Czytaj książkę: «Frédéric et Bernerette»

Czcionka:

Alfred de Musset

Frédéric et Bernerette


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066322120

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

CROISILLES.

I

II

III

IV

V

CROISILLES.

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

I

Table des matières

Vers les dernières années de la restauration, un jeune homme de Besançon, nommé Frédéric Hombert, vint à Paris pour faire son droit. Sa famille n’était pas riche, et ne lui donnait quune modique pension; mais comme il avait beaucoup d’ordre, peu de chose lui suffisait. Il se logea dans le quartier latin, afin d’être à portée de suivre les cours; ses goûts et son humeur étaient si sédentaires, qu’il visita à peine les promenades, les places et les monuments qui sont à Paris l’objet de la curiosité des étrangers. La société de quelques jeunes gens avec lesquels il eut bientôt occasion de se lier à l’École de Droit, quelques maisons que des lettres de recommandation lui avaient ouvertes, telles étaient ses seules distractions. Il entretenait une correspondance réglée avec ses parents, et leur annonçait le succès de ses examens au fur et à mesure qu’il les subissait. Après avoir travaillé assidument pendant trois ans, il vit enfin arriver le moment où il allait être reçu avocat; il ne lui restait plus qu’à soutenir sa thèse, et il avait déjà fixé l’époque de son retour à Besançon, lorsqu’une circonstance imprévue vint pour quelque temps troubler son repos.

Il demeurait rue de la Harpe, au troisième étage, et il avait sur sa croisée des fleurs dont il prenait soin. En les arrosant un matin, il aperçut, à une fenêtre en face de lui, une jeune fille qui se mit à rire. Elle le regardait d’un air si gai et si ouvert, qu’il ne put s’empêcher de lui faire un signe de tête. Elle lui rendit son salut de bonne grâce, et, à compter de ce moment, ils prirent l’habitude de se souhaiter ainsi le bonjour tous les matins, d’un côté de la rue à l’autre. Un jour que Frédéric s’était levé de meilleure heure que de coutume, après avoir salué sa voisine, il prit une feuille de papier qu’il plia en forme de lettre et qu’il montra de loin à la jeune fille, comme pour lui demander s’il pouvait lui écrire; mais elle secoua la tête en signe de refus et se retira d’un air fâché.

Le lendemain, le hasard fit qu’ils se rencontrèrent dans la rue. La demoiselle rentrait chez elle, accompagnée d’un jeune homme que Frédéric ne connaissait pas, et qu’il ne se rappela point avoir jamais vu parmi les étudiants. A la tournure et à la toilette de sa voisine, quoiqu’elle portât un chapeau, il jugea qu’elle devait être ce qu’on appelle à Paris une grisette. Le cavalier, d’après son âge, n’était sans doute qu’un frère ou un amant, et semblait plutôt un amant qu’un frère. Quoi qu’il en fût, Frédéric résolut de ne plus songer à cette aventure. Les premiers froids étant venus, il ôta ses fleurs de la place qu’elles occupaient sur sa croisée; mais malgré lui, il regardait toujours dehors de temps en temps; il rapprocha de la fenêtre le bureau où il travaillait, et arrangea son rideau de façon à pouvoir guetter sans être aperçu.

La voisine, de son côté, ne se montra plus le matin. Elle paraissait quelquefois à cinq heures du soir pour fermer ses persiennes, après avoir allumé sa lampe. Frédéric se hasarda un jour à lui envoyer un baiser. Il fut surpris de voir qu’elle le lui rendit aussi gaiement qu’autrefois son premier salut. Il prit de nouveau son morceau de papier qui était resté plié sur sa table, et, s’expliquant par signes du mieux qu’il put, il demanda qu’on lui écrivît, ouquon reçut son billet. Mais la réponse ne fut pas plus favorable que la première fois; la grisette secoua encore la tête, et il en fut de même pendant huit jours. Les baisers étaient bien venus, mais quant aux lettres, il fallait y renoncer.

Au bout d’une semaine, Frédéric, dépité d’essuyer sans cesse le même refus, déchira son papier devant sa voisine. Elle en rit d’abord, resta quelque temps indécise, puis tira de la poche de son tablier un billet qu’elle montra à son tour à l’étudiant. Vous jugez bien qu’il ne secoua pas la tête. Ne pouvant parler, il écrivit en grosses lettres, sur une grande feuille de papier à dessin, ces trois mots: «Je vous adore!» Puis il posa la feuille sur une chaise et plaça une bougie allumée de chaque côté. La belle grisette, armée d’une lorgnette, put lire ainsi la première déclaration de son amant. Elle y répondit par un sourire, et fit signe à Frédéric de descendre pour venir chercher le billet qu’elle lui avait montré.

Le temps était obscur, et il faisait un épais brouillard. Le jeune homme descendit lestement, traversa la rue et entra dans la maison de sa voisine; la porte était ouverte, et la demoiselle était au bas de l’escalier. Frédéric, l’entourant de ses bras, fut plus prompt à l’embrasser qu’à lui parler. Elle s’enfuit toute tremblante.

–Que m’avez-vous écrit? demanda-t-il; quand et comment puis-je vous revoir?

Elle s’arrêta, revint sur ses pas, et glissant son billet dans la main de Frédéric:

–Tenez, lui dit-elle, et ne découchez plus.

Il était arrivé en effet à l’étudiant, depuis peu, de passer, malgré sa sagesse, la nuit hors du logis, et la grisette l’avait remarqué,

Quand deux amoureux sont d’accord, les obstacles sont bien peu de chose. Le billet remis à Frédéric annonçait les plus grandes précautions à prendre, parlait de dangers menaçants, et demandait où il fallait aller pour se voir. Ce ne pouvait être, disait-on, dans l’appartement du jeune homme. Il fallut donc chercher une chambrette aux alentours. Le quartier latin n’en manque pas. Le premier rendez-vous était fixé, lorsque Frédéric reçut la lettre suivante:

«Vous me dites que vous m’adorez, et vous ne me dites pas si vous me trouvez jolie. Vous m’avez mal vue, et pour pouvoir m’aimer, il faut que vous me voyiez mieux. Je vais sortir avec ma bonne; sortez de votre côté, et venez à ma rencontre dans la rue. Vous m’aborderez comme une connaissance, vous me direz quelques mots, et regardez-moi bien pendant ce temps-là. Si vous ne me trouvez pas jolie, vous me le direz, et je ne m’en fâcherai pas. C’est tout simple, et d’ailleurs je ne suis pas méchante.

«Mille baisers.

«BERNERETTE.»

Frédéric obéit aux ordres de sa maîtresse, et je n’ai que faire de dire que l’épreuve ne fut pas douteuse. Cependant Bernerette, par un raffinement de coquetterie, au lieu de se munir de tous ses atours pour cette rencontre, se présenta en négligé, les cheveux relevés sous son chapeau. L’étudiant lui fit un respectueux salut, lui répéta qu’il la trouvait plus belle que jamais, puis rentra chez lui, ravi de sa nouvelle conquête; mais elle lui sembla bien plus belle encore le lendemain, lorsqu’elle vint au rendez-vous, et il vit là qu’elle pouvait se passer non-seulement d’atours, mais encore de toute espèce de toilette, même la plus négligée.

II

Table des matières

Frédéric et Bernerette s’étaient livrés à leur amour avant d’avoir échangé presque un seul mot, et ils en étaient à se tutoyer aux premières paroles qu’ils s’adressèrent. Enlacés dans les bras lun de l’autre, ils s’assirent près de la cheminée, où pétillait un bon feu. Là, Bernerette, appuyant sur les genoux de son amant ses joues brillantes des belles couleurs du plaisir, lui apprit qui elle était. Elle avait joué la comédie en province; elle s’appelait Louise Durand, et Bernerette était son nom de guerre; elle vivait depuis deux ans avec un jeune homme qu’elle n’aimait plus. Elle voulait, à tout prix, s’en débarrasser, et changer sa manière de vivre, soit en rentrant au théâtre, si elle trouvait quelque protection, soit en apprenant un métier. Du reste, elle ne s’expliqua ni sur sa famille, ni sur le passé. Elle annonçait seulement sa résolution de briser ses liens, qui lui étaient insupportables. Frédéric ne voulut pas la tromper, et lui peignit sincèrement la position où il se trouvait lui-même; n’étant pas riche, et connaissant peu de monde, il ne pouvait lui être que d’un bien faible secours. «Comme je ne puis me charger de toi, ajouta-t-il, je ne veux, sous aucun prétexte, devenir la cause d’une rupture; mais, comme il me serait trop cruel de te partager avec un autre, je partirai, bien à regret, et je garderai dans mon coeur le souvenir d’un heureux jour.»

A cette déclaration inattendue, Bernerette se mit à pleurer.–«Pourquoi partir? dit-elle. Si je me brouille avec mon amant, ce n’est pas toi qui en seras cause, puisqu’il y a long-temps que j’y suis déterminée. Si j’entre chez une lingère pour faire mon apprentissage, est-ce que tu ne m’aimeras plus? Il est fâcheux que tu ne sois pas riche; mais, que veux-tu? nous ferons comme nous pourrons.»

Frédéric allait répliquer, mais un baiser lui imposa silence.–«N’en parlons plus et n’y pensons plus, dit enfin Bernerette. Quand tu voudras de moi, fais-moi signe par la fenêtre, et ne t’inquiètes pas du reste, qui ne te regarde pas.»

Pendant six semaines environ, Frédéric ne travailla guère. Sa thèse commencée restait sur sa table; il y ajoutait une ligne de temps en temps. Il savait que, si l’envie de s’amuser lui venait, il n’avait qu’à ouvrir sa croisée; Bernerette était toujours prête; et quand il lui demandait comment elle jouissait de tant de liberté, elle lui répondait toujours que cela ne le regardait pas. Il avait dans son tiroir quelques économies qu’il dépensa rapidement. Au bout de quinze jours, il fut obligé d’avoir recours à un ami pour donner à souper à sa maîtresse.

Quand cet ami, qui se nommait Gérard, apprit le nouveau genre de vie de Frédéric.– «Prends garde à toi, lui dit-il, tu es amoureux. Ta grisette n’a rien, et tu n’as pas grand’chose; je me défierais, à ta place, d’une comédienne de province; ces passions-là mènent plus loin qu’on ne pense.»

Frédéric répondit en riant qu’il ne s’agissait point dune passion, mais d’une amourette passagère. Il raconta à Gérard comment il avait fait connaissance, par sa croisée, avec Bernerette. C est une fille qui ne pense qu’à rire, dit-il à son ami; il n’y a rien de moins dangereux qu’elle, et rien de moins sérieux que notre liaison.»

Gérard se rendit à ces raisons, et engagea cependant Frédéric à travailler. Celui-ci assura que sa thèse allait être bientôt terminée, et, pour n’avoir pas fait un mensonge, il se mit en effet à l’ouvrage pendant quelques heures; mais le soir même Bernerette l’attendait. Ils allèrent ensemble à la Chaumière, et le travail fut laissé de côté.

La Chaumière est le Tivoli du quartier latin; c’est le rendez-vous des étudiants et des grisettes. Il s’en faut que ce soit un lieu de bonne compagnie, mais c’est un lieu de plaisir: on y boit de la bière et on y danse; une gaieté franche, parfois un peu bruyante, anime l’assemblée. Les élégantes y ont des bonnets ronds, et les fashionables des vestes de velours; on y fume, on y trinque, on y fait l’amour en plein air. Si la police interdisait l’entrée de ce jardin aux créatures qu’elle enregistre, ce serait peut-être là seulement que se retrouverait encore à Paris cette ancienne vie des étudiants, si libre et si joyeuse, dont les traditions se perdent tous les jours.

Frédéric, en sa qualité de provincial, n’était pas homme à faire le difficile sur les gens qu’il rencontrait là; et Bernerette, qui ne voulait que se divertir, ne l’en eût pas fait apercevoir. Il faut un certain usage du monde pour savoir où il est permis de s’amuser. Notre heureux couple ne raisonnait pas ses plaisirs; quand il avait dansé toute la soirée, il rentrait fatigué et content. Frédéric était si novice, que ses premières folies de jeunesse lui semblaient le bonheur même. Quand Bernerette, appuyée à son bras, sautait en marchant sur le boulevard Neuf, il n’imaginait rien de plus doux que de vivre ainsi au jour le jour. Ils se demandaient de temps en temps l’un à l’autre où en étaient leurs affaires, mais ni l’un ni l’autre ne répondait clairement à cette question. La chambrette garnie, située près du Luxembourg, était payée pour deux mois; c’était l’important. Quelquefois, en y arrivant, Bernerette avait sous le bras un pâté enveloppé dans du papier, et Frédéric une bouteille de bon vin. Ils s’attablaient alors; la jeune fille chantait, au dessert, les couplets des vaudevilles qu’elle avait joués; si elle avait oublié les paroles, l’étudiant improvisait, pour les remplacer, des vers à la louange de son amie, et, quand il ne trouvait pas la rime, un baiser en tenait lieu. Ils passaient ainsi la nuit tête-à-tête sans se douter du temps qui s’écoulait.

–Tu ne fais plus rien, disait Gérard, et ton amourette passagère durera plus long-temps qu’une passion. Prends-garde à toi, tu dépenses de l’argent, et tu négliges les moyens que tu as d’en gagner.

–Rassure-toi, répondait Frédéric; ma thèse avance, et Bernerette va entrer en apprentissage chez une lingère. Laisse-moi jouir en paix d’un moment de bonheur, et ne t’inquiète pas de l’avenir.

L’époque approchait cependant où il fallait imprimer la thèse. Elle fut achevée à la hâte et n’en valut pas moins pour cela. Frédéric fut reçu avocat; il adressa à Besançon plusieurs exemplaires de sa dissertation, accompagnés de son diplôme. Son père répondit à cette heureuse nouvelle par l’envoi d’une somme beaucoup plas considérable qu’il n’était nécessaire pour payer les frais du retour au pays. La joie paternelle vint donc ainsi, sans le savoir, au secours de l’amour. Frédéric put rendre à son ami l’argent que celui-ci lui avait prêté, et le convaincre de l’inutilité de ses remontrances. Il voulut faire un cadeau à Bernerette, mais elle le refusa.

–Fais-moi cadeau d’un souper, lui dit-elle; tout ce que je veux de toi, c’est toi.

Avec un caractère aussi gai que celui de cette jeune fille, dès qu’elle avait le moindre chagrin il était facile de s’en apercevoir. Frédéric la trouva triste un jour et lui en demanda la raison. Après quelque hésitation, elle tira de sa poche une lettre.

–C’est une lettre anonyme, dit-elle; le jeune homme qui demeure avec moi l’a reçue hier et me l’a donnée en me disant qu’il n’ajoutait aucune foi à des accusations non signées. Qui a écrit cela? Je l’ignore. L’orthographe est aussi mauvaise que le style; mais ce n’en est pas moins dangereux pour moi: on me dénonce comme une fille perdue, et on va jusqu’à préciser le jour et l’heure de nos derniers rendez-vous. Il faut que ce soit quelqu’un de la maison, une portière ou une femme de chambre; je ne sais que faire ni comment me préserver du péril qui me menace.

–Quel péril? demanda Frédéric.

–Je crois, dit en riant Bernerette, qu’il n’y va pas moins que de ma vie. J’ai affaire à un homme d’un caractère violent, et s’il savait que je le trompe, il serait capable de me tuer.

Frédéric relut en vain la lettre, et l’examina de cent façons; il ne put reconnaître l’écriture. Il rentra chez lui fort inquiet, et résolut de ne pas voir Bernerette de quelques jours; mais il reçut bientôt d’elle un billet.

«Il sait tout, écrivait-elle; je ne sais qui a parlé; je crois que c’est la portière. Il ira vous voir; il veut se battre avec vous. Je n’ai pas la force d’en dire davantage; je suis plus morte que vive.»

Frédéric passa la journée entière dans sa chambre; il s’attendait à la visite de son rival, ou du moins a une provocation. Il fut surpris de ne recevoir ni l’une ni l’autre. Le lendemain, et pendant les huit jours suivants, même silence. Il apprit enfin que M. de N***, l’amant de Bernerette, avait eu avec elle une explication, à la suite de laquelle celle-ci avait quitté la maison et s’était sauvée chez sa mère. Resté seul et désolé de la perte d’une maîtresse qu’il aimait éperdument, le jeune homme était sorti un matin et n’avait plus reparu. Au bout de quatre jours, ne le voyant pas revenir, on avait fait ouvrir la porte de son appartement; il avait laissé sur sa table une lettre qui annonçait son fatal dessein. Ce ne fut qu’une semaine plus tard, qu’on trouva dans la forêt de Meudon les restes de cet infortuné.

III

Table des matières

L’impression que ressentit Frédéric à la nouvelle de ce suicide fut profonde. Bien qu’il ne connût pas ce jeune homme et qu’il ne lui eût jamais adressé la parole, il savait son nom, qui était celui d’une famille illustre. Il vit arriver les parents, les frères en deuil, et il sut les tristes détails des recherches auxquelles on avait été obligé de se livrer pour découvrir le mort. Les scellés furent mis; bientôt après les tapissiers enlevèrent les meubles; la fenêtre auprès de laquelle travaillait Bernerette resta ouverte, et ne montra plus que les murs d’un appartement désert.

On n’éprouve de remords que lorsqu’on est coupable, et Frédéric n’avait aucun reproche sérieux à se faire, puisqu’il n’avait trompe personne, et qu’il n’avait même jamais su clairement où en étaient les choses entre la grisette et son amant. Mais il se sentait pénétré d’horreur en se voyant la cause involontaire d’une fatalité si cruelle. «Que n’est-il venu me trouver! se disait-il; que n’a-t-il tourné contre moi l’arme dont il a fait un si funeste usage! Je ne sais comment j’aurais agi ni ce qui se serait passé; mais mon coeur me dit qu’il ne serait pas arrivé un tel malheur. Que n’ai-je appris seulement qu’il l’aimait à ce point! Que n’ai-je été témoin de sa douleur! Qui sait? je serais peut-être parti, je l’aurais peut-être convaincu, guéri, ramené à la raison par des paroles franches et amicales. Dans tous les cas, il vivrait encore, et j’aimerais mieux qu’il m’eut cassé le bras que de penser qu’en se donnant la mort il a peut-être prononcé mon nom!

Au milieu de ces tristes réflexions arriva une lettre de Bernerette; elle était malade et gardait le lit. Dans sa dernière scène avec elle, M. de N*** l’avait frappée et elle avait fait une chute dangereuse. Frédéric sortit pour aller la voir, mais il n’en eut pas le courage. En la gardant pour maîtresse, il lui semblait commettre un meurtre. Il se décida à partir; après avoir mis ordre à ses affaires, il envoya à la pauvre fille ce dont il put disposer, lui promit de ne pas l’abandonner si elle tombait dans la misère; puis il retourna à Besançon.

Son arrivée fut, comme on peut penser, un jour de fête pour sa famille. On le félicita sur son nouveau titre, on l’accabla de questions sur son séjour à Paris; son père le conduisit avec orgueil chez toutes les personnes de distinction de la ville; bientôt on lui lit part d’un projet conçu pendant son absence; on avait pensé à le marier, et on lui proposa la main d’une jeune et jolie personne dont la fortune était honorable. Il ne refusa ni n’accepta; il avait dans lâ’me une tristesse que rien ne pouvait surmonter. Il se laissa mener partout où l’on voulut, répondit de son mieux à ceux qui l’interrogeaient, et s’efforça même de faire la cour à sa prétendue; mais c’était sans plaisir et presque malgré lui qu’il s’acquittait de ces devoirs: non que Bernerette lui fût assez chère pour le faire renoncer à un mariage avantageux; mais les dernières circonstances avaient agi sur lui trop fortement pour qu’il pût s’en remettre si vite. Dans un coeur troublé par le souvenir, il n’y a pas de place pour l’espérance; ces deux sentiments, dans leur extrême vivacité, s’excluent l’un l’autre; ce n’est qu’en s’affaiblissant qu’ils se concilient, s’adoucissent et finissent par s’appeler mutuellement.

La jeune personne dont il s’agissait avait un caractère très mélancolique. Elle n’éprouvait pour Frédéric ni sympathie ni répugnance; c’était, comme lui, par obéissance qu’elle se prêtait aux projets de ses parents. Grâce à la facilité qu’on leur laissait de causer ensemble, ils s’aperçurent tous deux de la vérité. Ils sentirent que l’amour ne leur venait pas, et l’amitié leur vint sans efforts. Un jour que les deux familles réunies avaient fait une partie de campagne, Frédéric, au retour, donna le bras à sa future. Elle lui demanda s’il n’avait pas laissé à Paris quelque affection, et il lui conta son histoire. Elle commença par la trouver plaisante et par la traiter de bagatelle; Frédéric n’en parlait pas non plus autrement que comme d’une folie sans importance; mais la fin du récit parut sérieuse à mademoiselle Darcy (c’était le nom de la jeune personne). «Grand Dieu! dit-elle, c’est bien cruel. Je comprends ce qui s’est passé en vous, et je vous en estime davantage. Mais vous n’êtes pas coupable; laissez faire le temps. Vos parents sont aussi pressés sans doute que les miens de conclure le mariage qu’ils ont en tête; fiez-vous à moi. Je vous épargnerai le plus d’ennui possible, et, en tout cas, la peine d’un refus.

Ils se séparèrent sur ces mots. Frédéric soupçonna que mademoiselle Darcy avait de son côté une confidence à lui faire. Il ne se trompait pas. Elle aimait un jeune officier sans fortune qui avait demandé sa main, et qui avait été repoussé par la famille. Elle fit preuve de franchise à son tour, et Frédéric lui jura qu’il ne l’en ferait pas repentir. Il s’établit entre eux une convention tacite de résister à leurs parents, tout en paraissant se soumettre à leur volonté. On les voyait sans cesse l’un auprès de l’autre, dansant ensemble au bal, causant au salon, marchant à l’écart à la promenade; mais, après s’être comportés toute une journée comme deux amants, ils se serraient la main en se quittant, et se répétaient chaque soir qu’il ne deviendraient jamais époux.

De pareilles situations sont très dangereuses. Elles ont un charme qui entraîne, et le coeur s’y livre avec confiance; mais l’amour est une divinité jalouse qui s’irrite dès qu’on cesse de la craindre, et on aime quelquefois seulement parce qu’on a promis de ne pas aimer. Au bout de quelque temps, Frédéric avait recouvré sa gaieté; il se disait qu’après tout ce n’était pas sa faute si une légère intrigue avait eu un dénouement sinistre; que tout autre à sa place eût agi comme lui, et qu’enfin il faut oublier ce qu’il est impossible de réparer. Il commença à trouver du plaisir à voir tous les jours mademoiselle Darcy; elle lui parut plus belle qu’au premier abord. Il ne changea pas de conduite auprès d’elle; mais il mit peu à peu dans ses discours et dans ses protestations d’amitié une chaleur à laquelle on ne pouvait se méprendre. Aussi la jeune personne ne s’y méprit-elle pas; l’instinct féminin l’avertit promptement de ce qui se passait dans le coeur de Frédéric. Elle en fut flattée et presque touchée; mais, soit qu’elle fut plus constante que lui, soit qu’elle ne voulut pas revenir sur sa parole, elle prit la détermination de rompre entièrement avec lui et de lui ôter toute espérance. Il fallait attendre pour cela qu’il s’expliquât plus clairement, et l’occasion s’en présenta bientôt.

Un soir que Frédéric s’était montré plus enjoué qu’à l’ordinaire, mademoiselle Darcy, pendant qu’on prenait le thé, alla s’asseoir dans une petite pièce reculée. Une certaine disposition romanesque, qui est souvent naturelle aux femmes, prêtait ce jour-là à son regard et à sa parole un attrait indéfinissable. Sans se rendre compte de ce qu’elle éprouvait, elle se sentait la faculté de produire une impression violente, et elle cédait à la tentation d’user de sa puissance, dût-elle en souffrir elle-même. Frédéric l’avait vue sortir; il la suivit, s’approcha, et après quelques mots sur l’air de tristesse qu’il remarquait en elle:

–Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, pensez-vous que le jour approche où il faudra nous déclarer d’une manière positive? Avez-vous trouvé quelque moyen d’éluder cette nécessité? Je viens vous consulter là-dessus. Mon père me questionne sans cesse, et je ne sais plus que lui répondre. Que puis-je objecter contre cette alliance, et comment dire que je ne veux pas de vous? Si je feins de vous trouver trop peu de beauté, de sagesse ou d’esprit, personne ne voudra me croire. Il faut donc que je dise que j’en aime une autre, et plus nous tarderons, plus je mentirai en le disant. Comment pourrait-il en être autrement? Puis-je impunément vous voir sans cesse? L’image d’une personne absente peut-elle, devant vous, ne pas s’effacer? Apprenez-moi donc ce qu’il me faut répondre, et ce que vous pensez vous-même. Vos intentions n’ont-elles pas changé? Laisserez-vous votre jeunesse se consumer dans la solitude? Resterez-vous fidèle à un souvenir, et ce souvenir vous suffira-t-il? Si j’en juge d’après moi, j’avoue que je puis le croire; car je sens que c’est se tromper que de résister à son propre coeur et à la destinée commune, qui veut qu’on oublie et qu’on aime. Je tiendrai ma parole, si vous l’ordonnez; mais je ne puis m’empêcher de vous dire que cette obéissance me sera cruelle. Sachez donc que maintenant c’est de vous seule que dépend notre avenir, et prononcez.

–Je ne suis pas surprise de ce que vous me dites, répondit mademoiselle Darcy; c’est là le langage de tous les hommes. Pour eux, le moment présent est tout, et ils sacrifieraient leur vie entière à la tentation de faire un compliment. Les femmes ont aussi des tentations de ce genre; mais la différence est qu’elles y résistent. J’ai eu tort de me fier à vous, et il est juste que j’en porte la peine; mais quand mon refus devrait vous blesser et m’attirer votre ressentiment, vous apprendrez de moi une chose dont plus tard vous sentirez la vérité: c’est qu’on n’aime qu’une fois dans la vie, quand on est capable d’aimer. Les inconstants n’aiment pas; ils jouent avec le coeur. Je sais que, pour le mariage, on dit que l’amitié suffit; c’est possible dans certains cas; mais comment serait-ce possible pour nous, puisque vous savez que j’ai de l’amour pour quelqu’un? En supposant que vous abusiez aujourd’hui de ma confiance pour me déterminer à vous épouser, que ferez-vous de ce secret quand je serai votre femme? N’en sera-ce pas assez pour nous rendre à tous deux le bonheur impossible? Je veux croire que vos amours parisiennes ne sont qu’une folie de jeune homme. Pensez-vous qu’elles m’aient donné bonne opinion de votre coeur, et qu’il me soit indifférent de vous connaître d’un caractère aussi frivole? Croyez-moi, Frédéric, ajouta-t-elle en prenant la main du jeune homme; croyez-moi, vous aimerez un jour, et ce jour-là, si vous vous souvenez de moi, vous aurez peut-être quelque estime pour celle qui a osé vous parler ainsi. Vous saurez alors ce que c’est que l’amour.

Mademoiselle Darcy se leva à ces paroles, et sortit. Elle avait vu le trouble de Frédéric et l’effet que son discours produisait sur lui; elle le laissa plein de tristesse. Le pauvre garçon était trop inexpérimenté pour supposer que, dans une déclaration aussi formelle, il pût y avoir de la coquetterie. Il ne connaissait pas les mobiles étranges qui gouvernent quelquefois les actions des femmes; il ne savait pas que celle qui veut réellement refuser, se contente de dire; non, et que celle qui s’explique veut être convaincue.

Quoi qu’il en soit, cette conversation eut sur lui la plus fâcheuse influence. Au lieu de chercher à persuader mademoiselle Darcy, il évita, les jours suivants, toute occasion de lui parler seul à seul. Trop fière pour se repentir, elle le laissa s’éloigner en silence. Il alla trouver son père, et lui parla de la nécessité de faire son stage. Quant au mariage, ce fut mademoiselle Darcy qui se chargea de répondre la première; elle n’osa refuser tout à fait, de peur d’irriter sa famille, mais elle demanda qu’on lui donnât le temps de réfléchir, et elle obtint qu’on la laisserait tranquille pendant un an. Frédéric se disposa donc à retourner à Paris; on augmenta un peu sa pension, et il quitta Besançon plus triste encore qu’il n’y était venu. Le souvenir de son dernier entretien avec mademoiselle Darcy le poursuivait comme un présage funeste, et tandis que la malle-poste l’emportait loin de son pays, il se répétait tout bas: «Vous saurez ce que c’est que l’amour.»

IV

Table des matières

Il ne se logea point, cette fois, dans le quartier latin; il avait affaire au Palais-de-Justice, et il prit une chambre près du quai aux Fleurs. A peine arrivé, il reçut la visite de son ami Gérard. Celui-ci, pendant l’absence de Frédéric, avait fait un héritage considérable. La mort d’un vieil oncle l’avait rendu riche; il avait un appartement dans la Chaussée-d’Antin, un cabriolet et des chevaux; il entretenait en outre une jolie maîtresse; il voyait beaucoup de jeunes gens; on jouait chez lui toute la journée, et quelquefois toute la nuit. Il courait les bals, les spectacles, les promenades; en un mot, de modeste étudiant, il était devenu un jeune homme à la mode.

Sans abandonner ses études, Frédéric fut entraîné dans le tourbillon qui environnait son ami. Il y apprit bientôt à mépriser ses anciens plaisirs de la Chaumière. Ce n’est pas là qu’irait se montrer ce qu’on appelle la jeunesse dorée. C’est souvent en moins bonne compagnie, mais peu importe; il suffit de l’usage, et il est plus noble de se divertir chez Musard avec la canaille qu’au boulevard Neuf avec d’honnêtes gens. Gérard n’était pas d’une partie, qu’il ne voulût y emmener Frédéric. Celui-ci résistait le plus possible, et finissait par se laisser conduire. Il fit donc connaissance avec un monde qui lui était inconnu; il vit de près des actrices, des danseuses, et l’approche de ces divinités est d’un effet immense sur un provincial; il se lia avec des joueurs, des étourdis, des gens qui parlaient en souriant de deux cents louis qu’ils avaient perdus la veille; il lui arriva de passer la nuit avec eux, et il les vit, le jour venu, après douze heures employées à boire et à remuer des cartes, se demander en faisant leur toilette quels étaient les plaisirs de leur journée. Il fut invité à des soupers où chacun avait à ses côtés une femme à soi appartenant, à laquelle on ne disait mot, et qu’on emmenait en sortant comme on prend sa canne et son chapeau. Bref, il assista à tous les travers, à tous les plaisirs de cette vie légère, insouciante, à l’abri de la tristesse, que mènent seuls quelques élus qui ne semblent appartenir que par la jouissance au reste de la race humaine,

II commença par s’en trouver bien, en ce qu’il y perdit toute humeur chagrine et tout souvenir importun. Et, en effet, il n’y a pas moyen, dans une sphère pareille, d’être seulement préoccupé. Il faut se divertir ou s’en aller; mais Frédéric se lit tort en même temps, en ce qu’il perdit la réflexion et ses habitudes d’ordre, la suprême sauve-garde. Il n’avait pas de quoi jouer long-temps, et il joua; son malheur voulut qu’il commençât par gagner, et sur son gain il eut de quoi perdre. Il était habillé par un vieux tailleur de Besançon qui, depuis nombre d’années, servait sa famille; il lui écrivit qu’il ne voulait plus de ses habits, et il prit un tailleur à la mode. Il n’eut bientôt plus le temps d’aller au Palais; comment l’aurait-il eu avec des jeunes gens qui, dans leur désoeuvrement affairé, n’ont pas le loisir de lire un journal? Il faisait donc son stage sur le boulevart; il dinait au café, allait au bois, avait de beaux habits et de l’or dans ses poches; il ne lui manquait qu’un cheval et une maîtresse pour être un dandy accompli.

Ce n’est pas peu dire, il est vrai; au temps passé, un homme n’était homme, et ne vivait réellement, qu’à la condition de posséder trois choses, un cheval, une femme et une épée. Notre siècle prosaïque et pusillanime a d’abord, de ces trois amis, retranché le plus noble, le plus sûr, Je plus inséparable de l’homme de coeur. Personne n’a plus l’épée au côté; mais, hélas! peu de gens ont un cheval, et il y en a qui se vantent de vivre sans maîtresse.

Un jour que Frédéric avait des dettes urgentes à payer, il s’était vu forcé de faire quelques démarches auprès de ses compagnons de plaisir qui n’avaient pu l’obliger. Il obtint enfin, sur son billet, trois mille francs d’un banquier qui connaissait son père. Lorsquil eut cette somme dans sa poche, se sentant joyeux et tranquille après beaucoup d’agitation, il fit un tour de boulevard avant de rentrer chez lui. Comme il passait au coin de la rue de la Paix pour s’en revenir par les Tuileries, une femme qui donnait le bras à un jeune homme se mit à rire en le voyant; c’était Bernerette. Il s’arrêta et la suivit des yeux; de son côté, elle tourna plusieurs fois la tête; il changea de route sans trop savoir pourquoi, et s’en fut au café de Paris.

Il s’y était promené une heure, et il montait pour aller dîner, quand Bernerette passa de nouveau. Elle était seule; il l’aborda, et lui demanda si elle voulait venir dîner avec lui. Elle accepta et prit son bras, mais elle le pria de la mener chez un traiteur moins en évidence.

–Allons au cabaret, dit-elle gaiement; je n’aime pas à dîner dans la rue.

Ils montèrent en fiacre, et comme autrefois, ils s’étaient donné mille baisers avant de se demander de leurs nouvelles.

Le tête-à-tête fut joyeux, et les tristes souvenirs en furent bannis. Bernerette se plaignit cependant que Frédéric ne fût pas venu la voir; mais il se contenta de lui répondre qu’elle devait bien savoir pourquoi. Elle lut aussitôt dans les yeux de son amant, et comprit qu’il fallait se taire. Assis près d’un bon feu, comme au premier jour, ils ne songèrent qu’à jouir en liberté de l’heureuse rencontre qu’ils devaient au hasard. Le vin de Champagne anima leur gaieté, et avec lui vinrent les tendres propos qu’inspire cette liqueur de poète, dédaignée par les délicats. Après dîner ils allèrent au spectacle. A onze heures, Frédéric demanda à Bernerette où il fallait la reconduire; elle garda quelque temps le silence, à demi honteuse et à demi craintive; puis, entourant de ses bras le cou du jeune homme, elle lui dit timidement à l’oreille:

–Chez toi.

Il témoigna quelque étonnement de la trouver libre:

–Eh! quand je ne le serais pas, répondit-elle, ne crois-tu donc pas que je t’aime? Mais je le suis, ajouta-t-elle aussitôt, voyant Frédéric hésiter; la personne qui m’accompagnait tantôt t’a peut-être donné à penser; l’as-tu regardée?

–Non, je n’ai regardé que toi.

–C’est un excellent garçon; il est marchand de nouveautés et assez riche; il veut m’épouser.

–T’épouser, dis-tu? Est-ce sérieux?

–Très sérieux; je ne l’ai pas trompé, il sait l’histoire entière de ma vie; mais il est amoureux de moi. Il connaît ma mère et il a fait sa demande il y a un mois; ma mère ne voulait rien dire sur mon compte; elle a pensé me battre quand elle a appris que je lui avais tout déclaré; il veut que je tienne son comptoir, ce serait une assez jolie place, car il gagne, par an, une quinzaine de mille francs; malheureusement cela ne se peut pas.

–Pourquoi? Y a-t-il quelque obstacle?

–Je te dirai cela; commençons par aller chez toi.

–Non; parle-moi d’abord franchement.

–C’est que tu vas te moquer de moi. J’ai de l’estime et de l’amitié pour lui, c’est le meilleur homme de la terre; mais il est trop gros.

–Trop gros? Quelle folie!

–Tu ne l’as pas vu; il est gros et petit, et tu as une si jolie taille!

–Et sa figure, comment est-elle?

–Pas trop mal; il a un mérite, c’est d’avoir l’air bon, et de l’être. Je lui suis plus reconnaissante que je ne puis le dire, et si j’avais voulu, même sans m’épouser, il m’aurait déjà fait du bien. Pour rien au monde je ne voudrais le chagriner, et si je pouvais lui rendre un service, je le ferais de tout mon coeur.

–Épouse-le donc, s’il en est ainsi.

–Il est trop gros; c’est impossible. Allons chez toi, nous en causerons.

Frédéric se laissa entraîner, et lorsqu’il s’éveilla le lendemain, il avait oublié ses ennuis passés et les beaux yeux de mademoiselle Darcy.

V

Table des matières

Bernerette le quitta après déjeuner, et ne voulut pas qu’il la ramenât chez elle. Il mit de côté l’argent qu’on lui avait prêté, bien résolu à payer ses dettes; mais il ne se pressa pas de les payer. Quelque temps après il fut d’un souper chez Gérard; on ne se sépara qu’au jour. Comme il sortait? Gérard l’arrêta:

–Que vas-tu faire? lui dit-il; il est trop tard pour dormir; allons déjeuner à la campagne.

La partie fut arrangée; Gérard envoya, réveiller sa maîtresse, et lui fit dire de se préparer.

–C’est dommage, dit-il à son ami, que tu n’aies pas aussi quelqu’un à emmener; nous ferions partie carrée, ce serait plus gai.

–Qu’à cela ne tienne, répondit Frédéric, cédant à un mouvement d’amour-propre; je vais, si tu veux, écrire un petit mot que ton groom portera ici près; quoiqu’il soit un peu matin, Bernerette viendra, je n’en doute pas.

–A merveille. Qu’est-ce que c’est que Bernerette? N’est-ce pas ta grisette d’autrefois?

–Précisément, c’est à son sujet que tu me faisais ta morale.

–Vraiment? dit Gérard en riant; mais j’avais peut-être raison, ajouta-t-il, car tu es d’un caractère constant, et c’est dangereux avec ces demoiselles.

Comme il parlait, sa maîtresse entra; Bernerette ne se fît pas attendre elle arriva parée de son mieux; on envoya chercher une voiture de remise, et malgré un temps assez froid, on partit pour Montmorency; le ciel était clair, le soleil brillait; les jeunes gens fumaient, les deux dames chantaient; au bout d’une lieue, elles étaient amies.

On fit une promenade à cheval; lancé au galop dans les bois, Frédéric se sentait battre le coeur; jamais il ne s’était trouvé si à l’aise; Bernerette était près de lui il voyait avec orgueil l’impression que produisait sur Gérard le charmant visage de la jeune fille animé par la course. Après un long détour dans la forêt, ils s’arrêtèrent sur une petite éminence où se trouvaient une maisonnette et un moulin. La meunière leur donna une bouteille de vin blanc, et ils s’assirent sur une bruyère.

–Nous aurions bien dû, dit Gérard, apporter quelques gâteaux; la digestion se fait vite à cheval, et je me sens de l’appétit; nous aurions fait un petit repas sur l’herbe, avant de reprendre le chemin de l’auberge.

Bernerette tira de sa poche une talmouse qu’elle avait prise en passant à Saint-Denis, et l’offrit de si bonne grâce à Gérard, qu’il lui baisa la main pour la remercier.

–Faisons mieux, dit-elle; au lieu de retourner au village, dînons ici. Cette bonne femme a bien un quartier de mouton dans sa maisonnette; d’ailleurs voilà des poules qu’on nous fera rôtir. Demandons si cela se peut; pendant que le dîner se préparera, nous ferons un tour dans le bois. Qu’en pensez-vous? Cela vaudra bien les antiques perdreaux du Cheval Blanc.

La proposition fut acceptée, La meunière voulait s’excuser; mais, éblouie par une pièce d’or que Gérard lui donna, elle se mit à l’oeuvre aussitôt, et sacrifia sa basse-cour. Jamais dîner ne fut plus gai. Il se prolongea plus long-temps que les convives n’y avaient compté. Le soleil disparut bientôt derrière les belles collines de Saint-Leu; d’épais nuages couvrirent la vallée, et une pluie battante commença à tomber.

–Qu’allons-nous devenir? dit Gérard. Nous avons près de deux lieues à faire pour regagner Montmorency, et ce n’est pas là un orage d’été qu’on n’a qu’à laisser passer; c’est une vraie pluie d’hiver, il y en a pour toute la nuit.

–Pourquoi cela? dit Bernerette; une pluie d’hiver passe comme une autre. Faisons une parlie de cartes pour nous distraire; quand la lune se lèvera, nous aurons beau temps.

La meunière, comme on peut penser, n’avait pas de cartes chez elle; par conséquent, point de partie. Cécile, la maîtresse de Gérard, commençait à regretter l’auberge, et à trembler pour sa robe neuve. Il fallut mettre les chevaux à l’abri sous un hangard. Deux grands garçons, d’assez mauvaise mine, entrèrent dans la chambre; c’étaient les fils de la meunière; ils demandèrent à souper, peu satisfaits de trouver des étrangers. Gérard s’impatientait, Frédéric n’était pas de bonne humeur. Rien n’est plus triste que des gens qui viennent de rire, lorsqu’un contre-temps imprévu a détruit leur joie. Bernerette seule conservait la sienne, et ne semblait se soucier de rien.

–Puisque nous n’avons pas de cartes, dit-elle, je vais vous proposer un jeu. Quoique nous soyons en novembre, tâchons d’abord de trouver une mouche.

–Une mouche? dit Gérard; qu’en voulez-vous faire?

– Cherchons toujours; nous verrons après.– Tout examiné, la mouche fut trouvée, La panvre bête était engourdie par l’approche de l’hiver. Bernerette s’en saisit délicatement, et la posa au milieu de la table. Elle fit ensuite asseoir tout le monde.

–Maintenant, dit-elle, prenons chacun un morceau de sucre et plaçons-le devant nous sur cette table. Mettons chacun une pièce de monnaie dans une assiette, ce sera l’enjeu. Que personne ne parle, ni ne bouge. Laissez la mouche se réveiller; la voilà déjà qui voltige; elle va se poser sur un des morceaux de sucre, puis le quitter, aller à un autre, revenir, selon son caprice. Toutes les fois qu’un morceau de sucre l’aura attirée et fixée, celui à qui appartiendra le morceau prendra une pièce, jusqu’à ce que l’assiette soit vide, et alors nous recommencerons.

La plaisante idée de Bernerette ramena la gaieté. On suivit ses instructions; deux ou trois autres mouches arrivèrent. Chacun, dans le plus religieux silence, les suivait des yeux, tandis qu’elles tournoyaient en l’air au-dessus de la table. Si l’une d’elles se posait sur le sucre, c’était un rire général. Une heure s’écoula ainsi, et la pluie avait cessé.

–Je ne puis souffrir une femme maussade disait Gérard à son ami pendant le retour; il faut avouer que la gaieté est un grand bien; c’est peut-être le premier de tous, puisque avec lui on se passe des autres. Ta grisette a trouvé moyen de changer en plaisir une heure d’ennui, et cela seul me donne meilleure opinion d’elle que si elle avait fait un poëme épique. Vos amours dureront-ils long-temps?

–Je ne sais, répondit Frédéric affectant la même légèreté que son compagnon; si elle te plaît tu peux lui faire la cour.

–Tu n’es pas franc, car tu l’aimes et elle t’aime.

–Oui, par caprice, comme autrefois.

–Prends-garde à ces caprices-là,

–Suivez-nous donc, messieurs, cria Bernerette, qui galoppait en avant avec Cécile. Elles s’arrêtèrent sur un plateau, et la cavalcade fît une halte. La lune se levait; elle se dégageait lentement des massifs obscurs, et à mesure qu’elle montait, les nuages semblaient fuir devant elle. Au-dessous du plateau s’étendait une vallée où le vent agitait sourdement une mer de sombre verdure; le regard n’y distinguait rien, et à six lieues de Paris on aurait pu se croire devant un ravin de la Forêt-Noire. Tout à coup l’astre sortit de l’horizon; un immense rayon de lumière glissa sur la cime des bois et s’empara de l’espace en un instant; les hautes futaies, les coupes de châtaigniers, les clairières, les routes, les collines, se dessinèrent au loin, comme par enchantement. Les promeneurs se regardèrent, étonnés et joyeux de se voir. «Allons, Bernerette, s’écria Frédéric, une chanson!»

–Triste ou gaie? demanda-t-elle,

–Comme tu voudras. Une chanson de chasse! l’écho y répondra peut-être.

Bernerette rejeta son voile en arrière et entonna le refrain d’une fanfare; mais elle s’arrêta tout à coup. La brillante étoile de Vénus, qui scintillait sur la montagne, avait frappé ses yeux; et comme sous le charme d’une pensée plus tendre, elle chanta sur un air allemand les vers suivants, qu’un passage d’Ossian avait inspirés à Frédéric:

Pâle étoile du soir, messagère lointaine,

Dont le front sort brillant des voiles du couchant,

De ton palais d’azur, au sein du firmament,

Oue regardes-tu dans la plaine?

La tempête s’éloigne et les vents sont calmés.

La forêt qui frémit pleure sur la bruyère.

Le phalène doré, dans sa course légère,

Traverse les prés embaumés.

Que cherches-tu sur la terre endormie?

Mais déjà vers les monts je te vois t’abaisser.

Tu fuis en souriant, mélancolique amie,

Et ton tremblant regard est près de s’effacer.

Etoile qui descends sur la verte colline,

Triste larme d’argent du manteau de la nuit,

Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine,

Tandis que pas à pas son long troupeau le suit;

Etoile, où t’en vas-tu, dans cette nuit immense?

Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux?

Où t’en vas-tu si belle, à l’heure du silence,

Tomber comme une perle au sein profond des eaux?

Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête

Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux,

Avant de nous quitter, un seul instant arrête,

Etoile de l’amour, ne descends pas des cieux!

Tandis que Bernerette chantait, les rayons de la lune, tombant sur son visage, lui donnaient une pâleur charmante. Cécile et Gérard lui firent compliment de la fraîcheur et de la justesse de sa voix, et Frédéric l’embrassa tendrement.

On rentra à l’auberge et on soupa. Au dessert, Gérard, dont la tête s’était échauffée grâce à une bouteille de vin de Madère, devint si empressé et si galant, que Cécile lui chercha querelle; ils se disputèrent avec assez d’aigreur, et Cécile ayant quitté la table, Gérard la suivit de mauvaise humeur. Resté seul avec Bernerette, Frédéric lui demanda si elle s’était trompée sur la cause de cette dispute.

–Non, répondit-elle; ce n’est pas de la poésie que ces choses-là, et tout le monde les comprend.

–Eh bien! qu’en penses-tu? Ce jeune homme a du goût pour toi; sa maîtresse l’ennuie, et pour la lui faire quitter tu n’aurais, je crois, qu’à dire un mot.

–Que nous importe! Es-tu jaloux?

–Tout au contraire; et tu sais bien que je n’ai pas le droit de l’être.

–Explique-toi; que veux-tu dire?

–Ma chère enfant, je veux dire que ni ma fortune, ni mes occupations, ne me permettent d’être ton amant. Ce n’est pas d’aujourd’hui que tu le sais, et je ne t’ai jamais trompée là-dessus. Si je voulais faire le grand seigneur avec toi, je me ruinerais sans te rendre heureuse. Ma pension me suffit à peine; il faudra d’ailleurs, d’ici à peu de temps, que je retourne à Besançon. Sur ce sujet, tu le vois, je m’explique clairement, quoique ce soit bien à contre-coeur; mais il y a de certaines choses sur lesquelles je ne puis m’expliquer ainsi: c’est à toi de réfléchir et de penser à l’avenir.

–C’est-à-dire que tu me conseilles de faire ma cour à ton ami.

–Non; c’est lui qui te fait la sienne. Gérard est riche, et je ne le suis pas; il vit à Paris, au centre de tous les plaisirs, et je ne suis destiné qu’à faire un avocat de province. Tu lui plais beaucoup, et c’est peut-être un bonheur pour toi.

Malgré sa tranquillité apparente, Frédéric était ému en parlant ainsi. Bernerette garda le silence et alla s’appuyer contre la croisée; elle pleurait et s’efforçait de cacher ses larmes; Frédéric s’en aperçut et s’approcha d’elle.

–Laissez-moi, lui dit-elle. Vous ne daigneriez pas être jaloux de moi, je le conçois et j’en souffre sans me plaindre; mais vous me parlez trop durement, mon ami; vous me traitez tout à fait comme une fille, et vous me désolez sans raison.

II avait été décidé qu’on passerait la nuit à l’auberge, et qu’on reviendrait à Paris le lendematin. Bernerette ôta le mouchoir qui entourait son cou, et tout en s’essuyant les yeux, elle le noua autour de la tête de son amant. S’appuyant ensuite sur son épaule, elle l’attira doucement vers l’alcove.

–Ah! méchant! lui dit-elle en l’embrassant, il n’y a donc pas moyen que tu m’aimes?

Frédéric la serra dans ses bras. Il songea à quoi il sexposait en cédant à un mouvement d’attendrissement; plus il était tenté de s’y livrer, plus il se défiait de lui-même. Il était prêt à dire qu’il aimait, cette dangereuse parole expira sur ses lèvres; mais Bernerette la sentit dans son coeur, et ils s’endormirent tous deux contents, l’un de ne pas l’avoir prononcée, et l’autre de l’avoir comprise.

Darmowy fragment się skończył.

Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
160 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066322120
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

Podobne książki