à aller dîner chez Galathée, une scène navrante se passait à Saint-Cloud.

Une jeune fille qui n’avait eu que le tort de grandir tous les jours en beauté et en grâce, d’acquérir chaque jour un don de plus de l’esprit et du cœur, se préparait dans le plus grand calme à une mort horrible.

Jeannette de Nezel s’était, par la force des choses, laissée aller à aimer Georges. Présente lorsqu’un ami indiscret avait demandé à M. de Cerny quand on marierait les deux enfants, elle connut la douleur pour la première fois. Au regard que lança le comte à l’interrogateur, à la pirouette qu’il dessina en jetant au curieux une réponse sèche et un adieu glacial, Jeannette sentit son pauvre petit cœur se serrer. Une larme roula dans ses yeux, et vaguement elle comprit qu’elle allait avoir une lutte à soutenir, un chagrin à supporter, un ennemi à vaincre.

Le baiser maternel que le soir lui donna la comtesse lui parut plus tendre que de coutume. C’est qu’il était nuancé de tristesse.

A l’aurore nouvelle, la fauvette du jardin fit entendre ses joyeuses roulades; sa sœur du château ne lui répondit pas. N’était-ce pas ce matin même, sous quelques heures, que Georges allait partir avec le comte pour un an, deux ans peut-être? Oppressée, elle écoutait descendre et charger les malles. Mais si la douleur est toujours près de la joie, la joie est aussi presque toujours près de la douleur.

A l’heure du départ, Jeannette rayonna. A la pression de main, au baiser, à la parole de Georges, l’enfant sentit l’espoir renaître dans son cœur.

En la pressant sur sa poitrine, le jeune homme avait dit à sa compagne d’enfance: Au revoir, vicomtesse!

Pauvre Jeannette! Elle n’écouta que cette voix, elle n’entendit que ce mot, deux mélodies pour elle. Elle ne surprit pas le regard désolé de Mme de Cerny, auquel répondit le sourire sarcastique du comte.

Elle supporta gaiement les premiers mois de l’absence du bien-aimé, car alors Georges écrivait toutes les semaines à sa chère petite vicomtesse.

Au bout de trois mois, les lettres se firent plus rares et la pauvre Jeannette n’était plus que ma chère Jeannette. Plus tard, il fallut encore en rabattre: on ne l’appelait que ma chère enfant. Enfin, vint le jour où on ne connut plus de nouvelles de Georges que par M. de Cerny, le jour où la comtesse ne donna pas à Jeannelte la lettre du comte à lire, le jour où Mme de Cerny laissa savamment tomber de sa poche la lettre de son mari.

Vous l’avez deviné! Jeannette la ramassa, cette lettre. Elle la lut; elle apprit que Georges, amoureux fou de la comtesse Castellanova, ne parlait rien moins que d’épouser la belle Napolitaine.

Vaillante fille, elle ne voulut rien laisser voir de sa douleur à personne, elle cacha à tous et les battements de son cœur, et ses pensées intimes et ses espérances si brutalement dispersées.

Une seule personne surprit le secret de la jeune fille, mais le garda au profond de son cœur. Lavinio, qui demeurait au fond du parc, dans un pavillon qui faisait face au pavillon de Georges, Lavinio vit maintes fois Jeannette, aux premières et aux dernières heures du jour, alors que la comtesse était seule chez elle, venir errer sous le petit berceau qui encadrait la fenêtre du cabinet du vicomte, soigner mélancoliquement les fleurs que Georges préférait, et, jetant un regard à travers la croisée, envoyer avec un timide sanglot un baiser à l’image du bien-aimé.

Pauvre Lavinio! Il avait été vingt fois sur le point d’ouvrir son cœur à la comtesse. A quoi bon? Ce n’était pas la comtesse qu’il fallait avoir dans son jeu, mais bien le comte, le comte poursuivant implacablement son but. Et Lavinio avait gardé le silence, mais voué une tendresse de père à Mlle de Nezel.

Georges revint. A peine si on le vit à Saint-Cloud. Georges tenait maison à Paris. à Paris où il faisait scandale.

Infortunée Jeannette! Elle avait eu une heure, une seule heure de révolte. Elle avait songé un instant, le jour du retour, à aller se jeter dans les bras de Mme de Cerny, à crier à l’aide, à réclamer sa protection, à lui avouer son amour; elle avait pensé à tomber aux pieds du comte, à lui rappeler brutalement qu’on devait à sa mère la vie de Georges, que les jours de son frère avaient payé les jours de Georges, que Georges était à elle, qu’elle aimait Georges, qu’il fallait l’unir à Georges!

Mais cette heure de courage, elle n’avait jamais marqué au sablier du temps. L’accueil cordial mais léger du vicomte tua toute bravoure chez l’enfant.

Se voyant dédaignée, oubliée, elle se dit qu’elle ne tendait plus à aucun but ici-bas, et alors elle se laissa aller à la désespérance, cette épouvantable maladie qui vous rend pâle, qui vous bistre les yeux, qui vous cave les joues, qui vous rend le corps diaphane, qui vous fait muet jusqu’au jour où, comme la fleur languissamment penchée sur sa tige et qui meurt à la dernière caresse du soleil couchant, on quitte dans un râle joyeux cette terre de misère et d’ingratitudes.

Quelque égoïste qu’il fût, le comte s’aperçut de l’état de Jeannette. Il s’émut.

Malheureusement, il pensa ou il voulut penser que ce qui lui avait si bien réussi pour Georges devrait aussi sauver Jeannette.

Et un beau jour, l’air tout joyeux, il annonça à la comtesse et à Mlle de Nezel que, comme il ne voulait pas faire de jaloux, on allait voyager.

Jeannette sauta au cou de M. de Cerny.

L’enfant se sentait si heureuse d’aller voir la mer bleue, d’aller rêver sous les lauriers roses, d’aller dormir sous les orangers, d’aller mourir à la porte des pays du soleil!

Par exemple, elle voulut voir Georges.

N’avait-elle pas à lui dire adieu. adieu pour toujours!

Donc, le matin de ce jour, M. et Mme de Cerny devaient partir avec Jeannette pour gagner en touristes les environs de Cannes, s’arrêter aux sites pittoresques de la route, et voyager du reste par le chemin des écoliers.

Il était neuf heures du matin à peine. Dans le grand parc, sous l’ombre des arbres séculaires, les rouges-gorges, les fauvettes, les pinsons, tous les adorables chanteurs des bois gazouillaient en voletant, chez eux, familiers et joyeux; au travers des ramures humides, la lumière tombait goutte à goutte, douce et comme mouillée par la rosée du matin.

Blanche comme un lys, Mlle de Nezel se promenait lentement, pensive, triste, indifférente aux charmes du matin dont les parfums montaient vers le ciel, encens de reconnaissance. Elle s’assit, l’œil fixé sur un petit pavillon que l’on apercevait entre les arbres, un réduit de garçon, complaisant et discret, une cage aux barreaux volontairement trop larges.

Un éclair de joie brilla enfin dans ses yeux; la porte du pavillon venait de s’ouvrir; Georges venait d’apparaître sur le perron.

–Enfin! dit-elle, j’ai vraiment cru que tu me laisserais partir sans venir m’embrasser.

Georges lui prit la main, déposa deux gros baisers sonores sur ses joues, et répondit en sourian:

–Menteuse, va; comme si tu ne savais pas que vous êtes, ma mère et toi, ce que j’aime le plus au monde.

Ainsi, c’est donc vrai, vous allez partir, et je serai de longs mois sans vous voir! Tu m’écriras, du moins?

–Auras-tu le loisir de lire quatre grandes pages de bavardages comme les miens?

–Mais dix pages, au contraire!

–Vraiment!

–Je ne sais rien d’adorable et de réconfortant comme les lettres d’une sœur bien-aimée. Je veux tes impressions de voyage, tes réflexions, tes confidences.

–Tu seras content!

Et la pauvre Jeannette regardait éperdûment Georges, espérant un mot qu’elle croyait sur ses lèvres; prête à crier: :

–Je reste: l’univers est ici; mon tout, c’est toi!

Georges répondit en regardant le bout de ses bottines

–Très-content. Je suis certain que les riens que tu me raconteras seront les choses les plus ravissantes du monde.

–Et toi, dit-elle, que feras-tu pendant notre absence?

–O! moi, fit Georges, lançant un regard de joie et de défi, moi, je penserai à vous, certainement; mais je ne serai pas seul comme vous au bord de la mer; j’aurai des amis, des distractions, des luttes.

–Prends garde, Georges; tu es l’espérance et la vie de ta mère!

–O! ne crains rien!

On était arrivé devant le château, dont le service était en mouvement.

–Je monte embrasser ma mère, dit Georges; à tout à l’heure.

Et Jeannette resta seule. S’enfonçant une dernière fois sous les arbres, elle jeta un regard désespéré vers le pavillon et fondit en larmes.

Au bout de quelques minutes, elle se leva résolûment et dit:

–Allons, tout est bien ainsi! puisqu’il ne m’aime plus, partons!... Mieux vaut mourir là-bas que de mourir ici!

Un quart d’heure après, elle montait en chaise de poste.

Pendant que la pauvre Jeannette regardait les toits du château s’effacer lentement à l’horizon, le cœur serré, criant intérieurement un suprême adieu à ce berceau de ses rêves, Georges courait chez lui retrouver maître Dupré.

A Dupré, en effet, retour de Garches, le vicomte avait tout intérêt à raconter les faits de la veille et l’histoire de la nuit.

CHAPITRE VIII
OU LE CONCILIATEUR SE TROUVE BIEN D’ENTRER DANS UNE ÉGLISE

Ce même jour, dès six heures du matin, maître Surin s’était dirigé vers le petit hôtel de Galathée, qui le reçut aussitôt vêtue d’un ravissant peignoir; adorable en son négligé du matin, on eût dit qu’elle venait de s’éveiller. Allant droit à Surin, en extase devant elle, elle tendit la main à son complice et murmura dans un sourire:

–Merci d’être venu à mon premier appel.

Surin, ébloui, sentit courir dans ses veines une ardeur inconnue et répondit avec élan:

–Vous savez bien que je suis à vos ordres.

–Hier, reprit Galathée, nous avions résolu de ne nous revoir que ce soir au plus tôt; vous deviez aller surveiller les abords de la villa de Montretout. Je devais, moi, faire parler Georges. Pour que j’aie été moi-même, vers les onze heures et demie, vous porter la lettre qui vous amène aujourd’hui si matin chez moi, il faut qu’il soit survenu quelque chose d’étrange.

–Cette sotte de Fleur-d’Ebène ne m’a rien dit...

–Elle dormait, sans doute, comme lorsque je suis partie, auprès d’une bouteille à moitié vide.

–Justement! Mais que s’est-il donc passé depuis hier?

–Vous savez que je donnais à dîner ici à quelques amis, au nombre desquels j’avais réussi à avoir Georges. Savez-vous bien qui me faisait face? Tout simplement Joséphine Vergeron.

–La maîtresse de M. le comte de Morlac.

–Non pas!... L’ex-maîtresse de M. de Morlac et maîtresse aujourd’hui de M. de Maffrely, capitaine de chasseurs.

–Eh bien?

–Eh bien! elle nous a raconté son histoire et nécessairement, votre nom a été prononcé.

–Et le vicomte a fait la grimace?

–Oui, maître. malheureusement j’ai fait comme lui!...

–Qu’est-il donc arrivé?

–Que nous avons fait fausse route, en croyant le vicomte amoureux d’une belle et pure jeune fille!

–Madame, je suis physionomiste, moi, et je vous affirme que la jeune fille que j’ai vue est aussi pure que belle!

–Comment se fait-il alors, que cette jeune fille ait remplacé Emeraude chez M. de Morlac?

–Quoi! cette villa qui fait face au cabaret de la Grenouille en goguette appartient au comte?

–Vous devriez le savoir!...

–Ah çà, dit Surin en bougonnant, il a donc des villas partout, ce sacripant-là!... Et le vicomte, ajouta-t-il, sait qui est le propriétaire de cette succursale de la Trappe?

–Il le sait!

–A cette heure alors Dupré le sait aussi?...

–Naturellement!...

Surin fit la moue et dit:

–Donc, Dupré a de l’avance sur nous!... Il sait le nom de l’inconnue qu’adore le vicomte!...

–Nous le savons aussi., puisque je le sais, moi!...

–Quel est le nom de cette beauté?

–C’est tout simplement la fille aînée de M. de Morlac!...

Surin fut tellement abasourdi, que, pour la première fois de sa vie peut-être, il s’oublia.

–La future marquise de Bour. commença-t-il.

Il n’acheva pas. Après s’être mordu les lèvres, il finit d’un air bonasse.

–Elle se marie prochainement?...

–Mardi, dit brièvement Galathée.

–Mardi. vous savez?..

–Comme vous, maître, je sais tout ce que j’ai intérêt à savoir!...

Surin regarda Galathée avec admiration, puis d’un ton bref:

–Madame, dit-il, voici des nouvelles qui peuvent nous mener loin!... Si notre inconnue est la vicomtesse de Morlac, bonne affaire!... Elevée par Mme de Chabrins, je vous la garantis non moins sage que belle. Par conséquent, M. de Cerny va se jeter à la traverse de ce mariage, et m’est avis qu’il attrapera quelque mauvais coup dans la bagarre.

Si la belle est tout simplement la maîtresse actuelle de M. de Morlac, il faudra attendre une autre occasion, parce qu’il est de la dernière évidence que nous ne tiendrons bien le vicomte qu’autant qu’il sera amoureux fou d’une aimable rosière!...

Mais, madame, si celle qui nous occupe n’allait être ni la maîtresse ni la fille de M. de Morlac!...

Par les cornes du diable voilà ce qu’il faut savoir tout de suite!...

Mazette! il ne faut pas se laisser distancer par Dupré!...

Adieu, belle Galathée, je vole aux renseignements!... Autant que possible, ne bougez pas d’ici!...

Comme il s’inclinait, Galathée s’avança souriante et lui tendant la main, elle lui dit:

–Prenez du courage, maître!...

Surin posa ses lèvres sur les doigts mignons de la belle et sortit les yeux injectés de sang.

Le grand air lui rendit tout son sang-froid.

–Vite, vite, rue de Provence, dit-il; allons aux renseignements à l’hôtel de Morlac!

A un quart d’heure de là, le Conciliateur entrait dans la cour de l’hôtel, par la petite porte de service. Il se trouva près de la loge du suisse.

Tête nue et le sourire aux lèvres, il demanda naïvement si M. le comte reviendrait bientôt de la campagne.

Après avoir toisé le nouveau venu, le suisse daigna répondre que M. le comte était de retour à Paris.

–Avec sa famille? dit Surin.

–Avec sa famille!

A ce moment, on entendit des chevaux piaffer dans la cour de l’hôtel. Le suisse se précipita, bousculant l’intrus, pour ouvrir la porte cochère.

Le fond de la calèche était occupé par une belle et blonde jeune fille de dix-huit ans, au milieu de deux petites brunettes de huit à dix ans, ayant une femme de chambre des plus accortes en face d’elles.

–C’est sans doute les demoiselles de M. le comte de Morlac que je viens d’avoir l’honneur d’apercevoir? demanda Surin au suisse.

–Avec Mlle Marjolaine, répondit l’autre.

Surin salua obséquieusement et disparut.

–Belle fille, murmurait-il en marchant, belle fille que la future marquise de Bournonches!... Mais ce n’est pas notre blonde de Montre tout!... Alors qui est donc cette jeunesse à qui M. de Morlac permet la compagnie de ses deux petites dernières?... Car il n’y a pas à dire, ces deux petites brunes que je viens de voir sont bien celles que j’ai vues à Montretout, à la fenêtre de la villa du comte!... Pour moi qui connais le paroissien, j’affirme que notre inconnue n’est pas la maîtresse de M. de Morlac. Il n’est pas homme, notre austère chef de section de la Société internationale de bienfaisance, à jamais laisser jouer ses enfants avec une personne qui prêterait seulement au soupçon!... Tiens! tiens! voilà qui devient tout à fait intéressant!, ..

En marchant tout droit devant lui, plongé dans ses réflexions, indifférent à la route suivie, seul dans la foule, Surin était arrivé devant l’église Saint-Louis-d’Antin. Une voiture de maître stationnait; Surin leva les yeux et reconnut la voiture du comte de Morlac.

Sans trop se rendre compte de la raison qui le faisait agir, Surin traversa la rue et pénétra dans l’église.

Il ne tarda pas à apercevoir les trois demoiselles de Morlac, dont l’aînée semblait écouter une messe basse, d’un air fort édifiant, son livre d’heures à la main.

Vite redevenu son maître, Surin se frappa le front et alla droit à la préposée aux chaises, à qui il glissa discrètement dix francs dans la main. Puis il lui montra Mlle de Morlac à qui il priait dame Gertrude d’aller demander un tout petit renseignement.

Dame Gertrude sourit benoîtement et s’approchant de Mlle de Morlac:

–Pardon, mademoiselle, lui dit-elle, en se conformant à la leçon que venait de lui faire le Conciliateur, mais hier, à Montretout, j’ai aperçu à l’une des fenêtres du château de M. le comte, au milieu des deux petites sœurs de mademoiselle, une jeune personne blonde que j’ai cru reconnaître pour la fille d’une de mes amies de Suresnes. Elle a disparu si vite que je ne sais à quoi m’en tenir. Mademoiselle veut-elle m’autoriser à lui demander si cette belle enfant ne s’appelle pas Marguerite Viellard?

–Vous vous êtes trompée, répondit obligeamment la vicomtesse. Cette jeune fille est de Saint-Cloud et s’appelle Gabrielle Probus.

–Ah! voilà qui est fort étonnant!... La ressemblance est frappante!... Merci, mademoiselle; votre servante.

Alors, la chaisière s’approcha de Surin et lui dit onctueusement:

–Je sais ce que monsieur désire.

–Dites vite! jeta Surin.

–Je recommande mes pauvres à monsieur, répondit doucement l’autre.

Surin, qui était très-intelligent, comprit tout de suite ce qu’on lui voulait. Il tirade sa poche une seconde pièce de dix francs et la glissa discrètement dans la main de la chaisière, en disant:

–Pour vos pauvres, ma bonne mère!

La bonne mère soupira pieusement et dit:

–Gabrielle Probus, à Saint-Cloud.

–Amen! répondit Surin!

CHAPITRE IX
OU IL EST QUESTION D’UNE CORDE DE PENDU

Il y a peu de temps encore, en venant de Paris, vous n’aviez qu’à traverser le pont de Saint-Cloud et à obliquer à droite, pour vous trouver, en longeant la Seine, sur votre gauche, à trois cents mètres de la tête du pont, devant la forge de maître Probus, une belle forge au brasier flamboyant, docile au rhythme du soufflet, et semblant toujours prête à éclater comme une grenade mûre et à éparpiller ses grappes d’étincelles.

Elle était gentille, la maison du serrurier. Au milieu le beau trou, lustré de noir, fait par la forge, à droite une petite salle à manger, à gauche le bureau, avec ses livres, son casier et sa caisse, scellée au mur. Au premier deux chambres coquettes coupées, ma foi, par un salon des plus mignons. Derrière la maison, il y avait un jardinet plein de fleurs, avec un grand cerisier bien connu des oiseaux.

Dame! c’est que le père Probus était un vaillant frappeur d’enclume, ne chantant jamais qu’au rhythme du imarteau, lequel marteau rendait toute la journée un bruit sonore. Bien qu’il eût la quarantaine, plus d’une, comme il était veuf, avait souvent guigné d’un œil d’envie le père Probus qu’elle trouvait plaisant à voir avec ses larges épaules, son cou brun, ses bras nerveux, son torse vigoureux aun lignes harmonieusement viriles et sa bonne figure épanouie.

Nous savons qu’il avait une fille, la blonde et belle Gabrielle, entrevue à Montretout au même instant par le vicomte de Cerny et par le Conciliateur.

Ayant de bonne heure perdu sa femme, le père Probus, qui adorait sa fille, que tout Saint-Cloud tenait pour une patricienne de la beauté, aussi belle, d’aucuns disaient plus belle, que la Jeannette de Mme de Cerny, le père Probus, vieux Breton, fils de chouan, croyant fanatique, avait confié tout naturellement sa fille aux bons soins des sœurs grises de la localité.

Lors que les sœurs eurent fini d’apprendre à Gabrielle tout ce qu’elles savaient elles-mêmes, c’est-à-dire la lecture, l’écriture, le calcul, une orthographe passable, un tantinet de géographie et beaucoup d’histoire sainte, lorsqu elles lui eurent inculqué l’amour de Dieu et du Roy et l’horreur de la République, elles la rendirent à son père. Mais il fut convenu, en attendant qu’on trouvât à Gabrielle un parti digne d’elle, que l’enfant, sous aucu n prétexte, ne quitterait jamais la maison paternelle sans l’avis préalable des sœurs et du curé. Travaillant com me une petite fée, Gabrielle ne faisait montre de ses talents qu’autant que le client avait mérité la confiance du presbytère ou de la communauté.

Inutile de s’étonner qu’on l’eût vue chez M. de Morlac, qui était venu passer une quinzaine dans son château avec toute sa famille. M. de Morlac, un des dignitaires de la Société internationale de bienfaisance, marguillier de Saint-Louis-d’Antin, légitimiste à outrance, était en odeur de sainteté près du curé de Saint-Cloud.

Jusqu’ici les soupirants n’avaient certes pas manqué, mais nul n’avait encore eu l’audace grande de se déclarer. Non seulement Gabrielle était merveilleusement belle, elle était encore excellente ouvrière; enfin elle avait une dot assez ronde.

Un monsieur seul est digne de Gabrielle, disaient les ouvriers.

Quant à Gabrielle, jusqu’ici elle n’avait songé qu’à adorer Dieu, à chérir son père, à admirer la nature et à tuer le temps, son aiguille à la main. Le travail et la promenade suffisaient à ses plaisirs.

Or, le jour où Georges avait si ardemment contemplé cette ravissante enfant, pendant que maître Probus donnait un dernier coup de marteau sur un fer rouge, voilà qu’une belle brunette de dix-huit à vingt ans entra, la chanson aux lèvres chez le serrurier.

–Augustine!...

–Elle-même, cousin!... qui vient passer deux jours avec vous!

–Vivat!

–Et Gabrielle?

— En journée ! ...

–Je l’aurais parié!... Enfin, voici qu’il est quatre heures, je ne l’attendrai pas longtemps.

–En effet, elle sera ici pour sept heures!... Et puis nous irons au devant d’elle.

La jeune Augustine Voinot s’assit dans le bureau et se mit à broder.

–Tu ne chantes pas, Augustine? dit le père Probus.

–Non, cousin. Vraiment je n’ai guère le cœur aux chansons!

Pourquoi cela?

–Depuis qu’une de nos voisines, la pauvre Cécile [Husson s’est pendue!

–Pendue. la malheureuse!

–Oui, pendue!... Ah! que ce crime retombe sur la tête de son séducteur!... Tenez, cousin, parlons d’autre ) chose. d’autant plus que je ne suis pas contente de moi!...

–Toi! Augustine! toi, mon enfant, qui vaux ma Gabrielle!... Qu’as-tu à te reprocher?...

–Je vais vous le dire, bien que je n’aie pas osé le confier à ma mère!... Eh bien, cousin, j’ai acheté au chien du commissaire la corde qui a servi à Cécile pour se donner la mort!

–Mon Dieu, mon enfant, il n’y a pas grand mal! Affaire de superstition, n’est-ce pas? Parce que tu as entendu dire que la corde de pendu portait bonheur!

–Oui! cousin.

–Eh bien, jette-la!... ou donne-la!

La jeune fille fouilla dans sa poche, en tira un bon bout de corde qu’elle lança à la volée sur la route.

–Au hasard! dit le serrurier en riant.

Sur les cinq heures, le père Probus parut dans le bureau et dit à Augustine:

–Ma fille, je n’ai plus rien à faire aujourd’hui. Allons faire un tour!...

–Courons au-devant de Gabrielle!...

–C’est ce que j’allais dire!...

Cousine-germaine de Gabrielle du côté maternel, Augustine demeurait chez sa mère à Orvilliez, près de Saint-Denis. Souvent les jeunes filles passaient deux ou trois jours l’une chez l’autre, arrivant à l’improviste. Libre ce jour-là et les jours suivants, Augustine était venue passer quarante-huit heures à Saint-Cloud.

Comme la belle enfant se levait, en battant des mains, et passait devant la glace pour voir si son bonnet était bien planté sur l’oreille, la porte s’ouvrit, rudement poussée, et Gabrielle entra, les joues rouges, essoufflée, haletante.

–Gabrielle! s’écrièrent à la fois Augustine et le père Probus.

–Mais qu’as-tu donc, poursuivit le serrurier. tu as couru. aurais-tu eu peur?...

–Je n’ai rien du tout. personne ne m’a fait peur, répondit Gabrielle, en essayant de sourire.

–Enfin, comment se fait-il que tu sois déjà de retour. tu ne devais pas être rentrée avant sept heures?...

–Oh! cela, c’est fort simple!... A une heure, M. de Morlac m’a priée de mettre les points doubles, parce qu’entre quatre et cinq heures il rentrerait à Paris avec toute sa famille. Et, de fait, il n’y a plus personne au château. Le départ a eu lieu à quatre heures et demie.

Quelques minutes avant de descendre, M. de Morlac m’a fait appeler et m’a payée, en me recommandant bien de présenter ses respects à nos bonnes sœurs et à M. le curé. Tiens! il m’a donné toutes pièces neuves, toutes pièces à l’effigie de notre saint père le pape!

–Pourquoi es-tu revenue si vite, en courant comme une biche effarouchée? insista le père, insensible à la beauté des pièces du pape.

–Parce que j’ai eu peur. et peur sans savoir pourquoi. Ça m’a prise tout d’un coup. au milieu de la route.

–Et tu n’as vu personne sur la route?...

–Personne!

–C’est peut-être pour ça, dit assez sensément Augustine.

Le père Probus s’assit, tambourina des dix doigts sur la table, puis, se levant:

–Allons! allons! cria-t-il gaiement, à table!

Au dessert, revenant à son idée fixe:

–Dis donc, fillette, fit-il négligemment, c’est drôle tout de même la frayeur que tu as eue tantôt comme ça pour rien. raconte-moi un peu toute ta journée. dans ses menus détails.

–Je veux bien, répondit gaiement Gabrielle.

Et, depuis son départ de sept heures du matin, elle raconta naïvement les riens qui avaient composé sa journée.

–Vers trois heures, finit-elle, Mlle de Morlac qui travaillait auprès de moi, se leva pour aller causer avec son père. Je restai seule. J’avais les doigts engourdis; je me donnai deux ou trois minutes de repos et je relevai un des stores de la fenêtre devant laquelle je travaillais. Comme je respirais les parfums qui me venaient de partout, comme j’admirais la campagne au loin resplendissante, comme je respirais l’air pur avec délices, je laissai tout à coup et vite retomber le store et me remis à travailler. Au-dessous de moi, sur la route, à l’angle d’un petit cabaret qui fait face au château, je venais d’apercevoir un jeune homme qui me regardait un peu trop fixement.

–Comment était-il? demanda Augustine.

–Mais, très-bien, à ce qu’il m’a semblé. Joli garçon et l’air très distingué. Peu après, comme je travaillais, les deux petites sœurs de Mlle de Morlac firent irruption dans la chambre en criant: «Mademoiselle! oh! mademoiselle, levez le store, que nous voyions le ballon!»

Je leur obéis, et, comme elles, je regardai un grand ballon que le vent poussait du côté de Rocquencourt.

Un méchant éclat de rire me fit jeter les yeux sur la route. J’aperçus alors.

–Le beau jeune homme? dit Augustine.

–Lui d’abord, caché dans un des angles de la grille, [puis un homme horrible, horrible, horrible, qui donnait [le bras à une femme encore jeune et belle. Cet homme me regarda et me dit bonjour de la main. Étonnée, effrayée, j’entraînai les enfants et je fermai la fenêtre.

–Cet homme était si laid que cela?

–Un monstre, ma chère!

–Tu ne l’as jamais vu? interrogea le père.

–Jamais!

–Et l’autre, le jeune homme?..

–Jamais non plus!

–Et ensuite?

–Ensuite je repris ma besogne que je ne tardai pas à achever. Peu après, M. le comte me congédia: je partis, et me voici!

–D’où t’est venue cette sotte frayeur sur la route?

–Je ne sais. En quittant le château, j’étais heureuse, gaie, j’avais envie de chanter. En marchant, à cent mètres de la villa, sans savoir pourquoi, ni comment, j’ai eu une peur vague de tout ce qui m’entourait. Il me semblait que des fossés qui bordent la route allait surgir un diable, aussi laid que l’homme que j’avais vu une heure auparavant. Cet effroi ne faisant que croître, je me suis mise à courir, à courir, à courir!... Eh bien, père, comprends-tu quelque chose à cela?

–Je comprends que tu es une petite folle d’avoir peur dans la campagne, en plein jour, quand on voit autour de soi à une lieue à la ronde!...

Enfin, te voilà, honteuse toi-même de ta frayeur! N’en parlons plus!... Taillez une petite bavette, mesdemoiselles; moi, je vais fumer ma pipe!

Et le bonhomme bourra sa Gambier avec la gravité qui sied à un fumeur émérite, après quoi il passa dans la forge.

Là, il s’assit, un coude sur un genou, le menton dans une main.

Tout à coup il se leva, secoua la cendre de sa pipe, fit quatre ou cinq tours dans la forge en disant: Il ne faut pas jouer avec les pressentiments!...

Étant rentré dans la salle à manger où babillaient les enfants:

–Fillettes, dit-il en souriant, il vient de me venir une bonne idée. J’ai beaucoup à travailler ces jours-ci, et je ne vois guère de temps devant moi pour vous mener promener. Puisque vous êtes libres toutes deux pour quelques jours, je vais changer le programme des vacances. Au lieu que ce soit Augustine qui demeure ici avec Gabrielle, c’est Gabrielle qui va aller passer quelques jours chez la mère Voinot. Qu’en dites-vous?

–Parfait! dit Augustine; maman nous promènera.

–Partons pour Orvilliez! ajouta follement Gabrielle.

–Minute! fit le père Probus; il sera temps demain matin!... Demain, à six heures, je vous réveille et, à sept, je vous embarque au chemin de fer. Causez, causez, fillettes; bien le bonsoir!

Mais, au lieu de monter dans sa chambre, le père Probus alluma une seconde pipe qu’il fuma au seuil de la forge.

Au bout de quelques minutes, il dit:

–Tiens!... personne n’a ramassé la corde qu’Augustine a jetée à la volée!...

Sa pipe fumée, le père Probus gagna le chemin de halage, ramassa la corde, en ceignit ses reins et dit sombrement:

–A qui mal veut, mal arrive!

CHAPITRE X
LES EXPLOITS D’UN IVROGNE

Le lendemain, vers les huit heures, maître Honoré Lesiffleur vit entrer chez lui un gaillard au torse puissant, aux cheveux moutonnés s’argentant sur les tempes, à la face réjouie, et portant sur l’épaule un sac de grosse toile gonflé d’outils.

L’inconnu entra tout droit dans le cabaret comme chez lui, s’assit à la grande table dans l’encoignure, près de la fenêtre, mit son bissac dans un coin sur le bout d’un banc, et donna sur la table un de ces coups de poing qui donnent à réfléchir à l’observateur.

Le cabaretier parut quelque peu inquiet sur le sort de sa table.

–J’ai aussi faim que soif, aussi soif que faim, papa!... Avez-vous quelque chose à me mettre sous la dent et dans le cornet?

–Que diriez-vous d’une omelette au lard?

–Venez que je vous presse dans mes bras!

Maître Honoré recula prudemment de deux pas, en murmurant:

–Merci! il m’écrabouillerait!...

–Marchez pour une omelette de douze œufs et apportez un litre. de la bouteille!...

Maître Honoré lança un regard affectueux sur son client et tourna lestement les talons. Il reparut presque aussitôt un litre à la main.

–Dans cinq minutes, dit-il, je reviens avec l’omelette!

Quand il servit l’omelette, il constata avec admiration que le litre de tout à l’heure était vide.

–Un second litre! commanda l’inconnu.

La seconde fiole fut absorbée en quatre temps, quatre mouvements, et ce, en présence de maître Honoré, qui avait des démangeaisons d’aller serrer les mains à ce buveur émérite.

–Un peu de fromage, papa, et un troisième litre! Aussitôt que le cabaretier eut le dos tourné, le reste de l’omelette disparut dans le bissac de l’inconnu.

Maître Honoré ne tarda pas à se montrer avec le litre et le fromage demandés.

Il allait s’asseoir, entrer en conversation avec ce frère en chère-lie, quand l’autre lui dit:

–Vous êtes homme à me faire une bonne tasse de café?

–Je vous crois. Vous me direz des nouvelles du café de maître Honoré Lesiffleur, patron de la Grenouille en goguette, votre serviteur.

Seul, l’inconnu toucha fort peu au fromage, qui alla rejoindre l’omelette dans le bissac, et vida vivement par la fenêtre le contenu du troisième litre apporté par le cabaretier.

Cela fait, il bourra pieusement sa pipe.

Elle était à moitié fumée quand maître Lesiffleur, battant des narines, déposa cognac et café devant son hôte.

La vue du troisième litre, complétement vide, la disparition totale du morceau de gruyère par lui servi tout à l’heure, poussa maître Honoré à l’attendrissement.

Il versa lui-même le café.

–Excellent, dit l’inconnu.

–Goûtez-moi ce cognac!

–Ho! ho! du chenu!... Parbleu! nous frinquerons ensemble!

Une larme perla dans l’œil de maître Lesiffleur.

–Combien vous dois-je, papa? demanda l’inconnu.

–Trois litres, deux francs quarante; pain, vingt centimes; omelette, deux francs; fromage, trente centimes, et gloria, quarante; en tout, cinq francs soixante-dix.

–Eh bien, redoublons la goutte et voilà six francs!...

–Grand merci!...

–Dites donc, papa, ça vous gênerait-il que je fisse un somme dans un coin?

–Par exemple!... dormez à votre aise!... Je vous réveillerai sur le coup de midi!

–Ça va!...

L’inconnu rebourra une pipe, s’allongea sur le banc, la tête sur son bissac qui lui servait d’oreiller, cligna de l’œil en continuant de fumer, puis, sa pipe finie, la posa sur la table, ferma tout à fait les yeux et, à deux minutes de là, ronfla comme le bourdon de Notre-Dame.

Il y avait quelque vingt ou trente minutes qu’il dormait, quand un second client entra dans la salle.

–Maître Honoré, cria le nouveau venu, une bouteille de blanc, toujours le même!

Quelques secondes s’écoulèrent et le digne cabaretier parut avec une bouteille dont l’aspect était vraiment vénérable.

–Ça, maître, dit l’autre, est-ce donc du poison que vous m’apportez là, que je ne vois qu’un verre?

Rouge comme une belle pivoine, maître Honoré s’écria:

–C’est trop d’honneur, monsieur Dupré!

Pendant que le tavernier allait chercher un verre, Dupré prit une chaise dans la salle, se mit à cheval dessus et tomba en extase devant le dormeur. Les trois litres étaient restés en bataille sur la table, flanqués du carafon de cognac tout à fait vide.

–Mazette! Est-ce que ce particulier-là a absorbé ça tout seul? demanda-t-il à maître Honoré, son verre à la main.

–Avec une omelette au lard de douze œufs, un demi-quart de gruyère et une bonne livre de pain! Aussi, écoutez-moi ça!... un vrai canon!

–Respect au sommeil du juste et goûtons le blanchet, dit Dupré. Belle couleur, maître Honoré! de l’ambre!... et du bouquet, comme une mariée le jour de ses noces!... A votre santé.

–Et comment se fait-il qu’on vous voie par ici à cette heure, monsieur Dupré?...

–C’est toute une histoire!... Tel que vous me voyez, je viens de Garches., où j’ai passé une nuit. Ah! maître Honoré, une de ces nuits qui font époque dans la vie!

Mais ce serait trop long à vous raconter. Il faut que je sois chez monsieur le vicomte avant dix heures. Ce sera pour ma prochaine visite!... Allons, un dernier verre, et je pars!...

Dupré mit le verre à la hauteur de son œil et:

–A propos, maître Honoré, depuis quand ouvre-t-on les fenêtres en face chez M. de Morlac?...

–On a ouvert les fenêtres en face. Quand?

–Hier!...

–Monsieur Dupré, voilà qui est bien invraisemblable!

–Invraisemblable ou non, cela est!... A tel point qu’à une de ces fenêtres M. le vicomte a aperçu hier la plus adorable blonde du monde!...

Les ronflements du dormeur s’éteignirent tout doucement.

–Eh bien, monsieur Dupré, en voici la première nouvelle! Ce que je peux vous affirmer, par exemple, c’est que tout le monde est parti hier entre quatre et cinq heures!...

–Bon!... Les anicroches qui commencent!...

–Que voulez-vous dire?

–Parbleu, que M. Georges, mon maître, s’est toqué de cette blonde et qu’il va falloir peut-être courir au diable pour savoir où elle demeure!...

Un coup fortement frappé sur le comptoir fit faire volte face à maître Honoré qui disparut aussitôt.

Il est vrai qu’il rentra bientôt, précédant un troisième client.

En débouchant une bouteille de vin blanc, le cabaretier dit à Dupré:

–Vous partez déjà, monsieur Dupré?

–Oui, maître Honoré, sur l’heure. Ce que je viens d’apprendre me presse encore davantage!

Le dernier venu avait levé la tête en entendant maître Honoré prononcer le nom de Dupré. Après avoir savamment dévisagé le valet de chambre de Georges il lui cria, comme il sortait:

–Monsieur Dupré!

Maître Lesiffleur regarda Dupré d’un air d’étonnement. Celui-ci s’arrêta, toisa son interlocuteur et.

–C’est à moi que monsieur s’adresse? dit-il.

–A vous-même, si c’est bien vous M. Dupré, valet de chambre de M. de Cerny?

–C’est bien moi!

–Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, monsieur Dupré, et permettez-moi de vous offrir un verre de vin.

–Monsieur, répondit Dupré, je n’ai point l’honneur de vous connaître et je ne bois qu’avec mes amis! De plus, je suis pressé.

–Bah! bah! monsieur Dupré!... on a toujours le temps de porter une mauvaise nouvelle.

–Qu’est-ce à dire?

–Asseyez-vous!... Vous voyez bien que nous avons à causer!

Un silence se fit, troublé seulement par les ronflements réguliers du premier client de maître Honoré Lesiffleur. Le nouveau venu tourna la tête et dit:

–Qu’est-ce que c’est que ça!

–Un maître buveur, répondit le cabaretier. Voilà par quoi il a commencé sa journée!

–C’est un maître ivrogne, riposta l’autre. Il ronfle à rendre le diable sourd!

Brusquement, Dupré ressaisit sa chaise par le dossier, lui fit faire un demi-tour et, la posant en face de l’inconnu, s’assit dessus, à cheval, les bras croisés sur le dossier, le menton sur les mains, l’œil fixe, regardant en face son interlocuteur.

Maître Lesiffleur disparut discrètement.

Dans son coin, la tête sur son bissac, l’homme aux trois litres dormait toujours d’un sommeil régulier et sonore.

–Monsieur Dupré, dit le dernier client de maître Lesiffleur, je crois que l’on ne m’a point trompé et que j’ai devant moi un homme véritablement intelligent.

–Monsieur est bien bon.

–Du reste, le passé parle en votre faveur!

–Ah! ah! monsieur sait quelque chose de mon passé?

–Et quelque chose qui a tout simplement excité mon admiration!... C’est vous dire que je connais la façon toute magistrale avec laquelle vous avez conduit l’affaire de Denise Brimard, la perle du Bas-Meudon.

Dupré sentit tout de suite quel désavantage il avait dans une conversation commencée sur ce ton; on le connaissait évidemment fort bien et il ne savait pas même le nom de son interlocuteur. Jouer serré devenait prudent.

Donc, maître Dupré répondit en riant:

–Ah! ah1vous connaissez l’histoire du Bas-Meudon?... oui, c’était assez bien machiné, j’en conviens. mais où diable avez-vous appris cela; savez-vous bien que vous m’intriguez?

–Je me plais à le croire, dit l’autre se rengorgeant, versant à boire, et tout à fait en belle humeur.

Dupré prit son verre et le tendit pour trinquer, en disant: *

–Eh bien! ma foi, je ne suis pas fâché d’être jugé selon ma valeur, une fois par hasard. A votre santé, monsieur. monsieur?

–M. le Conciliateur!

–Hon! hon! fit tout bas Dupré, le vicomte a eu joliment tort de ne pas m’en dire plus long hier. Voilà un drôle qui a une rude avance sur moi!

Il reprit tout haut, d’un ton enjoué:

–Et quel bon vent vous amène, monsieur le Conciliateur?

–L’espoir de te rencontrer!

–C’est bien de l’honneur vraiment!

–Est-ce que tu ne t’attendais pas à me rencontrer un jour ou l’autre sur ton chemin?

–Moi?... ma foi non, pas du tout.

–Ou tu mens, ami Dupré, ou ton maître est un fier étourdi d’avoir, dans le récit de sa journée aux émotions, oublié de te raconter la petite conversation que nous avons eue hier ensemble.

–Il ne m’en a pas soufflé mot!

–Alors, pourquoi es-tu ici?

Dupré prenait un peu d’avantage. On l’interrogeait.

Il répondit brutalement:

–Et toi, papa?

–Je suis franc, moi!... Je suis venu, persuadé que ton maître t’avait raconté la vive impression qu’avait faite sur lui une belle blonde aperçue hier aux fenêtres de la villa d’en face; je suis venu, certain que tu avais mission de savoir quelle pouvait être cette adorable jeune fille; je suis venu, convaincu que tu serais ici à la première heure, quêtant des renseignements.

–Eh bien, tu dois être enchanté de ta course; je suis venu, puisque me voilà.

–Donc, le vicomte t’a parlé de la blonde?

–Mettons que j’aie deviné!

–Je le veux bien!... Et à cette heure, tu as déjà vu la belle, tu sais son nom?

–Je sais le nom de la belle et je l’ai vue, dit audacieusement Dupré, plaidant le faux pour savoir le vrai.

Mais, fort tranquillement, les mains dans ses poches, regardant son homme d’un air de profonde commisération, gouailleur au possible, le Conciliateur se contenta de laisser tomber de ses lèvres ce mot énergique:

–Blagueur!

–Plaît-il? fit Dupré.

–O! mon Dieu, j’ai dit: blagueur! voilà tout.

–Et pourquoi cela, s’il vous plaît?

–Parce que tu n’as vu que les murs de la villa, mon fils, et que ces murs-là ne parlent pas. parce que tu ne sais pas même la première lettre du nom de ta blonde!

–Voyez-vous ça!

–Il n’y a point de voyez-vous ça!... ce que je dis est la vérité. Tu n’as pas même vu la belle, parce que tous les habitants du château sont partis hier soir et parce qu’ils sont aujourd’hui chez eux, quelque part, rue trouve-la si tu peux, numéro cherche. Ne ris donc pas, tu n’as pas envie de rire, ne sachant rien de ce que tu voudrais si bien savoir.

–Eh! papa, si tu es certain que je ne sais rien, pour quoi es-tu venu?

–Je te l’ai dit. Pour te voir!

–Et pour autre chose encore?

–Non!... pour te voir, afin de pouvoir un. jour te reconnaître!

–Très-logique!... Et maintenant que tu m’as vu?...

–Je vais m’en aller.

–Comme ça, tout simplement?...

–Tout simplement, comme ça!...

–En ennemi?...

–En ennemi!

–Alors, papa, te voilà devenu le protecteur de l’innocence?

–Absolument!

–Le défenseur de l’ingénuité?

–Tu l’as dit!...

–Le paladin de la vertu?

–Ça me change!...

–On te paye bon pour ça!...

–Je dois t’avouer qu’on est là-bas aussi généreuse que ton petit vicomte est pingre ici!...

–Chevalier, s’écria Dupré en riant à belles dents, vous êtes un preux! Tout pour les dames!... C’était la devise de vos ancêtres!... C’est la vôtre!... Vous avez mon estime!...

Les deux drôles se mirent à rire; Surin proposa le coup de l’étrier.

–Pardon, fit alors Dupré, mais on ne sait pas ce qui peut arriver. où trouverait-on papa, si on avait besoin de lui?

–Ton maître a ma carte. enfin, retiens ceci:– Surin, conciliateur, quai d’Orléans, près de la Morgue.

–Merci! Un dernier mot!... Toi, tu sais le nom de notre blonde?

–Je sais son nom!

–Sa demeure?

–Aussi!

–Eh bien, franchise pour franchise, dépêche-toi d’agir, car demain, aujourd’hui peut-être, j’en saurai autant que toi!

–Fais vite, mon fils, autrement tu pourrais trouver la cage ouverte et l’oiseau envolé.

Le Conciliateur ne savait certes pas si bien dire.

Et Surin sortit inajestueusement, sans voir l’éclair qui jaillit des yeux de Dupré.

Dupré se mit à la fenêtre. Il vit Surin s’éloigner d’un pas lent et tranquille. Lorsque le Conciliateur eut fait cent mètres, Dupré s’élança à travers champs et gagna à grands pas le château de M. de Cerny.

Quelques minutes après le départ de Surin et de Dupré, le ronfleur ouvrit un œil, se laissa choir de son banc, se secoua un tantinet, jeta son sac sur son épaule et sortit le plus tranquillement du monde.

–Mon idée a été bonne de venir ici! murmura-t-il... Pas trop bête, le père Probus, d’avoir envoyé la petite à Orvilliez! Mais il s’agit d’avoir désormais deux yeux tout grands ouverts!... Je me méfie autant du protecteur de Gabrielle que de M. de Cerny!... Allez, mes drôles, allez! vous me trouverez sûr votre route, et malheur à qui me barrera le passage!...

Vingt minutes après, il était près du chemin de fer.

Il prit un billet pour Paris.

Aussitôt arrivé à la gare Saint-Lazare, il entra dans un café et demanda ce qu’il fallait pour écrire.

Dix minutes après, il mettait deux lettres à la poste.

L’une portait cette suscription: «Monsieur Dupré, au château de Cerny, à Saint-Cloud;» l’autre: «Monsieur Surin, conciliateur, quai d’Orléans, près de la Morgue.»

Après quoi, il regagna Saint-Cloud par le convoi de midi trente.

Toute la journée, l’œil au guet, il battit le fer sur l’enclume, .et la forge fut pleine du bruit sonore et cadencé du lourd marteau de l’ouvrier. Seulement, pas un refrain de ses chansons habituelles ne vint se joindre au ronron du soufflet de la forge.

CHAPITRE XI
SURPRISES SUR SURPRISES

Surin avait quitté le cabaret de la Grenouille en goguette en chantonnant, les mains dans les poches, du pas ordinaire de l’homme qui n’est point pressé d’arriver; mais, au bout de trois cents mètres, le Conciliateur changea d’allure, cessa de chanter et doubla le pas.

–Pas de temps à perdre, mon bel ami, murmurait-il; avant que d’aller revoir Galathée, il y a de la besogne pour tout le jour pour moi! Il s’agit de profiter sagement de ma dernière journée de liberté.

L’escogriffe que je viens de quitter est un chenapan de premier ordre. Il vous a deux petits yeux gris-vert qui ne me disent rien de bon et un nez pointu à flairer des truffes là où il n’y en a jamais eu!... Attention!... A l’heure qu’il est, le drôle doit courir à toutes jambes, et dans quelques minutes il racontera sa matinée au vicomte. Avant ce soir, ils sont capables tous deux, maître et valet, de commencer les opérations. Heureusement qu’ils vont perdre une partie de la journée à chercher si la blonde est bien la fille du comte de Morlac. Désabusés, dès demain au plus tard, ils seront bientôt sur la bonne piste. Je serais absolument idiot de croire qu’ils n’apprendront pas très-vite ce que j’ai si promptement découvert moi-même!... Il n’y a que les niais pour espérer de n’avoir jamais que des imbéciles pour adversaires!...

Je ferais peut-être bien de descendre tout de suite dans Saint-Cloud interroger par-ci par-là. D’un autre côté, qui me dit que déjà on ne me guette pas?... Peuh!... J’enverrai un requinet ce soir. Non. un agouti. Il s’en tirera mieux que l’autre!... Pour le quart d’heure, filons vite sur Orvilliez, où ce bon Jeannic doit impatiemment m’attendre, sa bêche à la main au fond du cimetière!...

Le train de Versailles à Paris arrivait à Saint-Cloud. Surin sauta dedans. Une fois à Paris, il gagna vite Saint-Denis, grâce au chemin du Nord.

A sa descente de wagon, il prit la rue Compoise, la rue de Paris, et au barrage il obliqua à gauche, parcourut à peu près trois cents mètres, et s’arrêta devant un bouge d’assez bonne apparence sur la droite de la route.

A l’entrée de Surin, il y avait une dizaine de personnes dans la salle, entre autres, un individu long comme un peuplier, sec comme un échalas, manchot et boiteux, aux ordres de tout le monde, le chasseur de l’endroit.

–Le Maître! clama le Manchot, à l’entrée de Surin.

–Bonjour, l’Osselet! répliqua amicalement le Conciliateur.

A la vue de Surin, le Barbillon quitta vivement son trône et, la face épanouie, courut au-devant du Conciliateur, les deux mains ouvertes. Après s’être vigoureusement serré la dextre, les deux compères prirent place à une table tout près du comptoir.

–Ça va bien, papa? commença le Barbillon.

–Mais superbement, mon fils. à part que je trouve qu’il fait soif.

–Une Fleury, cachet rouge! cria le beau François, pour toute réponse.

–Peste! mon fiston, du cachet rouge en mon honneur. Décidément il y a parti pris de me gâter.

–Jamais assez, papa Surin. mais, sapristi! qui vous amène ici? Je ne vous attendais que demain. Ah çà! vous ne venez pas me dire que vous nous faussez compagnie demai?... Le Barbillon se marierait et le Conciliateur ne serait pas là! Ah! bien, merci, ça serait du propre!

–Aussi, je serai là, mon fils, et des premiers, je t’en donne mon billet.

–A votre santé, papa!

–A la tienne, mon fiston, sans oublier la Claudine.

–Merci pour elle.

–Elle va bien?

–Indisposée la veille de ses noces. je voudrais bien voir ça!... Et quoi de nouveau?

–Peuh! pas grand’chose; j’ai quelqu’un à voir dans les environs.

–Tiens, il paraît que c’est le jour aux visites dans le pays.

–Parce que?

–Il y a à peine une heure que, pour le même motif, Ratatin a passé par ici.

–Ratatin? tiens! tiens! tiens!

Cette nouvelle si simple semblait rendre Surin rêveur.

Voyant la conversation tomber, le Barbillon remplit les verres et dit à tout hasard:

–Il y a des jours comme ça!...

–Oui, répondit Surin en trinquant; seulement, c’est drôle que deux hommes comme nous, nous ayons justement besoin de faire des visites dans le même pays, le même jour, sans nous en douter ni l’un ni l’autre. A-t-il dit au moins de quel côté il allait, maître Ratatin?

–Non, mais l’Osselet l’a rencontré sur les bords du canal faisant le lézard dans le trou du canardier.

–C’est bon!...

Sur ces mots Surin se leva tout d’une pièce, le sourcil froncé, puis:

–Mon fils, dit-il au Barbillon, si par hasard Ratatin revient par ici, dis-lui que j’ai besoin de le voir ce soir même, jusqu’à dix heures au Tombeau des secrets, après minuit, rue de Bièvre.

–Ça sera fait!

–Merci, mon fils, et au revoir, je repasserai probablement par ici en partant. en tout cas, à demain!

Une fois sur la route, Surin fouettant l’air avec son rotin se dit:

–Que diable l’Agouti vient-il faire par ici? Ah çà! est-ce que par hasard il sera de ceux qui doivent jouer un rôle dans cette comédie? Ce satané baron de Chabrins connaîtrait donc Ratatin?... Enfin, nous éclaircirons cela ce soir. En tout cas, il faut que je voie l’Agouti!., c’est pardieu! lui qu’il me faut pour second dans ma lutte contre M. de Cerny et son coquin de Dupré. Ratatin dans mon jeu, c’est la victoire assurée!

Un peu avant les premières maisons d’Orvilliez, Surin s’arrêta. Il se trouvait devant une magnifique propriété, entourée de murs et garnie d’arbres dont le plus jeune devait être centenaire.

–Mon rêve! s’écria comiquement Surin. Mon rêve que ce château qui va faire ces jours-ci jaser toute la France!...

Il eut un gros rire, après quoi, tirant son chapeau, il dit:

–Monsieur le marquis de Bournonches, je vous souhaite mardi une bonne nuit de noces!

Il traversa le village, suivant dans toute sa longueur la grande rue, fit encore un kilomètre au moins, et ne ralentit le pas qu’en arrivant à la porte du cimetière d’Orvilliez. A droite, près de la grille, une petite maisonnette couverte en tuiles rouges servait d’habitation à maître Jeannic, gardien du champ du repos, à la fois concierge et fossoyeur.

Surin entra tout droit dans le cimetière, dont il gagna le coin le plus reculé, au milieu des ronces et des broussailles.

Il toussa; le fossoyeur releva la tête, s’arrêta, mit les deux mains sur le manche de sa bêche et cligna de l’œil en disant à demi-voix: Voici l’endroit!

–Un endroit triste, maître Jeannic!... mais bah! pour dormir le dernier sommeil, tous les endroits sont bons. Comment se fait-il que la cérémonie ne soit pas encore faite?

–Oh! des histoires à n’en plus finir. J’avais creusé une fosse à la suite des autres. mais il n’y a jamais eu moyen de faire entendre raison au curé. une suicidée, une damnée au milieu des chrétiens, c’était un sacrilége... il ne voulait même pas qu’elle eût un coin dans le cimetière. Heureusement que M. le maire a dit qu’on ne pouvait pas l’enfouir en plein champ. Enfin, on a décidé qu’elle serait enterrée à part, dans un coin, loin de tout le monde. et j’ai choisi ce coin-là moi-même.

Puis, en riant d’un air malin:

–Ce sera très-commode, cet endroit-là.

–Très-commode, en effet! Cela suffit. Et la cérémonie aura lieu?

–Demain, de grand matin.

–Parfait! Allons boire un coup; en vidant une bouteille, nous terminerons notre affaire.

Sur ce, les deux compères gagnèrent allégrement, en jasant, le cabaret le plus voisin.

Mais c’était décidément un jour de fortune pour Surin, car à peine était-il assis sous une tonnelle et portait-il son verre à ses lèvres, qu’il jeta un petit cri de joyeuse surprise.

Deux jeunes filles passaient, causant, babillant, sautillant, joyeuses et vives comme des chevrettes en liberté, charmantes toutes deux; au petit cri de Surin, elles tournèrent la tête.

L’une d’elles alors devint toute pâle et, saisissant le bras de sa compagnene, se sauva vers le village, en courant comme une folle.

Jeannic se mit à rire en disant à Surin:

–Bon! voilà que vous venez de faire peur aux plus jolies filles du pays.

Surin vida son verre et répondit:

–Que leur faut-il donc, si elles se sauvent en voyant un beau garçon comme moi!

Le père Jeannic éclata de rire-et:

–Quand on dit de ces jolies choses-là, cria-t-il gaiement, on les arrose d’une deuxième bouteille.

Pendant ce colloque, Gabrielle disparaissait derrière les premières maisons du bourg, entraînant toujours sa cousine Augustine, et ne répondant à ses questions que par ces mots:

–C’est lui! lui!... le monstre dont je t’ai parlé; c’est lui, sauvons-nous!

Inutile de dire que, dix minutes après, en faisant jaser le père Jeannic, Surin savait que la jeune fille brune se nommait Augustine Voinot, demeurait à l’entrée du bourg, dans une maison en briques rouges; que cette Augustine était la cousine de l’autre jeune fille blonde, laquelle se nommait Gabrielle Probus, était fille de maître Probus, serrurier, et demeurait chez son père, à Saint-Cloud, où depuis deux ans on l’eût couronnée rosière, si Saint-Cloud, comme Suresnes, se fût payé le luxe d’un rosiérat annuel.

Là-dessus, Surin, enchanté de sa journée, de Jeannic, du hasard surtout, serra vigoureusement la main du fossoyeur et se leva en disant:

–Compère, à mardi!...

Une demi-heure après, il était à la gare de Saint-Denis, une heure après, au Tombeau des secrets. Là, pour que la journée fût complète, une dernière surprise l’attendait.

A peine fut-il assis que Fleur-d’Ebène lui tendit une lettre écrite par une main un peu lourde et fort peu savante dans l’an de diriger une plume.

Surin fit sauter le cachet et lut ceci:

«Monsieur le Conciliateur,

» A qui mal veut, mal arrive! Vous voulez la perte de la jeune Gabrielle. Veillez sur vous! Si, en quoi que ce soit, vous tourmentez cette jeune fille, vous serez certainement rossé d’abord, pendu ensuite!»

Pas de signature.

Surin, stupéfait, retourna la lettre en murmurant:

–Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie-là?

Au bout de deux minutes de réflexion, Surin se mit à ire assez bruyamment:

–Suis-je assez simple! dit-il. Mais cette lettre est de Dupré!... Ah! pas fort, mon pauvre Dupré; pas fort!

Non moins brusquement, il cessa de rire. Le timbre de la poste portait: Gare Saint-Lazare, troisième levée.

–Ce n’est pas de Dupré, dit-il. Cette lettre a été jetée à la boîte à Paris entre dix et onze heures du matin. A cette heure-là, maître Dupré était certainement à Saint-Cloud, racontant notre entrevue au vicomte et prenant les ordres de son maître. Eh bien, alors, qui est-ce?

Soudain, il frappa du poing sur son bureau:

–Ah! butor! cria-t-il, triple imbécile. Celui qui a écrit cette lettre, c’est le dormeur aux trois litres!...

Il fit deux ou trois tours dans son bureau et, cette fois, avec le plus grand calme:

–Voilà une faute! dit-il. Et je n’ai même pas regardé le bout de son nez!... Ah! ah! l’affaire sera chaude!... En tous cas, je m’explique maintenant la présence de la blonde à Orvilliez!... Il serait plaisant qu’elle eût pris le même train que moi!... Quoi qu’il en soit, voilà un homme gênant!... Et puis, cette petite qui me connaît., et qui ne doute pas que je ne l’aie filée. Il tombera du ciel des grives rôties quand ces gens-là me croiront leur allié!... Eh bien, tant mieux, j’aime les besognes difficiles!

Il se tourna vers Fleur-d’Ebène qui bâillait irrévérencieusement, et.

–Marquise, demanda-t-il, as-tu faim?

–A oublier de boire!!

–Mazette!... Alors, en route pour le Café Anglais!...

Et Surin sortit, fermant soigneusement la porte de l’échoppe.

Sur le volet il écrivit avec un morceau de craie ces quatre mots: «Fermé pour une heure!»

Juste, à cette heure, sous la conduite de la mère Voinot, Gabrielle rentrait chez le père Probus.

CHAPITRE XII
CONSEIL DE GUERRE

Aussitôt après avoir dîné, Surin envoya Fleur-d’Ebène rouvrir le Tombeau des Secrets, avec ordre de retenir, autant que possible, tous ceux qui se présenteraient, et notamment Ratatin.

Pour lui, il se rendit chez Galathée.

La Sirène l’attendait avec impatience.

–Eh bien? interrogea-t-elle anxieusement.

–Rude journée, madame, mais grandes nouvelles.

–Notre inconnue?...

–N’est ni la fille ni la maîtresse de M. de Morlac.

–Vous savez son nom?

–Et son adresse!

–Maître, je vous fais mes compliments!...

–Déjà!... Attendez, madame, attendez!... Je n’ai encore rien fait!... Laissez-moi vous apprendre tout de suite que cette merveille de beauté est la candeur, l’innocence, la vertu en personne!

–Avant huit jours, le vicomte sera fou d’elle!

–Je le crois!

Et Surin, qui n’était prolixe que lorsque les bavardages étaient nécessaires, raconta fort succinctement à Galathée, et sa visite à l’hôtel de Morlac, et la rencontre qu’il avait espéré faire et qu’il avait faite de Dupré au cabaret de la Grenouille en goguette, et les renseignements qu’il avait tout de suite pris à Saint-Cloud sur la jolie blonde qui, finit-il, demeure chez son père, serrurier sur le quai de Saint-Cloud, et se nomme Gabrielle Probus.

Comme on le voit, le Conciliateur mentait un peu. C’est qu’il jugeait utile de ne parler à Galathée ni de sa course à Orvilliez, ni des renseignements fournis par le fossoyeur. La prudence lui commandait de taire le nom de Jeannic et de laisser croire à sa complice qu’il s’était renseigné sur Gabrielle à Saint-Cloud même.

–Que pensez-vous de Dupré? demanda Galathée.

–Une fine mouche, madame, un maître gredin, capable de toutes les ruses et de toutes les audaces, un adversaire des plus dangereux, un requin du grand monde! A l’heure qu’il est, s’il ne sait pas encore tout ce que je vous raconte en ce moment, il y a gros à parier que demain il sera aussi bien renseigné que moi.

–Alors, le jour de la bataille?

–Est arrivé!

–Ah! maître! je vais donc vivre!... Vous devez avoir déjà élaboré votre plan?...

–Oui, madame, et comme je n’ai pas l’habitude de déposer mes plans chez un notaire, je vais vous dévoiler tout ce que je vois à faire. Mais, avant tout, un mot, un mot d’une importance extrême. Pouvez-vous disposer d’une somme ronde?

–Maître, je vous autorise à tirer à vue sur moi pour quelque somme que ce soit!...

–Prenez garde, belle dame!... Le vicomte ne regardera lui, à rien, pour triompher.

–Moi non plus!...

–Permettez!... Vous doutez-vous de ce que j’entends par une somme ronde?

–Monsieur le Conciliateur, répliqua Galathée d’une voix sifflante, je sais ce que je fais! M. de Bayolles me donnerait jusqu’à sa dernière ferme pour me voir l’aimer et rendre Georges la fable de Paris. Or, M. de Bayolles est un petit nabab1.

–Eh bien, madame, je vous réponds qu’avant peu vos désirs seront comblés! Voulez-vous me permettre de vous donner quelques instructions?...

–Donnez des ordres, s’il vous plaît!...

–Ah! il y a plaisir à causer avec vous!... Demain, retenez M. de Bayolles près de vous!... Car demain vous aurez de moi visite ou lettre. Or, sur-le-champ, vous devrez agir. Il faudra vous vieillir de dix ans et revêtir un costume sévère, jouer à la duègne.

–Le temps nécessaire, et je serai vieille et laide.

–Dévote encore!

–Bigote, s’il le faut!

–Vous serez brune et vous porterez lunettes, des lunettes de coquin, de ces jolies lunettes à capuchon et à verres de couleur, qui rendent les gens méconnaissables.

–J’aurai la démarche solennelle.

–Superbe! cria Surin en riant.

Cela fait, vous partirez pour Saint-Cloud avec M. de Bayolles. en coupé fermé. Il faudra faire en sorte que M. de Bayolles soit aussi peu vu que possible! Sur les hauteurs de Saint-Cloud, vous chercherez une villa quelconque, bien entourée de murs, solitaire et vide. Vous la [louerez.

–Au besoin, je l’achèterai.

–Comme il vous plaira! Vous la meublerez dans les vingt-quatre heures!

–C’est facile!

–Aussitôt la maison louée ou achetée, vous vous ferez conduire chez M. le curé.

Stupéfaite, Galathée regarda le Conciliateur.

–Vous vous ferez annoncer sous le nom et le titre de MM. et Mme de Sainte-Croix du Reuillan. Voici vos cartes.

Galathée prit les cartes de visite que lui tendait Surin et lut: M. le comte de Sainte-Croix du Reuillan, Mme la comtesse de Sainte-Croix du Reuillan.

–Ensuite? dit-elle brièvement.

–Vous raconterez au vénérable pasteur que M. le comte, votre époux, part le lendemain pour l’Italie remplir une mission intime auprès du Saint-Père.

–Quelle mission?

–Une mission quelconque. Par exemple, celle d’aller présenter à Sa Sainteté les respects monnayés de nombre de fidèles.

–Très-bien!

–Pendant cette absence, vous ajouterez que vous resterez à Saint-Cloud, où vous vivrez loin du monde, dans le recueillement, et que vous seriez bien heureuse si M le curé voulait vous honorer souvent et de ses bonnes visites et de ses excellents conseils.

–Et, pour le bien disposer, je lui offre, comme entrée de jeu, cinquante louis pour ses pauvres!...

–O! si vous remuez les louis comme cela, notre affaire marchera comme sur des roulettes! Une fois le pasteur dans votre manche, vous lui demanderez où vous pourriez bien trouver une demoiselle de compagnie, mais une demoiselle comme il y en a peu!...

–Comme il n’y en a guère!

–Comme il n’y en a pas!

Et Galathée et Surin de rire aux larmes.

–Voilà le point difficile! reprit Surin. Il faudra trouver une combinaison pour amener le digne homme à vous offrir Mlle Probus.

–Ce que vous me demandez là est impossible!...

–Non, madame, non. Sachez qu’à cette heure le père Probus est embarrassé de la donzelle. Aussi faut-il se presser de la pincer, avant qu’il la loge ailleurs que chez vous!...

–Je ferai ce que vous voulez!

–Et moi, je vais vous aplanir la route. Pour arriver plus facilement à votre but, vous direz à M. le curé que vous avez besoin d’un peintre, d’un menuisier, d’un serrurier.

–J’y suis!... Il a dû élever la jeune Gabrielle., il me parlera du père.

–Allons donc!

–La chose ira toute seule!...

–Passons maintenant à M. de Bayolles!...

–Nous disions que le lendemain matin.

–Il partait pour Home. Vous le confinerez tout simplement dans une de ses terres.

–Hon! bon! fit Galathée.

–Il le faut! appuya sèchement Surin.

–C’est dit! mais qui veillera sur moi là-bas?

–Votre maison. Entendons-nous, celle que je vais vous composer! Une petite garnison composée de six domestiques mâles, un cocher, un cuisinier, un valet de pied, un sommelier, un jardinier et un suisse.

–Je ne peux pas me passer de femme de chambre. Vous me permettrez d’emmener Rose?...

–Non pas. Rose. elle se vendrait!... Je vous donnerai une femme de chambre, puisque vous en voulez une, et celle-là, vous pourrez compter sur elle. Je vous la garantis fidèle, incorruptible, vaillante, un vrai chien de garde.

–Et vous nommez cela?

–Fleur-d’Ebène, ma gouvernante!...

–Mais vous m’avez dit qu’elle était quelque peu folle!...

–N’ayez peur!... Vous en ferez tout ce qu’il vous plaira. Mais, par les cornes du diable! ne prononcez jamais devant elle les mots de bol de vin chaud.

–Parce que?...

–Parce que, si vous lui offriez un simple verre devin chaud, la douce, l’excellente Fleur-d’Ebène, la femme de chambre soumise, dévouée, elle vous étranglerait net!...

–Ho! ho! Il y a une triste histoire là-dessous!

–Femme! vous la devineriez en dix minutes, si vous vous donniez la peine de vouloir la connaître.

–J’y suis!... On l’a grisée un soir avec du vin chaud.

–Elle s’est réveillée déshonorée.

–Elle est devenue folle.

–Et, comme il y avait un peu de ma faute dans tout ça, et que je désirais que la rue de Jérusalem n’approfondît pas la chose, j’ai adopté la pauvre enfant!...

–J’accepte Fleur-d’Ebène. Ainsi, si nous réussissons à avoir Gabrielle, nous voici neuf chez moi!... C’est vous qui commanderez la garnison?...

–Non, madame, non!... Je suis trop reconnaissable, moi!... Et puis, Gabrielle m’a vu, Gabrielle me tient pour un ennemi. Inutile de lutter contre cela. Ma protection lui ferait peur. Donc, je serai invisible; mais l’invisible saura tout ce qui se passera, par la simple raison que, de Paris, il tiendra les fils qui feront mouvoir toutes les marionnettes de notre comédie.

–Je me serais sentie plus forte, si je vous avais su près de moi.

–C’est impossible!, .. Mais rassurez-vous: je serai remplacé par un homme qui, le diable m’emporte, me vaut presque.

–Et le nom de ce phénix?

–Ratatin!

–Ratatin!... Qu’est-ce que c’est que ça?

–Ratatin, dit le Bombé, madame, c’est tout simplement le chef des Agoutis, comme moi je suis le chef des Requins. Si, dans vos moments d’accalmie, vous pouvez vous faire raconter l’histoire de Ratatin par Ratatin lui-même, je vous promets que vous prendrez plaisir à l’entendre.

–Je n’aurai garde d’y manquer, fort curieuse que je suis de savoir la différence qui existe entre le Requin et l’Agouti.

–Elle est des plus simples. L Agouti est un maître peureux, disposé à tout faire du moment qu’il ne relèvera que de la correctionnelle; le Requin, lui. ne craint pas la cour d’assises; le Requin se moque de l’abbaye de Monte-à-Regret, tandis que le nom de Clairvaux donne le frisson à l’Agouti.

–Mais si l’Agouti est si peureux que cela?...

–L’Agouti est un lion, belle dame, le jour où il protége l’innocence!... Or, que faisons-nous aujourd’hui?...

–Une bonne action!...

,–A tel point que je désespérerai de la justice de mes semblables si l’an prochain on ne nous donne pas le prix Monthyon!–Au revoir, Galathée, au revoir!

Galathée tendit la main au Conciliateur.

–Un dernier mot, dit celui-ci; pour toute votre maison actuelle, M. de Bayolles vous congédie!...

–Et que devient le service?

–Il l’emmène avec lui, là où vous le confinerez!

–Et demoiselle Rose aussi!...

–Pauvre jeune homme!... Il faut bien lui passer une distraction!...

–Au revoir, maître, au revoir, dit Galathée; j’agirai quand vous me ferez signe.

–Parbleu, dit Surin, on ferait peut-être bien d’agir sans désemparer!

–Voulez-vous demain?...

–Demain, soit!...

–Eh bien, demain, mon maître, j’aurai bien mérité de vous!

Surin baisa avec transport la main que lui tendit la sirène, et, radieux, regagna le Tombeau des secrets.

CHAPITRE XIII
OU ON FAIT CONNAISSANCE AVEC L’AGOUTI

Pendant que Surin causait avec Galathée, Ratatin arrivait au Tombeau des secrets.

Il n’y trouva que Fleur-d’Ébène.

A la vue du bossu, la marquise poussa un cri joyeux.

–L’Agouti! dit-elle.... Ah! c’est le ciel qui vous envoie!...

–Qu’y a-t-il donc, ma mignonne? interrogea Ratatin.

–Chut! fit-elle... Ecoutez moi!...

Et Fleur-d’Ebène raconta qu’un matin elle avait trouvé couverte la porte de l’échoppe, derrière laquelle elle avait ramassé un petit poignard.

–Un bijou, dit Ratatin...

–Que pensez-vous de cela, maître Ratatin?

–Que quelqu’un a eu intérêt à pénétrer dans le Tombeau des secrets dans l’espoir d’y trouver, non pas des billets de banque, mais des papiers dont pour lui le besoin se faisait sentir. Il aura forcé le pène avec ce bijou mignon qu’il aura laissé tomber sans s’en apercevoir., A moins que, pour dérouter les gens, il ne l’ait perdu rexprès.

–Si c’est le poignard d’une femme.

–Si c’est le poignard d’une femme, ma bébelle, c’est pour moi la preuve qu’un homme est venu.

Il–Ah!... faut-il parler de cela au Conciliateur?

–Non, du moment que tu ne l’as pas fait tout de suite... Tiens! confie-moi l’objet!... je tàcherai de découvrir à qui il appartient.

–Gardez-le, Ratatin, et surtout ne dites rien au Conciliateur!

–Sois tranquille, ma fille, je serai muet comme une carpe.

Cela dit, Ratatin mit le. poignard dans sa poche et s’éloigna en disant:

–Avant une heure je serai de retour!...

Une heure après, Ratatin se promenait devant l’échoppe, en fumant un cigare et attendant Surin.

Ce n’était pas un bel homme que maître Ratatin, mais ce n’était pas un monstre comme le Conciliateur. C’était simplement un bossu d’une taille moyenne, aux jambes grêles, aux bras minces, à la figure couleur de cire vierge, aux petits yeux gris, à la bouche bien fendue ornée de lèvres sensuelles et moqueuses, aux pommettes des joues saillantes, au front large, à l’occiput garni de la bosse de la volonté.

Ratatin était le nom de guerre de ce bombé.

En effet, cet avorton était quelqu’un; il avait le droit de porter un nom jadis illustre. C’était le représentant d’une vieille famille de Carcassonne. Il s’appelait véritablement Adolphe de Raffignac, fils légitime de feu le comte de Raffignac, capitaine aux gardes du roi, et de demoiselle Catherine Sulas, de son vivant couturière de Mme la marquise de Montabart, cousine du comte.

Agé de dix ans, Adolphe perdit son père et sa mère à trois mois de distance. Mme de Montabart se chargea du petit cousin qu’elle plaça chez les jésuites, qui le lui rendirent au bout d’un an, puis chez les laïques, qui le chassèrent au bout de six mois, enfin dans une administration où M. le comte ne travailla pas du tout, mais commit nombre d’indélicatesses. Par égard pour son nom, et surtout pour sa protectrice, on se contenta de l’envoyer se faire pendre ailleurs.

La marquise perdit patience. Elle lui signifia résolûment son congé, lui défendit son hôtel et, néanmoins, lui mit un rouleau de cinquante louis dans la main pour lui donner le temps de se retourner.

M. le comte mangea ses mille francs fort tranquillement, et pendant quelque trois ans assassina, tantôt de ses visites, tantôt de ses lettres, toutes les notabilités à la fois légitimistes et orléanistes de l’époque. N’ayant plus que le nom de son père pour tout bien, il en vivait.

Il en vécut même un certain temps assez grassement, mais, fatalement, avec des bohèmes de bas étage, des filles perdues et des grecs, gens fort aises d’avoir un ami dans la noblesse.

Un jour les protecteurs se lassèrent. Ne pouvant plus être l’amphitryon des drôlesses et des faquins au milieu de qui il vivait, il devint leur parasite. Ceux-ci se fatiguèrent tout de suite de lui et lui firent comprendre qu’il était devenu plus que gênant. De fainéant, il devint grec. Mais les grecs du bas-monde ont bien du mal à vivoter. Un soir, M. le comte fut obligé de se retirer aux Carrières-d’Amérique.

Trop lâche pour devenir escarpe, il se fit filou.

Par un jour de beau soleil, ayant quelques écus en poche, il eut une heure de sage réflexion. Il se dit qu’en continuant de vivre ainsi, il finirait bientôt, après avoir fait maigre chère, par paraître sur les bancs de la correctionnelle qui l’enverrait bien certainement à Clairvaux, piteuse fin pour un comte de Raffignac.

Pensant à Surin, dont il avait fait la connaissance, il se demanda pourquoi il ne suivrait pas la route tracée par le Conciliateur. Que diable! Paris était bien assez grand pour contenir deux Surin. Il rentra dans la capitale, enchanté de lui. Mais quand il s’agit de mettre son idée à exécution, l’effroi le prit. Il ne se sentit pas de taille à jouer le rôle du maître. Ce damné bossu avait une peur atroce des tribunaux et des prisons.

Il changea ses batteries. Ayant reconnu que dans la grande ville grouillent nombre de coquins qui reculent au dernier moment devant un bon coup à faire, après l’avoir longuement et savamment préparé, il se demanda pourquoi il ne fonderait pas une société de simples coquins indicateurs, lesquels se contenteraient d’un quart, voire du cinquième des bénéfices faits par d’aventureux et fiers requins, toujours prêts à tout.

Ce jour là, notre poltron avait trouvé sa voie.

Il ne se fit pas écrivain public, ne voulant pas copier servilement le maître; il fonda un bureau de placement, bureau borgne où la police, comme au Tombeau des secrets, trouvait parfois de précieuses indications, et ce, vers la barrière d’Italie.

A l’époque de la présente histoire, tout ce qu’il y avait d’interlope à Paris ne jurait que par Surin, le Requin, au besoin prêt à tout, et que par Ratatin, dit le Bombé, l’Agouti de la ruelle du Saule, chef des Agoutis dont il sera parlé un peu plus tard, et ainsi nommés parce qu’ils sont poltrons comme des lièvres.

De ce qui précède, il est facile de conclure qu’un jour le Requin et l’Agouti se rencontrèrent dans la même affaire. La manière dont ils procédèrent força leur mutuelle admiration.

De rivaux, ils devinrent amis. Parfois, ils s’enlevaient bien un client, mais, en somme, ils aimaient à se savoir complices.

Etant donné l’habileté de ces deux drôles à préparer, à conduire et à dénouer une affaire, on s’étonnera peu de l’émotion de Surin, qui machinait quelque chose de remarquable du côté d’Orvilliez, en apprenant que Ratatin venait ce matin même d’aller flâner près de Saint-Denis, sur les bords du canal où il avait été lézarder dans le Trou du Canardier.

Cette promenade du Bombé inquiétait Surin.

Aussi revenait-il vite de chez Galathée vers le Tombeau des secrets, où il espérait voir Ratatin.

En le voyant se promener devant l’échoppe, le Conciliateur poussa un cri de joie.

CHAPITRE XIV
UN ET UN FONT QUATRE

–Bonjour, fils! dit Surin en tendant amicalement la main au petit bossu.

–Bonjour, papa!.. Exact au rendez-vous, fidèle au poste.

–Tu as vu le Barbillon?

–Naturellement, puisque me voici.

–Entrons!

Entendant Surin ordonner à Fleur-d’Ebène de servir le vieux cognac de l’amitié:

–Ho! ho! dit Ratatin, il paraît que nous avons longuement à causer!...

–Longuement et cordialement, répondit Surin, en remplissant les verres.

–A ta santé, papa! Voyons, qu’est-ce qu’il y a pour ton service?

–Es-tu libre?

–Complétement!

–Tu pourrais, dès demain, entrer au service d’une grande dame?

–Pourquoi faire?

–Pour jouer un premier rôle, s. v. p., dans une intrigue de ma façon.

–Qui a pour but?

–De protéger une jeune fille aussi belle que vertueuse contre les entreprises d’un débauché.

–Eh bien, ça me changera et j’accepte!... je dirai même que je te remercie d’avoir pensé à moi... Je vais donc commettre une bonne action! Cause, papa, je t’écoute avec recueillement.

–Il s’agit d’entrer, dès demain soir peut-être, au service de Mme la comtesse de Sainte-Croix du Reuillan. comtesse de mon invention.

–Quatre mots de trop, ceux-là!... je connais mon nobiliaire de France. Quel sera mon emploi?

–Factotum, intendant.

–Ça me va!

–La dame habitera seule une maison isolée.

–Toute seule?

–Toute seule, avec notre jeune fille pour demoiselle de compagnie, Fleur-d’Ebène pour femme de chambre, toi pour intendant et six gaillards sûrs et solides, nos créatures, qui représenteront le service de Mme la comtesse. As-tu cela sous la main?...

I–Je les aurai ce soir?... je trouverai cela au cabaret du Fumeron malade. Et, nous n’aurons absolument qu’à déféndre un ange ?

–Pas autre chose à faire?

–Alors nous gagnerons tous notre paradis!... Deux mots encore!... Pourquoi protégeons-nous l’innocence?

–Parce que nous sommes payés pour cela.

–Par ta fausse comtesse?

–Justement.

–Alors précisons! Est-ce par amitié pour la jeune fille que cette dame défend la pauvrette, ou bien est-ce par haine contre le séducteur ?

–Eh! eh! tu vas droit au but, mon fils. Eh bien, nettement, c’est parce qu’elle hait le Don Juan!

–Qui se nomme?

–Le vicomte Georges de Cerny.

–Celui qui a tant fait parler de lui à propos de la petite du Bas-Meudon.

–Oui, un adversaire digne de nous, comme tu le vois, ayant pour complice son valet de chambre, Dupré, qui rendrait certes des points à tous les Frontins du vieux répertoire.

–Et jusqu’où pousserons-nous la bataille?

–Jusqu’au bout.

Ratatin leva les yeux, frissonna malgré lui et regarda Surin.

Surin se mit à rire en ajoutant:

–Si loin que nous allions, mon fils, rien à craindre pour aucun de nous. Le jeune homme est amoureux; il deviendra fou de colère et de passion. Nous agirons en sorte qu’il ait de temps à autre de petites espérances qui se chargeront, en s’envolant, d’emporter un peu de sa raison avec elles. Une fois chauffé à blanc, il osera tout pour revoir son adorée.

–Et alors?

–Ah! dame! alors, voilà!... J’ai une idée à moi. une idée riche!... Alors, la surveillance se relâchera un peu; nous nous laisserons jouer comme des sots; le galant arrivera jusqu’à la porte de sa bien-aimée et se trouvera face à face avec quelqu’un qui fera de lui ce qu’il lui plaira.

–Et ce quelqu’un, ce sera?...

–Le père de la jeune fille.

Ratatin frissonna de nouveau, devinant la scène, prévoyant un meurtre, flairant le sang, mais il regarda Surin avec admiration et dit:

–Tope, je suis à toi, à ta comtesse. Tiens, à propos, comment s’appelle-t-elle donc ta comtesse?

Surin regarda Ratatin et dit:

–Denise Brimard, la perle du Bas-Meudon.

Cette fois, Ratatin jeta un cri et battit des mains.

–J’aurais dû m’en douter, dit-il en se levant. Eh bien, à la bonne heure, voilà une maîtresse femme. Allons donc, cela se venge au moins. c’est du sang qui coule dans ces veines-là. Ah! c’est pour elle. Eh bien, dis-lui que Ratatin accepte son rôle dans ta comédie!

–Bravo! mon fils, dit Surin enchanté de l’enthousiasme de son compère; voilà donc qui est dit; à partir de demain, tu ne quittes plus ta nouvelle maîtresse!

–A partir de demain?... Ah! mais, pardon, pardon!... j’aurai besoin d’une soirée ces jours-ci.

–Par exemple, fit Surin, se souvenant du voyage à Orvilliez.

–Ah! j’ai donné ma parole!... il me faut une nuit, une seule, mais il me la faut.

–Et de quelle nuit auras-tu besoin?

–De la nuit de mardi à mercredi, la semaine prochaine!

Surin éclata de rire et, frappant sur l’épaule de Ratatin, il dit à son complice:

–Tu auras ta nuit, mon fils; M. le baron de Chabrins ne me pardonnerait pas de te retenir ce soir-là.

–Qu’est-ce que c’est que ça, le baron de Chabrins? s’écria Ratatin, stupéfait, mais payant d’audace.

–Ça, mon fils, c’est un jeune et beau garçon qui ne peut pas, mais qui veut épouser un jour une opulente héritière qu’on lui a très-nettement refusée et que l’on marie mardi matin. Or, mon fils, M. de Chabrins est encore un maître dramaturge, auteur, pour le présent, d’un drame en plusieurs actes, dont il a distribué les rôles à des gens dignes d’exécuter un chef-d’œuvre pareil au sien; voilà ce que c’est que M. de Chabrins.

–Je ne comprends pas, dit Ratatin.

–Pas de bêtises avec papa!... nous sommes tous les deux chargés d’interpréter un rôle dans l’œuvre remarquable de M. de Chabrins!

–Tu en es?

–Comme toi! Est-ce bête d’avoir avec soi deux hommes comme nous et de ne pas nous dire franchement la chose.

–C’est insensé! Qu’est-ce que tu fais, toi, dans cette histoire-là?

–Le dernier acte, celui qui se passera entre minuit et une heure. Et toi?

–Moi, dame, l’avant-dernier, sans doute, puisqu’il doit avoir lieu entre onze heures et minuit.

–Voyons, alors; entendons-nous bien. Qu’est-ce que tu vas faire mardi soir à Orvilliez?

–Je vais enlever, de son consentement, m’a-t-on juré, une jeune mariée. Et toi, papa?

–Moi, je vais l’assassiner! dit Surin tranquillement.

–Hein? murmura Ratatin, devenant pâle; on ne m’a pas dit ça, à moi; je n’entends pas qu’il y ait du sang. versé.

–On te connaît!

Rassure-toi! j’assassinerai ta jeune mariée comme tu l’enlèveras, de son consentement, et la dame se portera comme toi et moi.

–Ta parole?...

–Foi de Surin!

Comme ils trinquaient, on heurta à la porte; Fleur-d’Ebène ouvrit; M. le baron de Chabrins parut sur le seuil et s’arrêta un instant, regardant alternativement Ratatin et Surin, stupéfait de trouver ensemble ses deux complices.

–Ah! ah! fit enfin M. de Chabrins, vous vous connaissez, mes gaillards? Eh bien, tant mieux, me voilà certain du moins que vous agirez de tout cœur! Un mot seulement, et je pars. Etes-vous prêts?

–Nous sommes à vos ordres, monsieur le baron, dit Surin en s’inclinant.

–Alors, à mardi!... En attendant, messieurs, pour vous permettre de passer le temps, voici pour chacun de vous.

Et il remit un billet de mille francs à chacun des deux drôles.

–Adieu, mes maîtres! reprit-il. Inutile de vous dire que je pars demain pour bien établir mon alibi!

–Cependant, s’il survenait quelque chose d’imprévu.

–Ne m’écrivez pas à mon régiment. En cas d’urgence, adressez-vous simplement à ma mère. Sur ce, bonne chance! au revoir!...

Et, aussi tranquillement qu’il était entré, M. de Chabrins sortit, le chapeau crânement posé sur l’oreille.

Les deux compères se regardèrent un instant sans mot dire.

–Eh bien, dit le Conciliateur, ce que c’est que les affaires! Hier, je croyais que nous n’étions que deux dans la comédie d’Orvilliez; ce matin je me suis douté que nous étions trois, et, ce soir, je m’aperçois que nous sommes quatre!...

–Dame, dit Ratatin, du moment que Mme de Chabrins a un rôle dans la pièce!

–Je m’en doutais, du reste. La chose était trop diabolique, trop corsée pour avoir été inventée par un homme seul. Je sentais qu’il y avait une femme là-dedans!

–Fière femme... et fier homme!...

–Oui! Il y a du plaisir à travailler pour ces gens-là! Mais que cette affaire ne nous fasse pas oublier l’autre!... Au revoir, mon fils!... Tout de suite au cabaret du Fumerron malade!...

CHAPITRE XV
LE PETIT FILS DE MASCARILLE

Du cabaret de la Grenouille en goguette au château de Cerny, il y avait bien trois quarts d’heure de marche. Dupré fit le trajet en vingt minutes.

Il arriva tout juste, pour présenter ses respects à M. et à Mme de Cerny qui montaient en voiture.

Immédiatement après la scène des adieux, le vicomte et son digne ami entrèrent dans le pavillon de gauche, au fond du parc, le pavillon habité par Georges.

Aux premiers mots de ce dernier, Dupré interrompit respectueusement son maître en lui disant que le temps le pressait et qu’il connaissait toute l’aventure de la veille.

–Et où avez-vous appris cela? interrogea le vicomte.

–Ce matin au cabaret de la Grenouille en goguette.

–Et par qui?

–Par le Conciliateur en personne!... un Caliban infect, gros, court, horrible!...

Et Dupré raconta à Georges sa conversation avec Surin.

A mesure que le valet parlait, le maître devenait soucieux.

–Dupré, lui dit-il, nous avons là un adversaire redoutable.

–Que non, monsieur le vicomte!... Ce monsieur-là est un de ces mercenaires toujours prêt à rendre service à l’ennemi, si l’ennemi le paye plus cher que celui à qui il a vendu sa conscience et son bras.

–Je crois, Dupré, que vous faites fausse route!... Ce monsieur-là ne se vendra pas, parce que nous ne le payerons jamais aussi cher que Galathée.

–Par exemple!...

–Retenez ceci!... M. de Bayolles me serre la main. mais il me hait cordialement. M. de Bayolles, qui a cinq cent mille francs de rentes et qui vivrait fort bien avec cinquante mille seulement, mettra toute sa fortune au service de Galathée. De ce côté, nous ne pouvons donc tenter qu’une lutte honorable. Renonçons à acheter un homme à qui la belle a peut-être promis, en outre, une récompense.

–Monsieur le vicomte, jamais Galathée ne descendrait...

–Mons Dupré, pour réussir, les femmes sont capables de tout.

–Alors, dit Dupré, si cet homme compte sur cela, jamais il ne nous servira: il est l’allié implacable, incorruptible, fanatique de Galathée! C’est son âme damnée!...

–En somme, Dupré, tout cela est aussi misérable que ridicule, peut-être plus ridicule que misérable! Où nos ennemis veulent-ils en venir?...

Sans plus se soucier de la présence du vicomte que de celle d’un intrus, Dupré se promenait de long en large, marmottant. Tout à coup il s’arrêta, et:

–Pardon!... monsieur le vicomte veut-il me permettre de lui adresser une interrogation? demanda-t-il respectueusement.

–Mais dix, Dupré!

–Une seule!... Monsieur le vicomte aimerai-il sérieusement cette belle blonde qu’en somme il n’a fait qu’entrevoir?

–Dupré, je l’aime!... Ce qui est plus terrible, c’est que je sens que je l’adorerai!...

–Alors, j’y suis!... Leur plan m’est connu!... Vos ennemis, monsieur le vicomte, vos ennemis vont, chose bizarre et qui va bien faire rire le père Satan dans sa barbe, si tant est que le père Satan existe, défendre la belle aux cheveux d’or contre nos entreprises. Notez que? tous les avantages sont de leur côté. L’enfant est belle?

–Dupré, l’enfant est trois fois, dix fois plus belle que la splendide Galathée. Tenez, Dupré, figurez-vous une Jeannette blonde!...

–Elle serait aussi belle que Mlle de Nezel? jeta impétueusement Dupré.

–Plus belle, peut-être! s’écria Georges enthousiasmé.

–Eh bien! monsieur le vicomte, je le répète, tous les avantages sont du côté de l’ennemi. Non-seulement l’enfant est belle, mais elle est sans doute aussi sage que belle, sans quoi on n’eût cru qu’à un caprice, et on n’escompterait pas une passion future!... De plus, elle a peut-être une famille déjà prévenue contre nous. Enfin, ils ont le nerf de la guerre, l’argent, et ce qui est bien autrement terrible, ils ont pour eux la morale, c’est-à-dire le monde.

–Eh bien, Dupré? interrompit le vicomte, l’œil chargé d’éclairs.

–Eh bien, l’ennemi va tout employer pour exciter vos désirs: railleries, ruses, obstacles, piéges de toute sorte; il aura recours à tout pour que votre désir devienne passion et que votre audace se convertisse en témérité. Or, le téméraire, monsieur le vicomte, perd parfois à ce jeu-là et son honneur et sa vie!...

–Dupré!

Dupré répondit gravement:

–Dupré considère de son devoir de dire à monsieur le vicomte ce qu’il pense, ce qu’il croit. Avant que d’accepter la lutte, il est bon de savoir si le plaisir que promet la victoire mérite qu’on risque pour lui ce que peut coûter là défaite. Or, irrité, enflammé, comme me paraît monsieur le vicomte, ma conviction sincère est que monsieur le vicomte ira de l’avant aveuglément. La lutte, cette fois, sera assurément longue. A monsieur le vicomte de décider s’il accepte le combat! Sa décision prise, monsieur sait que je suis à lui, que j’irai jusqu’au bout.

Je suis aux ordres de M. le vicomte!

–Ah! s’écria Georges, il serait hardi celui-là qui penserait faire reculer le vicomte de Cerny!...

Ah! on m’a espionné lâchement; embusqué dans l’ombre comme le bandit au coin d’un bois, on a attendu patiemment l’heure de la vengeance!... Et quand on a cru que j’aimais, quand on a su que la femme aimée était mille fois plus belle, plus sage, plus ravissante que toutes les Denise Brimard de la terre, quand on s’est tenu certain que j’avais rencontré l’ange de mes rêves, la vie enfin, on s’est dit que l’heure avait sonné de me ravir la joie, de me voler mon bonheur, de me rendre fou, de me rendre infâme, de me déshonorer, de me tuer!... Pardieu! nous allons voir!... Ah! Denise Brimard, à nous deux, ma fille, à nous deux!...

Dupré, j’accepte la lutte...

–C’est sur-le-champ, c’est sur l’heure qu’il faut agir!.. Monsieur le vicomte reconnaîtra que, dès hier, il fallait ouvrir le feu!

–Oui, Dupré!... Mais ce qui est fait, est fait! Ne récriminons pas!... Par où commençons-nous?

–Ce qu’il nous faut savoir tout de suite, c’est si cette jeune fille est la maîtresse de M. de Morlac?

–Une absurdité, Dupré!

–Soit!... Ce serait alors la fille du comte?

–Cela se peut!...

–Et elle se marie mardi?

–Mardi!... Nous n’avons donc que quatre jours devant nous!... Allez dire que l’on attelle!... Nous allons à Paris!...

–A Paris?

–Puisqu’il n’y a plus personne à la Villa-Triste!

–C’est juste!...

Comme il allait sortir pour aller donner l’ordre à Tom d’atteler, on frappa un petit coup au heurtoir de la porte du pavillon.

Georges s’élança à la fenêtre et.

–Ouvrez vite, dit-il, ouvrez vite, Dupré!... C’est Lavinio!

Une seconde après, parut Lavinio, une lettre à la main.

–Cher ami, dit le nouveau venu, en s’adressant a Georges et en agitant sa lettre, je vous apporte des nouvelles!

–Et de qui?

–De votre adorable blonde, répondit triomphalement l’ex-ténor.

Prêt à sortir, Dupré s’arrêta, échangeant vivement un regard avec son maître.

–Qui vous écrit? demanda Georges.

–Le marquis de Bournonches.

–Comment, le marquis de Bournonches vous parle de notre inconnue? j’avoue que je ne comprends pas.

–Attendez donc! attendez donc!... Le vieux marquis s’autorise de nos bonnes relations, si amicalement nouées dans le salon de votre cher père, pour me demander le service de chanter un0Salutaris à sa messe de mariage.

–Il se marie?

–Mardi!

–Allons donc!

–Mardi!... C’est tout simplement M. le marquis de Bournonches qui épouse Mlle de Morlac!

–Ce vieillard?...

–Eh! mon cher, un vieillard qui laissera deux ou trois millions à sa veuve.

–Cet odieux mariage ne s’accomplira pas, s’écria le vicomte; non, cet ange ne sera pas sacrifié aux calculs d’une famille ambitieuse. Ah! je suis certain qu’on lui impose cette ridicule union.

–Sans doute, fit enfin Dupré, mais je ferai remarquer à monsieur le vicomte que cette nouvelle ne fait que redoubler la nécessité d’une prompte visite chez M. de Morlac, vu qu’elle nous donne le moyen de pénétrer dans l’hôtel du comte et même de parler à Mlle de Morlac.

–Et comment cela, Dupré?

–Mais avec cette lettre, tout simplement. Vous êtes à Paris avec votre ami Lavinio, qui vient de recevoir cette lettre et qui se fait un plaisir d’être agréable à M. de Bournonches; certes, oui, vous chanterez un0Salutaris à la messe de mariage de Mlle de Morlac, cher mon sieur Lavinio! De ce pas vous allez prendre les ordres de la fiancée, la priant de choisir elle-même entre l’O Salutaris d’Adam et l’O Salutaris de Cherubini.

–Sublime! Dupré, s’écria Georges; simple et sublime!

Puis, en quelques mots, pendant que Dupré faisait atteler, le vicomte de Cerny mit son ami Lavinio au , courant des derniers événements.

Comme l’avait prévu Dupré, le comte de Morlac reçut avec une grande courtoisie Georges de Cerny et Lavinio; il jeta un coup d’œil sur la lettre du marquis de Bournonches, frappa sur un timbre, et ordonna à un domestique de prévenir Mlle Caroline de Morlac que l’on désirait lui parler.

Quand la porte du salon s’ouvrit et que l’on entendit le frou-frou d’une robe, Georges devint pâle, s’appuya au dossier de son siège et mit la main sur son cœur pour l’empêcher de battre si fort.

Mlle de Morlac entra, rayonnante de jeunesse et de beauté, le sourire aux lèvres: Georges sentit tous ses nerfs se détendre; il crut presque qu’il allait tomber; deux petites larmes de déception humectèrent ses yeux: Mlle de Morlac n’était pas son inconnue.

Après cinq minutes de conversation, Lavinio et Georges se retirèrent, ayant hâte de retrouver Dupré qui les attendait près de leur voiture.

–Eh bien? fit le valet, dès qu’il vit revenir son maître.

–Ce n’est pas sa fille, dit Georges.

–Ah! diable! exclama Dupré désappointé.

–Mais alors, qui est cette inconnue? demanda Georges.

–Voilà le problème, dit Lavinio.

–Eh bien, je me charge de le résoudre, moi, fit Dupré crânement. Monsieur le vicomte, je serai ce soir à Saint-Cloud et, foi de Dupré, vous saurez le nom et l’adresse de votre adorée.

Et, laissant partir le vicomte, Dupré s’installa résolûment, en face de l’hôtel, caché derrière les rideaux d’un marchand de vin, attendant une occasion, prêt à tout exploiter.

Un quart d’heure s’était à peine écoulé que la porte de l’hôtel s’ouvrit, livrant passage à une calèche découverte, dans laquelle deux charmantes petites filles jouaient à la grande dame, droites, sérieuses, en compagnie de celle que le suisse avait appelée Mlle Marjolaine.

Dupré s’élança dehors, sauta dans un fiacre et suivit la voiture jusqu’aux Tuileries, ne sachant pas encore ce qu’il voulait faire, entraîné seulement par ce souvenir du récit de Georges: que l’inconnue s’était montrée à la fenêtre entre deux jeunes filles pour regarder un ballon!

La femme de chambre s’installa au pied d’un marronnier: les enfants se mirent à jouer autour d’elle, se renvoyant un gros ballon en caoutchouc.

Ce que Dupré avait prévu arriva bientôt. En jouant, les enfants s’éloignèrent de Mlle Marjolaine. Alors le drôle manœuvra de si belle façon qu’il reçut le ballon sur la tête.

Il ramassa le ballon, le mit derrière son dos et dit d’une grosse voix: Je le confisque.

Et les enfants de sauter autour de lui, demandant leur jouet, jurant de bien faire attention désormais.

–A la bonne heure, fit Dupré; mais si cela vous arrive encore, je le garde.

Puis, tendant le ballon à l’une d’elles:

–Ah! mon Dieu, dit-il, mais je ne me trompe pas. vous étiez hier à Montretout. je vous ai vues à une fenêtre, regardant un gros ballon?

–Oui, monsieur, répondit l’aînée, les mains tendues pour recevoir son joujou.

–Vous étiez avec votre grande sœur?...

–Non, monsieur, nous étions avec Gabrielle.

–Qui demeure?

–A Saint-Cloud.

–Chez son papa?

–Qui fait des serrures, même qu’il a promis d’en faire une pour l’armoire à glace de ma grande poupée.

–Très-bien!... Voici votre ballon, mademoiselle; vous êtes une belle petite fille!

–Merci, monsieur, crièrent les fillettes s’envolant comme des oiseaux.

Dupré partit radieux. Gabrielle est à Saint-Cloud. Cela suffisait; il était assuré désormais de savoir le reste de la vérité tant désirée.

Il se dirigea rapidement vers la gare Saint-Lazare et reprit la route de Saint-Cloud, réfléchissant pendant le trajet.

–M. Georges a raison, disait-il en lui-même; ce n’est pas la maîtresse de M. de Morlac! Il est de la dernière évidence qu’un père n’amène pas ses filles dans la maison de sa maîtresse. Gabrielle est donc une honnête fille... probablement enfant d’un ouvrier, c’est-à-dire une ouvrière elle-même qui travaillait chez M. de Morlac. Allons, allons, connaissant les dehors du comte, je crois que je devine où j’aurai des renseignements sur les ouvrières qu’il peut employer.

En descendant du chemin de fer, au lieu de prendre la route impériale qui le conduisait au château de Cerny, Dupré gagna le haut de la côte, sur sa gauche, et descendit le petit escalier qui fait face à l’hospice.

Quelques minutes après, il sonnait chez les sœurs grises.

–Ma sœur, dit-il benoîtement à la sœur tourière, M. le comte de Morlac a donné hier à Mme la comtesse de Cerny l’adresse d’une ouvrière aussi pieuse qu’habile. une demoiselle Gabrielle. mais Mme la comtesse a perdu cette adresse.

–Trop heureuse d’être si facilement agréable à Mme la comtesse de Cerny, toujours si bonne pour notre maison, répartit mielleusement la sœur; voici l’adresse du père de cette jeune fille: Probus, serrurier, quai de Saint-Cloud.

–Merci, ma sœur, dit Dupré, se hâtant de sortir, étouffant de joie et ayant envie de rire follement.

Le drôle avait besoin d’air.

Au lieu de descendre par la rue du Château, il gagna le quai par la grande route.

Il aspirait l’air à pleins poumons.

De plus, il pouvait se livrer au monologue qui l’étouffait.

–Ah! disait-il entre ses dents, la petite est une voisine! Eh bien, mais elle appartient au vicomte de par le vieux droit de jambage!... Courons vite voir la donzelle et le papa, puisque papa il y a!

Dupré fut bientôt sur le quai.

Sur le quai, notre maître fourbe marcha d’un pas modéré.

Avant d’entrer dans la forge, il leva le nez, comme pour s’assurer, en lisant l’enseigne, qu’il ne se trompait pas, mais en réalité, pour examiner les lieux et, si possible, les aîtres.

On ne lui en laissa guère le temps.

–Qu’as-tu à regarder en l’air comme ça, godelureau de carton? cria une voix mâle passablement railleuse.

C’était le père Probus qui, reconnaissant un des drôles par lui si bien dévisagés au cabaret de la Grenouille en Goguette, cherchait à maîtriser son émotion en essayant de goguenarder.

–Monsieur Probus? interrogea Dupré.

–Il est devant vous.

–On a besoin d’un serrurier chez mon maître. Êtes-vous libre?..,

–A savoir!... Le nom du maître?...

–M. de Cerny.

–Le père ou son gredin de fils?

–Plaît-il? fit Dupré, tant soit peu désarçonné.

–Je demande si c’est le père ou son gredin de fils qui a-besoin de moi!...

–Maître Probus, du moment que vous traitez ainsi M. le vicomte. inutile de continuer cette conversation!... Je n’ai plus besoin de vous.

–Alors, petit, tourne les talons!

Dupré ne se le fit pas dire deux fois.

–En voilà un ours mal léché, dit-il, après avoir fait quelques pas. Mais je le connais, ça me suffit pour le moment. De plus, je vois que nous ne lui sommes pas des plus sympathiques. c’est bon à savoir. A nous de manœuvrer en conséquence.

En arrivant au château, il se trouva en face du concierge, qui l’arrêta, une lettre à la main, branlant la tête et faisant triste mine.

–Eh! bon Dieu, qu’y a-t-il donc, père François? fit Dupré; vous avez l’air gai d’un croque-mort.

–Ah! monsieur-Dupré, ne plaisantez pas, répondit le suisse larmoyant, notre pauvre maître.

–M. Georges! cria Dupré, perdant subitement son air joyeux et regardant autour de lui, effaré.

–Non, monsieur Dupré, non, pas M. Georges; M. le comte.

–Mais parlez donc, lambin.

–Eh bien! monsieur Dupré, comme M. Georges venait de rentrer avec M. Lavinio, il y a une heure, il est arrivé une dépêche télégraphique. En descendant du chemin de fer, à Orléans, M. le comte a été frappé d’un coup de sang.

–Mort! M. le comte?...

–Non, monsieur Dupré, non; mais gravement atteint!... Qu’est-ce qui aurait dit ça, en le voyant partir ce matin, il y a quelques heures, si gai, si vigoureux!... et Mme la comtesse et Mlle Jeannette, dans quel état doivent-elles être?

–Et M. le vicomte?

–En recevant la dépêche, il est monté chez lui au galop, a jeté quelques effets dans une valise et il est reparti tout de suite pour Paris avec M. Lavinio, laissant l’ordre qu’on vous prévînt aussitôt votre retour.

–Je vais le rejoindre par l’express, dit Dupré.

–Ah! monsieur Dupré. voici une lettre pour vous.

–Merci, dit Dupré, saisissant la lettre et la mettant dans sa poche sans même la regarder.

Cinq minutes après, il partait pour Paris.

A deux heures de là, en chemin de fer, il se souvint de la lettre que lui avait remise le père François, il ouvrit la missive et lut ceci:

«Monsieur Dupré, à qui mal veut, mal arrive!... Vous voulez le déshonneur de la jeune Gabrielle; veillez sur vous et sur votre coquin de maître. J’ai l’œil vif et la main solide; prenez donc garde d’avoir les reins cassés par celui qui vous connaît et que vous ne connaissez pas!»

Pas de signature.

Dupré sourit tristement et murmura:

–Qui sait maintenant si de longtemps nous nous souviendrons qu’il y avait une belle blonde à Montretout!

Presque à cette heure, Surin recevait de Galathée le petit mot suivant:

«Mon cher maître, j’apprends à l’instant, par un des amis de Georges, que M. le comte de Cerny vient d’être frappé d’un coup de sang et que notre vicomte est parti près de son père. Nous voici maîtres du terrain pour quelques jours; mettons vite le temps à profit pour nous établir solidement sur le champ de bataille. –Galathée.»

Surin se mit à rire bruyamment, puis il dit avec une onction joyeuse:

–Voilà ce que c’est que de protéger la vertu; on a le bon Dieu pour complice!

FIN DU PREMIER LIVRE.

LIVRE II
LE REQUIN ET L’AGOUTI

Table des matières

CHAPITRE PREMIER
EXPLOITS DE GALATHÉE

Ce même jour, après avoir déjeuné dans l’intimité avec de Bayolles, de qui elle obtint, en lui jouant une maîtresse comédie d’amour, de pouvoir puiser à indiscrétion dans sa bourse pour arriver à faire de Georges la fable de tout Paris, Galathée partit à trois heures pour Saint-Cloud, accompagnée de son amant qui avait en vain cherché à pénétrer le programme de la belle.

Au grand ébahissement de M. de Bayolles, Galathée, blonde encore tout à l’heure, était brune, Galathée, folle des toilettes éclatantes, portait une robe noire montante, Galathée enfin–abomination!–Galathée portait des hesicles. Galathée paraissait trente ans!

–Vrai Dieu, Galathée, lui dit plusieurs fois en route M. de Bayolles, vous êtes méconnaissable!

— Alors je réussirai dans ma difficile entreprise !

–Voyons, Galathée, un peu de confiance!... Vous savez que je suis un galant homme! jamais il ne sera question entre nous des sommes folles que, me dites-vous, vous allez dépenser., mais donnez-m’en au moins pour l’intérêt de mon argent!... Un mot: ne serait-ce que pour me récompenser d’avoir pris l’engagement de m’exiler demain avec toute ma maison pour trois mois dans mes terres!

–Vous n’obtiendrez pas un mot!... Contentez-vous de ce que vous verrez!

A quatre heures, les chevaux s’arrêtaient au bout du pont de Saint-Cloud.

Jules et Galathée descendirent aussitôt de voiture et se rendirent chez un pâtissier fort achalandé à cette époque, grâce à cette enseigne subversive: Aux Brioches de la place d’Armes!

Comme ils entraient, quelques mots qu’ils entendirent leur firent dresser les oreilles.

–Je viens de voir le père François, disait une commère à la pâtissière, c’est lui-même qui m’a annoncé l’accident.

M. Georges est parti pour Orléans, il y a quelque trois heures!

Galathée lança un regard oblique à Jules. Elle s’assit, demanda deux verres de madère, prit une assiette de gâteaux et écouta.

La pâtissière disait:

–Et c’est un coup de sang?...

–Vous savez, répondit l’autre... les télégrammes n’en disent pas long!... Il paraît qu’il y avait sur le papier: M. de Cerny, attaque foudroyante; Georges sur-le-champ!

–Ah! mon Dieu! mon Dieu!

–A l’arrivée de la dépêche, le petit vicomte était justement à Paris avec son .inséparable. vous savez, le gros et joyeux Lavinio! Ils sont rentrés à deux heures. à deux heures cinq, ils étaient partis!

–Avec Dupré, sans doute?

–Non, Dupré était sorti aussi. Il est rentré et parti vers trois heures ou trois heures et demie.

–Rejoindre le vicomte?

Deux minutes après ce colloque, Galathée et Jules sortaient de chez la pâtissière:

–Je n’ai pas demandé ce début-là, dit Galathée, mais puisque Dieu a décidé ainsi du comte de Cerny, je serais bien sotte de ne pas profiter de tous mes avantages.

–En quoi cette catastrophe vous sert-elle?

–Elle empêche le vicomte de se mettre immédiatement en campagne. J’ai quelques jours d’avance sur Georges. la victoire est à moi!

–Je ne demande pas mieux. Qu’est-ce que nous faisons maintenant?

–Courons aux renseignements sur ma protégée.

–Où ça?

–Au restaurant; à la Tête-Noire.

Jules fit comiquement deux pas en arrière, et:

–Ciel! s’écria-t-il, voulez-vous me faire dîner dans la chambre de Castaing?

–Ça m’est bien égal!... Entrons.

Le patron était justement sur sa porte. Le grand air des nouveaux venus lui commanda un salut des plus respectueux.

Quand Galathée fut assise:

–Monsieur, dit-elle au patron de la Tête-Noire, à sept heures, mon mari et moi, nous viendrons dîner chez vous.

–Un cabinet, sans doute?

–Non, dit négligemment la belle, non! nous dîner rons au salon. Par exemple, nous voulons un dîner très-soigné!... Depuis quelques jours le temps fraîchit. Etes-vous sûr des huîtres?

–Comme de moi-même.

–Oh! alors, dit Jules en dissimulant un sourire, je suis tranquille! Mais me garantissez-vous votre moutonne?

–Monsieur sait qu’il y a moutonne et moutonne. Je vends souvent de l’un à deux cinquante, mais rarement de l’autre à six francs.

— Nous prendrons ce dernier ! dit Jules .Je commence à croire que nous serons servis en conscience.

–Monsieur peut y compter. Potage?

–Printanier. Quant au poisson.

— Si madame voulait me permettre un mot ?

— Dites !

–Entre autres barbillons, j’ai un barbillon-roi que je m’engage à vous servir à la Saint-Laurent !

— Prenez garde , maitre , dit Jules ! Les poissons de Seine à la Saint-Laurent offrent mille difficultés. D’abord, montrez-moi votre gril, ensuite votre papier!

–O! oh! il y a plaisir à causer avec des connaisseurs ! ... Vous aller voir .

Le patron de la Tête-Noire disparut deux minutes et rentra bientôt aprés de pied en cap ! — Voilà le papier, dit-il à Jules, en lui tendant une double feuille. de papier de Hollande!

I Galathée examinait le gril. Le gril était double et à roulettes. A peine le poisson était-il à point d’un côté, qu’en tournant une vis à droite il retombait doucement sur le flanc contraire. Au-dessus du gril, une petite chambre, adroitement pratiquée pour menue braise, entretenait une douce chaleur sur la partie première rôtie. Des mains de Galathée, l’instrument de torture passa dans celles de Jules qui, rendant gril et papier au digne Vatel de l’endroit, lui dit: Bonnes armes! Elles me répondent de la qualité de votre beurre et de la bonté de votre sauce blanche. Quelle sauce blanche ferez-vous?

–Une sauce blanche canaise!

–Alors, mon digne hôte, va pour le barbillon!

–J’ai des cailles!

–Parfait!... Un petit panaché. Un rocher et des fruits assortis!... Nous continuerons le moutonne avec le barbillon!... Ensuite vous nous donnerez du larose. du larose, vous entendez?

–J’entends!... pour sept heures!...

–Pour sept heures!...

–Encore un mot, dit Galathée.

En attendant l’heure de dîner, nous allons visite quelques maisons qu’on nous a recommandées et en loue une. l’acheter peut-être! Sans aucun doute, nous aurons besoin d’un peintre, d’un menuisier, d’un serrurier, et cœter!... Pourriez-vous nous indiquer des gens de confiance!

–Des gens sûrs, madame!... Comme peintre, Noubel!... Vasselet comme menuisier, et Probus comme ser rurier!

–Pro. Comment dites-vous ça?

–Probus, madame!

–Un singulier nom!... joli nom du reste. un nom; allemand?

–Le père Probus est de Bretagne!

–Qu’importe!... Tous gens mariés?

–Sauf Probus, qui est veuf!

–Veuf!... Ah! le pauvre homme!... A-t-il des en fants?

–Il a une fille, madame. Qu’est-ce que je dis donc.. un ange!

–Ah!... un ange de beauté?

–Ah! madame, tellement belle que les autres jeunes filles ne songent seulement pas à en être jalouses!

–Poste! fit Jules.

–Un malheur que tant de beauté, reprit gravement Galathée., l’âge amènera des galants.

–Madame ne connaît pas Gabrielle!

–Elle s’appelle Gabrielle! Un nom charmant!

–Comme est charmante celle qui le porte!... Ah! madame, c’est sage!... Du reste, elle a été élevée, la chère enfant, comme une princesse! Pendant cinq ou six ans, elle n’a pas quitté nos bonnes sœurs grises. Elle a été particulièrement catéchisée par M. le curé. Enfin, madame, c’est une perle pour tout, une vraie perle!

–Je vois qu’elle n’a pas sa pareille?

–Ma foi, madame, il n’y a guère qu’une autre jeune fille, encore du pays, continua le patron de la Tête-Noire, en se rengorgeant, qui puisse lutter sans désavantage avec Gabrielle!... Mais celle-là n’est pas de sa sphère!

–Et qui donc?

–Mlle Jeannette de Nezel, la filleule de Mme la comtesse de Cerny.

–Allons, allons! Saint-Cloud, je le vois, ne chôme ni de belles filles, ni de filles sages!

–Et, ajouta Jules, Vatel est venu y ressusciter!

–Monsieur est bien bon!

–A sept heures!

–A sept heures!

Suivis de leur voiture, ils remontèrent la route impériale à pied.

–Où allons-nous maintenant? demanda M. de Bayolles.

–Maintenant, nous allons à la recherche. d’une maison isolée?

–Isolée. route impériale?...

–Il nous faut bien gagner les hau eurs!

Arrivée devant le château de Montretout, Galathée eut l’idée d’obliquer à gauche.

Elle n’avait pas fait deux cents pas, qu’après s’être engagée dans la Sente-des-Roses elle aperçut en face d’elle une grille magnifique, à travers les barreaux de laquelle se détachait, à demi-caché par un rideau de beaux arbres, un castel de très-bonne apparence.

Ce castel terminait la Sente -des-Roses .Pas une maison ni à droite ni à gauche.

C’était évidemment la maison rêvée par le Conciliateur! La preuve, c’est que Galathée aperçut un petit écriteau sur lequel elle lut : A vendre ou à louer.

Jules poussa la grille, légèrement entre-bâillée, Ur jardinier, qui râtissait à droite, accourut aussitôt.

–Cette maison est à louer? demanda-t-il.

–A louer. à vendre!

–Est-elle meublée? dit Galathée.

–Oui, madame.

–Il y a écurie?

–Et remises!

–Nous allons voir cela.

On gravit un perron fort coquet, et on commença par le rez-de-chaussée. A droite un très beau salon, richement, mais sévèrement meublé. Au fond, une porte conduisant dans la salle à manger qui donnait sur le jardin. La porte de gauche était celle de la salle de billard.

–Tout cela est parfait, dit Jules, c’est bien entendu, bien distribué, bien meublé.

–Tous dégagements sur le couloir, ajouta le jardinier.

–Gagnons la gauche, dit Galathée.

A gauche, face au salon, salon-bureau, suivi d’un joli boudoir et d’une chambre à coucher.

–Les cuisines dans le sous-sol? demanda Jules.

–Oui, monsieur.

Au premier, on visita un salon, deux chambres à coucher, deux boudoirs, une bibliothèque. Le second étage se composait d’une série de chambres en fort bon état, toutes destinées aux gens de la maison.

–Voyons le jardin, dit Galathée d’un air satisfait.

Le jardin était un véritable petit parc des mieux entretenus, entouré de murs, tous bordés par de grands arbres.

–Mais tout cela me plaît fort, monsieur le jardinier, dit Galathée. Et on peut entrer en jouissance?

–Aujourd’hui. à l’instant même!

–Cela se trouve à merveille. Je voudrais entrer demain.

–Le propriétaire? demanda Jules.

–Demeure à dix minutes d’ici.

–On loue cela pour le restant de la saison?

–Meublé, deux mille cinq cents francs.

–Allons voir le propriétaire.

Au bout de dix minutes, Jules et Galathée entrèrent, , avenue des Princes, chez M. Villejust, propriétaire du castel de la Sente-des-Roses.

–Monsieur, dit carrément M. de Bayolles à M. Villejust, je quitte demain la France pour deux ou trois mois. Mme la comtesse, ma femme, désire passer ce laps de temps à la campagne. Nous venons de voir votre villa de la Sente-des-Roses. elle plaît à madame, je viens la louer. Madame entrera demain. Voici deux mille cinq cents francs.

M. Villejust, enchanté, ne trouva que ceci à répondre

–J’ai l’honneur de parler?...

M. de Bayolles répondit sans sourciller:

Darmowy fragment się skończył.

Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
571 str. 2 ilustracji
ISBN:
4064066319052
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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