Czytaj książkę: «Le Secret du chevalier de Médrane»
Adolphe Granier de Cassagnac
Le Secret du chevalier de Médrane

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331849
Table des matières
I UNE SOIRÉE CHEZ LA COMTESSE MERLIN
II OLIVA LA MESTIV
III TOUTES POUR UNE
IV DE L’A-PROPOS DANS UN COUP D’ÉPÉE
V LE CAVALIER SERVANT
VI LA PRÊCHEUSE D’OISEAUX
VII L’AMANT SUPPOSÉ
VIII LE MANUSCRIT
IX LE CAP MISÈNE
X LE SECRET DÉVOILÉ
ÉPILOGUE
XI LA DERNIÈRE GARDE
A MADAME JANE DE SAULCY
MACHÈRE FILLE,
JE TE DÉDIE CE LIVRE,
OU J’AI TRACÉ L’ESQUISSE
DES ÉPREUVES, DES LUTTES ET DES PÉRILS
QUI ATTENDENT LES JEUNES FEMMES DANS LE MONDE.
TA PIÉTÉ ET TA DROITURE
M’ONT OFFERT L’EXEMPLE
DES FORCES QUI LES BRAVENT ET DES VERTUS QUI LES SURMONTENT
ET IL NE M’EST RESTÉ A IMAGINER
QUE LES FAIBLESSES ET LES VICES.
A. GRANIER DE CASSAGNAC
LE SECRET
DU
CHEVALIER DE MÉDRANE
Table des matières
I
UNE SOIRÉE CHEZ LA COMTESSE MERLIN
Table des matières
L’hôtel de la comtesse Merlin, situé derrière le théâtre de la Porte Saint-Martin, rue de Bondy, s’ouvrit avec un éclat extraordinaire, vers la fin du mois de janvier1841, après être resté fermé pendant deux années, par respect pour la mémoire du brillant et illustre général, mari de la comtesse, mort en1839.
Aucun autre salon, dans Paris, ne pouvait être comparé à celui-là, à raison des personnalités diversement célèbres qui s’y donnaient rendez-vous, sous le sceptre d’une femme en qui se réunissait la triple aristocratie de la naissance, de la beauté et du talent.
Cette noble et riche nature, ornée des dons les plus variés et les plus rares, musicienne, écrivain, type grec adouci par la grâce française, offrait comme un modèle à l’étude des artistes;–à Giulia Grisi pour son chant, à Méry pour ses récits, à Louis Boulanger pour ses madones; imposant aux personnes présentes l’admiration, aux absentes le souvenir, à toutes le respect,
Le général comte Merlin, frère de Merlin de Thionville, avait depuis longtemps attiré et reçu chez lui toutes les illustrations auxquelles l’avait associé sa longue et glorieuse carrière. Attaché à la fortune du roi Joseph, à Naples comme en Espagne, il avait accompli les plus beaux faits d’armes à Talavera, à Ocagna, à Almonacid, aux lignes de Tormès et de Salamanque. Général de cavalerie de l’école des Lassalle, des Montbrun et des Pajol, il avait vu sa longue expérience honorablement consacrée, sous Louis XVIII par la croix de Saint-Louis, sous Louis-Philippe par le grand cordon de la Légion d’honneur.
Réunies et groupées, dans le même salon, les relations du comte Merlin et celles de la comtesse avaient donc formé, à la longue, par le rapprochement des célébrités les plus diverses, une société variée et charmante, et celle où, pour un savant, un poëte, un lettré, un artiste, un voyageur, l’admission était à la fois la plus recherchée et la plus facile.
J’y avais été introduit par madame Delphine de Girardin, peu après mon retour des Antilles et des Etats-Unis.
Madame de Girardin, amie de la comtesse Merlin, belle comme elle, quoique d’une autre beauté, l’une étant blonde et l’autre brune, avait aussi un salon, moins nombreux, mais où le rayonnement littéraire de la maîtresse de maison attirait à la fois les gloires assises et les naissantes renommées. Lamartine et Balzac y étaient, comme Alexandre Dumas, Théophile Gautier et Eugène Sue, les lares du foyer.
C’est là que je pus contempler de près les deux plus radieuses apparitions qui traversèrent le ciel parisien à cette époque: Henriette Carlisle, duchesse de Sutherland, grande maîtresse de la garde-robe de la reine Victoria, et Donna America Vespucci, descendante du rival heureux de Christophe Colomb. C’est là aussi que j’eus l’honneur envié d’apprécier et d’éprouver l’ascendant moral de cette femme célèbre, mystère impénétrable de séduction et d’insensibilité, à laquelle échut la chance de traverser, comme une hermine, l’orgie du Directoire, que tant d’autres traversèrent comme des bacchantes.
Je parle de madame Récamier. Je la vois encore, à soixante-quatre ans, entrant vêtue de blanc, comme une communiante, avec une large ceinture mauve, dont les bouts traînaient jusqu’à terre, et essayant sur moi ce prestige indéfinissable de parole et de courtoisie auquel avaient cédé, comme j’y cédai moi-même, Lucien Bonaparte, le prince Auguste de Prusse, Mathieu de Montmorency et Chateaubriand.
Lorsque je fus présenté à la comtesse Merlin, j’arrivais de la Havane, où j’avais eu l’honneur de voir ses parents ou ses amis les plus considérables, les O’Farril, les Aldama, les Penalver, les Alfonso, les Villaverde, les Joaquim Gomez. Ce fut ma meilleure carte d’introduction, car je renouvelais les souvenirs les plus chers de sa jeunesse.
Doña Maria de las Mercedès, fille de don Beltran de Santa-Crux, comte de Mopox et de San-Juan de Jaruco, grand d’Espagne, était née à la Havane, en1789. Elle avait donc alors cinquante-deux ans; mais elle avait conservé du type havanais ces formes sculpturales qui rappellent les anciennes femmes étrusques, et dont Giulia Grisi fit admirer à toute l’Europe la riche et splendide beauté.
De toutes les femmes américaines, les créoles de la Havane et de la Nouvelle-Orléans sont incomparablement les plus belles; elles allient à la grâce des Françaises de la Martinique et de la Guadeloupe la taille noble et majestueuse des Anglo-Saxonnes de New-York et d’Albany.
Les jeunes Havanaises, abritées de la chaleur accablante du jour dans leurs longues et sombres galeries, passent ce qu’on pourrait nommer les heures intimes de la journée presque aussi peu vêtues que les Romaines, qui, aux mêmes heures, ne le sont pas du tout.
Livré à lui-même, le corps se développe en liberté, la taille se dégage, la poitrine s’enrichit; le pied, qu’aucune fatigue ne déforme, prend le galbe et la mesure du petit soulier de satin blanc; et jusqu’à vingt-cinq ans, toutes ces élégances conservent leurs proportions et leurs harmonies.
C’est cet ensemble de lignes pures, de contours gracieux, de développements opulents et corrects, que Doña Maria de las Mercedès avait emprisonné, à vingt ans, dans le moule aux mille précautions de la toilette française, où il avait maintenu intacte sa noblesse native.
Cette exquise beauté, jointe à la plus grande courtoisie, n’avait pas peu contribué à la vogue du salon de la comtesse Merlin; car beaucoup, qui étaient venus pour sa société, étaient restés pour sa personne.
Les groupes divers que je vis se former, le25janvier1841, résumaient fidèlement les influences diverses exercées par la comtesse.
Au milieu de tous se distinguait le groupe créole, accouru en mémoire du fructueux concert dans lequel, créole elle-même, elle avait chanté pour aider à relever les ruines amoncelées par le tremblement de terre de la Martinique.
Les Antilles françaises étaient alors représentées, à Paris, par une colonie de jeunes femmes, dispersée depuis, mais florissante à cette époque, et dans laquelle les Parisiens charmés trouvaient l’aisance sans abandon, et la noblesse sans gourme.
L’honneur de la Guadeloupe était soutenu par madame de Fontenay; celui de la Martinique par mademoiselle de Pontaléry; la première, fine et énergique physionomie, détachée d’une toile de Van Dyck; la seconde, idéal de jeunesse, de grâce et d’abandon, qu’atteignit quelquefois, sans le dépasser jamais, le pinceau délicat de Greuze.
A côté du groupe des créoles était celui des philhellènes, car la comtesse avait chanté autrefois pour les Grecs, et jeté les trente mille francs de son concert dans la cassette aux guinées de lord Byron.
Deux Athéniens, portant la veste en drap d’or, la fustanelle blanche à longs plis, les cnémides ou jambières en cuir de Russie, étaient debout près du célèbre général Kalergis, qui les avait présentés; et ils avaient dans leur large ceinture assez de sabres et de pistolets pour conquérir une province.
Le nom du brave général Kalergis, sa haute stature, sa fière mine, attiraient l’attention de tous. Il portait le fez du côté gauche, affectant de laisser voir nue et dégarnie la place de l’oreille droite, que les Turcs lui avaient coupée à la bataille de Callirhoë. Mais la curiosité des hommes, et un peu aussi la jalousie des femmes, étaient excitées par la merveilleuse beauté de madame Kalergis, jeune Corinthienne, admirée de Paris comme de toute la Grèce, et qui, eût-elle été encore plus impie que Phryné, eût été absoute par l’aréopage à la seule vue de son visage.
Autour des Grecs authentiques d’Athènes s’empressaient les philhellènes de Paris, Buchon, le baron Charles Dupin, Ambroise Didot; et Letronne, qui était capable de refaire Hérodote, si on l’avait perdu, émerveillait les deux Athéniens par la pureté de son accent et la correction de son dialecte ionique.
Naturellement, Paris lettré avait fourni un brillant et large contingent au salon de la comtesse; et comme les poëtes et les romanciers ont toujours eu le privilége d’attirer l’attention des gens du monde, cherchant à découvrir dans les traits ou dans le regard les sources mystérieuses de l’inspiration, les yeux allaient de Balzac à Dumas, de Théophile Gautier à Méry, de Gozlan à Eugène Sue, d’Alfred de Musset à Sainte-Beuve, de madame Mélanie Waldor, dans sa maturité, à madame Louise Colet, dans l’éclat de sa beauté provençale.
De tous ces lettrés, Eugène-Sue était le plus élégant cavalier, et Balzac le plus agréable causeur. L’un sentait toujours son ancien officier de marine, avec ses trente mille livres de rente; l’autre son gentilhomme tourangeau, avec son blason à demi effacé, mais l’ayant redoré par sa plume. Méry, l’hôte recherché de dix salons, n’était pas à proprement parler un causeur: c’était un feu d’artifice. Dès qu’on l’avait allumé, par le plus léger frottement, il suffisait, à lui tout seul, à éclairer un dîner ou à illuminer une soirée.
Ce qui s’échangeait d’observations piquantes, de mots heureux, d’anecdotes inédites, dans ce milieu d’élite où étaient réunies et en contact toutes les élégances, toutes les intelligences, toutes les malices, il est plus aisé de le deviner que de le dire: plus d’une femme avait sa légende, plus d’un lettré son aventure. On les répétait, on les commentait en les voyant.
A cette époque, Alfred de Musset avait mis à la mode les Andalouses, avec sa célèbre et indiscrète chanson, où il disait:
Avez-vous vu dans Barcelone
Une Andalouse au teint bruni?
Un cœur andalou passait alors pour un morceau très-friand; et l’un des romanciers présents venait, disait-on, d’en perdre un qu’il n’était pas allé chercher à Barcelone, où ils doivent d’ailleurs être rares. L’histoire courait les groupes et les égayait.
Après de longues lunes, sucrées avec le miel le plus doux et le plus parfumé qu’eussent jamais distillé les abeilles de la Huerta de Grenade, la belle venait de mourir. Le poëte, nature un peu élégiaque, ne se consolait pas d’avoir vu fermer ces beaux yeux, qui avaient contemplé les splendeurs de l’Alhambra et les élégances du Généralife. Mais, désillusion amère! les parents, accourus d’Amiens pour recueillir la succession, révélèrent au poëte affligé la nationalité de la défunte, qui, au lieu d’être Andalouse, était Picarde. Elle n’en avait été ni moins aimable, ni moins aimée; ayant montré par son exemple que la Somme possédait les vertus et la poésie de Jouvence, au même degré que le Guadalquivir.
Enjouée, grave, railleuse, enthousiaste, la réunion vivait de sa force et brillait de son éclat, attendant la sortie des théâtres, qui devait amener, avec un surcroît de gloires ou de notoriétés, Giulia Grisi du Théâtre Italien et Rachel de la Comédie-Française, apportant l’une et l’autre à la soirée de la comtesse l’attrait de leurs noms et l’éclat de leurs talents.
Parmi les nouveaux venus on distinguait l’illustre Auber, causeur aussi charmant que compositeur élégant, avec des airs de Chateaubriand, dont il avait la taille, la figure et la distinction; Nestor Roqueplan, esprit original, étincelant, sensé, méridional comme Méry, avec autant de verve, mais d’un caractère parisien, c’est-à-dire calme, aiguisé et railleur; le marquis de Custine, millionnaire lettré, petit-fils du célèbre et malheureux général, compagnon de Lafayette et de Rochambeau, et que sa mère portait dans ses bras, au pied de la guillotine, le jour où son grand-père y monta. A ses côtés était un type curieux resté des salons de l’ancien régime, Elzéar de Sabran, son neveu, fils de la célèbre amie du chevalier de Boufflers. C’était un petit homme, joufflu, souriant, sorte de bébé plus que sexagénaire, portant une perruque blonde, récitant des fables de sa composition, avec des gestes naïfs qu’il avait dû apprendre, dans les salons de sa mère, du brillant auteur d’Aline, reine de Golconde.
Pendant qu’on dégageait le piano, et qu’on faisait place à Giulia Grisi, j’allai m’asseoir à côté du comte Philippe de Grandfay, jeune créole de la Martinique, et je donnai, en passant, la main à Albert de Moraines, son compatriote et son camarade au1er régiment d’infanterie de marine. Tous deux retirés du service, riches et du meilleur monde, ils étaient fort répandus, et appartenaient naturellement au Jockey-Club, dont le cercle était alors situé au coin de la rue Grange-Batelière et du boulevard des Italiens.
Dans le même coin du salon étaient deux jeunes femmes, également remarquables et remarquées, amies intimes: l’une était l’amirale du Guénic, créole de la Martinique, dont le mari avait été l’ami et le compagnon du comte Merlin; l’autre était la contessine Laura Accaiolo, alors l’une des plus célèbres beautés de Florence. Son nom, légèrement modifié, la rattachait aux Accaioli de Florence, de Naples, d’Athènes et de Morée, famille ducale, dont le dernier représentant avait été dépossédé par Mahomet II.
Ayant eu l’honneur de connaître l’amirale à la Martinique, et d’être présenté par elle à la contessine Laura, à Paris, j’allai saluer ces dames; et, revenant à Philippe de Grandfay, je lui demandai s’il connaissait le petit vieillard, fin, droit, recherché de plusieurs, regardé par tous, qui était venu, en ma présence, échanger une poignée de main familière avec la contessine et avec l’amirale.
De Grandfay porta les yeux de ce côté, et me dit: –C’est le chevalier de Médrane.
Craignant d’avoir mal compris, je fis répéter le nom, qui m’avait frappé.
–Vous devriez le connaître, ajouta de Grandfay; il est de la Gascogne.
–Je n’ose en croire ni mes yeux ni mes oreilles, répliquai-je. Le chevalier de Médrane, que j’ai connu dans mon enfance, et qui est encore présent dans mon souvenir, avec ses ailes de pigeon, son jabot, son épée en verrouil et ses deux montres, aurait aujourd’hui cent ans.
–Qu’à cela ne tienne, observa de Grandfay en riant; celui-là peut les avoir. Du reste, il est l’oracle du Jockey où sa–réputation d’homme d’honneur l’a fait le juge naturel de tous les paris délicats. Ce soir même, il en jugera ici un, qui est des plus graves. Vous verrez cela. Je vous présenterai même à votre revenant, si vous le désirez.
–Comment, m’écriai-je, on juge ici, publiquement des paris faits au Jockey-Club?
–Oui certes, puisque c’était la condition même de celui-là; mais ces paris sont un usage ancien, dont je vous expliquerai la forme et les conditions.
A ce moment, des chut! répétés coururent les salons et arrêtèrent notre conversation; les doigts agiles de la comtesse Merlin attaquaient capricieusement les touches de son piano, et, au milieu d’un silence profond, Giulia Grisi abordait, de sa voix la plus émue et la plus pure, l’admirable cantabile de la Norma, casta diva, le triomphe de Bellini et le sien.
Pendant qu’elle chantait les quatre premiers vers:
Casta diva, que inargenti
Queste sacre antiche piante,
A noi volgi il bel sembiante
Senza nube è senza vel,
toute l’assemblée resta muette sous le charme irrésistible de cet organe, aussi suave qu’énergique, aussi correct que puissant, et dont l’empire était secondé et centuplé par la magistrale beauté de l’artiste.
Mais lorsque sa voix, plus concentrée et plus douce encore, attaqua les quatre derniers:
Tempra tu de’ cori ardenti
Tempra tu lo zelo audace;
Spargi in elli quella pace
Che brillar fai tu nel ciel,
des acclamations unanimes et ardentes saluèrent l’artiste, vers laquelle s’abattait une avalanche de bouquets.
Il y a des femmes qui sont belles comme les anges et d’autres qui sont belles comme les démons. Giulia Grisi était belle comme la beauté elle-même.
Lorsqu’elle parut sur le Théâtre Italien à Paris, en octobre1832, on crut voir dans cette tête, dans ces épaules, dans ces bras, qu’on eût dits en marbre de Paros animé, l’idéal du beau, tel que l’avait rêvé et réalisé dans la Vénus de Médicis le génie de Praxitèle.
Donc, après que les dernières notes du cantabile, dit à demi-voix, avec .cette émotion contenue qui pénétrait et fondait les âmes, eurent permis de respirer, les regards se tournèrent vers Rachel, qui devait succéder à Giulia Grisi.
Elle était assise en face de moi, à côté de madame Delphine de Girardin. Je la vis émue, fière, l’œil en feu, la narine soulevée, comme provoquée dans sa gloire par le triomphe de la cantatrice, et respirant par avance son propre triomphe, dont elle ne doutait pas.
Rachel était incomparablement moins belle que Grisi, comme femme; mais elle avait, comme artiste, un masque, une taille, un geste, une voix, qui formaient un ensemble d’une majesté sans égale. Ce qui la mettait tout de suite hors de pair, c’était la dignité.
Cette enfant des rues, qui avait chanté, pour deux sous, entre quatre chandelles, était arrivée à une distinction de duchesse. Elle était simplement et naturellement grande dame. Elle possédait, dans son organe, les notes de la raillerie, du dédain, du mépris, de la haine, de la menace. Si elle avait eu encore la note de la tendresse, comme madame Ristori, et la note de la mélancolie, comme miss Smithson, jamais femme n’eût approché de son prestige et de sa grandeur au théâtre.
Dès ses débuts à la Comédie-Française, Rachel s’était cru des motifs de me détester, et elle l’avait fait cordialement. Plus tard, revenue à des sentiments plus équitables, elle m’avait offert, et fait accepter en compensation, la plus cordiale amitié. Le soir dont je parle, la paix était faite, et un sourire échangé lui fit connaître qu’elle pouvait compter sur moi, comme tous comptaient sur elle.
Elle avait choisi une scène du troisième acte de Phèdre, et sa sœur Rebecca, morte jeune et déjà d’un beau talent, lui donnait, comme on dit au théâtre, la réplique, dans le rôle d’OEnone.
C’était le moment où Phèdre, égarée par sa passion incestueuse, et croyant Thésée, son mari, mort, vient de faire à son beau-fils, Hippolyte, l’aveu de son amour; tout à coup, OEnone, sa confidente, survient épouvantée, et lui apprend que le roi, son mari, non-seulement n’est pas mort, mais qu’il est déjà dans Athènes, et que les acclamations du peuple annoncent son arrivée au palais.
A cette nouvelle foudroyante, le visage de Phèdre se transfigure; le plus sombre désespoir remplace le feu que l’amour avait allumé dans ses regards, et elle accueille la chute de ses coupables espérances avec une résignation sinistre:
Mon époux est vivant, Œnone; c’est assez;
J’ai fait l’indigne aveu d’un amour qui l’outrage;
Il vit; je ne veux pas en savoir davantage!
Mais peu à peu, à travers sa résignation ou son désespoir, on voit paraître sur le visage de Phèdre égarée un sentiment nouveau et plus. poignant encore; c’est la honte d’être méprisée par cet amant de ses rêves, que la fatalité lui arrache avant de l’avoir possédé, et dont les refus l’accablent moins que le sacrifice inutile de sa propre dignité:
Juste ciel! qu’ai-je fait aujourd’hui?
Mon époux va paraître et son fils avec lui.
Je verrai le témoin de ma flamme adultère
Observer de quel front j’ose aborder son père!
Le mépris de celui qu’elle aime, voilà ce qui pèse sur son âme, encore plus que la froideur de ses dédains. Plus grand encore que le malheur de n’être pas aimée, lui apparaît celui de voir l’énergie de sa passion méconnue; et il lui semble que l’énormité de sa honte s’affaiblira par la sincérité de son aveu. On suit sur ses traits les angoisses de son âme. On voit qu’elle cherche un appui dans sa faute même, et qu’il lui en coûte moins d’être coupable que d’être dissimulée.
Résolue aux aveux, s’il le faut, et appuyant sur le bras d’OEnone une main crispée, tandis que l’autre, tendue en avant, le doigt indicateur déployé, semble désigner dans le vide quelque personnage invisible, elle s’écrie l’œil plein d’éclairs, et avec une parole que la passion déchire:
Il se tairait en vain, je sais mes perfidies,
OEnone, et ne suis pas de ces femmes hardies,
Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix,
Ont-su se faire un front qui ne rougit jamais!
Cette scène, que Scribe et M. Legouvé introduisirent plus tard dans Adrienne Lecouvreur, passionna et bouleversa l’assemblée.
Les uns n’avaient admiré et applaudi que l’attitude de Rachel, les transfigurations successives de sa physionomie, la flamme de ses regards, l’énergie de son geste, le ton accusateur de sa parole contre celles dont le front ne rougit jamais; mais beaucoup de femmes, l’esprit traversé par un soupçon diabolique, et cherchant un but au geste accusateur de Rachel, parurent croire qu’il y avait là, dans quelque coin du salon, abritées par leur éventail, protégées parleurs diamants, des grandes dames connues d’elle, peut-être des rivales, auxquelles elle venait d’imprimer en public le fer chaud de sa jalousie et le sa vengeance, comme plus tard Adrienne Lecouvreur se fit dans le salon de la duchesse qui lui disputait le cœur de Maurice de Saxe; et plusieurs d’entre elles, à demi soulevées sur leurs chaises par une curiosité malsaine, sondèrent des yeux le coin mystérieux qu’avaient semblé indiquer son doigt et son regard.
Cette interprétation de la scène de Phèdre en centupla effet, et l’admiration pour Rachel alla un instant jusqu’au délire.
La moitié de la salle savait vaguement qu’un pari, engagé au Jockey-Club, et qui avait, disait-on tout bas, une femme pour objet, devait être jugé après le souper; et de ce fait, ou de ce soupçon, les esprits prévenus conclurent que Rachel, intéressée peut-être au pari, avait trobablement voulu désigner par avance la victime. l’amirale Du Guénic et la contessine partageaient ce soupçon, et madame de Girardin ne s’en défendait pas d’une manière absolue.
Cependant, cette idée, examinée mûrement, était et elle-même souverainement déraisonnable. Rachel, qui était le savoir-vivre et la courtoisie en personne, n’aurait jamais pu avoir la pensée d’infliger un tel affront à salon si respecté de la comtesse Merlin, sa protectrice et son amie; néanmoins, l’impression première, une foi reçue, resta, se fortifia, se répandit, et des chuchotements la portant de fauteuil en fauteuil, l’associèrent dans la plupart des esprits à ce pari grave et mystérieux dont m’avait parlé Philippe de Grandfay, et que devait juger le chevalier de Médrane.
Il y avait alors, comme hélas! on n’en voit que trop aujourd’hui, dans les régions les plus élevées du monde parisien, d’éclatants scandales domestiques.
Trois femmes étaient en ce moment les étoiles de première grandeur du monde galant. L’une était la femme d’un pair de France; l’autre tenait les salons d’une grande préfecture près de Paris; la troisième était une princesse italienne. La langue française, qui a les moyens d’exprimer en termes propres les choses qui ne le sont pas, les nommait des lionnes; la langue latine, qui n’avait de respect pour rien, les eût appelées des louves.
Les regards indiscrets les cherchèrent dans les salons et les cherchèrent en vain; mais comme il fallait une victime à la malignité, on en voua vingt par avance, en masse et au hasard, à ce minotaure de la médisance, dont le chevalier de Médrane devait prononcer l’oracle sanglant.
Les personnes instruites des usages du Jockey-Club d’alors faisaient observer que les paris qui y étaient engagés ne sortaient jamais du huis-clos du cercle. C’était donc par une dérogation expresse, jusqu’alors sans exemple, que celui dont il était question était porté dans un salon du grand monde, et réservé pour le cercle étroit des familiers qui restent jusqu’à la fin. Telle était la condition dans laquelle il avait été proposé et tenu; et l’on concluait de ces circonstances inusitées qu’une personne habituée du salon de la comtesse Merlin devait s’y trouver intéressée.
Sollicitée respectueusement de donner son consentement à l’exécution des engagements pris, la comtesse s’y était prêtée avec la plus complète bonne grâce, sachant et disant que l’esprit d’un homme ou l’honneur d’une femme n’avaient jamais eu qu’à gagner dans son salon.
Le souper qui suivit, et qui mêla toutes les parties de la société en les recomposant par groupes d’amitiés ou de relations, acheva de porter à l’état de légende la prétendue sortie faite par Rachel contre des grandes dames inconnues; ce n’était plus un secret, un soupçon, une hypothèse; le goût du drame et de l’aventure en avait fait une réalité.
Quelques femmes respectables par l’âge et la situation, qui avaient été fort belles, et qui étaient encore fort spirituelles, retrouvaient dans cet incident inattendu une arrière-saison de la société du Directoire et du Consulat, qu’elles avaient ornée, et où l’on n’arrivait à être la plus célèbre qu’à la condition d’y être la plus compromise.
Loin de le plaindre, elles louaient donc le sort de ces femmes soupçonnées, mais encore inconnues, et auxquelles allait peut-être échoir le sceptre qu’elles avaient elles-mêmes jadis porté avec éclat.
Madame Hamelin, qui avait été des fêtes de Barras, et avait assisté aux triomphes de madame Tallien, cherchait à m’arracher ce secret chimérique, auquel elle me supposait initié; et ne doutant pas un instant que quelque femme de la société ne fût intéressée dans le pari à juger, elle attendait impatiemment, comme beaucoup d’autres, la proclamation ou la désignation suffisamment claire des noms qui allaient désormais être ajoutés à la liste des poursuivants heureux et des maris ridicules.
La belle contessine Laura et l’amirale du Guénic, encore étrangères à la chronique galante du grand monde parisien, n’avaient qu’imparfaitement saisi les bruits qui circulaient autour d’elles. Plus particulièrement répandues dans le monde créole, alors fort brillant, et dans lequel les luttes féminines, inévitables partout où se réunissent des hommes et des femmes, étaient tempérées par l’intimité, elles étaient choquées par les froides audaces étalées dans les sociétés de Paris, où le désordre pouvait se produire, non-seulement sans blâme, mais encore sans cette réserve, qui est son voile, sinon son excuse.
Leur première pensée, lorsque je leur eus expliqué les causes de l’animation et de l’attente générales, fut de se retirer, avant l’exhibition de ce pari dont l’enjeu pourrait être, leur disait-on, l’honneur d’une femme.
Mais déjà on s’observait mutuellement, comme pour découvrir dans le trouble des visages les préoccupations des âmes; et toute jeune et belle femme semblait hésiter à sortir, par la crainte de paraître se dérober à une épreuve redoutable.
–Restons! dit l’amirale à la contessine, son amie; et elles s’asseyaient de nouveau, lorsque des chut! aussitôt répétés, firent cesser toutes les conversations.
On se retourna de toutes parts vers le point d’où ils partaient, et l’on aperçut, debout derrière une table de jeu, placée à l’extrémité du salon, le petit vieillard sec, froid, aux fines manières, que Philippe de Grandfay savait appelé le chevalier de Médrane.
[Une émotion étrange enfiévrait alors cette assemblée, que ce petit vieillard dominait et semblait fasciner par son silence et son regard immobile.
Qui était-il? Beaucoup l’ignoraient; mais l’ascendant dont il se sentait investi par une considération générale lui donnait comme une attitude justicière, et soumettait par avance les assistants à l’arrêt que retenaient encore ses lèvres muettes.
Qu’allait-il dire? Nul ne le savait non plus au juste; méanmoins on sentait qu’il allait donner un corps aux Tumeurs vaguement répandues, et qu’il sortirait de son werdict une réhabilitation ou une chute.
Le vaste cercle s’était tassé et resserré. Tous les spectateurs jouaient le calme, quelques-uns l’indifférence, les femmes surtout; mais beaucoup, parmi elles, avaient le bas du visage dans leur main, voilant ainsi le théâtre où viennent se trahir involontairement les secrètes émotions de l’âme satisfaite ou déçue.
Tout à coup, le chevalier de Médrane fit un léger signe de la main et le silence redoubla.
–Messieurs et mesdames, dit-il, je suis arbitre d’un pari, proposé et accepté au Jockey-Club, avec la condition insolite, mais expresse, qu’il serait jugé dans ce salon, sous la réserve d’une permission que j’ai sollicitée et obtenue.
Voici les termes de ce pari, tels qu’ils sont textuellement consignés dans le registre spécial du Cercle:
«PARIÉ DEUX CENTS LOUIS
qu’avant le25janvier1841il sera produit CINQ LETTRES, établissant QU’ELLE EST ENGAGÉE à un autre que son mari.
«Les cinq lettres seront remises, le24janvier, à M. le chevalier de Médrane, juge du pari, et le résultat sera déclaré dans le salon de madame la comtesse Merlin, si elle daigne le permettre.
«Paris, 1er juin1840.»
Telle est, messieurs, la proposition du pari. Un peu plus bas, et d’une autre main, est écrite l’acceptation suivante:
«TENU LE PARI
DANS TOUTES SES CONDITIONS.
«Paris, 10juin1840.»
Un mouvement de curiosité, difficilement étouffé, suivit ces paroles. Ainsi, la malignité l’emportait. Une victime allait être immolée, qui se trouvait probablement dans le salon. Laquelle? tous les esprits cherchaient. Celles que leur âge rendait susceptibles d’être soupçonnées se dominaient avec énergie; et tous épelaient le nom inconnu et attendu sur le visage de celles que leur beauté semblait désigner pour le sacrifice.
Le chevalier de Médrane reprit: –Ni la proposition ni l’acceptation du pari ne portent de signature. Le voile le plus impénétrable dérobe donc les deux joueurs aux yeux du public, et cache aussi chacun d’eux aux regards de l’autre. Le perdant, quel qu’il soit, versera l’enjeu par un intermédiaire; et le gagnant, quel qu’il soit, le retirera de même. Nul ne les connaîtra donc jamais, pas même moi, qu’ils ont choisi pour leur juge.
Il n’y a qu’un coin du voile que j’ai, seul, le droit de lever; c’est l’examen et la vérification des preuves produites. Je les ai là, devant moi, car ce paquet clos et cacheté, qui m’a été remis hier, par la poste, doit, aux termes de l’engagement, contenir les cinq lettres annoncées.
Avant de l’ouvrir, je le montre à tous, afin que celui qui l’a produit, s’il se trouve parmi vous, puisse s’assurer par lui-même qu’il n’a subi aucune altération.
L’attention générale redoubla, et tous les yeux se fixèrent sur le juge de la lice.
–Le pli, continua le chevalier de Médrane, est sous trois cachets. Ils sont intacts. Les armes en sont nettes et entières, d’azur au chevron d’or.
Au haut du pli se trouve le timbre de la poste française de Pondichéry; au-dessous, le timbre du sac aux lettres du trois-màts le Gustave; plus bas encore, celui de la poste de Nantes; et enfin au revers, le timbre de la poste de Paris. Ainsi, l’envoi est régulier, authentique et intact; car, entre l’expéditeur qui a frappé le paquet de ses armes, et moi, qui vais l’ouvrir devant vous, il n’y a eu d’intermédiaires que les agents de la direction des postes françaises.
L’animation allait croissant, et elle fut au comble lorsque le chevalier de Médrane, ayant ouvert le pli cacheté, en retira un petit paquet de lettres, pliées en quatre, de ce papier et de ce format servant d’ordinaire aux correspondances féminines.
L’émotion éclata, et, parmi les paroles péniblement étouffées, on entendit de deux ou trois côtés: Pauvre femme!
Il restait à vérifier le contenu des cinq lettres pliées. Le chevalier de Médrane les ouvrit lentement l’une après l’autre, en les replaçant en ordre devant lui: après les avoir toutes examinées, il les prit ensemble dans sa main, tendue vers l’assemblée.
La main du vieillard ne trembla pas, mais un imperceptible ricanement plissa le coin de ses lèvres, au moment où, d’une voix nette et ferme, il prononça le verdict suivant:
–Les cinq lettres produites ne sont que cinq feuilles de papier blanc; rien, absolument rien n’y est écrit.
En conséquence, je déclare que la preuve annoncée n’est pas faite et que le pari est perdu.
Une exclamation générale remplit le salon, et des bravos éclatèrent, car la pitié avait fini par vaincre la médisance.
Pendant que le chevalier de Médrane brûlait tous les petits papiers à la flamme d’une bougie, les sentiments les plus divers éclataient bruyamment; mais quelles que fussent les opinions, il y avait au fond de toutes une vérité manifeste:
Un homme avait médité de frapper l’honneur d’une femme, et le coup venait d’être habilement détourné.
Par qui? Par quels moyens? Dans quel but? Quelle était cette femme placée entre une haine si brutale et un dévouement si délicat?
Là commençaient les hypothèses; là se trouvait le nœud du roman qui venait de se révéler.
Les salons se vidèrent peu à peu, sans que rien pût calmer les imaginations surexcitées.
Quant à moi, aussi ému que tous les autres, j’offris mon bras à la contessine Laura, et je reconduisis les deux amies jusqu’à leur voiture.
II
OLIVA LA MESTIV
Table des matières
Lorsqu’on a longtemps habité Paris et vécu de sa vie, il est bien difficile de n’en pas subir un peu les goûts, et de se défendre entièrement de ses habitudes.
Le caractère général du Parisien est d’être curieux, avide d’anecdotes, friand de tous les incidents qui amusent ou seulement qui distraient. Ne pas s’ennuyer est, à Paris, une manière d’être heureux; et beaucoup de personnes, même parmi celles qui ont de l’esprit et du monde, estiment que leur journée n’a pas été perdue lorsqu’elles peuvent détailler, le soir, la liste des femmes compromises ou enlevées, les coups d’épée donnés ou reçus à cette occasion, les diamants ou les mobiliers achetés, depuis la veille, à d’intéressantes demoiselles, par des hommes mûrs ou de jeunes étourdis en rupture de tutelle.
J’étais donc sorti de chez la comtesse Merlin avec ma petite fièvre d’émotion et de curiosité, tout comme les autres. Les cinq petits papiers, arrivés immaculés de Pondichéry, sous tant de cachets, révélaient sans conteste un roman intime en pleine péripétie et dans lequel, au moment où la destinée d’une femme imprudente allait s’accomplir, une influence nouvelle et protectrice, intervenue à propos, adroitement et avec succès, venait de remettre tout en question.
Il était naturel de croire que la lutte des deux génies allait recommencer; et en admettant, concession énorme, que l’un de ces deux génies pût être considéré comme bon, il devenait intéressant de rechercher comment le mauvais allait prendre sa revanche.
Pénétrer ce mystère n’était pas chose facile. J’y rêvais malgré moi en me retirant, et je dois à la vérité de confesser que, le lendemain matin, au lieu de me mettre à travailler, j’y rêvais encore.
Aller voir mes amis de Grandfay et de Moraines, qui étaient du Jockey-Club, et qui pouvaient en savoir plus long que d’autres sur le pari, fut la première idée qui se présenta. Néanmoins, je ne tardai pas à me dire que vouloir pénétrer par ruse ou de force dans la vie d’une pauvre femme, que je connaissais peut-être, et qui pouvait avoir été injustement soupçonnée, constituait une action qui, pour être sans peur, n’était absolument pas sans reproche. Mais, je l’ai déjà dit: j’étais devenu un peu Parisien; à Rome, j’aurais jadis trouvé, comme les autres, du plaisir à voir couler le sang: à Paris, j’accueillais assez volontiers l’idée de voir couler des larmes.
Je me décidai, et j’allai chez Philippe de Grandfay. Créole et gourmet, de Grandfay recevait d’un ami de la Vera-Cruz ce fameux cacao du district de Soconusco, réservé pour le chocolat des anciens empereurs du Mexique. Une tasse de soconusco me parut donc un prétexte suffisamment habile pour masquer mon indiscrétion; et, moitié satisfait de ma ruse, moitié mécontent de moi-même, je me dirigeai vers la rue Caumartin, où il demeurait.
Lorsque j’eus sonné, et que la porte s’ouvrit, deux exclamations de surprise se croisèrent simultanément sur le seuil.
–Monsieur le délégué!
–Oliva!
M. le délégué, c’était moi.
Oliva, c’était une belle fille de couleur de la Martinique, que j’avais connue à Fort-Royal, lorsque je fus nommé délégué des colonies.
–Ma belle enfant, lui dis-je, M. de Grandfay est certainement chez lui, à ce que je suppose du moins.
–Non; monsieur, répondit-elle, il chasse à Saint-Germain, et il ne rentrera que ce soir.
Je restai un peu désappointé, après ce court dialogue, et j’attirais déjà vers moi la porte, dont j’avais machinalement pris le bouton, lorsque je jetai à la jeune fille, en manière d’adieu familier et courtois, ces mots réunis au hasard:
–Ma chère Oliva, dites à M. de Grandfay tout mon regret de ne l’avoir pas rencontré. Je reviendrai demain. Ce me sera d’ailleurs une occasion et un plaisir de vous revoir, car je m’étonne qu’étant venu souvent ici, depuis un an, je ne vous aie jamais aperçue.
–C’est tout naturel, monsieur, j’étais dans l’Inde, et j’arrive de Pondichéry.
–Vous venez de Pondichéry! m’écriai-je avec une surprise mal contenue.
–Oui, monsieur; le Gustave, qui m’y avait apportée, m’a ramenée à Nantes, et je ne suis ici que depuis deux jours.
Ces mots: «j’arrive de Pondichéry» m’avaient frappé en pleine poitrine, comme la décharge d’une pile électrique. Je me sentais les deux pieds sur le nœud de mon drame, et je me cramponnai énergiquement au bouton de la porte, cherchant une phrase qui pût servir d’ouverture à une invitation à rester.
Faute de choix et de mieux, je m’arrêtai à la suivante:
–Eh bien! ma chère Oliva, si vous êtes allée dans l’Inde pour y prendre un chargement de beauté, je dois déclarer que vous n’êtes pas rentrée sur lest au port d’armement.
Cette galanterie de courtier maritime produisit l’effet désiré.
–Mais entrez donc, monsieur le délégué, me dit gracieusement Oliva, et causons un peu, si vous le voulez bien, des bonnes heures que nous avons passées et des bons gâteaux que nous avons mangés à Fort-Royal, chez votre ami M. de Montéran.
Je ne me le fis pas dire deux fois. Je cherchai du regard dans le salon le fauteuil le plus large et le plus solide, et j’y jetai l’ancre, comme sur une rade hospitalière, bien résolu à ne pas déraper au premier coup de vent.
Oliva était gaie et comme animée par les souvenirs que ma présence réveillait dans son esprit et dans son cœur; et je ne me croyais pas assez maladroit pour ne pas l’amener à me donner d’elle-même des éclaircissements sur le mystère qui obsédait ma pensée. Elle m’en donna en effet, qui me mirent sur la voie du secret voilé par le pari de la veille; mais, avant de les révéler, il me paraît convenable et nécessaire de présenter à mes lecteurs la belle mestive.
Oliva était en effet une mestive, c’est-à-dire la fille d’un blanc et d’une mulâtresse; lorsque je la connus, elle avait dix-sept ans, et sa naissance se perdait dans la nuit des hypothèses. Sa beauté, déjà merveilleuse, était acceptée comme telle par toutes les filles de couleur de Saint-Pierre et de Fort-Royal, qui sont pourtant pour la plupart des types exquis d’élégance et de bonne grâce.
J’avais reçu l’hospitalité à Fort-Royal, chez un homme aimable, épicurien spirituel, fonctionnaire estimé, M. de Montéran. Déjà sur la courbe descendante de l’âge, guéri des enthousiasmes réels ou factices, et garçon désillusionné et fatigué, il regardait passer les joies et les tristesses du monde, sans en être ranimé ou assombri. C’était un volcan assoupi, non éteint, et n’ayant conservé des anciennes éruptions que les formes capricieuses et bizarres qu’elles impriment au cratère. Ainsi, il ne vivait comme personne, mais personne ne s’étonnait ou ne le blàmait de sa vie.
Tous les jours, après midi, les douze ou quinze plus belles filles de couleur de Fort-Royal arrivaient deux à deux, et en corps, dans son salon, rappelant, sauf la composition et le but, ces théories de vierges athéniennes qui allaient, tous les ans, à Délos, pour y consulter l’oracle. Chez M. de Montéran, la théorie bigarrée venait manger des gâteaux, boire du punch, et dépenser une heure ou deux en rieuses causeries. C’est dans ces fantasques et poétiques agapes que je vis et que je remarquai Oliva.
Elle portait le costume traditionnel des filles de couleur des colonies françaises, la jupe à grands dessins et à queue traînante, le corsage en batiste sans manches et la coiffure en madras.
Le madras d’Oliva affectait la forme pyramidale des mitres persanes, adoptée à la Martinique, et qui la distingue de la forme plus horizontale, préférée à la Guadeloupe, et du turban indien, porté à Bourbon.
Sa jupe, dont les grands et capricieux dessins imitaient les lampas de nos aïeules, traînait à deux mètres par delà ses talons, lorsque ses larges plis n’étaient pas retenus et relevés en festons sur son bras gauche.
Le corsage des filles de couleur résume toutes les coquettes séductions de la toilette créole, avec ses larges boutons niellés aux épaules, et ses broches finement ciselées, réunissant et fixant les plis de la guipure transparente, complice des regards indiscrets.
Celui d’Oliva, en fine batiste découpée et brodée à jour, et fixé sur le devant par une agrafe d’or, luttait avec une énergie désespérée contre les révoltes obstinées et chaque jour croissantes de sa poitrine virginale.
Grande, mince, flexible dans ses mouvements, avec des mains de fée et des pieds furtifs, chaussés de brodequins verts à gaufrures d’argent, elle laissait échapper un regard à la fois puissant et doux, de ses yeux voilés de longs cils, et son visage avait cette teinte mate de l’argent dépoli, signe ordinaire des volontés énergiques.
En sortant de chez M. de Montéran, les folles visiteuses emportaient ce qui restait de gâteaux, pour leurs petits convives de la Savane.
La Savane est la grande place de Fort-Royal, ayant à peu près la moitié de l’étendue du jardin des Tuileries, et aboutissant à la mer.
Elle est plantée de sabliers et de tamarins, aux branches étalées, dont les longues siliques pendantes rendent, la nuit, un son triste et doux, lorsqu’elles s’entre-choquent au souffle de la brise du large.
Autour de la tige de quelques-uns s’enroulent des lianes et des vanilles presque toujours fleuries, et dont les corolles ouvertes attirent les colibris et les froufrous, qui les fouillent, sans se poser, de leurs becs aussi fins que des aiguilles.
Sous l’ombrage errent quelques hoccos mélancoliques, l’oiseau le plus gros et le plus beau de la Guyane, et qui semblent regretter les grands bois du Sinnamari ou de l’Oyapock.
Les hôtes les plus bruyants des tamarins de la Savane, c’étaient des perroquets et des kakatoès, qu’y avaient lâchés des capitaines de navires. Les jeunes filles de couleur les avaient habitués aux débris de leurs agapes, et ils les attendaient régulièrement à leur sortie. Un vieux kakatoès, qui paraissait le chef de la bande, montait la garde et donnait le signal. Sur un cri perçant qu’il poussait, un nuage tournoyant de plumes blanches, bleues, noires, jaunes, roses, s’abattait de toutes parts sur les jeunes filles rieuses, qui défendaient avec peine leurs madras contre les coups d’aile, en distribuant leurs gâteaux, dont les hoccos cueillaient les miettes.
A leur tête marchait Oliva, un perroquet de l’Amazone sur chaque épaule, tous deux gazouillant à son oreille les mots de tendresse qu’elle leur avait appris, et accompagnée de deux hoccos favoris, qui picotaient les sucres de coco et les pains doux suspendus à ses mains effilées.
Telle était Oliva, lorsque je la connus à Fort-Royal; mais il convient d’ajouter à ce qui précède les événements qui l’avaient préparée à un rôle important dans le drame de la veille.
C’était l’usage des planteurs, à l’époque où se passaient les faits, objet de ce récit, d’attacher deux ou trois jeunes esclaves à la personne de leurs enfants, dès l’âge de deux ou trois années, avec la mission de jouer avec eux, quand ils étaient petits, et de les servir, quand ils étaient grands.
Cette intimité dans l’enfance créait les dévouements inaltérables de l’âge mur; et les jeunes maîtres atteignaient rarement leur majorité sans affranchir ces serviteurs, qui restaient volontairement attachés à la famille.’
Mademoiselle de Saint-Vincent, jusqu’au moment où elle épousa l’amiral comte du Guénic, avait ainsi trois ou quatre servantes, qui formaient son escadron volant, entretenu avec coquetterie, et qui, gardes de nuit et de jour, après l’avoir invariablement suivie dans ses courses, dormaient sur des nattes, par terre, au pied et autour de son lit.
Oliva était l’une de ces fidèles compagnes, la plus intelligente et la favorite. Elle avait appris à écrire, chose rare alors parmi les filles de couleur, pour être en correspondance avec sa jeune maîtresse, pendant les trois années qu’elle passa au Sacré-Cœur de Paris; et, au retour de mademoiselle de Saint-Vincent, l’union de ces jeunes esprits et de ces jeunes cœurs devint plus intime que jamais.
Pourquoi Oliva ne suivit-elle pas sa maîtresse à Paris, lorsque le comte du Guénic, ayant atteint le terme de son commandement, fut appelé au conseil d’amirauté? On avait vu la jeune comtesse fort attristée de cette séparation, et l’on savait qu’Oliva avait pleuré beaucoup et longtemps, mais les explications qui circulaient à ce sujet ne s’accordaient pas.
Les uns disaient que l’amiral, très-épris de sa jeune femme, comme tous les vieillards, n’avait voulu auprès d’elle d’autre surveillant que lui-même. D’autres prétendaient, et cette version était la plus accréditée, que la mère d’Oliva, mamzelle Chouchoute, tenant un petit magasin de mercerie et d’objets de toilette féminine, enivrée de l’admiration que suscitait déjà la beauté de sa fille, avait le projet, encore inavoué, de faire de cet éclat naissant le pavillon sous lequel elle abriterait sa boutique et ses vieux jours.
Mamzelle Chouchoute, en fille de couleur avisée, avait récemment liquidé ses petites affaires de jeunesse, quitté les sentiers pour la grande route, fermé son cœur, ouvert sa boutique, et fait sa première communion à trente-cinq ans. Elle était ainsi en règle avec la société et avec elle-même, et on la citait comme un modèle dans son quartier.
Oliva était donc restée à Fort-Royal, fort remarquée, fort entourée, fort recherchée des filles de couleur dont elle était la reine par la grâce, et l’honneur par la dignité.
Indépendamment des jeunes créoles, qui ne dédaignaient pas de fréquenter le magasin de mamzelle Chouchoute, et qui faisaient prospérer son commerce, trois jeunes gens, particulièrement distingués, s’y donnaient fréquemment rendez-vous. C’étaient Philippe de Grandfay et Albert de Moraines, sous-lieutenants au1er régiment d’infanterie de marine, en garnison à Fort-Royal, et Raymond de Nolivos, substitut du procureur du roi à Saint-Pierre.
Oliva se trouvait naturellement le centre d’attraction lui attirait ces jeunes gens; mais chacun d’eux tendait vers elle par l’effet d’une gravitation spéciale. De Grandfay l’admirait, de Moraines l’aimait, de Nolivos la convoitait.
Elle vécut longtemps en contact avec ces sentiments divers, sans les comprendre, comme les yeux des petits enfants voient vaguement les choses, sans les distinguer.
Lorsque les révélations de la seizième année lui eurent appris ce qui vibrait dans le cœur des autres, en lui expliquant ce qui vibrait dans le sien, elle inclina doucement sa vie vers Philippe de Grandfay, comme les fleurs inclinent leur calice vers le soleil, et elle l’aima avec toutes les naïvetés, toutes les exubérances, toutes les compromissions d’une jeune âme, donnée pour toujours, car les témérités inconscientes de l’innocence peut vent ressembler quelquefois aux audaces calculées du vice.
De Grandfay était un esprit délicat et un cœur élevé il était défendu contre les séductions vulgaires par la gravité naturelle de son caractère, et plus encore peut-être par une vision, souvenir ou espoir, dont alors avait seul le secret, qui absorbait et qui préservait sa vie.
Les lueurs qui s’élevaient en feux follets du cœur d’Oliva. l’amusèrent d’abord, l’intéressèrent ensuite puis, comme il arrive toujours à ceux qui se chauffent de trop près à ces foyers, il s’y brûla. Et comme, avec les sentiments dont la jeune fille ne lui ménageait par l’expression, vouloir c’était pouvoir, il voulut.
Mais alors et tout à coup se révéla dans Oliva une résis tance mystérieuse, que de Grandfay n’avait ni prévues ni redoutée, et qui se manifesta par de timides réticences et d’affectueuses dilations. Il s’en étonna d’abord, s’erita ensuite; et le sentiment de la jalousie, toujours prompt à naître, lui fit soupçonner dans de Moraines ou de Nolivos les causes secrètes d’une sorte de rivalité réelle, sans rivaux apparents.
Comme il se débattait, soucieux et chagrin, au milieu de ces incertitudes, il reçut un matin le billet suivant, qui lui apprenait la vérité:
«Mon cher Philippe,
«Ne soyez plus fâché contre moi; je vais vous dire ce que j’avais–hier au soir sur les lèvres, au moment où vous m’avez quittée sans me dire adieu.
« Ce sera dans quinze jours Pâques, et je vais faire sa première communion. Je l’ai promis à ma marraine.
«Depuis que je vais à l’église, j’y entends des choses qui me remplissent d’épouvante et de chagrin. Je ne voudrais ni cesser d’être honnête, ni cesser de vous aimer.
«Est-ce possible?
«En attendant que j’éclaircisse ce mystère, je prie Dieu de me défendre contre vous, et je sens bien qu’il est seul assez puissant pour le faire.
«Ne m’aiderez-vous pas dans ma tâche, mon cher Philippe? Au lieu de la parure que vous me destiniez, donnez-moi ma robe blanche. Alors, je serai forte, car je me sentirai revêtue de votre affection et de votre honneur.
«OLIVA.»
M. de Grandfay fut bouleversé par cette lettre. L’idée de disputer à Dieu sa plus belle fiancée du jour de Pâques lui parut un sacrilége, et il la repoussa avec horreur. Sans même se demander comment il guérirait cette nouvelle plaie de son âme, il fit venir de Saint-Pierre la plus belle robe de communiante, et il l’envoya à Oliva, en s’abstenant de la visiter.
Il assista simplement, avec la plupart des officiers, à la cérémonie du jour de Pâques; Oliva passa devant lui, son cierge à la main, belle de calme et de modestie, et il fut heureux, pour elle et pour lui, du courage qu’elle eut de ne pas s’apercevoir de sa présence.
Quelques jours plus tard, Oliva et M. de Grandfay se revirent, portant l’un et l’autre dans le regard, en s’abordant, le témoignage de leur mutuelle et noble affection.
Le1er régiment d’infanterie de marine ayant été relevé, M. de Grandfay et M. de Moraines revinrent à Cherbourg, puis à Paris. M. de Grandfay s’y fixa, et M. de Moraines, parti le premier, alla voyager en Italie. Ils avaient l’un et l’autre quitté le service.
Ils furent suivis de près par M. de Nolivos, qui allait occuper à Pondichéry le poste de procureur du roi, auquel il venait d’être nommé; et il s’arrêta naturellement, en passant, chez l’amirale du Guénic, dont il avait l’honneur d’être cousin germain.
Oliva, cédant à l’affection et aux instances de sa marraine, quitta aussi la Martinique, et, en l’absence momentanée de l’amirale, qui était dans ses terres de Bretagne, au moment où elle arriva à Paris, elle s’installa chez la douairière de Grandfay, créole également, mais originaire de Saint-Domingue.
C’est là qu’était venue la surprendre l’aventure que je brûlais de connaître, et que nos causeries de Fort-Royal et mes relations avec M. de Grandfay comme avec l’amirale, l’avaient disposée à me raconter. Son habitude de la langue créole ne l’avait pas empêchée de contracter, auprès de l’amirale, l’usage du français qu’elle parlait très-purement; et je ne rendrais que très-imparfaitement les faits, les idées et les sentiments qu’elle m’exposa, si je ne m’astreignais à conserver aussi fidèlement que possible l’ordre, les détails et les termes du récit qu’elle voulut bien me faire.
–Il y a dix mois environ, dit-elle, peu de temps après mon arrivée de la Martinique, M. de Grandfay m’appela dans son cabinet; il était soucieux et sombre. Après quelques moments de silence, il m’interrogea brusquement.
–Oliva, me. dit-il, aimez-vous toujours votre marraine?
-–Si je l’aime? oh! oui, et toute journée qui retarde son retour à Paris est un siècle pour mon impatience.
–Sentez-vous pour elle dans votre cœur toute la tendresse, et, sur toute chose, y sentez-vous bien entier le dévouement d’autrefois?
–Vous m’effrayez, monsieur, m’écriai-je; qu’y a-t-il donc? court-elle un danger? parlez, je vous en supplie.
–Oliva, me dit-il, en me regardant fixement, madame du Guénic est perdue, car elle ne survivra pas à la perte de son honneur.
–Perdue, ma marraine? son honneur compromis? c’est une calomnie, monsieur, une calomnie infâme. Louise est pure comme les anges; mais de quoi s’agit-il, mon Dieu! que se passe-t-il? qui donc l’accuse? que lui reproche-t-on? que faut-il faire pour la sauver?
–Je ne sais encore qu’une chose, Oliva, c’est que l’honneur de votre marraine est en jeu. Est-ce une calomnie? J’en suis persuadé sincèrement; mais la calomnie tue, aussi bien que la vérité. Il faut courir au plus pressé et détruire la machination qui la menace.
Je vous ai appelée pour m’aider à percer le mystère dans lequel je marche à tâtons. Causons à cœur ouvert. Je n’ai pas l’honneur de connaître l’amirale, mais elle est ma compatriote; je la sais digne de tous les respects; elle a le mien, et je ne puis pas assister impassible à l’écroulement d’une situation aussi honorable que la sienne.
Voyons, parlez-moi sincèrement; vous avez eu les confidences de votre marraine; dites-moi toute la vérité, –il s’agit de vie ou de mort!
J’étais muette, pétrifiée, en larmes. Je ne puis répondre qu’une chose:
–Oui, je vous dirai tout!
–Eh bien! continua-t-il, mademoiselle de Saint-Vincent a-t-elle eu, quelle qu’elle soit, une intrigue avant son mariage?
–Oui!
–A-t-elle écrit des lettres?
–Oui!
–Combien?
Cinq.
–A qui? Soyez franche jusqu’au bout, il le faut.
–A un officier de vos amis, à M. de Moraines.
M. de Grandfay prit sa tête dans ses mains, et marcha dans son cabinet en s’écriant:
–C’est bien cela! c’est bien cela! pauvre femme! J’avais deviné cette infamie.
Puis, se rapprochant, il ajouta:
–Connaissez-vous ces lettres?
–Oui, je les ai toutes lues, et c’est moi qui les ai remises.
–Vous souvenez-vous du contenu?
–Parfaitement. Louise rentrait de Paris; elle avait eu pour amie, au Sacré-Cœur, une jeune Italienne, belle, intelligente, la tête un peu exaltée. Elles s’écrivirent longtemps. Cette jeune Italienne quitta le couvent en même temps que Louise, et pour se marier. Elle lui avait dit qu’à Rome, et surtout à Florence, c’était l’usage des jeunes femmes nouvellement mariées de prendre un cavalier servant, qui devenait intime dans la maison, et les accompagnait au spectacle, au bal, à l’église, dans le monde, où les mœurs admettaient qu’il prit publiquement la place du mari. Elle annonça son mariage à Louise, et lui écrivit qu’en souvenir de leur liaison, elle ajournait le choix de son cavalier servant jusqu’à ce qu’elle eût rencontré un Français jeune, beau et aimable.
Ces idées avaient paru d’abord fort étranges à Louise; mais l’honnêteté de sa compagne était si certaine, et l’usage des grandes familles italiennes emportait avec lui une telle autorité, que, son inexpérience aidant, elle finit par les admettre.
Vous savez que Louise était orpheline de mère; ce fut donc sous les auspices de son père, vieillard un peu frivole, qu’elle fit son entrée dans le monde. Elle y rencontra M. de Moraines, qui lui fit la cour. Elle avait seize ans. M. de Moraines lui adressa des vers, que je commis la faute de remettre. Après les vers, vinrent des billets. De la part de M. de Moraines, cela pouvait être sérieux; de la part de Louise, ce n’était que légèreté inconsciente et enfantillage. Je vous l’ai dit, elle n’avait plus sa mère.
Ce qui peint fidèlement l’état du cœur de Louise, c’est que pendant les pourparlers qui précédèrent son mariage, elle ne cessa pas ses rapports ordinaires du monde avec M. de Moraines. C’est même alors que, le voyant chagrin et désespéré, elle lui écrivit le dernier billet, où elle lui disait que s’il restait, pendant trois ans, fidèle à son souvenir et à ce qu’il nommait sa passion, elle le choisirait pour son cavalier servant. Voilà tout; et, ni en paroles, ni en écrits, ni en actions, il n’y en a pas davantage.
–Hélas! s’écria M. de Grandfay, il n’y en a que trop! Après un moment de silence, il reprit:
–Ainsi, il y a cinq lettres, dont la dernière contient la promesse de prendre M. de Moraines pour cavalier servant, au bout de trois années; et ces cinq lettres sont entre ses mains?
–Non; ce n’est pas lui qui les a.
–Et qui donc?
–C’est M. de Nolivos, cousin germain de ma marraine.–
–M. de Nolivos, procureur du roi à Pondichéry? s’écria-t-il, au comble de l’étonnement; mais comment en est-il devenu dépositaire?
–Voici. M. de Nolivos a reçu en dépôt de M. de Moraines un pli cacheté, scellé, dont il ignore le contenu. Il a donc les lettres, mais il n’en soupçonne même pas l’existence.
Louise, dont le cœur est droit et l’âme honnête, ne tarda pas à regretter l’engagement qu’elle avait pris. Elle me chargea de voir M. de Moraines, et de réclamer ses lettres. Toutes mes instances furent vaines. Un entretien fut demandé. C’était un soir. Nous revenions de chez le gouverneur. Louise était entre M. de Moraines et moi. Je portais le falot, et j’éclairais le chemin devant les pas de Louise, selon la précaution d’usage, afin qu’elle me marchât pas sur quelque serpent. Je vois encore la pâleur de ses traits, lorsque, s’adressant à M. de Moraines, elle fit appel à son honneur de gentilhomme et d’officier.
Voici la réponse de M. de Moraines:
–Un homme que vous avez daigné distinguer ne saurait manquer à l’honneur et il n’y manquera pas. Vous m’avez fait une promesse dont je ne puis demander l’accomplissement que dans trois années. Au bout de ce temps, je viendrai, vos lettres à la main, vous demander si je dois être le plus heureux ou le plus malheureux des hommes, également prêt et résolu à m’incliner respectueusement devant votre décision, quelle qu’elle soit. En attendant, vos lettres resteront scellées, ignorées de tous, comme un dépôt sacré, entre les mains d’un membre de votre famille, jusqu’au jour où vous prononcerez sur mon sort.
Là-dessus, M. de Moraines salua et s’éloigna.
Après avoir marché un instant, pensif et absorbé, M. de Grandfay reprit de nouveau:
–Ma pauvre Oliva, tu ne peux pas mesurer, comme moi, l’étendue du danger que court ta marraine. Il y va de l’opinion du monde sur elle, c’est-à-dire de sa considération et de son honneur; et, pour une femme comme madame du Guénic, l’honneur, c’est la vie. Les choses étant ce qu’elles sont, j’ai beau réfléchir, je ne vois qu’une seule personne au monde qui puisse la sauver; et cette personne, c’est toi. Veux-tu te dévouer?
–Si je veux me dévouer pour ma marraine, pour ma bienfaitrice, pour l’ange et l’idole de ma vie? Oh! Philippe, vous n’en doutez pas, je l’espère!
–Alors, écoute. Les cinq lettres, dis-tu, sont entre les mains de Nolivos. Eh bien! ces lettres, il les faut, et il les faut à tout prix!
–Oh! monsieur, le prix d’un tel dépôt à prendre par moi, dans les mains de M. de Nolivos, je le sais d’avance, et vous aussi!
–Sans doute, ma pauvre Oliva; mais la vie a ses fatalités. Tu ne doutes pas qu’en te parlant ainsi, je n’aie l’âme navrée. C’est pour les grands périls que sont faits les grands dévouements, et celui que court ta marraine est effroyable. La question se pose ainsi: seule tu peux la sauver; le veux-tu? oh! je sais bien ce que je te propose; le cœur m’en saigne, tu le sais; mais la destinée se dresse inexorable; ton sacrifice ou le sien! Eh bien! ma pauvre enfant, sonde ton âme; mesure ta répugnance; lutte avec cette fatalité; marchande avec le vice et tâche d’obtenir du rabais!
–Philippe, m’écriai-je avec exaltation, devant une question ainsi posée, ma raison se révolte, mais mon cœur ne délibère pas.
Là où un homme de votre droiture et de votre courage trouve un grand danger pour ma marraine, il doit y en avoir un; je ne le discute ni ne le mesure, je le brave! Vous êtes ma caution et mon guide: on ne s’écarte pas du chemin de l’honneur en vous suivant. Arrêtez mon passage pour Pondichéry; donnez-moi mes instructions; je pars demain.
Après une pause émue, Oliva me raconta rapidement son voyage à bord du Gustave, sa relâche à Bourbon, où deux familles auxquelles M. de Grandfay l’avait confiée descendirent, et lui donnèrent des lettres pour leurs parents de Pondichéry.
A mesure qu’elle abordait les parties délicates et douloureuses de son récit, sa voix s’altérait. Elle n’eut plus que des paroles heurtées et entrecoupées, lorsqu’elle parla des ruses, des mensonges, des faiblesses auxquels elle dut s’abaisser, pour gagner la confiance absolue de M. de Nolivos, imiter son écriture, dérober son cachet, substituer du papier blanc aux lettres fatales.
Enfin, lorsqu’elle arriva à la réussite, suivie d’un prompt départ pour l’Europe, elle avait la gorge serrée, la tête baissée, le visage caché dans ses mains, et des sanglots mal contenus soulevaient sa poitrine.
Après un moment de silence, elle leva sur moi ses yeux inondés de larmes, saisit mon bras d’une main crispée, et me dit avec exaltation:
–Monsieur, ma mère, qui est née à Saint-Domingue, m’a raconté qu’un jour sa jeune maîtresse, mademoiselle d’Esparbès, apprit que le chevalier de Sérignac, son fiancé, venait d’être blessé et fait prisonnier au terrible et sanglant combat de la ravine à Couleuvres.
Elle n’hésita pas; elle alla trouver Dessalines, et lui demanda la vie de son fiancé. Elle l’obtint. au prix qu’il convint au nègre vainqueur d’exiger. Le soir, deux fidèles serviteurs recevaient M. de Sérignac dans une embarcation, et allaient le déposer le lendemain à Kingstown, sur la côte la plus rapprochée de la Jamaïque.
Plus tard, après la soumission de Toussaint Louverture, beaucoup de blancs purent quitter librement Saint-Domingue. Mademoiselle d’Esparbès et les siens se hâtèrent de partir, se dirigeant sur la Jamaïque, où se trouvait le chevalier.
Au moment où la goëlette qui les portait manœuvrait pour jeter l’ancre devant Kingstown, mademoiselle d’Esparbès se plaça debout sur le gaillard d’avant, espérant que M. de Sérignac serait sur le rivage. Elle ne s’était pas trompée; son fiancé était là, qui l’attendait. Dès qu’il la reconnut, il la salua du chapeau et lui tendit les bras. Mademoiselle d’Esparbès, immobile, l’enveloppa d’un long regard de tendresse, et lui envoya deux baisers du bout de ses mains amaigries; puis, comme elle se sentait ou se croyait indigne de lui, elle fit semblant de glisser, tomba dans la mer, et se noya.
Eh bien! monsieur, lorsque le Gustave est entré dans la Loire, je me suis souvenue de mademoiselle d’Esparhès, et j’ai eu la pensée de finir comme elle.
Mais je me suis souvenue aussi de mon devoir. J’avais à remettre à M. de Grandfay un dépôt sacré, et je suis arrivée jusqu’à lui.
En me revoyant si triste et si pâle, il a eu pitié de moi, il m’a prise dans ses bras, ce qu’il n’avait jamais fait, et il m’a embrassée en pleurant.
–Ma pauvre et chère Oliva, m’a-t-il dit, je n’avais jamais douté de ton dévouement et de ton courage; désormais, ma maison est la tienne, et, s’il plaît à Dieu et à toi, nous y vivrons comme deux inséparables amis.
Vivre sous son toit avait toujours été mon rêve; mais y vivre séparés par un abîme que ma volonté même se refuserait à franchir. Oh! tenez, monsieur, je crois que ma première pensée était la bonne, et qu’il valait encore mieux, n’ayant plus d’espoir et ne voulant plus avoir de souvenir, reposer dans la paix de la mort, au fond de la Loire!
Et vous, ma marraine, à qui je dois tout, je crois que j’ai acquitté ma dette; et, puisqu’il fallait une victime pour les imprudences communes de notre jeunesse, Dieu a été juste en permettant que ce fût moi.
–Ma chère Oliva, lui dis-je, vous êtes un brave et noble cœur, et l’affection de madame du Guénic pour vous sera grande, si elle s’élève, comme il n’en faut pas douter, au niveau de votre dévouement.
–Elle ne le connaîtra jamais, monsieur, Dieu m’en préserve! elle voudrait savoir à quelle impulsion j’ai obéi, et le respect de M. de Grandfay pour ma marraine est trop grand pour vouloir lui laisser soupçonner qu’un étranger a pénétré dans les secrets de sa vie, même pour en préserver le repos et la pureté.
D’ailleurs, quels dangers réels a pu courir son honneur? je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que les anges ne sont pas plus irréprochables: M. de Grandfay m’a parlé de péril imminent à conjurer, je l’ai cru. Il est trop maître de lui pour avoir tremblé devant des fictions. J’aurais pris dans un brasier les lettres qu’il m’a demandées, je les ai prises dans ma honte. A lui donc, à lui seul, outre sa conscience et Dieu, le secret de ses desseins, et le sentiment d’honneur qui les lui a inspirés.
Quant à moi, mes pensées, mon désespoir m’appartiennent, et j’ai pu vous les confier. Vos relations avec l’amiral, votre liaison avec M. de Grandfay, nos bons souvenirs de Fort-Royal vous ont mis comme de moitié dans mes joies et dans mes peines; et vous resterez mon témoin dans ma lutte contre des haines mystérieuses et redoutables, d’où je sors heureuse, quoique toute meurtrie.
Après ce long entretien, Oliva était brisée d’émotion, et je me sentais moi-même profondément troublé. Je pris congé de cette noble fille, dont je n’avais jusqu’alors admiré que la beauté, et en qui je venais de découvrir, d’une manière si imprévue, les plus hautes et les plus exquises qualités de l’âme.
III
TOUTES POUR UNE
Table des matières
Le récit d’Oliva avait jeté une vive lumière sur e drame mystérieux que contenait le pari jugé chez la comtesse Merlin. La femme dont l’honneur avait servi d’enjeu, c’était la jeune comtesse du Guénic. L’homme qui n’avait pas reculé devant l’idée de la perdre m’était également connu, c’était M. de Moraines; et le libérateur discret, caché dans l’ombre, qui avait tout conjuré, c’était M. de Grandfay, secondé par le dévouement héroïque de la belle mestive.
Toute cette partie du drame était donc désormais complétement éclairée; mais une autre, la plus intime, et par conséquent la plus importante, restait dans les ténèbres. Je connaissais les acteurs qui agissaient, mais j’ignorais les mobiles qui les faisaient agir.
Par quels événements M. Albert de Moraines, si vivement épris de mademoiselle de Saint-Vincent, et qui avait reçu d’elle l’engagement écrit de devenir son cavalier servant, après son mariage, avait-il pu être conduit à changer son attachement en une haine tellement violente, qu’elle lui avait ôté même le vulgaire respect qu’un homme de son éducation et de son rang conserve, dans tous les cas, à une femme digne d’avoir été sincèrement aimée?
D’un autre côté, quel motif avait donc pu inspirer la conduite de M. Philippe de Grandfay qui, sans même connaître personnellement, nous le savons par son propre aveu, madame du Guénic, s’était fait le gardien secret et vigilant de son honneur, avait surveillé son ami de Moraines, avait pénétré ses desseins, deviné l’objet de son pari, et n’avait pas hésité, pour le faire échouer, à sacrifier, un peu brutalement peut-être, l’honneur et probablement la paix intérieure d’Oliva, si jeune, si belle, si honnête, et, il ne l’ignorait pas, éprise pour lui d’un amour sans limites, sinon sans espoir?
C’étaient là deux mystères, constituant la portée morale de l’action intime dont je ne saisissais encore que les aspects superficiels et les ressorts extérieurs. D’un autre côté, autour du drame principal, se tenaient deux personnages encore muets, la contessine Accaiolo, amie intime de madame du Guénic, et le chevalier de Médrane, ami intime de la contessine. Etaient-ils aussi étrangers à la lutte que les apparences pouvaient porter à le croire, on bien y jouaient-ils un rôle par suite de quelque active participation, encore dissimulée?
Je me demandais donc si je réussirais à pénétrer ces secrets, ignorés d’Oliva elle-même, trop délicats pour être indiscrètement poursuivis, trop importants pour être légèrement révélés; et je n’osais me répondre.
Au milieu de ces perplexités naturelles, nées d’une curiosité fortement éveillée par les confidences d’Oliva, j’étais dans mon cabinet, le lendemain matin, vers onze heures, corrigeant les épreuves d’une nouvelle édition de Danaé, lorsqu’on me remit une carte de visite, sur laquelle je lus:
LE CHEVALIER DE MÉDRANE.
–Priez d’entrer, dis-je aussitôt; et je posai ma plume.
Mes lecteurs ont déjà une idée générale de la personne et du caractère du chevalier, qui avait rendu, avec tant d’autorité, la décision soumise à sa probité et à son honneur; mais je n’ai encore parlé de lui que sur ouï-dire. Son nom avait fait naître en moi le vif désir de le connaître plus intimement, et de pénétrer, s’il se pouvait, le mystère de sa personnalité et de sa vie.
Je reçus debout le petit vieillard, non sans chercher avidement sur son visage des traits restés dans mon souvenir, pour avoir frappé vivement mon enfance; et, après lui avoir indiqué de la main un fauteuil, où il s’assit lentement, je lui demandai avec déférence s’il voulait bien me faire connaître le motif qui me valait l’honneur de sa visite.
–Monsieur, me dit-il, c’est un amateur de choses littéraires qui vient faire appel à l’expérience d’un lettré. J’ai lu de vous, dans la Revue de Paris et dans la Presse, des études sur le style en général et sur certains styles en particulier, qui m’ont frappé et intéressé.
Vous avez dit du style en général qu’il variait, non-seulement de siècle à siècle, mais encore d’écrivain à écrivain, dans le même siècle; vous avez été encore beaucoup plus loin, vous avez soutenu qu’il y avait un style des nobles et un style des bourgeois; et vous avez ajouté qu’un critique exercé était en état de discerner, à la simple lecture, une page écrite par un gentilhomme, d’une page écrite par un roturier.
Me permettez-vous de vous demander d’abord, monsieur, si j’analyse exactement votre doctrine au sujet du style et des styles?
–Parfaitement, monsieur le chevalier.
–Monsieur, reprit-il, j’admets, sans difficulté, votre doctrine sur la variation du style de siècle à siècle. Cette variation se retrouve dans l’architecture et dans les vêtements; et il est aisé de comprendre que la maison, l’habit et la phrase, qui sont comme trois enveloppes concentriques et superposées de la personnalité et de la fantaisie humaines, se modifient en même temps.
Mais j’ai de la peine à admettre que l’esprit d’un noble et celui d’un bourgeois, que nous supposons lettrés l’un et l’autre, aient des moules différents dans lesquels ils jettent leurs idées; et je me demande si, ayant étudié les mêmes modèles, dans les mêmes écoles, sous les mêmes maîtres, il est logique de supposer qu’ils écriront néanmoins d’une manière différente.
Soit dit sans vous blesser, vous le pensez bien, monsieur, voudriez-vous bien m’expliquer si ces doctrines sont le résultat d’une conviction réfléchie, ou de simples jeux de votre esprit?
–Monsieur le chevalier, il y a, vous le savez, des personnes qui, sur la vue d’une estampe ou d’un tableau, reconnaissent sans hésiter le burin du graveur ou la brosse du peintre. Je n’ai pas étudié assez longtemps et d’assez près les toiles ou les estampes, pour distinguer les uns des autres les styles gravés ou les styles peints; mais j’étudie depuis bien des années les styles écrits; et j’ai remarqué qu’ils sont toujours, et beaucoup plus que Buffon ne l’a supposé, l’expression la plus fidèle de la personnalité physique et morale de l’écrivain.
On n’écrit pas seulement comme on pense; on écrit encore comme on parle, comme on marche, comme on s’habille. L’homme correctement vêtu a un style net, et l’homme qui bredouille a une phrase confuse et une écriture illisible.
Les rapports entre la personnalité et le style vont même encore plus loin. Les styles ont leur sexe et leur tempérament. Il y a le style de l’homme et le style de la femme. Monsieur le chevalier sait bien, non-seulement qu’entre l’écriture masculine et l’écriture féminine toute confusion est impossible; mais, s’il veut bien ouvrir ses tiroirs et consulter ses souvenirs, il avouera qu’entre la lettre d’une blonde et la lettre d’une brune, il y a la différence de la couleur des cheveux et de l’énergie des caractères.
En hasardant cette dernière phrase, j’avais l’œil sur la figure du chevalier; car c’était comme une sonde que je venais de jeter dans l’inconnu de ses habitudes morales.
Un imperceptible sourire plissa à peine la commissure de ses lèvres, et je vis clairement, à l’immobilité de sa physionomie, d’abord que ses pèlerinages au pays de Tendre n’avaient dû être ni longs, ni fréquents; ensuite, qu’il serait inutile d’attendre de lui des confidences à ce sujet.
Ce vieillard à l’aspect calme, noble, résolu, se révélait à moi comme fait d’une pièce. Je ne démêlais dans son attitude, dans son regard, dans sa parole, ni oscillations, ni doutes. Tout en lui semblait ramené à une stricte unité; et, tel qu’il se présentait à moi, il n’avait dû avoir dans sa vie qu’un principe et qu’un but: une affection, à moins que ce ne fût une haine.
–Monsieur, reprit-il après un moment de silence, les explications que vous venez de me donner rendent vos doctrines plausibles; cependant, j’avouerai que, pour les rendre certaines à mes yeux, il faudrait peut-être la sanction de l’expérience. Me permettriez-vous de vous soumettre deux petits papiers manuscrits, et de vous demander votre appréciation sur leur date et sur leur contenu?
–Très-volontiers, monsieur le chevalier; et je tendis la main pour prendre les deux petits papiers qu’il m’annonçait.
Il y eut alors de la part du chevalier un nouveau silence, qui me parut être une hésitation et presque un regret. Cependant, il ouvrit lentement l’habit bleu à boutons de métal qu’il portait, et il retira de sa poche de côté un petit portefeuille en chagrin, à fermoirs d’or.
Après en avoir fait jouer le ressort, il y prit un pli soigneusement fermé, dans lequel se trouvait une nouvelle enveloppe en satin blanc. Le chevalier en releva les bords avec délicatesse, et mit à nu deux morceaux d’un papier fort, jauni, plié en quatre et usé aux jointures; il me les présenta, et je les dépliai avec le ménagement et le respect dus à des reliques, car je sentis bien que c’étaient des reliques pour ce croyant mystitique et passionné, dont le regard suivait avec inquiétude le trésor qu’il venait de mettre en mes mains.
Après un examen attentif, minutieux et prolongé, je levai les yeux sur le chevalier, dont le regard anxieux me dévorait.
–Monsieur le chevalier, lui dis-je, ces deux papiers, sans date, sans adresse, sans signature, et dans lesquels la pensée de l’auteur reste volontairement vague, sont, à n’en pouvoir douter un instant, deux lettres d’amour; elles ont été adressées, vers la fin du dernier siècle, par une très-grande dame, à un homme inférieur à elle par son rang et par sa situation.
La figure du chevalier s’épanouit, à ces mots, par l’effet d’un premier mouvement de surprise et de satisfaction intérieures; mais il le réprima bientôt, comme s’il avait craint de trahir un secret confié à son honneur.
–Monsieur, me dit-il, je crois que vous n’êtes pas très-loin de la vérité; mais auriez-vous la bonté de me faire connaître les motifs sur lesquels se fonde votre opinion?
–Monsieur le chevalier, les voici:
Pour l’écriture, il n’y a pas de difficulté. La main d’une femme y est clairement accusée.
Pour la date, c’est plus délicat, mais ce n’est pas moins certain. La forme des caractères, l’orthographe de quelques verbes, le choix de certaines expressions rappellent des usages de l’ancienne cour, dont les autographes de madame de Pompadour, de madame du Barry et de la reine Marie-Antoinette portent les traces nombreuses et reconnaissables.
Quant à la personne, auteur de ces deux lettres, son rang est révélé par la réserve affectée qu’elle met dans ses paroles. A un égal, la femme qui a écrit ces deux billets eût avoué son amour; à un inférieur, il suffisait de le laisser supposer. Venant d’une telle bouche et tombant d’une telle hauteur, les assurances qu’elle permet de deviner, plus qu’elle ne les donne, suffisaient à éblouir et à combler celui à qui elle les adressait. Je le répète, monsieur le chevalier, l’auteur des deux lettres était une très-grande dame.
En rendant au chevalier les deux billets repliés avec soin, j’aperçus dans les yeux du vieillard deux larmes furtives. Il ne les dissimula pas, me tendit la main en silence et pressa la mienne cordialement.
Après avoir remis son trésor dans le portefeuille de chagrin, il se leva pour prendre congé; et voyant qu’en accueillant de nouveau sa main tendue, je paraissais considérer attentivement une belle bague chevalière passée à l’annulaire, et dont le chaton offrait les caractères d’une pierre antique, il l’ôta de son doigt, et me la donna à considérer.
Elle était d’un ovale un peu allongé, enveloppée d’un cordonnet de perles fines, très-délicatement serties. Au centre, était dessiné, en creux, un pied de réglisse, avec cette devise circulaire:
DULCE MEUM TERRA TEGIT.
C’est-à-dire «la terre couvre ma douceur;» et plus bas, sur une seule ligne droite, je lus ces mots:
TOUTES POUR UNE.
–Vous connaissez ces devises, me dit-il?
–Oui, monsieur le chevalier, au moins la première. C’est la devise de Marie Stuart, qu’elle composa elle-même après la mort de François II, son mari. Elle peint bien les sentiments naturels d’une veuve de dix-sept ans, pour un mari mort à seize. C’était de la douceur, en attendant de l’amour.
Quant à la seconde devise, je crois, si ma mémoire est fidèle, que c’est celle que le premier duc de Guise fit graver sur les murs de son château de Joinville, en l’honneur de sa femme, Antoinette de Bourbon. Il me semble même avoir lu quelque part qu’avant de renoncer à toutes les femmes pour une, qui était la sienne, il avait eu quelques petits mémoires à régler avec ses vassales.
–C’est bien cela, répondit le chevalier en souriant.
Je remis le bijou, qui était un cachet, au vieillard ému et charmé. Je l’accompagnai jusqu’à la porte de mon appartement, sans avoir essayé, crainte d’indiscrétion d’éclaircir les doutes de mon esprit sur sa mystérieuse identité.
Voilà donc encore un secret qui venait s’imposer à mes recherches; et ce secret, c’était le mot de l’éternelle énigme du cœur de l’homme: l’amour d’une femme!
Ce vieillard, déjà si avancé vers la mort, avait aussi le sien. Il venait de le laisser comprendre, en me montrant deux devises où se peignait l’état de son âme. Celle du duc de Guise disait qu’il avait laissé toutes les femmes pour une; et celle de Marie Stuart ajoutait que cette femme aimée uniquement était morte.
Il était d’ailleurs visible qu’il puisait dans cette flamme intérieure, brûlante en lui, invisible aux autres, l’énergie de ses longues et vertes années. Il avait fait son existence comme les anciens Romains faisaient leurs maisons, sans jours sur la rue. Tout autour régnait l’obscurité; au dedans étaient la lumière et la vie.
En me donnant à lire ses deux lettres, visiblement usées par ses lèvres, il m’avait permis de comprendre qu’elles étaient le souvenir impérissable d’une femme aimée; mais lorsqu’il me laissait deviner son rang, il était bien sûr que je ne devinerais pas son nom. Il m’avait montré le temple et caché l’idole; et il m’eût certainement laissé ignorer jusqu’à son bonheur, s’il lui avait fallu me le dire.
C’est au milieu de ces révélations que Philippe de Grandfay entra chez moi.
–Ah çà! me dit-il en me tendant la main, vous avez donc repassé hier, avec Oliva, la folle légende des filles e couleur de Fort-Royal, et des excentriques agapes de Montéran; mais, comme vous ne pouviez pas vous attendre à trouver Oliva chez moi, puisqu’elle ne fait que d’arriver, j’ai supposé que vous aviez peut-être besoin de me voir, et je viens vous dire: Me voilà; qu’y a-t-il?
–Il est vrai, mon cher de Grandfay, que j’avais hier l’indiscret désir de savoir ce qui peut être su de l’étrange pari dont j’ai été témoin, comme vous, chez madame Merlin; et j’y joins aujourd’hui la prière de m’expliquer ce sphinx de bonne façon, qui a nom le chevalier de Médrane, lequel du reste m’a fait une visite ce matin, sous prétexte de littérature et de style.
–Ah! vous voudriez pénétrer ce mystère froid, poli, réservé, correctement tenu et ganté, qui avait été choisi par le Tlub pour juge du pari de l’autre soir? Eh bien! mon cher, sachez que deux ou trois générations ont eu la même envie que vous, et n’ont pu la satisfaire.
Quel est l’âge du chevalier? nul ne le sait; il peut avoir quatre-vingts ans, cent ans; il peut être un Rose-Croix, et remonter à1378, comme Rosenkreutz, le fondateur de l’ordre; ceux qui le connaissent assurent qu’il a toujours eu le même âge.
Son nom, qui est porté par une grande famille de la Navarre espagnole, appartient aussi, vous le savez, à une branche française du Midi.
Sa vie est irréprochable; ses relations du monde sont limitées, mais choisies; il sait beaucoup et bien; il affecte un grand respect pour l’honneur des femmes, et il le défend comme un homme qui aurait eu des raisons sérieuses d’y croire.
Le chevalier de Médrane vit six mois à Paris et six mois on ne sait où; à l’entrée de l’hiver, il disparait. C’est le pari engagé qui l’a retenu. Ses malles doivent être bouclées, et, si vous voulez lui rendre sa visite, hâtez-vous.
L’Italie paraît l’attirer; on l’y a rencontré souvent, visitant toutes les contrées, ne se fixant dans aucune.
On l’a vu à Palerme, à Sorrente, à Misène, à Capoue, à Pise, à Viterbe, à Sienne. Il fuit ce qui attire les autres, les grandes villes, les musées, les galeries privées; médiocrement préoccupé des artistes, quoiqu’il aime les arts, et des meilleurs salons, quoiqu’il soit sociable et gentilhomme. Ce qu’il a, dit-on, fouillé de cloîtres, visité de cryptes, ne se compte pas. Qu’y cherche-t-il? on l’ignore. C’est un inconnu, attiré par quelque autre.
Son attraction du moment, en Italie, paraît être un mamelon de la Toscane, sur la rive droite du Tibre, en face de Corrèse, et en vue du Monte Tresto, qui est, comme vous savez, le Soracte des classiques. Les indiscrétions enfantines d’une petite bergère, qui gardait des moutons aux environs du Cimino, et qu’il en a ramenée, ont révélé l’acquisition qu’il y aurait faite d’un tombeau étrusque. La contessine Accaiolo, qui lui a cédé le tombeau et confié la petite pecoraia, pourrait peut-être vous en dire plus long à son sujet.
Au demeurant, le chevalier est respecté de tous, et il est, comme on dit, homme d’honneur jusqu’au bout des ongles. Sa parole est sûre, et sa discrétion sans bornes. Il y a présomption de vérité dans ce qu’il pense, certitude dans ce qu’il dit. Ces qualités lui ont donné, au Club, une autorité absolue en toute matière d’honneur. Il y est juge nés des paris délicats.
Quant au pari de l’autre soir, il rentre, par la forme, dans la catégorie de tous ceux qui s’y font, et cette forme n’est un mystère pour personne.
On les inscrit sur un registre spécial, et ils sont à peu près tous proposés et tenus conformément à la formule que vous avez entendu lire l’autre soir:
–Parié tant. que telle chose arrivera ou n’arrivera pas.
Au-dessous, le partner écrit: Tenu.
On est libre de signer ou de ne pas signer; mais celui qui ne signe pas se fait connaître, s’il le faut, au juge du pari, nommé d’avance.
Depuis que je fais partie du Club, je n’y ai vu que deux paris particulièrement délicats: celui de l’autre soir, et un autre, jugé l’année dernière.
Il avait été parié deux cents louis qu’une femme, récemment mariée, donnerait un coup de canif au contrat, dans les six mois qui suivraient la noce. Le piquant de l’aventure, c’est que le pari était tenu, disait-on, par le mari, et qu’il le perdit.
Comme toujours, en ces sortes de cas, le chevalier de Médrane était juge. A l’époque marquée, il remit au mari une quittance ainsi conçue:
«Reçu de M. le comte de la somme de quatre mille francs, pour un pari qu’il a perdu en cautionnant, pendant six mois, la fidélité conjugale de madame X.»
On dit que le comte montra le reçu à sa femme, en riant aux éclats; mais sa gaieté opéra d’une façon si contraire sur les nerfs de la comtesse, qu’il en devint rêveur et soucieux.
En somme, le chevalier est, quant aux choses de sa vie qu’il, cache, une énigme dont lui seul est en état de dire le mot. Pour toutes celles que l’on peut voir, c’est un gentilhomme accompli. Cependant, je ne lui savais pas des goûts et des préoccupations littéraires; et vous m’étonnez en m’apprenant qu’il est venu vous consulter sur le style, à moins qu’il ne songe à écrire ses mémoires.
–Je ne le pense pas, dis-je à de Grandfay. Notre entretien à ce sujet a été tout à fait spécial, et s’est borné à la question de savoir si un écrit porte en lui-même et dans son style des indications de nature à révéler sa date et la personnalité de son auteur.
Là-dessus, de Grandfay prit congé de moi, en m’annonçant l’envoi prochain d’un manuscrit dont il m’avait déjà parlé, et sur lequel il désirait avoir mes conseils.
–Soyez-moi sévère, ajouta-t-il: c’est mon début à la Revue des Deux-Mondes. Je sais qu’Eugène Sue a reçu de vous le même bon office, et je tiens de lui qu’il s’en est bien trouvé; encore, pour lui, ne s’agissait-il que de correction dans le style; pour moi, c’est bien différent. J’ai tenté une esquisse de souffrance et de joie intimes, et une étude du cœur, à un point de vue qui m’est personnel. Je désire votre sentiment sur le tout.
On peut être tenté de voir dans mon étude une autobiographie, et je ne veux pas être un sujet de railleries pour le Club, où l’on professe sur les engagements du cœur des théories fort différentes des miennes. J’accepte le reproche d’étrangeté pour les sentiments que j’exprime, parce qu’en effet ils ne sont pas communs; mais je voudrais avoir l’esprit en repos sur la langue et sur le style qui m’ont servi à les exprimer. Or, ce repos, c’est à vos bons conseils que je le demande.
De Grandfay me quitta sur ces mots.
C’était un esprit d’élite, réfléchi, original, orné. Je le croyais en état de réussir dans tout ce qu’il tenterait; et je me promettais un véritable régal de la lecture d’une étude sur le cœur, tracée par une telle main.
Mérimée avait fait rire de l’amour; Balzac en avait fait rougir; tel que je connaissais de Grandfay, j’avais la confiance qu’il en pourrait faire pleurer.
Il était quatre heures; je m’habillai avec le projet d’aller faire une courte visite à l’amirale du Guénic, une plus longue à la contessine; et s’il me restait du temps disponible, j’avais la pensée d’aller enfin éclaircir mes doutes sur l’identité du chevalier de Médrane.
L’amirale, qui demeurait rue de la Ville-l’Evêque, en face de la modeste maison de M. Guizot, ne recevait pas. On me la dit même très-souffrante. La contessine Accaiolo occupait, assez près de là, rue de Duras, un petit hôtel égayé par un jardin.
La contessine Laura Accaiolo avait cette beauté puissante et correcte dont la force race des Toscanes et des Romaines offre de si splendides modèles. Suivant l’usage de son pays, elle portait dans le monde le titre de contessina, ou de petite comtesse, ce qui voulait dire que la comtesse douairière, mère de son mari, vivait encore.
Comme beaucoup d’Italiennes appartenant aux grandes familles, la contessine était lettrée, écrivait bien sa langue et faisait des vers italiens qui avaient de l’agrément. Les trois années qu’elle avait passées au Sacré-Cœur, à Paris, l’avaient mise en état de parler le français sans trop d’accent; mais elle n’était pas encore parvenue, à son grand regret, à l’écrire avec la correction, la tenue et la netteté qu’exige notre langue.
Elle paraissait en proie à une sorte de fièvre du travail, et s’occupait avec ardeur d’une traduction de la Divine Comédie.
C’est un fait curieux, quoique naturel, que les Italiens et les Espagnols apprennent assez vite et assez bien écrire en français. Fiorentino et Donoso Cortès en sont Il preuve. L’Allemand Henri Heine, un homme de tan d’esprit, ne put y parvenir, et il eut toujours besoir d’un traducteur pour les articles qu’il livra à nos revues Hamilton, l’auteur des Mémoires du chevalier de Gramont, est, à ma connaissance, le seul Anglais qui se soi bien rendu maître de notre langue, parce qu’il avait et le temps de l’apprendre aux cours de Versailles et de Saint-Germain, pendant l’exil des Stuarts.
La contessine, qui avait passé son enfance à Florence et dans le val d’Arno, avait sur Fiorentino, qui venait de publier une traduction de Dante, mais qui était Napolitain, l’avantage d’être familière avec les anciens et divers patois de la Toscane, auxquels Dante a beaucoup emprunté.
Sûre de son texte, elle n’avait besoin d’être guidée que pour en faire passer les beautés dans notre langue. et elle voulait bien me demander le concours que, deux années auparavant, j’avais donné à Fiorentino.
Cette collaboration m’avait naturellement créé des rapports à demi familiers et charmants avec ma belle colière, expansive et démonstrative comme la plupart des Italiennes. J’espérais que ce caractère et ces relations m’ouvriraient peut-être un jour nouveau sur les parties encore obscures du roman qui me préoccupait, et dans lequel je la supposais intéressée.
Lui ayant dit que je venais de déposer ma carte chez l’amirale, son amie, qu’on m’avait assuré être souffrante: –«C’est vrai, répondit-elle avec vivacité, et très-souffrante.»
–Cette folle de Louise, continua-t-elle, n’a-t-elle pas eu la bonté de s’émouvoir jusqu’à la fièvre, de ce pari de l’autre soir? Que pouvaient lui faire, je vous le demande, des lettres venues de Pondichéry, eussent-elles été aussi remplies qu’elles étaient vides?
Mais j’ai eu beau lui dire de réserver sa sympathie pour les douleurs réelles, que la vie ne nous ménage guère; elle a donné des pleurs à l’héroïne inconnue et persécutée, objet du pari de l’autre soir, comme elle en eût donné à une victime de théâtre. Je vais aller la voir, et tâcher de lui faire entendre raison.
J’avais bien compris, dès les premiers mots de la contessine, que son amie lui avait laissé ignorer son engagement avec M. de Moraines; et je pâlis à l’idée de l’angoisse que la pauvre femme avait dû éprouver, durant la terrible épreuve du pari, supportée par elle avec tant de calme extérieur.
En ce moment, la porte s’ouvrit; et Oliva, qui avait repris son service auprès de l’amirale, vint de sa part apporter de ses nouvelles. Un mieux soudain, dont le docteur faisait honneur à des globules d’éther, venait de se déclarer depuis une heure, et elle faisait prier la contessine de venir diner et passer la soirée avec elle.
J’avais deviné, sans hésiter, le véritable remède qui avait guéri l’amirale;–c’était la sécurité.
M’étant approché d’Oliva, pendant que la contessine passait, pour un instant, dans son cabinet, nous échangeàmes rapidement ces mots, à voix basse:
–Lui a-t-on restitué ses cinq lettres?
–Oui, monsieur; elle les a reçues par la poste, en paquet cacheté, sans savoir d’où elles lui viennent.
–C’est égal, dit la contessine en rentrant, je vais la sermonner de la bonne manière. Si vous saviez, monsieur, la peur qu’elle m’a faite avec son évanouissement et sa fièvre, aussitôt après sa rentrée à l’hôtel du Guénic! Le pauvre amiral en perdait la tête, et je n’étais pas beaucoup plus rassurée que lui.
Eh bien! c’est une raison de plus de réaliser un vieux projet et de nous en aller loin de Paris. Nous avons choisi le Roussillon, où, à l’aide de la température printanière de la côte, l’amiral va essayer l’influence de la brise de mer, et même tenter quelques bains à Canet ou à Port-Vendres.
Nous avions, ajouta-t-elle, l’espoir d’y respirer en liberté, et absolument seules, l’air embaumé des Albères; mais ne voilà-t-il pas que nous sommes menacées d’une invasion de jeunes désœuvrés, qui veulent tàter de l’ennui de province, après avoir succombé sous l’ennui de Paris!
Tenez, dit-elle, en me tendant le Figaro, voyez ce que raconte le journal de ce matin. Je le pris de sa main, et je lus ce qui suit:
«On s’occupe déjà de villégiature, pour réparer l’effet désastreux des bals. Les provisions de beauté et de fraîcheur vont s’épuisant chaque semaine, et les maris sont déjà invités à préparer un budget, pour en opérer le renouvellement, en quelque pays que ce puisse être; mais la Suisse, Dieppe et Trouville auront cette année un rival redoutable: c’est le Roussillon.
«Le succès extraordinaire et mérité obtenu, dans les soirées du faubourg Saint-Honoré et de la Chaussée-d’Antin, par une étrangère splendidement belle, lui a attiré tous les regards et tous les hommages. On s’est naturellement demandé en quel pays on avait d’aussi beaux yeux et un teint aussi pur, sans parler de la distinction; on a su que cette reine de la saison appartient à une ancienne famille catalane, et qu’elle habile, en Roussillon, quelque ancienne commanderie de Templiers, nommée le Mas-Deu.
«Depuis huit jours, toutes les jeunes femmes raffolent du Roussillon; on a enlevé la dernière édition du Guide-Joanne sur ce pays, et loué ce qu’il y a d’habitable à Castel-Roussillon, à Canet, à Elne, à Argelès, à Collioure et à Port-Vendres.
«Et comme partout où l’on porte du miel il y vient des mouches, une colonie de jeunes gens, parmi lesquels figurent plusieurs lionceaux du foyer de l’Opéra et du Jockey, vient d’expédier, dit-on, des courriers, pour retenir même les cabanes des pêcheurs.»
–N’est-ce pas insupportable? s’écria la contessine avec humeur, et dire que nous ne pourrons pas éviter cette cohue! Les médecins ont ordonné l’air et les bains de cette côte à l’amiral, et nous avons déjà loué une maison à Canet; qu’on nous y laissàt au moins deux mois tranquilles! Louise en a besoin autant que son mari, et j’en ai besoin moi-même pour revoir mon cinquième chant.
Vous verrez cela, ajouta-t-elle, en me tendant la main.
Elle sortit, et j’allai rendre visite au chevalier de Médrane.
Il habitait rue Laffitte, numéro13, le petit appartement qu’avait occupé Cerutti, en1791, lorsque, à l’apogée de sa réputation, il prononça l’oraison funèbre de Mirabeau. La rue, qui portait le nom du comte d’Artois, prit alors le nom de Cerutti, qu’elle conserva jusqu’en 1814. La Restauration le lui ôta, pour lui rendre celui du comte d’Artois; mais elle le perdit de nouveau en 1830, pour prendre celui du banquier Laffitte,
L’appartement du chevalier, correctement tenu, avait une propreté extrême, mais une élégance un peu fanée. Meubles, tentures, guéridon, bureau, tout y rappelait le goût du temps de Louis XV. La pendule et les flambeaux garnissant la cheminée du salon, qui était aussi son cabinet, étaient en belle porcelaine de Saxe, complétés par des vide-poches en vieux Sèvres, élégamment montés.
M. de Médrane m’accueillit avec une courtoisie à demi familière, et me parla de mes travaux en homme qui a lu et retenu. Je le trouvai plus ouvert et plus communicatif que je ne l’avais espéré. En me voyant considérer attentivement les pièces les plus remarquables de son mobilier, il me dit avec un sourire:
–Ce sont les témoins et les discrets confidents de ma jeunesse. Ces vieux Saxe et ces vieux Sèvres me servent depuis que je servais moi-même le roi Louis XV, dans les mousquetaires gris du marquis de Lachèze.
Je ne fus pas maître d’un mouvement de surprise, et je lui dis:
–Monsieur le chevalier, j’ai l’esprit et la mémoire obsédés par un doute que je vous demande la permission de dissiper: n’ai-je pas eu l’honneur de vous voir, chez mon père, vers1811?
–Oh! non, me répondit-il en souriant; vous me confondez avec le chevalier de Médrane de Mauhic, mon cousin, avec lequel je vécus, en effet, déguisé dans les bois, et chez les bons paysans de votre pays, lorsque le frère ainé du chevalier, chef de la famille, périt à Auch, sur l’échafaud, avec la meilleure noblesse du département.
J’eus l’occasion de connaître alors M. votre père, gentilhomme verrier, spirituel et instruit, mis en réquisition par le comité de salut public, sous prétexte de chimie, pour fabriquer du salpêtre. On lui avait donné, pour chauffer ses fournaux, les saints, les vierges et les anges dorés des églises d’Auch; et j’estime qu’il a dû se faire, avec les plus beaux, bien des protecteurs dans le ciel; car, en fait de milice céleste, il ne mit au feu que les séraphins écloppés et les vierges hors de service. Le lendemain du9thermidor, il céda au vœu de habitants, en jetant ses drogues dans le Gers; et poisson y fut empoisonné, depuis la Treille jusqu’à Layrac.
Mais tout cela remonte, comme vous voyez, à uni époque bien antérieure à la vôtre. J’étais accouru dans l’Armagnac pour essayer de venger la mort de M. de Médrane, mon oncle; je voulais tuer le misérable Dartigoyte notaire de Mugron et député des Landes, qui fut le bourreau de ces contrées; mais l’occasion ne se présenta pas et je rejoignis l’armée, où j’étais déjà un vétéran.
Et, comme je me récriais, il reprit:
–Ah! c’est que nous nous battions jeunes, de mor temps! Une mousquetade reçue, en Corse, à seize ans, dans le dernier combat de Paoli contre les troupes françaises du comte de Vaux, me fit admettre à la compagnie grise, en1770, à dix-huit ans, grâce à l’appui du comte de Flamarens, grand louvetier, mon compatriote et le vôtre.
Puis, emporté par ses souvenirs, il ajouta:
–Nous n’étions pas plus braves qu’aujourd’hui; oh non, mais nous étions, je crois, mieux élevés pour notre destination. A l’Académie royale, on ne demandait pas à un gentilhomme s’il était maître ès arts, ou, comme vous dites, bachelier: être bien fait, alerte, brave, entreprenant, c’était le premier titre à l’admission. On apprenait à monter à cheval, à danser, à dessiner, à parer et à donner un coup d’épée; et lorsque, à ce point de vue, on sortait des mains de Teillagory et de ses prévôts, on pouvait hardiment se risquer sur le pré. Cette éducation jeune et militaire, une fois acquise, on la complétait par la conquête d’une ou de deux jolies femmes, et la cour faisait le reste pour ceux qui n’étaient pas tués.
Le jour où j’entrais à l’Académie, la comtesse du Barry entrait à Versailles. Elle avait vingt-sept ans, et elle était, foi de mousquetaire, une très-belle fille, avec des façons fort distinguées, quoi qu’on en ait dit.
En1775, les mousquetaires ayant été licenciés, les bontés du vicomte de Vergennes me firent entrer dans sa compagnie des gardes de la porte.
Quand vint la grande débâcle, j’accompagnai Mesdames de France à Rome et à Naples, et, en attendant une éclaircie, je passai près d’une année dans un village de l’Apennin, près des sources de la rivière de Corrèse: mais j’étais soldat; d’augustes volontés me commandèrent de garder mon épée, et je servis mon pays, comme j’avais servi mon roi.
Néanmoins l’Italie m’attirait; j’y avais la pensée unique de ma vie. J’y errai longtemps, de province en province. Je m’arrêtai enfin dans un village de la Sabine. J’avais fixé près de là mon dernier gîte, et j’y reviens tous les ans, jusqu’à ce que j’y reste.
Merci de votre visite d’aujourd’hui; vous ne m’auriez pas trouvé demain.
Comme il disait ces paroles, une belle fillette de quinze à seize ans, costumée en contadine du val d’Arno, entra familièrement chez le chevalier. Elle était grande, élancée, grêle des membres, avec le regard fin et vif, la figure un peu émaciée, comme si elle était pâlie par une pensée lardente et précoce.
–De quelle province êtes-vous, ragazzina mia? lui demandai-je.
–Io so di Sicna, signore, me répondit-elle, avec un petit air de fierté provocante.
–Et pourquoi dites-vous so, au lieu de sono, comme tous les Italiens qui parlent correctement?
–Oh! prenez garde, dit le chevalier de Médrane, en riant. Vous ne serez pas le plus fort sur ce terrain, qui est le sien. Elle préfère la langue de Sienne à celle de Florence. 1
–Noi, Sanesi, parlamo come la santa, dit l’enfant.
–Vous le voyez, ajouta le chevalier, c’est une puriste. Beppa prétend que sainte Catherine de Sienne parlait un italien bien plus pur que celui de la Crusca.
–E di certo, Excellenza, dit Beppa avec fermeté.
–C’est une réformatrice de la langue italienne, continua le chevalier en souriant, et elle joint, quand il le faut, l’exemple au précepte. Beppa fait des vers fort gracieux, et même en improvise, comme le plus habile poëte qu’il y ait de Sienne à Pistoie.
Flattée du témoignage de son maître, la jeune pecoraia voulut lui lire un storncllo qu’elle venait de composer.
–Demain, ma chère Beppa, lui dit le chevalier avec douceur.
–Ma, poichè andate via dimane, Excellenza!
–C’est vrai, Beppa, je pars demain; mais tu me diras ton stornello avant que je parte, et tu le répéteras à la contessine Laura, quand je serai parti. <
Je laisse Beppa à ces dames, ajouta le chevalier. Elles se rendent aux bains de Canet, où elles espèrent trouver un peu d’isolement et de repos, dont madame du Guénic paraît avoir besoin.
Viendrez-vous en Italie? me demanda-t-il, en me tendant la main en signe d’adieu.
–Peut-être.
–Eh bien! alors, nous nous rencontrerons, où? je n’en sais rien; mais, en Italie, on se rencontre toujours.
Là-dessus, je pris congé du chevalier, qui était devenu une connaissance, sans cesser d’être une énigme.
IV
DE L’A-PROPOS DANS UN COUP D’ÉPÉE
Table des matières
L’esprit naturellement préoccupé de l’aventure dans laquelle j’avançais chaque jour un peu plus, quoique à pas lents, je réfléchis pendant quelques jours sur l’emploi d’un mois ou deux, que je voyais libres devant moi, et que je voulais faire servir à la fois à mon plaisir et à mes études.
Deux questions diverses se partageaient ma pensée encore indécise. Je désirais aller dans le Roussillon, afin de chercher au col du Perthus les traces que pouvait y avoir laissées le monument qui porte dans l’histoire le nom de Trophées de Pompée; mais je n’avais pas une moindre envie d’aller vérifier, à Capoue, à Atella et à Cannes, les rapports que le bénédictin Jacques Martin déclare exister, dans une mesure considérable et une forme frappante, entre les antiques patois osques et les dialectes du comté de Foix, où il était né.
Opter pour l’Italie me donnait la chance d’y rencontrer le chevalier de Médrane; mais partir pour le Roussillon me permettait de saluer, en passant, la contessine et l’amirale, aux bains de Canet ou de Collioure. J’étais encore hésitant, lorsque je lus dans le Figaro l’article suivant:
«Après le lansquenet, c’est l’épée qui fait des siennes. Un membre distingué du Jockey-Club, M.A. de M. vient de faire l’épreuve de ses rigueurs. Heureux sur le tapis vert, il a été malheureux sur le pré. Dans un duel dont les causes restent encore inconnues, il a reçu, hier, un coup d’épée fort grave; il s’est, dit-on, immédiatement affaissé, et il a été transporté chez lui, évanoui.
«Détail étrange; M.A. de M. avait ses malles bouclées et allait partir pour les bains de Canet, dans le Roussillon, que la fashion paraît avoir adoptés cette année. On ajoute que son adversaire est un ancien ami, et qu’une réconciliation immédiate a eu lieu sur le terrain.»
Cet article du Figaro, rapproché de celui que le lecteur connaît déjà; la mention des bains de Canet et les initiales A. de M. me laissaient peu de doutes sur la personnalité du blessé, qui devait être Albert de Moraines. Je sortis pour aller m’enquérir du fait. Nestor Roqueplan, que je rencontrai, me confirma l’exactitude de mon pressentiment.
J’allai immédiatement m’écrire à la porte du blessé. Son état était aussi satisfaisant que possible, mais la blessure était fort grave, et le médecin avait prescrit l’isolement le plus absolu.
Cinq jours plus tard, allant, comme tous les matins, prendre des nouvelles, je trouvai le docteur Cerise, médecin ordinaire des ferrailleurs élégants, qui quittait le chevet du blessé: «Il va bien, me dit-il; je l’en tirerai, je l’espère fortement; mais il est au lit pour deux mois. C’est ce qui l’exaspère. Pendant le délire de la première fièvre, il ne parlait que des bains de mer du Roussillon. Depuis que le calme est revenu, je lui ai déclaré qu’il fallait y renoncer, au moins pour cette saison, sauf, quand il sera debout, à se rattraper sur Dieppe, à quoi il ne veut pas entendre. J’espère le décider à opter pour Baréges, dans l’intérêt de la complète cicatrisation de sa blessure, qui est très-profonde.»
Et comme je demandais au docteur si je ne pouvais pas voir le malade:
–Non, me répondit-il, pas encore; venez dans huit jours, à l’heure de ma visite, je vous introduirai.
Je me retirai très-perplexe et tout pensif.
En me rappelant les désirs que la contessine Laura m’avait exprimés, la veille de son départ, d’être autant que possible seule avec l’amirale et son mari, à Canet, au moins pendant deux mois; et en songeant qu’Albert de Moraines avait déjà fait ses malles pour s’y rendre, la veille même de son duel, je me disais qu’il y avait là un coup d’épée venu avec un étrange à-propos pour l’empêcher de partir.
On faisait encore un secret du nom de son adversaire, pour ne pas imprimer une direction prématurée aux poursuites du parquet; et je me rendis chez Philippe de Grandfay, pour obtenir quelques renseignements. Il venait de partir inopinément pour la Bretagne, appelé par une indisposition de sa mère. Ce départ, que j’eusse trouvé naturel en tout autre moment, me le parut moins en cette circonstance. J’ajoute que le mystère commennait à devenir clair pour moi.
Au bout de huit jours, je me rendis chez M. de Moaines. Le docteur Cerise y était. J’ai déjà dit qu’il était le médecin habituel des duellistes de bonne compagnie. avait fini par apprendre l’escrime, à force d’assister ses bons tireurs. Les deux premières épées de ce temps, le baron de Bazancourt et le marquis du Hallay, l’allaient pas sur le pré sans la trousse du docteur Cerise.
Après avoir serré la main que me tendit vivement Albert de Moraines:
–Et qui donc vous a blessé? m’écriai-je.
–Qui? me répondit-il, en éclatant de rire,–et quel autre que de Grandfay pouvait m’envoyer un pareil coup d’épée?
–De Grandfay?
–Lui-même. Il n’y a qu’un ami, continua-t-il entant, pour faire aussi bien les choses.
–Mais pourquoi donc vous êtes-vous battus?
–Oh! pour cela, je n’en sais rien, ni Grandfay non plus.
–Comment, vous n’en savez rien?
–Ma foi, non. Le motif a été si futile, il s’est produit l’une manière tellement inattendue, et nous nous sommes l’un et l’autre échauffés si bêtement, que nous n’y avons vu clair qu’après l’affaire.
Lorsque je suis revenu de mon évanouissement, j’ai senti ma main dans celle de Grandfay. Il était ausi pâle que moi.
–M’en voulez-vous? m’a-t-il dit.
–Non. Et vous?
–Ni moi non plus, m’a-t-il répondu. Mais aloi pourquoi diable ne nous sommes-nous pas expliqués c matin?
–Ah! mon cher, lui ai-je répondu, c’est que nou sommes créoles tous les deux. Vous savez qu’à la Marti nique et à la Guadeloupe, les choses se passent ains On se bat d’abord, et, si l’on n’est pas tué, on s’explique ensuite. Vous souvenez-vous du comte de Paviot Vous souvenez-vous de Louis de Maynard?
–C’est vrai. Après le duel, ils ne purent pas s’expl quer comme nous: ils étaient morts.
–Mais alors, dis-je à M. de Moraines, cette lutte a ét bien courte, puisque vous ne vous êtes pas donnéle temps de réfléchir?
–Ah! oui, elle a été courte, et pas bonne, comme vous voyez. Je vais vous conter cela.
–Ah! mais non; ah! mais non, s’écria le docteur Cerise. Assez parlé comme cela, pour aujourd’hui.
–Mais, docteur, dit le malade, vous savez que ce ne sera pas long; deux ou trois phrases au plus.
–Non, non! je vous défends de parler plus long temps. J’aime mieux raconter le duel moi-même; jeesais par cœur! Je n’en ai jamais vu de plus redoutable –Bazancourt n’est pas aussi correct que Grandfay, et de Hallay n’est pas plus prompt. Vous êtes trop rageur mon cher malade. Quand j’ai vu de Grandfay en garde, j’ai eu froid dans tout le corps.
Monsieur, dit-il en se tournant vers moi, les fers étaient engagés, et le premier témoin, en se reculant d’un pas, dit aux adversaires: «Allez, messieurs!»
Je ne sais si vous avez vu de Grandfay l’épée à la main; il appartient à cette école de tireurs qui, dans leur jeu simple, sobre de feintes, tout de vitesse et d’à-propos, ont trouvé le secret de la véritable escrime de terrain.
Il avait rompu d’une semelle; d’aplomb dans sa garde, le bras droit légèrement ployé, la pointe à l’œil de l’adversaire; il attendait.
| De Moraines, un peu plus petit, ramassé sur lui-même, le bras presque tendu, l’épée engagée en tierce, fatiguait le fer de Grandfay par de continuels battements. Bientôt, l’impatience le gagna; il rapprocha le talon gauche du droit et froissa l’épée en tierce, en portant du même coup le pied droit en avant.
De Grandfay rompit de nouveau. La position devenait difficile. De Moraines comprit le danger qu’il y aurait à tenter une nouvelle marche pour se loger. Il se décida à jouer son va-tout!
Il s’agissait pour lui de faire une feinte assez prononcée pour forcer de Grandfay à parer et à riposter; de s’emparer alors de son fer à la riposte, et de rentrer par une remise dans la ligne basse. Je le vois encore; Il fit deux appels, jeta un cri, et poussa la botte à fond.
Alors, de Grandfay prit le contre en rompant, ne riposta qu’à demi; puis, laissant tomber la pointe, croisa en octave.
Notre malheureux ami s’affaissa sur les genoux L’épée de Grandfay lui était entrée de douze centimètres dans le côté.
–C’est bien cela, docteur, au moins quant à l’entrée du fer dans mes côtes, dit de Moraines en riant; mais en ce qui touche les passes, du diable si je les ai analysées comme vous. La moralité de la chose, c’est qu’il ne faut pas se frotter à Grandfay sans une absolue, nécessité.
Mais, à propos, docteur, croyez-vous donc que je ne puisse pas me lever un peu? Il me semble que mor côté est beaucoup plus libre, et je m’ennuie dans ce lieux aussi horriblement que don Carlos dans l’armoire d’Hernani.
–Encore un peu de patience, répondit le docteur. Vous pouvez recevoir vos amis, à la condition de les écouter beaucoup et de leur parler peu.
–Ah çà! mais, vous me fermez la bouche, comme le pape fait aux nouveaux cardinaux. Quand donc me l’ouvrirez-vous?
–Eh bien! dans une quinzaine de jours, pas avant.
Comme je me levais pour prendre congé, de Moraines me tendit la main. «Venez me voir, me dit-il, pendant que je serai muet; vous parlerez pour deux. Mais dès que ma bouche sera ouverte, je vous conterai une assez longue histoire, sur laquelle un avis calme et réfléchi m’est nécessaire. Je compte sur le vôtre. Au revoir.»
Il devenait absolument impossible de conserver désormais le moindre doute sur la situation respective de M. de Moraines et de M. de Grandfay.
J’ignorais encore s’ils étaient deux rivaux, se disputant la même femme; mais je savais pertinemment qu’ils étaient deux adversaires, presque deux ennemis, se barrant le chemin l’un l’autre, et se faisant réciproquement obstacle dans la marche vers un but que je ne démêlais pas. Soit préméditation, soit hasard, entre ces deux personnalités, entre ces deux passions, également énergiques, se trouvait placée la fine et douce physionomie de madame du Guénic, évidemment aimée de l’un et haïe de l’autre.
Il était évident, en effet, que Philippe devait l’aimer avec violence, puisqu’il la défendait par des moyens violents; il ne l’était pas moins qu’Albert nourrissait contre elle la plus âpre animosité, puisqu’il n’avait pas reculé, pour la perdre, devant des moyens inusités parmi les gens de bonne compagnie, surtout envers des femmes autrefois aimées, recherchées et respectées.
L’ignorance absolue où j’étais des sentiments de l’amirale à l’égard de tous les deux ne me permettait pas d’ailleurs d’apprécier les chances qu’ils pouvaient avoir, l’un de faire accepter sa passion, l’autre de faire réussir sa haine.
La seule clarté qui se dégageait pour moi de ces ténèbres, c’était la probabilité d’une explosion et d’un choc prochains, amenés entre les deux adversaires par l’un des mille hasards de la vie; et, selon que la jeune et malheureuse femme se trouverait engagée, peut-être à son insu, dans cet antagonisme de deux volontés également résolues et passionnées, elle courait le risque d’y laisser sa dignité, tout au moins son repos, ce qui, pour l’exquise délicatesse de sa nature, voulait dire la vie.
Quelque chose amortissait un peu l’intensité de l’émotion perplexe, presque douloureuse, où des confidences imprudemment désirées m’avaient jeté: je sentais près de moi, et déjà presque à la portée de ma main, des révélations nouvelles, et probablement décisives.
Philippe de Grandfay m’avait annoncé un manuscrit d’un caractère intime, contenant une analyse nouvelle, faite au point de vue de ses idées personnelles, des joies et des souffrances du cœur.
Albert de Moraines venait de m’assigner un jour prochain pour me conter une longue histoire, probablement aussi d’une nature intime et délicate, sur les suites de laquelle il avait besoin de mes conseils.
Et de quoi pouvait-il être question dans l’écrit de l’un ou dans le récit de l’autre, si ce n’est de leur affaire capitale à tous les deux, c’est-à-dire de leur passion ou de leurs griefs, à l’égard de la femme qui se trouvait l’objet caché et peut-être inconscient de la lutte?
J’allais donc entrer dans le sanctuaire, encore voilé, où bouillonnaient deux passions ardentes, se soupçonnant une rivalité mystérieuse, sans en connaître avec certitude la cause, et se combattant sans se l’avouer l’un à l’autre, comme des athlètes masqués.
Je les savais diversement doués et armés, mais également redoutables; et j’ai besoin de crayonner une esquisse de l’un et de l’autre, pour que le lecteur puisse apprécier la gravité de la lutte et juger la puissance des coups.
Albert de Moraines avait vingt-cinq ans, et passait pour avoir vingt-cinq mille livres de rentes. En ce temps-là, de tels revenus constituaient à un jeune homme une fortune considérable, même dans le monde bruyant, viveur et doré où il avait pris sa place.
Les énormes fortunes actuelles, nées du développement qu’un crédit, alors inconnu, a donné de nos jours à l’industrie et au commerce, n’existaient pas. Le vieux marquis de las Marismas, la seconde caisse du Paris d’alors, ne put pas réunir le capital nécessaire à l’exécution du chemin de fer de Paris à Rouen, tandis qu’on en trouverait de reste aujourd’hui pour sillonner de voies rapides les Landes, la Gascogne et l’Auvergne.
La vie élégante et oisive avait alors pour théâtre la partie du boulevard comprise entre les Variétés et les Bains Chinois, situés, depuis l’époque où Babœuf leur donna de la célébrité, au coin de la rue de la Michodière.
Entre les deux frontières de ce pays de l’or, de la soie et des petits pieds, s’échelonnaient, en descendant, le Jockey-Club, l’Opéra, les Italiens, le café de Paris, le café Anglais et le perron de Tortoni. Riche n’était encore qu’au second plan, et la Maison-d’Or, fraîchement bâtie, n’avait pas complétement séché ses plâtres.
Tel était, pour la jeunesse, le royaume de la Fantaisie, ne possédant, hors de ces limites, que deux colonies régulièrement visitées: le Théâtre-Français, les jours de Rachel, et le Rocher de Cancale, au coin des rues Mandar et du Petit-Carreau, les soirs de chère galante. On invitait au café de Paris ou au café Anglais les amitiés bruyantes, dont on était fier. On réservait pour le Rocher de Cancale les amitiés voilées, dont on était heureux.
Mais tout était enfermé et contenu là, pour les satisfactions du cœur et de l’esprit.
Les grandes exhibitions de chevaux, de voitures, de toilettes et de beaux yeux, qui réalisent aux Champs-Elysées les pouvoirs attribués aux fées de nos grand’– mères, n’existaient même pas en germe dans les imaginations les plus téméraires.
Le bois de Boulogne, dans lequel le crayon de Napoléon III n’avait pas encore dessiné des chemins sinueux, des pelouses, des lacs et des cascades, représentait les sites poudreux et embroussaillés du Vésinet actuel; et ses arbres les plus favorisés par la vogue ombrageaient, le dimanche, un bourgeois de la rue Saint-Denis, assis dans un carré formé par une épouse, une bonne, un marmot et un melon.
C’était donc dans ce milieu, avec ces éléments communs à tous, et les vingt-cinq mille livres de rente inscrits à son crédit chez le banquier, qu’Albert de Moraines, nature ardente, expansive, poussant de vigoureux rameaux au dehors, avait dû composer sa vie.
Son premier acte avait été d’entrer au Jockey-Club; le second, d’honorer de son patronage un rat de l’Opéra.
Le Jockey, composé, comme toujours, d’hommes riches, bien nés, élégants, raffinés dans le plaisir comme dans la tenue, occupait alors une plus grande place qu’aujourd’hui dans les distractions des Parisiens. Le comte de Chateauvillard, auteur d’un Code du duel, lui avait donné le goût de l’épée; et lord Seymour, un cadet de la maison d’Herford, devenu Français par les habitudes, lui avait infusé le goût des plaisirs.
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