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A. Arrighi

Histoire de Pascal Paoli

La dernière guerre de l'indépendance (1755-1807)


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066334222

Table des matières

DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

DOCUMENTS HISTORIQUES.

(PAGE 51)

(PAGE 41) .

(Page 30) .

(PAGE 234) .

(PAGE 236)

(PAGE 244) .

(PAGE 235)

(PAGE 180)

(PAGE 201.)

(PAGE 244.)

(PAGE 92) .

(PAGE 226.)

(PAGE 228.)

(PAGE 273.)

APPENDICE.

DEUXIÈME PARTIE.

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

Émigration des patriotes, — Témoignages d’intérêt que Paoli reçoit pendant sa route. — Rapprochement entre sa destinée et celle de l’Empereur. — Sa sollicitude pour ses compagnons d’exil. — Pouvoir militaire. — Ses erreurs. — Le comte de Vaux donne le premier l’exemple de la modération. — Ses vues d’amélioration sur la Corse. — Langage conciliant avec les notables. — Anecdote qui lui fait beaucoup d’honneur. — La douceur et la persuasion réussissent mieux que la force. — Modifications apportées à la forme du gouvernement adoptée par Paoli. — Rétablissement de l’ancienne noblesse. — Organisation du pouvoir judiciaire. — Désarmement général. — Examen de cette mesure de police intérieure. — Code des délits et des peines. Pouvoir municipal. — Impôts. — Commerce. — Industrie. — Agriculture. 1 — Procès d’Abbatucci. — Sa véritable cause. — Admission gratuite aux écoles royales, en faveur des enfants de quelques familles nobles.

Paoli pouvait se maintenir encore à l’aide de la guerre civile. Des milliers de montagnards s’étaient ralliés autour de leur ancien général. Il préféra les rigueurs de l’exil. A une distance de quarante-six ans, Napoléon suivra l’exemple de l’illustre exilé. En vain une armée vaillante et fidèle, que le malheur n’avait point déliée de ses serments, refusait-elle de se soumettre au roi de la coalition étrangère. Son nom n’avait rien perdu de son prestige; les alliés craignaient que le sol ne les dévorât; le plus léger succès pouvait entrainer leur retraite. Mais on exposait la France aux maux d’une guerre intestine. Eh bien! puisqu’ils n’en veulent qu’à moi, répondit l’Empereur, j’abdique et ne demande pour tout domaine qu’un rocher en face de mon berceau.

C’est ainsi que, dès le 13 juin 1769, Paoli..... alors sa gloire était pure encore, montrait à Napoléon le chemin de l’exil et lui apprenait à s’immoler pour le salut de la patrie.

Doué de cette rare prévision qui perce à jour le voile de l’avenir, et dont on ne veut rapporter l’honneur qu’à des philosophes dogmatiques et tranchants, Paoli entrevoyait déjà la grande régénération sociale de 89, et il se disait tout bas que l’orage révolutionnaire, en le ramenant un jour sur le sol natal, devait être pour lui une époque de jouissances et d’ovations. Aussi, en prenant congé de ses compatriotes sur le rivage de Portovecchio, ces vagues espérances d’un prochain retour se mêlaient-elles aux regrets de la séparation et en adoucissaient l’amertume. — Lycurgue s’exila pour consolider son œuvre législative et y mettre le sceau du temps; Paoli, pour épargner à sa patrie les déchirements des dissensions intestines.

Botta rapporte à ce sujet un fait d’autant plus invraisemblable que nul autre historien ne le mentionne. Selon lui, le port où mouillaient les deux navires anglais se trouvait en quelque sorte bloqué par deux bricks de la marine française. On craignait avec assez de fondement, qu’ils ne voulussent les soumettre au droit de visite que nul traité n’avait encore diplomatiquement consacré. Pour soustraire l’hôte de l’Angleterre à l’outrage et aux périls de ces recherches, on le cacha dans un tonneau au fond du navire, en conseillant à ceux qui s’étaient embarqués sur l’autre bord de s’effacer de manière à n’être pas aperçus. Cette appréhension se réalisa un instant après. Le navire britannique fut fouillé dans toutes ses parties, mais le précieux dépôt avait été dérobé avec tant de soin qu’il échappa à toutes les investigations.

Que les capitaines de la marine anglaise aient toléré que l’on vînt faire ainsi la police sur leur bord, au mépris du droit des gens et sans respect pour leur pavillon, ce n’est ni naturel ni croyable. Outre que la marine royale de France n’a guère l’habitude de poursuivre les exilés qu’abrite un pavillon ami ou neutre, il n’était assurément pas dans ses instructions d’empêcher cette expatriation volontaire. Nous persistons donc à douter de la sévérité de cette surveillance, de cette sorte d’embargo. N’aurait-elle pas pu devenir une cause immédiate de guerre ou tout au moins de froideur entre les deux nations? Peut-être ne s’écarterait-on pas beaucoup de la vérité en supposant que ce bruit ne fut répandu que dans le but de rendre le sort des fugitifs plus intéressant et la conquête des Français plus odieuse. On sait du reste, que cet historien recueille avec empressement et rélate avec plaisir tout ce qui peut jeter de la défaveur sur un peuple dont il semble redouter la manie guerroyante.

Peu de temps après, condamné à son tour par une lettre de cachet aux rigueurs de l’exil, le duc de Choiseul expiait, dans les chagrins d’une disgrâce de cour, tout le mal qu’il avait fait à la Corse . Ce souvenir le poursuivait dans la retraite comme un poignant remord, et quoiqu’il parlât de sa conquête avec toute la fatuité d’un grand seigneur, le manifeste grave et modéré des Corses n’en avait pas moins déconcerté sa légèreté spirituelle et railleuse. L’intérêt que Paoli avait su appeler sur cette nationalité naissante s’était bientôt changé en défaveur contre le ministre dirigeant.

Il reçut, sur la route de l’exil, des témoignages universels d’estime et de sympathie. Joseph II et le grand duc Léopold le consolèrent, par l’accueil le plus distingué, de tous le malheurs de l’expatriation. Il fut surtout vivement touché des attentions délicates de ce dernier, introduisant déjà dans la Toscane les institutions utiles, dont l’illustre exilé avait voulu doter son pays. Léopold, dirons-nous avec un historien , à qui on n’accordera jamais tant d’éloges qu’il n’en mérite encore davantage, réformateur progressif et modéré tout à la fois, qui, comme Paoli, montra ce que peuvent pour le bonheur des peuples, les qualités de l’esprit, les vertus de l’âme et l’amour constant de la liberté, reporta ensuite, sur les réfugiés corses, une partie du tendre intérêt qu’il avait témoigné au général.

A cette époque remonte l’admiration d’Alfieri pour cet illustre exilé. Étant à Florence il sollicita, comme un honneur, la permission de lui présenter ses hommages. Paoli en fut ému jusqu’aux larmes. Tant de respect pour le malheur était la marque certaine d’une âme élevée. A la vue de cette intéressante migration, il sentit croître cette haine énergique et cet ardent amour pour la liberté dont sa mâle poésie est si fortement empreinte. Le temps, ni la réflexion ne purent refroidir cet enthousiasme de sa jeunesse, pour une cause qu’il eût défendue au prix de son existence; témoin la dédicace de l’une de ses plus belles tragédies, conçue et écrite d’un bout à l’autre sous une inspiration toute patriotique . L’ambition d’Alfieri était de tenter par la puissance de ses vers ce que Paoli avait accompli par ses institutions. Mais la position des deux peuples était différente. Chez l’un, l’amour de la liberté avait plus besoin d’être contenu qu’éveillé ; chez l’autre, au contraire, et c’était une bien rude tâche, il fallait rendre la force et le sentiment des droits à des hommes engourdis depuis long-temps sous le poids d’un honteux esclavage.

L’Angleterre lui accorda, à son tour, une généreuse hospitalité. Nous le redisons, quarante-six ans après, un autre Corse proscrit et malheureux ira demander également une place au foyer britannique. L’un n’avait été que le premier magistrat d’une île presque inconnue; l’autre, le plus puissant monarque de l’Europe. Cependant, quelle différence dans leur sort! Tandis que le nom de Paoli est inscrit sur la liste des pensionnaires de l’État, Napoléon est obligé de vendre sa vaisselle pour suffire à ses besoins journaliers; Paoli loge dans un palais à Londres, et le grand Empereur n’a pour toute demeure, qu’une mauvaise masure, sur un roc de l’Océan. Ce souvenir réveille en nous des idées d’une nature bien opposée. Partagés entre la reconnaissance et la haine, ce dernier sentiment plus général, plus profond, devrait l’emporter sur l’autre; mais, le moyen de maudir une terre où reposent les cendres de nos grands hommes!..... La fureur d’Alexandre s’arrêta devant la maison d’un poète, pourquoi notre juste colère ne s’arrêterait-elle pas devant le tombeau de Paoli?....

Pendant les longues années de l’exil, son dévouement au pays ne se démentit jamais. Tous les moments qu’il ne consacrait point aux lettres étaient remplis par des pensées et des vœux patriotiques. L’école qui porte son nom en est une preuve éclatante. Admis et fêté dans les salons de la haute aristocratie, honoré de l’estime des hommes les plus marquants de l’opposition, il n’en regrettait pas moins le village de Rostino, cent fois plus heureux au milieu de l’agitation des assemblées électorales et des soucis du gouvernement, qu’il ne l’était dans sa tranquille et agréable retraite de Londres. Les relations et le commerce de ses compatriotes, il les préférait à tout ce que la capitale de l’Angleterre pouvait lui offrir de plaisirs et de distractions. Son active sollicitude s’étendait sur tous ses compagnons d’exil. C’était pour les mettre à l’abri du besoin et adoucir, autant que pouvait le permettre la modicité de ses ressources, les ennuis de l’expatriation, qu’il s’imposait sans regret des privations et des économies. Ces témoignages d’intérêt allaient les chercher au loin, à Naples, à Florence et jusque dans les retraites les plus solitaires. Ménageant avec délicatesse cette fierté naturelle, que les Corses savent conserver au sein du malheur, il distribuait ses épargnes, de façon à secourir sans humilier. Toujours présente à sa pensée et à son cœur, la Corse était le sujet de ses tendres préoccupations. On le comprend aisément; la conquête avait pu le séparer violemment de ses compatriotes, elle n’avait pu briser les liens qui l’attachaient au pays, encore moins le rendre indifférent à ses nouvelles destinées.

On sait que, dans les premiers temps de la conquête, un compression violente fut le système adopté par l’administration française. Le sourd mécontentement des patriotes était puni comme une sédition ouverte, et la possession d’une arme de guerre entraînait la mort. Aux termes de l’ordonnance du 13 août 1769, tout individu qui, sans une permission de M. de Vaux, était saisi avec des armes à feu encourait cette peine. Ces sortes de délits étaient jugés par des cours prévôtales cent fois plus redoutables, que ne l’avaient été les anciennes juntes de guerre. A défaut d’autres instruments de supplice, on pendait au premier arbre venu, tant on était pressé de punir! «Je ne connais que ce moyen, mandait Sionville au ministre de la guerre, pour subjuger l’indomptable âpreté de ces montagnards. Que ne peut-on arracher également le salpêtre qu’ils ont dans la tête?» Regretter Paoli, la liberté, les institutions qu’il avait établies, c’était conspirer contre la France. La découverte de quelques charges de poudre motiva, dans plus d’une commune, l’arrestation de familles entières et servit de prétexte aux vexations les plus cruelles.

La mesure du désarmement, mesure banale qui figure en tête de tous les programmes des diverses administrations depuis 1769 jusqu’à nos jours, fut exécutée avec des formes si brutales, que l’exaspération devint bientôt universelle. On se demandait avec douleur si la Corse n’était pas condamnée à subir un gouvernement plus odieux encore que celui de Gènes; on se demandait, si c’était bien à l’aide de ce système d’intimidation et la justice expéditive du sabre, que la France espérait de consolider sa conquête; on se demandait enfin si c’était en blessant tout ce qu’ils avaient d’instincts nobles, en méprisant tout ce qu’il fallait respecter, en foulant aux pieds tout ce qu’ils chérissaient le plus, que les nouveaux gouverneurs travaillaient à l’œuvre de la fusion et à l’affermissement de la domination française. Il est certain que dans le commencement on ne voulait reconnaître que la force pour arbitre et pour intermédiaire entre le vainqueur et le vaincu. Dans leur candide simplicité, des Corses osèrent demander à cette tyrannie nouvelle ses titres et on leur montra des milliers de baïonnettes et des potences. On poursuivit, sous le nom de brigands, tous ceux qui ne voulaient point aliéner leur souveraineté individuelle. Cette indépendance personnelle fut qualifiée de révolte. Pour contenir la Corse dans la soumission, on la livra à la merci du pouvoir militaire.

Nous ne rappellerons point ici tous les déplorables abus auxquels il se laissa entraîner, le mépris qu’il affichait pour les réclamations les plus légitimes et les droits les plus saints. Qui n’a pas entendu parler de l’effroi répandu par les exécutions militaires, signalant, sur plusieurs points de l’île, le féroce commandement des généraux Sionville et Narbonne? Leurs noms y sont encore en horreur. Ils eurent la triste gloire de surpasser en impopularité le plus mauvais gouverneur de Gènes. Incapables d’administrer une petite commune rurale, on les appelait à gouverner souverainement et sans responsabilité les deux tiers de la Corse. Il fallait ménager la chatouilleuse susceptibilité des habitants, et ils les traitaient avec un superbe dédain. Sionville prenait le silence de la terreur pour le signe d’une adhésion volontaire, et lorsque des patriotes suspects de regretter l’indépendance nationale se retiraient dans les montagnes, il écrivait que l’ordre était rétabli dans les villages. — D’autres généraux, pour conserver cette domination arbitraire, ne craignaient point de calomnier de paisibles populations, en leur prêtant gratuitement des projets de révolte. Après cela, ils déchaînaient contr’elles des régiments entiers, avec ordre de les poursuivre par le fer et le feu, de répandre, sur la moindre résistance, le sang de ces rebelles, de dévaster leurs champs, de détruire leurs chaumières. Témoin le canton de Niolo, où des arbres, transformés tout-à-coup en gibets, gardèrent long-temps les traces de ces sanglantes exécutions.

«En 1768 nous fûmes victimes des intrigues du cabinet

» de Versailles, M. de Choiseul crut qu’il était d’une bonne

» politique de s’emparer de la Corse, ce n’était qu’un jeu

» de cour auquel nous fûmes sacrifiés en dépit de la foi des

» traités, écrivait, en juin 1791, l’un des plus chauds, des

» plus enthousiastes partisans de la France. Les satellites du

» pouvoir ministériel, arrivés en Corse comme médiateurs,

» se conduisirent bientôt en ennemis acharnés. Pascal Paoli

» dont le génie, après avoir affranchi sa patrie, y avait établi

» une constitution fondée sur les droits de l’homme, s’en

» éloigna avec plusieurs de ses compatriotes, emportant sur

» la terre de l’exil le sublime espoir qui soutint Varon après

» la défaite de Cannes. Une fois maîtres de l’île, les Français

» ne purent y asseoir leur domination d’une manière stable,

» que par un désarmement général. Les délations, l’empri-

» sonnement, le fer et le feu furent tour-à-tour employés

» pour courber entièrement sous le joug du despotisme des

» hommes qui, dans leur altière indépendance osaient encore

» parler de liberté en face des suppôts du pouvoir absolu.

» Les vainqueurs appelaient cette noble passion fanatisme.

» Les esclaves dorés de Choiseul ne voyaient plus qu’une

» obstination insensée dans le dévouement patriotique des

» montagnards...... Ils ne prévoyaient point alors ce qui

» serait arrivé vingt ans plus tard — Paoli avait, peu de

» temps avant, plié un peuple guerrier au frein salutaire des

» lois sans qu’il lui en coûtât de grands efforts. Le gouver-

»nement Français ne put y réussir que difficilement et quoi-

» qu’il n’eût point ménagé les supplices...... C’est que l’un

» favorisait la pente de la nature, l’autre voulait arrêter la

» marche du siècle et se roidir contre la tendance des idées

» générales .»

Loin de nous la pensée de retracer, à notre tour, un tableau trop sombre de la situation du pays. Les malheurs et les cruautés qu’il avait le droit de reprocher à l’administration de cette époque, étaient une conséquence presque inévitable de son occupation forcée. Le temps seul pouvait détruire cette défiance mutuelle qui ne permettait point aux Corses de croire aux intentions bienveillantes des Français, et aux Français de croire à la soumission sincère des Corses. Mis en possession de l’île par la puissance des armes, ceux-là pensaient, de bonne foi peut-être, qu’il y aurait eu de l’imprudence à se relâcher de la rigueur de leurs instructions, et ceux-ci, qu’il fallait des actes rassurants avant de se rallier. Dans la suite, une opinion plus sage, plus conforme aux véritables intérêts de la domination française, prévalut dans le conseil du monarque. Les haines que la guerre avait fait naître n’étaient plus ni aussi vivaces, ni aussi communes. Insensiblement les ressorts trop tendus de l’autorité se relâchèrent, et sans rien perdre de son énergie, l’action gouvernementale dépouilla tout ce qu’elle avait eu d’abord de formes acerbes. Dès cet instant, la confiance s’établit entre les gouverneurs et les gouvernés, et avec elle, l’ordre et la sécurité.

Il y a, dans la conquête d’un pays, deux époques et deux systèmes. Pendant la première phase on ne s’occupe que des moyens de vaincre les résistances, de soumettre tout ce qui ne veut pas subir la loi du vainqueur; alors, c’est la force qui règne, c’est la terreur des armes qui domine. Vient ensuite le tour de la modération et des tempéraments d’humanité ; la force se retire, l’œuvre de la pacification commence. Le comte de Vaux avait été le premier à entrer franchement dans cette voie de rapprochement et de fusion. Il vit avec une agréable surprise que les antipathies qui les avaient séparés, étaient moins tenaces qu’on ne le supposait. On s’aperçut bientôt que s’il était dans la nature des insulaires de ressentir profondément les outrages, les moindres bienfaits les pénétraient aussi de la reconnaissance la plus durable.

L’arrivée de quelques ingénieurs civils et militaires semblait promettre des ouvrages utiles et des améliorations importantes. Cette espérance ne fut pas entièrement déçue. Entr’autres points, la ville de Corte fixa plus particulièrement l’attention du ministère. Il sut apprécier l’importance de sa position; la preuve en est dans la construction d’une vaste caserne et le plan d’une enceinte plus vaste encore. La solidité et le développement des travaux que l’on y acheva avec une rapidité étonnante, malgré le mauvais état des finances, présageaient à cette ville centrale le plus brillant avenir. On comprit, beaucoup mieux qu’on ne le comprend de nos jours, que là était le point de départ de toute civilisation et que son plus grand obstacle est dans la décentralisation de l’action gouvernementale. C’est l’opinion des plus habiles administrateurs, des économistes, et surtout de M. Blanqui. On lit à la page 8e de son rapport: «La situation » excentrique des deux capitales ( Ajaccio et Bastia) ne leur » permet d’exercer qu’une influence imparfaite sur la civili- » sation générale du pays .»

Le général de Vaux réunit, dans la ville de Corte, tout ce que le parti de l’indépendance comptait de notabilités influentes; entr’autres, Nicolô Paravicini d’Ajaccio, Laurent et Dominique Giubega de Calvi, Dominique Arrighi de Speloncato, Jean-Thomas Arrighi et Boerio de Corte enfin Thomas Cervoni de Soveria. Le but de cette réunion était de les rassurer sur les intentions du monarque et les projets ultérieurs du ministère. «Messieurs, leur dit-il, le sort de la

» Corse est décidé. Le général Paoli et son frère Clément sont

» déjà loin de l’île. Il m’arrive des soumissions de toutes les

» communes. La France renonce généralement à tous les

» droits de conquête sur votre pays, et ne se réserve que celui

» de vous associer à son sort. Vous acquerrez une nouvelle

» patrie qui mettra toute sa sollicitude à vous rendre heureux.

» Je ne doute point que vous ne lui soyez fidèles, autant que

» vous l’avez été à la cause de l’indépendance. Mon souve-

» rain apprécie et sait admirer les Corses qui l’ont défen-

» due. Désormais, la résistance n’aurait plus de motifs. Ainsi,

» l’obstination serait à la fois une folie et un crime. J’accor-

» derai des passeports pour vous et pour vos familles, afin

» que vous rentriez tranquillement dans vos demeures respec-

» tives et que les postes militaires disséminés sur divers

» points puissent, au besoin, vous protéger et vous prêter

» assistance.»

Il faisait remarquer, en outre, que l’occupation de Corte avait terminé la campagne et qu’il suffisait de deux régiments bien dirigés pour comprimer la révolte et assurer la soumission entière du pays. Dans un rapport adressé au ministère, il insista beaucoup pour que l’on fixât sur le point central le siège des autorités supérieures . Il faisait remarquer en même temps, que ce n’était pas sans de puissantes raisons que le général Paoli y avait concentré tous les pouvoirs, convoqué les assemblées, établi l’imprimerie, fondé l’Université, en un mot réuni tous les éléments d’une puissante organisation. Il pensait que si la république de Gènes fût parvenue à y asseoir solidement l’autorité d’un gouverneur-général, sa domination eût été moins précaire. La faiblesse de ce gouvernement venait en grande partie de ce qu’il n’avait jamais pu se maintenir, d’une manière ferme et durable, dans l’intérieur du pays.

Le comte de Vaux n’était pas seulement un homme de guerre; il était remarquable aussi par la justesse et la netteté de ses vues sur tout ce qui tenait à l’administration. Moins étranger aux mœurs et aux usages des habitants que bien d’autres généraux, il attendait beaucoup d’une modération éclairée et peu d’une force inintelligente. Étant au nombre des officiers distingués qu’avaient conduits au secours de Gènes les généraux Maillebois et Boissieux, il s’était dès-lors attaché à étudier le côté géographique et moral du pays. «Non moins observateur que brave, écrivait

» D. Giubega à un de ses amis en Italie, il m’a franche-

» ment avoué, que si la voie de la persuasion ne réussissait

» pas toujours, on obtenait bien moins encore par les me-

» naces.»

On raconte, à ce sujet, une anecdote qui lui fait le plus grand honneur. Dans sa première campagne, il fut blessé à Ghisoni d’un coup de feu. Tout le village connaissait l’auteur de la blessure, c’était un certain Carlotti. Craignant que le général en chef ne vengeât la blessure de l’ancien capitaine des grenadiers, il n’eut pas plus tôt appris qu’il s’avançait à la tête d’une division, qu’il s’éloigna prudemment du village. Le comte de Vaux menaça de le livrer au sac et aux flammes, si le fugitif ne rentrait pas dans les vingt-quatre heures. Les habitants prirent la menace au sérieux. Le temps pressait: il fallait opter entre un seul homme et une population entière. Touché de ces alarmes, Carlotti quitte soudain sa retraite et va s’offrir au courroux du général.

«Ah! te voilà, dit le comte, d’un ton sévère. N’est-il pas

» temps que je venge ma blessure? Pour le coup tu ne m’é-

» chappera pas. Vite qu’on le passe par les armes. — Quand

» il vous plaira, général, répondit sans s’émouvoir le brave

» Carlotti: ce n’est pas moi qu’il faut épargner, c’est le vil-

» lage; cependant un mot.... — Parle. — Je combattais pour

» mon pays, vous, au contraire.... — Quoi! tu oses encore

» m’insulter?..... Qu’on le saisisse» ajouta le général, en s’adressant à un poste de soldats..... Puis changeant subitement de ton et de langage, plus ému de tant de générosité, que Carlotti n’était effrayé de l’approche de la mort, il lui tendit affectueusement la main. «Rassure-toi, mon ami,

» la guerre était juste, vous la faisiez loyalement; mainte-

» nant la position a changé. Nous n’aurons plus à combat-

» tre les uns contre les autres, mais à marcher sous une

» bannière commune. Il n’y a plus ni Paolistes, ni rebelles

» nous sommes tous les sujets du roi de France. Je connais

» les intentions de mon maitre. Son amour ne fait aucune

» distinction entre vous et les Français d’outre-mer. Je ne

» doute pas que vous ne vous rendiez dignes, par votre fi-

» délité, de l’honneur et du bienfait de cette franche adop-

» tion.»

C’est ainsi que cet habile général disposait insensiblement les esprits les plus rebelles à la domination française. Rien n’était plus propre à les rallier sous le drapeau des lys, et c’était devant ses actes, plus encore que devant ses paroles, qu’ils déposaient entièrement cette défiance haineuse, obstacle permanent à la fusion des intérêts, et germe vivace de révoltes ultérieures. Toutefois, cet exemple de modération et de prudence, qu’il laissait à ses successeurs comme une excellente règle de conduite et une garantie de bonne intelligence entre les indigènes et les Français, fut complètement oublié par les uns, ou peu suivi par les autres. Il en résulta que l’on sévissait quand il fallait pardonner, et que l’on pardonnait quand il fallait sévir. Il y a des fautes qu’il est toujours prudent de dissimuler, parce qu’elles trouvent leur excuse dans les malheurs des temps, la puissance des préjugés, ou l’entraînement de l’opinion. Eh bien! c’était précisément contre celles-là que l’on déployait l’appareil de la force et la rigueur des cours prévôtales. Au lieu de s’en prendre à la maladresse des autorités, on n’accusait du malaise et des mutineries, éclatant de loin en loin dans les communes, que leur sauvage insociabilité. — C’est, du reste, ce que l’on a vu sous le Consulat et les premières années de l’Empire. Ne s’est-il pas rencontré des généraux gouverneurs qui, pour perpétuer leur dictature militaire, ne se lassaient point de représenter la Corse comme agitée d’un bout à l’autre par l’esprit de révolte, prête à se lever au moindre signal en faveur des Anglais, en hostilité permanente contre l’Empire, appelant enfin de tous ses vœux le moment où elle aurait pu se séparer avec éclat de la mère patrie? On n’a point oublié, et l’on verra ailleurs, que le général Morand forgeait des conspirations imaginaires pour faire croire à la nécessité d’un pouvoir démesuré. Il a été dans la destinée de la Corse de subir, par intervalles, l’humiliation et toutes les duretés du régime exceptionnel. L’arbitraire a toujours été dans les tendances et les goûts des hauts fonctionnaires. Il importe à son bonheur, disent-ils, qu’on laisse ici plus de latitude de pouvoir que la constitution ne le permet ailleurs. Nous ne le pensons pas. La légalité ne gêne que les médiocrités ambitieuses. Plus on témoignera de la confiance aux Corses et plus il y aura de facilité à les gouverner. Ce qui arriva à Ghisoni en est une preuve de plus. Tous ceux que la crainte avait éloignés rentrèrent bientôt dans leurs demeures; les plus exaltés déposèrent les armes; les communes par où passait le général de Vaux ne laissaient plus entrevoir ni crainte, ni aversion; les communications et les rapports s’établirent de tous côtés; enfin le pays en général perdait son aspect hostile, pour se préparer à une réconciliation sincère et durable. Si, dans la suite, des mesures imprudentes et d’une rigueur excessive faillirent ranimer des haines à demi éteintes, on en connaît la cause, c’est que le ministère ne fut pas toujours aussi heureux dans le choix des hommes qu’il appela successivement à la haute administration de l’île.

La conquête ne put renverser complètement les institutions que Paoli avait établies; du moins, leur esprit survécut. Le régime électoral fut modifié et non détruit. Il avait pénétré trop avant dans les idées et les mœurs, pour qu’il ne fût pas impolitique de l’abolir entièrement. Cette concession aux exigences de l’opinion les flatta beaucoup: c’était un compromis entre le passé et le présent, une sage limitation aux droits de la conquête et le gage certain d’une paix durable entre les deux peuples. La représentation nationale restreinte et non pas abolie, revit également sous le nom d’États généraux, composés de députés appartenant aux trois ordres. Leur élection avait lieu dans les assemblées provinciales. Il n’y avait de priviléges exclusifs que pour le haut clergé, en ce que les cinq évêques étaient députés de droit. La base électorale était encore assez large. En effet, dans les pièves, tout père de famille était électeur. Toutes les questions d’intérêt général étaient examinées et débattues dans les séances des États, mais les délibérations devaient être revêtues de l’approbation royale.

Ce droit de contrôle souverain n’était pas une simple prérogative d’honneur. Par le refus de sanction, la couronne paralysait l’effet des résolutions, quelle que fût leur nature, si avantageuses qu’elles pussent être au pays. Devant ce droit de véto, car c’en était un évidemment, que devenaient l’indépendance et la liberté des États? — La constitution de Paoli admettait aussi un droit de véto, mais conditionnel, mais borné dans sa durée. Subordonner les propositions des États à la volonté royale, c’était créer, au profit du gouverneur, cette délégation bornée du pouvoir souverain, un droit de révision et de censure; c’était transformer la représentation en un bureau d’examen et de discussion; c’était déplacer la souveraineté en la reportant du peuple au chef militaire. Là était le vice. Il suffisait d’un rapport, d’une simple lettre, pour écarter sans retour, ou ajourner indéfiniment l’effet des délibérations les plus importantes. Souvent le droit d’exclusion atteignait celles qui répondaient le mieux aux besoins de l’époque. Quelle différence entre ce simulacre de représentation et les consultes précédentes? C’est qu’alors on avait la réalité, maintenant la fiction dérisoire du système représentatif.

Une innovation que ne repoussaient pas moins les idées d’égalité absolue, si puissantes à cette époque, c’était la commission des douze nobles. Ses attributions consistaient à assurer, pendant l’intervalle des sessions, l’exécution des mesures adoptées par les États et revêtues de l’approbation royale. Elle était chargée, en outre, d’élaborer les matières sur lesquelles on devait délibérer dans l’assemblée suivante. Deux membres de cette commission résidaient à Bastia auprès des commissaires du roi. Nous ne dirons pas que c’était pour influencer leur opinion; mais il est évident que par là aussi, on transportait la prépondérance locale et politique, du peuple, source primitive de toute souveraineté, à l’élément aristocratique. On faisait du pouvoir législatif une attribution exclusive de la naissance. Rien n’était plus imprudent. Paoli s’était attaché à faire rentrer sous la loi commune la caste superbe des comtes et des barons, et on réveillait leurs prétentions surannées! Les juntes nationales n’avaient voulu reconnaître d’autre suprématie que celle du mérite personnel, d’autres supériorité, dans la sphère politique, que celle que donnait temporairement aux divers fonctionnaires le mandat de leurs concitoyens. Elle était bien imprudente la main qui, pour satisfaire de sottes vanités, jetait ainsi des semences de division sur un sol naturellement inflammable. Un antagonisme hostile, une jalousie haineuse, allaient remplacer l’unité de vues et cette parfaite harmonie d’ensemble d’où était sorti la véritable force de la nation.

Bientôt on vit se produire de tous côtés des tendances féodales. Tel, qui se fût accommodé fort bien de l’égalité des droits, sollicitait avec instance des titres de noblesse. Le conseil supérieur fut assailli de demandes de cette nature. Les uns exhumaient de vieux parchemins oubliés pendant des siècles, d’autres en fabriquaient de nouveaux, d’autant plus jaloux de ce qu’ils appelaient l’illustration de leur race, qu’elle était moins connue du pays. Les hommes sensés s’en moquèrent On ne concevait pas trop quel prix on pût attacher à ces vains titres. S’ils flattaient la vanité de certaines familles, ils étaient loin d’en accroître la considération. On sait d’ailleurs comment on vérifiait les titres de l’ancienne aristocratie, et quels étaient les fondements de la nouvelle. Cependant, en y attachant des droits politiques, on finit par lui donner une valeur réelle. Ceux qui n’avaient vu d’abord que son côté risible ne furent pas les moins empressés à entrer dans cet ordre privilégié. Pendant long-temps le conseil supérieur n’eut d’autre occupation que la reconnaissance et l’enregistrement de ces lettres de noblesse. Il ne restait plus qu’à nommer un corps de hérauts d’armes, pour y perfectionner la science du blason. Néanmoins, on vient de le voir, parmi les moyens imaginés pour affermir la domination française aucun ne parut plus efficace au général Marbœuf, que la création de cet ordre de noblesse ou plutôt son rétablissement. Il en résulta un incident qui fit une vive sensation dans toute la Corse. Botta se plaît à le rapporter, parce qu’il fait, dit-il, beaucoup d’honneur au caractère national.

«Au nombre des Ornano, qui demandaient à être inscrits sur le tableau des nobles, étaient les descendants de la branche de Michel-Ange, de celui-là même auquel la Corse indignée reprochait le lâche assassinat de Sampiero. L’intervalle de deux siècles n’avait pu rien ôter à l’horreur de ce crime. Aussi, un mouvement d’improbation éclata-t-il de tous côtés. Il fallait les exclure de la noblesse pour cause d’indignité. Dès l’instant où leur nom aurait été placé sur le tableau des gentilshommes, on pouvait être sûr que chacun d’entr’eux en effacerait le sien. On mit dans cette protestation tant d’unanimité et d’énergie que la commission’ des nobles dut s’arrêter. C’est que le souvenir de cet exécrable forfait, ajoute l’historien d’Italie, toujours vivant dans l’âme des Corses, y entretenait, et y entretiendra longtemps encore, un mélange de pitié et d’indignation; de pitié pour l’héroïque victime, d’indignation contre ses lâches assassins. »

De Londres, Paoli se moquait, dans ses lettres, du système français et de ce qu’il appelait la fabrique des nobles. De vieux parchemins lui semblaient, en effet, une base bien mince dans un siècle où beaucoup d’hommes s’étaient élevés aux premiers postes de l’État sans autre recommandation que leur mérite, et par la seule échelle des services rendus au pays. Rien n’était plus risible que de voir transformer en chancellerie le modeste greffe d’un tribunal de province. Une pareille noblesse est un embarras, beaucoup plus qu’elle n’est un appui pour les monarchies. Le ridicule la tue, car elle ne repose ni sur la fortune terrière, ni sur le respect des noms et le prestige de la naissance. S’il en était autrement, la royauté éphémère de Théodore ne l’eût cédé en gloire et en stabilité à aucune royauté de l’Europe. Ne sait-on pas que, proportionnellement au nombre des sujets, il créa à lui seul plus de marquis, de comtes et de barons que plusieurs princes ensemble?

Le conseil supérieur était une espèce de parlement au petit pied. Il se composait d’un premier et d’un second président et de dix conseillers, dont six français et quatre indigènes. Le ministère public y était exercé par un procureur général et par un adjoint ou soit avocat-général. Il y avait, indépendamment d’un greffier en chef, deux secrétaires interprètes et huit huissiers. Il est à remarquer que jusqu’à des temps bien rapprochés de nous, ces officiers ministériels étaient tous du continent. Les insulaires avaient trop de fierté naturelle, ils s’estimaient trop alors, pour ne pas se croire au-dessus de pareilles charges. Le général-gouverneur pouvait siéger au conseil avec voix délibérative. C’était le renversement de l’adage si connu, cedunt arma togæ, une sorte de monstruosité dans l’ordre judiciaire. Peu accoutumés à ce mélange de l’autorité civile et militaire, les Corses devaient s’en étonner. Ce n’était pourtant qu’une assimilation de plus entre la magistrature insulaire et l’organisation des parlements français où le gouverneur militaire de la province intervenait dans les décisions judiciaires. — Cette inégalité dans le nombre des conseillers blessa vivement les nationaux. Mais ce qui accrut davantage leur mécontentement, ce fut l’exclusion totale des indigènes des principales dignités et des emplois supérieurs. Cet interdit, à la fois injuste et humiliant, ne tomba que devant la révolution et l’Empire.

Parmi les mesures de sûreté générale, la plus essentielle, la plus urgente, celle qui, dans la pensée du nouveau gouverneur, devait ramener la sécurité dans toutes les communes et assurer des jours de bonheur à des populations agitées par la vengeance et décimées par le meurtre, était, on le devine, le désarmement en masse. Il fut ordonné sans délai et s’effectua avec une rigueur excessive. Cette mesure, on ne saurait trop le redire, est la panacée universelle de tous les administrateurs qui s’attaquent à l’instrument du mal et en laissent subsister la cause. Nous le demandons, n’est-ce pas prendre l’occasion pour le mobile; n’est-ce pas appliquer le remède avant de chercher le siège de l’affection morbide? Qu’on nous permette ici une petite digression.

Les malheurs du pays ne viennent point assurément de la détention, pas plus que du port des armes. Ce n’est pas que la possession actuelle d’un fusil, le port du pistolet, tranchons le mot, le maniement habituel des armes, n’amènent quelquefois à des rixes et à des collisions qui, dans l’absence d’un fer homicide, se fussent terminées sans effusion de sang. Sans doute, il serait à désirer, que l’on mît de côté cet appareil martial qui effraie souvent le voyageur, et personne ne le désire plus ardemment que nous. Au lieu de ces armes menaçantes, nous verrions volontiers entre leurs mains, la serpe et la cognée. Nous faisons des vœux pour que nos compatriotes emploient à cultiver leurs champs le temps qu’ils passent à soigner leurs armes. L’argent qu’ils dépensent dans l’achat du plomb et de la poudre pourrait recevoir une destination plus utile. Nous sommes les premiers à le reconnaitre. Mais il ne faut pas s’imaginer pour cela que le désarmement général soit la garantie la plus certaine de l’ordre et de la sûreté des personnes. Outre que cette mesure rencontrera toujours, dans son exécution, une foule de difficultés inévitables, elle n’exerce aucune influence décisive sur le caractère et les mœurs des habitants. Ce ne sont pas les armes, ce sont les passions violentes qu’il faut supprimer. Les gendarmes sont de mauvais civilisateurs. Désarmer le bras d’un Corse, ce n’est pas le rendre meilleur: on l’irrite, on ne le change point. La sécurité, quoiqu’on en dise, ne repose pas exclusivement sur l’activité et le zèle de la force armée. Quelques brigades de voltigeurs de plus ou de moins ne peuvent ni suspendre, ni accélérer la marche de la civilisation. C’est la direction des idées qu’il faut changer. Une réforme radicale dans les mœurs, dans les goûts, dans les tendances, rendra complètement inutile la suppression totale des armes, mesure, à notre avis, impraticable par sa nature, illégale dans son principe et nulle dans ses résultats.

«En 1715 les Génois prohibèrent le port d’armes et pu-

» blièrent un tableau exagéré des meurtres commis pendant

» les vingt-deux années précédentes: ils s’élevaient à plus de

» mille parannée. Après la conquête de l’île par la France,

» en 1769, une ordonnance interdisait sous peine de

» mort le port d’une arme à feu. Une nouvelle déclaration

» du roi, du 24 mars 1770, réitérait cette défense à laquelle

» M. de Marbœuf ajouta des procédés d’un caractère tout-à-

» fait prévôtal, pour l’extermination des bandits et de leurs

» adhérents.» Ainsi, on n’a pas manqué de prendre con-

tre le port des armes les mesures les plus énergiques. «La

» Corse, remarque encore M. Blanqui dans un autre passa-

» ge de son lumineux rapport, la Corse, pendant cette longue

» période s’est trouvée soumise soit au régime militaire,

» soit au régime des cours criminelles et la statistique ne

» prouve pas que cette répression impériale ait produit

» une diminution notable dans le chiffre des crimes.» Ce-

pendant il n’en pense pas moins que le désarmement, même

incomplet, porterait bientôt d’heureux fruits.

D’accord avec ce savant économiste sur toutes les excellentes idées qu’il a émises touchant le pays, nous sommes loin de partager son opinion sur l’efficacité de cette mesure devenue, depuis quelques années, une sorte de préoccupation d’esprit, l’idée fixe de quelques fonctionnaires haut placés . Ce qui se passe actuellement en démontrerait, au besoin, toute l’impuissance. Qu’a-t-on gagné dans cette violation de la loi commune? Les sessions de la cour d’assises ont toujours la même durée. Et après avoir placé ce département français en dehors du droit commun, après avoir assimilé ses habitants en masse à des repris de justice et à des vagabonds, à qui seuls le juge peut interdire exceptionnellement la faculté de porter des armes, on est obligé d’avouer que le nombre des homicides est toujours le même. Mais rentrons dans le système de la conquête.

L’édit sur les délits et les peines, publié immédiatement après l’occupation, était cent fois plus féroce que les mœurs des habitants. La peine de mort y était prodiguée dans chaque article avec un affligeant mépris de la raison et de l’humanité. Qu’on en juge par les dispositions suivantes.

Les crimes de lèse-majesté divine figuraient en première ligne. Les Génois les poursuivaient sous le nom de sacrilége. Si le nom avait changé, la peine était toujours la même, avec cette différence toutefois, que le profanateur était brûlé vif. Les blasphèmes énormes contre la religion emportaient les galères, ou des peines plus fortes, au choix du juge. Sur ce point on avait copié les statuts criminels de Gênes. C’était le fanatisme qui prêtait ses fureurs à la législation.

Après avoir vengé le Ciel, on pourvut à la sûreté du trône. Tout le monde sait quel était l’affreux supplice réservé pour les coupables de lèse-majesté humaine. Nous en supprimerons ici les tristes détails. Il est des mots qu’on n’écrit pas sans regret. Pourquoi faut-il que nous les trouvions à chaque page dans cet édit draconien? La torture et la roue sont de ce nombre.

Que dirons-nous maintenant de la pénalité à la fois absurde et féroce, atteignant les sorciers et les sorcières, dont les devinations excédaient les connaissances de l’astronomie? Ne fallait-il pas les plaindre au lieu de les tuer? Le peuple demandait à être éclairé et on l’abrutissait par le spectacle du dernier supplice. Était-elle plus sage la disposition qui livrait le cadavre du suicidé aux feux du bûcher, et ses biens au fisc? N’était-ce pas outrager les mœurs sous prétexte de les défendre, que de punir du supplice du feu l’inceste en ligne directe, et de la mort, l’inceste du frère avec la sœur, du beau-frère avec la belle-fille? Ranger ainsi, dans la catégorie des crimes punissables, des actes étrangers aux mœurs encore si pures, aux liens si chastes des familles, c’était en faire naître l’idée, c’était empoisonner tout ce qu’offrait de douceur le commerce intime des parents et des alliés! Il est des faits d’une nature telle, qu’il est cent fois plus dangereux de les punir que de les dissimuler. Voilà ce que l’humanité et la saine philosophie reprochent, de concert, au système pénal de 1769.

Ce n’est pas tout; cet édit accusait, en outre, l’intolérance religieuse du gouvernement. En veut-on la preuve? Elle est dans l’incapacité absolue, dont il frappait tous ceux qui n’appartenaient point à la communion catholique. Cette interdiction de toutes sortes de charges ne s’appliquait point, il est vrai, aux insulaires: les réformes religieuses du XVIe siècle n’ont jamais été introduites parmi eux. Mais supposons que des protestants fussent venus s’établir en Corse avec des capitaux et des procédés industriels, dont elle avait si grand besoin; eussent-ils accepté cet ilotisme politique? Quel avantage pouvaient-ils trouver à se fixer dans un pays où la législation leur interdisait jusqu’à la profession de libraire, de médecin, d’apothicaire, sous peine de se voir condamner à une amende et à la confiscation de l’office, au gré et selon le bon plaisir du magistrat?

Que l’on compare à présent cette législation à celle de Paoli. L’une devançait les réformes du siècle, l’autre faisait rétrograder le pays jusqu’aux plus mauvaises époques de superstition et de barbarie. Celle-là voulait arriver à l’unité morale par une répartition équitable de tous les droits politiques; celle-ci tendait à diviser la Corse en classes diverses, de condition civile, d’intérêts, d’influences; à les opposer les unes aux autres, à substituer la jalousie à un parfait accord de vœux et de sentiments, des luttes continuelles, à l’harmonie la plus constante. Ce partage inégal des droits, qui ne suffisait point pour fonder une aristocratie, dont les éléments n’existent point chez un peuple où la différence entre les fortunes est peu sensible, ne pouvait avoir d’autre résultat que d’agiter profondément le pays, que de séparer ce qu’il faut unir.

Nous regrettons d’être obligés de nous arrêter à ce court aperçu. Mais il suffit au but que nous nous proposons, celui de signaler l’esprit qui avait dominé dans la rédaction de ce nouveau code.

L’organisation judiciaire était meilleure que la législation. D’abord, par ce que les tribunaux de première instance étaient mieux rapprochés de la masse des justiciables; en second lieu, parce qu’il y avait plus de rapport entre le tarif des frais et la modicité de leur fortune. La Corse se divisait en neuf juridictions, relevant, comme nous l’avons vu, du conseil supérieur. Cette cour d’appel remplaçait, à Bastia, la Rote que Paoli avait établie au centre. Le choix de sa résidence n’est pas du tout indifférent au pays, car tous les intérêts y aboutissent. On balança long-temps avant d’opérer ce déplacement dans le siége de cette juridiction supérieure. Indépendamment des considérations d’utilité locale, on fit remarquer, qu’il entraînait une augmentation considérable dans les frais de justice. Cependant, ces considérations puissantes cédèrent devant les convenances personnelles du général gouverneur, appelé à l’honneur de présider le conseil. Ce fut le comte de Marbœuf qui eut l’excellente idée d’abaisser le tarif des frais judiciaires pour rendre plus facile l’accès des tribunaux. Empruntée à l’administration de Paoli, il est fâcheux que cette idée n’ait pu se réaliser qu’à demi. Nous aimons néanmoins à lui en rapporter tout l’honneur, regrettant seulement qu’il n’ait pas étendu aux tribunaux inférieurs l’arrêté qu’il publia touchant les justices de paix.

La constitution du pouvoir municipal n’avait subi que de légères modifications. C’était toujours un Podestà et deux Pères de commune qui géraient les intérêts de la localité, sous le contrôle de l’assemblée générale des pères de famille. La perception de l’impôt, la connaissance et le jugement des demandes personnelles, dont le taux n’excédait pas cinquante francs, entraient aussi dans le cercle de leurs attributions. Il est à remarquer que ces tribunaux n’avaient rien de commun avec les juridictions seigneuriales existant en France avant la Constituante. Au-dessus des Podestà et des Pères de commune, était un Podestà major élu dans chaque piève, et ses fonctions consistaient à contrôler les actes de leur administration et à en rendre compte à l’inspecteur de la province: celui-ci ne pouvait être choisi que dans l’ordre de la noblesse. Autorité intermédiaire, cet inspecteur de province correspondait, d’un côté avec le commandant de l’île et l’intendant, de l’autre, avec la commission des États pour tout ce qui touchait aux intérêts de la province.

Les impôts, mieux repartis qu’aux temps des Génois, pesaient indistinctement sur tous les biens, sur ceux du clergé comme sur ceux de la noblesse. C’était une inégalité de moins, et une différence de plus avec l’état de la Corse sous le régime de sa seigneurie. Il fallut encore un intervalle de dix-neuf ans et une révolution tout entière, pour que l’Assemblée Constituante décrétât l’égalité de l’impôt dans le reste de la monarchie. C’est que Paoli avait devancé d’un quart de siècle la fameuse déclaration des Droits de l’homme, ce programme de la grande réforme sociale et politique qui s’accomplit dans la nuit du 4 août 1789.

Après les soins donnés à l’organisation, on essaya de satisfaire, par quelques améliorations utiles, aux besoins les plus impérieux du commerce et de l’industrie. La marine française protégea le commerce extérieur, contre les corsaires barbaresques. Des marins corses, esclaves à Alger, furent rachetés par ordre du roi. L’industrie manufacturière ne fut pas non plus oubliée. Mais tout se borna néanmoins à de faibles essais. La fabrication de la toile et de la poterie fut la seule qui reçut des encouragements directs. On promit des métiers et des logements gratuits à ceux des tisserands qui seraient venus, les premiers, dans les chefs-lieux des diocèses ou dans les villes de Corte et de Bonifacio. On abandonnait, en outre, aux fabriquants les terrains domaniaux propres à la fabrication de la fayence, des tuiles et des briques. Les produits de cette industrie n’étaient soumis à aucun droit de sortie, et pour faciliter leur exportation à l’étranger, on accordait une prime du vingtième de leur valeur. Voilà pour l’industrie intérieure et le commerce maritime.

L’agriculture ne réclamait pas moins la sollicitude du nouveau gouvernement. L’arrêt du conseil d’État portait exemption absolue de tout impôt pendant une période de vingt ans, à l’égard des terrains incultes qui seraient livrés à l’industrie agricole. Cette exemption s’étendait également aux produits du sol ainsi cultivé.

L’introduction des mûriers, l’établissement de la pépinière de l’Arena destinée à servir de ferme modèle, datent de cette époque. Une opération plus importante encore était celle du cadastre qui, en donnant plus de stabilité à la propriété immobilière, avait imprimé, en même temps, une impulsion heureuse à l’agriculture. Commencée en 1770 elle fut poursuivie d’abord avec persévérance. Il est fâcheux qu’elle ait eu le sort de la plus part des innovations utiles.

«Cependant, dit M. Robiquet, la Corse était gouvernée

» au nom du roi absolu. Les députés de la nation n’avaient

» aucune part à la puissance législative. L’autorité du com-

» mandant de l’île était presque sans bornes. Les formes

» étaient celles du despotisme. Aucune opposition n’était

» permise.» Doit-on s’étonner si, malgré ces primes d’encouragement, l’industrie agricole et manufacturière sont encore à créer et si, au bout de quelques années, elles retombèrent dans une langueur mortelle? Quand le citoyen n’a pas la jouissance assurée de ses droits civils et politiques, il se soucie fort peu des intérêts matériels. D’ailleurs, le ministère français oublia ce qu’il y avait de plus urgent, de plus essentiel. Il fallait ouvrir et améliorer les voies de communication, et l’on se borna à tracer une route stratégique de Bastia à Ajaccio, c’est-à-dire, que l’on se préoccupa beaucoup de la défense militaire du pays, et pas assez de son commerce intérieur, comme si les voies de communication ne devaient pas précéder toutes les créations agricoles et manufacturières! Sans elles les produits territoriaux et industriels sont plus souvent une charge et un embarras, qu’une richesse réelle.

Les généraux qui vinrent en Corse à cette époque étaient dépourvus de toute idée d’économie politique. Ils ne voyaient le progrès que dans la terreur, et la civilisation que dans la la prééminence militaire sur l’autorité civile. Sans cela comment expliquer le déplorable procès qui faillit atteindre de la flétrissure juridique l’un des noms les plus respectables et les mieux respectés de l’autre côté des monts? Condamné à une peine afflictive et infamante, sur la fausse déclaration de témoins gagnés, une éclatante réhabilitation rendit bientôt au lieutenant-colonel Jacques-Pierre Abbatucci l’estime et le rang qu’il tenait dans l’armée du roi et l’opinion de ses concitoyens. Ce n’est pas dans des carrières aussi belles, aussi pures, qu’il peut y avoir place pour le déshonneur. Ce nom était fait pour être inscrit sur un monument de gloire, et non pas sur le poteau d’infamie. C’est en mourant sous le drapeau de la nouvelle patrie qu’un de ses descendants en prouvait la noblesse et en perpétuait l’éclat .

La honte de cette odieuse condamnation retomba tout entière sur ses accusateurs. Ce fut envain que le comte de Marbœuf se cacha derrière des juges faibles et égarés. La réhabilitation du condamné prouve l’erreur ou les passions du juge. Poursuivis à leur tour par l’opinion justement indignée, les membres de ce tribunal en rejetèrent la responsabilité sur le général-gouverneur ou plutôt sur les vices de cette institution. Nous avons lu les pièces de ce procès et la défense manuscrite prononcée devant cette juridiction supérieure. L’intrigue habilement conduite n’en perce pas moins à chaque page de cette information monstrueuse. Aussi, la défense, bien que timide, ne laissait-elle subsister de ce frêle échafaudage, que le mensonge et la calomnie. Il était aisé de voir que la prétendue subornation des témoins, reprochée au lieutenant-colonel Abbatucci, n’avait été imaginée que pour déguiser une vieille rancune. On chercha vainement à donner le change sur la véritable cause du procès. L’intérêt de la justice et de la vérité n’y entrait pour rien. Tout le monde comprit que ce n’était pas au curé de Guitera qu’il fallait demander compte de cet arrêt infamant. M. de Marbœuf ne pouvait pardonner à Abbatucci d’avoir courageusement accompli, en 1777, un devoir civique, en signalant aux États Généraux des actes empreints de tout ce que pouvait avoir de plus révoltant la dictature militaire.

Telle était, du moins, l’opinion commune. Dire qu’il n’était guère probable qu’un vieux guerrier, connu par tant d’actions honorables, eût souillé les dernières années de sa vie par un crime , ce n’est pas démontrer l’injustice des plaintes amères qui le poursuivirent depuis l’enceinte du tribunal jusqu’aux pieds du trône. Il pouvait être brave et abuser d’une autorité illimitée. Combien d’hommes, d’ailleurs fort respectables, ne pourrait-on pas nommer, qui se laissèrent entraîner à des actes de vengeance et à des excès de pouvoir? Et quand les juges se seraient rendus coupables, qui prouve, ajoute encore M. Robiquet, qu’ils aient agi par l’impulsion de M. de Marbœuf? Ce qui le prouve c’est la clameur universelle, c’est-à-dire, le cri de la conscience publique, qui, plus d’une fois troubla son sommeil et fit baisser le front à ceux des conseillers soupçonnés d’avoir faibli devant sa haute influence.

Ses partisans d’alors, et ses apologistes d’aujourd’hui, ont dit et répété tour-à-tour qu’il n’avait rien épargné pour mériter l’attachement des Corses. N’est-ce pas sur sa demande, ajoute-t-on, que le roi accorda des places à de jeunes insulaires, tant dans les écoles militaires que dans les colléges du continent? C’est possible; et nous n’avons, du reste, aucun intérêt à lui ravir le peu de droits qu’il pouvait avoir à la reconnaissance du pays, ni l’intention de méconnaître ce qu’il y eut d’utile dans son administration. Mais il faudra convenir aussi, que cette admission dans les écoles du continent était une faveur accordée exclusivement aux familles notables; inégalité blessante qui, ajoutée à tant d’autres, ne contribua pas peu à accroître et à maintenir, entre la majorité et un petit nombre de privilégiés, ce ferment de haine qui les avait déjà si profondément divisés. Nous ne nous en plaignons pas trop cependant, car ce fut à ce titre que le jeune Napoléon entra à l’école militaire de Brienne.

Un bienfait, qui toucha vivement les Corses, ce fut la délivrance de tous les malheureux qu’avaient capturés les corsaires barbaresques. Quel jour de bonheur que celui où plus de cent-cinquante insulaires, rendus à la liberté et à la religion de leurs pères, passaient de la côte africaine sur les vaisseaux du roi très-chrétien! Cette pacifique croisade rappelait, à la fin du XVIIIe siècle, les noms des Philippe-Auguste et des St-Louis. Il était digne de leurs successeurs de soustraire ces nouveaux sujets à ce rude esclavage. On vit, avec une joie mêlée d’orgueil, qu’inébranlables dans leur foi, ils l’avaient confessée au milieu des fers, et courageusement défendue de toutes les séductions de l’islamisme. — On ne doit pas s’en étonner. Il n’est point, dans toute la chrétienneté, un peuple plus sincèrement attaché à la religion de ses pères. Elle s’y est maintenue pure de l’alliage de toute communion dissidente. Ce que l’on y verrait avec plus de répugnance, après une invasion de Génois, ce seraient des calvinistes et des luthériens. Paoli eut beau prêcher la tolérance: des juifs débarqués à l’Ile-Rousse implorèrent vainement sa protection. Quelques jours s’étaient à peine écoulés qu’ils emportaient loin de nos rivages leurs capitaux et les symboles du judaïsme. Paoli reconnut son impuissance à lutter contre l’empire des idées religieuses. On en trouve une nouvelle preuve dans l’inébranlable fidélité de ces Corses esclaves, aux doctrines de l’évangile. «Vous voyez parmi nous bien des malheureux, dit l’un d’eux au curé de St-Jean de Bastia, au moment où ils débarquèrent entre le clergé et les confréries; mais vous n’avez pas à craindre d’y rencontrer un seul renégat. Les Turcs ne les trouvaient pas plus disposés à changer de religion, que les anciens Romains ne trouvaient leurs aïeux disposés à accepter le joug de la servitude. — Le souvenir de ces cent-cinquante insulaires ainsi rachetés de l’esclavage ne fut pas étranger, sans doute, au vif sentiment de douleur que fit éclater, dans toute la Corse, la condamnation de Louis XVI.

CHAPITRE II.

Table des matières

Premiers symptômes de la révolution française. — Paoli, qui l’a prévue, s’en réjouit. — Situation de la Corse à cette époque. — Le pouvoir militaire veut empêcher l’organisation des milices. — Troubles occasionnés par cette résistance. — Plaintes des députés devant l’assemblée nationale. — Hommes influents du parti révolutionnaire. — Conduite du maréchal de camp Gaffori. — Irritation des partis. — Soupçons répandus sur l’ambition de Paoli. — Ses assurances d’attachement au nouvel ordre politique les dissipent entièrement. — Décret qui déclare la Corse partie intégrante du royaume. — Rappel des proscrits. — Assemblée de Bastia. — Débats dans le conseil municipal d’Ajaccio. — Députés envoyés auprès de Paoli pour hâter son retour. — Comité de l’Ile-Rousse. — Adresse au général exilé. — Sa lettre de Londres à Gentili. — Nouveaux débats dans l’assemblée nationale au sujet de la Corse. — Opinion du comte de Mirabeau. — Protestation de la république de Gênes contre les décrets de l’assemblée. — Après une vive discussion, le mémoire de Gênes est écarté par l’ordre du jour.

Du sein de sa paisible retraite, Paoli entendit bientôt les sourds mugissements de cette révolution immense, qui devait emporter dans son cours orageux la vieille société française du XVIIIe siècle, si polie mais si mal ordonnée. Il se disait, avec un secret mouvement de joyeuse vanité, que cette grande commotion politique aurait formulé en institutions durables, et réalisé sur un plus vaste plan les théories sociales, dont l’heureux essai avait suffi pour changer entièrement la face de son pays natal. Il en attendait surtout l’accomplissement du plus cher de ses rêves, l’égalité civile, le plus vrai comme le plus impérieux besoin de cette époque.

La Corse avait plus d’un motif pour saluer avec des transports d’alégresse, l’aurore d’une révolution si pure à son début, si terrible dans sa marche, si utile dans ses résultats.

Jusqu’à l’Assemblée Constituante, la mère patrie n’avait vu en elle, qu’une province conquise. Cette position que la Corse n’avait accepté qu’à regret, et ne subissait qu’avec une impatience visible, va cesser entièrement. Admise au partage des mêmes droits, associée à la gloire et aux périls de la France régénérée, bientôt on ne la verra plus regretter son ancienne individualité politique. Elle oubliera, dans l’enivrement d’une joie commune, tout ce qu’elle avait enduré de maux et d’outrages sous la monarchie renversée, pour ne plus se rappeler que de l’honneur et des avantages d’une franche association.

D’autres satisfactions étaient réservées à l’orgueil national. D’un côté, nous verrons ces insulaires, que Gènes traitait jadis avec tant de dédain, élevés, par le talent et le courage, dans l’ordre civil comme dans l’ordre militaire à des postes importants, entrer en vainqueurs dans ses murs, écraser du talon de leurs bottes cette insolente aristocratie qui avait prétendu dicter des lois à leurs ancêtres; de l’autre, elle applaudira avec toute la France à cette série de victoires éclatantes qui portèrent si loin la terreur de ses armes. On l’entendra se féliciter, au milieu de la consternation des rois et de la joie des peuples aspirant à la liberté, d’être le berceau de ce génie extraordinaire qui, après avoir sauvé sa patrie adoptive des périls d’une coalition formidable, la sauva en même temps des horreurs de l’anarchie, laissant encore, après sa chute, le monde rempli de ses œuvres, l’esprit humain de son image, et les cours de l’Europe de l’effroi de son nom.

Ces changements survenus dans les rapports et les sentiments, entre la Corse et la France, réjouirent beaucoup plus qu’ils n’étonnèrent l’illustre exilé. Bientôt sa conduite, pendant la durée de son généralat, allait recevoir une approbation éclatante. Le retour de l’opinion détrompée, il l’attendait avec la sécurité d’une conscience pure; il ne fit rien pour l’amener. C’eût été, du reste, un soin superflu. Sachant sous l’empire de quelles idées le mouvement de 89 s’accomplissait, il n’avait plus à craindre ni la colère, ni les préventions des partis. Du moins le Tiers-État, c’est-à-dire la nation, ne pouvait manquer de venger, par d’éclatantes manifestations d’intérêt et d’estime, le doyen des républicains en Europe, la personnification vivante de la démocratie. Ce qui se passa quelque temps après, prouve qu’il ne s’était guère trompé sur les tendances de son époque et les dispositions bienveillantes de l’assemblée nationale à son égard. La convocation des États-généraux lui parut le renversement de l’ancien régime. «Je compris dès cet instant, écrivait-il à un de ses amis en Corse, qu’il ne pouvait plus y avoir qu’une seule puissance, le peuple. Dire que je pressentais également le rôle que plusieurs de nos compatriotes allaient jouer sur cette grande scène politique, ce serait m’exposer, peut-être, aux doutes d’une railleuse incrédulité. .Certes, je n’ai pas la prétention de voir, dans l’avenir, plus clair que les autres. Mais il me semblait que des hommes accoutumés aux agitations de la vie publique, entreprenants par ambition et fermes par caractère, avaient tout à gagner dans les hasards et les dangers d’une révolution.»

A l’exemple de la France, la Corse ne présentait plus que le spectacle d’un vaste collège électoral. Les députés des pièves convoqués à Bastia procédaient, à leur tour, à l’élecsion de ceux auxquels ils allaient donner le mandat de les représenter dans l’assemblée des États-généraux. Les partis se dessinèrent. Les débats furent vifs et animés. Les mandataires du Tiers-État, qui se sentaient déjà forts de l’appui de la majorité, prirent, en face des représentants du clergé et de la noblesse, l’attitude qui appartient aux élus des masses.

Mais avant d’exposer plus en détail les troubles qui sortirent du choc des partis et l’agitation des assemblées électorales, demandons-nous, quelle était alors la véritable situation du pays?

Le bruit de ce qui se passait de l’autre côté des mers, ce que l’on racontait de la prépondérance politique du Tiers-État, de l’exaltation du peuple parisien, de la direction toute démocratique que prenaient les travaux de l’Assemblée Constituante, de la formation des clubs, de tous les symptômes enfin d’une révolution imminente, avaient profondément réveillé dans la Corse ce que la domination française y laissait subsister encore d’idées républicaines. Les partisans de Paoli sentirent renaître leur enthousiasme pour la liberté, et cette haine vigoureuse endormie, mais non éteinte, contre ce qu’ils appelaient le despotisme militaire des Français. Dans ceux qui s’étaient franchement ralliés à la monarchie de Louis XV, ils ne virent plus que des adversaires politiques. Leur position rappelait celle des loyalistes de l’Amérique anglaise au commencement de l’insurrection contre la métropole. Soupçonnés comme ceux-là de complicité avec l’étranger, leur vue excitait les plus violentes clameurs. Irrités de cette injurieuse défiance, bien plus qu’ils n’en étaient effrayés, inférieurs en nombre et non pas en courage aux révolutionnaires, ils opposèrent bientôt l’injure à l’injure et la menace à la menace. Les dénominations de traîtres et de transfuges, qui semblaient oubliées, reparurent sans réserve dans des discours passionnés; elles annonçaient le réveil de ces haines menaçantes sur lesquelles vingt années avaient passé sans avoir eu le pouvoir de les anéantir. On préludait, par des paroles irritantes et des défis réciproques, aux luttes et aux collisions, dont le sanglant souvenir vit encore dans quelques localités.

La faute en était surtout à cette administration imprudente, à ces généraux organisateurs qui, pour consolider leur pouvoir éphémère avaient mis tous leurs soins à résusciter l’esprit d’une aristocratie bâtarde, à rassembler les débris épars de cette noblesse tour-à-tour orgueilleuse et timide, abolie et relevée, mélange bizarre de la caste des barons et des Caporali, tenant d’un côté au peuple, et de l’autre à des maisons féodales, et dont l’influence ne reposait presque plus que sur des parchemins usés par le temps. Il était impossible que l’approche d’une révolution, faite au nom et dans l’intérêt du peuple, sous l’empire des idées de liberté et d’égalité civile, ne fût pas le signal et l’occasion de manifestations haineuses entre des classes rivales. Cette réaction ne pouvait manquer d’éclater. Elle faillit diviser la Corse en deux camps ennemis.

Toutefois, il faut le dire, l’imprudente résistance de l’autorité militaire à l’entraînement de l’opinion, demandant de tous côtés l’organisation de la garde nationale, précipita l’explosion du mouvement révolutionnaire qui, jusqu’à cette époque, n’avait encore été marqué par aucun acte de violence. Vouloir empêcher par la force l’armement constitutionnel du pays, c’était lui faire essuyer le plus sensible des affronts, c’était le placer forcément dans une exception humiliante. On sait qu’aucune mesure ne l’avait plus vivement blessé dans ses goûts et ses instincts, que la défense du port d’armes. Il est peu de droits, dont il se montre plus jaloux. MM. Barrin et de Rully n’avaient pas assez de forces pour s’opposer à l’organisation de la milice civique. Persister dans cette vaine tentative, c’était troubler profondément la tranquillité publique.

Ce que l’on avait appréhendé arriva. Une collision sanglante eut lieu entre la population de Bastia et les troupes que commandait M. de Rully, homme d’un caractère violent et énergiquement prononcé contre toutes les réformes nouvelles. Sa conduite fut d’autant plus coupable que, sur d’autres points et notamment à Ajaccio, l’organisation de la garde nationale ne rencontrait aucun obstacle. — Pendant ce déplorable conflit (5 novembre 1789) deux soldats furent tués, deux autres blessés, et un capitaine des chasseurs ainsi que deux enfants reçurent dans les rues des coups de baïonnette. Cependant, quoique l’irritation du peuple fût extrême, l’intervention des gens de bien suffit pour ramener l’ordre au sein de la ville: c’est que le respect pour les magistrats municipaux, cette expression vivante de la cité, était alors dans les masses. La troupe fut consignée dans les casernes et l’organisation de la garde nationale s’acheva sans aucun trouble ultérieur.

Cette scène de désordre eut du retentissement jusqu’au sein de l’assemblée nationale. La responsabilité du sang répandu n’atteignit que l’autorité militaire. Le député du Tiers-État s’en plaignit avec amertume au ministre de la guerre; il s’éleva, avec ses collègues de l’assemblée, contre le régime exceptionnel que l’on semblait voulu maintenu dans tout ce qu’il avait de plus blessant pour le pays, alors que les autres départements de la France rentraient, sans obstacles, dans la plénitude de leurs droits. Montant ensuite à la tribune, le député Saliceti demanda que l’île fût déclarée partie intégrante du royaume et ses habitants admis à jouir des droits et des avantages que la constitution promettait à tous les Français indistinctement. — Nous reviendrons sur cette séance mémorable.

Les hommes les plus importants du parti révolutionnaire étaient Saliceti et Barthélemy Arena. Plus avancés dans les idées de réforme que ne l’était la majorité de leurs collègues, ils exerçaient sur les hommes de leur parti la double influence que donnent la fermeté du caractère et la puissance d’une conviction tenace. — Pendant la révolution on marque beaucoup plus par la force de l’âme, que par l’éminence du talent. — Saliceti tirait toute sa valeur personnelle de l’énergie de sa nature. C’est elle qui explique aussi son importance pendant les crises de l’État, son ascendant dans les conseils, le calme de son esprit au milieu des orages des assemblées politiques ou le tumulte de la rue. C’est par elle qu’on comprend parfaitement cette rare netteté dans les idées au sein du trouble le plus violent et de l’émotion la plus vive; de là aussi l’opinion avantageuse que l’Empereur en conservait à Sainte-Hélène où l’appréciation des événements et des hommes, dégagée de bienveillance et de haine, avait déjà toute l’autorité d’un jugement historique. Eh bien! n’a-t-il pas dit que, dans les conjonctures difficiles, Saliceti valait cent mille hommes? Barthélemy Arena ne le cédait à son collègue ni en fermeté de caractère, ni en exaltation républicaine. Nous avons lu de lui un mémoire sur les événements de la Corse à cette époque, qui nous a pleinement confirmé dans la haute idée que nous nous étions formée de l’étendue et de la variété de son instruction.

Que l’on juge par l’énergie des hommes marchant à la tète du mouvement révolutionnaire, de la vigueur d’impulsion qui lui fut imprimée. Ce n’était pas assez du Provincial et des régiments français, ce n’était pas assez de l’influence locale qu’opposait aux tendances du parti novateur le maréchal de camp Gaffori, pour fixer la Corse dans une voie rétrograde ou stationnaire. On l’essaya, mais l’on vit bientôt que la lave révolutionnaire, un instant contenue, débordait avec plus de force et renversait tout ce que l’on opposait d’obstacles à son passage.

Il en était de même dans le nouveau monde. Le ministre français Genêt, semant sur ses pas l’effervescence révolutionnaire depuis Charleston à Philadelphie, prêchait la haine des rois au nom de la fraternité républicaine. «Partout sur son passage, les sociétés démocratiques, lisons-nous dans la vie de Washington, nombreuses et ardentes, se réunissaient; l’invitaient, le haranguaient; les journaux portaient rapidement dans le pays le récit de ces fêtes, les nouvelles de France. La passion publique s’allumait.» — La propagande ne serait pas dans le système et les intérêts du gouvernement démocratique, que le contre-coup ne s’en ferait pas moins sentir dans les autres États, alors surtout que la nature et l’esprit des constitutions politiques sont à peu-près les mêmes. Or il était tout naturel qu’un peuple républicain par goût et par tradition, aussi passionné pour le principe électif que la Corse, reçût avec des mouvements de joie l’annonce d’une grande révolution, s’accomplissant au nom et dans l’intérêt des masses.

Le déployement des troupes irritait les populations sans les effrayer. L’autorité royale, partout impuissante et peu respectée, n’avait plus pour elle que l’appui des baïonnettes. Les mots de constitution, de liberté, de droits imprescriptibles étaient le texte et faisaient les frais de toutes les conversations, depuis un bout à l’autre de l’île. On sait que les Corses, dont la vie s’écoulait presque toujours au milieu des réunions électorales, ont appris, sous une constitution libre, à s’entretenir de ces sortes de matières. On les dirait autant de publicistes. Les journaux attendus avec impatience étaient commentés au gré des passions et des espérances des partis. Les Paolistes ne déguisaient ni leur joie ni leurs vœux. Comme ils n’avaient accepté qu’à regret le despotisme des généraux appartenant à un ordre de choses à demi renversé, ils voulaient être considérés comme autant de martyrs de la liberté. Identifiés avec le sort de Paoli, ils prétendaient que l’on dût reporter sur eux une partie de l’intérêt qui allait chercher cet illustre proscrit au-delà du détroit.

Les adhérents des Peretti, des Buttafoco et des Gaffori étaient menacés de toutes les fureurs d’une réaction prochaine. Leur règne était fini. «A vous maintenant les regrets, disaient les partisans de l’indépendance, à nous les espérances. Heureux sous le pouvoir absolu, comblés d’emplois et d’honneurs par la cour de Versailles, n’est-il pas juste que cette ère de liberté et de nivellement soit le terme de votre existence politique? Allez loin d’ici gémir, avec le gros des émigrés, sur la chûte du pouvoir royal. Le sol affranchi de la Corse n’a plus de place pour les esclaves. Dévoués à la France, quand elle nous opprimait, vous vous séparez d’elle, le jour où, élevés au rang de citoyens libres nous échappons au régime du sabre pour entrer dans toutes les franchises de la constitution. — Notre conduite est bien différente. Si nous avons combattu la France, tant qu’elle a prétendu nous régir despotiquement et en province conquise, aujourd’hui que nous n’avons plus à rougir des liens qui nous attachent à son sort, tout notre sang est prêt à couler pour elle.»

Blessé de ces reproches, le maréchal de camp Gaffori essaya de s’en défendre avec toute la chaleur d’une honorable susceptibilité. Des imputations de cette nature ne pouvaient manquer, disait-il, de le rendre suspect à ses concitoyens, de lui ravir ce qu’il prisait le plus dans ce monde, l’estime du pays. — Cependant il n’avait d’autre mission, que d’y maintenir l’ordre et la tranquillité. Ceux qui le connaissaient savaient bien qu’il n’eût point balancé à en décliner le triste honneur, sans la certitude où il était que cette mission pouvait se concilier parfaitement avec ses devoirs de citoyen. Témoins des excès et des réactions les plus sanglantes, dont le spectacle récent avait profondément affligé son âme pendant son voyage de la capitale à Toulon, c’était pour préserver la Corse de pareils malheurs qu’il était venu y prendre le commandement des forces royales. La transition d’une forme de gouvernement à l’autre, de la compression du despotisme, au relâchement de la liberté, lui semblait presque toujours marquée par des désordres. Ce danger était encore plus grave en Corse, par le motif que les haines y sont plus profondes et plus menaçantes que partout ailleurs. Armer les populations, c’était, à son avis, compromettre sérieusement la sûreté publique. — Dans un passage de sa justification, il s’exprimait ainsi: «Il est possible que je sois dans

» l’erreur, mais personne n’a le droit de soupçonner la pu-

» reté de mes intentions. Lorsque la nation assemblée pour-

» ra faire entendre librement sa voix, elle se souviendra sans

» doute, que l’indépendance nationale n’eut pas de plus éner-

» giques défenseurs de ceux-là mêmes que l’on poursuit

» aujourd’hui des appellations de traîtres, les signalant ainsi

» aux vengeances des patriotes. Leur sang a coulé pour la

» défense de sa nationalité menacée, et, à une époque où les

» hommes qui nous accusent de servir la cause du despotis-

» me recevaient le prix honteux de leur soumission à l’é-

» tranger, la persévérance de notre dévouement à la patrie

» croissait avec ses malheurs.» Il pouvait ajouter, qu’à l’affaire du Borgo peu de patriotes déployèrent plus de courage que le fils de Jean-Pierre Gaffori. Mais alors, il faut le dire, sa conduite semblait équivoque; il avait contre lui les apparences.

Ce langage révèle assez l’irritation des deux partis. C’est en se renvoyant ainsi les reproches et les provocations, soit par des écrits pleins d’amertume et d’agression, soit dans les discours qu’ils prononçaient au sein des assemblées électorales, qu’ils faisaient appréhender d’imminentes collisions.

Le parti français, demeuré fidèle à la cause de la royauté, trouvait un autre sujet de récrimination dans le passage d’Arena en Angleterre, au mois d’août 1789. Cette visite cachait, disait-on, une pensée politique. On était allé concerter avec Paoli les plans et les moyens d’un soulèvement général contre la France, dans le seul but de l’investir de nouveau de la suprême magistrature. Pour eux, la Constitution française n’était qu’un vain mot, l’égalité des droits, un voile pour déguiser la bassesse de leur dévouement envers l’ancien dictateur, dont le comte de Vaux avait délivré la Corse. On citait, pour démontrer la vérité de ces assertions, les événements de l’Ile-Rousse, d’où le fougueux Arena avait chassé les troupes du roi pour organiser à leur place et confier la garde de l’ordre public à une bande de paysans, dont le plus grand nombre, poursuivis par la justice, cherchaient l’impunité dans l’anarchie . On parlait, pour propager les alarmes, de l’arrestation des frères Fabiani, du péril que couraient, dans la Balagne, les personnes et les propriétés, de l’inquiétude et des craintes qui se répandaient de proche en proche dans toute l’étendue de l’île, de l’audace menaçante des partisans d’Arena et de Saliceti auxquels on prêtait des projets de vengeance et de réaction, qui, certes, étaient bien loin de leur cœur .

L’exagération de ces alarmes était évidente, non que la résistance prolongée ne pût entraîner le parti du progrès au-delà des bornes de la modération ou le jeter dans de déplorables violences; mais ce qui rassurait les amis de la paix publique, c’est que les excès et les déchirements de la guerre civile ne sont à craindre, que lorsque les opinions dissidentes ont un nombre à peu près égal de partisans. Alors, comme il y a balance dans les forces, il peut arriver qu’il y ait persévérance et acharnement dans la lutte. Il n’en était pas ainsi de la Corse. Les familles restées en dehors du mouvement régénérateur, formaient à peine le cinquième de la population.

Les députés des communes firent observer au cabinet que le peuple voyait avec une vive inquiétude, la concentration d’une force imposante dans la ville de Corte; que l’ordre public n’y étant nullement menacé, c’était uniquement pour y conserver le despotisme militaire que l’on cherchait à effrayer les esprits par cet appareil inusité. «Ce n’est pas sans une douleur, mêlée de la plus vive indignation, que l’on voit, disaient les députés du Tiers-État, mettre exclusivement les armes aux mains des hommes que, pendant la conquête, nous avons rencontrés dans les rangs de nos ennemis; ce qu’ils veulent avant tout, c’est de fermer à jamais le chemin de la patrie à ceux de nos compatriotes que la proscription força de demander un asile à la terre étrangère. On les représente agités par des ressentiments et résolus de marquer leur premier pas sur le sol natal par des actes d’une féroce vengeance. Le motif de ces méchantes insinuations est connu. On espère obtenir ainsi du cabinet, surpris et effrayé, des pouvoirs, non moins étendus que ceux, dont le général Sionville, si justement nommé le Néron de la Corse, avait fait un aussi épouvantable usage.»

La députation populaire, qu’indignaient ces calomnies, protesta énergiquement contre toute mesure contraire à la sûreté et aux droits des citoyens. La force armée n’était plus à la merci d’un chef emporté et capricieux. Placée, en quelque sorte, sous le contrôle et la direction du pouvoir municipal, elle ne devait plus effrayer que les ennemis de la nation. Il fallait qu’en Corse, aussi bien qu’ailleurs, ont pût trouver au besoin un officier municipal entre la poitrine du citoyen et la baïonnette du soldat. On repoussa surtout avec force, les soupçons jetés habilement dans l’esprit de M. de la Tour-Dupin, contre le général Paoli. Alléguer qu’il cherchait, pour ressaisir le pouvoir, à fomenter les désordres, c’était le calomnier avec plus d’acharnement que d’adresse. Que pouvait-il désirer de plus? Qui ne sait, encore une fois, que la constitution nouvelle était la complète réalisation de ses vues politiques? Quoi de plus heureux pour la Corse, livrée sans garantie au régime militaire, que de vivre paisiblement à l’abri de ses atteintes sous la sauvegarde de ce pacte sacré ?

Les assurances venues de Londres ne tardèrent point à détruire ces impressions défavorables. Paoli protestait, à son tour, avec noblesse contre tout ce que l’on avait pu élever de doutes injurieux sur la pureté de ses sentiments. Jamais il n’avait eu d’autre ambition que le bonheur de la Corse. Toujours sa personne s’était effacée devant ce grand intérêt. Son exil en était une preuve de plus. Si le cabinet de Versailles n’avait dû s’attendre, de sa part, qu’à des sentiments de haine, l’assemblée nationale avait droit à toute sa reconnaissance. Cette réponse franche et noble confondit ses accusateurs. Le ministère ne voulut point d’autre garantie que sa parole.

«On reconnut alors, dit un historien, que l’insurrection de l’île était dirigée bien moins contre le gouvernement et les troupes, que contre quelques ministres. » Toutefois les Corses réfugiés en témoignèrent du regret. Ces désordres affligèrent surtout le général Paoli. Il craignait tellement qu’on ne le soupçonnât d’y avoir pris une part quelconque, dans l’intention de les faire tourner au profit de l’Angleterre, que, pour dissiper toute espèce d’ombrage, il fut au moment de s’éloigner de la ville de Londres. C’est ainsi qu’il était prêt à sacrifier ses convenances personnelles à la paix de son pays, si jamais son retour pouvait être un obstacle à ce qu’il rencontrât, comme les autres parties de la France, une forme d’administration propre à assurer son bonheur, ce terme constant de tous ses vœux. Non content de cela, il envoya à Paris quelques-uns de ses compagnons d’exil, entr’autres le comte Celestini, avec mission de solliciter de l’assemblée nationale le régime politique sous lequel, pendant son généralat, la Corse marchait à grands pas dans la route du progrès, ainsi que le rappel de tous les exilés, conformément au désir exprimé par les électeurs insulaires. Bien que dépourvus de tout caractère officiel, ces envoyés furent accueillis avec bienveillance et écoutés avec intérêt. On vit même circuler un opuscule, ayant pour titre Coup d’œil sur la situation de la Corse, et que l’on attribua au général Paoli. On y rappelait que son ancienne organisation politique offrait l’image d’un gouvernement représentatif, et qu’elle pouvait se vanter à juste titre d’être entrée la première dans la voie des réformes. On faisait remarquer en outre, ses frappantes affinités avec la constitution actuelle du royaume. «Il serait bien singulier, disait la brochure, qu’après avoir, au prix de quarante ans de combats, devancé les autres peuples dans toutes les tentatives d’émancipation et de liberté, la Corse fût seule exclue des avantages de la constitution!» On se plaignait en son nom, de ce que le mauvais vouloir des chefs de l’administration paralysait tous les effets des décrets émanant de l’assemblée nationale, dès qu’ils étaient favorables au pays. La loi martiale était la seule dont on eût songé à assurer l’exécution.

L’assemblée nationale fut frappée de la justice de ces réclamations, appuyées d’un côté, par les députés du Tiers-État et surtout par Saliceti, et de l’autre, par le plus puissant des orateurs; elles amenèrent le décret du 30 novembre 1789, portant en substance que l’île de Corse devait faire partie intégrante de l’empire français, ses habitants être régis par la même constitution que le reste du royaume, et que dès ce moment on aurait supplié le roi d’y faire publier tous les décrets de l’assemblée nationale. Soit qu’ils eussent été dirigés par cet esprit d’opposition qui se produisait déjà, avec des formes assez acerbes, sur quelques bancs de l’assemblée, soit que les préventions contre la Corse n’eussent encore rien perdu de leur malveillance, des députés essayèrent de s’opposer à ce décret. Mais que pouvait cette injuste opposition, contre la patriotique insistance des députés insulaires et la puissante voix de Mirabeau? «Je me hâte d’autant plus vo-

» lontiers d’applaudir à cette proposition, s’écria avec une

» noble chaleur le représentant de la ville d’Aix, que ma par-

» ticipation comme militaire à l’odieuse conquête de la Corse,

» est le plus grand attentat qui ait souillé ma jeunesse.»

Il proposa par conséquent d’ajouter, que ceux d’entre les Corses qui, après avoir combattu pour la défense de la liberté, avaient été forcés, par la conquête, de chercher un refuge hors de l’île, sans avoir été accusés d’aucun crime légal, eussent eu, dès ce moment, la faculté d’y rentrer pour y exercer tous les droits de citoyens français. «Il faut, ajou-

» ta à son tour Barrère de Vienzac, que nous nous hâ-

» tions de décréter une proposition si honorable. De cette

» manière, Paoli deviendra un citoyen français. Un homme

» qui a défendu la liberté de sa patrie est digne d’une na-

» tion qui a su, avec tant de courage, secouer le joug de la

» servitude.» Le décret qui venait de déclarer la Corse

partie intégrante de la France, ainsi que le rappel de tous les proscrits, dont le tardif retour au sein de leur foyer n’était, du reste, qu’une faible récompense de leur dévouement à la liberté, étaient propres, suivant la remarque du grand Mirabeau, à honorer les premiers moments de la révolution française.

Ces résolutions de l’assemblée nationale répandirent la joie la plus vive dans toutes les communes de l’île. Le général Paoli en fut vivement touché. Plus que personne il devait être heureux et fier des résultats d’une séance où l’on avait si bien apprécié la pureté de son patriotisme et rendu la plus éclatante justice à la continuité de ses efforts pour assurer à sa patrie la gloire et les avantages d’un gouvernement indépendant et libre. C’est dans la lettre de remerciment qu’il adressa, le 11 décembre, au président de l’assemblée nationale, qu’il faut chercher l’expression des sentiments de bonheur et de reconnaissance, dont son âme fut saisie à la lecture de ce mémorable décret.

Sa présence manquait au bonheur de ses concitoyens. Vingt ans d’exil n’avaient pu affaiblir ni leur respect, ni leur sympathie. «On voudrait supprimer les distances pour rapprocher l’instant si désiré de son retour. Tant qu’il sera éloigné de sa patrie, les Corses exilés la reverront avec moins de plaisir. Sa vue seule est un gage de régénération et de liberté. Jusque là, les décrets de l’assemblée nationale ne réjouiraient qu’à demi cette population impatiente de se presser, émue et respectueuse, sur le passage de son ancien libérateur pourle saluer de ses joyeuses acclamations.» Ses vœux unanimes, l’assemblée générale de Bastia les comprit et les exprima dans une lettre rédigée au milieu des manifestations d’un patriotisme ardent et sincère et sous l’influence des honorables souvenirs que son nom seul réveillait dans toutes les âmes.

On vit avec regret que l’autre côté des monts n’avait presque point de représentants à la diète nationale de Bastia. Tant d’indifférence pour cette grande manifestation patriotique semblait un désavœu tacite de la pensée et des sentiments, sous l’influence desquels les députés cismontains s’étaient réunis et délibéraient avec l’accord le plus touchant. Tel n’en était pourtant pas le véritable motif. La diversité des opinions politiques y avait moins de part que la rivalité des intérêts locaux. Les députés de la partie ultramontaine ne pouvaient y tenir qu’une place secondaire: la majorité se trouvait de ce côté. Le moment était fort mal choisi pour soulever la plus irritante de toutes les questions, celle des suprématies locales. Quoi de plus déplorable que ces étroites jalousies, que ce conflit d’intérêts hostiles, dont nous ressentons encore les conséquences fâcheuses! Dans de pareils moments, où il n’est permis de rivaliser que de patriotisme, où tout autre sentiment que l’abnégation locale et personnelle devrait se cacher, n’est-il pas affligeant d’avoir à rappeler les débats animés, lès discours imprudents, où ce dualisme funeste entraîna la municipalité d’Ajaccio? La diète de Bastia, que cette froideur marquée affligea, sans la blesser, invita la future capitale du Liamone, à concourir, par ses mandataires, aux délibérations et aux travaux de la. prochaine assemblée d’Orezza. Cette démarche, faite dans un but de rapprochement et de fusion, n’en excita pas moins une vive discussion parmi les membres de son conseil municipal. Les plus exaltés allaient jusqu’à demander la séparation de l’île en deux provinces distinctes. «Il est temps, disaient-ils, de songer à nos intérêts. Tous les avantages ne sont-ils pas pour les habitants de la partie cismontaine? Il y a un régiment provincial; combien d’officiers y comptons-nous? Ce n’est pas la seule inégalité qui nous blesse. Il semblerait, en vérité, que nous ne sommes pas les enfants de la même patrie, que les citoyens sont d’un côté, et les parias de l’autre.

Ce fut envain que Joseph Bonaparte et Charles-André Pozzodiborgo employèrent tout ce qu’ils avaient d’influence pour apaiser les esprits irrités. L’effervescence était trop forte pour que la voix de la raison pût se faire entendre. Mais le soir, l’opinion des hommes sages et modérés l’emporta, grâce à la chaleureuse insistance des frères Bonaparte. Ils firent sentir aux opposants, que ces misérables querelles les déconsidéraient dans l’esprit du peuple français. L’aurore de la liberté semblait devoir être le terme de toutes ces dissensions intestines, l’époque heureuse d’une fusion générale. Passant ensuite à des considérations d’intérêt local et particulier, ils faisaient observer, que rester étranger à la réunion d’Orezza, c’était abandonner le soin et la défense de leurs droits. Notre devoir, disaient-ils, est d’assister assidument à ses travaux, pour y concourir s’ils sont utiles au pays, pour s’y opposer s’ils nous sont contraires. Le jeune Napoléon, arrivé tout récemment de France, convaincu que l’unité fait la force, opina dans le même sens que son frère. Les raisons décisives qu’il développa, pour amener les dissidents à se rallier à cette opinion, frappèrent tous les esprits. Elles avaient la sagesse d’un homme mûr et toute la chaleur d’une tête effervescente.

Une députation était nommée pour aller au-devant de l’illustre exilé. La Corse tout entière eût voulu lui servir de cortège. On comptait les jours, on mesurait les distances qui le séparaient des rivages de la Méditerranée. «Rappelé au commencement de la révolution, il traversa la France et fut accueilli avec honneur par l’Assemblée Constituante, par la garde nationale et par le roi. Son retour en Corse fut un véritable triomphe. Il devint de nouveau l’arbitre du pays. Napoléon, qui avait demandé qu’on élevât des statues à Paoli absent, sentit son enthousiasme s’accroître à l’arrivée de son héros.»

L’adresse où se peignent, en traits de feu, l’enthousiasme et l’amour de ses compatriotes, et qui pourtant n’était encore qu’une faible expression des sentiments que devait faire éclater quelque temps après son débarquement dans le port de Macinajo le toucha profondément. Dans l’affectueuse impatience de le voir, de mouiller, des larmes de la joie, cette main qui avait su poser avec tant d’habileté les fondements d’un État libre et indépendant, il fallait un premier épanchement à cette émotion si vraie, si générale. Il est d’ailleurs des désirs si pressants que les moindres délais les irritent: «Depuis le jour, où l’ambition des tyrans vous ra-

» vit à notre amour et aux besoins de la patrie, vous n’a-

» vez jamais cessé d’être présent à nos cœurs. Votre nom a

» été le premier cri de ralliement. Et aussitôt que la force

» ne les a plus comprimés, nous avons donné un libre cours

» à ces sentiments. C’est avec bonheur que nous avons en-

» tendu répéter ce nom chéri, par les échos de nos monta-

» gnes. Nous nous sommes dit que, de tous les droits que

» nous restitue la constitution française, le plus précieux

» était sans contredit la faculté de le pouvoir prononcer li-

» brement. Les députés du peuple corse que nous avons ap-

» pelés à l’honneur de vous reconduire au sein de la patrie,

» doivent présenter à l’assemblée nationale les hommages de

» la Corse, et lui garantir sa parfaite adhésion à ses décrets.

» Il n’est personne sur le globe qui, mieux que vous, puisse

» témoigner de nos principes.» C’est ainsi que s’exprimaient

ses concitoyens dans cette lettre qui, pour la noblesse et la chaleur des sentiments ne peut être comparable qu’au discours que le général Paoli prononça au couvent d’Orezza ( 10 septembre 1790), où il fut élevé à la présidence d’abord par acclamation, et ensuite confirmé à la presque unanimité des suffrages.

Le comité de l’Ile-Rousse s’unit à l’assemblée de Bastia dans la manifestation de ces vœux et de ces espérances. Nous ne résistons pas au plaisir de transcrire ici la fin de l’adresse qui fut votée, avec l’unanimité la plus touchante. Après avoir rappelé tous les avantages réels, dont ce pays avait été redevable à la sagesse de son administration, le comité de l’île-Rousse poursuivait ainsi: «Tous ces

» avantages nous furent enlevés et toutes nos espérances

» restèrent ensevelies sous les ruines de la patrie, succom-

» bant aux atteintes du pouvoir arbitraire. Mais n’em-

» poisonnons point, par le souvenir de nos calamités, les

» jours d’alégresse et de bonheur qui vont luire sur le pays,

» grâces à la nouvelle constitution. Toujours épris de la

» liberté, les Corses en trouveront les fruits plus doux encore

» dès qu’ils les partageront avec leur ancien chef, ce héros

» qui, après avoir offert le premier encens sur l’hôtel de la

» patrie, ouvrit devant nous la glorieuse carrière de l’indé-

» pendance. Toutes les communes organisées en milices na-

» tionales ont déposé, dans leurs procès-verbaux, l’ardent

» désir de vous voir revenir parmi nous; toutes vous in-

» vitent à reprendre vos premières fonctions. Notre ville

» qui fut une création du gouvernement national et n’a

» cessé de regarder votre excellence comme son premier

» fondateur, joint ses sollicitations à celles des autres com-

» munes, pour vous déterminer à accélérer votre retour,

» attendu avec la plus vive impatience. Nous sommes per-

» suadés que l’attrait de la patrie et l’amour du bien public

» seront des motifs suffisants pour vous porter à exaucer nos

» vœux.....»

On peut se figurer aisément ce qui se passait alors dans l’âme élevée de Paoli, tout ce qu’il dût ressentir de joie, et combien il devait désirer de rentrer au sein d’un pays où il était appelé avec un accord si touchant de regrets et de sympathies. Quoique accoutumé aux honneurs de la popularité, il n’en souriait pas moins à l’idée que son retour allait devenir une véritable ovation. Qu’on en juge par la lettre écrite de Londres le 8 décembre à M. Gentili, l’un des députés corses à l’assemblée nationale. «C’est 5 heures et je ne

» reçois aucune lettre de Paris, mais je relève des journaux

» que par un décret de l’assemblée, la Corse est comprise

» au nombre des provinces de la monarchie française. Par

» un décret postérieur, il est permis à tous nos compatriotes

» de retourner honorablement dans le sein de leur pays.

» J’apprends que ce décret a rencontré la plus vive opposi-

» tion de la part du parti que je suppose attaché à l’ancien

» système, et que l’on a fait les plus grands efforts pour éta-

» blir des exceptions. Si vous en avez l’occasion, veuillez,

» je vous prie, offrir, en mon nom, les plus sincères remer-

» ciments aux hommes généreux qui, sur la motion de notre

» rappel, ont soutenu avec tant de chaleur et d’énergie la

» justice de notre cause.»

Comme il avait lu dans les papiers publics, que le comte de Mirabeau et de Volney avaient plus particulièrement insisté sur la justice et l’opportunité de cette tardive réhabilitation, il engageait Gentili à leur faire une visite. «Je me

» flatte, ajoutait-il, que la nation montrera, par l’organe

» d’une députation spéciale, combien elle est reconnaissante

» envers cette auguste assemblée et protestera de son atta-

» chement à la constitution libre de la monarchie, ainsi que

» de sa ferme résolution de seconder entièrement les mesures

» de l’assemblée nationale. Pour ce qui me concerne, vous

» pouvez en toute sécurité, et de concert avec nos députés,

» lui donner l’assurance positive que ni moi, ni les person-

» nes qui me témoignent de la déférence, ne feront jamais

» rien qui puisse la contrarier. Dès que la patrie a obtenu

» la liberté, il ne lui reste plus rien à désirer. Si mon séjour

» dans ce pays pouvait donner de l’ombrage, je me retirerais

» de façon à ce que l’on n’entendît plus parler de moi. Je dois

» renoncer à l’espérance de revoir ma patrie, car il pour-

» rait se faire que ma présence y devînt un sujet de jalou-

» sies inutiles, et fournît aux mal intentionnés des pré-

» textes pour interpréter défavorablement mes pas et cha-

» cune de mes paroles. Ma reconnaissance pour l’accueil

» bienveillant que j’ai reçu en ce pays sera éternelle. Je ne

» servirai point contre les Anglais, pas plus que je ne me

» prêterai à aucune entreprise soit de leur côté, soit de la

» part de toute autre puissance, de nature à compromettre la

» liberté et la paix de notre île. Quelle que soit la main qui

» brise les fers de la patrie, je la baise avec plaisir et l’émo-

» tion la plus pure.» Il finissait par ces mots. «Nous a-

» vons eu assez de guerres et de malheurs. La paix et la li-

» berté auront bientôt cicatrisé ces plaies. Nous ne pouvons

» pas désirer davantage. Efforcez-vous donc de dissiper tous

» les soupçons: ma conduite ne démentira jamais vos assu-

» rances.»

Ne trouve-t-on pas dans ces paroles la révélation d’un vague pressentiment de l’avenir? Plût au ciel qu’il fût demeuré fidèle à cette profession de foi politique! Sa carrière se fût accomplie sans taches et aucun nuage ne ternirait la gloire de son nom!! Mais ne changeons pas l’ordre des évènements. Il entre dans notre plan de présenter, en son lieu, quelques observations sur la conduite qu’il tint, trois ans après, soit relativement à la France, soit dans ses relations avec l’Angleterre.

Nous avons vu que les décrets de l’assemblée avaient été précédés par de vifs débats. Il ne fallut rien moins que la puissante volonté de Saliceti et la chaleureuse insistance de Mirabeau, pour déterminer un vote favorable. Il était au sein de l’assemblée des députés, qui ne voulaient voir dans la Corse qu’une sorte de possession coloniale. Partant de cette idée, il était naturel qu’ils fussent peu disposés à l’assimiler à une province continentale du royaume. Les lois constitutionnelles n’étaient pas faites pour les insulaires. Dans leur pensée, il était plus politique de leur appliquer un régime spécial. Avec leurs mœurs, la liberté ne pouvait être que de la licence.

Cette opinion n’a rien qui nous étonne. N’est-elle pas encore dans l’esprit de bien des gens? Que d’efforts n’a-t-il pas fallu faire? Combien d’années n’a-t-il pas fallu attendre pour entrer en possession des garanties constitutionnelles, si souvent promises et si tardivement accordées?

L’opposition des députés d’Estourmel et Montlosier déplut infiniment à plusieurs de leurs collègues. M. Mougin de Roquefort, entr’autres, ne put contenir son indignation. «Il serait assez étrange, dit-il, que les restaurateurs de la liberté française refusassent de reconnaître les droits de ceux qui l’ont si courageusement soutenue», et il appuya de toutes ses forces la proposition du comte de Mirabeau. Irrité à son tour de tant de résistance, ce grand orateur lança, contre les opposants, un de ces traits incisifs d’un effet si sûr et si soudain. «Je n’aurais jamais cru, s’écria-t-il en désignant d’un geste énergique le côté droit de la chambre, que la parole liberté produsit dans cette enceinte le même effet que l’eau produit sur les hydrophobes.» Il persista à demander que sa proposition fut mise aux voix et pour vaincre les scrupules de quelques députés, il substitua aux mots crimes légaux, ceux de crimes déterminés par la loi.

Le nom de Paoli ayant été prononcé dans la discussion, un des députés corses, siégeant au banc de la droite, en conçut de l’humeur, au point que d’autres représentants en furent vivement choqués. L’un d’entr’eux, Dupont de Bigorre qui était bien loin de partager ces injustes antipathies à l’égard de Paoli, demanda que l’on mentionnât, dans le procès-verbal de la séance, les noms de certains députés, et il alla jusqu’à les qualifier de perturbateurs des délibérations de l’assemblée. L’amendement des députés Bousmard et de Gozon tendant à ce que l’on supprimât ces mots: Lesquels après avoir combattu pour la défense de la liberté, sur le motif qu’ils étaient injurieux à la mémoire du feu roi Louis XV, ne fut pas plus heureux que ne l’avait été la proposition de l’ajournement faite par les députés d’Estourmel et Montlosier. — On répondit que si la Corse avait été conquise par les armes de la monarchie, il fallait reconnaitre, que ce n’était pas le fait le plus glorieux de son histoire. Il était cent fois plus beau pour elle de proclamer, à la face de l’Europe, les principes et les vérités qui forment la sauve-garde des États. D’ailleurs, la France constitutionnelle n’était pas solidaire des fautes de l’ancien régime.

Peretti, député du clergé, demanda à son tour que les réfugiés corses fussent assujettis à l’obligation de prêter le serment de fidélité à la monarchie. «C’est inutile, répliqua

» Saliceti: le retour est une preuve suffisante de leur atta-

» chement à la France. Ils apprécient trop le titre de ci-

» toyens français, pour ne pas chercher à s’en rendre di-

» gnes.»

Tandis que les discours de l’assemblée et les manifestations de la Corse entière, resserraient de plus en plus les liens qui l’attachaient à la France; tandis que les vieilles rancunes s’effaçaient devant ces témoignages d’estime et de sympathie, la sérénissime république de Gênes protestait formellement contre ce qu’elle appelait une atteinte manifeste aux droits de souveraineté. Les temps étaient changés. Il lui fallait plus qu’un mémoire, pour ressaisir sa proie. La Corse qui avait bravé sa puissance se moqua de ces tardives protestations. Elle invoquait le traité de 1768 et la foi des conventions. «Il n’a jamais été dans l’intention de la r publique, portait le mémoire, de renoncer aux droits qui lui appartiennent sur le royaume de Corse. Aux termes de ce traité, elle ne devait rester ni libre, ni indépendante, ni passer sous la domination d’un autre souverain. La république en a pour garant l’engagement pris par sa Majesté très-chrétienne de ne s’en départir qu’avec le consentement des parties contractantes. Le silence qu’elle a gardé jusqu’ici est la preuve certaine qu’elle n’avait aucune inquiétude sur le sort de cette île, bien que les changements et les faits qui se sont passés depuis cette époque fussent de nature à la tirer de sa sécurité. Mais tout le monde vient d’apprendre, par la voie de la presse, qu’accédant aux vœux de la Corse, l’assemblée l’a déclarée partie intégrante de la monarchie française. En présence de cette déclaration solennelle, la république méconnaîtrait essentiellement ce qu’elle doit à elle-même et à ses peuples, si elle négligeait de faire observer respectueusement à sa Majesté, que ce décret de l’assemblée blesse, ou plutôt détruit, le traité de 1768.»

On voulait bien reconnaître, dans le mémoire, qu’il appartenait à l’assemblée nationale d’adopter, par rapport à la Corse, un mode d’administration mieux en harmonie avec les réformes introduites dans la nouvelle organisation de la France; mais on lui contestait le pouvoir de la déclarer partie intégrante de la monarchie, par la raison, que sa seigneurie s’était expressément réservé, dans l’acte de cession, l’exercice de la souveraineté. On ajoutait, que la république, pleine de confiance dans la justice et la bonne foi de sa Majesté, n’avait pas besoin de lui rappeler combien le respect des conventions diplomatiques importait à la sûreté et à la paix de la nation.

Le mémoire de Gênes reposait, en grande partie, sur de fausses allégations. Il fut extrêmement aisé à Saliceti d’y répondre péremptoirement: c’est ce qu’il fit avec quelques membres influents de l’assemblée avant toute communication officielle. C’était prévenir habilement les impressions défavorables. Il comptait plus particulièrement sur l’appui de la gauche. Cet appui ne manqua pas plus à notre cause, que l’éloquence de Mirabeau. Exposée froidement devant un conseil de publicistes, la solution eût été la même. En effet, que répondent les Génois quand on leur demande, comment et à quel titre ils prétendent s’arroger la souveraineté de l’île? Dira-t-on qu’Ademaro en fit la conquête pour le compte et l’intérêt de sa seigneurie? assertion plaisante! Ce grand capitaine eut la gloire de vaincre les Sarrazins dans des batailles navales: il est inexact d’alléguer qu’il les ait également chassés de la Corse. Et puis, supposons qu’il en fût ainsi: c’était à Charlemagne et non pas à la république que revenait de droit la souveraineté de la Corse. L’heureux lieutenant de l’Empereur d’occident gouvernait Gênes au nom de son souverain. Celui-ci avait trop de grandeur dans l’âme pour consentir jamais à ce qu’il mît sa puissante épée au service d’une petite république marchande.

On poursuit et l’on invoque le plus odieux de tous les titres, le moins admissible de tous dans ce grand débat, la prescription. Mais, sans s’arrêter à discuter la moralité de cette étrange raison, on se bornera à faire remarquer, que la prescription doit avoir pour point de départ un droit, un fait quelconque, capable de lui servir de base. Or c’est précisément ce qui manque aux Génois. Nous leur portons le défi de nous opposer rien de semblable. Disons-le donc, l’origine du pouvoir qu’ils voudraient revendiquer par le mensonge, après n’avoir pu le conserver par les armes, est dans la plus illégitime des usurpations. Il n’y aurait pas plus de motifs de contester la possession de la Corse à tous les princes qui l’ont momentanément occupée, soit par l’effort des armes, soit par l’effet des traités. Ainsi nous comptons parmi nos maîtres plus ou moins illégitimes un roi, six empereurs et quatorze papes. Tous ont cru pouvoir en disposer souverainement sans l’aveu des habitants, sans autre droit que celui du plus fort. Quelques uns ont même, sur la république, l’avantage de la priorité. Que dirait-elle cependant si le Saint-Siège, par exemple, exhumant on ne sait trop quelle antique cession, venait demander aux représentants de la France la restitution de ce qu’elle nommait jadis un apanage de l’église? Et pourquoi les Pisans ne la réclameraient-ils pas à leur tour? Certes, leurs prétentions ne seraient pas plus étranges que celles de la sérénissime république.

Ce fut par ces considérations, tantôt plaisantes et tantôt sérieuses que les députés de la Corse réduisirent à leur véritable valeur toutes celles qu’avaient subtilement développées dans leur mémoire les publicistes liguriens, «Je ne serais plus étonné, s’écria avec chaleur l’un des députés de Paris, un instant avant la séance, que le roi actuel d’Angleterre ne vînt, à l’exemple d’Edouard IV, demander son royaume de France par la voie de son ambassadeur.» La parité était parfaite. — Comme la députation de Varsovie, et avec autant de raison qu’elle, la députation Corse ne pouvait-elle pas dire devant l’assemblée nationale ce que le sénateur Wibicki disait à l’Empereur à Vilna: «Que les Po-

» lonais n’avaient été soumis ni par la paix, ni par la

» guerre, mais par la trahison; qu’ils étaient donc libres

» de droit devant Dieu et devant les hommes.» Ainsi le

mémoire de Gênes se trouvait combattu à l’avance dans ce qu’il pouvait présenter de plus spécieux. L’ordre du jour, on le verra tout-à-l’heure, n’était pas douteux.

Qu’aurait pensé de ces singulières prétentions l’ancien cabinet de Versailles? Qui avait-on voulu duper? A qui fallait-il adresser le reproche de mauvaise foi? Il est évident que le duc de Choiseul avait trompé tout ensemble la France et la république; la France, en faisant supposer une cession définitive et sans réserve de tous les droits de la république; et la république, en protestant toujours de son respect pour l’esprit et la lettre de ce traité.

Cette protestation, le roi la transmit à l’assemblée. Il serait difficile de se figurer le mouvement de surprise, dont elle fut saisie à la lecture d’un document aussi étrange. C’était une insulte à la raison du siècle et une atteinte à la dignité de ce corps politique. Ne dirait-on pas, s’écriaient de toute part les députés libéraux, que nos décrets doivent être soumis à la sanction du sénat de Gênes? Protester contr’eux, c’est supposer que nous avons excédé la mesure de notre mandat, c’est. dire implicitement, à la face de l’Europe, que nous avons pris des délibérations en dehors de la limite de nos pouvoirs. Or n’est-ce pas là un outrage manifeste à la représentation nationale?

Saliceti s’agitait sur son banc, et, passant bientôt de l’étonnement à l’indignation, il allait s’élancer à la tribune où cette colère patriotique lui aurait tenu lieu d’éloquence, lorsque Mirabeau, l’y devançant, fit observer à l’assemblée, qu’il ne fallait s’occuper d’une demande aussi absurde que pour la frapper à l’instant d’une désapprobation énergique: «Si, dans

» un moment de dépit, Louis XIV avait exigé que le doge

» parût en suppliant à la cour de Versailles, pourquoi la li-

» berté n’aurait-elle pas eu le pouvoir d’ordonner ce que fit

» alors le despotisme? Que l’on mande, dit l’orateur, à la

» barre de l’assemblée, le doge de Gènes pour y rendre

» compte de sa conduite.»

Il serait honteux, répétaient à leur tour ses collègues de la gauche, que l’on pût penser en Europe que le cabinet de Versailles ressentait plus vivement que nous, les outrages faits à l’honneur français. Et comment le sénat ligurien pouvait-il alléguer que, par le traité de 1769, il n’avait cédé à la France qu’un simple droit d’administration sur la Corse? A ce compte, le monarque français n’était plus que le ministre d’une république marchande! Voilà comment elle comprenait la dignité d’une grande nation! Etait-ce là le prix de tant de sang répandu? Il fallait donc que les Corses, renaissant à peine à la liberté et encore émus du décret qui leur conférait le titre de citoyens français, se résignassent à retourner à la chaîne. S’ils courbaient de nouveau la tète sous le joug de la tyrannie étrangère, que dirait l’Europe? Elle dirait que les outrageuses prétentions de cette superbe oligarchie, il est de son honneur de les repousser. Si le pacte d’alliance que les décrets ont scellé était impuissant pour protéger cette nouvelle fraction de Français, qui voudrait plus respecter les résolutions de l’assemblée? Cette ère de régénération n’aurait été qu’une lueur fugitive de liberté, qu’une amère dérision.

«Gardez-vous bien d’ajourner l’examen de cette deman-

» de, remarqua de nouveau le député Saliceti. Le devoir de

» l’assemblée est de l’écarter immédiatement et sans retour.

» Il ne convient pas de laisser les Corses dans une cruelle in-

» certitude sur leur sort.» Il se plaignit en outre avec raison de ce que le décret d’association à la monarchie n’avait pas encore été publié dans l’île, et cela sans autre motif, que les vaines réclamations de la république. Il n’était guère étonnant dès-lors qu’elle conservât l’espoir d’en obtenir la révocation. En attendant, la Corse, inquiète sur son avenir, se demandait si elle ne devait pas courir aux armes pour défendre sa liberté menacée. Gênes ne dissimulait ni ses projets ni ses espérances, tandis que les plus vives appréhensions se manifestaient parmi les patriotes.

Garat fut un des premiers à soutenir, de toute l’influence de sa parole grave et consciencieuse, la proposition de son ami Saliceti. «La Corse a été conquise par nos armes; elle est à nous; ses habitants veulent être français. D’ailleurs il serait temps de mettre un terme à cet horrible commerce d’hommes et de nations, qui déshonore l’humanité ! Aussi je pense qu’il n’y a pas lieu à délibérer.»

C’était aussi l’opinion de Barnave. Réduisant les débats à ses véritables termes, il fit remarquer, avec tout l’ascendant d’une raison supérieure, que le droit de disposer de la Corse n’appartenait qu’à ses habitants. «S’il est un vœu généralement exprimé dans les assemblées de ce peuple, c’est assurément leur incorporation à la France. Cet intérêt domine maintenant tous les autres; il fait taire tous les dissentiments d’opinion et de parti. Aussi je propose, dit l’orateur, de décréter sur-le-champ ce qui suit. «Attendu le

» vote émis par les habitants de l’île de Corse de faire par-

» tie intégrante de la monarchie française, l’assemblée na-

» tionale décrète qu’il n’y a pas lieu à délibérer sur la ré-

» clamation de la république de Gènes, et que le président

» se rendra auprès du roi pour le supplier de faire publier,

» sans délai, les décrets de l’assemblée nationale dans toute

» l’étendue de l’île et d’en assurer l’exécution.»

Sans s’opposer ouvertement à l’exécution provisoire de ces décrets, l’abbé Maury, moins par intérêt pour les Génois qu’en haine de la liberté dont le débordement rapide l’effrayait, suggérait un terme moyen, en proposant de demander des éclaircissements nécessaires à l’ambassadeur de Gênes, afin de mettre l’assemblée en état de statuer définitivement et en pleine connaissance de cause.

Le détour était assez habile. Laisser ainsi la question en suspend n’était-ce pas reconnaître implicitement que la demande de la république n’était pas entièrement destituée de droit et de raison?

Étonné de voir qu’elle osât revendiquer, par la voie diplomatique des droits de souveraineté sur un peuple, qu’elle n’avait pas eu le pouvoir de soumettre, un peuple qui demandait, par l’organe de ses mandataires, à accroître la grande famille française, M. d’Esprémenil n’était pas loin de soupçonner l’action d’une influence étrangère dans les secrets mouvements de la légation génoise, «Il pouvait bien se faire, disait-il, que Gênes fût poussée à cette démarche par le cabinet de l’une des puissances sourdement hostiles à la nation et jalouses de l’accroissement de sa prépondérance au dehors»

Cette idée frappa Robespierre. Il pensait aussi que la république obéissait à une impression étrangère. La preuve en était selon lui dans les obstacles mis à la publication des décrets dans l’île. Il était assez étrange qu’après un silence de huit mois et lorsque déjà la Corse avait envoyé des députés à l’assemblée nationale, la république s’avisât tout-à-coup de réclamer ses prétendus droits de souveraineté. Puis, revenant aux observations déjà présentées sur le danger de surseoir, il insista opiniâtrement pour que l’on passât outre sur cette réclamation tardive et mal fondée. L’ajourner, c’était lui donner la consistance qu’elle n’avait point. Plus il l’examinait et plus il la trouvait absurde. Il se plaignit, en même temps, de ce que les décrets de l’assemblée n’étaient qu’une lettre morte. La Corse en attendait encore les effets. Elle se demandait quelle était la main puissante qui pouvait paralyser ainsi la volonté de la représentation nationale. On comprenait sans peine sa surprise et ses doléances. La suspension des décrets les justifiait suffisamment. Bientôt ils se seraient demandés si les décrets de l’assemblée n’étaient pas une dérision ajoutée aux outrages et aux mépris, dont le gouvernement ligurien avait l’habitude de les accabler.

Cependant l’assemblée paraissait encore incertaine sur la résolution définitive à laquelle il convenait de s’arrêter. Pour fixer toutes ces hésitations, Mirabeau, reparut encore à la tribune et, répondant au duc de Châtelet qui, pour amener l’ajournement de la délibération, mettait en avant de mauvaises raisons diplomatiques, il fit observer, «qu’il n’était pas tout-à-fait impossible que Gênes n’eût, suivant le code des chancelleries, quelques droits sur la possession de l’île; mais alors ne fallait-il pas, qu’aux termes du traité, elle commençât par rembourser tout ce que la conquête de la Corse coûtait au trésor de la France? Toutefois je ne crois pas, poursuivit l’orateur, que l’on doive parler plus long-temps le langage de la diplomatie au sein de cette auguste assemblée. Oui, on a bien raison de proclamer que le principe sacré, le principe régulateur sur cette matière, c’est le vœu du peuple. Au reste, je ne pense pas que la ligue de Raguse, de St-Marin où d’autres puissances tout aussi formidables, doive nous inquiéter beaucoup. La république ligurienne ne me semble pas plus redoutable.» Se reportant ensuite à l’un des faits les plus glorieux de notre histoire, il rappela que son armée avait été jadis battue sur les côtes de l’île par douze insulaires et un nombre égal de femmes. «Je propose, disait-il en terminant, de décider promptement cette question si vague, si méprisable en principe, ou en prononçant un ajournement à jamais, ou dire qu’il n’y a pas lieu à délibérer.»

C’est ainsi que, mêlant habilement le sarcasme d’un homme d’esprit à la dialectique d’un puissant orateur, il arrêtait, par la crainte du ridicule, ceux qu’il n’avait pu entraîner par la force de la raison. Néanmoins la discussion durait toujours. Le respect des traités d’une part, et l’influence de la cour de l’autre, expliquent les fluctuations de la chambre. Tant d’indécision alarma les députés de la Corse.

Le comte Buttafoco, qui s’était déjà fortement prononcé contre la prorogation, quoique indéterminée, la repoussa de nouveau par des considérations non moins décisives. «Rappelez-vous, s’écria-t-il, que les Russes cherchent depuis long-temps à s’établir dans la Méditerranée. Vous comprenez, sans doute, que leur attention a dû se porter sur la Corse. Ses habitants que vous laisseriez incertains sur leur sort, ne pouvant être français, se livreraient à eux sans balancer, car, sachez-le bien, ces insulaires se donneront plutôt au diable qu’à la république de Gênes.» Par ces dernières paroles, le comte de Buttafoco faisait sans doute allusion à celles de Louis XI, la donnant pareillement au diable.

En vérité, on ne comprend guère cette dissidence de sentiments sur une question qui touchait de si près à la liberté des peuples. N’y avait-il pas de la folie, de la part de Gènes à penser que, vaincue par les armes, elle aurait ressaisi par les ruses de la diplomatie ce que le courage des Corses lui avait enlevé sans retour? Quelque temps après, l’affranchissement s’étendait jusqu’aux colonies françaises les plus éloignées . Eh quoi! était-ce lorsqu’il s’agissait de diviser en départements français l’île de St Domingue, la Guadeloupe, la Marie-Galande, la Désirade, et de leur accorder toutes les franchises de la loi constitutionnelle, que l’on aurait hésité à déclarer partie intégrante du royaume le peuple qui avait appris aux autres nations, comment on revendiquait les droits imprescriptibles du citoyen?

Enfin, les débats étant épuisés, le président mit la proposition aux voix. L’assemblée décréta de suite, à une très-grande majorité, n’y avoir pas lieu à délibérer sur le mémoire présenté par le plénipotentiaire de la sérénissime république de Gènes. Elle chargeait, en même temps, le pouvoir exécutif d’envoyer, sans délai, les décrets antérieurs dans l’île de Corse, et d’y prescrire les mesures nécessaires à leur exécution.

Tels furent les débats et les résultats de la mémorable séance où le sort de la Corse fut définitivement fixé.

CHAPITRE III.

Table des matières

Retour des exilés. — Clément Paoli. — Mort de Sionville. — Protestation des gentilshommes de Sartene, contre le décret abolitif de la noblesse. — Troubles de Bastia. — Conduite imprudente et mort du colonel Rully. — Arrivée de Pascal Paoli à Paris. — Il est complimenté par le président de l’assemblée nationale. — Sa visite à la société des Amis de la constitution. — Discours de Robespierre. — Louis XVI le reçoit avec bonté. — Junte de Bastia. — Ses inquiétudes sur la conduite de Gaffori. — La franchise de ses explications. — Réconciliation d’Orezza. — Désappointement de quelques officiers du Provincial. — Sourdes menées pour soulever le peuple d’Ajaccio contre les frères Bonaparte. — Attitude ferme et noble du jeune Napoléon. -Élections municipales. — Belle conduite de l’Évêque Mgr. de Guernes. — Confédération lyonnaise. — Retour de Paoli en Corse.

Impatients de revoir leur patrie, les Corses exilés devancèrent la publication du décret, qui, avec le sol natal, leur rendait les droits de citoyens français. Clément Paoli y précéda son frère. Si les douleurs de l’exil avaient laissé des traces profondes sur tous les traits de son visage, elles n’en avaient point affaibli la mâle expression. Bien que le temps et les mœurs eussent changé, le sentiment de la nationalité n’en vivait pas moins avec toute sa force au fond de son âme. Il n’avait d’un vieillard que la gravité qui commande le respect et l’expérience qui instruit la jeunesse. Des centaines de patriotes accouraient de toute part embrasser l’ancien chef des milices nationales. La séparation avait été cruelle, mais les joies du retour le consolèrent bientôt des ennuis de cette longue expatriation. C’était en vain que, dans sa modestie, il voulait se dérober aux démonstrations d’estime et d’intérêt que tout autre, à sa place, eût recherchées avec empressement.

Comprenant qu’il n’avait plus de rôle à remplir dans l’ordre politique où la Corse allait entrer, il prit sans regret le chemin de Rostino. Une obscure et paisible retraite était désormais le seul poste qui convînt à sa position et à la dignité de son âge. Précurseur de son frère, il put juger, par l’accueil si touchant qu’il recevait sur son passage, tout ce que la Corse préparait d’hommages pour l’ancien fondateur de sa nationalité. Il se dit, avec un secret mouvement de satisfaction, que son arrivée devait être le plus beau jour de sa vie.

Nous verrons, en effet, qu’il ne s’était point mépris sur les dispositions de ses compatriotes, et que vingt années d’exil n’avaient rien ôté ni à la popularité de son nom, ni à la vivacité de l’enthousiasme que sa présence seule y avait excité. Oubliant les malheurs de sa patrie, sans se féliciter de ses destinées nouvelles, s’il parlait de la France, ce qui lui arrivait rarement, c’était sans rancune comme sans engouement. Il y avait cependant un Français qu’il détestait cordialement, c’était le maréchal-de-camp Sionville. Tout ce qu’il apprit de sa justice prévôtale, de son goût pour les exécutions militaires, de l’effroi qu’il se plaisait à répandre dans les communes, avait laissé dans son cœur une telle impression de haine et de mépris contre cet homme, qu’il n’en parlait jamais sans un vif saisissement d’indignation. Expression et instrument d’un régime qui n’était plus, cet officier général venait de mourir à Sartene chargé d’années et d’exécration. Il vécut assez pour assister à l’agonie du despotisme militaire. Quel sujet de chagrin pour cet homme que de voir tomber le pouvoir du sabre devant l’empire de la loi civile, et l’appareil des cours prévôtales devant l’organisation des tribunaux réguliers!

La milice civique allait opposer désormais une force nationale à la force passive et inintelligente de la garnison. C’était un triste moment pour les anciens camarades des Narbonne et des Marbœuf, que celui où, après avoir hardiment bravé leur autorité impuissante, on les accablait du souvenir des impitoyables rigueurs de ce régime où le ressentiment et le dégoût, si long-temps comprimés par la terreur, éclataient enfin dans tous les lieux et sous toutes les formes?

Au milieu de ces graves événements et d’une transformation sociale si marquée, un incident comique vint amuser les patriotes. Nous voulons parler de la protestation des gentilshommes de Sartene, contre le décret abolitif de la noblesse. On ne saurait dire si elle excita plus d’étonnement que d’hilarité. Les nobles signataires voulaient bien permettre à la révolution de poursuivre son cours, d’ébranler tout ce qu’elle ne détruisait point, et de ne s’arrêter qu’après le parfait nivellement des rangs, pourvu qu’elle ne touchât pas aux priviléges de leur ordre. «Je comprends, dit spirituellement un électeur d’Orezza; ils acceptent la révolution avec toutes ses conséquences, ils n’en excluent qu’une seule chose, l’égalité des conditions.»

La comparaison avec ce qui s’était passé au sein de l’assemblée nationale faisait ressortir davantage le côté risible de cette étrange protestation. N’y avait-il pas une sorte de folie à vouloir lutter ainsi contre la pente irrésistible de son siècle et de son pays? Était-ce à une poignée de soi-disant nobles, inconnus et isolés dans un coin de l’ile, en désaccord avec les instincts des masses et les tendances essentiellement démocratiques de l’époque, à arrêter le développement progressif de la liberté ? La haute noblesse de France s’était exécutée de bonne grâce, et celle de Sartene voulait conserver ses privilèges et ses droits! On serait tenté de croire qu’elle perdait, par ce retour à l’égalité commune, des juridictions seigneuriales, le droit exclusif de chasse, de garenne, de colombier, des redevances féodales, des centaines de serfs..... Il n’en était rien pourtant, car tous ces priviléges consistaient à prendre dans les actes publics et privés les qualifications de seigneurs et de nobles, sans qu’il en résultât ni suprématie pour eux, ni infériorité pour les autres.

Nous serions vraiment curieux de connaître la nature et l’importance des concessions contre lesquelles ils réclamaient avec tant d’insistance. Tout ce que nous savons c’est que dans les contrats authentiques comme dans les registres des paroisses, on voyait figurer trois classes de personnes, les nobles, les notables et les bergers . En vérité on ne conçoit pas que l’on dût regretter ces vaines distinctions, à l’égal des droits féodaux dont l’abandon spontané valut d’abord tant de popularité au vicomte de Noailles, au duc d’Aiguillon, à tous ceux enfin qui se laissèrent entraîner par cet élan généreux.

Mais ne nous arrêtons pas davantage aux puériles regrets qu’exprimaient, sur l’abolition de la noblesse, quelques gentilshommes de la Rocca. La majorité, il faut le dire, manifestait des idées plus conformes aux tendances du siècle, et là comme partout ailleurs les instincts révolutionnaires furent assez forts pour briser toutes les résistances rétrogrades.

Les patriotes de Bastia eurent, à leur tour, à combattre une opposition autrement sérieuse, c’était l’opposition armée du comte de Rully, colonel du régiment du Maine, dont la vue seule réveillait les plus tristes souvenirs. Cette conduite insensée ne pouvait manquer d’amener une collision sanglante entre ses soldats et la garde nationale de Bastia. Ses paroles étaient autant de défis insolents. Méprisant du regard ceux qu’il ne provoquait point par les injures, il ne craignait pas de dire publiquement que la ville de Bastia était indigne d’avoir une garnison française. On l’accuse de vouloir renouveler par son emportement les scènes de désordre du 5 novembre; mais on ne permettra plus que de paisibles citoyens soient égorgés sans défense. Armé de deux pistolets et traînant un long sabre à travers les rues de la cité, il annonça à ses troupes qu’il avait ordre du ministre de la guerre de les embarquer le lendemain. «J’ai apporté du bon plomb et de l’excellente poudre, nous allons voir, répétait-il à ses soldats, si les Bastiais seront assez forts pour nous dicter la loi.» Le commandant de la place veut le ramener à des sentiments de modération: son autorité est méconnue. La violence de son langage blesse la municipalité, exalte ses soldats et irrite la population. Son chef l’engage de nouveau à mettre plus de mesure dans sa conduite. A ces sages représentations, il répond par ces mots insolents: Je ne vous reconnais plus pour mon supérieur et ne vous estime pas même capable d’être général de capucins. Un moment après, se dirigeant vers la citadelle, un pistolet au poing, il rencontre un de ses officiers qu’il apostrophe grossièrement. Une altercation violente s’élève entr’eux. Le comte de Rully veut la terminer par un coup d’arme à feu, mais le plomb meurtrier qui était destiné pour l’officier alla blesser mortellement une dame au bas ventre .

Dès cet instant, l’exaspération des habitants ne connait plus de bornes; des vociférations de mort se font entendre et sur le passage des officiers et autour des casernes. Effrayé de cette attitude menaçante, le conseil de la commune prend, au milieu de l’agitation universelle des mesures énergiques pour garantir leur sûreté. Il veut placer leur vie sous la garde de la milice civique et du Provincial. Soins inutiles! La caserne des grenadiers est assiégée de toute part par les flots du peuple ameuté. L’attroupement ne doit se dissiper qu’après sa mort. Deux coups de fusil, partis du milieu de la foule, le renversèrent sans vie sur le seuil de la caserne. — Ce fut une lâcheté. Si son emportement avait pu exciter contre lui ce soulèvement populaire, la courageuse confiance avec laquelle il demanda à parlementer aurait dû détourner l’orage de sa tête. Aussi, le tragique dénouement de cette scène affligea–t–il sincèrement les patriotes. Le rassemblement s’écoula triste et silencieux. Il était aisé de voir que l’irritation l’avait entraîné plus loin qu’il ne voulait aller. — Un instant après, des démonstrations d’une autre nature rassurèrent entièrement les officiers de son régiment. Passant de la colère à la pitié, le peuple tout entier accompagna à sa dernière demeure les restes mortels d’un sergent décédé la veille à l’hôpital militaire. — Il est généreux le peuple, parcequ’il a la conscience de sa force. Ses emportements sont terribles, mais de courte durée, et d’ordinaire les excès de la multitude sont le crime des meneurs ambitieux qui s’agitent pour l’égarer.

Cette demi-expiation facilita beaucoup le rapprochement entre les habitants et la garnison. Elle comprit d’ailleurs que le malheureux colonel avait cédé trop facilement à sa haine violente contre les innovations politiques, dont un grand nombre d’officiers attendaient, au contraire, des chances certaines d’avancement. — Rien de plus triste que le récit de ces mêlées sanglantes entre l’armée et les citoyens. De quelque côté que le sang coule, c’est toujours du sang français. Ils sont bien coupables ceux qui les poussent ainsi les uns contre les autres et comptent avec joie le nombre des vaincus.

Maintenant, l’appareil de la guerre civile doit faire place à un spectacle plus doux; à des menaces succédèrent des accents d’amour, à des décharges de fusil, de bruyantes acclamations de joie. Pascal Paoli a touché le sol de la France. Les ministres du roi l’ont reçu avec distinction. L’ami du Washington américain fait les honneurs de la capitale au Washington de la Corse . L’assemblée nationale lui décerne, à son tour, les honneurs de la séance. Les milices civiques veulent saluer de leurs respectueuses acclamations le vétéran de la liberté en Europe. Le marquis de la Fayette parcourt à côté de lui les rangs de l’armée citoyenne. — Le jour où il fut admis à l’assemblée nationale, on remarqua avec plus de peine que de surprise, qu’il ne manquait à son cortège, que le comte Buttafoco et l’abbé Peretti.. Cette présentation eut un tel caractère de solennité et de grandeur que l’on nous saura gré d’en retracer, avec la couleur du temps, les circonstances les plus remarquables.

Si la noblesse de son maintien commandait le respect, la modestie de ses allures, au milieu de tant de sujets d’orgueil, lui valut la sympathie de ceux-là même qui ne partageaient point les convictions politiques de ses admirateurs. On n’avait point encore vu une pareille explosion d’enthousiasme. Les salves d’applaudissements retentirent long-temps après son entrée dans l’enceinte. La vive émotion des députés corses avait besoin de se faire jour. Aussitôt que le silence se rétablit, l’avocat Panattieri, se rendant, en quelque sorte, l’organe et le garant des sentiments de ses concitoyens, sut trouver de nobles accents pour exprimer la reconnaissance du pays. «Le despotisme, dit l’orateur, nous » avait opprimés sans avoir pu nous soumettre. Ce n’est » que devant la justice et la générosité de la France que » nous déposons les armes.» — Si dans le nom français ils détestaient le titre de maîtres, alors ils le bénissaient, parcequ’ils ne voyaient plus en eux, que des libérateurs et des frères. Pendant l’espace de quarante ans, ils avaient poursuivi la liberté à travers des torrents de sang sans avoir pu l’atteindre. En un seul jour la France comblait leurs vœux. Pouvait-on raindre qu’ils devinssent jamais rebelles et ingrats? Il terminait, en faisant remarquer, que ses compatriotes étaient heureux de voir que l’homme qui, au jour du malheur partagea leurs dangers, vînt embellir le triomphe de la liberté et accroître leur joie. — Le langage de Paoli répondit parfaitement à ce que l’on attendait de l’élévation de son caractère et de sa pensée. Nous le rapporterons en entier, ce discours si remarquable par sa noble simplicité.

«Ce jour est le plus beau, le plus heureux de ma vie. Je

» l’ai passé dans la poursuite de la liberté et j’en trouve ici

» la plus noble image. Il ne me reste donc plus rien à désirer.

» Après une absence de vingt ans, j’ignore si l’oppression

» à changé mes compatriotes; les changements n’ont pu être

» que funestes, car l’oppression ne fait qu’avilir. Mais en

» brisant leurs fers vous les avez rendus à leur antique vertu.

» Mon retour au sein de la patrie ne saurait vous faire

» douter de mes sentiments. Vous avez été généreux envers

» moi et je ne fus jamais esclave. Ma conduite passée que

» vous avez honoré de votre approbation est le meilleur ga-

» rant de ma conduite à venir. Ma vie entière, j’ose le dire,

» à été un serment non interrompu à la liberté. C’est tout

» comme je l’eusse déjà prêté à la constitution que vous for-

» mez; mais il me reste à le prêter à la nation qui m’adopte,

» et au monarque que je m’empresse de reconnaître.»

On remarque qu’il appuya avec dessein sur ces derniers mots dont la signification est celle-ci: alors nous étions esclaves, aujourd’hui nous sommes vos égaux, alors mon serment eût été un acte de vasselage, aujourd’hui il n’est plus qu’un engagement honorable . C’était faire sentir assez clairement qu’il ne répudiait aucun de ses antécédents; que sa conduite actuelle, bien loin d’être le désaveu de son passé, en était au contraire la justification la plus éclatante. On y vit, en effet, une haute et dernière protestation contre la violente agression de Louis XV. Ce n’était pas lui qui avait changé, c’était la France mieux représentée et plus juste qui changeait de sentiments et de politique. Dès ce jour, le serment que l’histoire enregistrait avec soin, pour le jeter plus tard comme un reproche à sa mémoire, ne semblait-il pas devoir le lier irrévocablement au sort d’une nation, qui réparait, en tant qu’il était en son pouvoir, les maux de la monarchie absolue, d’une nation qui ouvrait devant ses compatriotes le giron constitutionnel, se condamnait pour mieux les défendre, et qui, par l’organe du président de Bonnay, lui décernait, au milieu de ses représentants, les noms de héros et de martyr de la liberté ?.....

«Un peuple né pour l’indépendance, un peuple dont la

» France admira le courage, tant qu’elle eut à le combattre,

» et dont elle n’a réellement accompli la conquête que le

» jour où elle l’a rendu à la liberté, devait sentir mieux que

» toute autre partie de l’Europe, le prix d’une constitution

» qui, rétablissant l’homme dans tous ses droits, promettait

» aux citoyens autant de gloire que de prospérité.» Puis, s’adressant plus particulièrement au général Paoli, M. le marquis de Bonnay poursuivait à peu-près en ces termes: L’hommage que vous avez offert, en ce jour, à l’assemblée nationale est digne de l’un et de l’autre. Elle repose avec complaisance ses regards sur les députés d’une nation fière et généreuse et qui désormais doit n’en former plus qu’une seule avec la France. Elle se complait à distinguer parmi vous celui que le choix libre de ses compatriotes plaça, pendant longtemps, à votre tète, et que l’un des décrets, dont l’assemblée s’honore le plus, a naguère rendu à vos vœux. Elle aime à saluer en lui le héros et le martyr de la liberté. «Les Ro-

» mains, dit-il en terminant, allaient chercher des enfants

» au sein des familles étrangères. La France les trouve au

» sein d’une nation voisine: les enfants d’adoption, qu’elle

» appelle au partage de ses droits et de son nom, ne lui sont

» ni moins chers ni moins précieux que les autres. L’assem-

» blée nationale a reçu vos serments, et vous permet d’as-

» sister à la séance.» Le passage de cette allocution, où il nommait Paoli le héros et le martyr de la liberté, fut couvert d’applaudissements.

L’éclat de cette réception, la solennité de ces serments, les débris de la bastille dont la destruction avait si terriblement révélé toute la puissance du peuple, l’aspect animé des sociétés politiques, l’effervescence des masses si mobiles dans leurs passions, si redoutables dans leur colère et si généreuses dans les victoires, ce vague désir de rénovation sociale qui les poussait à démolir, pièce à pièce, tous les emblèmes matériels de l’ancien régime, fournissaient à chaque instant de graves sujets d’observation à son esprit calme et réfléchi. Plus d’un club sollicita l’honneur de sa visite. Mais il s’en défendit poliment, sans que l’on se doutât le moins du monde du véritable motif de ses refus. Outre qu’il n’aimait guère la verbeuse turbulence de ces sortes de réunions, son peu d’habitude de la langue française fortifiait davantage son éloignement pour tout ce qui ressemblait à un apprêt théâtral. Toutefois, il ne put résister à la pressante invitation du commandant de la garde nationale qui l’engagea à honorer de sa présence la société des Amis de la constitution. A son entrée, elle se leva tout entière en témoignage de considération, se tenant debout jusqu’à ce que l’illustre visiteur eût pris la place qui lui était destinée. Le fauteuil de la présidence était occupé par Maximilien Robespierre. «Oui, il

» fut un temps, s’écria avec l’emphase de l’époque l’ora-

» teur qui devint bientôt l’idole d’un parti et l’horreur de

» la France, il fut un temps où nous cherchâmes à oppri-

» mer la liberté dans son dernier asile..... Mais, non, ce

» crime appartient au despotisme. Le peuple français l’a ré-

» paré. Quelle magnifique expiation pour la Corse conquise

» et l’humanité offensée! Citoyen généreux, vous avez

» défendu la liberté à une époque où nous n’osions pas mè-

» me l’espérer. Vous avez souffert pour elle, vous triomphez

» avec elle, et votre triomphe est le nôtre. Unissons-nous

» pour la conserver à jamais, et que ses vils ennemis pâ-

» lissent d’effroi à la vue de cette confédération sainte.»

Paoli fut admis ensuite à présenter ses hommages au malheureux Louis XVI . Le ministre de la guerre, le duc de Biron et le député Saliceti lui servirent à la fois d’introducteurs et de cortège. Le duc de Biron, qui, pendant la guerre de l’indépendance, avait laissé en Corse les plus honorables souvenirs, se faisait remarquer parmi les plus enthousiastes admirateurs de Paoli. Panattieri d’abord, Rocca-Cesari et Saliceti ensuite, demandèrent, au nom de la Corse, et obtinrent du ministre de la guerre, que le brave général Biron y fût appelé au commandement de toutes les troupes.

L’illustre exilé reçut du monarque l’accueil du monde le plus gracieux. Il parut vivement touché de ses assurances de dévouement, et se félicita avec lui de l’esprit d’ordre qui régnait encore dans l’île et qu’avait à peine altéré le contre-coup des événements d’outre-mer. La conversation étant tombée, tout naturellement, sur le malaise et la sourde inquiétude dont la France était travaillée, se manifestant déjà sur plusieurs points du royaume par l’incendie des châteaux, des attroupements et des émeutes. «Je vois avec plaisir, dit le roi en se tournant vers le député Saliceti, que mes derniers enfants sont les plus sages et les plus fidèles.» Les députés eurent, un moment après, la haute faveur de l’accompagner dans la chapelle du château et d’entendre la messe à côté de Sa Majesté. En sortant du palais, Paoli parut comme absorbé dans une préoccupation douloureuse. Est-il vrai, comme on l’a allégué après le 10 août, que, sur la tournure que prenait le mouvement réformateur, il prophétisât à Louis XVI le sort de Charles 1er? Nous n’osons par l’affirmer. Ce qu’il y a de certain, c’est que le jour où il apprit la déchéance, on l’entendit s’écrier avec une visible douleur: voilà l’accomplissement de mes présages de Paris.

Voyons maintenant ce qui se passait en Corse.

La junte qui s’était organisée à Bastia avait un double but: imprimer une impulsion ferme et sûre au mouvement réformateur et empêcher que l’effervescence révolutionnaire — ne dégénérât en désordre. C’était là, il faut en convenir, une bien rude besogne. Trop de fermentation agitait les esprits pour qu’il fût facile de maintenir une parfaite tranquillité dans toutes les communes. D’ailleurs, les deux principes irréconciliables, l’ancien et le nouvel ordre politique, n’étaient-ils pas en présence? Le parti révolutionnaire se défiait du maréchal de camp Gaffori, au point de lui prêter ce qu’on appelait, dans le langage passionné de l’époque, des projets liberticides. On prétendait que les troupes sous ses ordres étaient dans une conspiration flagrante contre le nouveau système politique. On allait jusqu’à dire, qu’elles n’attendaient qu’un signal pour se précipiter, la baïonnette en avant, contre la junte de Bastia; que toutes les assurances contraires n’étaient que mensonges et déceptions; qu’il fallait, en présence d’un pareil danger, que les patriotes serrassent leurs rangs et se tinssent toujours prêts à combattre les partisans de la contre-révolution.

Ces soupçons et ces craintes., il faut le dire, parurent aux uns exagérés, à d’autres, injustes et mal fondés. Il est certain que Gaffori, abhorrait la guerre civile, plus encore qu’il n’aimait les anciennes institutions; il tenait à l’estime de ses concitoyens beaucoup plus qu’aux faveurs de la cour. C’est une justice que ne lui ont pas même refusée ses adversaires politiques. Il suffit, en effet, d’une démarche franche et loyale pour dissiper entièrement ces sinistres appréhensions.

Le docteur Marc-Antoine Ferrandi, envoyé auprès de lui pour sonder ses dispositions, eut bientôt la douce satisfaction de voir, qu’il y avait beaucoup plus de malveillance que de vérité dans les bruits alarmants répandus sur son compte. La junte en ressentit une véritable joie. Il y avait là des hommes qui voulaient le progrès sans réaction, et les changements dans les institutions sans lutte entre les personnes. Pour ne laisser plus aucun doute sur la pureté de ses intentions pacifiques, Gaffori se rendit immédiatement auprès de la réunion d’Orezza, avec la sécurité d’un homme, dont la conduite pouvait braver l’examen le plus sévère et jusqu’aux commentaires haineux de l’esprit de parti. L’assemblée fut touchée de cette honorable confiance. Le président l’en félicita au nom de ses collègues. A une allocution pacifique, Gaffori. répondit par des protestations de dévouement au roi et à la constitution. L’effusion des sentiments fut telle, que des larmes de joie succédèrent à ces paroles d’oubli et de réconciliation. Plus de nuages, plus de défiance. Gaffori renouvela l’engagement de n’user de l’influence de sa position, que pour coopérer franchement à la conservation de l’ordre dans l’île.

Tandis qu’au couvent d’Orezza tous les cœurs s’ouvraient ainsi à l’espérance et au bonheur, des sentiments d’une nature bien diverse agitaient, de l’autre côte des monts, quelques officiers désappointés du Provincial. Ils crièrent à la défection contre leur ancien colonel. A les entendre, les Français n’étaient plus en sûreté au milieu d’habitants que dominait une haine furibonde contre tous ceux qui avaient appartenu à l’armée royale. On accusait de ces sourdes machinations, les Coti, les Bonaparte et les Masseria. Ce sont eux, disaient ces hommes stationnaires chez lesquels il n’y a jamais de progressif que l’ambition, ce sont eux qui fomentent cette haine menaçante contre les Français d’outre mer.

Leurs clameurs s’élevaient plus particulièrement contre les frères Bonaparte. On parlait, surtout, d’une adresse incendiaire, véritable appel à l’insurrection, contre les étrangers dont il fallait purger la patrie. Rien de plus absurde qu’une pareille imputation. Les Bonaparte ennemis des Français!.... le conçoit-on? Par leurs goûts, leurs intérêts, leurs vues d’avenir, les souvenirs de l’enfance et du collège n’appartenaient-ils pas à la France? On se méprenait donc grossièrement, ou l’on faisait semblant de se méprendre, sur la nature et le but des discours qu’ils tenaient, soit dans les réunions privées, soit dans les réunions publiques. Tout ce qu’ils demandaient, le véritable motif de toutes les manifestations politiques auxquelles ils se livraient, c’était le concours sincère et général de tous les patriotes; c’était leur franche adhésion au mouvement de la réforme sociale.

Mais le peuple, séduit et entraîné par les tribuns du faubourg, en pensait autrement. Ce n’était pas sans un secret dépit, que quelques familles rivales de la maison Bonaparte, aussi riches qu’elle, et jalouses de leur ancienne suprématie, se voyaient surpasser en crédit et en influence. On ne lui pardonnait point de se séparer de l’aristocratie pour se ranger du côté du peuple; on lui reprochait d’avoir trop tôt oublié les bienfaits de l’ancienne monarchie et d’avoir attendu que la liberté fût en péril pour parler de liberté et de constitution. — S’inquiétant fort peu de toutes ces criailleries de parti, les Bonaparte n’en persévéraient pas moins dans les principes qu’ils venaient d’adopter. Dévoués sans partage à la cause de la révolution, ils attendaient avec une impatience visible le moment favorable où ils auraient pu la servir avec plus d’éclat pour eux et d’utilité pour elle.

En attendant, il leur fallut descendre dans les rues et sur les places où s’agitait la foule ameutée. Forts de la pureté de leurs intentions ils allèrent droit aux plus exaltés, en les sommant de produire en face du peuple, qu’ils acceptaient pour juge, l’es accusations et les preuves. «On nous soup-

» çonne de n’être pas assez Français! Une pareille calomnie

» est trop absurde, pour mériter une réponse sérieuse, s’é-

» cria le jeune Napoléon: je me propose de confondre le

» calomniateur dès qu’il ne se cachera plus dans l’ombre.

» Les tribunaux ont des châtiments pour punir ceux qui

» calomnient sans preuve: c’est à eux que nous demande-

» rons vengeance contre ces sourdes imputations. Mais s’il

» pouvait rester encore quelque doute dans vos esprits,

» nous vous dirions: formez immédiatement un jury com-

» posé de douze pères de famille; que l’accusateur se mon-

» tre, et si je ne parviens pas à le convaincre d’imposture,

» je vous livre ma vie. Il faut que justice soit faite, à l’in-

» stant, de l’un ou de l’autre.» Le fils de Charles Bonaparte domina la foule ameutée dans les rues d’Ajaccio, par l’ascendant de sa parole vigoureuse et facile, de même que plus tard, il exerça à la tête des armées sur les vieux guerriers de la république, sur ses légions et sur la France, le double, l’irrésistible empire de la victoire et du génie. Les meneurs du parti qui s’agitait sourdement pour dépopulariser ses frères, et le rendre suspect à la garde nationale mobilisée furent singulièrement étonnés d’avoir trouvé l’autorité du commandement et l’éloquence entraînante d’un orateur dans un officier subalterne, et à cet âge de la vie où l’on n’apprenait encore qu’à obéir et à se taire.

Si nous rapportons ces détails, remarque à ce sujet l’historien Renucci, c’est parcequ’ils révèlent de bonne heure le caractère énergique du jeune officier, que sa destinée devait mettre bientôt aux prises avec tout ce que les faubourgs de la capitale et les redoutables sections vomirent de bandes de terroristes contre la convention nationale.

Il est certain que, sans la courageuse résolution d’aller au devant de la foule irritée, l’audace des instigateurs occultes ne se fût point arrêtée à cette première tentative de soulèvement. Il ne fallait rien moins que la fermeté de son attitude et cette franchise de langage pour changer complètement l’opinion de ses concitoyens et se prémunir contre le danger de nouvelles insinuations.

Entraîné par la rapidité des évènements nous sommes forcés d’omettre ce qui concerne l’organisation du pouvoir municipal, l’esprit qui présida au choix des officiers de la commune et les luttes qui signalèrent cette importante opération. Si l’on excepte quelque localité, partout ailleurs les suffrages se réunirent en faveur des candidats constitutionnels. Tout-à-l’heure nous les retrouverons en majorité, à la fameuse assemblée électorale d’Orezza.

On sait, que dans les États représentatifs, le renouvellement des élections est aussi le renouvellement des combats entre les partis, une époque de crise et d’agitation. Effrayé par l’annonce des troubles et des hostilités qui menaçaient d’ensanglanter quelques communes de son diocèse, un vénérable prélat, Mgr. de Guernes, les parcourut, sans autre escorte que ses vertus épiscopales, sans autre but que le désir d’y prêcher la concorde et la fraternité. Il y réussit à merveille. C’était ainsi qu’autrefois, toutes les différences de religion, de secte, toutes les haines de parti cessaient, comme par enchantement, à l’aspect de l’archevêque de Cambrai. Les visites pastorales du vénérable évêque, pouvaient être appelées, comme celles de Fénélon, la trève de Dieu. Les populations d’Orezza, d’Alesani, de Serra et de Verde, parmi lesquelles se manifestaient déjà de graves symptômes de désordre, continuèrent avec calme les opérations qu’avaient interrompues la crainte et la violence. A sa vue les ressentiments s’apaisaient. Il suffisait d’une-seule de ses paroles pour consoler d’un échec électoral. C’est en y répandant le baume de la charité qu’il cicatrisait les blessures faites à l’amour-propre des candidats. Pouvait-il désirer une plus douce récompense de cet apostolat pacifique?

De l’autre côté des mers, les têtes s’échauffaient encore davantage. L’enthousiasme qui, d’abord, ne s’était manifesté que dans les rangs de la milice nationale, avait fini par gagner toutes les classes du peuple.

La garde civique de Lyon fut l’une des premières à concevoir l’idée d’une grande confédération entre toutes celles du royaume. Il y avait dans cette idée, avec la prévision d’une guerre européenne, la menace d’une levée générale pour la défense du territoire, si jamais il venait à être envahi. L’adresse envoyée aux gardes nationaux de la Corse n’arriva à Bastia que le 17 mai. Comme cette grande réunion était fixée au 30 de ce mois, un intervalle aussi court ne permettait point de répondre d’une manière convenable à cette manifestation patriotique. Pressé par le temps et ne pouvant rassembler un nombre suffisant d’officiers, pour représenter la garde nationale des autres parties de l’île, le colonel Petriconi proposa de choisir à la hâte des députés parmi les officiers de la garde civique de Bastia. Le choix tomba immédiatement sur J. B. Galeazzini, J. B. Guasco, X. Giordani et J. B. Luigi, capitaines; J. M. Santelli et L. C. Russeau, lieutenants. Jamais députés ne reçurent de la confiance de leur commettants un mandat plus étendu. Le serment de fidélité à la constitution et à la liberté devait être prêté franchement et sans restriction aucune. On les autorisait à entrer résolument dans cette confédération et à s’allier à toutes celles qui auraient pu se former dans d’autres villes du royaume. Cette députation civique devait représenter, en même temps, les autres gardes nationaux de l’île et prendre également en leur nom l’engagement solennel, en face de l’autel de la patrie, de répandre jusqu’à la dernière goutte de sang pour le maintien de la constitution et la défense des droits, dont elle était le palladium. On choisit J. B. Galeazzini pour être l’organe de ces sentiments. Plus que tout autre il méritait cet honneur autant par la droiture de son caractère que par la fermeté de ses convictions. C’était l’homme de la situation. Nul encore n’avait été entouré d’une plus grande popularité. On savait qu’invariable dans sa ligne politique, dévoué sans arrière pensée à la cause de la révolution, adversaire irréconciliable des partisans de l’ancien despotisme, il avait trop d’élévation dans l’âme pour ne pas placer l’estime de ses concitoyens au-dessus de la fortune.

Fidèles à leur mandat, les députés adhérèrent sans réserve à tous les actes de la confédération lyonnaise. Ils revinrent l’esprit frappé et l’âme émue de cet imposant spectacle. En ce moment la Corse aussi présentait, dans un grand nombre de localités, l’image d’un camp armé. Animés d’une pensée commune, les milices civiques établissaient entr’elles des rapports et s’unissaient par les mêmes serments. Celles de Corte, des pièves de Talcini, Vallerustie, Giovellina, Caccia, Niolo, Venaco, Rostino, Rogna et Bozio formèrent une association armée. On le conçoit; les éléments en étaient préparés d’avance. Sur cette terre de commune, il a toujours suffi de frapper du pied pour en faire sortir des milliers de patriotes. Les mots de liberté y ont enfanté des prodiges de valeur. A cette époque, comme au jour le plus périlleux de l’insurrection nationale, ce vieux cri de ralliement y conservait encore tout son magique pouvoir. — La garde nationale de Grenoble accepta avec plaisir l’offre de se confédérer. C’était un lien de plus entre la Corse et la France; c’était abaisser, en tant qu’il dépendait d’elle, la barrière de la Méditerranée.

De l’autre côté des monts, le pays de Sampiero ne resta pas en arrière de ces démonstrations patriotiques: il eût menti aux souvenirs et aux traditions dont il a si bien le droit de s’enorgueillir. Là aussi, les honneurs de la popularité étaient allés chercher ce qu’il y avait de plus pur, de plus prononcé parmi les patriotes, le docteur Costa qui avait embrassé avec ardeur Je parti de la révolution. Par la décision et la ténacité de ses opinions, il offrait plus de garantie que tous ces prétendus révolutionnaires qui, quatre ans après, se dégradèrent par un servile dévouement envers les agents subalternes de Sa Majesté britannique. — Il était alors atteint d’une maladie grave; mais aussitôt que le rétablissement de ses forces le lui permit, il rassembla plus de cinq-cents hommes, qui, à sa voix, marchèrent pleins d’ardeur et d’enthousiasme dans la direction d’Ajaccio. A leur approche, la garde nationale de cette ville et une partie de la population allèrent au-devant de ces braves montagnards pour les complimenter sur cet élan patriotique. C’est au milieu de ces transports qu’ils firent leur entrée dans la ville. Les cris de vive la nation, vive la liberté, vive Paoli faisaient retentir les échos d’alentour. Leur chef reçut, avec les félicitations du corps municipal, une bannière tricolore, en témoignage de considération et comme le symbole de cette alliance patriotique. Il appartenait en effet aux compatriotes de Sampiero de donner les premiers cet exemple de dévouement à la France et à la liberté. Par là, ils rappelaient ces temps de gloire et de malheur où, laissant aux femmes et aux enfants la garde des troupeaux, la vaillante population de Bastelica se précipitait tout entière sur les pas du colonel des Corses.

Cette époque est marquée à chaque instant par l’ivresse et les émotions populaires. L’arrivée de Pascal Paoli devait y mettre le comble. La nouvelle de son débarquement sur les côtes du Cap-Corse se répandit avec la rapidité de l’éclair. On aurait dit, à voir l’empressement des populations, que la Corse entière allait se langer, émue et respectueuse, sur le passage de l’illustre exilé. Son premier mouvement, en touchant le sol natal, fut de le baiser avec transport. Colomb éprouva moins de joie à l’aspect du nouveau monde. L’exclamation que Virgile met dans la bouche d’Acathe à la vue des rivages enchantés de l’Italie, était loin d’égaler les cris de joie qu’arracha à l’âme émue de Paoli l’approche du Macinajo. «O ma patrie, s’écria-t-il les larmes aux yeux, je t’ai laissée esclave et je te retrouve libre.» — Cette scène n’est pas moins touchante, que les adieux de Fontainebleau et le baiser théâtral de l’aigle, tant il est vrai que les grands hommes se ressemblent jusque dans la manifestation passionnée de leurs sentiments!

Est-il maintenant nécessaire de peindre tout ce que la vue du fondateur de la liberté nationale répandit de joie parmi ses concitoyens, tous les honneurs qui marquaient chacun de ses pas, tout ce qu’il versa de larmes de tendresse? Qui ne sait que chacune de ses haltes fut un triomphe, que le bruit des mousqueteries et le son des cloches se mêlèrent constamment aux acclamations des villages et des campagnes? — En essayant de retracer les détails de cette marche triomphale qu’offririons-nous à nos lecteurs? Le faible, le stérile écho de ceux qui nous ont précédé. Demandez-le plutôt aux personnes qui en furent les témoins. Jamais on ne verra rien de pareil. Cicéron au retour de son exil, Aristide après son rappel, ne furent pas plus fêtés que Paoli. A Rome la faction de Clodius était encore menaçante; à Athènes, bien de ceux qui avaient voté pour l’ostracisme du Juste, gardaient encore leurs rancunes; en Corse, où l’hôte de l’Angleterre n’avait plus d’ennemis, du moins ostensibles, les patriotes n’eussent point toléré que l’on troublât cette joie générale.

La ville d’Ajaccio avait devancé ces démonstrations populaires par l’envoi d’une députation à Marseille, dont Joseph Bonaparte faisait partie. C’était lui qui, dans la Corse ultramontaine, représentait en première ligne le parti de la révolution. Sou frère, le jeune Napoléon, se montrait fier alors de grossir le cortège de Paoli. Le temps et les évènements n’avaient point encore refroidi son admiration. Paoli, de son côté, fut peut-être le premier à démêler le général de l’armée d’Italie, sous le modeste uniforme d’un officier d’artillerie. Ne pourrait-on pas expliquer par la prévision de cette grande destinée, le plaisir qu’il trouvait à s’entretenir des heures entières avec l’élève de Brienne, et les heureux pronostics qu’il formait sur son avenir? Qui n’a pas entendu parler de ces mots prophétiques. «Va mon fils, un jour tu seras un homme de Plutarque.» Tant il avait été ébloui par les premiers éclairs de son génie. «J’ai été fort étonné de trouver dans un jeune homme de cet âge la maturité du jugement qui, par une exception de sa nature privilégiée, semble avoir devancé l’expérience des années et cette grandeur dans les vues auxquelles on reconnaît les hommes supérieurs. Votre frère l’officier en sait plus, sur la guerre, à vingt-deux ans, que n’en savaient nos anciens généraux de l’indépendance à cinquante. Giafferi et Ceccaldi eussent appris de lui comment on résiste à des troupes étrangères dans un pays aussi heureusement disposé pour la guerre offensive. Je me suis permis une prophétie sur son avenir, disait Paoli le 18 novembre 1790, au couvent d’Orezza à son frère Joseph, électeur de cette mémorable assemblée: on la trouvera encore fort hasardée; mais je ne doute pas que le temps, en la confirmant, ne prouve que j’ai deviné juste.»

Les assemblées primaires allaient s’occuper de l’un des actes les plus importants de la souveraineté, c’était l’organisation de l’administration départementale. Choisi pour la tenue de cette assemblée électorale, le couvent d’Orezza vit successivement arriver, au jour indiqué (9 septembre 1790), quatre-cent-dix-neuf députés représentant les anciennes pièves, divisées en neuf districts, savoir: Bastia, Oletta, Ile-Rousse, La Porta d’Ampugnani, Corte, Cervione, Ajaccio, Vico et Tallano. Les importantes délibérations de cette assemblée formeront la matière du chapitre suivant.

CHAPITRE IV.

Table des matières

Assemblée électorale d’Orezza. — Discours de Paoli. — Députation des gardes nationales. — Discours de Galeazzini. — Composition définitive du bureau. — Élection des membres de l’administration départementale. — Lecture et adoption des deux projets d’adresse. — Proposition de célébrer l’anniversaire du 30 novembre. — Pompei demande une pension et une statue pour Paoli. -- Mesures de surveillance contre les ennemis du dehors. — Dénonciation de Pozzodiborgo, contre les députés des ordres privilégiés. — Attaques contre le Provincial. — Dissidence marquée relativement au chef-lieu du département. — Arena sollicite l’élargissement des Corses détenus dans les tours de Toulon, le jugement contradictoire et la restitution des biens confisqués. — Rocca-Cesari, commandant en second des milices civiques. — Discours de Joseph Bonaparte. — Rapport sur le comité supérieur. — Demande de deux mille fusils. — Hommes marquants de l’assemblée.

On sait qu’en vertu du décret de l’assemblée nationale du 22 décembre 1789, le roi, par ses lettres patentes du mois de janvier, avait ordonné la convocation des assemblées primaires et administratives, et nommé des commissaires pour l’organisation du département de la Corse. Jamais le pays n’avait encore présenté un spectacle plus imposant; jamais électeurs n’avaient mieux compris l’importance de leur mandat. On lit dans le procès verbal. «L’assemblée, vou-

» lant se constituer, a fait choix des citoyens les plus avan-

» cés en âge conformément aux articles 15 et 24 du décret

» de l’assemblée nationale ci-dessus énoncé, et d’une voix

» unanime, elle a nommé pour président M. Pascal Paoli,

» commandant-général des gardes nationales de Corse et

» électeur de la piève de Rostino, district de la Porta d’Am-

» pugnani.

» Cette nomination étant faite et acceptée par lesdits élec-

» teurs, M. le président a prononcé un discours qui a été vive-

» ment applaudi. L’assemblée a ordonné qu’il soit imprimé,

» pour être distribué dans toutes les communautés du dépar-

» tement et qu’il soit transcrit au présent procès-verbal.»

Après avoir rappelé, dans un discours remarquable, prononcé avec la gravité de son âge et toute l’autorité de l’expérience, ce que la Corse avait déployé d’énergie pour reconquérir son indépendance, et bravé de périls pour se soustraire à la tyrannie de Gènes, Paoli continuait ainsi:

«La jouissance d’un aussi grand bien ne fut pas de lon-

» gue durée, et l’envieuse politique des cabinets, après avoir

» essayé, pour nous en priver, les plus sourdes machinations,

» après avoir fait usage de tous les moyens que la politique

» a coutume d’employer, mais qui furent impuissants pour

» dompter le patriotisme des Corses, se vit contrainte d’en-

» voyer contre ce pauvre pays des forces trop supérieures.

» L’on combattit néanmoins et même avec quelque gloire, et

» pendant certains moments la justice de notre cause alar-

» ma vivement l’orgueil du ministre despotique. Son injus-

» tice et sa violence triomphèrent malgré vos généreux ef-

» forts, et chacun de vous sait combien son ressentiment a

» été cruel pendant tout le temps du régime oppresseur qui

» vient de finir; presque tous, même, souffrent encore au-

» jourd’hui de ses funestes conséquences et des pertes qu’ils

» en ont éprouvées. La nation enfin semblait menacée d’une

» entière ruine, si la révolution heureuse, survenue dans la

» monarchie française, n’eût arrêté le coup fatal.»

Faisant ensuite allusion aux intrigues de la diplomatie ligurienne, s’agitant pour gagner, devant le cabinet de Versailles, la cause qu’elle avait perdue devant la nation:

«Notre reconnaissance, poursuivait le président d’une

» voix émue, se rappellera sans cesse de ces deux mémora-

» bles décrets de l’assemblée nationale. La meilleure maniè-

» re de le témoigner, c’est de jurer à cette noble nation un

» attachement éternel et une adhésion absolue à l’heureuse

» et nouvelle constitution qui nous unit à elle sous la pro-

» tection des mêmes lois, et nous range sous le sceptre d’un

» roi citoyen que l’amour de la race présente signalera au

» respect des générations à venir comme le père de son peu-

» ple et le modèle des bons princes.»

Avant de parler de la sage maturité qu’il convenait d’apporter dans le choix des personnes auxquelles les suffrages de l’assemblée allaient confier l’administration départementale, avant de les conjurer de ne faire tomber ces suffrages que sur les citoyens déjà distingués dans l’opinion du peuple par le patriotisme, le talent et les vertus publiques, conditions essentielles pour justifier la confiance de leurs commettants et assurer les droits renaissants de la patrie, le général Paoli se plut à rendre un témoignage éclatant au zèle patriotique des députés Saliceti et Rocca-Cesari.

«Depuis le premier instant de l’ouverture de la lice, ils

» ont contribué, avec une vigueur infatigable, à assurer à la

» patrie l’avantage de cette heureuse révolution; mais fidè-

» les à conserver les sentiments d’où elle est sortie et les

» principes qui ont dirigé sa marche, leurs vœux et leur

» adhésion ne faillirent jamais à ceux des patriotes français

» qui composent le corps de la législature, s’associant ainsi à

» tous les décrets qui font déjà la gloire de notre constitu-

» tion et la félicité de notre monarchie. Informé dès le prin-

» cipe et témoin depuis plusieurs mois de leurs travaux, je

» dois, par justice et par reconnaissance, signaler leurs noms

» à votre estime, quoique vous sachiez déjà tous, que ce sont

» MM. Rocca-Cesari et Saliceti.»

Il eut aussi des paroles d’éloge et de gratitude envers cette puissante et généreuse nation qui, pendant plus de vingt ans, lui avait tenu lieu de patrie.

«Je ne dois pas craindre, ajoutait-il, que l’expression de

» ces sentiments blesse le moins du monde nos frères du con-

» tinent français, ni que la malignité de quelques détrac-

» teurs, puisse en tirer avantage, pour affaiblir dans leur

» âme l’opinion qu’ils ont de notre sincère attachement à la

» monarchie, dont il est si glorieux pour nous de partager

» les destinées. Elles savent, les grandes nations, respecter les

» vertus et l’honneur, et elles estimeraient peu le caractère

«public d’un peuple capable de les oublier.» Il allait plus loin. Et pour n’avoir pas un jour la douleur de flotter incertain entre sa reconnaissance et son serment, il exprimait les vœux d’une paix durable entre la France et la Grande-Bretagne, marchant l’une et l’autre avec tant de succès dans la voie des améliorations sociales.

L’assemblée nationale lui avait marqué trop d’estime et le roi mis trop de bonté dans son accueil, pour que Paoli n’éprouvât pas le besoin de remercier l’une et l’autre au milieu des représentants de son pays. C’est ce qu’il fit, pour obéir aux mouvements de son cœur, bien plus qu’à de froides convenances: il terminait en ces termes:

«Sans manquer au devoir de la reconnaissance, je ne

» pourrai me dispenser de parler également de la faveur in-

» signe avec laquelle j’ai été reçu en France par l’auguste

» assemblée nationale et dont je dois rapporter l’honneur

» beaucoup moins à mon mérite personnel, qu’à mes vives

» sollicitudes pour la liberté et le bonheur de la patrie. Je

» ne dois pas taire non plus l’accueil gracieux, que le roi dai-

» gna me faire et la mission flatteuse qu’il me confia de ré-

» tablir le calme parmi les habitants de cette île. Il m’a

» donné l’assurance qu’il n’y aura désormais aucune distinc-

» tion entre les deux peuples, comme il m’a confirmé de

» vive voix et par une lettre écrite de sa main royale, qu’il

» n’en existe plus dans son affection paternelle.»

Ce discours fut écouté avec une sorte de recueillement religieux. La pensée de Paoli s’y faisait jour sans réserve et sans déguisement. Si, plus tard, ses accusateurs y trouvèrent une dissonance choquante avec sa conduite, c’est que les évènements ayant changé, sa position et ses sentiments changèrent aussi. Mais alors rien ne prouve qu’il ne fût sincère et vrai dans ses protestations de dévouement à la France.

Après la lecture d’une lettre adressée aux électeurs par les commissaires du roi , Arena, quittant momentanément le bureau du secrétaire pour monter à la tribune, prononça un discours empreint de l’énergie de son caractère et que l’assemblée jugea digne des honneurs de l’impression. Deux autres discours, l’un de Pompei et l’autre de Pozzodiborgo furent également applaudis. MM. Ristori, Casamarte et Joseph Bonaparte, se succédant à leur tour à la tribune, firent retentir l’enceinte du couvent des mâles accents de la liberté. — On procéda ensuite à l’examen et à la vérification des pouvoirs des électeurs. Toutes les élections furent convalidées à l’exception de celle de l’Algajola, ce qui amena l’élimination de M. Balestrino du nombre des électeurs.

Au même instant, un message vint annoncer que les gardes nationaux des districts de Bastia et l’Ile-Rousse, députés à Paris pour assister à la confédération générale des Français (14juillet), apportaient le drapeau du département dont la capitale avait fait présent à la Corse. Cette députation fut introduite dans l’assemblée au milieu du plus grand appareil. Le président ayant accordé la parole au capitaine Galeazzini, son discours électrisa l’assemblée tout entière. C’est que la chaleur de son patriotisme avait passé dans chacune de ses phrases. L’animation de son visage semblait ajouter encore à la brûlante énergie de ses paroles. Entr’autres passages on remarqua particulièrement celui-ci. «Corses, si vous voulez

» être libres et jouir dignement de cette liberté à laquelle,

» seuls parmi les peuples de l’Italie, nous fûmes constam-

» ment dévoués, que la loi soit notre règle suprême, que,

» puissante également dans l’hôtel du riche comme sous la

» cabane du pauvre et aussi inexorable que la mort, elle ne

» distingue ni condition, ni rangs. La fortune nous sourit

» enfin, sans qu’il nous en coûte une seule goutte de sang;

» elle nous procure le premier d’entre tous les biens, la liber-

» té. C’est à nous.à apprécier, à sa juste valeur, les avanta-

» ges qui y sont attachés et après lesquels nous avons sou-

» piré tant d’années. Demandez à l’histoire tout ce qu’il en

» coûte d’efforts et de sacrifices pour devenir libres: elle

» vous dira que, pour revendiquer ce que nous avons au-

» jourd’hui, l’Angleterre eut à souffrir pendant vingt années

» tous les maux de la guerre civile; elle vous dira que chez

» les peuples de l’Helvétie, la liberté fut le prix d’une série

» de travaux et de victoires; demandez à vos pères, deman-

» dez à vos souvenirs combien il a fallu verser de flots de

» sang pour ressaisir nos droits méconnus!»

Après avoir vivement impressionné l’assemblée par ces souvenirs historiques, arrivant à la situation politique de l’île, l’orateur faisait remarquer «que tout annonçait que les

» Corses étaient nés pour l’indépendance; leur pauvreté suffi-

» rait, disait-il, pour les sauver des piéges de tout citoyen

» ambitieux qui tenterait de leur enlever la liberté par la sé-

» duction de l’or. En France, l’on entend partout répéter,

» au milieu des roulements guerriers des tambours, ces pa-

» roles sacrées, je le jure. De quelque côté que l’on tourne

» les regards, on ne voit que des camps, des autels, des éten-

» dards aux couleurs nationales, et des citoyens armés prêts

» à mourir pour la défense de la liberté commune.»

Le président les remercia, au nom du pays, de la manière avec laquelle ils s’étaient noblement acquittés de leur mandat. L’assemblée déclara qu’ils seraient admis, en témoignage de satisfaction, à assister à toutes les séances. On décida en même temps, qu’une copie du discours du président aurait été remise à chacun des officiers de la garde nationale, députés à la fédération.

C’est ainsi que se terminèrent les deux premières séances de l’assemblée. Dans celle du 13 septembre, procédant à la nomination définitive du président que le privilége seul de l’âge avait appelé au fauteuil, elle témoigna le désir d’y maintenir, par acclamation et d’une voix unanime, le commandant-général des gardes civiques. «Mais ce vertueux électeur, porte le procès-verbal, résistant aux vœux de l’assemblée a fait observer, que la constitution ayant prescrit le scrutin, on violerait la loi en adoptant un tout autre mode d’élection.» Se conformant à ces principes, l’assemblée passa au scrutin individuel, ainsi qu’il était prescrit par les articles 15 et 24 du décret relatif à la constitution des assemblées primaires et administratives. Sur 341 votans, 338 désignaient le général Paoli pour le fauteuil de la présidence.

«L’assemblée, ajoute le procès-verbal, a montré par des applaudissements répétés, la joie et la satisfaction extrême, qu’elle ressentait, en voyant élever à la présidence, par l’unanimité des suffrages, le citoyen qui avait le mieux mérité de la patrie, le plus digne de la confiance de ses compatriotes.»

Touché jusqu’aux larmes de cette nouvelle marque de confiance, le président regrettait sincèrement que l’âge et les infirmités ne lui permissent plus de répondre, aussi bien qu’il l’eût désiré, à l’attente et aux espérances du pays.

«Mon dévouement éprouvé à la liberté et à la patrie est

» désormais le seul titre que je puisse présenter à votre esti-

» me et à l’affection de mes concitoyens.»

Dans les séances suivantes on s’occupa de la nomination du secrétaire et des scrutateurs. MM. les électeurs Arena, colonel des gardes nationales du district de l’Ile-Rousse, et François-Marie Pietri de Fozzano, furent nommés, le premier secrétaire, et le second scrutateur. A un second tour de scrutin, les électeurs Abbatucci père et Panattieri, ayant obtenu la pluralité des suffrages, furent aussi élus et proclamés scrutateurs. Une fois le bureau définitivement organisé, l’assemblée poursuivit régulièrement le cours de ses travaux. Arena, secrétaire, fit observer, «que l’assemblée des électeurs du département étant définitivement constituée, il convenait, peut-être, qu’avant de procéder à aucune autre opération, elle manifestât aux augustes représentants de la nation française les sentiments de respect et de reconnaissance qu’avait fait naître dans toute la Corse le décret bienfaisant qui, après l’avoir rendue à la liberté, l’associait à la gloire de l’empire français.» Cette motion fut adoptée avec empressement. L’assemblée chargea les électeurs Mattei, Guelfucci et Pietri de la rédaction d’un projet d’adresse, pour être envoyé à l’assemblée nationale. Il fut pareillement arrêté, sur la proposition du secrétaire, que l’on aurait offert au monarque fiançais l’hommage de la soumission volontaire et de la fidélité du département: ce qui devait former le sujet d’une seconde adresse.

Une question capitale pour le pays, celle de savoir s’il devait former un ou deux départements, semblait de nature à exciter, au sein de l’assemblée, les débats les plus animés . Aussi prit-on sagement le parti de conserver provisoirement le statu quo. Restait une seconde difficulté, c’était le siège de l’administration départementale. On ajourna l’examen de cette question non moins délicate jusqu’après la nomination des membres de cette administration et du procureur général syndic. Cet ajournement fut une espèce de concession faite au désir de la paix, que menaçaient de troubler les pressantes exigences des intérêts rivaux.

Dans la séance du 18, on commença à procéder au choix des administrateurs, par le district d’Ampugnani; l’avantage d’avoir, pour un de ses membres, le général Paoli détermina cette préférence. Il obtint l’unanimité des suffrages moins une voix, car sur 338 votans, 337 bulletins portaient son nom. Le résultat du scrutin lui donna pour collègues dans ce district Paul Pompei-Paoli, Raphaël Casabianca, Louis Ciavaldini colonel des gardes nationales de la piève d’Orezza, dont le père s’était distingué parmi les champions de la cause nationale, Hyacinthe Sebastiani, Saverj et Andreucci. «La mémoire de Ciavaldini, disait le général Paoli, en recevant le drapeau que son fils vint présenter à l’assemblée, sera chère et respectée, aussi long-temps que le patriotisme figurera au rang des premières vertus nationales.»

Le 22, cette opération étant terminée, le président proclama, comme membres du département, ceux des électeurs qui avaient obtenu la pluralité des suffrages. Restait la nomination du procureur-général syndic. Le nom de Saliceti avait rallié presque tous les suffrages. En effet, sur 377 électeurs, 371 votèrent pour lui. On lit dans le procès-verbal. «Le président le proclama procureur-général syndic à la satisfaction de l’assemblée.»

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Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
490 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066334222
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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