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Adolphe Racot
Le plan d'Hélène

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319137
Table des matières
XIII
XXI
XXIII
I
Une victoria de louage, attelée d’un petit cheval normand assez rapide, conduite par un valet d’auberge en veste de toile bleue et en casquette plate, suivait la route ondulée qui va de Fécamp aux Petites-Dalles. On était aux premiers jours du mois de juin. Le soleil, qui commençait à décliner à l’horizon, sur un ciel à peine taché de légers nuages fins et transparents comme une gaze, jetait la dorure de ses derniers rayons sur la campagne verdoyante à perte de vue, où paissaient çà et là des chevaux de labour ou de trait, selon la coutume des fermiers normands. Une brise fraîche, qui venait de la mer, achevait de donner à l’atmosphère ce charme languissant et exquis des premières après-midi d’été. Mais sans doute la voyageuse que contenait la voiture de louage était peu accessible aux séductions mélancoliques de juin à ses débuts, ou peut-être avait-elle à penser à tout autre chose, car depuis Fécamp la capote de la victoria demeurait complétement levée, dérobant à la vue l’ensemble du paysage. On eût même pu croire que la voyageuse connaissait ce paysage depuis longtemps, ou bien qu’elle tenait à éviter les regards curieux des rares passants du chemin, pelotonnée qu’elle était au fond d’un angle de la voiture, la tête légèrement penchée, et ne laissant guère entrevoir, sous un chapeau de feutre gris, ombragé d’une voilette, que deux yeux brillants et méditatifs.
Cette femme pouvait avoir de vingt-quatre à vingt-cinq ans. Les traits fins et réguliers, la bouche petite, aux lèvres roses et fraîches, le nez droit et fin, le menton non trop proéminent, mais cependant nettement accusé, avec une fossette délicate, enfin les yeux noirs d’un éclat extraordinaire sous les sourcils bruns aussi régulièrement arqués que si on les eût tracés au pinceau, formaient un ensemble à la fois charmant et inquiétant. C’était assurément une délicieuse créature, et lorsqu’elle souriait elle devait exercer une séduction souveraine. Mais en ce moment, pensive et sérieuse, il y avait en elle une expression de volonté, de sûreté même, qui n’eût pas manqué de frapper un observateur. Le cou, d’une blancheur laiteuse, d’un tissu fin et velouté, comme le visage, se détachait hardiment, solide et gracieux comme celui de la Vénus antique, laissant apparaître la nuque délicate, surmontée d’une forêt épaisse de cheveux châtains, à reflets dorés comme ceux des Vénitiennes de Véronèse, et tordus en nattes épaisses. La taille, haute, ronde, admirablement prise, se trahissait même sous le long manteau de voyage qui recouvrait la voyageuse depuis le cou jusqu’aux pieds. Seule la main, hermétiquement gantée, manquait de race; sans être forte elle ne montrait pas cette finesse patricienne qui caractérise la grande dame et la Parisienne. Elle était bien faite, mais un peu courte, achevant de donner à toute la personne ce caractère de solidité, de santé, de vigueur, tempéré par la grâce, plutôt devinée que sentie, d’une physionomie exquise.
Son costume de voyage, de couleur sombre. sans le moindre détail criard, était de la plus grande simplicité, mais en même temps de la plus rigoureuse élégance: il sortait évidemment de chez le meilleur faiseur, et il n’y a de bons faiseurs qu’à Paris. Il eût été assez difficile de définir la situation sociale de cette femme: ce pouvait être aussi bien une bourgeoise qu’une femme du monde ou une artiste.
La route de Fécamp, toute verdoyante qu’elle est, finit, jusqu’à un gros bourg nommé Sassetot, par devenir monotone. Le terrain est plat et laisse à peine entrevoir à l’horizon quelques maigres coteaux. A partir de Sassetot, la scène change subitement. La voiture, après avoir contourné le bourg, sans que la voyageuse sortît de son immobilité, s’enfonça entre une double rangée d’arbres centenaires, bordant la route et épais à ce point qu’elle se trouva dans une demi-obscurité. Puis, la route débouchant de nouveau au grand jour, montra à droite un vallon profond, dominé par des hauteurs boisées et pittoresques, tandis qu’à gauche, d’autres coteaux, surplombant presque à pic, achevaient de transporter l’esprit, comme sur un coup de baguette magique, des plaines plates de la Normandie à une sorte de petite Suisse en miniature. Il faut croire que cette fois la voyageuse fut tirée de ses réflexions par la brusquerie du contraste, ou bien par la transition de la demi-obscurité de la route ombreuse à la route en pleine lumière, Car, écartant vivement son voile, et avançant hors de la capote de la voiture son joli visage, elle regarda à droite, longtemps, curieusement, si curieusement même qu’on eût dit qu’elle cherchait à retrouver, ou à découvrir quelque point particulier du paysage nouveau.
Tout à coup, au sommet d’un de ces coteaux, qui se prolongent jusqu’aux falaises de la mer, –une villa apparut, audacieusement campée, dessinant sa silhouette confortable et élégante sur un large massif d’arbres. La façade, flanquée d’une grande tour carrée, en saillie, surmontée d’un clocheton d’ardoises à ornements de plomb et à girouettes finement découpées, détachait ses briques rouges, encadrées de pierres blanches, et ses balcons de fer forgé, sur le massif plantureux des arbres, presque noirs à force d’être verts. Les proportions de cette villa, ou plutôt de ce château, même à distance, indiquaient mieux qu’un de ces vulgaires chalets construits uniquement en vue d’une courte saison aux bains de mer, et dont il existe tant de spécimens faciles sur toute l’étendue de la côte normande. C’était une véritable habitation, aménagée pour durer, définitive, en un mot une propriété de première valeur, annonçant chez son propriétaire une fortune plus qu’ordinaire. En ce moment, la Victoria contournait une descente assez rapide et la villa se trouva juste en face du regard de la voyageuse.
–Monsieur, dit-elle.
A ce mot de monsieur, prononcé d’une voix douce comme une mélodie, et qui ne pouvait s’adresser qu’à lui, puisque la route se trouvait absolument déserte, le cocher modéra l’allure de son cheval, et flatté évidemment de l’appellation, se retourna, ébauchant un sourire aimable.
–Madame désire?
–Savez-vous, mon ami, à qui appartient cette maison de campagne? interrogea la voyageuse, avec un accent étrange dans lequel elle sembla exagérer la curiosité et surtout l’ignorance. 1
Le cocher arrêta son cheval.
–Si je le sais? commença-t-il.
–Non, non, interrompit vivement l’inconnue. N’arrêtez pas; allez seulement plus doucement.
–Eh bien! madame, reprit le cocher quand il eut obéi, la maison que vous voyez là est à M. Chênefer, un propriétaire de Paris, qui fait de la peinture, comme qui dirait des tableaux, quoi! Enfin un artiste.
–Je vous remercie, fit l’inconnue.
Le cocher ne remarqua pas l’espèce de tremblement, de vibration contenue, avec lesquels venaient d’être dits ces simples mots. Peut-être était-ce en effet pour la première fois que la voyageuse se trouvait en face de cette maison, mais à coup sûr ce n’était pas la première fois qu’elle entendait prononcer le nom du propriétaire.
Elle continuait à regarder la villa, aux fenêtres et aux balcons de laquelle nul être vivant n’apparaissait d’ailleurs, et son corps souple et gracieux penché en avant, le coude sur le genou, le menton dans sa main gantée, elle paraissait de nouveau perdue dans une réflexion profonde. Le cocher persuadé qu’il était de son devoir d’informer le plus complètement possible une personne aussi polie, poursuivit, en se maintenant assis de trois quarts sur le siège:
–C’est un fièrement beau morceau de bâtisse, voyez-vous, madame, et ça a coûté gros. Ce n’est pas commode de transporter de la pierre à cette hauteur-là, sur un terrain en pente. Drôle d’idée, tout de même. Il n’y a que des Parisiens pour en avoir de pareilles. D’autant que vous n’avez pas tout vu. Tenez, là-bas, dans le fond, à gauche, un bâtiment blanc. C’est les écuries.
–Ah!. il y a des écuries? fit distraitement l’inconnue.
–Écuries et remise, rien que ça. Puisque je vous dis que M. Chênefer est riche comme un banquier. Faut croire qu’à Paris ça rapporte, la peinture. Après ça, il paraît qu’il est célèbre. Il a la croix d’honneur. Une grosse croix, qu’on met sur l’habit, en dessus, tout en diamants. Je l’ai vu un jour qu’il est venu, l’autre année, dîner à Sassetot, vous savez, quand l’impératrice d’Autriche y logeait, qu’elle a même fait une saison aux Petites-Dalles, là juste où vous allez.
La voyageuse hocha la tète.
–Oui, je sais.
–Comme vous voyez, M. Chênefer, ce n’est pas tout le monde. Il a encore eu je ne sais pas quelle croix, de cette affaire-là, pour un portrait de l’impératrice. Enfin il a tout. Faut dire aussi qu’il n’est plus jeune: il approche bien de la soixantaine. Mais plus solide que moi, avec sa grande barbe grise et tous ses cheveux. Ce métier-là, ça conserve. Il a voiture, cinq chevaux dans ses écuries, que même il a fallu ouvrir un chemin exprès, en tournant, pour entrer chez lui. Les yeux de la tête quoi. Eh! bien, avec ça, pas fier. Et sa femme donc!
A ce mot, l’inconnue eut un tressaillement brusque.
–Ah ! fit-elle en essayant de donner à ce mot une expression de parfaite indifférence.
–Oui, il est marié. Il y a beau temps. Une femme, pas jeune non plus, toute simple, toute ronde, et sans façon. Elle fait tout le bien qu’elle peut. Ils ne sont pas malheureux aux Petites-Dalles. Il y a aussi le fils.
–Et, interrompit brusquement la voyageuse, en essayant de dompter le tremblement de sa voix à ce dernier mot, ces personnes sont ici?
–Il n’y a pas longtemps; depuis cette semaine, –tout juste. Pourtant non, pas toutes: il manque le fils.
–Pressez le pas, je vous prie, dit-elle, changeant tout à coup la conversation. Combien de temps encore d’ici aux Petites-Dalles?
–Pas dix minutes au petit trot.
–Allez.
Cette fois le ton ne souffrait point de réplique et indiquait péremptoirement la clôture du dialogue. La voyageuse se rejeta au fond de la victoria qui repartit avec une allure rapide.
Les premières maisons du village apparurent bientôt. Ce qu’on appelle les Petites-Dalles n’est guère qu’une suite de chaumières, échelonnées de chaque côté de la route, jusqu’à la mer, auxquel-– les sont venues s’ajouter depuis quelques années des villas particulières, plus ou moins pittoresques. A partir des premières maisons la route devient donc l’unique rue du village, si on peut donner le nom de rue à un chemin presque complétement bordé de jardins, de vergers et de parterres de fleurs. A cent pas de la plage, située juste à l’extrémité, la voiture s’arrêta.
L’inconnue avança la tête:
–Sommes-nous arrivés?
–Dans un instant, madame, seulement il doit se passer quelque chose: il y a foule sur la plage et vous pouvez voir qu’il faut attendre, même pour gagner l’hôtel, qui est là tout près, à droite. Entendez-vous? Elle en fait du train, aujourd’hui, la mer.
En effet, la mer déferlait en ce moment avec fureur et le bruit des vagues venant se briser sur la plage grondait terriblement.
L’impression de ce bruit, presque surnaturel, était sans doute assez médiocre sur la voyageuse, car, après avoir jeté à droite et à gauche un regard indifférent sur quelques groupes de promeneurs, elle reprit:
–Tâchons de passer vite.
Dans le mouvement qu’elle avait fait, son visage s’était trouvé pendant quelques secondes en pleine lumière. Elle ne remarqua pas, à peu de distance de la voiture, à demi dissimulé derrière quelques baigneurs, un jeune homme d’une trentaine d’années tout au plus, à la physionomie distinguée, rappelant assez bien par l’expression et par une barbe légère, d’un blond roux, taillée en pointe, le portrait connu de Charles IX. Ce jeune homme, d’une mise à la fois recherchée et simple, était demeuré comme frappé d’étonnement en apercevant la voyageuse.
Lorsque la voiture eut tourné enfin l’angle de l’hôtel, il la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle se fût engouffrée sous la voûte de la porte, puis murmura avec un accent de surprise croissante, mêlée à une. évidente satisfaction:
–Pardieu! voilà qui tombe à merveille. Mais que diable vient-elle faire ici?
II
La cour dans laquelle venait de s’arrêter la voiture de louage ressemblait plutôt à une cour de ferme qu’à une cour d’hôtel. Au bruit des roues toute une nuée de poules en train de picorer la terre s’enfuit au loin en gloussant. Deux ou trois carrioles et un omnibus étaient alignés dans un coin. Au fond une écurie ouverte laissait voir la croupe luisante de chevaux occupés à arracher le foin du râtelier. Devant un petit bâtiment, à gauche, d’où s’échappait une fumée de cuisine, des filles d’auberge, assises, en tablier blanc, plumaient une volaille. On devinait une installation hâtive et sommaire. Le bâtiment principal, très vaste, de quatre étages, constituant l’hôtel proprement dit, présentait sa face grise, à peine égayée çà et là par des entrefends de brique rouge, et tout un côté de fenêtres manquaient de persiennes, non encore livrées par les menuisiers. C’était, en un mot, la station balnéaire à son aurore et dans son embryon. Quelque chose comme un essuyage de plâtres. Ce n’était plus le bain de mer intime, connu seulement de quelques Christophe-Colomb de la côte normande, mais ce n’était pas encore une plage à la mode. L’installation succincte, nécessitée par un commencement d’affluence, s’y trahissait partout.
–Hé! François, cria le cocher à un palefrenier qui sortait de l’écurie, il n’y a donc personne?
L’homme interpellé s’avança, prit une grosse malle de cuir que le cocher lui tendait et répondit:
–Si fait, seulement il y a eu un accident; trois nageurs ont manqué se noyer ce matin, et Tranquille, le baigneur, n’en vaut guère mieux. C’est pour ça qu’il y a tant de monde sur la plage.
Puis, voyant la voyageuse s’apprêter à descendre.
–Attendez, madame, fit-il poliment.
Mais d’un bond léger elle avait déjà mis pied à –. terre. Au même instant un petit homme gros et court, nu-tête, correctement vêtu, accourait. Il était, fort rouge, un peu essoufflé, et une chevelure hérissée et touffue achevait de lui donner l’air d’un maître-d’hôtel littéralement sur les dents, et ne sachant à qui entendre.
–Je vous demande bien pardon, madame, dil-il en saluant: j’étais sur la plage; aussitôt que j’ai aperçu la voiture, je me suis hâté. Madame désire un appartement?
–Sans doute. Vous êtes le directeur de l’hôtel?
–C’est moi-même. Brazier, tout à vos ordres. Veuillez prendre la peine de me suivre: ce domestique montera votre colis. Madame désire que l’appartement ait vue sur la mer?
–Comme vous voudrez.
–Rien de plus facile. Le1est pris depuis trois jours, mais le2est vacant: salon, chambre à coucher, cabinet de toilette. Cela convient-il à madame?
–Tout me convient, répliqua la voyageuse d’un ton bref.
M. Brazier s’inclina de nouveau et la jeune femme, après avoir mis une pièce de monnaie dans la main du cocher qui l’avait amenée, suivit l’hôtelier, avec lequel elle entra dans la maison.
Lorsqu’elle eut disparu:
–Dix sous! grommela le cocher mécontent: dix sous de pourboire pour deux heures et demie de chemin; décidément ce n’est pas une cocotte.
Cependant, la voyageuse était introduite dans l’appartement désigné par l’hôtelier.
–Madame sera ici à merveille, dit-il du ton aimable et banal qui caractérise la profession. J’espère qu’elle m’excusera de mon retard involontaire à être venu prendre ses ordres. Si madame aime les émotions, elle arrive bien. Nous avons failli avoir aujourd’hui un accident affreux: un professeur de Paris qui a voulu se baigner, malgré l’avis des baigneurs, avec ses deux demoiselles. Dieu merci! on les a sauvés, mais l’un des baigneurs a failli y rester. Un père de famille, quatre enfants! Il y a des métiers bien durs, et moi-même.
–Vous avez beaucoup de monde, en ce moment? interrompit la voyageuse, évidemment indifférente à ce récit dramatique.
–Comme ci comme ça: le coup de feu ici c’est juillet et août. Août surtout. Mais nous avons du monde très bien. Tous bourgeois. Au1, à côté, un jeune homme de la plus haute société, monsieur le.
L’hôtelier se reprit vivement?
–M. Raymond de Breuil, un gentilhomme accompli. Madame attend du monde aux Petites-Dalles?
–Peut-être.
–Madame compte faire ici la saison?
–Non, une huitaine de jours, au plus.
–Je le regrette. Madame me permettra, avant de me retirer, de lui demander son nom pour l’inscription au registre.
–Madame Briffaut, Paris.
M. Brazier s’inclina de nouveau.
–Madame dîne-t-elle à table d’hôte, ou bien.
–Non, chez moi, ici.
La brièveté des réponses était peu propre à encourager la conversation de l’hôtelier. Mais elle indiquait une personne disposée à une assez grande dépense et cela formait compensation. En ce moment entrait une servante, traînant la malle de la voyageuse. M. Brazier salua une dernière fois, et se retira en disant:
–Il est six heures: à sept heures précises, madame sera servie.
Il descendit, inscrivit le nom de madame Briffaut, et donna les ordres nécessaires. Cela fait, il sortait pour aller jeter un coup d’œil sur le service général, lorsqu’il se sentit toucher à l’épaule.
Il se retourna, et d’un accent profondément respectueux:
–Monsieur le duc.
Il avait devant lui le jeune homme inconnu qui, tout à l’heure, sur la plage, s’était si fort étonné de l’arrivée de la voyageuse.
–Allons, bon! Encore? Mon Dieu! cher monsieur Brazier, que je suis donc fâché de vous avoir donné mon véritable état civil! fit le jeune homme.
–Mille pardons! Oh! mille pardons. J’oublie toujours que M. le duc de Nohan tient à l’incognito. Que désire monsieur de Breuil?
Le duc attira l’hôtelier un peu à l’écart, puis d’un ton enjoué, qui conservait néanmoins une inflexion de hauteur involontaire.
–Cher monsieur, reprit-il, je crois que cette fois-ci nous tenons, ou plutôt vous tenez votre représentation au bénéfice de ce pauvre baigneur qui a failli mourir.
L’hôtelier écarquilla ses gros yeux.
–Ma représentation?. Mais monsieur le… mais monsieur de Breuil, vous savez bien que nous n’avons personne. On ne peut pas faire une affiche rien qu’avec le nom de M. Alfred.
–Ne soyez pas si dur pour ce pauvre M. Alfred. La chanson comique n’est pas à dédaigner. Outre qu’il est fort malheureux, et que ce me sera un moyen de faire d’une pierre deux coups, en le forçant à accepter une gratification sans l’humilier. Je conviens néanmoins que pour remplir un concert, même ici, M. Alfred est insuffisant.
–Eh bien ! alors?
–Mais nous avons, je yeux dire: vous avez depuis une demi-heure une étoile, dans votre établissement.
–Une étoile? exclama Brazier stupéfait.
–Une artiste, si vous l’aimez mieux.
–Une étoile du théâtre? Ici? chez moi. Ah! monsieur le duc (nous sommes seuls, personne ne m’entend), ce serait inespéré. Et qui donc?
–Mais tout simplement cette jeune femme, arrivée tout à l’heure et que vous avez, je crois, installée vous-même.
–Au2, parfaitement.
–Attention délicate, fit le duc en riant, et dont je n’abuserai pas. Nous voilà porte à porte.
— Ainsi cette dame… vous êtes bien sûr…
–Mademoiselle Briffaut, n’est-ce pas?
–Madame.
Oh! pour ceci, vous vous trompez, fit gravement le jeune duc. C’est mademoiselle Briffaut et elle a tous les droits à ce titre.
–Elle a dit madame.
–Enfin, n’importe, madame ou mademoiselle, ce n’en est pas moins une artiste fort distinguée. Certes, je ne vous la donne pas pour une Patti, une Carvalho ou une Nilsson.
–Il est de fait que j’entends prononcer son nom pour la première fois. J’ai pourtant dirigé six mois le théâtre de La Villette.
–Ça ne prouve rien. Elle chante surtout dans des endroits sévères: chez Pleyel, chez Érard, ou dans des salons fort sérieux. C’est une femme qu’il ne faut pas confondre avec la plupart de ses collègues. Sérieuse, très sérieuse, mademoiselle Briffaut.
–En effet, une tenue parfaite. Un peu de hauteur même. Je l’avais prise pour une femme mariée.
Le duc se mit à rire.
–C’est bien cela. Ainsi donc, voilà qui est entendu. Vingt-quatre heures pour préparer les éléments du concert, vingt-quatre heures pour l’annoncer: vous aurez une recette superbe. D’ailleurs, je suis là.
–Mais, monsieur… de Breuil, s’écria l’hôtelier en se pressant le front à deux mains, vous allez, vous allez, comme s’il n’y avait qu’à parler… Qu’est-ce qui vous dit que cette demoiselle, puisque c’est une demoiselle, consentira à faire sa partie? Elle m’a tout l’air au contraire d’être venue ici pour se reposer, puisqu’elle n’a pas donné sa profession.
Le duc parut surpris:
–En vérité? Elle ne vous a pas dit qu’elle était artiste lyrique?
–Non, monsieur le duc.
–Vous m’étonnez. Elle ne s’en cache pas, d’habitude. Mais cela ne fait rien, puisque je m’en charge.
–Vous vous chargez.
–D’obtenir son consentement, oui.
–Vous en êtes sûr?
–J’en réponds.
–Ma foi, monsieur le duc, c’est à faire à vous. Si je montais tout de suite prévenir mademoiselle Briffaut de votre visite?
–Non, non, répliqua vivement le jeune homme. Pas si vite. Il se peut qu’en effet vous ayez raison, et qu’elle ne soit pas venue ici dans l’intentien d’être connue. Où dine-t-elle?
–Chez elle.
–Très bien. Tout s’accorde parfaitement. Vous me ferez donc le plaisir, à la fin du dîner, de monter prendre ses ordres, et quand vous les aurez reçus vous lui direz simplement ceci: M. le duc de Nohan m’a chargé de demander à madame si elle veut bien lui faire l’honneur de le recevoir.
–Pardon! M. le duc de Nohan, ou M. Raympnd de Breuil?
–Non, cette fois, le duc. L’incognito me fermerait la porte.
–Tandis que le nom…
–Me l’ouvrira à coup sûr. Tout est bien compris, n’est-ce pas?
–Il faudrait être bien peu intelligent pour ne pas exécuter à la lettre les ordres de monsieur le duc.
–A propos, monsieur Brazier, vous avez bien fait remettre aux deux baigneurs cinq louis chacun, et dix à la famille de leur camarade Tranquille?
–J’ai considéré comme un honneur d’exécuter la commission moi-même.
–Sans me nommer, au moins? Vous savez que je ne vous le pardonnerais pas. 1
–Un puits, monsieur le duc, je suis un puits. Mais vous pouvez dire que vous avez eu des bénédictions anonymes.
–Tiens! c’est presque un mot, dit le jeune homme en riant. Mais trêve au «duc», je vous prie. On commence à revenir de la plage, je vous laisse.
–Monsieur de Breuil dîne toujours à la table– d’hôte?
–Parbleu! C’est le seul moment où je m’a-– muse. Ça me change.
Un nouveau personnage venait de s’arrêter à quelques pas des deux causeurs. Ce personnage était un homme plutôt long que grand, strictement vêtu de noir, râpé, rasé, cravaté de blanc, l’air mélancolique. Deux yeux bleus, naïfs et attristés, formaient un contraste singulier et quasi fantastique avec un nez énorme, en bec à corbin, et une bouche droite, rappelant, en diminutif, celle du requin. Quant à l’âge, il était difficile de le fixer. L’homme pouvait avoir aussi bien quarante ans que vingt-cinq, tant son visage blême était fait pour dérouter toute investigation à cet égard.
–Le duc, quittant l’hôtelier, alla droit au nouveau venu.
Celui-ci mit le chapeau à la main et ébaucha quelques paroles timides.
–Couvrez-vous, monsieur Alfred, dit le duc. J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. On donne décidément un concert.
Une rougeur fugitive éclaira les pommettes pâles du comédien. Ses yeux brillèrent d’une joie affolée.
–Je chanterai! s’écria-t-il, je chanterai! Ah! monsieur de Breuil, que de reconnaissance. Car c’est vous, j’en suis sùr, qui avez décidé M. Brazier.
–En attendant, fit le duc en serrant du bout des doigts la main que le comédien lui tendait avec une expansion familière, allons dîner, voulez-vous?
–Je vous suis, monsieur de Breuil.
Et le comédien, haletant d’émotion, pénétra, précédé du duc, dans la grande salle de l’hôtel.
III
Une femme aussi recommandée que l’avait été mademoiselle Briffaut, et en termes si particulièrement flatteurs, par le. duc de Nohan, ne pouvait manquer de devenir l’objet des attentions toutes spéciales de l’honnête industriel préposé à la direction de l’hôtel des Petites-Dalles.
Jamais de sa vie, on s’en souvient, M. Brazier n’avait entendu prononcer le nom de mademoiselle Briffaut. Mais il augurait judicieusement que cette ignorance, probablement partagée par l’auditoire du casino improvisé des Petites-Dalles, ne ferait que doubler la curiosité. En outre il s’agissait non d’une affaire, mais d’une bonne action, et les distractions étaient tellement rares sur cette plage à peine découverte, que ces deux raisons réunies permettaient de répondre, quand même, quoi qu’il arrivât, de l’indulgence, c’est-à-dire du succès. Voilà pour le présent. Quant à l’avenir, M. Brazier, tout en souffrant beaucoup des injustes plaisanteries de M. de Nohan sur la vie monotone de l’établissement, se disait qu’après tout le jeune duc y était venu, que mademoiselle Briffaut y était venue également, et de ce rapprochement il déduisait une foule de conséquences en faveur de la vogue future d’une plage aussi brillamment inaugurée.
Il ne manqua donc pas, quelques instants après avoir quitté le jeune duc, de gravir de nouveau, , quatre à quatre, l’étage de la voyageuse et de s’enquérir de ses derniers ordres avec un redoublement de politesse.
Mademoiselle Briffaut parut peu touchée de ce zèle. On eût même dit qu’elle commençait à être importunée, presque inquiète, de tant d’obséquio-–sité.
M. Brazier annonça alors qu’il allait immédiatement faire servir mademoiselle.
–Madame, veux-je dire, ajouta l’hôtelier en se reprenant avec assez d’aplomb, car un regard furtif, défiant et dur de la voyageuse, l’avait aussitôt averti de son indiscrétion maladroite.
Lorsqu’il eut disparu, elle demeura un instant pensive, fixant les yeux sur la porte refermée derrière lui. Puis, avec un haussement d’épaules, elle murmura:
–Bah! personne ne peut me connaître ici. C’est un imbécile.
Une demi-heure lui avait suffi pour réparer le désordre de sa toilette: elle était vraiment admirable de jeunesse, de fraîcheur robuste. Un sang vigoureux courait, on le sentait, sous cette carnation veloutée et charmante. Dégagés maintenant de toute contrainte, les cheveux, à reflets dorés se tordaient au-dessus de son front, en diadème épais. Les bras et la poitrine offraient une rare perfection de forme. C’était le type de la beauté armée, paisible, ayant conscience de sa force, sachant à fond la vie, et redoutable à quiconque aurait peur.
La façon dont mademoiselle Briffaut fit honneur au dîner, servi sans le moindre retard incorrect par un valet empressé, eût achevé de prouver à quiconque en eût été témoin, la solidité et la santé de cette nature aux formes troublantes. Pas une seule fois, depuis son installation, elle n’avait songé à contempler, de la fenêtre à demi-ouverte, le spectacle superbe et terrible de la mer, grondant avec plus de rage que jamais. Certaines impressions étaient décidément tout à fait inconnues de cette nature sérieuse.
Comme le garçon s’apprêtait à desservir, on frappa doucement à laporte, et M. Brazier reparut, tenant un plateau couvert d’ustensiles divers.
–J’ai voulu, dit-il gracieusement, servir moi-même le café à madame, d’autant que je suis chargé d’une commission pour elle.
A ce mot, la jeune femme eut comme un souresaut. Ses yeux brillants exprimèrent ce sentiment de méfiance qui leur était fréquent: le maître d’hôtel soutint curieusement ce regard.
–Une commission? répéta-t-elle.
–Oui, fit d’un ton respectueux M. Brazier. Une personne qui est, je crois, des amis de madame, lui demande de lui accorder l’honneur d’en être reçue.
Le front de mademoiselle Briffaut se rasséréna: un éclair de triomphe joyeux passa dans sa physionomie.
–Ah! balbutia-t-elle, un jeune homme, n’est-ce pas?
–Un jeune homme en effet, répliqua l’hôtelier en s’inclinant: M. le duc de Nohan.
La jeune femme se leva, droite, et réprimant un frémissement subit, appuya sa main nerveuse au. dossier du siège qu’elle venait de quitter. Puis d’une voix dont elle essayait de dompter l’irritation sourde:
–Vous dites?
–M. le duc de Nohan sollicite de madame la faveur d’être reçu par elle, répéta l’hôtelier, assez surpris de ce changement d’attitude.
La jeune femme demeura quelques secondes sans répondre. Impatientée de l’examen de son interlocuteur, elle baissa les yeux, puis reprit, cette fois, avec assez de calme:
–M. de Nohan est donc ici?
–Depuis quatre jours, oui, madame.
–Comment sait-ilque j’y suis moi-même, à peine arrivée depuis deux heures. Vous le lui avez dit?
–Madame me juge mal, fit Brazier d’un ton froissé. M. le ducareconnu madame, au moment où la voiture de madame tournait l’angle de la plage.
–Ah?. M. de Nohan habite l’hôtel?
–Il est même votre voisin, acheva Brazier, négligeant cette fois d’employer la troisième personne.
–Mon voisin?
–Madame me pardonnera: elle doit savoir que les jeunes gens de famille sont quelquefois originaux, je dirai même excentriques. M. le duc de Nohan, qui est venu, à ce qu’il prétend, chercher aux Petites-Dalles le calme et la solitude, tenait beaucoup à l’incognito. Pour tout le monde et pour moi-même, ce n’est pas M. de Nohan, c’est M. Raymond de Breuil.
Mademoiselle Briffaut avait pris une fleur dans un vase placé à portée de sa main, et elle la froissait avec une sorte de fièvre.
L’hôtelier reprit:
–Quelle réponse dois-je porter à M. le duc?
Elle eut une dernière hésitation. Enfin, brusquement, comme prenant son parti:
–Dites à M. de Nohan que je serai très honorée de sa visite.
Brazier s’éclipsa.
–Oh! fit la jeune femme demeurée seule, et donnant carrière à une impatience longtemps contenue, je le savais bien, que j’avais tort de venir ici. Toutes ces plages se ressemblent. On s’y rencontre toujours. J’aurais mieux fait de descendre à Sassetot, même à l’auberge. Là, du moins, personne ne serait venu encore embarrasser ma vie.
Un pas rapide se faisait entendre dans l’escalier. Vivement, avec cette résolution qui fait aller au-devant d’un importun au lieu de l’attendre, elle ouvrit la porte et dit à haute voix:
–Bonsoir, monsieur le duc.
M. de Nohan, car c’était lui en effet, s’arrêta court sur le palier, et fixant sur la jeune femme un regard assuré:
–Bonsoir, Hélène, répliqua-t-il.
Il referma la porte derrière lui et reprit, sans quitter des yeux la jeune femme, mais avec un sourire un peu ironique:
–Gageons, ma chère, qu’en ce moment vous voudriez que je fusse à trois mille lieues d’ici?
–Moi? fit-elle en tressaillant. Et qui peut vous donner une pareille pensée, monsieur le duc? Ai-je tardé un seul instant à vous recevoir, dès que j’ai su votre désir?
M. de Nohan sourit de nouveau et prenant une main qu’on oubliait de lui tendre, il la baisa.
–Oui, continua-t-il, du même ton, vous êtes bonne, et je vous remercie. Mais j’ai un peu vécu, vous le savez, depuis le jour, déjà bien ancien, où je vous rencontrai pour la première fois. Je ne me trompe plus aux visages, et le vôtre, soit dit sans vous offenser, ma chère Hélène, en dépit de votre empressement, ou plutôt avec votre empressement même, exprimait tout à l’heure juste le sentiment d’une femme qui espérait n’être connue ici de personne, et qu’on dérange au beau milieu d’un incognito.
Elle eut un imperceptible haussement d’épaules:
–Ou d’un roman, acheva le duc.
Une rougeur empourpra les joues de la jeune femme.
–Monsieur.
–Là, vous voyez bien! fit M. de Nohan avec bonne humeur. Remettez-vous, ma chère Hélène. Je ne vous demande pas vos secrets: je n’ai aucun droit à cela, je n’en ai jamais eu, hélas!
–Voilà un «hélas» que vous me permettrez de trouver un peu. comique, répliqua mademoiselle Briffaut avec un accent légèrement acerbe. Il me semblait, mon cher duc, que depuis trois ans vous vous étiez assez bien consolé de ce qu’il a la prétention de rappeler.
M. de Nohan ne broncha pas: il répondit avec la plus parfaite indifférence:
–Ma foi, pour cela, vous avez raison. J’avouerai même que je m’en suis consolé trop. C’était l’avis de ma mère qui, pendant ces trois ans, a payé deux fois mes dettes, et ça commence à être aussi le mien, puisque vous me retrouvez ici, sur une plage presque inconnue, dissimulant même mon nom, au retour de huit mois de voyages en Norwège, en Suède et en Russie, voyages qui ont achevé de me calmer, je vous l’assure.
–Vous avez donc fait bien des folies?.
–Vous le savez bien, moqueuse? puisque c’est à .cause de vous que je les ai faites.
–A cause de moi?
–Il fallait bien tâcher de vous oublier, de m’étourdir, puisque vous demeuriez inexorable. Ah! vous êtes ce qu’on peut appeler une femme forte, vous! Tenez, depuis que je suis guéri, pendant mes voyages j’ai souvent pensé à vous, et je me suis de plus en plus étonné d’une chose.
–Peut-on la savoir?
–Je me suis demandé pourquoi, jeune, jolie comme vous l’êtes, résolue comme vous l’êtes à ne jamais. faire de bêtises, vous n’avez point encore songé à vous marier.
Hélène Briffaut ne put, cette fois encore, réprimer à temps un mouvement involontaire.
–Ah? fit le duc. Vous décideriez-vous à y songer, par hasard?
–Vous êtes fou, répliqua-t-elle d’un ton froid. Je ne suis rien, je n’ai rien. Qui voulez-vous qui m’épouse?
–Je ne sais pas, moi. Mais ce dont je suis sûr, c’est que si vous aviez voulu, vous auriez trouvé.
–Oui, quelque petit violon, ou bien encore un compositeur de chansonnettes .pour les cafés concerts, ou un employé au télégraphe, n’est-ce pas?
Elle avait parlé avec une intonation de raillerie presque haineuse. Le duc se mit à rire.
–Comme c’est bien vous! comme je vous retrouve. Toujours ambitieuse.
–Toujours. J’ai pris pour devise: Tout ou rien.
–Je le sais. J’ai assez souffert pour le savoir.
–Vous m’avez rendu cette justice que, si vous avez souffert, ce n’est pas moi qui en suis cause.
–Non, ce n’est pas votre faute si je vous ai aimée. Je savais que vous étiez résolue à n’aimer personne.
–A n’être la maîtresse de personne, ce qui est tout différent.
Le duc devint grave.
–Hélène, dit-il après un court silence, ne revenons plus sur le passé. Vous saviez bien que ce que vous auriez voulu était impossible. D’ailleurs tout cela est loin, et je ne sais pourquoi nous y revenons. Parlons du présent. Comment vont vos affaires?
–Mais. assez bien, répliqua la jeune femme d’un accent singulier.
–Et cet engagement au théâtre lyrique, dont il était question à mon départ?
–Tombé dans l’eau. Il y a six mois que je n’ai chanté.
M. de Nohan regarda Hélène avec stupeur.
–Eh bien, voilà qui est agréable! s’écria-t-il. Vous avez donc fait fortune? Un héritage? une tante d’Amérique?
–Nullement. Mais en quoi cela vous est-il désagréable?
–En ce que je venais précisément vous demander un service rentrant dans vos attributions de cantatrice.
–Un service? reprit-elle étonnée. Lequel?
M. de Nohan allait répondre quand on frappa doucement à la porte. Un domestique entra.
–Une lettre pour mademoiselle Briffaut. dit-il: un courrier à cheval attend la réponse.
IV
Si puissant que fût l’empire d’Hélène sur elle-même, elle ne put cacher entièrement, cette fois encore, une vive émotion.
–Vous permettez? dit-elle.
Elle brisa le cachet, lut rapidement, sans que le moindre sentiment d’étonnement se trahît sur son visage. Il était évident qu’elle avait reconnu l’écriture de l’enveloppe, et que la lettre était conforme à ce qu’elle attendait.
–Je vous remets la réponse dans cinq minutes, dit-elle au domestique, qui sortit. Le temps de passer dans la chambre voisine et je reviens, ajouta Hélène, en s’adressant au duc.
M. de Nohan l’arrêta:
–Un instant! Dans votre réponse qui ne me regarde en aucune façon, vous ne vous engagez ni pour demain ni pour après-demain, je suppose.
Elle regarda fixement le duc.
–Je ne comprends pas.
–Vous allez comprendre: j’ai absolument compté sur vous, absolument, entendez-vous, ma chère Hélène, pour un concert au bénéfice d’un pauvre diable qui a failli mourir ce matin en voulant sauver trois personnes. Pour vous, ce n’est rien; pour ce brave homme, c’est beaucoup. Sans vous, la chose était impossible, vous êtes arrivée juste à point pour la rendre réalisable. J’ai répondu de vous et j’y compte.
Sans doute le ton calme et assuré de M. de Nohan avait produit sur mademoiselle Briffaut une impression à laquelle elle n’était pas habituée, car son front si uni se contracta dans un pli vertical: signe certain d’une violente impatience. Ses lèvres rosées parurent s’amincir.
–Ah ça! mon cher duc, fit-elle d’une voix légèrement tremblante, permettez-moi de vous dire que vous disposez de moi un peu à la façon turque. Il faut, si je vous ai bien compris, que je vous rende compte de mes faits et gestes.
M. de Nohan demeura impassible.
–Nullement. Vous demeurez parfaitement libre. Ce que je vous prie de m’accorder vous coûtera à peine deux heures d’études, et deux heures de représentation: cela, en deux jours. C’est une bonne action que je vous demande, et quels que soient vos projets, que j’ignore et ne tiens pas à savoir, jamais une bonne action ne pourra vous nuire auprès de la personne qui vous écrit.
–Qui vous dit que cette lettre.
–Je ne sais rien, reprit M. de Nohan avec calme. Je ne devine même rien. Je vous demande un service, voilà tout.
–Et si je refusais? fit Hélène dont la voix perdit son expression d’amertume et sembla devenir presque craintive.
–Vous ne refuserez pas: Hélène Briffaut ne voudra pas laisser protester la première, la seule lettre de change que se permet de tirer respectueusement sur elle un homme assez heureux pour lui avoir épargné quelques ennuis.
La jeune femme rougit. Elle froissa entre ses mains la lettre qu’elle tenait toujours, puis d’une voix sourde:
–Ah! murmura-t-elle, du moment qu’il en est ainsi, et que vous faites appel à ma parole, c’est différent, monsieur le duc. Je me reconnais votre débitrice. Vous tirez: je paie.
M. de Nohan fit un geste de fatigue plutôt que d’impatience.
–Bon! voilà de vilains mots, à présent.
–Je réponds, voilà tout.
–Et vous oubliez de répondre à la lettre que vous tenez, dit le duc, qui venait d’entendre le domestique frapper de nouveau à la porte.
–C’est inutile, répliqua la jeune femme.
Et s’adressant au domestique:
–Dites au courrier que c’est bien, ajouta-t-elle d’un ton bref.
Quand elle se retrouva seule avec le duc:
––Si pourtant, ce que vous avez exigé de moi compromettait ma vie, mon avenir, qu’en penseriez-vous?
M. de Nohan sourit.
–Votre vie ni votre avenir ne peuvent être compromis le moins du monde, ma chère Hélène, 1 parce que dans-quarante-huit heures vous vous ferez bénir par une brave famille de pêcheurs. D’ailleurs, s’il en était ainsi, vous m’auriez dit tout de suite que c’était impossible.
: . Et ma parole? <
–Vous savez bien que je vous en aurais dégagée. Puisque vous avez accepté, c’est que vous êtes toujours libre.
–Et si je ne l’étais plus?
M. de Nohan regarda la jeune femme en face.
–Une femme est toujours libre quand elle n’a pas d’amant, et vous m’avez répété tout à l’heure que vous n’en auriez jamais, dit-il gravement.
Elle allait répondre: la parole s’arrêta sur ses lèvres. Pour sortir du visible embarras où semblait l’avoir mise cette riposte directe, elle commanda à son visage une transformation graduée. Elle baissa les yeux, sourit, puis tendant la main à M. de Nohan:
–Vous m’estimez toujours, merci.
Il serait difficile de rendre l’expression et l’inclinaison de tête par lesquelles le duc accueillit cette parole ainsi dite. Il y avait à la fois de l’indifférence, de l’ironie et du doute.
–Ainsi, poursuivit-elle, nous sommes toujours bons amis.
–Je deviens votre obligé: n’est-ce pas la meilleure preuve?
Après un silence:
–Eh bien! mon ami (elle appuya sur le mot), si dans quelque temps d’ici, six mois, un an par exemple, je me mariais, que diriez-vous?
–Je vous féliciterais, répondit le duc qui ne marqua pas le moindre étonnement.
–Vous dites cela, fit-elle d’un ton un peu inquiet, comme si vous saviez des choses.
–Ma chère Hélène, j’ai touché barre à Paris, revenant d’Odessa par la Hongrie et l’Allemagne, il y a huit jours. Le lendemain je suis allé saluer ma mère à Tour-du-Roi, près Senlis. Quarante-huit heures après j’étais ici. Vous voyez que je n’aurais guère eu le temps de m’informer de vos affaires, même si j’y avais songé.
–C’est que vous paraissiez si peu étonné.
–De ce que vous me dites? D’une femme sérieuse et positive comme vous, Hélène, rien ne m’étonnera jamais. Vous me feriez apprécier la profondeur du mot de M. de Talleyrand: tout arrive! si ce grand diplomate avait besoin de mon suffrage.
Mademoiselle Briffaut laissa échapper un soupir.
–En tous cas, reprit-elle, vous ne vous êtes pas trompé tout à l’heure quand vous m’avez appris votre guérison complète; c’est bien fini cette fois. Vous ne m’aimez plus du tout, mon cher duc.
–Moi? Allons donc!
–Oui, une bonne amitié, c’est entendu. Ah! poursuivit-elle en donnant à sa voix toute la mélodie pénétrante qui en faisait la plus dangereuse musique, sont-ils bêtes les poètes qui prétendent qu’on n’aime qu’une fois! Comme ce n’est pas vrai! Comme on se reprend vite à un autre amour lorsqu’on a trente ans comme vous, lorsqu’on descend d’un roi breton, comme vous, c’est-à-dire lorsqu’on est noble, lorsqu’on est beau, lorsqu’on n’a qu’à se montrer dans le monde pour plaire et pour séduire.
M. de Nohan, aux premiers mots, n’avait paru prêter qu’une attention assez indifférente à cette sorte de couplet sentimental. Mais à mesure que mademoiselle Briffaut parlait, une expression de mécontentement, d’inquiétude et de crainte se peignait sur la physionomie du duc. Aux derniers mots il regarda de nouveau fixement la jeune femme, puis, d’un ton qui voulait être indifférent, mais où se devinait une préoccupation vive, il répliqua:
–Je ne plais à personne, et pour le moment du moins je ne tiens à séduire personne, ma chère. Vous voulez bien me trouver encore jeune: moi je me trouve vieux, très vieux. Je suis las, je ne ense à rien, je n’aime rien, excepté ma mère. Vous conviendrez d’ailleurs que ce n’est pas sur cette plage à peine découverte, sur cette plage de famille, comme dit cet excellent M. Brazier, que je serais venu me retirer si j’avais l’esprit tourné vers les idées réjouissantes.
–Surtout sous le nom de Raymond de Breuil, acquiesça Hélène avec une imperceptible ironie.
Le duc fit un mouvement.
–Ah! vous savez cela? Eh bien, justement. On a beaucoup trop parlé de moi depuis quatre ans. J’ai usé, comme on dit, la vie par les deux bouts. Parce que j’ai eu d’assez beaux chevaux, quelques aventures, autant d’esprit que le premier venu, et un tailleur sachant son métier, mon nom, si je n’avais fini par y prendre garde, aurait servi, malgré moi, de cocarde à toute une coterie de naïfs désireux de copier ce qu’ils appellent la mode. Voilà pourquoi je me suis mis au vert ici pour quelque temps, et pourquoi le nom de de Breuil, qui ne dit rien du tout, me sert de domino précieusement protecteur.
–En effet, fit doucement Hélène, en allumant elle-même un des candélabres placés sur la cheminée, car la nuit était venue complétement pendant ce dialogue, en effet, si quelqu’un vous cherchait, ce n’est certes pas aux Petites-Dalles et sous le pseudonyme romanesque de Raymond de Breuil, qu’il s’aviserait de deviner le duc de Nohan.
Le duc se leva: il était devenu sombre. Un frémissement, qu’il parvenait difficilement à dompter, agitait tout son être.
–Ma chère Hélène, dit-il froidement, je respecte tous vos secrets. S’il vous reste quelque amitié pour moi et si vous tenez à conserver la mienne, ne cherchez pas à supposer des secrets dans ma vie. Il n’y en a aucun. Le nom sous lequel il m’a de me présenter tout d’abord ici n’est d’aucune importance. Quand il faut on me trouve toujours.
Mademoiselle Briffaut avait achevé d’allumer les bougies; sans répondre un mot, et sans paraître même avoir entendu, elle fredonna quelques notes d’un opéra-bouffe alors en vogue.
–C’est gentil ce que vous chantez là, fit le duc avec sang-froid.
–Oh! dit-elle en souriant, c’est du Lecoq. Ce n’est pas ma musique. A propos de musique, vous savez, pour ce fameux concert qu’il vous a plu d’improviser, je n’ai rien, pas un morceau.
–Cela me regarde; je connais votre répertoire. Ne vous inquiétez de rien, répliqua M. de Nohan, visiblement satisfait du tour nouveau donné à la conversation.
Et comme s’il était pressé d’y mettre fin:
–Je vous quitte, . à moins, ajouta-t-il poliment, que vous ne souhaitiez une promenade sur la plage. La mer est superbe. L’entendez-vous rugir?
–Merci: je suis un peu fatiguée. D’ici je l’entendrai assez pour qu’elle m’empêche de dormir.
Le duc serra, sans la baiser, cette fois, la main que lui tendait la jeune femme, et sortit.
Si en ce moment il se fût arrêté, écoutant au dehors, il eût entendu un petit rire perlé, et peut-être ces mots murmurés d’une voix moqueuse:
–Nous verrons qui de nous deux se mariera le plus tôt, monsieur le duc.
Dans la cour, M. de Nohan rencontra M. Brazier qui semblait le guetter.
–Eh bien? fit l’hôtelier.
–Affaire entendue.
Le duc s’éloigna. L’hôtelier fit mine de courir après lui, mais après réflexion il murmura:
–Au fait, non, ces grands seigneurs, ça n’aime pas les potins.
Ce que M. Brazier renonçait à .apprendre au duc, c’était la provenance du courrier mystérieux dont on a vu plus haut la mission. Mais ce que M. Brazier ignorait, c’était l’épilogue de cette scène.
Immédiatement après avoir reçu la réponse laconique transmise par Hélène, le courrier, ou plutôt le valet à cheval avait repris au grand trot la route conduisant des Petites-Dalles à Fécamp. Au bout de dix minutes, il s’engagea dans un chemin transversal et, gravissant une côte assez rapide, il s’arrêta derrière un petit kiosque dissimulé sous les arbres d’un parc; ce parc n’était autre que celui de l’habitation si remarquée quelques heures auparavant par mademoiselle Briffaut.
Un jeune homme d’une vingtaine d’années, grand, élancé, de fière allure, était accouru au-devant du valet.
–Eh bien? dit-il.
–Madame est arrivée, répondit le valet à voix basse.
–Et la réponse?
–Aucune, sinon que c’était bien.
Le jeune homme fit un geste désappointé, puis:
–Merci, Pierre. Pas un mot à personne, n’est-ce pas?
Et sur une muette assurance du valet, il disparut sous les arbres du parc.
V
Bien qu’il ait cessé depuis cinq à six ans de figurer aux Expositions annuelles, le nom de Chènefer est un des deux ou trois noms illustres, toujours présents à la mémoire, dès qu’il s’agit de citer les maîtres de la peinture moderne. On se souvient encore du tableau, le dernier qu’il envoya au Salon vers1874: la Tempête. Jamais toile ne provoqua pareil mouvement d’admiration et presque de stupeur. Jamais les fureurs de l’Océan déchaîné ne furent rendues avec cette vérité saisissante, cette fougue de dessin et de couleur, et en même temps cette sûreté de pinceau, dédaigneuse du procédé, du tire-l’œil, ne demandant ses effets qu’à l’unité, à la simplicité même du drame. Du centre de cette mer bondissante et hurlante semblaient jaillir des cris désespérés, des appels et des ordres: on y sentait la lutte tragique de la volonté humaine contre l’impossible. Un éclair qui pas-sait, un nuage noir prêt à fondre sur l’esquif en détresse donnait à la scène un caractère de terreur quasi surnaturelle. L’année précédente Chênefer avait exposé une simple toile de chevalet: Forêt du Morvan, chef-d’œuvre qui fut enlevé l’année même à un prix égal à celui des Rousseau, des Daubigny et des Corot de la grande époque. Cette marine et cette forêt, c’était non pas l’adieu du peintre, car Chênefer n’a que soixante ans et jamais nom prédestiné n’a plus exactement désigné la santé et la force. C’était le résumé, la somme pour ainsi dire de ce génie qui, depuis plus d’un quart de siècle bientôt, excelle indifféremment à rendre la poésie des bois profonds et solitaires, les luttes humaines, et les mystères grandioses de l’Océan.
On peut dire de lui comme de Delacroix, qu’il a tout abordé: les tigres, les femmes et les fleurs. Mais c’est de la forêt et de la mer qu’il s’est rendu le souverain, le maître. Il en a chanté les symphonies, ou délicieuses ou terribles, comme le Dante a chanté celles du Ciel et de l’Enfer.
Charles-Nicolas Chênefer était le septième enfant d’un pauvre maréchal-ferrant de Saint-Léger de Fougères, à quelques kilomètres de Chateau-Chinon, la vieille capitale du Morvan, le dernier coin de la France peut-être qui encore aujourd’hui conserve son aspect sauvage et abrupt, sans doute à cause de l’hésitation du chemin de fer à y risquer une trouée coûteuse et difficile. En pareil lieu, c’était un triste métier que celui de maréchal-ferrant. Il faut avoir vécu à cette époque, c’est-à-dire vers les premières années de la Restauration pour se faire une idée de l’état des routes et des moyens de transport. A partir des premières pluies d’automne, ce qu’on appelait la «route royale» devenait la seule voie de communication aisément praticable aux voitures et aux équipages de poste. La terre détrempée et jamais consolidée, car on ignorait encore le système d’empierrement aujourd’hui en usage, formait un long cloaque boueux dans lequel les roues s’enfonçaient parfois jusqu’au moyeu et les chevaux jusqu’au genou. Les châtelains, les grands propriétaires eux-mêmes, devaient accepter cette espèce de blocus. Quand venait le moment du départ pour Paris, où l’on rentrait beaucoup plus tôt, vers la fin d’octobre, on sortait de la remise soit le solide landau, soit, la berline massive, on y attelait quatre bœufs robustes, et suivi des gens, installés tant bien que .mal dans des berlingots équipés de même, on gagnait ainsi, lentement, à travers les ravins et les fondrières du chemin, Nevers, dont la silhouette apparaissait aux voyageurs lassés et cahotés comme le terme suprême de leurs maux. A Nevers on détachait les bœufs: quatre chevaux de poste prenaient leur place et on partait enfin grand train pour Paris, la voiture bondissant sur le gros pavé de la route, et toute souillée encore de la boue jaunâtre et tenace des premières et longues étapes du Morvan.
Un maréchal-ferrant de village n’avait donc guère occasion de gagner sa vie, dans une contrée où les transports s’opéraient de la sorte, et où il passait à peu près deux chaises de poste par an. Il en résultait que la misère était grande au logis Chênefer. Mais c’est une forte race que ces paysans du haut Nivernais; Dieu les a bâtis en prévision de la sauvage et aride nature à laquelle ils arrachent durement leur pain. Chênefer le père était un géant, aux muscles de fer, capable d’abattre un mur d’une poussée d’épaule, et brisant entre ses doigts, solides comme des tenailles, un fer à cheval ou un écu de six livres. Quand l’ouvrage ne donnait pas, il chassait. Le braconnage, dans ces forêts presque vierges, n’était pas encore devenu une profession, et les gardes fermaient les yeux, peu soucieux, d’ailleurs, de surprendre en flagrant délit cette statue d’Hercule vivante. La femme, la mère Chênefer, cultivait son champ grand comme la main et allait faire des lessives chez les bourgeois, quelquefois à quatre lieues, pour rapporter vingt sous. La fille aînée gardait la maison et les derniers venus des enfants, les autres accompagnant le père, ou commençant déjà à gagner leur vie daus les fermes. Le plus jeune de ces enfants était né petit et chétif. En le voyant venir au monde le maréchal-ferrant avait éclaté de rire, à l’idée d’avoir pu donner le jour à une pareille fourmi. Le paysan aime rarement les enfants malingres. Il lui faut des soutiens, des aides. Le petit grandissait donc lentement, tout à fait abandonné si la sœur aînée n’eût éprouvé pour lui cette tendresse qui d’ordinaire chez les filles de cet âge (elle n’avait pas quatorze ans), se symbolise et se concentre dans la poupée. Sa poupée à elle c’était cet enfant, et elle lui savait gré même de sa faiblesse, qui faisait de lui sa chose à elle, qui luipermettait d’emporter le petit frère dans ses bras sans trop de fatigue, de l’asseoir au soleil devant la maison, de conserver enfin vis-à-vis de lui ce sentiment de supériorité et d’autorité tout plein de tendresses infinies dont la femme est si voluptueusement orgueilleuse, qu’elle soit sœur ou mère, lorsqu’elle a un garçon à aimer.
Ces soins de toute heure, patients et obstinés, produisirent un miracle: tout à coup, vers cinq ans, le petit, quoique ne grandissant guère, prit de la force: sa charpente, que l’on croyait faible, se développa. Le forgeron en eût éprouvé une satisfaction réelle, si en même temps le caractère de l’enfant ne se fût prononcé dans un sens complètement opposé aux visées paternelles. C’était un mélange de rêverie et de volonté, deux choses également mal vues du redoutable Chênefer. L’enfant passait des heures et même des journées à contempler les paysages agrestes, à errer à travers bois ou à regarder passer ces antiques chariots à quatre roues dépourvues de fer, conduits par le paysan morvandiau armé de l’aiguillon, avec l’attelage de bœufs à longues cornes pareils aux bœufs de la campagne romaine. Une nuit, l’enfant ne revint pas. On le retrouva comme en extase, regardant du haut d’une colline le ciel parsemé d’étoiles. Cet amour de la poésie des choses ne devait pas être du goût du père Chênefer, qui, plus d’une fois, tenta d’en corriger son rejeton. Mais il y avait une âme d’acier sous ce rêveur précoce, et le maréchal-ferrant, lassé d’une obstination que les coups ne pouvaient vaincre, finit par s’écrier un soir:
–C’est un fainéant: qu’il vive comme il pourra; quand on veut du pain, on le gagne.
Le lendemain, l’enfant, levé avant l’aube, entrait dans la forge.
–Ah! te voilà, dit le père, occupé déjà à marteler une pièce de fer qui lançait des étincelles rouges. Qu’est-ce que tu veux?
–Je veux apprendre à gagner mon pain, répliqua l’enfant fièrement.
Tant qu’on l’avait battu, il avait résisté, stoïque. Un seul mot frappant son orgueil s’était trouvé plus fort que toutes les violences.
–Tu veux travailler? fit le père en haussant les épaules, mais touché néanmoins de cette conversion subite.
–Vous êtes fort, je veux devenir fort comme vous.
Cette fois le père éclata de rire. Il avait tort. Au bout d’un an l’enfant, malgré sa petite taille, soulevait des barres de fer qu’un homme ordinaire aurait à peine portées. Il avait alors douze ans. Mais en même temps qu’il devenait trapuetrobuste, une mélancolie singulière l’envahissait peu à peu. Un jour la maladie le prit, maladie impossible à définir, mais à laquelle un vieux médecin du pays, qui avait vu naître l’enfant et qui connaissait les bizarreries de sa nature, ne se trompa point.
–Ce petit-là, dit-il, a travaillé trop jeune. Ce n’est pas votre forge qu’il lui faut, père Chênefer, c’est la liberté, c’est la forêt, c’est le grand air.
–Eh! fit le forgeron avec impatience, il ne tient qu’à lui de me suivre dans la forêt les jours où l’ouvrage chôme, mais monsieur le marquis ne bouge plus: ne s’est-il pas avisé d’apprendre à lire tout seul? Est-ce que je sais lire, moi! Et cela m’empêche-t-il de vivre?
En effet, lentement, par la seule force d’une volonté résolue et inébranlable, sans maître, car à cette époque il n’y avait pas d’instituteur à Saint-Léger de Fougères, l’enfant était parvenu à connaître la valeur des lettres, à épeler, puis à lire. . Le médecin fut ému.
–Envoyez-le moi, dit-il, je vous le guérirai.
L’enfant profita de la permission. La bibliothèque du médecin n’était pas brillante, de plus elle était fort grave. Le brave homme qui y laissait volontiers fureter Charles-Nicolas, le rencontra un jour, en pleine forêt, assis sur une roche, un livre à la main, et comme abîmé dans une muette contemplation intérieure.
–Eh! que diable lis-tu là, mon petit?
L’enfant releva sa grosse tête, fixa ses yeux brillants et humides sur le médecin et murmura:
–Oh! c’est beau! c’est beau!
Le médecin regarda le livre: c’était une traduction de l’Iliade.
–Ah ça! s’écria-t-il en riant, tu veux donc devenir un écrivain, mon garçon?
–Non, répliqua l’enfant, je veux être peintre.
Trois mois après, Charles-Nicolas partait pour Paris. Ce n’était pas sans difficulté que la permission avait été arrachée au père Chênefer. Le forgeron ne comprenait même absolument rien aux • raisons du médecin. Seule, la sœur aînée plaida la cause de Charles-Nicolas: c’était son enfant à elle, et elle croyait en lui. Au moment du départ, elle glissa dans la main du voyageur un petit sac de toile contenant trois écus: toutes ses économies depuis cinq ans.
Ce fut avec ce viatique et une lettre du vieux médecin adressée à un ami de Paris, chef de division dans un ministère et du nom d’Abeille, que se rendit à Paris, dans les environs de1833, Charles-Nicolas Chênefer, devenu depuis le peintre illustre que l’on connaît.
Ce que furent les luttes de l’enfant contre la misère, c’est l’histoire de bien d’autres génies, et elle a été racontée cent fois. Seulement, jamais Dieu ne mit dans le cerveau et dans le cœur d’un homme plus de résolution et d’énergie. Jamais homme ne fut mieux armé pour la vie, mieux doué pour la vaincre. Contrairement à ce qui arrive presque toujours, la protection du chef de division ne fit pas défaut à l’enfant. Grâce à elle, le fils du maréchal-ferrant entra dans un atelier alors célèbre. Le protecteur aurait fait plus: mais alors il se heurta contre cette volonté de fer, contre cet orgueil, qui avait lassé le vieux forgeron lui-même. Jamais l’enfant n’accepta un secours d’argent, et le jour où pour la première fois son nom fut prononcé comme celui d’un artiste avec lequel il fallait compter dans l’avenir, il se rendit chez M. Abeille et lui dit:
–Le prix qu’on m’offre de mon premier tableau me prouve que cette pauvre toile est digne de vous. Prenez-la: elle vous appartient.
Chênefer avait alors vingt-huit ans. Après la notoriété vint pour lui la gloire, et avec la gloire, la fortune. Il avait doté ses sœurs, assuré l’avenir de ceux de ses frères que la fortune n’avait point favorisés. Son temps se partageait entre deux passions: les vieilles forêts du Morvan, où si souvent il avait égaré sa jeunesse rêveuse, et la mer qui lui donnait la même impression de mystère et de grandeur. Un jour, il reparut à Paris, marié. Un enfant lui naquit. Il était alors en pleine renommée, en pleine possession d’un talent puissant et universellement reconnu. Très simple, ne voyant que péu de monde, à ce point que l’Institut et la croix lui étaient venus, pour ainsi dire, sans qu’il songeât à ces honneurs, il vivait ainsi, paisible, heureux, entre sa femme et son fils. Deux ans avant le début de cette histoire, il avait fait construire dans la vallée des Petites-Dalles la villa où on a vu revenir le courrier mystérieux, porteur du message à mademoiselle Briffaut. Et ainsi qu’on le sait encore, il venait cette année même s’y installer pour la durée de l’été.
Le jeune homme qu’on a vu échanger quelques mots rapides avec le valet, n’était autre qu’Henri Chênefer, le fils du peintre.
VI
Il était environ onze heures et demie du matin. Un soleil radieux venait de se lever sur la jolie vallée des Petites-Dalles, faisant resplendir la toiture d’ardoise, les ornements de plomb et les vitres de la villa Chênefer. Trois hommes, quittant la salle à manger de la villa, apparurent sur la terrasse du rez-de-chaussée, surmontée d’une immense vérandah et dominant le paysage. A droite de cette terrasse, dans un encadrement d’arbres exotiques en caisse, et de fleurs grimpantes, une petite table de laque du Japon chargée d’un élégant service d’argenterie annonçait que les hôtes de la villa, le repas terminé, se disposaient à prendre le café en plein air, afin de mieux jouir de cette journée toute tiède et toute parfumée.
De ces trois hommes, le plus âgé, celui qui, après une courte lutte de politesse, s’était décidé à passer le premier, pouvait avoir de soixante à soixante-cinq ans: moins, si l’on s’en rapportait à sa carrure solide, à sa taille droite, quoique épaisse et un peu courte, à l’expression vivace de deux yeux noirs, d’un éclat diamanté; plus, si on considérait les grosses mèches toutes blanches qui se mêlaient, comme les eaux d’un fleuve à un autre fleuve, à une chevelure noire, encore opulente et légèrement bouclée. Le front, haut et large, au sommet duquel cette chevelure jaillissait drue, plantée droit, indiquait l’intelligence et la pensée incessante. Une moustache aux pointes tombantes, et une longue barbe grise, ouverte en éventail, atteignant presque le milieu de la poitrine, achevaient de donner au personnage l’aspect d’un de ces vieux héros du passé, tels qu’on se les figure après une lecture de la Légende des Siècles ou d’après certains types du Puget. Plus grand il eût peut-être inspiré un moindre sentiment, de force et de génie. Ainsi resserré, et comme ramassé, concentré sur lui-même, c’était une puissance, qui se devinait au premier coup d’œil. Un veston de toile blanche, à l’unique boutonnière duquel brillait un imperceptible ruban rouge, recouvrait avec ampleur cette solide charpente, et un pantalon de même étoile et de même couleur, très large, retombait sur le pied, chaussé de souliers à lacets, et dont la dimension relativement petite ajoutait un caractère de finesse imprévue à cette nature exubérante de santé, de sève et de vigueur.
Le second personnage, le plus jeune des trois, le fils du précédent, car on a déjà reconnu dans le portrait Charles-Nicolas Chênefer, le plus jeune, disons-nous, venait à peine d’atteindre sa vingtième année, mais à sa taille, à son aspect robuste, et malgré son visage encore imberbe, on lui eût hardiment donné deux ou trois années de plus. Grand, car il dépassait son père de toute la tête, admirablement proportionné, c’était un beau garçon dans toute l’exactitude du terme. La physionomie régulière, mais ne dénotant, point de qualités intellectuelles supérieures, exprimait en ce moment une certaine impatiente, à peine tempérée par les exigences de la politesse à l’égard d’un étranger. Les yeux, bleus, assez beaux, mais trop à fleur de tête; la bouche, aux lèvres rouges et fraîches, trahissaient un tempérament d’accord avec l’ensemble du personnage, c’est-à-dire prompt à certains entraînements. Mais une expression générale de franchise, de loyauté, une absence d’apprêt, de pose, comme on dit, rendait sympathique quand même ce grand garçon, dont l’apparence robuste n’avait rien à envier à celle du vieux peintre.
Quant au troisième hôte qui venait d’apparaître sur la terrasse, c’était un homme d’une trentaine d’années, à la physionomie un peu fatiguée, mais spirituelle et fine, à la bouche légèrement ironique et railleuse comme dissimulée sous une moustache blonde, douce et soyeuse. Grand et mince, le front haut, déjà un peu dénudé au sommet, les cheveux coupés ras de chaque côté, il présentait sur les tempes quelques précoces reflets argentés. Le nouveau venu était rigoureusement boutonné dans une redingote noire, d’une coupe élégante, et chaussé de bottines faisant valoir un pied étroit et petit. Un ruban de la Légion d’honneur, tout neuf, détachait son éclat de coquelicot sur le revers noir du vêtement. A première vue, l’homme qui était là avait beaucoup vécu, beaucoup travaillé, beaucoup souffert peut-être, et il n’en avait gardé pour toutes représailles ou pour toute vengeance du passé que le droit de rire quelquefois du présent.
–Ah ça! mon cher maître, s’écria-t-il, en s’arrêtant au milieu de la terrasse, tandis que le peintre lui faisait signe de prendre place devant la petite table, ah ça! j’espère bien que nous allons attendre ces dames.
–Soyez tranquille, mon cher Robert, répliqua Chênefer avec un sourire. Ces dames ne tarderont pas. Vous connaissez madame Chênefer, elle est toujours la même: telle du temps où la fortune ne m’avait pas encore comblé, telle elle demeure. Elle croirait tout perdu si elle ne présidait pas elle-même à tous les détails d’intérieur, si elle ne dirigeait pas les domestiques, jusque dans les plus petits rangements. Je dois dire qu’elle a trouvé dans Paule un disciple convaincu et qui ne la fera pas renoncer de sitôt à cette passion pour les choses du ménage.
Un éclair passa dans les yeux du jeune homme qui reprit vivement:
–Mademoiselle Abeille? L’adorable créature! J’espère bien que vous me conterez comment ce nouveau trésor vous est venu et comment je vous retrouve, au bout de dix-huit mois, avec deux grands enfants au lieu d’un.
–Mais il me semble qu’elle vous en a touché deux mots elle-même, hier soir, fit Chènefer; à votre arrivée impromptue qui a été pour moi une si agréable surprise, Paule était demeurée seule à la maison, c’est elle qui vous a reçu, et lorsque nous sommes rentrés, il m’a paru que vous étiez déjà les meilleurs amis du monde.
–Je l’avoue. On n’est pas plus charmante, plus simple, plus franche. Je voyais mademoiselle Abeille pour la première fois. J’ignorais jusqu’à son nom. Et tout de suite je me suis trouvé à l’aise avec elle comme si nous avions été de vieux amis de dix ans.
Depuis le début de cette conversation, Henri Chênefer arpentait avec une sorte d’inquiétude contenue, la longueur de la terrasse. Sans avoir certainement prêté la moindre attention au dialogue, il s’arrêta tout à coup et regardant le peintre.
–Mon père, dit-il, ma mère et Paule se font attendre. Nous pourrions je crois, servir M. Saincaize. le café refroidit.
Robert allait protester: Chênefer ne lui en donna pas le temps.
–Tu as une visite à faire? répliqua-t-il en fixant les yeux sur son fils.
Une légère rougeur passa sur les joues d’Henri Chênefer
–Moi, une visite. qui te fait croire.
–Mon Dieu, mon cher Henri, il n’y a pas de mal à cela. Tu sais que tu es ici libre comme l’air. Mais je puis bien dire cela devant Saincaize, avec qui je ne me gêne pas, et qui t’aime: tu as, depuis le déjeuner, comme des fourmis dans les jambes. Tu vas, tu t’agites, tu piétines sur place, on dirait que tu attends le moment de t’echanper.
Robert Saincaize eut un geste de reproche.
–Et c’est à cause de moi?. Ah! par exemple, voilà qui n’est pas de bonne amitié, mon cher Henri. Que vous vous gêniez pour moi, je ne me le pardonnerais jamais.
–Mon père se trompe, je n’ai pas de visite à faire, répondit le jeune homme avec une indifférence affectée.
–A la bonne heure, fit Chênefer. Mais que tu en aies ou non, je te répète que tu es libre. Je tenais seulement à te rappeler que tu es arrivé ici tout juste hier soir, même après Saincaize, et que, vraiment, tu pouvais bien nous donner ta matinée.
–M. Saincaize sait que j’en suis heureux.
–Ah! voici ces dames, interrompit Robert, qui saisit l’occasion de mettre fin à l’embarras d’Henri, car cet embarras ne lui avait pas échappé.
Madame Chênefer venait d’entrer. C’était une femme d’une cinquantaine d’années au moins et sans la moindre prétention ni à la beauté ni à la coquetterie. Ses traits, déjà flétris, offraient une expression de douceur et de bonté. Elle était vêtue, avec une simplicité extrême, d’une robe de couleur brune, sans volants, qui ajoutait encore à sa physionomie quasi ascétique, couronnée de bandeaux unis, tout grisonnants. A côté d’elle se tenait une jeune fille d’une vingtaine d’années, blonde et d’une beauté délicate, que relevait une pâleur singulière. Les yeux très grands, d’un vert d’émeraude, avaient une profondeur étrange de mélancolie. Une robe noire, de deuil, entièrement montante, l’enveloppait tout entière, emprisonnant son corps charmant, faisant valoir la rondeur de ses bras, la blancheur étincelante de sa carnation et la finesse d’une main parfaite.
Tandis que madame Chênefer s’excusait auprès de Robert Saincaize, le peintre faisait signe à Paule, qui s’approcha de lui souriante.
–Tu arrives à propos, dit Chênefer, ce diable de Saincaize m’accable de questions à ton sujet. Il faut que tu l’aies ensorcelé, ce qui n’est pas difficile d’ailleurs, avec des yeux pareils.
–Oh! mademoiselle!. murmura Robert.
–Il n’y a rien de blessant là-dedans, reprit le peintre. C’est curieux, ces musiciens. Qui sait? Saincaize compte peut-être découvrir dans ton histoire un nouveau sujet d’opéra, un pendant à son Roi Rodrigue.
Paule baissa les yeux, puis les relevant tout à coup sur Robert Saincaize qui semblait de plus en plus sous le charme:
–Monsieur, dit-elle simplement, , mon histoire est courte. Je suis orpheline, je dois tout à M. Chênefer, et sans lui il y a un an que je serais morte de désespoir et de.
Chênefer s’élança et mit sa grosse main, toute tremblante d’émotion, sur la bouche de la jeune fille.
–Tais-toi! Tais-toi! répéta-t-il d’une voix irritée.
Puis avec une affectation de grosse gaité, et pour interrompre cette scène imprévue:
–Si c’est comme ça que tu écris l’histoire, j’aime encore mieux l’écrire moi-même. En deux mots, Saincaize, voici.
–Je gage, interrompit Saincaize, que j’ai deviné.
–Jamais de la vie.
–Mademoiselle jugera. Figurez-vous, mademoiselle, poursuivit le compositeur en apaisant par des gestes les nouveaux efforts de Chènefer pour l’empêcher de parler, figurez-vous que cet homme-là (et il désignait le peintre), ce n’est pas un homme, ce n’est pas seulement un génie: c’est la Providence. Il y a cinq ans, j’étais découragé, désespéré, lassé: je ne voyais plus clair dans ma vie. Je ne croyais plus à rien, pas même à Dieu. J’ai rencontré M. Chènefer, il m’a relevé, il m’a remis du sang dans les veines et me voici, non pas encore un bien gros seigneur, mais en bon chemin, Dieu merci, puisque, en dehors de mes innombrables morceaux d’orchestre ou de chant, je viens d’avoir à l’Opéra un succès égal à celui de Massenet. Eh bien! mademoiselle, votre histoire, vous n’avez plus besoin de me la dire. Votre pâleur et votre robe de deuil m’en ont déjà appris la moitié: l’émotion de M. Chênefer en vous coupant la parole, tout à l’heure, m’a appris le reste. Nous voilà deux à le bénir. N’est-ce pas que j’ai deviné, et que c’est bien cela?
Paule avait écouté Robert sans cesser de fixer sur lui son beau regard clair et profond.
Au dernier mot, spontanément, avec une sorte d’emportement de reconnaissance elle s’élança au cou du vieux peintre, et cachant son émotion, elle murmura ce seul mot:
–Oui.
–Ah! madame, reprit Saincaize en serrant les mains de madame Chênefer, qui semblait tout heureuse, quel homme! et combien il mérite d’être aimé.
–Vous ne saurez jamais combien il est bon! murmura-t-elle avec une conviction naïve.
Chênefer, lentement, s’était dégagé de l’étreinte de la jeune fille.
–Sapristi! Saincaize, s’écria-t-il, moitié ému, moitié fâché, que vous êtes donc bête de rappeler ces enfantillages-là, pour exciter encore la sensibilité de cette enfant. Avec votre air de tout deviner, vous n’avez rien deviné du tout. Paule ne me doit rien, rien, entendez-vous? Vous parliez d’un service que je vous ai rendu? Tenez, ça tombe bien. Il y a quarante-cinq ans. ce n’est pas d’hier comme vous voyez, le grand-père de cette enfant, M. Abeille, m’en a rendu un bien autre, bien plus décisif: c’est grâce à lui que j’ai pu apprendre mon métier, c’est lui qui m’a ouvert la porte de la vie, qui m’a fait aimer cette vie, où il existe de pareils hommes. Il avait un fils: ce fils est mort sans fortune, sans même avoir atteint le temps exigé pour avoir droit à une maigre pension de retraite. Il laissait une veuve et un enfant. Croiriez-vous, poursuivit Chênefer, avec un accent presque furieux, croiriez-vous que je n’en ai rien su? Que cette pauvre femme qui me connaissait, qui savait ce que je devais au père de son mari, c’est-à-dire mon nom, ma fortune, ma gloire, ma vie, n’est pas venue me trouver, mavertir de son malheur? Croiriez-vous que c’est par hasard, un jour, par un miracle plutôt, par le bavardage d’un modèle, que j’ai su que madame Abeille se mourait dans un galetas de Montmartre, sans pain, sans feu, avec son enfant. Mille tonnerres! Saincaize, voyons, qu’est-ce que vous auriez fait à ma place? Mais pour sauver la mère, entendez-vous, j’aurais donné cent mille francs comptant, en or. Je suis arrivé trop tard, mais j’ai du moins réussi à cela qu’avant de fermer les yeux elle a su que son enfant devenait ma propre fille, et elle a pu s’en aller calme, tranquille, presque heureuse. Ah! vous êtes gentil, vous, termina Chènefer d’un ton bourru. Vous restez dix-huit mois sans venir voir les gens, et puis un beau jour, quand vous tombez chez eux, qui vous aiment et qui s’attendent à passer un bon quart d’heure, c’est pour les forcer à vous raconter des banalités.
Le peintre s’arrêta, s’épongeant le front avec son mouchoir.
–Chènefer, dit gravement Robert, vous êtes l’homme le plus grand que je connaisse.
–Si vous saviez comme vous m’agacez!
–Eh! que diable aussi, vous êtes trop exigeant avec votre manie de prétendre que vous ne faites que juste ce qui est dû. Et à moi, qu’est-ce que vous me deviez pour m’avoir soutenu comme vous-avez fait?
–Vous, c’est autre chose. Vous êtes un compatriote, du Nivernais, comme moi, d’un hameau, où j’ai dessiné un de mes succès.
–Oui, Briffaut, l’étang même, n’existe plus. C’était joli comme paysage, mais dangereux comme hygiène. Enfin, parce que je suis presque Morvandiau, ce n’est pas une raison pour que je ne vous aie pas de reconnaissance.
Au même instant un domestique vint parler à voix basse à madame Chênefer.
–Mon ami, dit-elle, M. Brazier demande à te voir.
–Brazier? fit le peintre avec surprise. Le maître d’hôtel des Petites-Dalles?
Puis, enchanté sans doute de cette diversion.
–Eh bien! qu’il entre, ce cher monsieur, qu’il entre.
Depuis longtemps déjà, profitant de l’inattention générale, Henri Chênefer avait disparu.
VII
M. Brazier entra. Il était vêtu d’un habit vert olive, d’un gilet blanc moucheté de petites fleurs rouges, d’un pantalon gris clair. La cravate blanche, le chapeau rond et des gants de fil d’Ecosse achevaient de prouver que la visite de l’honnête hôtelier devait être une visite pour ainsi dire officielle.
Chênefer se leva, et faisant quelques pas au-devant de M. Brazier qui demeurait un peu intimidé devant l’assemblée.
–Monsieur Brazier, je vous salue. Vous semblez avoir chaud. La côte est rude et le soleil ardent. Prenez donc un siège, je vous prie.
–Madame. mademoiselle. monsieur. fit l’hôtelier en s’inclinant alternativement devant les hôtes de la villa, vous êtes mille fois trop bons. Je vous dérange sans doute, monsieur Chênefer, vous étiez en société…
–Vous ne me dérangez pas, nous sommes en famille, car voici un ami qui vaut un parent, et des meilleurs.
Chênefer désigna Saincaize. Brazier salua de nouveau ; Paule approcha un siège.
–Mademoiselle. je ne souffrirai pas.
–Vous prendrez bien une tasse de café? dit Chènefer. Il en reste encore, n’est-ce pas, Paule?
–Oui, mon père.
Brazier écarquilla des yeux surpris.
–Ne faites pas attention, reprit le peintre, C’est un second enfant que Dieu m’a envoyé. Louise, poursuivit-il en s’adressant à sa femme, sonne pour qu’on apporte du kirsch. M. Brazier, je crois me le rappeler, préfère le kirsch.
–Madame. je suis vraiment confondu de vos bontés, murmura le brave homme. J’ai pris le café avant de partir, mais enfin puisque vous l’exigez.
Et il s’assit. Puis au bout d’une courte pause:
–L’accueil dont vous m’honorez, monsieur Chènefer, et auquel vous m’avez habitué d’ailleurs, m’enhardit dans la démarche que je me suis permis de tenter auprès de vous, je dirai même plus: elle la justifie.
–Nous vous écoutons.
Saincaize s’était écarté par discrétion. Le peintre s’en aperçut.
–Eh! Saincaize, cria-t-il, où diable allez-vous?... La communication de M. Brazier n’a aucun caractère mystérieux, je suppose…
Au nom du compositeur, l’hôtelier fit sur sa chaise un soubresaut.
–Monsieur est M. Saincaize?
–Oui, monsieur, répondit poliment Robert, et tout prêt à vous être agréable.
–Saincaize, Robert Saincaize. le compositeur célèbre?
–Ah! permettez, vous allez trop loin.
–L’auteur du Roi Rodrigue, le grand succès de l’opéra?
–Eh bien oui! lui, lui! répéta Chènefer impatienté.
Brazier passa la main sur son front, comme pour recueillir ses idées.
–Vraiment, reprit-il, je ne m’attendais pas. j’étais loin de m’attendre. à une rencontre. qui. si monsieur y consentait... Mais non! ce serait de l’indiscrétion de ma part. quoique la considération de la bienfaisance. l’accord du génie et de la beauté. C’est égal, monsieur Chênefer, vous recevez une société comme les rois, oui, je dis bien, comme les rois n’en ont pas toujours.
Malgré son impatience, Chênefer ne put s’empêcher de rire de la mine comiquement ahurie de l’hôtelier. Les deux femmes elles-mêmes sourirent. Saincaize, fort intrigué, se rapprocha:
–Croyez, cher monsieur, dit-il, que je suis extrêmement flatté d’être aussi illustre aux Petites-Dalles. Mais vous mettriez le comble à votre obligeance en m’expliquant.
–Oui, parlez, insista Chênefer.
–Voici en deux mots. Vous savez peut-être le terrible accident dont ont failli être victimes, hier– matin, aux Petites-Dalles, un professeur de Paris et ses deux demoiselles.
–Que m’apprenez-vous là? s’écria le peintre tout ému, tandis que les deux femmes, non moins impressionnées, se rapprochaient en laissant échapper une exclamation de pitié.
–Je vois que la nouvelle n’est point encore parvenue jusqu’à vous.
Brazier raconta l’accident, le sauvetage et comment l’un des baigneurs, épuisé, avait manqué lui-même ne pas revenir.
–Mais, c’est un héros! s’écria Saincaize.
Le mâle visage de Chênefer semblait resplendir: ses yeux jetaient des éclairs.
–Un héros! oui, répéta-t-il. C’est bon d’apprendre de temps en temps de ces choses-là. Ça console des autres.
Et se tournant vers l’hôtelier.
–Monsieur Brazier, je vous remercie, car je vous comprends maintenant: vous êtes venu me recommander cet homme. Vous avez bien fait. Louise, va chercher mon portefeuille, je te prie.
Madame Chênefer se dirigeait déjà vers la porte. Brazier s’élança.
–Madame… monsieur Chênefer… vous êtes trop généreux… vous vous méprenez… je ne me serais jamais permis… j’étais venu uniquement vous offrir un billet pour une représentation, musicale et dramatique, ajouta Brazier avec importance, que nous avons organisée pour demain au profit de ce brave homme.
–Une représentation? fit Chênefer étonné.
–Vous me pardonnerez mon importunité.
–Eh! je vous en sais gré, encore une fois. Vous avez donc des artistes en ce moment aux Petites-Dalles, que vous avez pu organiser un concert en vingt-quatre heures?
Brazier prit un air modeste.
–J’ai été, je l’avoue, un peu aidé par un jeune homme, un de mes pensionnaires…
–Un artiste?
–Oh! non, un homme du monde, du meilleur monde.
–Bon! Mais des artistes, monsieur Brazier, des artistes.
–Nous n’avions, jusqu’à hier soir, en dehors de quelques dames, excellentes pianistes, et toutes disposées à consacrer leurs talents à une bonne œuvre, nous n’avions, dis-je, qu’un chanteur comique… peu connu… M. Alfred.
Brazier accompagna ce nom d’une moue assez dédaigneuse.
–Mais depuis hier soir, nous avons mieux: il nous est arrivé une étoile. Oh! à ce qu’il paraît. une étoile…
; Depuis quelques minutes, Saincaize semblait prendre un redoublement d’intérêt au récit de l’hôtelier. A ce dernier mot: «une étoile», il s’avança et dit vivement:
–Vous la nommez?
–Mademoiselle Briffaut.
Robert Saincaize eut un soupir de soulagement. On eût dit qu’il s’attendait à ce nom, car son visage exprima plutôt la satisfaction que la surprise.
–Vous dites?… insista Chênefer qui ne remarqua pas cette expression du compositeur.
L’hôtelier répéta le nom.
–Tiens! fit le peintre en riant; Briffaut, c’est le nom de votre village, Robert. Nous en parlions justement tout à l’heure.
–En effet, répliqua le compositeur avec un sourire singulier et baissant les yeux comme pour empêcher qu’on y pût découvrir une pensée secrète. Les noms ont de ces hasards.
–Monsieur connaît mademoiselle Briffaut? interrogea Brazier.
..,–Oh! très peu. de nom et de vue, comme on connaît une jeune cantatrice qui se produit quelquefois en public.
–Elle a donc vraiment du talent?
Saincaize ne put retenir un éclat de rire.
–Mais, cher monsieur, vous venez de nous la , présenter vous-même comme une étoile de première grandeur.
L’hôtelier s’agita.
–Je vais vous dire, c’est un peu. de confiance; elle m’a été fort recommandée par. la personne dont je vous ai parlé. un homme du meilleur monde, un jeune homme. Moi, jusqu’à ce jour, je n’avais pas l’avantage de la connaître.
Chênefer et Saincaize échangèrent un regard.
–Viens, Paule, laissons ces messieurs causer librement, dit madame Chênefer, qui sortit bientôt, suivie de la jeune fille, tandis que Brazier demeurait un peu interloqué.
–J’espère, balbutia-t-il que ce n’est pas moi qui chasse ces dames.
–Non, répliqua le peintre en riant. Mais vous comprenez que les aventures, les. amours de votre étoile ne nous regardent pas: d’ailleurs, puisque vous êtes hôtelier, c’est le secret professionnel. Revenons donc à la seule chose qui nous intéresse. Vous donnez demain un concert, et cette demoiselle en formera le principal élément d’attraction.
–A moins que son mérite n’ait été exagéré.
–Non, interrompit vivement Saincaize, elle ira parfaitement. La voix n’es-t pas très flexible, mais elle a de la force: c’est un soprano très convenable. Vous pouvez être tranquille. Mademoiselle Briffaut ne vous laissera pas en chemin.
Brazier s’était levé, comme pour prendre congé.
–Attendez, fit le peintre; vous nous inscrirez pour cinq places, à cent francs l’une. je dis cinq, car vous en êtes, dites, mon cher Robert?
–Je crois bien! plutôt deux fois qu’une.
–Nous vous ferons tenir les fonds dès demain… Ah ça! où donc est passé Henri? poursuivit Chênefer.
–Il sera allé faire un tour dans le parc, dit Saincaize. A son âge, on ne tient guère en place, vous le savez.
L’hôtelier tournait et retournait son chapeau entre ses doigts en se confondant en remerciements. Mais il ne s’en allait pas. Chênefer s’aperçut de cet embarras.
–Vous avez encore quelque chose à me demander?
–A vous, monsieur Chênefer? Oh! non. Mais il m’est venu une idée, bien ambitieuse sans doute. Je l’ai eue tout de suite, en entendant nommer monsieur (il salua Saincaize), tout à l’heure, pour la première fois. Si j’osais. mais non. je serais d’une indiscrétion…
Saincaize l’interrompit d’un geste.
–Mon cher maître, dit-il en se tournant vers Chênefer, souffrez que j’aide M. Brazier. Il grille d’envie de me demander ma collaboration à son concert. Je n’ai pas l’habitude de me produire en public, mais il s’agit d’une bonne action; si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je suis tout prêt à accéder à ce désir.
L’hôtelier, épanoui de joie, poussa une exclamation.
–Il serait possible!
–Robert, je vous approuve, fit gravement le peintre. Et nous irons vous applaudir.
M. Brazier demeurait toujours immobile.
–C’est que. commença-t-il.
–Vous êtes donc insatiable? s’écria Chênefer en riant. Que vous faut-il encore?
Saincaize intervint.
–Je devine. Si petit que soit un concert, il faut une ou deux répétitions: c’est bien cela, n’est-ce pas.
–C’est cela même. Nous avons répétition de trois à six aujourd’hui même. L’heure a été choisie par mademoiselle Briffaut qui, après déjeuner est montée faire une promenade sur la falaise. De trois à six on sera parfaitement tranquille: tout le monde est sur la plage.
–Eh bien! monsieur Brazier, c’est entendu. A tantôt.
Cette fois, l’hôtelier n’avait plus rien à demander. Il prit congé en multipliant les protestations de dévouement et de respect, et sortit à reculons, en proie à un véritable enthousiasme.
Lorsque Chènefer et Robert Saincaize furent demeurés seuls, le peintre fixa sur le jeune homme un regard scrutateur.
–Dites donc, Robert, est-ce que, vraiment, vous ne connaissez pas cette demoiselle Briffaut plus que vous n’avez voulu en avoir l’air devant ce brave homme?
–Moi? répliqua Saincaize en réprimant un tressaillement. Pas davantage, je vous assure, mon cher maître.
–C’est singulier, murmura Chènefer devenu tout à coup pensif. Cette créature dont j’entends prononcer le nom pour la première fois, m’inspire je ne sais quel sentiment de répulsion instinctif, comme si elle avait fait du mal à quelqu’un des êtres que j’aime.
Saincaize eut un rire un peu forcé.
–Quelle idée!
––Vous avez raison. Je suis ridicule. C’est ce nom de Briffaut qui m’a frappé! Enfin, vous ne la connaissez pas, tant mieux. Elle est jolie?
–Pour cela, oui; comme un démon.
Saincaize avait prononcé ces derniers mots avec une expression de tristesse involontaire. Le peintre reprit, d’un ton ironique:
–Il paraît que c’est également l’avis de la personne du «meilleur monde» dont parlait Brazier. Mon Dieu! est-on bête quand on. est jeune!. Mais pardonnez-moi, Robert: j’oublie que vous avez été si malheureux de ce que j’appelle, à tort, une bêtise.
–Oh! ne retirez pas le mot, répliqua Saincaize vivement. C’est le seul juste.
–Vous n’en avez pas moins toujours gardé le secret sur le nom de cette femme.
–Pour une raison que je vous ai dite: elle est morte.
Il y eut un nouveau silence. Chênefer reprit, comme entraîné par une pensée nouvelle:
–Mais comprenez-vous Henri, qui s’en va, qui nous laisse seuls? Oh! les enfants trop heureux, tous égoïstes.
Saincaize ne répondit pas. En ce moment, Paule reparut: il alla à elle.
–Mademoiselle, dit-il, j’ai recours à votre bonté: je suis de corvée pour un concert de bienfaisance. Vous m’avez dit que vous possédiez un peu de ma musique; je vous demanderai de me prêter l’air de Dona Florinde, du Roi Rodrigue, et là-dessus je pars pour les Petites-Dalles.
Paule s’inclina en souriant.
–Vous revenez dîner, surtout? fit Chênefer.
–Parbleu! répondit Saincaize.
Et il sortit, précédé de Paule, tandis que le peintre, de plus en plus soucieux, s’accoudait à la balustrade de la terrasse, la tète entre ses mains.
VIII
Une fois sorti de la terrasse, sans que son départ eût été remarqué, Henri Chènefer avait traversé rapidement plusieurs pièces; arrivé dans une antichambre vaste et élégante, décorée de tableaux, de trophées et de lanternes japonaises, il avait pris, à une patère de bois de cerf, un petit chapeau de feutre noir, et, franchissant un perron d’une dizaine de marches, il s’était éloigné d’un pas alerte, prenant, dans la direction de gauche, une grande allée, à l’entrée de laquelle venait aboutir le chemin carrossable.
Cette allée, très ombreuse, très couverte, conduisait à l’une des entrées du parc de la villa, se dirigeant vers le nord, c’est-à-dire vers les falaises. Ainsi qu’on a pu en juger déjà par quelques détails topographiques, le vallon des Petites-Dalles se trouve encaissé entre deux rangs de collines, lesquelles suivent une ligne fantastique et irrégulière obligeant la route départementale à des circuits et à des montées presque continuels. Ces collines, fréquemment boisées, finissent par rejoindre les falaises abruptes et stériles qui surplomblent la mer à pic. Il en résulte que pour les habi– tants logés à leur sommet, et à la simple condition de se passer de véhicule, il est fort inutile de descendre dans la vallée; ils peuvent aisément atteindre les falaises, en gagnant, presque en ligne droite, tout le chemin perdu, en bas, par les courbes de la route. C’est ce chemin singulièrement raccourci qu’avait pris Henri Chênefer. Le parc se prolongeait de ce côté pendant un espace assez considérable, plus long que large. Au bout d’un quart d’heure de marche, une porte à deux battants, à claire-voie, peinte en blanc, surmontée de boules de même couleur, selon l’habitude classique des portes de parcs non clos de murs, apparut à l’extrémité de l’allée. Henri s’arrêta.
–La porte du parc est fermée, murmura-t-il avec inquiétude, mais elle ne doit l’être qu’au loquet. Les valets ne viennent jamais de ce côté.
Il consulta sa montre et frappa du pied.
–Une heure et demie. Si elle n’avait pas trouvé?. Ce Saincaize aurait décidément mieux fait de remettre sa visite à un autre jour.
Il poursuivit sa route. A vingt pas en deçà de la clôture, une petite maison basse, une grange pluclô d’un seul rez-de-chaussée, percée d’une fenêtre étroite et d’une porte de bois vermoulu, était comme enfouie sous la verdure des arbres, qui formaient au-dessus une sorte de dais. Henri Chênefer après un nouvel arrêt de quelques secondes, pendant lequel il s’efforça de comprimer les battements précipités de son cœur, alla droit à cette maison. Sous ses pieds craquaient les branches mortes et les feuilles sèches, pendant que les oiseaux dérangés par le promeneur inattendu s’envolaient en jetant à travers les arbres de petits cris effarés.
Au moment où le jeune homme, parvenu au seuil de la maison, étendait vers elle une main un peu tremblante, la porte s’ouvrit, et dans l’encadrement, rayonnante d’une beauté grave et tranquille une femme apparut.
–Hélène! s’écria Henri avec une explosion de joie. Hélène, tu es venue, tu as trouvé. Oh! que je t’aime!
Et, les bras ouverts, il se jeta au cou de la jeune femme, qui reçut cette accolade juvénile sans essayer de s’y soustraire, mais sans y répondre autrement que par un baiser calme et pour ainsi dire étudié. Après quoi, sans manifester ni émotion ni crainte:
–Fermez la porte, dit-elle. Bien que je n’aie rencontré personne depuis la falaise, il est inutile de défier le hasard.
–Eh! je ne crains rien! s’écria Henri, avec cet emportement de la vingtième année qui se plaît aux obstacles loin de les fuir, ne suis-je pas, ne sommes-nous pas libres? Est-ce que je ne t’aime pas plus que tout au monde? Qui donc pourrais-je craindre?
Et, la porte fermée, conduisant Hélène à une vulgaire chaise de paille, seul siège dont se meublait l’étroit logis désert, aux murs nus, blanchis à la chaux, il fit doucement asseoir la jeune femme, puis s’agenouillant devant elle et lui prenant les deux mains:
–N’es-tu pas ma femme? ajouta-t-il.
Elle eut un sourire sérieux, et abandonnant ses mains nues, douces et veloutées, elle plongea son regard dans les yeux d’Henri, fascinant d’effluves magnétiques l’enfant éperdu.
–Oui, répliqua-t-elle, votre femme, et qui vous aime autant que vous l’aimez.
Il couvrit de baisers fous les deux mains d’Hélène. Elle était adorable en ce moment, vêtue d’une robe claire, toute printanière, le corsage ouvert à la naissance du sein, laissant deviner à travers la dentelle blanche les richesses d’une poitrine régulière et robuste comme celle de la Vénus de Milo. Un chapeau de tulle, léger comme une gaze, semblait posé sur sa tète avec la délicatesse d’un oiseau. A travers la vitre de l’unique fenêtre de la chaumière, un rayon de soleil, doucement tamisé par le feuillage du parc, venait frapper droit sur la chevelure, faisant jaillir son éclat doré et illuminant du même coup ce visage charmant, frais et jeune, sur lequel n’apparaissait pas une seule ride, hormis un léger pli vertical, à la naissance du nez, indice de volonté et de sourdes impatiences.
–Raconte-moi ton voyage, reprit Henri. Oh! que tu es bonne!
–Mon voyage? fit-elle en riant d’un petit air pudique. Il me semble que vous n’avez pas grand’ chose à en apprendre, puisque nous nous sommes quittés hier à Fécamp, à deux heures.
–Méchante! tu sais bien que ce n’est pas de ce voyage-là que je veux parler: c’est de ton voyage des Petites-Dalles ici. J’avais si peur que tu ne parvinsses pas à te retrouver.
–Ce n’était pas difficile: la falaise, un petit bois, puis un petit champ, jusqu’ici, et à côté de la porte du parc, un poteau avec cette inscription: Villa Chênefer. Rien de plus simple.
–Comme elle dit cela gentiment! Je parie que je t’ai fait attendre. Tu ne t’es pas impatientée?
–Je savais, par votre lettre d’hier soir, qu’une raison de politesse envers un hôte de votre père vous empêchait de venir plus tôt. J’ai pensé que la même raison vous retenait encore.
–Oui, un ami de mon père, fit Henri d’un ton indifférent. Une visite insignifiante. Mon père est si bon qu’on s’installe chez lui, comme on veut. Ah! s’il te connaissait, comme il t’aimerait, lui aussi!
Hélène redevint grave.
–Tiens, poursuivit le jeune homme, tu vas te moquer de moi: il y a vingt-quatre heures à peine que je t’ai quittée; voilà plus d’un mois que nous vivons ensemble, parcourant la Bretagne et la Normandie, inconnus de tous, cachant notre bonheur. Eh bien! tu ne t’imagines pas ce que j’ai souffert pendant ces vingt-quatre heures. Il me semblait que j’étais isolé, abandonné pour toujours. J’ai passé toute l’après-midi d’hier dans cette petite chambre de Fécamp où tu venais le soir, voilée, sans être aperçue de personne. Je ne voyais que toi. Je me disais: à telle heure, sa voiture passe devant notre maison, à telle heure elle arrive sur la plage. Tu as trouvé un appartement convenable, au moins? A cette époque, il y a encore peu de monde aux Petites-Dalles. Tu n’as rencontré personne? Aucune connaissance de Paris, n’est-ce pas?
Sans répondre, Hélène fixa de nouveau son beau regard sérieux sur le jeune homme et dit:
–Ainsi, vous n’avez pas encore parlé à votre père?
Le jeune homme eut un tressaillement. Livré à toute l’expansion d’un amour qui l’absorbait, il se sentit tout à coup ramené à la réalité de la terre.
–Non, balbutia-t-il, pas encore. C’était impossible, puisque mon père n’était pas seul.
–Quand lui parlerez-vous?
–Mais ce soir. demain. qu’importe un jour de plus ou de moins, ma chère Hélène?
Elle baissa la tête, et reprit d’une voix presque douloureuse:
–Vous avez raison, Henri; rien ne presse. Il sera toujours temps. D’ailleurs je comprends vos hésitations, vos délais: votre père est un homme redoutable, qui sait comment il accueillera la révélation à laquelle vous songez?
Henri Chênefer se leva, les sourcils froncés.
–Mes hésitations? Moi, hésiter? Devenez-vous folle, Hélène, de douter ainsi de moi? Mon père m’a appris à être un honnête homme, vous le savez bien: vous ne vous seriez pas donnée à moi, vous ne m’auriez jamais aimé sans cela. C’est un homme d’honneur, vous dis-je. Qu’avez-vous donc, et quelle pensée vous vient tout à coup?
Elle se dressa debout, et les yeux à demi noyés, les lèvres entr’ouvertes, elle jeta au cou du jeune homme ses deux bras ronds tout parfumés de jeunesse, puis, ainsi suspendue et la tête appuyée sur la poitrine d’Henri.
–Ah! murmura-t-elle dans une sorte de sanglot étouffé, cette attente si longue, cette incertitude me tuent.
Et sourdement, à voix basse, elle ajouta:
–Mon enfant. mon pauvre enfant, lorsqu’il viendra au monde, aura-t-il un père?
Henri Chênefer, avec une force doublée encore par la passion, enleva Hélène dans ses bras et la porta sur la chaise qu’elle venait de quitter. Puis, s’agenouillant de nouveau devant la jeune femme:
–Je t’aime, répéta-t-il, je t’aime, tu seras, tu es ma femme, entends-tu. Mais tu veux donc me désespérer?
Elle essuya ses yeux avec un fin mouchoir de batiste bordé de Malines.
–Oui, je vous crois, je te crois, Henri: tu es bon, tu m’aimes, toi. Mais il y a dans ma vie tant de choses qui peuvent me nuire auprès de ceux qui ne me connaissent pas.
–Allons donc! fit-il en haussant les épaules. Tu as toujours été une honnête fille, et tu as eu d’autant plus de mérite que la carrière embrassée par toi était plus dangereuse. Il n’y a personne qui ne soit prêt à en témoigner.
–Et les apparences? répliqua brusquement mademoiselle Briffaut.
Henri Chènefer demeura un instant interdit.
–Écoute, poursuivit Hélène. Tu m’as demandé tout à l’heure si je n’avais rencontré personne aux Petites-Dalles. Eh bien. j’y ai recontré quelqu’un: le duc.
Le jeune homme pâlit.
–Le duc de Nohan? dit-il d’une voix émue.
–Oui, il se trouve là incognito. sous le nom de Raymond de Breuil. D’ailleurs d’une politesse, d’une réserve extrêmes envers moi. Seulement il s’est passé un événement aux Petites-Dalles et le duc a exigé. je me trompe. a fait appel à notre ancienne amitié. pour un service.
En peu de mots, mademoiselle Briffaut raconta le projet de concert, el sa promesse donnée. A mesure qu’elle parlait, Henri Chênefer devenait sombre.
–Ai-je donc mal fait? murmura-t-elle toute craintive.
–Non, répliqua-t-il sèchement. Puis, brusquement, il reprit: le duc vous a aimée, n’est-ce pas?
Elle releva la tête, hautaine:
–Je ne sais. Que m’importe, puisque je ne l’aime pas: puisque c’est vous qui m’aimez et que j’aime?
Henri tomba à ses pieds, et d’une voix pleine de larmes:
–Pardonne-moi!. Oh! si tu savais combien je suis quelquefois malheureux! Le moindre souvenir me rend jaloux jusqu’à la folie. J’ai vingt ans, Hélène, mais mon amour pour toi a fait de moi un homme. Tu ne sais pas la force de cet amour qui m’a pris tout entier. Si je doutais jamais de toi, je me tuerais. Oui, je suis fou. Tiens! je voudrais passer ma vie à tes pieds, à t’adorer. ainsi.
Elle contempla longuement cette tête jeune, frémissante de foi et de passion, puis, froidement, car elle se sentait à jamais victorieuse.
–Et cette amie? répliqua-t-elle lentement, cette jeune parente dont vous m’avez parlé. elle a accompagné votre famille sans doute?
Henri Chênefer eut un soubresaut. Pour la seconde fois il était brusquement réveillé de son rêve.
–Paule?... dit-il. Oui. Mais elle n’est point notre parente, je croyais vous l’avoir dit. Orpheline, mon père l’a recueillie. en raison de services anciens de sa famille. D’ailleurs, bonne, douce, empressée, se multipliant en soins auprès de ma mère. Elle est pour moi une amie, une sœur.
Les yeux d’Hélène lancèrent un éclair.
–Une sœur? Je me méfie de ces orphelines qui n’ont qu’un signe à faire pour être recueillies dans un château, et y vivre heureuses, sans souci du présent, sans inquiétude de l’avenir. surtout, quand dans ce château il y a un héritier, un fils…
Et avec un emportement subit jetant de nouveau ses bras au cou du jeune homme:
–Tu m’aimes bien? reprit-elle d’une voix ardente ; c’est moi seule que tu aimes, n’est-ce pas?
–Oh! tu le sais bien! murmura-t-il, tu le sais bien que je t’adore! Paule songer à moi?… Pauvre enfant!
–Tu ne songes pas à elle, toi: cela me suffit.
Il y eut un silence. Hélène se leva.
–Je pars. tu sais pourquoi. Je retourne aux Petites-Dalles. Mais ce concert sera le dernier. J’ai ta parole et tu m’aimes.
Henri allait répondre. Un bruit de branches froissées se fit entendre au dehors. Le jeune homme s’arrêta, frémissant.
–Il y a là quelqu’un, dit-il à voix basse. Et s’approchant de la fenêtre:
–C’est un inconnu… il passe… non, il rebrousse chemin.
Hélène, à son tour, s’approcha: une rougeur de colère envahit son visage.
–Sais-tu qui c’est? fit-elle sourdement. C’est M. Alfred, un comique de banlieue, à côté de qui je dois chanter demain, et qui sans doute est à ma recherche pour la répétition. Oh! Henri! si tu ne parles pas à ton père, je mourrai, je ne puis plus supporter tant de honte.
Le jeune homme regardait s’éloigner l’intrus.
–Il part, dit-il, il franchit la porte. Il est déjà loin. Il ne te verra pas.
–En être à me cacher d’un pitre! rugit mademoiselle Briffaut avec indignation. Mais du moins je te reverrai, là-bas, aujourd’hui?
–Pardieu! fit Henri.
Il étreignit la jeune femme dans un dernier baiser. Quand elle eut dépassé de quelques pas la porte du parc, une voix la fit trembler de colère. M. Alfred errant aux alentours, comme une âme en peine, venait de l’apercevoir.
–Ah! mademoiselle et chère collègue, s’écria-t-il, que je suis donc heureux; nous ferons route ensemble. Il va être trois heures et la répétition nous attend.
Hélène, furieuse, jeta un regard en arrière, mais Henri avait déjà disparu sous bois.
Darmowy fragment się skończył.