Un capitaine de quinze ans

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— Présent!» répondit le maître d’équipage en se relevant.

Mais il s’aperçut alors que, dans sa chute, son aviron de queue s’était cassé par le milieu.

«Un autre aviron! dit le capitaine Hull.

— C’est fait,» répondit Howik.

A ce moment, un bouillonnement se produisit sous les eaux, à quelques toises seulement de l’embarcation.

Le baleineau venait de reparaître. La jubarte le vit, et elle se précipita vers lui.

Cette circonstance ne pouvait que donner à la lutte un caractère plus terrible. La jubarte allait se battre pour deux.

Le capitaine Hull regarda du côté du Pilgrim. Sa main agita frénétiquement la gaffe qui portait le pavillon.

Que pouvait faire Dick Sand qui n’eût été déjà fait au premier signal du capitaine? Les voiles du Pilgrim étaient orientées et le vent commençait à les enfler. Malheureusement, le brick-goëlette ne possédait pas une hélice dont on pût accroître l’action pour marcher plus vite. Lancer une des embarcations à la mer et courir au secours du capitaine avec l’aide des noirs, c’eût été une perte de temps considérable, et, d’ailleurs, le novice avait ordre de ne pas quitter le bord, quoi qu’il arrivât. Cependant, il fit descendre de ses porte-manteaux le canot d’arrière qu’il traîna à la remorque, afin que le capitaine et ses compagnons pussent s’y réfugier, si besoin était.

En ce moment, la jubarte, couvrant le baleineau de son corps, était revenue à la charge. Cette fois, elle évolua de manière à atteindre directement l’embarcation.

La baleinière faillit chavirer. (Page 70.)


«Attention, Howik!» cria une dernière fois le capitaine Hull.

Mais le maître d’équipage était pour ainsi dire désarmé. Au lieu d’un levier dont la longueur faisait la force, il ne tenait plus à la main qu’un aviron relativement court.

Il essaya de virer de bord.

Ce fut impossible.

Les matelots comprirent qu’ils étaient perdus. Tous se levèrent, poussant un cri terrible, qui fut peut-être entendu du Pilgrim!

Elle battit formidablement les eaux troublées. (Page 74.)


Un terrible coup de queue du monstre venait de frapper la baleinière par-dessous.

L’embarcation, projetée dans l’air avec une violence irrésistible, retomba brisée en trois morceaux au milieu des lames furieusement entre-choquées par les bonds de la baleine.

Les infortunés matelots, quoique grièvement blessés, auraient peut-être eu la force de se maintenir encore, soit en nageant, soit en s’accrochant à quelque débris flottant.

C’est même ce que fit le capitaine Hull, que l’on vit un instant hisser le maître d’équipage sur une épave...

Mais la jubarte, au dernier degré de la fureur, se retourna, bondit, peut-être, dans les derniers soubresauts d’une agonie terrible, et, de sa queue, elle battit formidablement les eaux troublées dans lesquelles ces malheureux nageaient encore!

Pendant quelques minutes, on ne vit plus qu’une trombe liquide s’éparpillant en gerbes de tous côtés.

Un quart d’heure après, lorsque Dick Sand, qui, suivi des noirs, s’était précipité dans le canot, eut atteint le théâtre de la catastrophe, tout être vivant avait disparu. Il ne restait plus que quelques débris de la baleinière à la surface des eaux rouges de sang.

CHAPITRE IX

Table des matières

CAPITAINE SAND.

La première impression que ressentirent les passagers du Pilgrim devant cette terrible catastrophe fut un mélange de pitié et d’horreur. Ils ne songèrent qu’à cette mort épouvantable du capitaine Hull et des cinq matelots du bord. Cette effroyable scène venait de s’accomplir presque sous leurs yeux, sans qu’ils eussent pu rien faire pour les sauver! Ils n’avaient pu même arriver à temps pour recueillir l’équipage de la baleinière, leurs malheureux compagnons blessés, mais vivants encore, et pour opposer la coque du Pilgrim aux coups formidables de la jubarte! Le capitaine Hull et ses hommes avaient à jamais disparu.

Lorsque le brick-goëlette fut arrivé sur le lieu du sinistre, Mrs. Weldon tomba à genoux, les mains levées vers le ciel.

«Prions!» dit la pieuse femme.

A elle se joignit son petit Jack, qui s’agenouilla en pleurant près de sa mère. Le pauvre enfant avait tout compris. Dick Sand, Nan, Tom, les autres noirs se tinrent debout, la tête inclinée. Tous répétèrent la prière que Mrs. Weldon adressa à Dieu en recommandant à sa bonté infinie ceux qui venaient de paraître devant lui.

Puis, Mrs. Weldon, se retournant vers ses compagnons:

«Et maintenant, mes amis, dit-elle, demandons au Ciel force et courage pour nous-mêmes!»

Oui! ils ne pouvaient trop implorer l’aide de Celui qui peut tout, car leur situation était des plus graves!

Ce navire qui les portait n’avait plus de capitaine pour le commander, plus d’équipage pour le manœuvrer. Il se trouvait au milieu de cet immense océan Pacifique, à des centaines de milles de toutes terres, à la merci des vents et des flots.

Quelle fatalité avait donc amené cette baleine sur le passage du Pilgrim? Quelle fatalité plus grande encore avait poussé le malheureux capitaine Hull, si sage d’ordinaire, à tout risquer pour compléter son chargement? Et quelle catastrophe à compter parmi les plus rares des annales de la grande pêche, que celle-ci, qui n’avait pas permis de sauver un seul des matelots de la baleinière!

Oui! c’était une terrible fatalité !

En effet, il n’y avait plus un marin à bord du Pilgrim!

Si! Un seul! Dick Sand, et ce n’était qu’un novice, un jeune homme de quinze ans!

Capitaine, maître, matelots, on peut dire que tout l’équipage se résumait maintenant en lui.

A bord se trouvait une passagère, une mère et son fils, dont la présence devait rendre la situation plus difficile encore.

Puis, il y avait aussi quelques noirs, braves gens, courageux et zélés, sans doute, prêts à obéir à qui serait en état de leur commander, mais dépourvus des plus simples notions du métier de marin!

Dick Sand restait immobile, les bras croisés, regardant la place où venait de s’engloutir le capitaine Hull, son protecteur, pour lequel il éprouvait une affection filiale. Puis, ses yeux parcouraient l’horizon, cherchant à découvrir quelque bâtiment auquel il eût demandé aide et assistance, auquel il aurait pu, tout au moins, confier Mrs. Weldon.

Il n’eût pas abandonné pour cela le Pilgrim, non, certes! sans avoir tout essayé pour le ramener au port. Mais Mrs. Weldon et son petit garçon eussent été en sûreté. Il n’aurait plus eu à craindre pour ces deux êtres, auxquels il s’était voué corps et âme.

L’Océan était désert. Depuis la disparition de la jubarte, pas un point n’en venait altérer la surface. Tout était ciel et eau autour du Pilgrim. Le jeune novice ne savait que trop bien qu’il se trouvait en dehors des routes suivies par les navires de commerce, et. que les autres baleiniers naviguaient encore au loin sur les lieux de pêche.

Cependant, il s’agissait d’envisager la situation en face, de voir les choses telles qu’elles étaient. C’est ce que fit Dick Sand, demandant à Dieu, du plus profond de son cœur, aide et secours.

Quelle résolution allait-il prendre?

En ce moment, Negoro parut sur le pont, qu’il avait quitté après la catastrophe. Ce qu’avait ressenti devant cet irréparable malheur un être aussi énigmatique, nul n’eût pu le dire. Il avait contemplé le désastre sans faire un geste, sans se départir de son mutisme. Son œil en avait avidement saisi tous les détails. Mais si, dans un moment pareil, on eût pu songer à l’observer, on se fût étonné tout au moins que pas un muscle n’eût bougé sur son visage impassible. En tout cas, et comme s’il ne l’eût pas entendu, il n’avait point répondu au pieux appel de Mrs. Weldon, priant pour l’équipage englouti.

Negoro s’avançait vers l’arrière, là même où Dick Sand se tenait immobile. Il s’arrêta à trois pas du novice.

«Vous avez à me parler? demanda Dick Sand.

— J’ai à parler au capitaine Hull, répondit froidement Negoro, ou, à son défaut, au maître Howik.

— Vous savez bien que tous deux ont péri! s’écria le novice.

— Qui commande donc à bord maintenant? demanda très-insolemment Negoro.

— Moi, répondit sans hésiter Dick Sand.

— Vous! fit Negoro, qui haussa les épaules. Un capitaine de quinze ans!

— Un capitaine de quinze ans!» répondit le novice, en marchant sur le maître-coq.

Celui-ci recula.

«Ne l’oubliez pas! dit alors Mrs. Weldon. Il n’y a plus qu’un capitaine ici... le capitaine Sand, et il est bon que chacun sache qu’il saura se faire obéir!»

Negoro s’inclina, murmurant d’un ton ironique quelques mots que l’on ne put entendre, et il retourna à son poste.

On le voit, la résolution de Dick était prise.

Cependant le brick-goëlette, sous l’action de la brise qui commençait à fraîchir, avait déjà dépassé le vaste banc de crustacés.

Dick Sand examina l’état de la voilure. Puis, ses yeux s’abaissèrent sur le pont. Il eut alors ce sentiment que si une effroyable responsabilité lui incombait dans l’avenir, il fallait qu’il fût de force à l’accepter. Il osa regarder ces survivants du Pilgrim, dont les yeux étaient fixés sur lui maintenant. Et, lisant dans leurs regards qu’il pouvait compter sur eux, il leur dit en deux mots qu’ils pouvaient à leur tour compter sur lui.

 

Dick Sand avait fait en toute sincérité son examen de conscience.

S’il était capable de modifier ou d’établir la voilure du brick-goëlette, suivant les circonstances, en employant les bras de Tom et de ses compagnons, il ne possédait évidemment pas encore toutes les connaissances nécessaires pour déterminer son point par le calcul.

Avec quatre ou cinq années de plus, Dick Sand eût connu à fond ce beau et difficile métier de marin! Il aurait su se servir du sextant, cet instrument, que maniait chaque jour la main du capitaine Hull, et qui lui donnait la hauteur des astres! Il aurait lu sur la chronomètre l’heure du méridien de Greenvich et en aurait déduit la longitude par l’angle horaire! Le soleil se serait fait son conseiller de chaque jour! La lune, les planètes lui auraient dit: Là, sur ce point de l’Océan, est ton navire! Ce firmament sur lequel les étoiles se meuvent comme les aiguilles d’une horloge parfaite, que nulle secousse ne peut déranger et dont l’exactitude est absolue, ce firmament lui eût appris les heures et les distances! Par les observations astronomiques, il aurait reconnu, comme le reconnaissait chaque jour son capitaine, l’endroit qu’occupait le Pilgrim à un mille près, et la route suivie aussi bien que la route à suivre!

Et maintenant, à l’estime, c’est-à-dire par la route mesurée au loch, relevée au compas et corrigée de la dérive, il devait uniquement demander son chemin.

Cependant, il ne fléchit pas.

Mrs. Weldon avait compris tout ce qui se passait dans le cœur si résolu du jeune novice,

«Merci, Dick, lui dit-elle d’une voix qui ne tremblait pas. Le capitaine Hull n’est plus! Tout son équipage a péri avec lui. Le sort du navire est entre tes mains! Dick, tu sauveras le navire et ceux qu’il porte!

— Oui, mistress Weldon, répondit Dick Sand, oui! je le tenterai, avec l’aide de Dieu!

— Tom et ses compagnons sont de braves gens sur lesquels tu peux absolument faire fond.

— Je le sais, et j’en ferai des marins, et nous manœuvrerons ensemble. Avec beau temps, ce sera facile! Avec mauvais temps... eh bien, avec mauvais temps, nous lutterons et nous vous sauverons encore, mistress Weldon, vous et votre petit Jack, tous! Oui, je sens que je le ferai...»

Et il répéta:

«Avec l’aide de Dieu!

— Maintenant, Dick, peux-tu savoir quelle est la position du Pilgrim? demanda Mrs. Weldon.

— Facilement, répondit le novice. Je n’ai qu’à consulter la carte du bord, sur laquelle le point a été porté hier par le capitaine Hull.

— Et pourras-tu mettre le navire en bonne direction?

— Oui, je pourrai mettre le cap à l’est, à peu près sur le point du littoral américain que nous devons accoster.

— Mais, Dick, reprit Mrs. Weldon, tu comprends bien, n’est-ce pas, que cette catastrophe peut et même doit modifier nos premiers projets? Il n’est plus question de conduire le Pilgrim à Valparaiso. Le port le plus rapproché de la côte d’Amérique est maintenant son port de destination.

— Sans doute, mistress Weldon, répondit le novice. Aussi, ne craignez rien! Cette côte américaine qui s’allonge profondément vers le sud, nous ne pouvons manquer de l’atteindre.

— Où est-elle située? demanda Mrs. Weldon.

— Là, dans cette direction, répondit Dick Sand en montrant du doigt l’est, qu’il releva au moyen de la boussole.

— Eh bien, Dick, que nous atteignions Valparaiso ou tout autre point du littoral, peu importe! Ce qu’il faut, c’est atterrir.

— Et nous le ferons, mistress Weldon, et je vous débarquerai en lieu sûr, répondit le jeune novice d’une voix ferme. D’ailleurs, en ralliant la terre, je ne renonce pas à l’espoir de rencontrer quelques-uns de ces bâtiments qui font le cabotage sur la côte. Ah! mistress Weldon, le vent commence à s’établir dans le nord-ouest! Dieu fasse qu’il tienne ainsi, nous ferons de la route, et bonne route! Nous filerons grand largue, et toutes nos voiles porteront, depuis la brigantine jusqu’au clin-foc!»

Dick Sand avait parlé avec la confiance du marin, qui se sent un bon navire sous les pieds, un navire dont il est maître sous toutes les allures. Il allait prendre la barre et appeler ses compagnons pour orienter convenablement les voiles, lorsque Mrs. Weldon lui rappela qu’il devait, avant tout, connaître la position du Pilgrim.

C’était, en effet, la première chose à faire. Dick Sand alla prendre, dans la chambre du capitaine, la carte où le point de la veille était indiqué. Il put donc montrer à Mrs. Weldon que le brick-goëlette était par 43e 35 en latitude, et en longitude par 164° 13’, car, depuis vingt quatre heures, il n’avait pour ainsi dire pas fait de route,

Mrs. Weldon s’était penchée sur cette carte. Elle regardait la teinte brune qui figurait la terre, sur la droite de ce vaste Océan. C’était le littoral de l’Amérique du Sud, immense barrage jeté entre le Pacifique et l’Atlantique, depuis le cap Horn jusqu’aux rivages de la Colombie. A la considérer ainsi, cette carte, qui se développait alors sous ses yeux, sur laquelle tenait un océan, tout entier, elle devait donner à penser qu’il serait facile de rapatrier les passagers du Pilgrim. C’est une illusion qui se reproduit invariablement pour qui n’est pas familiarisé avec les échelles auxquelles se rapportent les cartes marines. Et, en effet, il semblait à Mrs. Weldon que la terre devait être en vue, comme elle l’était sur ce morceau de papier!

Et cependant, au milieu de cette page blanche, le Pilgrim, figuré à l’échelle exacte, aurait été plus petit que le plus microscopique des infusoires! Ce point mathématique, sans dimensions appréciables, eût paru perdu comme il l’était en réalité dans l’immensité du Pacifique!

Dick Sand, lui, n’avait pas éprouvé la même impression que Mrs. Weldon. Il savait combien la terre était éloignée, et que bien des centaines de milles ne suffisaient pas à en mesurer la distance. Mais son parti était pris: il était devenu un homme sous la responsabilité qui lui incombait.

Le moment était venu d’agir. Il fallait profiter de cette brise de nord-ouest qui fraîchissait. Le vent contraire avait fait place au vent favorable, et quelques nuages, éparpillés au zénith sous la forme cyrrhus, indiquaient qu’il tiendrait au moins pendant un certain temps.!

Dick Sand appela Tom et ses compagnons.

«Mes amis, leur dit-il, notre navire n’a plus d’autre équipage que vous. Je ne puis manœuvrer sans votre aide. Vous n’êtes pas marins, mais vous avez de bons bras. Menez-les donc au service du Pilgrim, et nous pourrons le diriger. Il va de notre salut à tous que tout marche bien à bord.

— Monsieur Dick, répondit Tom, mes compagnons et moi, nous sommes vos matelots. La bonne volonté ne nous manquera pas. Tout ce que des hommes peuvent faire, commandés par vous, nous le ferons.

— Bien parlé, vieux Tom, dit Mrs. Weldon.

— Oui, bien parlé, reprit Dick Sand, mais il faut être prudent, et je ne forcerai pas de toile, afin de ne rien compromettre. Un peu moins de vitesse, mais plus de sécurité, c’est ce que nous commandent les circonstances. Je vous indiquerai, mes amis, ce que chacun aura à faire dans la manœuvre. Quant à moi, je resterai au gouvernail tant que la fatigue ne m’obligera pas à l’abandonner. De temps en temps, quelques heures de sommeil suffiront à me remettre. Mais, pendant ces quelques heures, il faudra bien que l’un de vous me remplace. Tom, je vous indiquerai comment on gouverne au moyen de la boussole. Ce n’est pas difficile, et, avec un peu d’attention, vous apprendrez vite à maintenir le cap du navire en bonne direction.

Mrs. Weldon s’était penchée sur cette carte. (Page 78.)


— Quand vous voudrez, monsieur Dick, répondit le vieux noir.

— Eh bien, répondit le novice, restez près de moi, à la barre, jusqu’à la fin de la journée, et, si la fatigue m’accable, vous pourrez déjà me remplacer pour quelques heures.

— Et moi, dit le petit Jack, est-ce que je ne pourrai pas aider un peu mon ami Dick?

— Oui, cher enfant, répondit Mrs. Weldon, en pressant Jack dans ses bras, on t’apprendra à gouverner, et je suis sûre que, tant que tu seras à la barre, nous aurons bon vent!

Tous trois tombèrent à la renverse. (Page 84.)


— Bien sûr! Bien sûr! mère, je te ie promets! répondit le petit garçon en frappant des mains.

— Oui, dit le jeune novice en souriant, les bons mousses savent conserver le bon vent! C’est bien connu des vieux marins!»

Puis, s’adressant à Tom et aux autres noirs:

«Mes amis, leur dit-il, nous allons brasser les vergues grand largue. Vous n’aurez qu’à faire ce que je vous dirai.

— A vos ordres, répondit Tom, à vos ordres, capitaine Sand.»

CHAPITRE X

Table des matières

LES QUATRE JOURS QUI SUIVENT,

Dick Sand était donc le capitaine du Pilgrim, et sans perdre un instant, il prit les mesures nécessaires afin de mettre le navire sous toutes voiles.

Il était bien entendu que les passagers ne pouvaient avoir qu’une espérance: celle d’atteindre un port quelconque du littoral américain, sinon Valparaiso. Ce que Dick Sand comptait faire, c’était reconnaître la direction et la vitesse du Pilgrim, afin d’en tirer une moyenne. Pour cela, il suffisait de porter chaque jour sur la carte la route obtenue, comme il a été dit, par le loch et la boussole. Il y avait précisément à bord un de ces «patent-lochs», à cadrans et à hélice, qui donnent fort exactement la vitesse pour un temps déterminé. Cet utile instrument, d’un emploi très-facile, pouvait rendre les plus grands services, et les noirs étaient parfaitement aptes à le manœuvrer.

Une seule cause d’erreur subsisterait, — les courants. Pour la combattre, l’estime eût été insuffisante, et les observations astronomiques seules eussent permis de s’en rendre un compte exact. Or, ces observations, le jeune novice était encore hors d’état de les faire.

Dick Sand avait eu un instant la pensée de ramener le Pilgrim à la Nouvelle-Zélande. La traversée eût été moins longue, et certainement il l’aurait fait, si le vent, qui avait été contraire jusqu’alors, ne fût devenu favorable. Mieux valait donc se diriger vers l’Amérique.

En effet, le vent avait tourné presque cap pour cap, et maintenant il soufflait du nord-ouest avec une tendance à fraîchir. Il fallait donc en profiter et faire le plus de route possible.

Dick Sand se disposa donc à mettre le Pilgrim grand largue.

Dans un brick-goëlette, le mât de misaine porte quatre voiles carrées: la misaine, sur le bas-mât; au-dessus, le hunier, sur le mât d’hune; puis, sur le mât de perroquet, un perroquet et un cacatois.

Le grand mât, au contraire, est moins chargé de voilure. Il ne porte au bas-mât qu’une brigantine, et au-dessus une voile de flèche.

Entre ces deux mâts, sur les étais qui les soutiennent par l’avant, on peut encore établir un triple étage de voiles triangulaires.

Enfin, à l’avant, sur le beaupré et son bout-dehors, s’amurent les trois focs.

Les focs, la brigantine, le flèche, les voiles d’étais sont facilement maniables. Ils peuvent être hissés du pont, sans qu’il soit nécessaire de monter dans la mâture, puisqu’ils ne sont pas serrés sur les vergues au moyen de rabans qu’il faut préalablement larguer.

Au contraire, la manœuvre des voiles du mât de misaine exige une plus grande habitude du métier de marin. Il est nécessaire, en effet, lorsqu’on veut les établir, de grimper par les haubans, soit dans la hune de misaine, soit sur les barres de perroquet, soit au capelage dudit mât, — et cela aussi bien pour les larguer ou les serrer que pour diminuer leur surface en prenant des ris. De là, l’obligation de courir sur les marchepieds, — cordes mobiles tendues au-dessous des vergues, — de travailler d’une main en se tenant de l’autre, manœuvre périlleuse pour qui n’en a pas l’habitude. Les oscillations du roulis et du tangage, très-accrues par la longueur du levier, le battement des voiles sous une brise un peu fraîche, ont vite fait d’envoyer un homme par-dessus le bord. C’était donc une opération véritablement dangereuse pour Tom et ses compagnons.

 

Très-heureusement, le vent soufflait modérément. La mer n’avait pas encore eu le temps de se faire. Les coups de roulis ou de tangage se maintenaient dans une amplitude modérée.

Lorsque Dick Sand, au signal du capitaine Hull, s’était dirigé vers le théâtre de la catastrophe, le Pilgrim ne portait que ses focs, sa brigantine, sa misaine et son hunier. Pour passer de la panne au plus près, le novice n’avait eu qu’à faire servir, c’est-à-dire à contre-brasser le phare de misaine. Les noirs l’avaient facilement aidé dans cette manœuvre.

Il s’agissait donc maintenant d’orienter grand largue, et, pour compléter la voilure, de hisser le perroquet, le cacatois, le flèche et les voiles d’étais.

«Mes amis, dit le novice aux cinq noirs, faites ce que je vais vous commander, et tout ira bien.»

Dick Sand était resté à la roue du gouvernail.

«Allez! cria-t-il. Tom, larguez vivement cette manœuvre!

— Larguez?... dit Tom, qui ne comprenait pas cette expression.

— Oui... défaites-la! — A vous, Bat... la même chose!... Bon!... Halez... raidissez... Voyons, tirez dessus!

— Comme cela? dit Bat.

— Oui, comme cela. Très bien!... Allons, Hercule... de la vigueur! Un bon coup là.»

Dire: de la vigueur! à Hercule, c’était peut-être imprudent. Le géant, sans s’en douter, donna un coup à tout casser.

«Eh! pas si fort, mon brave! cria Dick Sand en souriant. Vous allez amener la mâture en bas!

— J’ai à peine tiré, répondit Hercule.

— Eh bien, faites semblant seulement! Vous verrez que ça suffira!... Bien, mollissez... larguez... rendez la main!... Amarrez... attachez... comme cela 1... Bon!... De l’ensemble! Halez... tirez sur les bras...»

Et tout le phare du mât de misaine, dont les bras de bâbord avaient été mollis, tourna lentement. Le vent, gonflant alors les voiles, imprima une certaine vitesse au navire.

Dick Sand fit alors mollir les écoutes des focs. Puis, il rappela les noirs à l’arrière.

«Voilà qui est fait, mes amis, et bien fait! Occupons-nous maintenant du grand mât. Mais ne cassez rien, Hercule.

— Je tâcherai,» répondit le colosse, sans vouloir s’engager davantage.

Cette seconde manœuvre fut assez facile. L’écoute du gui ayant été larguée en douceur, la brigantine prit le vent plus normalement et ajouta sa puissante action à celle des voiles de l’avant.

Le flèche fut alors établi au-dessus de la brigantine, et, comme il était simplement cargué, il n’y avait qu’à peser sur la drisse, à amurer, puis à border. Mais Hercule pesa si bien, de compte à demi avec son ami Actéon, sans compter le petit Jack qui s’était joint à eux, que la drisse cassa net.

Tous trois tombèrent à la renverse, — sans se faire aucun mal, heureusement. Jack était enchanté !

«Ce n’est rien, ce n’est rien! cria le novice. Rajustez provisoirement les deux bouts, et hissez en douceur!»

C’est ce qui fut fait sous les yeux mêmes de Dick Sand, sans qu’il eût encore quitté la barre. Le Pilgrim marchait déjà rapidement, le cap à l’est, et il n’y avait plus qu’à le maintenir dans cette direction. Rien de plus facile, puisque le vent était maniable, et que les embardées n’étaient pas à craindre.

«Bien, mes amis! dit le novice. Vous serez de bons marins avant la fin de la traversée!

— Nous ferons de notre mieux, capitaine Sand,» répondit Tom.

Mrs. Weldon complimenta aussi ces braves gens.

Le petit Jack lui-même reçut sa part d’éloges, car il avait joliment travaillé.

«Je crois même, monsieur Jack, dit Hercule en souriant, que c’est vous qui avez cassé la drisse! Quelle bonne petite poigne vous avez! Sans vous, nous n’aurions rien fait de bon!»

Et le petit Jack, très-fier de lui, secoua vigoureusement la main de son ami Hercule.

L’installation de la voilure du Pilgrim n’était pas complète encore. Il lui manquait ces voiles hautes, dont l’action n’est point à dédaigner sous cette allure du grand largue. Perroquet, cacatois, voiles d’étais, le brick-goëlette devait sensiblement gagner à les porter, et Dick Sand résolut de les établir.

Cette manœuvre devait être plus difficile que les autres, non pour les voiles d’étais, qui pouvaient se hisser, s’amurer et se border d’en bas, mais pour les voiles carrées du mât de misaine. Il fallait monter jusqu’aux barres pour les larguer, et Dick Sand, ne voulant exposer personne de son équipage improvisé, s’occupa de le faire lui-même.

Il appela donc Tom, et il le mit à la roue du gouvernail, en lui montrant comment il fallait tenir le bâtiment. Puis, Hercule, Bat, Actéon, Austin étant placés, les uns aux drisses du cacatois, les autres à celles du perroquet, il s’élança dans la mâture. Grimper les enfléchures des haubans de misaine, les hampes de revers, les enfléchures des haubans du mât de hune, atteindre les barres, ce ne fut qu’un jeu pour le jeune novice. En une minute, il était sur le marchepied de la vergue de perroquet, et il larguait les rabans qui tenaient la voile serrée.

Puis, il reprit pied sur les barres, et il grimpa sur la vergue de cacatois, dont il largua rapidement la voile.

Dick Sand avait fini sa besogne, et, saisissant un des galhaubans de tribord, il se laissa glisser jusqu’au pont.

Là, sur ses indications, les deux voiles furent vigoureusement amurées et bordées, puis les deux vergues hissées à bloc. Les voiles d’étais ayant été ensuite établies entre le grand mât et le mât de misaine, la manœuvre se trouva terminée.

Hercule n’avait rien cassé cette fois.

Le Pilgrim portait alors toutes les voiles qui composaient son gréement. Sans doute, Dick Sand aurait pu y joindre encore les bonnettes de misaine à bâbord; mais c’était une manœuvre difficile, dans les circonstances actuelles, et, s’il avait fallu les rentrer en cas de grain, on n’aurait pu le faire avec assez de rapidité. Le novice s’en tint donc là.

Tom fut alors relevé de son poste à la roue du gouvernail, que Dick Sand vint reprendre.

La brise fraîchissait. Le Pilgrim, donnant une légère bande sur tribord, glissait rapidement à la surface de la mer, en laissant derrière lui un sillage bien plat, qui témoignait de la pureté de ses lignes d’eau.

«Nous voici en bonne route, mistress Weldon, dit alors Dick Sand, et maintenant, que Dieu nous conserve ce vent favorable!»

Mrs. Weldon serra la main du jeune novice. Puis, fatiguée de toutes les émotions de cette dernière heure, elle regagna sa cabine et tomba dans une sorte d’assoupissement pénible qui n’était pas du sommeil.

Le nouvel équipage resta sur le pont du brick-goëlette, veillant sur le gaillard d’avant, et prêt à obéir aux ordres de Dick Sand, c’est-à-dire à modifier l’orientation des voiles, suivant les variations du vent; mais, tant que la brise conserverait et cette force et cette direction, il n’y aurait absolument rien à faire.

Pendant tout ce temps, que devenait donc cousin Bénédict?

Cousin Bénédict s’occupait d’étudier à la loupe un articulé qu’il avait enfin découvert à bord, un simple orthoptère, dont la tête disparaissait sous le prothorax, un insecte aux élytres plates, à l’abdomen arrondi, aux ailes assez longues, qui appartenait à la famille des blattiens et à l’espèce des blattes américaines.

C’était précisément en furetant dans la cuisine de Negoro, qu’il avait fait cette précieuse trouvaille, et au moment où le maître-coq allait impitoyablement écraser ledit insecte. De là, une colère, que Negoro laissa froidement passer, d’ailleurs.

Mais, ce cousin Bénédict, savait-il quel changement s’était produit à bord depuis le moment où le capitaine Hull et ses compagnons avaient commencé cette funeste pêche de la jubarte? Oui, sans doute. Il était même sur le pont, lorsque le Pilgrim arriva en vue des débris de la baleinière. L’équipage du brick-goëlette avait donc péri sous ses yeux.

Prétendre que cette catastrophe ne l’avait pas touché, ce serait accuser son cœur. Cette pitié pour autrui, que tout le monde ressent, il l’avait certainement éprouvée. Il s’était également ému de la situation faite à sa cousine. Il était venu serrer la main de Mrs. Weldon, comme pour lui dire: «N’ayez pas peur! Je suis là ! Je vous reste!».