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Adolphe Belot
La grande Florine

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066327088
Table des matières
LA GRANDE FLORINE SUITE ET FIN DES ÉTRANGLEURS
I.
II.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
XIII.
XIV.
XVI.
XVIII.
XX.
XXI.
XXII.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
XXVIII.
XXIX.
XXX.
XXXI.
XXXII.
XXXIII.
XXXIV.
XXXV.
XXXVI.
XXXVII.
XXXVIII.
XXXIX.
XL.
XLI.
XLII.
XLIV.
XLV.
XLVI.
XLVII.
XL VIII.
XLIX.
L.
LI.
LII.
LIII.
LIV.
LV.
LA GRANDE FLORINE
SUITE ET FIN
DES ÉTRANGLEURS
Table des matières
I.
Table des matières
Pendant que la foule, émue, encore frissonnante, s’écoulait par toutes les issues, la grande Florine, elle, ne perdait pas de vue le jeune avocat aux lunettes bleues, et s’attachait à ses pas.
Elle le vit remercier ses collègues du barreau de Paris qui lui avaient offert l’hospitalité et se diriger avec eux vers la sortie des avocats. Mais, sachant qu’il ne pouvait pas s’éloigner du Palais dans la toilette où il se trouvait, elle résolut, non pas de le suivre, ce qui pouvait éveiller ses soupçons, mais d’aller tout simplement l’attendre sous le grand péristyle du Palais de Justice, près de Bosc jeune, le costumier.
Elle y arriva au moment où il retirait sa robe, reprenait son habit pendu dans une armoire, et changeait sa toque contre un chapeau de ville.
Lorsque cette opération fut terminée, l’avocat de Toulouse, redevenu un simple mortel, descendit le grand escalier, traversa la cour et se mit en quête d’une voiture.
Une autre que Florine se serait immédiatement précipitée dans quelque coupé, pour suivre celui qu’il allait prendre. Mais elle fit une réflexion bien simple:
«Si je me trompe, si ce jeune homme n’est pas le marquis de Ribas, il ne m’intéresse aucunement; je n’ai pas besoin de savoir ce qu’il deviendra, et je puis perdre ses traces. Si, au contraire, je ne fais pas erreur, il va retourner dans son petit hôtel de la rue Monceau, et pour constater son identité, il me suffit de me faire conduire dans sa rue et de l’attendre. Je n’ai même pas besoin de me dépêcher, car il est probable qu’il ne rentrera pas chez lui, qu’il ne se présentera pas, devant sa femme et devant ses gens, travesti comme il l’est en ce moment. Il s’arrêtera certainement en route pour se métamorphoser et reprendre sa forme première.»
Cette réflexion en amena une autre:
«Si du même coup, se dit Florine, je pouvais savoir où s’opèrent ces métamorphoses. Cela peut servir dans l’avenir. *
Elle changea ses plans, et comme l’avocat venait de trouver une voiture et y montait, elle arrêta un coupé et donna l’ordre de suivre la première voiture à quelque distance, de façon à n’être pas remarquée.
Le cocher, du haut de son siège, eut un sourire et fit un geste qui voulait dire: «Très bien, très bien, il y a de la jalousie sous roche; on connaît ça.» Les cochers parisiens sont habitués, en effet, de temps immémorial, à voiturer les maris et les amants qui suivent leurs maîtresses ou leurs femmes, et les femmes à la poursuite de leur amant. Ils ont même un goût prononcé pour ces promenades clandestines qui les distraient et leur rapportent généralement de gros pourboires.
Le premier coupé traversa le pont au Change, la place du Châtelet, prit la rue de Rivoli et s’arrêta bientôt devant une maison située entre la rue de l’Ar
bre-Sec et la rue du Louvre.
L’homme aux lunettes bleues descendit, paya le cocher, et disparut sous une porte cochère.
Florine, au contraire, garda sa voiture, la fit se ranger trois portes plus loin, et, par une des glaces, se mit à inspecter la maison où l’on venait d’entrer.
C’était un de ces gigantesques immeubles à six étages, véritables arches de Noé où les concierges auraient trop à faire s’il fallait surveiller les allées et venues de leurs administrés. Toute personne intelligente qui se cache choisit ces grandes maisons de préférence aux petites, où l’on jouit d’une liberté moins complète.
11semblait évident à Florine que le marquis de Ribas, si c’était lui, allait changer de costume et de physionomie dans quelque logement loué à cet effet, et reparaître, quelques instants après, dans sa tenue habituelle, sous sa forme première.:
Un quart d’heure, vingt minutes s’écoulèrent. De la porte surveillée, personne ne sortait.
«Il a peut-être regardé par la croisée, se dit Florine et ma voiture l’inquiète.»
Elle descendit et pria son cocher de l’attendre au coin de la rue du Louvre.
–Il vaudrait peut-être mieux, ma petite dame, dit l’homme toujours souriant, stationner au coin de la rue Bailleul.
–Où est-elle votre rue Bailleul? demanda Florine.
–A deux pas, là derrière. Dans cette partie de la rue de Rivoli, les maisons n’ont pas d’épaisseur. Elles s’appuient sur les constructions d’une autre toute petite rue.
–Ah! vraiment!… Mais, savez-vous si l’on passe d’une maison dans une autre. Si l’on peut entrer par la rue de Rivoli et sortir par la rue Bailleul.
–Je ne crois pas, répondit le cocher après avoir réfléchi, qu’il existe des communications régulières, mais on peut en avoir établi de secrètes. Nous étudions tout cela, nous autres cochers; les doubles sorties nous sont connues. Le bourgeois essaye souvent de nous refaire. Il faut se garer.
Ces paroles frappèrent Florine: on pouvait, en effet, avoir loué deux appartements au même étage, dans deux maisons mitoyennes, situées, l’une rue de Rivoli, l’autre rue Bailleul, et les avoir jointes par une percée dans la muraille. Certaine femme mariée, dont elle protégeait autrefois les amours, usait de ce moyen dans un autre quartier de Paris.
Prompte à se décider, confiante dans son étoile, elle résolut aussitôt d’abandonner son premier poste d’observation et d’en prendre un autre, rue du Louvre.
Dix minutes s’écoulèrent encore; elle commençait à se désespérer, lorsqu’elle vit sortir de la rue Bailleul un homme qui attira son attention.
Il avait l’air des plus respectables, appuyé sur un jonc solide, dans sa grande redingote à deux rangées de boutons, sous un chapeau gris, bas de forme.
En débouchant dans la rue du Louvre, il regarda autour de lui, et s’avança du côté où se trouvait Florine. Au moment où il passa près d’elle sur le trottoir, les lanternes de la voiture éclairèrent son visage, et elle reconnut l’avocat de la cour d’assises, transformé cette fois en bon bourgeois de Paris, âgé d’une soixantaine d’années, un peu ventru, le regard à demi voilé sous de belles lunettes d’or, le visage coloré, les cheveux et les favoris grisonnants.
Décidément on ne poussait pas plus loin l’art du travestissement, et tout autre que Florine s’y serait trompé. Mais elle avait des points de repère. Elle ne s’occupait plus ni des cheveux, ni de la barbe qu’on change à volonté, ni du regard qu’on voile ou du teint qu’on transforme aisément le soir. Elle s’attachait maintenant à la forme du nez qu’on dénature difficilement, au dessin de la bouche, à la coupe du visage, à la largeur du buste, à la tombée du cou sur les épaules.
Elle laissa celui qu’elle observait tourner à droite et s’engager sous les arcades de la rue de Rivoli. Puis, elle descendit vivement de voiture et alla s’embusquer sous la première arcade, à l’abri d’un pilier.
Le bourgeois de la rue Bailleul paraissait en quête d’un nouveau véhicule.
Alors Florine, toujours prompte à se décider, joua le tout pour le tout. Elle retourna vivement vers son cocher, et lui mettant vingt francs dans la main:
–Voulez-vous me rendre un service? lui dit-elle.
–Bien volontiers, ma petite dame. Que faut-il faire?
–Vous voyez ce vieux monsieur qui marche là-bas?
–Oui, on dirait qu’il cherche une voiture.
–Eh bien! allez vous offrir; vous le conduirez à l’adresse qu’il vous donnera et vous viendrez le plus vite possible me retrouver sur le boulevard des Italiens, au coin de la rue Taitbout. Vous recevrez un autre louis pour votre peine.
–Compris et accepté.
–Vous serez discret; je puis compter sur vous?
–Discret comme mon cheval. Hue, cocotte! en route pour enfoncer le bourgeois; t’aimes ça, t’es comme ton maître.
Une minute après, il trouvait moyen de se faire hêler par la personne qu’on lui avait désignée, et s’empressait de charger.
Florine prit une autre voiture pour se rendre rue Taitbout. Grâce à son stratagème, le faux avocat n’était plus suivi, et ses soupçons, s’il en avait conçus, s’évanouissaient.
Elle ne courait qu’un risque: être trahie par son cocher. Mais c’était peu probable: le cocher parisien est de nature galante et protège volontiers le sexe faible.
Elle attendait, depuis quelques minutes à peine, rue Taitbout, devant la petite entrée de Tortoni, lorsqu’elle fut rejointe par l’homme envoyé en expédition.
–Me voici, dit-il. J’ai marché un fameux train. mais ce n’était pas pour lui… le grigou! Il m’a donné trois sous de pourboire… Quel malheur! C’était pour vous, ma petite dame.
–Où l’avez-vous descendu?
–Rue de la Victoire, 46. Je vais vous y conduire. Vite, montez.
Elle monta sans se faire prier; arrivée un instant après à destination, elle donna au cocher la pièce de vingt francs promise et le congédia.
–Oh! oh! dit l’homme, en voyant la porte de la maison se refermer sur sa cliente; il va se passer là-dedans quelque drame conjugal…
Florine n’était entrée au46de la rue de la Victoire que pour dépister le cocher. Elle trouvait inutile de le mettre entièrement dans sa confidence. Après avoir fait quelques pas sous le vestibule de la maison, elle rebroussa chemin, dit au concierge qu’elle s’était trompée de porte, s’excusa et se fit de nouveau tirer le cordon.
Dans la rue, elle tourna vivement à droite, prit le prolongement de la rue Taitbout, entra dans la rue de Châteaudun, monta dans une nouvelle voiture, et la fit stationner devant le no39.
Elle savait de longue date que le46de la rue de la Victoire et le39de la rue de Châteaudun correspondent, ou du moins peuvent correspondre au besoin.
Il était encore évident pour elle que, fidèle à son système, après être entré par une porte, l’individu suivi depuis si longtemps sortirait par l’autre.
II.
Table des matières
Elle ne s’était pas trompée. Au bout de dix minutes environ, la porte de la rue de Châteaudun s’ouvrit pour donner passage à un jeune homme d’une trentaine d’années, élégant de tournure, habillé à la dernière mode. Il était brun de visage, avait la lèvre rasée et portait des favoris noirs qu’il caressait complaisamment.
C’était bien le marquis Lorenz José de Ribas y Castillo… au naturel cette fois… tel que Florine l’avait vu à Saint-Augustin, le jour du mariage.
Il passa de nouveau devant elle, et elle put admirer la beauté de ses yeux, l’éclat de son regard qu’il n’essayait plus de voiler. Convaincu d’avoir dépisté ceux qui auraient eu l’idée de le suivre, renonçant maintenant aux précautions qu’il s’était imposées, il redevenait lui-même et rentrait en possession de sa jeunesse et de toutes ses séductions.
Après avoir fait quelques pas à pied, il monta dans une troisième voiture qui prit la direction du boulevard Malhesherbes.
Florine ne songea pas à le suivre. A quoi bon?… Son identité était constatée, et son adresse connue. Elle rentra chez elle, rue de Suresnes. Elle avait hâte de dîner ou plutôt de souper, car il était dix heures du soir, et ensuite, dans la solitude, étendue sur un fauteuil, enveloppée dans sa robe de chambre, de songer aux événements de cette dramatique journée.
En femme d’ordre, elle classa pour ainsi dire ses réflexions, afin de s’y mieux reconnaître, et s’occupa d’abord du marquis de Ribas, pris à part comme individu et non point comme mari de Mathilde Simonnet.
Eh bien! il était d’une joli force ce marquis, et il pouvait rendre des points aux comédiens les plus habiles, sans parler des policiers les plus retors.
Quel art dans le déguisement, quelle perfection! Cette première tête d’avocat était d’un réussi. Il avait trompé tous les jeunes stagiaires de Paris, qui ne passent pas pour des naïfs. L’huissier audiencier lui-même, habitué cependant à toutes les roueries des criminels, s’y était laissé prendre et avait fini par faire des politesses à cet avocat de province, en tournée parisienne.
Le second déguisement était encore plus complet. On aurait juré avoir affaire à quelque gros négociant ou à quelque bon rentier rentrant chez lui après un dîner en ville.
Et quelle prudence, que de soins! Se travestir ainsi, deux fois, en une heure, pour s’esquiver sous une seconde forme, si par impossible la première avait excité des soupçons.
Puis, en mettant le déguisement de côté, quelle profusion de logements et quel art dans le choix de ces logements!
Et ce serait le noble marquis de Ribas y Castello, arrivé seulement depuis trois mois en France, qui se costumerait ainsi, aurait des domiciles si nombreux, se montrerait aussi retors, connaîtrait son Paris matériellement et moralement d’une façon si complète?
«Allons donc! On ne me fera jamais avaler une pareille couleuvre,» se dit Florine dans son langage imagé.
Mais quel but poursuit-il? A quelle industrie se livre-t-il? Que fabrique-t-il ainsi dans l’ombre, ce faux marquis? Car on ne persuadera pas davantage Florine qu’il a loué, outillé, percé tous ces logements, composé et revêtu tous ces costumes, seulement pour assister à une séance de cour d’assises et n’être pas reconnu.
Ce mot: cour d’assises, évoqua d’autres idées qui faisaient partie de son second classement et la lancèrent sur une nouvelle piste. Ainsi, ce n’était pas sans quelque motif que le chef de la sûreté l’avait autrefois chargée de surveiller Mathilde Simonnet. Cette jeune femme se trouvait évidemment mêlée à l’affaire qui venait de se dérouler, puisque son mari prenait assez d’intérêt à ce procès pour l’avoir suivi avec tant de passion. Et alors, Florine revoyait en entier cette séance à laquelle elle venait d’assister: l’avocat du barreau de Toulouse, immobile, attentif, les yeux, ou plutôt les lunettes toujours braquées sur les accusés. peut-être sur l’un d’eux.
Et les détails du procès: ces paroles du défenseur de Blanchard qui semblait croire à quelque mystérieuse machination… les protestations de cet accusé. et son regard, son regard expressif que tout le monde avait reconnu. Le marquis avait un regard expressif, aussi, un de ces regards qu’on n’oublie pas et que Florine n’avait pas oublié.
Elle s’arrêtait, elle ordonnait à son imagination de ne pas aller plus loin, elle craignait de s’égarer dans le vaste champ des suppositions.
Cependant ce qu’elle avait surpris et ce qu’elle devinait n’était pas à dédaigner: si, dès le lendemain, elle se rendait auprès du chef de la sûreté pour lui faire ses confidences, elle serait certainement la bienvenue et se réhabiliterait dans l’esprit de la police. «Quand je pense, faisait-elle en souriant avec ironie, que M. Claude m’a dit: «Allez, ma fille, allez, vous ne connaissez pas votre métier». Mais –je le connais mieux qu’eux, mon métier. J’ai fait aujourd’hui, en quelques heures, des découvertes qu’ils n’ont pas su faire en trois mois.»
Irait-elle leur dévoiler son secret, le leur vendre? Quel mince profit et quelle petite satisfaction d’amour-propre! Etait-ce donc bien tentant de se faire définitivement l’employée de la Préfecture, d’être gagée par elle, d’avoir une position officielle? Elle valait mieux que cela. Si elle avait consenti une fois, par hasard, à servir la Sûreté, c’était pour sortir du Dépôt et se tirer d’une vilaine affaire. Aujourd’hui qu’elle avait sa liberté, que le procès en détournement de mineures était abandonné, quel besoin avait-elle de rendre des services à l’Administration? Il était peut-être aussi bien tard pour venir dire: «J’entrevois l’affaire Jagon sous un autre aspect. J’ai des raisons de croire qu’on fait fausse route, j’apporte des indices nouveaux». On lui répondrait: «Il fallait nous les apporter plus tôt. C’est chose jugée aujourd’hui, et nous ne tenons pas à nous prouver à nous-mêmes, et à prouver à tous que nous nous sommes fourvoyés.»
Pour une femme comme Florine, il y avait un meilleur parti à tirer de la situation, une tout autre position à conquérir. Quelle source de revenus! Quelle mine inépuisable, si elle savait compléter sa découverte, l’exploiter, fouiller davantage l’affaire, et en arriver à tenir dans ses doigts déliés ce joli marquis et cette adorable marquise! Leur fortune manquait peut-être de bases solides. Elle était –sans doute aussi fausse que leur position mondaine, mais ils n’en avaient pas moins des moyens d’existence très réels, quelques fonds disponibles, auxquels Florine mordrait volontiers de ses belles dents. Puis, une beauté splendide comme celle de Mathilde pouvait devenir, dans des mains habiles, un capital facile à exploiter. Déjà, Florine se l’était dit le jour du mariage, et alors elle n’avait pas la moindre idée des choses qu’elle soupçonnait aujourd’hui.
L’ancienne agente du chef de la sùreté passa, non-seulement la soirée, mais la plus grande partie de la nuit à songer ainsi. Lorsqu’elle s’endormit son rêve se continua. Elle devenait riche, elle qui, jusqu’à ce jour, malgré son intelligence, sa tournure agréable et son absence de scrupules, n’avait pu saisir la fortune au passage.
Vers le matin, son rêve prit une nouvelle forme. Il se poétisa en quelque sorte. Le marquis de Ribas, dont elle se faisait la fidèle alliée, qui dépendait d’elle, qu’elle dominait, en était arrivé à la préférer, malgré ses imperfections, à la belle Mathilde. Elle devenait, elle, Florine, la rivale heureuse de la plus jolie femme de Paris.
Tous ses appétits étaient satisfaits: la fortune, le luxe, la domination et l’amour d’un joli garçon.
Pendant que rue de Suresnes, on songeait et on rêvait ainsi, rue du Helder, Zoé Lacassade rendait compte à Jeanne Guérin des derniers incidents du procès.
La jeune fille l’écouta silencieusement, ne fit aucune observation sur le verdict du jury et le dénouement de l’affaire, mais se tournant vers son amie lorsqu’elle eut achevé de parler:
–Que va devenir, lui dit-elle doucement, cette malheureuse Sophie Blanchard, qui nous a servis avec tant de dévouement? Elle est maintenant sans place, sans asile, sans ressources.
–Oui, c’est affreux, fit Zoé.
–Peut-être, reprit Jeanne, avons-nous un devoir à remplir envers elle; mon père, lui, ne l’aurait pas abandonnée.
–Eh bien! ne l’abandonnons pas.
–Tu le veux?
–Certes, puisque tu le veux aussi.
–Je n’en attendais pas moins de ton cœur, et je te remercie.
Et toutes deux, assises, l’une près de l’autre, les mains dans les mains, elles cherchèrent longtemps le moyen de secourir Sophie Blanchard.
III
La séance de la cour d’assises s’était terminée la veille, trop avant dans la soirée, pour que Sophie Blanchard fût mise en liberté. On ne sort pas de prison, même lorsque le juge a prononcé l’acquittement, aussi facilement que d’une auberge. Il faut se plier à certaines exigences nécessaires, remplir certaines formalités.
Du reste, l’ancienne femme de ménage des Guérin ne demandait pas à partir immédiatement. Que lui importait sa liberté? Qu’en ferait-elle? Quelle liberté lui avait-on rendue? Celle de mourir de faim, sans doute; car elle n’avait plus d’argent, et elle se sentait trop découragée, trop désespérée pour travailler.
Travailler! Qui l’emploierait? Est-ce qu’on prend à son service la femme d’un condamné aux travaux forcés à perpétuité?
Puis, en ce moment, elle ne songeait pas à elle. Une seule pensée la dominait: Que fait-il, que devient-il, où l’a-t-on mis?… S’il allait encore tenter de se tuer et réussir cette fois?
Elle essayait, au moins par la pensée, de le voir, de le suivre, de se rendre compte de ses mouvements. Ce n’était pas chose impossible. N’avait-elle pas fait à plusieurs reprises le même chemin que lui? N’était-elle pas, hélas! au courant des habitudes de la prison?
Elle avait été, il est vrai, enfermée au Dépôt, et lui à la Conciergerie, car cette dernière maison n’a pas de cellules pour les femmes; elles ne font qu’y passer pour se rendre à la cour d’assises. Mais, après avoir franchi une grille qui met les deux prisons en communication, elles suivent le même chemin que les hommes, et gravissent l’escalier qui conduit au Palais de Justice proprement dit.
Cet escalier étroit, sombre, sans rampe, de quatre-vingt-deux marches. elle les avait comptées... tournant sur lui-même si brusquement qu’il donne le vertige, elle voyait son mari le descendre lentement, après sa condamnation, entre deux soldats de la garde républicaine.
Il a la tête lourde, pesante, le corps endolori, tout meurtri, comme s’il sortait de maladie; ses jambes, faibles, molles, fléchissent sous son poids.
Il va comme un homme ivre, trébuchant à chaque pas, soutenu par le garde qui marche derrière lui, retenu par l’autre qui le précède et l’empêche de tomber en avant.
Il est, enfin, au bas du terrible escalier. Il entre dans un long corridor en granit, bas de plafond, à peine éclairé, désert.
Il marche, il marche toujours… Quelle longue course pour un malade, pour un mourant!
Le voilà maintenant dans l’enceinte cellulaire… seul, seul!… après, tout ce bruit, tout ce mouvement, seul avec cette idée: «Je suis prisonnier pour la vie!»
Pauvre cher homme! Et elle pleure, elle pleure, elle pleure longtemps, toujours.
La nuit s’écoule ainsi. Le lendemain, à dix heures, on vient la chercher, on la conduit au greffe, on lui remet un petit paquet qu’elle avait en entrant, on lui fait signer un reçu et on lui dit: «Vous êtes libre; allez et ne revenez plus.»
Toutes les grilles se sont ouvertes.
Elle se trouve maintenant sur le quai de l’Horloge presque désert… son paquet à la main, ne sachant où aller.
Elle fait quelques pas, puis elle regarde avec inquiétude autour d’elle. Elle croit qu’on va lui remettre la main sur l’épaule, la reprendre, l’enfermer encore, pendant trois mois, comme elle vient de l’être. Il faut quelques heures, plusieurs jours souvent au prisonnier libéré pour qu’il se croie vraiment libre. La prison laisse dans l’esprit comme une empreinte ineffaçable.
Puis, lorsqu’elle a reconnu que personne ne la suit, elle remonte un peu à droite, vers le pont au Change, et va s’appuyer contre le parapet du quai. Immobile, elle tient les yeux fixés sur les grands murs noirs de la Conciergerie. Son regard voudrait percer ces pierres énormes pour voir le malheureux, assis dans un coin de sa cellule et qui, sans doute, songe à elle, comme elle songe à lui.
Pendant qu’elle est là, brisée, anéantie, vaincue, les sifflements d’un bateau remorqueur se font entendre derrière elle, sur la Seine.
Elle se retourne machinalement, et, les deux coudes sur le parapet, la tête dans ses mains, elle regarde couler l’eau.
Un grand orage passe, en ce moment, sur Paris. Le ciel encore bleu, une heure auparavant, s’est tout à coup obscurci. D’épaisses nuées couleur d’ardoise, de gros nuages, chassés par un vent violent, courent l’un derrière l’autre.
Ils sont si bas, si bas, qu’ils semblent raser les maisons et les édifices voisins.
La rivière, troublée par d’autres orages, roule des flots jaunâtres que la couleur du ciel vient encore assombrir.
D’abord Sophie Blanchard regarde sans voir, sans songer. Puis, cette eau qui coule sans cesse lui donne une sorte de vertige. Elle tend les bras comme si elle voulait s’y plonger, s’y jeter.
Et, sa pensée devenant plus active, elle se dit que ce n’est pas une rivière qui s’étend là sous ses yeux.
C’est une tombe, une tombe ouverte, une tombe toute prête à la recevoir!
Oui, il suffit de franchir ce parapet pour que tout finisse, tout: sa vie et ses misères. Elle mourrait à deux pas de lui, devant sa prison, cette autre tombe!
La tentation est tellement forte qu’elle ne peut y résister. Elle se penche sur le parapet pour voir la place où elle va s’abîmer, pour examiner son cercueil.
Mais l’eau, à cette époque de l’année, ne vient pas jusqu’au bord de la muraille.
Au lieu de se noyer, elle irait tomber sur la berge, blessée, les bras, les cuisses, les reins cassés.
Elle souffrirait encore; c’est inutile. Elle trouve qu’elle a déjà bien assez souffert.
Le pont est à deux pas. Elle peut le rejoindre en un instant, et, arrivée au milieu, se précipiter dans l’espace. Les eaux sont profondes en cet endroit; elle est bien sûre d’être noyée, de n’avoir pas une trop longue agonie.
Elle se retourne, jette un dernier regard sur les hautes murailles de la Conciergerie, dit adieu de la main à celui qui ne peut la voir, et, bien résolue, suit le quai jusqu’au pont.
Elle ne se presse pas, elle ne court pas; elle marche d’un pas ferme, décidé.
Un enfant en haillons, un petit pauvre, la voyant passer près de lui, lui tend machinalement la main.
Elle le regarde, l’œil un peu troublé, vitreux.
Il paraît avoir le même âge que l’enfant mort autrefois dans ses bras, de misère, lorsque son mari subissait sa première condamnation.
Elle voudrait donner quelque chose à ce pauvre petit en souvenir de l’autre, le sien, celui qu’elle a tant aimé. Mais elle ne possède rien, absolument rien.
Alors son regard se porte sur le paquet qu’elle tient à la main et qu’on vient de lui rendre. Il renferme quelques mouchoirs, un foulard, un fichu, une camisole. A revendre, cela vaut bien cinq francs.
A quoi bon tous ces objets puisqu’elle va mourir?
Elle met le paquet dans les mains du petit mendiant et lui dit vivement, fièvreusement:
–Prends, prends, donne à ta mère si tu as une mère, ou bien vends pour toi si tu es orphelin.
Et, tout en parlant, elle se baisse pour embrasser l’enfant.
Il faut bien qu’elle dise adieu à quelqu’un avant de dire adieu à la vie.
Déjà elle s’éloigne lorsque, tout à coup, un souvenir lui revient.
Dans le paquet qu’elle a donné sans l’ouvrir, elle se rappelle avoir oublié, entre les mouchoirs, deux petites photographies: l’une de son mari, l’autre de son enfant mort. Elle les a fait faire autrefois, lorsqu’elle vivait heureuse à la campagne, entre Blanchard, jardinier alors, et sa petite fille, âgée de trois ans, jolie comme un ange.
Ah! comme elle était loin, à cette époque, de se douter qu’un jour viendrait où la mort lui prendrait son enfant, la justice son mari!
Elle ne veut pas abandonner ces deux portraits comme le reste; elle désire les revoir une dernière fois, les serrer sur elle, les cacher dans sa poitrine et mourir en pressant l’image de ces deux êtres aimés.
Elle rejoint l’enfant qui a déjà défait le paquet pour en examiner le contenu, le prie de lui rendre les deux photographies, et, lorsqu’elle les tient dans ses mains, elle s’appuie contre le parapet du pont pour les bien regarder.
Elle ne jette qu’un coup d’œil sur le portrait de la petite fille. Ne va-t-elle pas la retrouver dans un instant, là-haut?… Mais elle contemple longtemps l’image de son mari.
Il était encore jeune lorsqu’il avait posé pour cette photographie. Il avait bon air, et, dans son regard, quelle expression!
Elle donne furtivement un long baiser à l’image, tandis que ses yeux se tournent une dernière fois vers les murs de la prison.
Puis, elle s’engage sur le pont.
Il est désert. Le nuage le plus noir, le plus rapproché de terre vient de se fondre. De larges gouttes de pluie tombent et s’étalent dans la poussière du trottoir. Les passants fuient de toutes parts. Les cochers fouettent, à tour de bras, leurs chevaux pour gagner plus vite les rues et serrer les maisons.
Ah! c’est bien le moment de se jeter dans la Seine; personne ne prendra garde à elle, personne ne l’arrêtera.
Cette balustrade du pont au Change est des plus faciles à franchir. On dirait qu’on l’a construite pour faciliter les suicides: elle est formée de petites colonnes, étroites au milieu et assez larges à la base pour que le pied puisse s’y poser.
Arrivée au-dessus de l’arche du milieu, Sophie Blanchard jette un regard autour d’elle afin de s’assurer qu’elle est bien seule, envoie de la main un dernier adieu à son mari, glisse un de ses pieds entre deux colonnes, se soulève avec ses mains, et, faisant un dernier effort, prenant son élan, se précipite dans l’espace.
La rivière s’ouvre. puis se referme.
IV.
Table des matières
Le petit garçon à qui Sophie Blanchard venait de donner tout ce qu’elle possédait au monde avait, comme beaucoup de vagabonds de son âge, l’habitude de passer les nuits d’été sous les ponts. Lorsqu’il vit la pluie tomber à torrent, il se mit à courir, traversa le pont au Change dans toute sa longueur, et, arrivé sur le quai de la Mégisserie, descendit précipitamment l’escalier qui se trouve en face de la rue des Lavandières-Sainte-Opportune. Au bas de l’escalier, comme la pluie tombait encore plus fort, il courut chercher un abri sous la toiture d’un grand bateau de blanchisseuses.
En sûreté maintenant, il n’eut rien de plus pressé que d’ouvrir de nouveau son paquet pour compter ses richesses. Lorsqu’il se vit à la tête de plusieurs beaux mouchoirs, lui qui n’en avait jamais possédé un seul, sa joie fut immense et il leva les yeux vers le pont qui s’étendait en face pour y chercher sa bienfaitrice, et la remercier d’un regard.
Malgré la pluie qui formait un brouillard, un voile épais devant lui, il l’aperçut, penchée sur le parapet et regardant la rivière. Il ne distinguait pas ses traits; il voyait seulement une masse noire se détachant sur la balustrade blanche.
Bientôt cette masse s’étendit, grossit. On aurait pu croire qu’elle était maintenant de l’autre côté de la balustrade et que rien ne la séparait plus du gouffre.
Puis, tout à coup, elle passa devant ses yeux, elle roula de haut en bas, elle s’abîma avec la rapidité de ces astres qu’on voit la nuit courir dans le ciel.
L’enfant comprit et poussa un cri.
Plusieurs blanchisseuses et deux hommes qui étaient venus là demander asile pendant la pluie, se retournèrent en l’interrogeant.
–Là, là, fit l’enfant, une femme est tombée à l’eau.
Tous les yeux se portèrent vers le point désigné.
En effet, le corps était remonté du fond de l’abîme, et, soutenu par les vêtements gonflés qui formaient une sorte de ballon, restait au-dessus de l’eau, et descendait le courant.
Aussitôt les deux hommes, dont l’un était marinier, s’élancèrent dans un grand bachot attaché au bateau des blanchisseuses, coupèrent les amarres, et se mirent en travers de la rivière pour saisir au passage l’épave humaine qu’elle entraînait.
Le courant est tellement rapide en cet endroit, qu’en dix secondes, le corps fut à la portée des sauveteurs. Mais, au moment où ils allaient le saisir, il disparut. La pluie épaisse qui tombait, la nuée qui fondait, s’appesantissant sur lui, l’enfonçaient dans le gouffre: le flot venant du ciel refoulait l’autre flot, roulant dans la rivière.
Il n’y avait plus qu’un moyen de sauver la malheureuse: se jeter à l’eau, plonger, la ramener à la surface, regagner le bateau ou la berge.
Le marinier hésitait: il savait par expérience que la rivière, resserrée entre ses deux quais, est rude en cet endroit et qu’il s’y forme des tourbillons terribles.
Cependant, l’autre homme, sans réfléchir, s’était élancé déjà dans la Seine et y plongeait.
Quelques secondes après, il reparaissait avec la proie qu’il lui avait reprise.
Le marinier se dirigea vers lui pour l’aider à remonter dans le canot. Mais l’homme, à proximité maintenant du bateau des blanchisseuses, préféra le rejoindre, et poussant devant lui ce corps inerte, lui imprimant de brusques secousses, atteignit son but.
Alors les blanchisseuses, penchées en avant, agenouillées, tendirent les bras et saisirent au passage la masse flottante qu’on leur confiait.
Bientôt, Sophie Blanchard était hissée sur la plateforme du bateau.
Elle ne donnait plus signe d’existence. Ses yeux étaient fermés, ses dents serrées les unes contre les autres, une pâleur cadavérique couvrait son visage.
Mais les gens que leur métier attache sur les bords de la Seine, canotiers, mariniers, pêcheurs ou blanchisseuses, savent comment on doit soigner les personnes asphyxiées par immersion. Grâce à des soins intelligents, au bout de quelques instants, on sentit battre le cœur de la noyée, son visage se colora faiblement, un spasme souleva la poitrine, et les yeux s’en tr’ouvrirent.
Sophie Blanchard était sauvée.
Pendant plus d’un quart d’heure encore, ces braves femmes lui prodiguèrent des soins, et elle put enfin se soulever, s’asseoir et regarder autour d’elle.
Mais, en même temps, la mémoire lui revenait. Elle se rappelait qu’elle s’était jetée à la Seine de son plein gré, qu’elle voulait mourir. Elle n’était point morte, mais les raisons qui avaient motivé son suicide existaient toujours, s’imposaient toujours, implacables, terribles.
Et, pendant qu’elle remerciait d’un bon regard, d’un pâle sourire, avec des serrements de main l’homme qui avait risqué sa vie pour la sauver et toutes ces femmes si charitables, elle se disait:
«Pourquoi ne m’a-t-on pas laissée là dedans?… Ce serait fini maintenant.»
Un gardien de la paix, de service sur le quai de la Mégisserie, prévenu de ce qui s’était passé, descendit sur la berge, et entra dans le bateau.
On lui montra la ressuscitée. Il s’avança vers elle pour lui demander son nom, ses prénoms, sa profession, son adresse. Toute tentative de suicide, faite publiquement, doit être l’objet d’un rapport, et l’agent qui la constate a l’ordre de prévenir aussitôt le commissariat de police le plus voisin.
Sophie Blanchard répondit aux questions qui lui étaient posées, et après avoir pris des notes sur son calepin, le gardien de la paix se dirigea vers le Palais de Justice, où se trouve le commissariat de police de Saint-Germain-l’Auxerrois.
V.
Table des matières
Au moment où il entrait dans la grande cour (la Cour-de-Mai), une voiture, s’arrêta devant la grille et une toute petite femme, vive, alerte, les cheveux bouclés, l’œil éveillé, se précipita sur le trottoir.
Elle regarda autour d’elle et aperçut au bas du grand escalier, sur la droite, une porte vitrée vers laquelle le gardien de la paix se dirigeait; elle fit comme lui.
A peine eut-elle ouvert la porte qu’on lui demanda ce qu’elle voulait; elle répondit aussitôt:
–Je m’appelle mademoiselle Zoé Lacassade, je demeure rue du Helder, no20, et je viens réclamer, en mon nom et au nom de mon amie Jeanne Guérin, Sophie Blanchard, la femme dont les juges ont ordonné hier la mise en liberté.
–La personne dont vous parlez, mademoiselle, n’est pas ici, répondit une des personnes présentes.
–Où est-elle donc? demanda Zoé. On m’a dit d’aller au Dépôt; est-ce que je ne suis pas au Dépôt?
–Non, vous êtes dans le bureau du commissariat de police.
–Tiens! je me suis trompée. C’est la faute de mon cocher. Je lui ai dit le Dépôt. et il me conduit ici. Ah! ces cochers de Paris. Dans mon pays, à la Guadeloupe, ils sont bien mieux!… D’abord il n’y en a pas. Voudriez-vous m’indiquer où se trouve le Dépôt, monsieur?
–Sur le quai de l’Horloge, mademoiselle, à deux minutes d’ici.
Elle allait s’éloigner, lorsque le gardien de la paix, „ arrivé en même temps qu’elle, dit à voix basse quelques mots au secrétaire du commissariat.
–Ah! tiens! fit le secrétaire,–et s’adressant à Zoé Lacassade: Ne partez pas, mademoiselle, lui dit-il, j’ai un renseignement à vous donner.
Elle se retourna et prêta l’oreille.
–La personne que vous venez chercher, reprit l’employé, n’est plus au Dépôt depuis une heure.
–Ciel! j’arrive trop tard. Où est-elle allée, la malheureuse?
–Vous la trouverez près d’ici. Le gardien de la paix, qui vient de la quitter, va vous conduire. Est-ce que vous veillerez sur cette femme, mademoiselle?
–Oui, c’est mon projet; pourquoi me demandez-vous cela?
–C’est qu’elle vient d’essayer de se tuer.
–Ah! mon Dieu!
–Et si vous ne répondiez pas d’elle, nous serions obligés de prendre des mesures pour empêcher de nouvelles tentatives de suicide.
–Je réponds d’elle, monsieur, je réponds d’elle. Vous avez mon nom, mon adresse, le nom, l’adresse de mon amie. Partons, partons vite.
Arrivée sur la place, elle se précipita dans la voiture qui l’attendait, tandis que le gardien de la paix se plaçait sur le siège et indiquait au cocher le chemin qu’il devait prendre.
L’orage avait cessé, tous les nuages fuyaient au loin vers le nord-est. Le ciel était d’un bleu foncé et tout ensoleillé.
Zoé Lacassade, précédée par son guide, à qui elle ne donnait pas le temps de respirer, descendit l’escalier du quai de la Mégisserie en sautant plusieurs marches à la fois. Arrivée sur la berge, elle se mit à courir vers le bateau, de toute la vitesse de ses petites jambes.
A peine l’eut-elle atteint, qu’elle aperçut Sophie Blanchard debout, toute pâle encore, enveloppée d’un peignoir qu’une des blanchisseuses lui avait prêté, tandis qu’on faisait sécher ses vêtements au soleil.
Zoé la rejoignit, et se plantant devant elle, croisant ses bras, rejetant en arrière sa tête bouclée:
–Malheureuse, lui dit-elle d’une voix qu’elle tentait inutilement de rendre sévère, vous avez essayé de vous tuer!
–Hélas! mademoiselle, murmura Sophie Blanchard, que voulez vous que je devienne?
–Comment! ce que je veux que vous deveniez? fit Zoé sans abandonner sa pose. Comment! ce que je veux que vous deveniez? Je veux que vous rentriez au service de Jeanne et au mien, comme autrefois, parbleu!
–Mo! moi! vous voulez de moi?
–Oui, nous voulons de vous; ça peut vous étonner, mais c’est comme ça. Allons, dépêchez-vous. Jeanne nous attend. Remettez votre robe. Dans dix minutes nous serons rendues et je vous en donnerai une autre. Vous ne vous enrhumerez pas au mois de juin, je suppose.
Les blanchisseuses riaient, se poussaient le coude en se montrant cette toute petite femme si brusque, si vive, si drôle qui venait de fondre sur leur lavoir comme une avalanche, et ne cessait de parler depuis qu’elle y avait fait irruption.
Mais, lorsqu’elles entendirent Zoé Lacassade déclarer qu’elle prenait à son service Sophie Blanchard, qu’elle l’emmenait avec elle, chez elle, les chuchotements et les rires cessèrent.
Plusieurs d’entre elles étaient au courant du procès jugé la veille, en cour d’assises: elles avaient lu les débats dans les petits journaux à un sou, parus le matin, et le nom de Sophie Blanchard donné au gardien de la paix ne leur était pas inconnu. Aussi se rendaient-elles à peu près compte de ce qui venait de se passer, et ressentaient-elles de la pitié pour cette malheureuse, dont le mari avait été frappé d’une condamnation terrible.
Zoé Lacassade, profitant de cette sympathie, devint immédiatement populaire dans le lavoir. Pour peu qu’elle en eût manifesté le désir, on l’aurait assise sur un baquet renversé et portée en triomphe sur la berge. Mais, dans sa modestie, elle ne songeait pas à cette ovation, et, afin de partir le plus vite possible, elle aidait elle-même Sophie Blanchard à s’habiller.
Au moment où la protégée et sa protectrice allaient s’éloigner, le gardien de la paix fit observer à cette dernière qu’il était d’usage de donner vingt-cinq francs à tout individu qui retirait de la Seine une personne noyée ou sur le point de l’être. Il lui demanda, en même temps, si elle se chargeait de payer la prime.
–Certainement, dit Zoé Lacassade. ça vaut bien ça, et je voudrais être plus riche pour donner le double.
Elle fouilla aussitôt dans sa poche afin d’y prendre son porte-monnaie.
Le gardien de la paix, la voyant dans ces bonnes dispositions, chercha des yeux le sauveteur.
Il l’aperçut debout sur la berge faisant sécher au soleil ses vêtements mouillés qu’il n’avait pas retirés, et regardant avec une certaine fixité celle qu’il venait d’arracher de l’abîme.
Il y avait de la tristesse dans le regard de cet homme. On aurait dit aussi qu’il ne voyait pas pour la première fois Sophie Blanchard, qu’elle lui rappelait un souvenir lointain.
Comme il ne remarquait pas les signaux du gardien de la paix, celui-ci le rejoignit pour lui parler de sa prime.
–Non, fit l’homme, non. je ne veux rien.
–Mais, cependant...
–Je ne veux rien, vous dis-je, fit-il brusquement. Je l’ai sauvée… eh bien! tant mieux… voilà tout.
–Il faut, reprit le gardien de la paix, que je consigne votre nom dans mon rapport.
–Consignez. Je m’appelle Papin, et je demeure dans les environs de Paris, à Maisons-Laffitte, au bord de la Seine.
–Vous êtes marinier?
–Non, je me trouvais ici, par hasard, pour voir une payse. Je suis jardinier.
Il s’éloigna, après avoir jeté un dernier regard sur la femme qui lui devait la vie.
Arrivé sur le quai, il se dirigea vers un marchand de vin, et pendant qu’il buvait, on aurait pu l’entendre murmurer:
«C’est trop tard, c’est trop tard, il n’y plus rien à faire.»
Pendant le trajet du quai de la Mégisserie à la rue du Helder, Zoé Lacassade et Sophie Blanchard n’échangèrent aucune parole.
Zoé aurait bien voulu parler, mais elle respectait le silence de sa compagne. La malheureuse était encore étourdie des émotions de la veille, de sa brusque sortie de prison, de son suicide avorté et de sa résurreclion. Dans un coin de la voiture, les yeux à moitié fermés, la poitrine oppressée, la tête lourde, elle essayait de se rappeler tout ce qui venait de se passer. Mais ses souvenirs étaient confus; ils fuyaient à mesure qu’elle voulait les ressaisir, comme s’évanouissent au réveil les songes de la nuit. Le sentiment de la réalité lui revint seulement lorsqu’il lui fallut descendre de voiture et monter l’escalier. Alors elle se mit à trembler, en songeant qu’elle allait se trouver en face de Jeanne Guérin.
Celle-ci entendit la porte s’ouvrir et marcha vivement à la rencontre des deux femmes.
–Elle n’ose pas entrer, fit Zoé en montrant Sophie Blanchard.
–Vous avez tort, Sophie, dit Jeanne d’une voix douce et attendrie. Rien n’est changé entre nous. Mon père vous estimait et vous aimait. Vous l’avez soigné avec dévouement pendant une maladie qu’il a faite. Je rends hommage à sa mémoire en ne vous abandonnant pas. Venez.
Et, avec une grâce charmante, elle tendit sa main à l’ancienne femme de ménage.
Sophie, au lieu de prendre la main qu’on lui tendait, se courba et respectueusement effleura de ses lèvres le bout des doigts de la jeune fille.
Mais Zoé Lacassade, déjà lasse de ne rien dire, parlait enfin, pour apprendre à son amie que la malheureuse avait essayé de se donner la mort.
Jeanne l’écouta, silencieuse, recueillie. Puis, se tournant vers Sophie Blanchard:
–C’est mal ce que vous avez fait, lui dit-elle, vous auriez dû penser à votre mari.
–Héla! je ne puis plus rien pour lui, murmura Sophie.
–Vous vous trompez, reprit Jeanne, vous pouvez beaucoup… Tant que vous vivrez il espérera vous revoir, et cela lui donnera un peu de résignation. Vous morte, il désespérerait de la vie… et cependant il lui faudrait vivre, car un prisonnier n’a même pas la liberté de se tuer; il en a déjà fait l’expérience.
Elle parlait avec une gravité extraordinaire pour son âge. Ce n’était plus la toute jeune fille, un peu mutine, un peu gâtée que nous avons vue, au commencement de ce drame, grimper sur les genoux du capitaine Guérin, et lui prendre à pleines mains la tête, pour la couvrir de baisers. Le coup imprévu, terrible, qui l’avait frappée, les longues réflexions provoquées par la mort de son père, la douleur présente, les préoccupations de l’avenir, l’avaient en quelque sorte grandie depuis quelques mois, et après avoir fait de l’enfant une jeune fille, faisaient de la jeune fille une jeune femme.
Zoé Lacassade, pour changer le cours des idées. de Sophie Blanchard, lui donnait des détails sur ses nouvelles fonctions.
–L’appartement est tout petit, disait-elle, le ménage sera vite fait. Mais je vous emploierai à porter en ville mes confitures d’ananas et de goyave. Vous coucherez là-bas dans un petit cabinet, à côté des cannes à sucre et des bananes. Car, c’est bien décidé, vous cessez d’être femme de ménage pour devenir notre bonne. Vous passez entièrement à notre service. Qu’en dites-vous?
–Je dis que je suis bien heureuse, mais.
–Mais quoi? demanda Zoé avec sa brusquerie ordinaire. Vous faites des difficultés?
–Oh! je n’en fais pas pour moi, mademoiselle, Dieu m’en garde! Je vous suis profondément reconnaissante.
–Alors, pour qui en faites-vous?
–Pouries autres, pour ceux qui savent qui je suis. J’ai peur que votre bon cœur à toutes deux ne vous nuise.
–Qu’est-ce que cela veut dire?… Voyons, expliquez-vous.
Sophie Blanchard, obligée de parler, poussée par la pétulante Zoé Lacassade, baissa la tête et murmura ces mots:
–Ne suis-je pas la femme de l’homme condamné comme l’un des meurtriers du capitaine Guérin?
Jeanne, assise depuis un instant, se leva, marcha vers Sophie et lui dit d’une voix ferme:
–Malgré la sympathie que vous m’inspirez personnellement, si je croyais votre mari coupable, je ne vous prendrais pas à mon service. mais je le crois innocent.
–Oh! fit la femme Blanchard, oh!
Elle ne put prononcer que ces deux monosyllabes, et, tombant sur une chaise, les coudes sur ses genoux, la tête dans les mains, elle se prit à sangloter.
Elle avait cru seulement jusqu’alors que les deux femmes avaient pitié d’elle, de son infortune, de sa misère, que dans leur bonté et leur charité elles se disaient: «Nous ne pouvons pas la rendre responsable du crime d’un autre.» Mais, tout à coup, elle apprenait que, malgré les preuves, les témoignages relevés contre son mari, malgré le verdict du jury, la condamnation des juges, la principale intéressée, la fille de la victime l’innocentait.
C’était plus de joie que ne pouvait en supporter ce pauvre cœur toujours meurtri, et elle pleurait, parce que l’extrême joie se tra duit ’par des larmes comme l’extrême douleur.
Lorsque Sophie Blanchard fut plus calme, Jeanne lui dit:
–En vous recueillant ici, je proteste, de la seule façon qu’il me soit donné de protester, contre la condamnation de votre mari. Hier, je n’ai pas eu le courage devant tout ce monde de faire entendre ma voix, et puis, je croyais à l’acquittement. Pour moi, il y a un autre coupable. Il ne m’appartient pas de le chercher; ce n’est pas le rôle d’une jeune fille. Ce n’est pas à une enfant comme moi de poursuivre cette œuvre de vengeance. Le principal meurtrier a été condamné; il mourra bientôt; cela doit me suffire. Mais ce que je ne puis pas faire, vous le pouvez, vous. C’est votre droit, c’est votre devoir. Il ne s’agira plus d’une œuvre de vengeance, mais bien d’une œuvre de réparation. En disant: Voilà le coupable, vous direz en même temps: Mon mari était innocent. Rendez-lui la liberté. rendez-le moi.
La tête droite, l’œil ardent, Sophie Blanchard écoutait Jeanne Guérin.
Dans la soirée, Jeanne reçut une lettre timbrée des colonies, dans laquelle son cousin, Robert de Meillant, lui annonçait sa prochaine arrivée en France.
VI.
Table des matières
La Conciergerie n’est pas une prison, dans le sens administratif du mot. C’est une maison de justice, une enceinte cellulaire. Les accusés y sont transférés quelques jours avant leur procès, et les condamnés y attendent qu’on ait désigné le lieu où ils subiront leur peine. C’est seulement par tolérance spéciale que des condamnés à quelques mois de détention, parfois, ont habité cette maison.
Les condamnés à mort n’y restent jamais plus de deux ou trois jours. Dès que leur pourvoi en cassation est signé, on se hâte de les transporter à la Grande-Roquette, dans un quartier spécial. Les condamnés aux travaux forcés sont aussi presque immédiatement, transférés dans ce grand Dépôt, où ils devront attendre le jour de leur départ pour la Nouvelle-Calédonie.
C’est ainsi que Jagon et Joseph Blanchard, quoique leur peine ne fût pas la même, quittèrent la Conciergerie à la fin de juin1875, et furent emprisonnés place de la Roquette. Mais ils ne devaient point pour cela être réunis. Blanchard, après avoir subi la toilette minutieuse et intime que l’on appelle le grand rapiot, après avoir endossé le costume des prisonniers, la chemise rugueuse, le pantalon et la vareuse de laine grise, et s’être vu tondre et raser, put se mêler aux autres détenus, travailler dans les ateliers, marcher dans le préau, coucher seul dans sa cellule.
Quant à Jagon, il était encore revêtu de la camisole de force qu’on lui avait mise à la Conciergerie, lorsqu’on ouvrit devant lui une des trois cellules réservées aux condamnés à mort. Mais, à peine y fut-il entré, que le directeur du Dépôt vint le voir, et lui fit enlever ce terrible appareil, devenu inutile, puisque, à partir de ce moment jusqu’au jour de l’exécution, le condamné n’est jamais seul.
Trois hommes veillent sur lui, nuit et jour: un gardien de la prison, un soldat du poste sans arme et que l’on fouille à son entrée et à sa sortie, et un inspecteur de la sûreté. Ils ont ordre de distraire, autant qu’ils le peuvent, l’homme confié à leur garde, sans se rendre importuns et en le laissant disposer de son temps comme il le veut.
En effet, le condamné dort ou reste étendu sur son lit aussi longtemps qu’il lui plaît. Il lit, il écrit s’il sait écrire; il fume s’il est fumeur. Il se tait ou il cause à son gré. S’il veut se promener, on le conduit, à de certaines heures, dans la petite cour qui lui est affectée.
Jagon parut s’accommoder assez bien de cette existence. Il usa de tout, sans abuser de rien, régla fort intelligemment son temps, donnant une part aux plaisirs, à la causerie, à la lecture, à la promenade, au jeu, l’autre au travail, aux longues rêveries et au sommeil.
Il se montrait d’humeur douce, était facile à vivre et avait parfois des accès de gaieté. Lorsqu’un soldat du poste venait relever son camarade et croyait devoir prendre une figure de circonstance pour entrer dans la funèbre cellule, Jagon lui criait:
–Allons donc! allons donc! faites une autre tête, mon garçon. La mélancolie n’est pas de mise ici; on vous envoie pour me distraire, ne l’oubliez pas. Ça ne va pas mieux. Eh bien! nous allons changer de rôle. C’est moi qui me charge de vous amuser. Faisons une partie de dominos. Si je perds je vous payerai un bon cigare; si je gagne je vous en payerai deux. Vous ne vous ruinerez pas à ce compte-là. Et, ce soir, je ferai venir de la cantine un petit supplément. L’abbé Crozes m’a donné ce matin cent sous, nous les mangerons ensemble.
Cet abbé Crozes, dont le nom est tellement populaire qu’il deviendra un jour légendaire, est l’aumônier de la Grande-Roquette. La plus grande partie de sa vie se passe dans la prison, et si ce n’était son grand âge, son air respectable, ses longs cheveux blancs bouclés, sa soutane, on le prendrait pour un détenu. On le voit sans cesse, ce cher petit homme, trottinant dans les couloirs, dans le préau, disant bonjour à droite, bonjour à gauche, soulevant sa calotte de velours, relevant ses lunettes, et glissant une pièce de dix sous dans les mains d’un prisonnier, en cachette des gardiens.
Mais s’il aime tous ses détenus, il témoigne encore plus de sympathie aux condamnés à mort, sans doute parce que leur misère est plus grande, son dévouement une plus rude épreuve, sa mission plus élevée.
«Ce sont mes enfants, dit-il, de pauvres enfants qui n’ont que quelques jours à vivre». Et, il les gâte, il les choie, il les réconforte, il essaye de leur rendre moins douloureux leurs derniers moments. Avec ceux qui se repentent et demandent son ministère, il devient prêtre. Avec les autres, il se contente d’être homme de bien; car il distribue souvent de ses propres deniers des secours, sans demander en échange qu’on se confesse et qu’on s’agenouille.
La mission des trois hommes, préposés à la garde de Jagon, n’avait donc rien de pénible. Le condamné les égayait de son mieux, et les faisait jouir des largesses du brave aumônier. Si, parfois, ils étaient tentés de s’assombrir dans sa société, il poussait la délicatesse jusqu’à leur dire:
–Rassurez-vous, grands enfants que vous êtes, je ne mourrai pas, c’est moi qui vous le dis. Ma peine sera commuée. Je suis innocent. Beaucoup de personnes en sont persuadées, et on n’osera pas m’envoyer à l’échafaud. Vous verrez cela, vous verrez cela.
Il exagérait et s’avançait trop, mais il y avait du vrai dans ce qu’il disait. Depuis quelque temps, à Paris, on prenait assez volontiers sa défense. On discutait les charges qui avaient motivé sa condamnation et on ne les trouvait pas suffisantes pour entraîner une expiation suprême. Un homme connu, assez haut placé, était allé jusqu’à dire: «Je préfère être dans ma peau que dans celle des jurés.»
Les journaux, qui sont le reflet de l’opinion publique, se montraient aussi favorables au condamné. Tout en commençant par déclarer qu’ils avaient un profond respect pour les arrêts de la justice, qu’ils ne pouvaient pas se permettre de blâmer le verdict d’un jury, ils finissaient par attaquer celui qui concernait Jagon et le démolissaient à coups. de plumes. Leur thèse favorite était celle-ci: «Vous étiez en présence d’un repris de justice et d’un homme sans le moindre antécédent judiciaire. Vous condamnez le premier aux travaux forcés, le second à mort; quelle bizarrerie!» C’est ainsi que pensent et jugent en général les personnes qui connaissent une affaire criminelle par ouï-dire. Les mille détails qui ont décidé et influencé les juges sont pour eux lettre morte. On leur a répété les paroles de l’accusé, mais ils ne savent pas de quel ton il les a prononcées, quelle était son attitude, l’expression de son visage; la physionomie des débats, suivant l’expression consacrée, leur échappe.
Donc l’opinion publique, on ne pouvait se le dissimuler, était favorable à Jagon et cela gênait un peu la justice exécutive.
Aussi le procureur général fit-il un jour appeler le chef de la sûreté.
–Je ne m’occupe pas plus qu’il ne convient, lui dit-il, des articles de journaux et des propos tenus dans Paris; cependant il y aurait un intérêt sérieux à rassurer la conscience des jurés. Ce Jagon est évidemment coupable, pour vous, pour moi, pour toutes les personnes qui ont étudié à fond l’affaire, pour les gens du métier, en un mot. Mais ce condamné qui persiste à se dire innocent est embarrassant. Vous qui le connaissez, ne pourriez-vous pas obtenir des aveux? Il n’a plus les mêmes raisons qu’autrefois de nier son crime et peut-être se décidera-t-il à parler.
–Je n’obtiendrai absolument rien de lui, répondit M. Claude avec sa franchise habituelle. Je l’ai toujours dit, nous sommes en présence d’un de ces criminels qui ne faiblissent jamais. Soyez-en persuadé, la tête sur le billot, il criera encore: Je suis innocent.
–Comme Moreau l’herboriste… c’est déplorable… Cette protestation in extremis contre nos arrêts fait toujours une grande impression sur la foule.
–J’en conviens.
–Alors essayez.
–Soit! monsieur le procureur général, je me rendrai demain au Dépôt des condamnés.
–Je vous remercie, et je ne cache pas que je donnerais beaucoup pour vous voir réussir… La Cour rejettera certainement le pourvoi… il n’y a aucun motif de cassation… et alors, quand il ne s’agira plus que du recours en grâce, nous serons sollicités de tous côtés: par le défenseur, plusieurs jurés faibles ou repentants, une foule d’adversaires de la peine de mort, et même par l’aumônier de la Hoquette que Jagon a convaincu de son innocence.
–Et vous ne voulez pas conclure à la grâce?
–Nous voudrions ne pas y être contraints. Ce Jagon est un parfait gredin et ne mérite aucune miséricorde.
–Je suis de cet avis. et lui aussi. car il est assez intelligent pour se rendre justice. Mais il est en même temps trop intelligent pour parler et il ne parlera pas, je l’affirme.
–Enfin, faites ce qui est convenu.
–Dès demain, monsieur, comme je vous l’ai promis.
En effet, le lendemain, M. Claude arriva vers midi à la Grande-Roquette. Il monta chez le directeur, lui apprit le but de sa visite et lui demanda la permission de conférer avec son prisonnier.
–Vous n’avez pas besoin de cette permission, dit en souriant le directeur. N’êtes-vous pas un peu chez vous ici?… Faut-il vous faire amener le condamné au parloir?
–Non, cela donnerait trop de solennité à l’entrevue, et mon homme se tiendrait davantage sur ses gardes. Je désirerais le voir dans. l’intimité.
–Soit! Nous allons descendre et je vous ferai accompagner jusqu’à la porte de la cellule par un de mes brigadiers. Mais j’y songe, vous trouverez Jagon dans la cour qui lui est réservée; c’est l’heure de sa promenade.
–Très bien. Je le prendrai à part, et ses gardiens ne nous écouteront pas.
VII.
Table des matières
Le chef de la sûreté, accompagné du brigadier mis à ses ordres, ne suivit pas, pour se rendre dans la troisième cour, la route qu’il avait prise deux mois auparavant avec Jagon. Il s’engagea dans le premier chemin de ronde, enclavé entre les bâtiments de la prison et un mur formidable, passa devant le jardin que s’est ménagé le directeur et franchit une petite porte que son gardien lui ouvrit. Il se trouvait, dès lors, dans le quartier réservé, nous l’avons dit, aux séparés, aux condamnés à mort et malheureusement aussi à l’infirmerie que, faute d’espace, on n’a pu placer dans une autre partie de la maison.
La cour où se promenait Jagon n’a rien de lugubre, malgré sa destination. C’est même plutôt un petit jardin qu’une cour. On y voit un massif où poussent, comme à regret d’être ainsi captifs, quatre lilas, deux jeunes marronniers et quelques fleurs un peu pâles. des fleurs de prison. Des arcades, qui servent de promenoir lorsqu’il pleut, l’entourent presque en entier, et une fontaine en pierre, aux eaux limpides, s’y prélasse.
Quand le chef de la sûreté apparut dans la cour, Jagon, qui marchait de long en large, sous les yeux de ses gardiens, leva brusquement la tête et reconnut son visiteur.
Sans hésiter il se dirigea vers lui, et les mains dans ses poches, le sourire sur les lèvres, dit brusquement:
–Enfin, vous voilà, monsieur Claude, vous avez bien tardé à venir me voir.
–Oui, fit le chef de la sûreté, j’ai été très occupé dans ces derniers temps. et puis, ajouta-t-il, je ne savais pas si je vous ferais plaisir.
–Comment pouviez-vous en douter? répliqua gracieusement le condamné. Je ne vous en veux pas, moi. Vos fonctions vous obligeaient à m’arrêter. Vous les avez remplies, rien de plus naturel. Je m’empresse même de reconnaître que vous y avez mis une certaine courtoisie, et je n’ai pas oublié cette bonne promenade que nous avons faite ensemble dans les prisons de Paris. Elle ne vous a pas beaucoup servi, puisque je suis resté Jagon comme devant; mais elle m’a distrait fort agréablement.
«Il parle beaucoup, se dit le chef de la sûreté. Sa parole est brève et saccadée. Quoi qu’il fasse, il n’est pas maître de son système nerveux. Je pourrai peut-être en tirer quelque chose.
Et, s’adressant au condamné:
–Voyons, Jagon, lui dit-il, voulez-vous vous asseoir et causer avec moi quelques instants, là sur ce banc?
–Causer avec vous, mais très volontiers. Comment donc!
Il se dirigea vers le banc qu’on lui désignait, et, après avoir invité, comme il l’aurait fait dans un salon, son hôte à s’asseoir, il prit place à côté de lui. Les trois gardiens s’éloignèrent de quelques pas, tandis que le surveillant qui servait de guide au chef de la sûreté allait s’adosser contre une guérite inoccupée pendant le jour.
–Qu’avez-vous à me dire, cher monsieur Claude? demanda familièrement Jagon. Venez-vous m’apprendre que mon pourvoi est rejeté? Je m’attends à cette nouvelle, et vous pouvez me la donner sans crainte.
–Non, fit le chef de la sûreté, la Cour ne s’est pas encore prononcé; mais, puisque vous faites appel à ma franchise, je vous dirai qu’on n’a pu trouver de motifs sérieux de cassation.
–Très bien. Cela ira plus vite alors, et je n’aurai plus à compter que sur le recours en grâce.
–C’est justement de ce recours en grâce que je voudrais vous parler. Je désire qu’il soit bien accueilli, et, pour y parvenir, je viens tenter auprès de vous un effort.
–Voyons l’effort, dit Jagon en allumant un cigare.
Le chef de la sûreté reprit de sa voix la plus persuasive:
–Vous n’avez qu’un moyen, voyez-vous, de vous rendre sympathiques les seules personnes dont votre sort va bientôt dépendre.
–Veuillez m’indiquer ce moyen. Je ne tiens pas absolument à mourir sur l’échafaud. Je ne me donne pas pour plus fort que je ne suis.
–Il faudrait alors, continua M. Claude, changer d’attitude, renoncer au rôle que vous avez joué jusqu’à ce jour.
–Mon rôle d’innocent, sans doute? demanda Jagon.
–Oui, justement. Personne ne croit à cette innocence, et ce n’est pas de ce côté-là qu’il faut frapper. Vous auriez bien plus de chances de réussir si vous vous décidiez à vous montrer un peu repentant, un peu communicatif.
–En un mot, si je faisais des aveux, acheva Jagon. Croyez-vous vraiment que cela me réussisse? ajouta-t-il du ton d’un homme qui hésite et qui est à moitié convaincu déjà.
–Mais oui, je le crois, fit le chef de la sûreté.
–Et c’est à moi que vous dites cela? s’écria Jagon, qui, de doux et de conciliant devint tout à coup ironique. Ah! monsieur Claude, je croyais que vous aviez une meilleure opinion de mon intelligence. Essayer de me persuader qu’on m’accordera ma grâce, parce que je me serai reconnu criminel, et qu’il n’y aura plus de doutes dans les esprits!
–Mais il n’y en a pas.
–Vraiment, il n’y en a pas!
Il se leva brusquement, et se plantant devant le chef de la sûreté, il lui dit d’une voix contenue, mais la parole brève, ardente:
–Il y en a, au contraire, il y en a beaucoup!… Et c’est à ces doutes sur ma culpabilité que je dois votre visite... Ne niez pas, c’est bien inutile avec moi. Ne vous ai-je pas tout de suite deviné? Est-ce que je vous ai pris au sérieux, lorsque vous me parliez de l’intérêt que vous me portez; de la sympathie que je puis inspirer. Allons donc! à d’autres!… Vous m’êtes envoyé par quelque haut magistrat, quelque grand fonctionnaire qui voudrait, le jour où il me fera couper le cou, pouvoir dire à tous: «Vous voyez bien qu’il est coupable, il a fini par faire des aveux.»
Il marcha quelques instants, de long en large, devant le banc où était assis le chef de la sûreté, puis s’arrêtant:
–Voyez-vous, fit-il brusquement, quoique je n’aie aucune nouvelle du dehors, je sens parfaitement ce qui se passe dans Paris. On se dit: «Est-ce que cet homme qui va mourir est vraiment le meurtrier? Quelles preuves a-t-on contre lui? Aucune. Son habit taché d’huile. des parcelles de terre trouvées dans sa cheminée. la déposition insignifiante d’un cocher. des empreintes de pas dans le jardin. et ses mains, ses mains qui le trahissent.»
Il leva les épaules et, continuant:
–Quelle bêtise! Je les connaissais mes mains, je savais que leur longueur et leur construction osseuse les rendaient suspectes; je n’aurais pas été assez bête pour m’en servir si j’avais commis un meurtre. L’étranglement m’était interdit. Si le jury avait été intelligent, mes mains, au lieu de me faire condamner, auraient dû me faire absoudre.
Le chef de la sûreté se sentait troublé, tant ce grand comédien qui lui parlait était habile, et trouvait, pour essayer de le convaincre, des raisonnements spécieux, des accents d’une sincérité incroyable.
Jagon reprit avec plus d’animation encore:
–Non, je vous le répète, il n’y a pas de preuves assez concluantes, assez frappantes pour justifier une condamnation à mort... Le jury s’est laissé entraîner, étourdir par l’avocat général et ces trois femmes qui ont juré ma perte: Mlle Guérin, son amie, et Sophie Blanchard. Elles disaient: «C’est lui!» et ils ont fini par dire comme elles. Des hommes sérieux auraient-ils dû tenir compte des rêves de jeune fille, des impressions de femmes nerveuse!… Que diable! on ne devrait pas se contenter de si peu lorsqu’il s’agit de faire rouler une tête sur l’échafaud!
Et, par un grand effort de volonté, de violent qu’il était, devenant tout à coup calme, il alla s’asseoir de nouveau auprès du chef de la sûreté et lui dit:
–Vous qui êtes un homme de sang-froid et de raisonnement, mon cher monsieur Claude, réfléchissez donc un instant. Comment! je suis poursuivi pour un crime suivi de vol. Le crime et le vol se tiennent, s’enchaînent. J’ai assassiné pour voler un portefeuille contenant une grosse somme, c’est entendu. Eh bien! où est-elle cette fameuse somme? Vous n’en trouvez aucune trace. Je me trompe. trois mille francs, sur cinq cent trente mille, dans le domicile de Blanchard. Quelle plaisanterie!… Comme s’il ne pouvait pas avoir trois mille francs, cet homme. Mais c’est, moi qui les lui ai donnés pour prix de sa complicité, soit!… Alors qu’ai-je fait du reste, voyons, dites-le-moi? Qu’est devenu le portefeuille et son contenu, les cinq cent vingt-sept mille francs?… Où sont-ils passés, où les ai-je enfouis?… Croyez-vous que je les aie déchirés, brûlés, mangés?… Ah! tenez, c’est de la folie!… Je vous plains tous, témoins, jurés et juges, et vous tout le premier, monsieur le chef de la sûreté, car, tout aguerrie qu’elle soit, votre conscience n’est pas tranquille. Voilà ce que j’avais à vous dire. Ce n’est pas absolument ce que vous veniez chercher, mais je ne puis rien de plus pour vous. Bonsoir.
Et, s’éloignant, il alla rejoindre ses gardiens sans se préoccuper autrement de M. Claude, qu’il laissait habilement sous le coup de son éloquence.
VIII.
Table des matières
Pour quitter la prison, le chef de la sûreté, au lieu de s’engager dans le chemin de ronde, prit la route la plus courte, traversa deux ateliers et se trouva bientôt dans le grand préau.
–Blanchard travaille sans doute en ce moment? demanda-t-il au brigadier qui l’accompagnait.
–Oui, il est employé dansl’atelier de cartonnerie.
–Allez me le chercher. Je voudrais lui parler.
Un instant après, le malheureux, la tête nue, dans le costume gris des détenus, entra dans la cour. Dans son visage entièrement rasé, pâle, amaigri, ses yeux noirs étaient comme agrandis et avaient encore plus d’expression que d’habitude.
–Je suis venu, lui dit doucement le chef de la sûreté, faire une dernière tentative auprès de vous, Blanchard. Depuis votre condamnation, vous dépendez, vous le savez, entièrement de l’administration. Elle peut, si vous le désirez, retarder votre départ pour la Nouvelle-Calédonie. Elle peut surtout adoucir votre sort de mille façons. On ne vous demande en échange qu’un bon mouvement. Vous n’avez rien à craindre, puisque votre peine ne saurait être augmentée, qu’il nous est seulement permis de la commuer ou de l’abréger. Voyons, dites-moi quelque chose. Ne parlez pas de vous si vous voulez, parlez de Jagon. Avouez-moi que vous l’avez vu commettre le crime, et à mon tour je vous engage ma parole que votre franchise vous sera comptée.
–Je reconnais, monsieur Claude, dit Blanchard à voix basse, qu’il est de mon intérêt de vous servir, surtout de ne pas vous mécontenter. Mais je ne puis que répéter ce que j’ai dit bien souvent déjà: J’ai vu Jagon pour la première fois chez M. le juge d’instruction, et j’ignore s’il a participé au crime du boulevard Bessières, dont je n’ai eu connaissance que par les journaux.
–C’est votre dernier mot?
–Il le faut bien, répondit le détenu.
M. Claude allait s’éloigner, Blanchard fit un pas vers lui.
–Que voulez-vous? dit le chef de la sûreté en se retournant.
–J’ai peur que vous ne me gardiez rancune, monsieur Claude. Je me suis bien conduit depuis mon entrée dans la maison et j’ai obtenu pour demain, sur la proposition du directeur, de voir ma femme dans le parloir de faveur. Ne me faites pas retirer cette autorisation.
Le chef de la sûreté regarda une dernière fois attentivement le détenu et répondit:
–Non, je vous le promets. Je vous le promets.
Puis il s’éloigna vivement, plus ému qu’il ne voulait se l’avouer à lui-même. Le grand regard sombre de Blanchard, dans son visage pâle, le poursuivait.
A quatre heures, il rendait compte au procureur général de sa mission, et, en le quittant, il laissait échapper ces mots:
–Ma foi, je ne sais plus que penser, moi si convaincu autrefois.
––En seriez-vous arrivé à douter, demanda le procureur général.
–Je ne puis pas dire positivement que je doute. Enfin, en ce moment, je suis troublé. Il n’y paraîtra peut-être plus demain, mais pour le quart d’heure, ça ne va pas. Il faut que ces deux hommes soient innocents ou rudement forts pour produire cette impression, même passagère, sur un vieux routier comme moi!
Lorsque M. Claude fut parti, le procureur général, seul dans son cabinet, s’y promena quelques instants avec une certaine agitation. Il venait d’apprendre que dans la journée, pendant que le chef de la sûreté faisait sa visite au Dépôt, la Cour de cassation avait rejeté le pourvoi du condamné, et que dès lors il fallait s’occuper sans retard du recours en grâce.
Le chef de l’Etat, en pareille matière, s’en rapporte généralement à l’avis exprimé par le conseil d’administration du ministère de la justice, auquel se joint le procureur général. Si cet avis est défavorable au condamné, le souverain ou le président de la République se contente d’apposer sa signature au bas du rapport qui lui a été soumis. et c’est, dans ce cas, la mort. Si, au contraire, l’avis est favorable, il ajoute cette belle formule, encore usitée: «Voulant préférer miséricorde à la rigueur des lois, nous déclarons commuer la peine capitale en celle des travaux forcés à perpétuité.»
Quelques hauts fonctionnaires sont donc appelés à trancher seuls cette grande question de vie et de mort. Leur responsabilité est terrible, et souvent leur inquiétude extrême.
Un nouvel incident allait encore augmenter les hésitations de la justice. Le lendemain du jour où le rejet du pourvoi de Jagon fut connu dans Paris, l’huissier du préfet de police vint lui dire qu’une personne, se recommandant du premier secrétaire de l’ambassade d’Angleterre, demandait à le voir. Le préfet donna ordre de l’introduire, et aussitôt il vit entrer dans son cabinet un homme d’une trentaine d’années, dans une tenue des plus correctes, un peu raide de maintien, le visage encadré dans de longs favoris roux, les cheveux et les sourcils d’une teinte flamboyante comme les favoris. Tout dans la toilette, la physionomie et les manières du nouveau venu, indiquait qu’il était de pure race anglaise.
–Veuillez vous asseoir, monsieur, fit le préfet de police, en offrant un fauteuil à son visiteur, et me dire ce qui me procure l’honneur de vous voir.
L’inconnu répondit en français, mais avec un accent très prononcé et quelque hésitation à trouver ses mots:
–Si vous voulez avoir la bonté, monsieur le préfet, de jeter un coup d’œil sur cette lettre, vous saurez ce dont il s’agit. Elle est de mon compatriote et ami M.X.
En même temps il remettait une enveloppe carrée, portant le cachet de l’ambassade anglaise. Le préfet ouvrit et lut:
«Monsieur le Préfet de police,
«Un de mes bons amis, M. Blackwell, correspon-«dant anonyme du Times, a le plus vif désir de «pénétrer dans une cellule de condamné à mort. «Je sais que vous accordez fort rarement ces auto-«risations. Mais je n’ignore pas aussi que vous êtes «moins sévère lorsqu’il s’agit d’un étranger, et «touj ours aimable, lorsque cet étranger est Anglais. «Je recommande donc mon compatriote à toute «votre bienveillance, et je vous serai personnelle-«ment reconnaissant de ce que vous ferez pour «lui.»
La signature du premier secrétaire de l’ambassade anglaise s’étalait fort lisiblement au bas de la lettre.
Le préfet réfléchit un instant, et levant les yeux sur M. Blackwell:
–Vous me demandez là, monsieur, dit-il, ou plutôt on me demande pour vous, quelque chose, en effet, d’assez délicat. Jusqu’à ce jour, je n’ai accordé aucune permission de ce genre. Cependant, votre ami est de ceux à qui l’on désire être agréable, et je ne voudrais pas lui répondre par un refus. Je vais exposer le cas à notre directeur des prisons de la Seine. C’est un vieux fonctionnaire et je ne suis qu’un nouveau préfet. Il me dira franchement s’il n’y a pas de trop grands obstacles à vous satisfaire.
L’Anglais s’inclina, pendant que le préfet de police faisait appeler M.L., et s’entretenait un instant avec lui.
L’éminent directeur des prisons de la Seine, pendant sa longue et intelligente administration, sans mettre d’empressement à laisser visiter les prisonniers, n’a jamais eu de parti pris à cet égard. Il était d’avis que les journalistes, surtout les journalistes étrangers, devaient jouir de certaines prérogatives. Aussi ne fit-il aucune opposition au désir que son chef lui exprimait par déférence et par pure courtoisie, puisqu’il était libre de trancher la question.
M.L. parti, le préfet revint à son bureau, écrivit quelques lignes au directeur du Dépôt des condamnés, et les remettant à son visiteur:
–Voici, monsieur, lui dit-il, un papier qui vous ouvrira toutes les portes de la Grande-Roquette, et même celle de la cellule habitée, en ce moment. Je suis heureux, ajouta-t-il en souriant, de pouvoir satisfaire votre curiosité, et d’obliger votre ami.
L’Anglais prit la lettre, adressa quelques mots de remercîments, salua comme saluent les Anglais, de la tête sans plier le corps, et sortit.
Arrivé sur la place, il monta dans la voiture qui l’avait amené, et, se fit immédiatement conduire au Dépôt des condamnés.
Le directeur, après avoir lu la lettre de son supérieur, pria M. Blackwell de le suivre, le fit entrer dans la prison, mit une certaine coquetterie à le promener dans les cours, les ateliers et les dortoirs, le conduisit dans la cellule autrefois habitée par monseigneur Darboy, lui fit admirer la petite école, l’infirmerie, la chapelle, et pénétra enfin avec lui dans la cour des condamnés à mort.
Au fond de cette cour, dans laquelle le chef de la sûreté s’était précédemment entretenu avec Jagon, on aperçoit sous les arcades, du même côté que la chapelle, une porte en bois, très-épaisse, assez grande, fermée par une de ces colossales serrures dont les prisons seules ont conservé le monopole. Cette première porte franchie, on se trouve dans un petit vestibule sur lequel s’ouvrent les trois cellules des condamnés à mort: une à droite, une à gauche, une au milieu. Cette dernière faisant face à la porte d’entrée est plus spécialement réservée à l’aumônier lorsqu’il veut s’entretenir avec son pénitent; car il est rare que les trois cellules soient occupées à la fois.
Elles sont vastes, élevées de plafond, et reçoivent le jour par une baie d’un mètre cinquante environ, garnie de puissants barreaux de fer, et trop éloignées du sol pour qu’on puisse y parvenir. Cette ouverture donne sur le premier chemin de ronde, et la guérite du factionnaire est située en face. Le mobilier se compose d’un lit de fer, de plusieurs chaises et d’une grande table. Une sonnette électrique, placée près de la porte, met les gardiens du détenu en communication avec le dehors.
Le directeur se fit ouvrir la cellule de gauche et entra suivi de M. Blackwell.
Jagon, qui, assis devant la table, écrivait, leva brusquement la tête, jeta un coup d’œil sur son visiteur et tressaillit.
Le journaliste anglais, soit qu’il fût véritablement ému, soit qu’il affectât de l’être, n’osait pas s’avancer dans la cellule.
Jagon, s’apercevant de son embarras, fit deux pas vers lui, et lui dit brusquement:
–Vous êtes Anglais, monsieur?
Blackwell parvint à se remettre et répondit:
–Oui, reporter anglais.
–Ah! reporter, c’est-à-dire curieux par profession. Vous désirez faire un petit article sur moi dans vos journau? Eh bien! monsieur, regardez à votre aise un condamné à mort et dites à vos compatriotes que je n’ai rien d’extraordinaire. Je m’exprime comme tout le monde; je bois et je mange comme les gens les mieux portants; et je suis en ce moment moins ému que vous-même.
–C’est vrai, balbutia le journaliste, j’avoue que.
–Pourquoi cette émotion? reprit Jagon en regardant fixement son visiteur. Votre visite est. des plus naturelles. Je l’attendais. Je pensais bien qu’on ne me laisserait pas mourir, sans venir jeter un coup d’œil sur moi, pour se rendre compte de ma disposition d’esprit, s’assurer que je suis toujours le même homme: ferme dans ses résolutions.
Le directeur crut devoir intervenir.
–Jagon, lui dit-il, essayez de conserver votre calme; ne vous échauffez pas.
–Je ne m’échauffe pas, monsieur le directeur, répliqua le condamné. On vient me voir, je remercie de cette visite, et pour répondre à la politesse qu’on me fait, je me montre tel que je suis.
–Je vous remercie à mon tour, fit le journaliste, qui recouvrait peu à peu son sang-froid, et en même temps je vous demanderai si, dans la limite de mes faibles moyens et sans contrevenir aux lois administratives, je puis faire quelque chose pour vous.
–Faire quelque chose pour moi! Certainement., répondit vivement Jagon. Vous pouvez essayer d’obtenir ma grâce, par tous les moyens qui sont en votre pouvoir.
–Ah! vous m’y autorisez! dit Blackwell.
–Non-seulement je vous y autorise, mais je vous en prie. S’il faut monter sur l’échafaud, j’y monterai, et bravement, je vous assure. Mais je préfère autre chose. C’est bizarre de ma part, car j’ai toujours fait bon marché de la vie. Il faut croire qu’on se rattache à tout ce qui vous échappe.
–Alors, j’essayerai de vous venir en aide, dit l’Anglais.
–Bien. Je vous prie, cependant, de ne pas trop vous compromettre pour moi. dans votre journal.
–Oh! répliqua Blackwell, je garderai l’anonyme.
–Alors, monsieur, faites tout ce que vous pourrez. Je ne saurais vous dire quoi. A vous d’être ingénieux. Mais si j’obtiens ma grâce, je serai heureux de penser que c’est à vous que je la dois.
Et s’adressant plus particulièrement au directeur:
–Le correspondant d’un journal anglais est une puissance, lui dit-il, et vous ne pouvez m’en vouloir d’essayer de m’en faire un allié. L’administration, en permettant à monsieur de venir me voir, ne lui a pas interdit de s’intéresser au sort d’un malheureux et ne m’a pas fait défense de réclamer son concours.
Aucune des paroles de Jagon ne pouvait éveiller les soupçons des personnes présentes à cet entretien, et cependant chaque mot, accompagné d’un regard que Blackwell saisissait au passage, devait se graver dans son esprit.
Le directeur, trouvant que la visite avait assez duré, fit comprendre au journaliste qu’il était temps de se retirer.
–Parfaitement, parfaitement, répondit l’Anglais. Permettez-moi seulement, monsieur, avant de quitter votre prisonnier, de lui dire que tous mes efforts tendront à obtenir sa grâce.
–Je n’en doute pas, fit Jagon. Je lis dans votre regard que vous êtes sincère, comme vous pouvez lire dans le mien que je n’oublierai pas ce service. Il est bon d’avoir des alliés partout, même en Nouvelle-Calédonie.
Il salua, comme si c’était lui qui donnait congé, et reprit sa place devant la table.
Bientôt Blackwell quittait la Grande-Roquette, après s’être excusé auprès du directeur du dérange. ment qu’il lui avait causé.
IX.
Table des matières
Le lendemain de cette visite, une grande enveloppe cachetée, portée par un commissionnaire, parvint à Jeanne Guérin. Elle l’ouvrit et trouva, sous une seconde enveloppe, cent billets de banque de mille francs. Sur la feuille de papier qui entourait les billets, on lisait ces simples mots: «Restitution d’une partie de la somme volée.»
Grand fut l’étonnement de Mlle Guérin. Elle crut devoir se rendre immédiatement chez Me X..., qui, lui-même, jugea le fait assez important pour se transporter au Palais, et en référer au procureur général.
Bientôt on savait dans tout Paris la nouvelle, et on la commentait de diverses façons. On fut cependant d’accord sur un point: le coupable avait des remords. Il était pris de pitié pour celle qu’il avait ruinée, et, sans oser se livrer, il essayait d’atténuer la portée de son crime.
En même temps, les journaux qui avaient pris déjà la défense du condamné à mort s’empressèrent de dire: «Ce n’est pas lui qui peut avoir fait cette restitution puisqu’il est enfermé étroitement, qu’il n’a aucune ressource, qu’il ne communique pas avec l’extérieur. Qui l’a donc faite? Eclaircissez ce mystère avant d’envoyer un homme à l’échafaud.»
La police n’avait pas besoin de ces conseils, de cette injonction; comprenant la gravité de cet incident, elle se livrait à d’actives recherches. Elles furent inutiles; on parvint seulement à trouver le porteur du pli cacheté. Il donna le signalement de la personne qui le lui avait remis; mais on ne put la découvrir.
Cette affaire de restitution prit dans le public et dans la presse de telles proportions, que le haut conseil du ministère de la justice, hésitant déjà, troublé, sollicité de toutes parts, finit par faire un rapport favorable au condamné. Le ministre en accepta les conclusions, fit parvenir le dossier au chef de l’Etat, et ce dernier, se conformant au désir qui lui était exprimé, commua la peine de Jagon en celle des travaux forcés à perpétuité.
Le chef de la sûreté voulut apporter lui-même au détenu de la Grande-Roquette cette bonne nouvelle. Mais Jagon eut assez d’empire sur lui-même pour la recevoir assez froidement, et dit:
–Je m’y attendais bien, cela ne pouvait être autrement. Je ne vous en remercie pas moins, monsieur Claude; car je suis persuadé que notre dernière entrevue a fait quelque impression sur votre esprit, et que cette impression s’est propagée.
–N’en croyez rien, fit le chef de la sûreté redevenu sceptique. J’ai été, je l’avoue, un instant un peu troublé, un peu hésitant…Vous êtes un si habile comédien… Mais ça n’a pas duré… Puis, la restitution des cent mille francs aurait suffi pour dissiper mes doutes, si j’en avais sérieusement conçu.
–De quelle restitution parlez-vous? demanda Jagon; je ne comprends pas.
–On a remis à Mlle Guérin, répondit M. Claude, un petit acompte de cent mille francs sur la somme volée.
–Ah! bah! Cela prouve que le véritable meurtrier a des remords.
–Oui, c’est ce que tout le monde a dit. excepté moi.
–Que croyez-vous donc?
–Je crois que vous avez racheté votre vie au prix de cent mille francs, voilà tout.
–Je continue à ne plus comprendre, fit Jagon. J’ai donc des capitaux, cachés dans ma cellule; j’y puise à volonté, j’envoie mes gardiens en ville porter des lettres chargées.
–Non, mais vous recevez la visite de journalistes anglais.
–Des journalistes anglais! fit Jagon comme s’il cherchait. Ah! oui!… Ce grand monsieur roux qui m’a promis de s’intéresser à moi. Est-ce que ce serait lui qui aurait envoyé les cent mille francs? Ah! le cher homme. On a bien raison de dire que les Anglais sont généreux.
–Ce n’est pas un Anglais, et ce n’est pas un journaliste, reprit le chef de la sûreté. M. le préfet de police, qui voit les choses d’un peu haut et ne descend pas dans les détails, a été trompé. Pour obtenir l’autorisation de vous visiter dans votre cellule, on lui a remis une lettre d’un secrétaire de l’ambassade anglaise, et il sait maintenant que la lettre était fausse.
–Voyez-vous cela? s’écria Jagon. On a été jusqu’à commettre un faux pour arriver jusqu’à moi!… Ce que c’est que la curiosité!
–Disons plutôt, si vous le voulez bien, l’amitié, le dévouement, la complicité, la crainte. Toutes ces choses réunies ont fait inventer le stratagème qui vous sauve aujourd’hui.
–Et pourquoi ne l’avez-vous pas dévoilé ce stratagème que vous croyez avoir pénétré? demanda Jagon.
–Parce qu’il ne nous convenait pas, vous le devinez bien, d’avouer que nous avions laissé arriver jusqu’à vous un faux Anglais et un faux journaliste.
Quelques jours après, on conduisait Jagon sous bonne escorte au Palais de Justice, à l’audience de la Cour d’appel, et on lui donnait lecture de ses lettres de grâce.
Dans les derniers jours d’août, la grille de la Grande-Roquette s’ouvrit devant la voiture qui venait chercher les forçats pour les conduire au chemin de fer. Jagon et Blanchard y prirent place, dans des cellules différentes, et vingt-quatre heures après, ils arrivaient à l’île de Ré, où un transport de l’État devait bientôt les prendre pour les conduire en Nouvelle-Calédonie.
X
Lorsqu’il reçut aux colonies la lettre où Jeanne Guérin, sa cousine, lui apprenait le terrible malheur qui venait de la frapper, Robert de Meillant se décida, sans hésitation, à partir pour la France.
Son cœur excellent, certains côtés chevaleresques de son caractère, des dispositions naturelles à se dévouer, à venir en aide à quiconque l’implorait, l’auraient certainement entraîné vers cette orpheline expatriée, sans amis, sans famille, sans relations, et qui méritait à tous égards ses sympathies. Mais Jeanne n’était pas seulement pour Robert une affligée, une délaissée et une parente. Comme l’avait deviné le capitaine Guérin, il portait à sa cousine un vif intérêt. Il avait vraiment souffert en s’éloignant d’elle et, depuis leur séparation, bien souvent ses pensées s’étaient reportées vers cette petite maison du boulevard Bessières, où ils avaient passé de doux moments, si riante autrefois, si funèbre aujourd’hui.
Mélancoliquement assis dans sa plantation, à l’ombre de quelque beau bois d’orangers, un cigare aux lèvres, il revoyait Jeanne accourant à sa rencontre, empressée à lui plaire, gracieuse au possible, dans tout le rayonnement d’une beauté encore inachevée, exquise déjà. Elle l’entraînait l’hiver dans la maison, l’été dans le petit jardin et pendant que le capitaine, toujours occupé, encadrait un tableau ou ratissait une allée, ils devisaient ensemble de longues heures dans leur doux langage créole, un gazouillement plutôt qu’une langue.
Quelle raison déjà dans ce jeune esprit! Quelle rectitude dans le jugement, et en même temps, quel charme dans la façon de dire, quelle affectuosité dans le regard et dans la voix!
Le temps qui a raison de tout dans la vie, l’éloignement et les occupations de Robert, eussent peut-être fini par effacer ces chers souvenirs, si la lettre de Jeanne n’était brusquement venue les réveiller, leur donner plus de netteté, plus de force. A l’émotion que lui causa la vue des lignes tracées par sa cousine, à la douleur qu’il ressentit en la sachant malheureuse, il aurait compris… si déjà il n’eût été renseigné à ce sujet… que son cœur ne lui appartenait plus. Il l’avait laissé en France, lors de son premier voyage, et ce qu’il prenait encore, par instant, pour une douce affection était un véritable amour.
Dès lors, sa conduite n’était-elle pas toute tracée? Orphelin comme Jeanne, ne devait-il pas joindre sa solitude à la sienne, essayer de remplacer le frère qu’elle n’avait pas, le père qu’elle n’avait plus, comme elle remplacerait auprès de lui la famille absente, les parents aimés, hélas, disparus!… Tout lui disait d’aller la rejoindre, de lui avouer son amour, de l’implorer pour qu’elle consentit à porter son nom, à partager sa destinée.
Pourtant, malgré le désir qu’on en éprouve, on n’entreprend pas, du jour au lendemain, un voyage au long cours. Des préparatifs sont indispensables, bien des affaires doivent être réglées. Robert de Meillant n’avait pas, comme la plupart des jeunes gens créoles, une existence oisive. Propriétaire d’une grande habitation, il la gérait lui-même, et s’il ne dépendait de personne, tant d’intérêts dépendaient de lui, qu’il devait, avant son départ, les sauvegarder.
En effet, pendant que la plupart des colons se plaignaient de la paresse des nègres qui, depuis l’abolition de l’esclavag, se refusaient à travailler, Robert de Meillant, au lieu de se plaindre essaya de vaincre, intelligemment, l’inertie de ses anciens serviteurs. Sans méconnaître leur droit à l’inaction la plus complète, il parvint à les persuader qu’ils se procureraient une foule de douceurs s’ils consentaient à couper la récolte et à faire marcher l’usine. Le nègre, pour un coup de rhum, la négresse pour un bout de ruban, sont capables de tout. même de travailler, et l’usine de Meillant, grâce à la direction de son jeune maître, au lieu de chômer, alluma tous ses fourneaux. Peu à peu, le nombre des travailleurs augmenta. Aux gratifications, aux présents, succédèrent les. salaires, et les anciens esclaves furent traités comme des ouvriers libres.
Bien inspiré par ses idées généreuses, il ne se contenta même pas de payer la journée des travailleurs, il voulut les associer à son industrie, les intéresser à son entreprise, leur créer des caisses de secours, et des pensions de retraite. toutes choses ignorées alors aux colonies et qui devaient y produire un grand effet.
Cependant l’élan qu’il avait su donner au travail, le bien qu’il faisait autour de lui ne lui auraient peut-être pas suffi à mériter tous les suffrages. Le nègre est encore un grand enfant, à qui le côté moral des choses échappe, et qui se laisse captiver par le fait et la forme. Il regarde plus qu’il ne raisonne. Ce qui brille le séduit, ce qui est beau le charme, ce qui est fort le domine. Les travailleurs de l’habitation de Meillant furent surtout, conquis, charmés et dominés par leur jeune maître, d’une élégance achevée, d’une beauté complète, d’une force qui les émerveillait. Lorsque, leur donnant un ordre, Robert dirigeait sur eux son beau regard clair, ils n’auraient pas osé désobéir. Quand il étendait son bras vers quelque ouvrier indocile, celui-ci, oubliant sa condition d’homme libre, était tenté de courber la tête et de plier le genou.
Et pourtant le jeune créole n’usait de sa force que pour venir en aide aux faibles, secourir ceux qui couraient un danger. Dans le dernier incendie qui ravagea une partie de la Pointe-à-Pitre, quoiqu’il fût encore bien jeune, il fit tant de prodiges, il se conduisit si vaillamment, que le gouverneur demanda et obtint pour lui la croix de la Légion d’honneur. Ce petit ruban rouge, peu répandu aux colonies, augmentait encore son prestiga auprès des nègres, et sa bonté, sa beauté, sa jeunesse et sa force aidant, il jouissait sur l’habitation, dans son petit royaume, des prérogatives d’un demi-dieu.
Mais les grandes situations créent des devoirs; les souverains ne s’absentent pas de leurs Etats comme les particuliers de leur pays. La direction, la discipline, la bonne administration de l’usine et de la plantation reposant sur Robert de Meillant seul, une trop longue absence pouvait compromettre sa fortune. Il le savait, et peut-être qu’au lieu d’aller chercher Jeanne Guérin, il lui eût demandé de venir le rejoindre, si les soins de ses propres affaires ne l’eussent appelé en France. En effet, il songeait, depuis longtemps, à ne plus écouler sur le marché colonial les produits de son habitation et à les vendre en Europe directement. Pour arriver à ce résultat, il fallait s’entendre avec quelques grands armateurs de nos principaux ports de commerce, et le voyage d’outre-mer devenait obligatoire. C’est ainsi qu’il se fit illusion, et que pour satisfaire les seules inspirations de son cœur, il les mit d’accord avec ses intérêts.
Décidé à partir, il nomma un gérant pour le remplacer, dit au revoir à ses nombreux amis, à son petit peuple noir, et prit passage, vers le milieu d’août, sur le paquebot anglais, qui le transporta de Saint-Thomas en Angleterre, d’où il gagna bientôt le Havre.
XI
Lorenz et Mathilde Simonnet, ou plutôt le marquis et la marquise de Ribas, l’avaient précédé de quelques jours dans cette ville.
Mathilde, pour se plier aux modes parisiennes et rompre peut-être la monotonie d’un trop long tête-à-tête, avait demandé à son mari, vers la fin de l’été, de la conduire sur quelque plage normande, et Lorenz s’était empressé de souscrire à ce désir. Il projetait d’ouvrir ses salons l’hiver suivant, de donner quelques grandes fêtes, et il pensait avec raison qu’en voyage on agrandit facilement le cercle de ses relations. Du reste pouvait-il refuser quelque chose à celle qu’il adorait plus que jamais, sans se rendre compte peut-être encore des motifs de cette recrudescence de passion, sans s’avouer que ces nouvelles ardeurs venaient du refroidissement qu’on commençait à éprouver pour lui, des coquetteries encore innocentes qu’on se permettait, de la métamorphose qui s’opérait lentement chez Mathilde?
De Paris, le marquis et la marquise de Ribas se rendirent d’abord à Trouville, y passèrent la saison des courses, puis, n’ayant pas trouvé à s’y loger assez confortablement, ils se rendirent au Havre et vinrent habiter l’hôtel Frascati, où on leur avait assuré un appartement complet.
Ils menaient grand train: toujours en fête, toujours en partie de plaisir et toujours suivis d’une petite cour de jeunes gens que Mathilde entraînait à sa suite. Elle l’avait recueillie un peu partout, à Trouville, à Deauville, à Oulgate, à Etretat, et ces désœuvrés étaient charmés de vivre dans la société de cette ravissante créature, cette belle étrangère qui promettait d’être l’hiver prochain une des reines de la mode.
Parmi les plus assidus auprès de Mathilde, on remarquait un tout jeune homme, qui-se faisait appeler le vicomte Arthur de Champy, type accompli de gandin, de cocodès ou de petit crevé. Personne ne le connaissait, mais on ne pouvait s’en étonner puisqu’il débutait dans la vie. Son esprit était amusant, ses traits agréables quoique trop efféminés, ses manières excellentes, ses vêtements d’une bonne coupe. On ne saurait exiger davantage aux bains de mer, et il s’était peu à peu faufilé parmi les baigneurs les plus mondains.
Le8septembre, toute la bande joyeuse, répandue dans plusieurs voitures, revenait de Sainte-Adresse, lorsqu’il prit à Mathilde de Ribas le caprice de conduire elle-même un petit panier où se trouvait le jeune vicomte de Champy.
Tout alla bien d’abord. Mais arrivée au Havre, comme elle venait de s’engager sur le quai de la Marine, ses deux chevaux, effrayés des coups de sifflets d’un remorqueur, et n’étant pas maîtrisés par une main assez ferme, s’emportèrent en se dirigeant vers les bassins qui ne sont défendus par aucun parapet.
Le danger était terrible. Pendant un instant la voiture, violemment cahotée, suivit les maisons qui bordent le quai de la Marine. Mais bientôt, obliquant à gauche, elle côtoya le bassin, dont quelques marchandises, éparses sur le quai, la séparaient seulement. Le plus petit écart la pouvait maintenant précipiter dans le vide.
La chute serait d’autant plus profonde qu’on se trouvait à marée basse: après avoir traversé une couche d’eau peu épaisse, voiture, chevaux et gens iraient s’engloutir, sans possibilité de secours, dans cette fange noirâtre, gluante, horrible, qui s’amoncelle à l’entrée de tous les ports.
Sur le quai, personne n’essayait d’arrêter la voiture. On ne songeait qu’à se mettre à l’abri d’un choc mortel, en se précipitant dans les boutiques, sous les portes cochères.
Quant à Lorenz et à ses autres compagnons, assis dans leur grand break, sans se douter du danger que courait le panier, ils se* dirigeaient tranquillement vers l’hôtel Frascati, en suivant la rue de Paris.
Mathilde, cependant, paraissait moins émue qu’on aurait pu le croire. Pendant que le petit vicomte, verdâtre à force d’être pâle, tirait à tour de bras sur les rênes qu’elle lui avait rendues, elle se tenait au fond de la voiture, le corps renversé, la tête haute. Elle semblait se dire: «Je n’y puis rien. attendons. à la grâce de Dieu!»
Tout à coup son regard, perdu dans le vide, parut se fixer.
A vingt mètres de distance, en droite ligne sur sa route, venait de lui apparaître un homme debout, adossé contre le kiosque qui sert de bureau à la compagnie des bateaux de Trouville.
Lorsque tout le monde fuyait devant la voiture, il restait impassible à sa place, comme s’il attendait le choc et voulait le recevoir.
De loin, cet homme semblait à Mathilde, jeune, beau, grand, superbe. Les rayons du soleil couchant venaient se jouer dans ses cheveux, sur son visage, et l’entouraient d’un cercle lumineux, d’une sorte d’auréole. Vêtu de blanc, la tête découverte, dans son immobilité, ainsi rayonnant, il semblait inanimé. On était tenté de le prendre pour une statue, la statue d’un héros ou d’un dieu.
Mathilde, sans le perdre de vue, et toujours dans la même attitude, laissa tomber ces mots, destinés peut-être à rassurer son compagnon: «Nous n’avons plus rien à craindre; notre sauveur est là!»
Elle ne se trompait pas. Au moment où la voiture, à la suite d’un brusque et dernier écart, courait droit à l’abîme, l’homme, sortant de son impassibilité, se jeta sur la droite, au bord du bassin et au-devant des chevaux, comme pour leur défendre d’aller plus loin.
Ils venaient sur lui cependant, la tête basse, tout couverts d’écume, haletants, et ils allaient le renverser et le fouler aux pieds, lorsqu’il étendit à la fois les deux bras, et saisit la bride du cheval le plus rapproché de lui.
Sans lâcher prise, il se laissa traîner pendant quelques mètres, puis il fit un dernier effort, et les chevaux s’arrêtèrent, frémissants, vaincus.
Mathilde et son compagnon étaient sauvés.
Maintenant, on accourait de toutes parts, des boutiques, des hôtels, des bateaux. On s’extasiait sur le miracle qui venait de s’opérer. On disait: «Voyez donc. une seconde encore. un pas de plus. la voiture disparaissait.» Et on regardait avec ébahissement celui qui avait pu éviter ce terrible accident, empêcher ce désastre.
Lui, sans s’apercevoir de l’attention dont il était l’objet, restait à la tête des chevaux, les flattait de la main et leur parlait pour achever de les apaiser. Puis comme Mathilde ne paraissait pas se disposer à quitter la voiture, il la rejoignit, et d’une voix très douce:
–Je crois, madame, dit-il, que vous feriez bien de descendre. Votre attelage est encore échauffé et pourrait s’emporter de nouveau.
Elle ne répondit pas, plaça le bout de sa bottine sur le marche-pied, posa sa main droite sur l’épaule de celui qui venait de lui parler, et descendit lentement, avec nonchalance, comme une reine descend de son trône. Et, pendant ce mouvement, elle ne perdait pas de vue son sauveur, elle essayait de plonger son regard dans le sien.
Lorsqu’elle fut à terre, l’inconnu reprit la parole pour lui dire:
–Je demeure en face, madame, à l’hôtel de l’Amirauté Me feriez-vous la grâce d’entrer un insstant dans le salon commun et de vous y reposer?
Elle hésitait, mais le petit vicomte, qui venait aussi de descendre de voiture, fit observer qu’il prendrait volontiers un verre d’eau pour se remettre.
–S’il en est ainsi, dit Mathilde en souriant, allons à l’hôtel. Nous y serons, du reste, mieux à l’aise pour adresser nos remercîments à notre sauveur, et lui demander son nom.
–Je m’appelle Robert de Meillant, madame, répondit le jeune homme, je vous demande pardon de ne pas vous l’avoir dit plus tôt. Quant à des remercîments, je n’en mérite aucun, j’ai fait une chose très simple.
–Il serait plus exact de dire, monsieur, répliqua-t-elle vivement, que vous avez fait très simplement une chose qui était loin d’être simple.
En parlant ainsi, elle lui avait pris le bras sans qu’il l’offrit, et elle le pressait voluptueusement, toute frémissante, heureuse peut-être de se sentir vivre, après avoir entrevu la mort.
Arrivés dans le bureau de l’hôtel de l’Amirauté et tandis que le jeune de Champy, encore pâle, buvait le verre d’eau demandé, Mathilde disait à Robert de Meillant:
–En vérité, monsieur, c’est la providence qui vous a jeté sur notre route. Que votre modestie ne s’y trompe pas, sans vous, nous étions perdus.
–Pour ne pas vous contrarier, j’y consens, madame, fit en souriant le jeune homme, et je me félicite, ajouta-t-il, d’être venu de si loin pour vous sauver.
–Vous venez de loin; de quel pays?
–D’Amérique, madame, des colonies.
–Ah! vous êtes créole. Mais vous n’êtes pas arrivé aujourd’hui même?
–Je vous demande pardon. Je surveillais sur le quai le transport de mes malles à l’hôtel, lorsque j’ai aperçu votre voiture qui se dirigeait sur moi. J’ai trouvé plus logique de l’arrêter que de me faire écraser par elle.
Tout à coup elle lui dit en le regardant droit dans les yeux:
–Savez-vous que vous êtes doué d’une jolie force.
Il crut n’avoir rien à répondre à cette sorte d’apostrophe, et se tournant vers le petit vicomte, il lui demanda de ses nouvelles.
Mathilde put alors l’étudier à loisir. Elle le retrouvait entouré d’ombre, aussi beau qu’il lui était apparu en pleine lumière, et de près mille détails complétaient cette beauté. Le développement des épaules, certaine ampleur de la partie supérieure du torse trahissaient seuls la force dont il venait de faire preuve, car la taille restait souple et fine; le cou, loin d’être trapu, avait de la grâce; les attaches étaient délicates; la main se dessinait petite et effilée, le pied élégant et cambré.
Quant à la tête, elle était plutôt expressive qu’énergique. Quoi qu’il fût né sous les tropiques, Robert de Meillant avait la moustache et les cheveux blonds, les yeux bleus, un bleu chaud, foncé, très lumineux. Ces nuances se rencontrent souvent chez les créoles dont les ancêtres appartenaient en grand nombre à la race normande et bretonne.
Mathilde, qui, jusqu’à ce jour, n’avait eu de culte que pour les hommes bruns, regrettait de s’être montrée si exclusive et admirait son sauveur en toute sincérité.
Remis de son émoi, le petit vicomte causait avec M. de Meillant, comme s’il voulait permettre à sa compagne de compléter son étude. Il paraissait s’apercevoir que cet examen était favorable au jeune créole, et malgré sa qualité de soupirant, la cour qu’il faisait à la marquise de Ribas, un sourire se dessinait sur ses lèvres fines.
Mathilde, cependant, venait de se lever, et s’adressant à Robert:
–Monsieur, lui dit-elle, on doit être inquiet de ne pas me voir revenir et je suis obligée de vous quitter. Mais je vous annonce la prochaine visite de mon mari. Il voudra certainement vous remercier lui-même du grand service que vous m’avez rendu. Quant à moi j’espère vous revoir bientôt et vous témoigner de nouveau toute ma reconnaissance. Je demeure à l’hôtel Frascati, et je m’appelle la marquise de Ribas.
M. de Meillant s’inclina silencieusement et conduisit Mathilde jusqu’à la porte de l’hôtel où attendait une voiture fermée.
Un demi-heure après, Lorenz, envoyé par sa femme qui venait de le mettre au courant de l’affaire, faisait à M. de Meillant la visite annoncée. Il fut aimable comme il savait l’être, et trouva des accents emus pour exprimer sa gratitude. En prenant congé du jeune créole, il lui demanda, au nom de sa femme et au sien, de vouloir bien leur faire le plaisir de dîner le lendemain avec eux.
Robert accepta de très bonne grâce. Ce n’est pas tout de sauver les gens; il faut aussi leur permettre de témoigner leur reconnaissance.
Le lendemain il écrivit à sa cousine Jeanne Guérin pour lui annoncer sa prochaine arrivée à Paris et, vers sept heures du soir, il arrivait à l’hôtel Frascati.
On le fit monter au premier étage et on l’introduisit dans un salon où se trouvaient déjà réunies plusieurs personnes.
Darmowy fragment się skończył.