Un capitaine de quinze ans

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CHAPITRE II

Table des matières

DICK SAND.

Cependant, la mer était belle, et, sauf les retards, la navigation s’opérait dans des conditions très-supportables.

Mrs. Weldon avait été installée à bord du Pilgrim aussi confortablement que possible. Ni dunette, ni roufle n’occupaient l’arrière du pont. Aucune cabine de poupe n’avait donc pu recevoir la passagère. Elle dut se contenter de la chambre du capitaine Hull, située sur l’arrière, et qui constituait son modeste logement de marin. Et encore avait-il fallu que le capitaine insistât pour la lui faire accepter. Là, dans cet étroit logement, s’était installée Mrs. Weldon, avec son enfant et la vieille Nan. C’est là qu’elle prenait ses repas, en compagnie du capitaine et du cousin Bénédict, pour lequel on avait établi une sorte de chambre en abord.

Quant au commandant du Pilgrim, il s’était casé dans une cabine du poste de l’équipage, cabine qui eût été occupée par le second, s’il y avait eu un second à bord. Mais le brick-goëlette naviguait, on le sait, dans des conditions qui avaient permis d’économiser les services d’un second officier.

Les hommes du Pilgrim, bons et solides marins, se montraient très-unis par la communauté d’idées et d’habitudes. Cette saison de pêche était la quatrième qu’ils faisaient ensemble. Tous Américains de l’Ouest, ils se connaissaient de longue date, et appartenaient au même littoral de l’État de Californie.

Ces braves gens se montraient fort prévenants envers Mrs. Weldon, la femme de leur armateur, pour lequel ils professaient un dévouement sans bornes. Il faut dire que, largement intéressés dans les bénéfices du navire, ils avaient navigué jusqu’alors avec grand profit. Si, en raison de leur petit nombre, ils ne s’épargnaient pas à la peine, c’est que tout travail accroissait leurs avantages dans le règlement des comptes qui terminait chaque saison. Cette fois, il est vrai, le profit serait presque nul, et cela les faisait justement maugréer contre ces coquins de la Nouvelle-Zélande.

Un homme à bord, seul, entre tous, n’était pas d’origine américaine. Portugais de naissance, mais parlant l’anglais couramment, il se nommait Negoro, et remplissait les modestes fonctions de cuisinier du brick-goëlette.

Le cuisinier du Pilgrim ayant déserté à Auckland, ce Negoro, alors sans emploi, s’était offert pour le remplacer. C’était un homme taciturne, très-peu communicatif, qui se tenait à l’écart, mais faisait convenablement son métier. En l’engageant, le capitaine Hull semblait avoir eu la main assez heureuse, et, depuis son embarquement, le maître-coq n’avait mérité aucun reproche.

Cependant, le capitaine Hull regrettait de ne pas avoir eu le temps de se renseigner suffisamment sur son passé. Sa figure, ou plutôt son regard, ne lui allait qu’à moitié, et quand il s’agit de faire entrer un inconnu dans la vie du bord, si restreinte, si intime, on ne devrait rien négliger pour s’assurer de ses antécédents.

Negoro pouvait avoir quarante ans. Maigre, nerveux, de taille moyenne, très-brun de poil, un peu basané de peau, il devait être robuste. Avait-il reçu quelque instruction? Oui, cela se voyait à certaines observations qui lui échappaient quelquefois. D’ailleurs, il ne parlait jamais de son passé, il ne disait mot de sa famille. D’où il venait, où il avait vécu, on ne pouvait le deviner. Quel serait son avenir? on ne le savait pas davantage. Il annonçait seulement l’intention de débarquer à Valparaiso. C’était certainement un homme singulier. En tout cas, il ne paraissait pas qu’il fût marin. Il semblait même être plus étranger aux choses de la marine que ne l’est un maître-coq, dont une partie de l’existence s’est passée sur mer.

Cependant, quant à être incommodé par le roulis ou le tangage du navire, comme des gens qui n’ont jamais navigué, il ne l’était aucunement, et c’est quelque chose pour un cuisinier de bord.

En somme, on le voyait peu. Pendant le jour, il demeurait le plus ordinairement confiné dans son étroite cuisine, devant le fourneau de fonte qui en occupait la plus grande place. La nuit venue, le fourneau éteint, Negoro regagnait la «cabane» qui lui était réservée au fond du poste de l’équipage. Puis, il se couchait aussitôt et s’endormait.

Il a été dit ci-dessus que l’équipage du Pilgrim se composait de cinq matelots et d’un novice.

Ce jeune novice, âgé de quinze ans, était enfant de père et mère inconnus. Ce pauvre être, abandonné dès sa naissance, avait été recueilli par la charité publique et élevé par elle.

Dick Sand, — ainsi se nommait-il, — devait être originaire de l’État de New-York, et sans doute de la capitale de cet État.

Si le nom de Dick, — abréviatif de celui de Richard, — avait été donné au petit orphelin, c’est que ce nom était celui du charitable passant qui l’avait recueilli, deux ou trois heures après sa naissance. Quant au nom de Sand, il lui fut attribué en souvenir de l’endroit où il avait été trouvé, c’est-à-dire sur cette pointe de Sandy-Hook , qui forme l’entrée du port de New-York, à l’embouchure de l’Hudson.

Dick Sand, lorsqu’il aurait atteint toute sa croissance, ne devait pas dépasser la taille moyenne, mais il était fortement constitué. On ne pouvait douter qu’il ne fût d’origine anglo-saxonne. Il était brun, cependant, avec des yeux bleus dont le cristallin brillait d’un feu ardent. Son métier de marin l’avait déjà convenablement préparé aux luttes de la vie. Sa physionomie intelligente respirait l’énergie. Ce n’était pas celle d’un audacieux, c’était celle d’un «oseur». Souvent on cite ces trois mots d’un vers inachevé de Virgile:

Audaces fortuna juvat...

mais on les cite incorrectement. Le poëte a dit:

Audentes fortuna juvat...

C’est aux oseurs, non aux audacieux, que sourit presque toujours la fortune. L’audacieux peut être irréfléchi. L’oseur pense d’abord, agit ensuite. Là est la nuance.

Dick Sand était audens. A quinze ans, il savait déjà prendre un parti, et exécuter jusqu’au bout ce qu’avait décidé son esprit résolu. Son air, à la fois vif et sérieux, attirait l’attention. Il ne se dissipait pas en paroles ou en gestes, comme le font ordinairement les garçons de son âge. De bonne heure, à une époque de la vie où on ne discute guère les problèmes de l’existence, il avait envisagé en face sa condition misérable, et il s’était promis de «se faire» lui-même.

Et il s’était fait, — étant déjà presque un homme à l’âge où d’autres ne sont encore que des enfants.

En même temps, très-leste, très-habile à tous les exercices physiques, Dick Sand était de ces êtres privilégiés, dont on peut dire qu’ils sont nés avec deux pieds gauches et deux mains droites. De cette façon, ils font tout de la bonne main et partent toujours du bon pied.

La charité publique, on l’a dit, avait élevé le petit orphelin. Il avait été mis d’abord dans une de ces maisons d’enfants, où il y a toujours, en Amérique, une place pour les petits abandonnés. Puis, à quatre ans, Dick apprenait à lire, à écrire, à compter dans une de ces écoles de l’État de New-York, que les souscriptions charitables entretiennent si généreusement.

A huit ans, le goût de la mer, que Dick avait de naissance, le faisait embarquer comme mousse sur un long-courrier des mers du Sud. Là, il apprenait le métier de marin, et comme on doit l’apprendre, dès le plus bas âge. Peu à peu, il s’instruisit sous la direction d’officiers qui s’intéressaient à ce petit bonhomme. Aussi, le mousse ne devait-il pas tarder à devenir novice, en attendant mieux, sans doute. L’enfant qui comprend, dès le début, que lé travail est la loi de la vie, celui qui sait, de bonne heure, que son pain ne se gagnera qu’à la sueur de son front,— précepte de la Bible qui est la règle de l’humanité, — celui-là est probablement prédestiné aux grandes choses, car il aura un jour, avec la volonté, la force de les accomplir.

Ce fut lorsqu’il était mousse à bord d’un navire de commerce, que Dick Sand fut remarqué par le capitaine Hull. Ce brave marin prit aussitôt en amitié ce brave et jeune garçon, et il le fit connaître plus tard à son armateur James-W. Weldon. Celui-ci ressentit un vif intérêt pour cet orphelin, dont il compléta l’éducation à San-Francisco, et il le fit élever dans la religion catholique, à laquelle sa famille appartenait.

Pendant le cours de ses études, Dick Sand se passionna plus particulièrement pour la géographie, pour les voyages, en attendant qu’il eût l’âge d’apprendre la partie des mathématiques qui se rapporte à la navigation. Puis, à cette portion théorique de son instruction, il ne négligea point de joindre la pratique. Ce fut comme novice qu’il put s’embarquer pour la première fois sur le Pilgrim. Un bon marin doit connaître la grande pêche aussi bien que la grande navigation. C’est une bonne préparation à toutes les éventualités que comporte la carrière maritime. D’ailleurs, Dick Sand partait sur un navire de James-W. Weldon, son bienfaiteur, commandé par son protecteur, le capitaine Hull. Il se trouvait donc dans les conditions les plus favorables.

Dire jusqu’où son dévouement aurait été pour la famille Weldon, à laquelle il devait tout, cela est superflu. Mieux vaut laisser parler les faits. Mais on comprendra combien le jeune novice fut heureux, lorsqu’il apprit que Mrs. Weldon allait prendre passage à bord du Pilgrim. Mrs. Weldon, pendant quelques années, avait été une mère pour lui, et, en Jack, il voyait un petit frère, tout en tenant compte de sa situation vis-à-vis du fils du riche armateur. Mais, — ses protecteurs le savaient bien, — ce bon grain qu’ils avaient semé était tombé dans une terre généreuse. Sous la séve de son sang, le cœur de l’orphelin se gonflait de reconnaissance, et, s’il fallait donner un jour sa vie pour ceux qui lui avaient appris à s’instruire et à aimer Dieu, le jeune novice n’hésiterait pas à le faire. En somme, n’avoir que quinze ans, mais agir et penser comme à trente, c’était tout Dick Sand.

 

Mrs. Weldon savait ce que valait son protégé. Elle pouvait sans aucune inquiétude lui confier le petit Jack. Dick Sand chérissait cet enfant, qui, se sentant aimé de ce «grand frère», le recherchait. Pendant ces longues heures de loisir qui sont fréquentes dans une traversée, lorsque la mer est belle, quand les voiles, bien établies n’exigent aucune manœuvre, Dick et Jack étaient presque toujours ensemble. Le jeune novice montrait au petit garçon tout ce qui, dans son métier, pouvait lui paraître amusant. C’était sans crainte que Mrs. Weldon voyait Jack, en compagnie de Dick Sand, s’élancer sur les haubans, grimper à la hune du mât de misaine ou aux barres du mât de perroquet, et redescendre comme une flèche le long des galhaubans. Dick Sand le précédait ou le suivait toujours, prêt à le soutenir et à le retenir, si ses bras de cinq ans faiblissaient pendant ces exercices. Tout cela profitait au petit Jack, que la maladie avait pâli quelque peu; mais les couleurs lui revenaient vite à bord du Pilgrim, grâce à cette gymnastique quotidienne et aux fortifiantes brises de la mer.

Les choses allaient donc ainsi. La traversée s’accomplissait dans ces conditions, et, n’eût été le temps peu favorable, ni les passagers, ni l’équipage du Pilgrim n’auraient eu à se plaindre.

Cependant, cette persistance des vents d’est ne laissait pas de préoccuper le capitaine Hull. Il ne parvenait pas à mettre le navire en bonne route. Plus tard, près du tropique du Capricorne, il craignait de trouver des calmes qui le contrarieraient encore, sans parler du courant équatorial, qui le rejetterait irrésistiblement dans l’ouest. Il s’inquiétait donc, pour Mrs. Weldon surtout, de retards dont il n’était cependant pas responsable. Aussi, s’il rencontrait sur sa route quelque transatlantique faisant route vers l’Amérique, pensait il déjà à conseiller à sa passagère de s’y embarquer. Malheureusement, il était retenu dans des latitudes trop élevées pour croiser un steamer courant vers Pa nama, et, à cette époque, d’ailleurs, les communications à travers le Pacifique entre l’Australie et le Nouveau-Monde n’étaient pas aussi fréquentes qu’elles le sont devenues depuis.

Il fallait donc laisser aller les choses à la grâce de Dieu, et il semblait que rien ne dût troubler cette traversée monotone, lorsqu’un premier incident se produisit, précisément dans cette journée du 2 février, sur la latitude et la longitude indiquées au commencement de cette histoire.

Dick et Jack étaient presque toujours ensemble. (Page 15.)


Dick Sand et Jack, vers neuf heures du matin, par un temps très-clair, s’étaient installés sur les barres du mât de perroquet. De là, ils dominaient tout le navire et une portion de l’Océan dans un large rayon. En arrière, le périmètre de l’horizon n’était coupé à leurs yeux que par le grand mût, portant brigantine et flèche. Ce phare leur cachait une partie de la mer et du ciel. En avant, ils voyaient s’allonger sur les flots le beaupré, avec ses trois focs, qui, bordés au plus près, se tendaient comme trois grandes ailes inégales. Au-dessous s’arrondissait la misaine, et au-dessus, le petit hunier et le petit perroquet, dont la ralingue tremblotait sous l’échappée de la brise. Le brick-goëlette courait donc bâbord amures et serrait le vent le plus possible.

Le chien connaissait-il et reconnaissait-il donc le maître-coq? (Page 22.)


Dick Sand expliquait à Jack comment le Pilgrim, bien lesté, bien équilibré dans toutes ses parties, ne pouvait pas chavirer, bien qu’il donnât une bande assez forte sur tribord, lorsque le petit garçon l’interrompit.

«Qu’ai-je donc vu là ? dit-il.

— Vous voyez quelque chose, Jack? demanda Dick Sand, qui se dressa tout debout sur les barres.

— Oui, là !» répondit le petit Jack, en montrant un point de la mer, dans cet intervalle que les étais de grand foc et de clin-foc laissaient libre.

Dick Sand regarda, attentivement le point indiqué, et aussitôt, d’une voix forte, il cria:

«Une épave, au vent à nous, par tribord devant!»

CHAPITRE III

Table des matières

L’ÉPAVE.

Au cri poussé par Dick Sand, tout l’équipage fut sur pied. Les hommes qui n’étaient pas de quart montèrent sur le pont. Le capitaine Hull, quittant sa cabine, se dirigea vers l’avant.

Mrs. Weldon, Nan, l’indifférent cousin Bénédict lui-même, vinrent s’accouder sur la lisse de tribord, de manière à bien voir l’épave signalée par le jeune novice.

Seul, Negoro n’abandonna pas la cabane qui lui servait de cuisine, et de tout l’équipage, comme toujours, il fut le seul que la rencontre d’une épave ne parut pas intéresser.

Tous regardaient alors avec attention l’objet flottant, que les lames berçaient à trois milles du Pilgrim.

«Eh! qu’est-ce que cela pourrait bien être? disait un matelot.

— Quelque radeau abandonné ! répondait un autre;

— Peut-être se trouve-t-il sur ce radeau de malheureux naufragés? dit Mrs. Weldon.

— Nous le saurons, répondit le capitaine Hull. Mais cette épave n’est pas un radeau. C’est une coque renversée sur le flanc...

— Eh! ne serait-ce pas plutôt quelque animal marin, quelque mammifère de grande taille? fit. observer cousin Bénédict.

— Je ne le pense pas, répondit le novice.

— A ton idée, qu’est-ce donc, Dick? demanda Mrs. Weldon.

— Une coque renversée, ainsi que l’a dit le capitaine, mistress Weldon. Il semble même que je vois sa carène de cuivre briller au soleil.

— Oui... en effet...» répondit le capitaine Hull.

Puis, s’adressant au timonier:

«La barre au vent, Bolton. Laisse porter d’un quart, de manière à accoster l’épave.

— Oui, monsieur, répondit le timonier.

— Mais, reprit cousin Bénédict, j’en suis pour ce que j’ai dit. C’est positivement un animal!

— Alors ce serait un cétacé en cuivre, répondit le capitaine Hull, car, positivement aussi, je le vois reluire au soleil!

— En tout cas, cousin Bénédict, ajouta Mrs. Weldon, vous nous accorderez bien que ce cétacé serait mort, car, il est certain, qu’il en fait pas le moindre mouvement!

— Eh! cousine Weldon, répondit cousin Bénédict, qui s’entêtait, ce ne serait pas la première fois que l’on rencontrerait une baleine dormant à la surface des flots!

— En effet, répondit le capitaine Hull, mais aujourd’hui il ne s’agit pas d’une baleine, mais d’un bâtiment.

— Nous verrons bien, répondit cousin Bénédict, qui eût d’ailleurs donné tous les mammifères des mers arctiques ou antarctiques pour un insecte d’espèce rare.

— Gouverne, Bolton, gouverne! cria de nouveau le capitaine Hull, et n’aborde pas l’épave. Passe à une encâblure. Si nous ne pouvons faire grand mal à cette coque, elle pourrait nous causer quelque avarie, et je ne me soucie pas d’y heurter les flancs du Pilgrim. — Lofe un peu, Bolton, lofe!»

Le cap du Pilgrim, qui avait été mis sur l’épave, fut modifié par un léger coup de barre.

Le brick-goëlette se trouvait encore à un mille de la coque chavirée. Les matelots la considéraient avidement. Peut-être renfermait-elle une cargaison de prix qu’il serait possible de transborder sur le Pilgrim? On sait que, dans ces sauvetages, le tiers de la valeur appartient aux sauveteurs, et, dans ce cas, si la cargaison n’était pas avariée, les gens de l’équipage, comme on dit, auraient fait «une bonne marée» ! Ce serait une fiche de consolation pour leur pêche incomplète.

Un quart d’heure plus tard, l’épave se trouvait à moins d’un demi-mille du Pilgrim.

C’était bien un navire, qui se présentait par le flanc de tribord. Chaviré jusqu’aux bastingages, il donnait une telle bande, qu’il eût été presque impossible de se tenir sur son pont. De sa mâture, on ne voyait plus rien. Aux porte-haubans pendaient seulement quelques bouts de filin brisé, et les chaînes rompues des capes de mouton. Sur la joue de tribord s’ouvrait un large trou entre la membrure et les bordages enfoncés.

«Ce navire a été abordé, s’écria Dick Sand.

— Ce n’est pas douteux, répondit le capitaine Hull, et c’est un miracle qu’il n’ait pas immédiatement coulé.

— S’il y a eu abordage, fit observer Mrs. Weldon, il faut espérer que l’équipage de ce bâtiment aura été recueilli par ceux qui l’ont abordé.

— Il faut l’espérer, mistress Weldon, répondit le capitaine Hull, à moins que cet équipage n’ait cherché refuge sur ses propres chaloupes, après la collision, au cas où le bâtiment abordeur aurait continué sa route, — ce qui se voit, hélas! quelquefois!

— Est-il possible! Ce serait faire preuve d’une bien grande inhumanité, monsieur Hull!

— Oui, mistress Weldon... oui!... et les exemples ne manquent pas! Quant à l’équipage de ce navire, ce qui me ferait croire qu’il l’a plutôt abandonné, c’est que je n’aperçois plus un seul canot, et, à moins que les gens du bord n’aient été recueillis, je penserais plus volontiers qu’ils ont tenté de gagner la terre! Mais, à cette distance du continent américain ou des îles de l’Océanie, il est à craindre qu’ils n’aient pu réussir!

— Peut-être, dit Mrs. Weldon, ne connaîtra-t-on jamais le secret de cette catastrophe! Cependant, il serait possible que quelque homme de l’équipage fût encore à bord!

— Ce n’est pas probable, mistress Weldon, répondit le capitaine Hull. Notre approche serait déjà reconnue, et on nous ferait quelque signal. Mais nous nous en assurerons. — Lofe un peu, Bolton, lofe!» cria le capitaine Hull, en indiquant de la main la route à suivre.

Le Pilgrim n’était plus qu’à trois encâblures de l’épave, et on ne pouvait plus douter que cette coque n’eût été complétement abandonnée de tout son équipage.

Mais, en ce moment, Dick Sand fit un geste qui commandait impérieusement le silence.

«Ecoutez! écoutez!» dit-il.

Chacun prêta l’oreille.

«J’entends comme un aboiement!» s’écria Dick Sand.

En effet, un aboiement éloigné retentissait à l’intérieur de la coque. Il y avait certainement là un chien vivant, emprisonné peut-être, car il était possible que les panneaux fussent hermétiquement fermés. Mais on ne pouvait le voir, le pont du bâtiment chaviré n’étant pas encore visible.

«N’y eût-il là qu’un chien, monsieur Hull, dit Mrs. Weldon, nous le sauverons!

— Oui... oui!... s’écria le petit Jack... nous le sauverons!... Je lui donnerai à manger!... Il nous aimera bien... Maman, je vais aller lui chercher un morceau de sucre!...

— Reste, mon enfant, répondit Mrs. Weldon en souriant. Je crois que le pauvre animal doit mourir de faim et qu’il préférera une bonne pâtée à ton morceau de sucre!

— Eh bien, qu’on lui donne ma soupe! s’écria le petit Jack. Je peux bien m’en passer!»

A ce moment, les aboiements se faisaient plus distinctement entendre. Trois cents pieds au plus séparaient les deux navires. Presque aussitôt, un chien de grande taille apparut sur les bastingages de tribord et s’y cramponna, en aboyant plus désespérément que jamais.

«Howik, dit le capitaine Hull en se retournant vers le maître d’équipage du Pilgrim, mettez en panne, et qu’on amène le petit canot à la mer.

— Tiens bon, mon chien, tiens bon!» cria le petit Jack à l’animal, qui sembla lui répondre par un aboiement à demi étouffé.

La voilure du Pilgrim fut rapidement orientée de manière que le navire demeurât à peu près immobile, à moins d’une demi-encâblure de l’épave.

Le canot fut amené, et le capitaine Hull, Dick Sand, deux matelots s’y embarquèrent aussitôt.

Le chien aboyait toujours. Il essayait de se retenir au bastingage, mais, à chaque instant, il retombait sur le pont. On eût dit que ses aboiements ne s’adressaient plus alors à ceux qui venaient à lui. S’adressaient-ils donc à des matelots ou passagers emprisonnés dans ce navire?

 

«Y aurait-il donc à bord quelque naufragé qui ait survécu?» se demanda Mrs. Weldon.

Le canot du Pilgrim allait en quelques coups d’avirons atteindre la coque chavirée.

Mais, tout à coup, les allures du chien se modifièrent. A ces premiers aboiements qui invitaient les sauveteurs à venir, succédèrent des aboiements furieux. La plus violente colère excitait le singulier animal.

«Que peut-il donc avoir, ce chien?» dit le capitaine Hull, pendant que le canot tournait l’arrière du bâtiment, afin d’accoster la partie du pont engagée sous l’eau.

Ce que ne pouvait alors observer le capitaine Hull, ce qui ne put pas même être remarqué à bord du Pilgrim, c’est que la fureur du chien se manifesta précisément au moment où Negoro, quittant sa cuisine, venait de se diriger vers le gaillard d’avant.

Le chien connaissait-il et reconnaissait-il donc le maître-coq? C’était bien invraisemblable.

Quoi qu’il en fût, après avoir regardé le chien, sans manifester aucune surprise, Negoro, dont les sourcils s’étaient toutefois froncés un instant, rentra dans le poste de l’équipage.

Cependant, le canot avait tourné l’arrière du bâtiment. Son tableau portait ce seul nom: Waldeck.

Waldeck, et pas de désignation de port d’attache. Mais aux formes de la coque, à certains détails qu’un marin saisit du premier coup d’œil, le capitaine Hull avait bien reconnu que ce bâtiment était de construction américaine. Son nom le confirmait d’ailleurs. Et, maintenant, cette coque, c’était tout ce qui restait d’un grand brick de cinq cents tonneaux.

A l’avant du Waldeck, une large ouverture indiquait la place où le choc s’était produit. Par suite du renversement de la coque, cette ouverture se trouvait alors à cinq ou six pieds au-dessus de l’eau, — ce qui expliquait pourquoi le brick n’avait pas encore sombré.

Sur le pont, que le capitaine Hull voyait dans toute son étendue, il n’y avait personne.

Le chien, ayant quitté le bastingage, venait de se laisser glisser jusqu’au panneau central qui était ouvert, et il aboyait tantôt à l’intérieur, tantôt à l’extérieur.

«Cet animal n’est très-certainement pas seul à bord! fit observer Dick Sand.

— Non, en vérité !» répondit le capitaine Hull.

Le canot longea alors le bastingage de bâbord, qui était à demi engagé. Avec une houle un peu forte, le Waldeck eût été certainement submergé en quelques instants.

Le pont du brick avait été balayé d’un bout à l’autre. Il ne restait plus que les tronçons du grand mât et du mât de misaine, tous deux brisés à deux pieds au-dessus de l’étambrai, et qui avaient dû tomber au choc, entraînant haubans, galhaubans et manœuvres. Cependant, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, aucune épave ne se montrait autour du Waldeck, — ce qui semblait indiquer que la catastrophe remontait déjà à plusieurs jours.

«Si quelques malheureux ont survécu à la collision, dit le capitaine Hull, il est probable que la faim ou la soif les auront achevés, car l’eau a dû gagner la cambuse. Il ne doit plus y avoir à bord que des cadavres!

— Non, s’écria Dick Sand, non! Le chien n’aboierait pas ainsi! Il y a là des êtres vivants!»

En ce moment, l’animal, répondant à l’appel du novice, se laissa glisser à la mer et nagea péniblement vers le canot, car il semblait être épuisé.

On le recueillit, et il se précipita ardemment, non sur un morceau de pain que Dick Sand lui présenta d’abord, mais vers une baille qui contenait un peu d’eau douce.

«Ce pauvre animal meurt de soif!» s’écria Dick Sand.

Le canot chercha alors une place favorable pour accoster plus aisément le Waldeck, et, dans ce but, il s’éloigna de quelques brasses. Le chien dut évidemment croire que ses sauveurs ne voulaient pas monter à bord, car il saisit Dick Sand par sa jaquette, et ses lamentables aboiements recommencèrent avec une nouvelle force.

On le comprit. Sa pantomime, son langage étaient aussi clairs qu’eût pu l’être le langage d’un homme. Le canot s’avança aussitôt jusqu’au bossoir de bâbord. Là, les deux matelots l’amarrèrent solidement, pendant que le capitaine Hull et Dick Sand, prenant pied sur le pont en même temps que le chien, se hissaient, non sans peine, jusqu’au panneau qui s’ouvrait entre les tronçons des deux mâts.

Par ce panneau, tous deux s’introduisirent dans la cale.

La cale du Waldeck, à demi pleine d’eau, ne renfermait aucune marchandise. Le brick naviguait sur lest, — un lest de sable qui avait glissé à bâbord et qui contribuait à maintenir le navire sur le côté. De ce chef, il n’y avait donc aucun sauvetage à opérer.

«Personne ici! dit le capitaine Hull.

— Personne,» répondit le novice, après s’être avancé jusqu’à la partie antérieure de la cale.

Mais le chien, qui était sur le pont, aboyait toujours et semblait appeler plus impérieusement l’attention du capitaine.

«Remontons,» dit le capitaine Hull au novice.

Tous deux reparurent sur le pont.

Le chien, courant à eux, chercha à les entraîner vers la dunette.

L’animal nagea péniblement vers le canot. (Page 23.)


Ils le suivirent.

Là, dans le carré, cinq corps, — cinq cadavres sans doute,— étaient couchés sur le plancher.

A la lumière du jour qui pénétrait à flots par la claire-voie, le capitaine Hull reconnut les corps de cinq nègres.

Dick Sand, allant de l’un à l’autre, crut sentir que les infortunés respiraient encore.

«A bord! à bord!» s’écria le capitaine Hull.

Les deux matelots qui gardaient l’embarcation furent appelés et aidèrent à transporter les naufragés hors de la dunette.

Les soins les plus empressés avaient été prodigués aux naufragés. (Page 27.)


Ce ne fut pas sans peine; mais, deux minutes après, les cinq noirs étaient couchés dans le canot, sans qu’aucun d’eux eût seulement conscience de ce que l’on tentait pour le sauver. Quelques gouttes de cordial, puis un peu d’eau fraîche prudemment administrée, pouvaient peut-être les rappeler à la vie.

Le Pilgrim se maintenait à une demi-encâblure de l’épave, et le canot l’eut bientôt accosté.

Un cartahut fut envoyé de la grande vergue, et chacun des noirs, enlevé séparément, reposa enfin sur le pont du Pilgrim.

Le chien les avait accompagnés.

«Les malheureux! s’écria Mrs. Weldon, en apercevant ces pauvres gens, qui n’étaient plus que des corps inertes.

— Ils vivent, mistress Weldon! Nous les sauverons! Oui! nous les sauverons! s’écria Dick Sand.

— Que leur est-il donc arrivé ? demanda cousin Bénédict.

— Attendez qu’ils puissent parler, répondit le capitaine Hull, et ils nous raconteront leur histoire. Mais, avant tout, faisons-leur boire un peu d’eau, à laquelle nous mêlerons quelques gouttes de rhum.»

Puis, se retournant:

«Negoro!» cria-t-il.

A ce nom, le chien se dressa comme s’il eût été en arrêt, le poil hérissé, la gueule ouverte.

Cependant, le cuisinier ne paraissait pas.

«Negoro!» répéta le capitaine Hull.

Le chien donna de nouveau des signes d’une extrême fureur.

Negoro quitta la cuisine.

A peine se fût-il montré sur le pont que le chien se précipita sur lui et voulut lui sauter à la gorge.

D’un coup du poker dont il s’était armé, le cuisinier repoussa l’animal, que quelques matelots parvinrent à contenir.

«Est-ce que vous connaissez ce chien? demanda le capitaine Hull au maître-coq.

— Moi! répondit Negoro. Je ne l’ai jamais vu!

— Voilà qui est singulier!» murmura Dick Sand.