La Comédie humaine. Volume VII

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–Monsieur l'abbé, dit-elle, je viens vous supplier... Elle fondit en larmes sans pouvoir achever.

–Je sais ce qui vous amène, répondit le saint homme; mais je me fie à vous, madame, et à votre parente madame du Bousquier, pour apaiser Monseigneur à Séez. Oui, je prierai pour votre malheureux enfant; oui, je dirai des messes; mais évitons tout scandale et ne donnons pas lieu aux méchants de la ville de se rassembler dans l'église... Moi seul, sans clergé, nuitamment...

–Oui, oui, comme vous voudrez, pourvu qu'il soit en terre sainte! dit la pauvre mère en prenant la main du prêtre et la baisant.

Vers minuit donc, une bière fut clandestinement portée à la paroisse par quatre jeunes gens, les camarades les plus aimés d'Athanase. Il s'y trouvait quelques amies de madame Granson, groupes de femmes noires et voilées; puis les sept ou huit jeunes gens qui avaient reçu quelques confidences de ce talent expiré. Quatre torches éclairaient la bière couverte d'un crêpe. Le curé, servi par un discret enfant de chœur, dit une messe mortuaire. Puis le suicidé fut conduit sans bruit dans un coin du cimetière où une croix de bois noirci, sans inscription, indiqua sa place à la mère. Athanase vécut et mourut dans les ténèbres. Aucune voix n'accusa le curé, l'évêque garda le silence. La piété de la mère racheta l'impiété du fils.

Quelques mois après, un soir, la pauvre femme, insensée de douleur, et mue par une de ces inexplicables soifs qu'ont les malheureux de se plonger les lèvres dans leur amer calice, voulut aller voir l'endroit où son fils s'était noyé. Son instinct lui disait peut-être qu'il y avait des pensées à reprendre sous ce peuplier; peut-être aussi désirait-elle voir ce que son fils avait vu pour la dernière fois? Il y a des mères qui mourraient de ce spectacle, d'autres s'y livrent à une sainte adoration. Les patients anatomistes de la nature humaine ne sauraient trop répéter les vérités contre lesquelles doivent se briser les éducations, les lois et les systèmes philosophiques. Disons-le souvent: il est absurde de vouloir ramener les sentiments à des formules identiques; en se produisant chez chaque homme, ils se combinent avec les éléments qui lui sont propres, et prennent sa physionomie.

Madame Granson vit venir de loin une femme qui s'écria sur le lieu fatal:–C'est donc là!

Une seule personne pleura là, comme y pleurait la mère. Cette créature était Suzanne. Arrivée le matin à l'hôtel du More, elle avait appris la catastrophe. Si le pauvre Athanase avait vécu, elle aurait pu faire ce que de nobles personnes, sans argent, rêvent de faire, et ce à quoi ne pensent jamais les riches, elle eût envoyé quelque mille francs en écrivant dessus: Argent dû à votre père par un camarade qui vous le restitue. Cette ruse angélique avait été inventée par Suzanne pendant son voyage.

La courtisane aperçut madame Granson, et s'éloigna précipitamment en lui disant:–Je l'aimais!

Suzanne, fidèle à sa nature, ne quitta pas Alençon sans changer en fleurs de nénuphar les fleurs d'oranger qui couronnaient la mariée. Elle, la première, déclara que madame du Bousquier ne serait jamais que mademoiselle Cormon. Elle vengea d'un coup de langue Athanase et le cher chevalier de Valois.

Alençon fut témoin d'un suicide continu bien autrement pitoyable, car Athanase fut promptement oublié par la société qui veut et doit promptement oublier ses morts. Le pauvre chevalier de Valois mourut de son vivant, il se suicida tous les matins pendant quatorze ans. Trois mois après le mariage de du Bousquier, la société remarqua, non sans étonnement, que le linge du chevalier devenait roux, et ses cheveux furent irrégulièrement peignés. Ébouriffé, le chevalier de Valois n'existait plus! Quelques dents d'ivoire désertèrent sans que les observateurs du cœur humain pussent découvrir à quel corps elles avaient appartenu, si elles étaient de la légion étrangère ou indigènes, végétales ou animales, si l'âge les arrachait au chevalier ou si elles étaient oubliées dans le tiroir de sa toilette. La cravate se roula sur elle-même, indifférente à l'élégance! Les têtes de nègre pâlirent en s'encrassant. Les rides du visage se plissèrent, se noircirent et la peau se parchemina. Les ongles incultes se bordèrent parfois d'un liséré de velours noir. Le gilet se montra sillonné de roupies oubliées qui s'étalèrent comme des feuilles d'automne. Le coton des oreilles ne fut plus que rarement renouvelé. La tristesse siégea sur ce front et glissa ses teintes jaunes au fond des rides. Enfin, les ruines si savamment réprimées lézardèrent ce bel édifice et montrèrent combien l'âme a de puissance sur le corps; puisque l'homme blond, le cavalier, le jeune premier mourut quand faillit l'espoir. Jusqu'alors, le nez du chevalier s'était produit sous une forme gracieuse; jamais il n'en était tombé ni pastille noire humide ni goutte d'ambre; mais le nez du chevalier barbouillé de tabac qui débordait sous les narines, et déshonoré par les roupies qui profitaient de la gouttière située au milieu de la lèvre supérieure; ce nez, qui ne se souciait plus de paraître aimable, révéla les énormes soins que le chevalier prenait autrefois de lui-même et fit comprendre, par leur étendue, la grandeur, la persistance des desseins de l'homme sur mademoiselle Cormon. Il fut écrasé par un calembour de du Coudrai qu'il fit d'ailleurs destituer. Ce fut la première vengeance que le bénin chevalier poursuivit; mais ce calembour était assassin et dépassait de cent coudées tous les calembours du Conservateur des hypothèques. Monsieur du Coudrai, voyant cette révolution nasale, avait nommé le chevalier, Nérestan. Enfin, les anecdotes imitèrent les dents; puis les bons mots devinrent rares; mais l'appétit se soutint, le gentilhomme ne sauva que l'estomac dans ce naufrage de toutes ses espérances; s'il prépara mollement ses prises, il mangea toujours effroyablement. Vous devinerez le désastre que cet événement amena dans les idées en apprenant que monsieur de Valois s'entretint moins fréquemment avec la princesse Goritza. Un jour il vint chez le marquis de Gordes avec un mollet devant son tibia. Cette banqueroute des grâces fut horrible, je vous jure, et frappa tout Alençon. Ce quasi-jeune homme devenu vieillard, ce personnage qui sous l'affaissement de son âme passait de cinquante à quatre-vingt-dix ans, effraya la société. Puis il livra son secret, il avait attendu, guetté mademoiselle Cormon; il avait, chasseur patient, ajusté son coup pendant dix ans, et il avait manqué la bête. Enfin la République impuissante l'emportait sur la vaillante Aristocratie et en pleine restauration. La forme triomphait du fond, l'esprit était vaincu par la matière, la diplomatie par l'insurrection. Dernier malheur! une grisette blessée révéla le secret des matinées du chevalier, il passa pour un libertin. Les Libéraux lui jetèrent les enfants trouvés de du Bousquier, et le faubourg Saint-Germain d'Alençon les accepta très-orgueilleusement; il en rit, il dit:–Ce bon chevalier, que vouliez-vous qu'il fît? Il plaignit le chevalier, le mit dans son giron, ranima ses sourires, et une haine effroyable s'amassa sur la tête de du Bousquier. Onze personnes passèrent aux Gordes et quittèrent le salon Cormon.

Ce mariage eut surtout pour effet de dessiner les partis dans Alençon. La maison de Gordes y figura la haute aristocratie, car les Troisville revenus s'y rattachèrent. La maison Cormon représenta, sous l'habile influence de du Bousquier, cette fatale opinion qui sans être vraiment libérale, ni résolument royaliste, enfanta les 221 au jour où la lutte se précisa entre le plus auguste, le plus grand, le seul vrai pouvoir, la Royauté, et le plus faux, le plus changeant, le plus oppresseur pouvoir, le pouvoir dit parlementaire qu'exercent des assemblées électives. Le salon du Ronceret, secrètement allié au salon Cormon, fut hardiment libéral.

A son retour du Prébaudet, l'abbé de Sponde éprouva de continuelles souffrances qu'il refoula dans son âme et sur lesquelles il se tut devant sa nièce, mais il ouvrit son cœur à mademoiselle de Gordes à laquelle il avoua que, folie pour folie, il eût préféré le chevalier de Valois à monsieur du Bousquier. Jamais le cher chevalier n'aurait eu le mauvais goût de contrarier un pauvre vieillard qui n'avait plus que quelques jours à vivre. Du Bousquier avait tout détruit au logis. L'abbé dit en roulant de maigres larmes dans ses yeux éteints:–Mademoiselle, je n'ai plus le couvert où je me promène depuis cinquante ans! Mes bien-aimés tilleuls ont été rasés! Au moment de ma mort, la République m'apparaît encore sous la forme d'un horrible bouleversement à domicile!

–Il faut pardonner à votre nièce, dit le chevalier de Valois. Les idées républicaines sont la première erreur de la jeunesse qui cherche la liberté, mais qui trouve le plus horrible des despotismes, celui de la canaille impuissante. Votre pauvre nièce n'est pas punie par où elle a péché.

–Que vais-je devenir dans une maison où dansent des femmes nues peintes sur les murs? Où retrouver les tilleuls sous lesquels je lisais mon bréviaire!

Semblable à Kant qui ne put donner de lien à ses pensées, lorsqu'on lui eut abattu le sapin qu'il avait l'habitude de regarder pendant ses méditations, de même le bon abbé ne put obtenir le même élan dans ses prières en marchant à travers des allées sans ombre. Du Bousquier avait fait planter un jardin anglais!

–C'était mieux, disait madame du Bousquier sans le penser, mais l'abbé Couturier l'avait autorisée à commettre beaucoup de choses pour plaire à son mari.

Cette restauration ôta tout son lustre, sa bonhomie, son air patriarcal à la vieille maison. Semblable au chevalier de Valois dont l'incurie pouvait passer pour une abdication, de même la majesté bourgeoise du salon des Cormon n'exista plus quand il fut blanc et or, meublé d'ottomanes en acajou, et tendu de soie bleue. La salle à manger, ornée à la moderne, remplit les plats moins chauds, on n'y mangeait plus aussi bien qu'autrefois. Monsieur du Coudrai prétendit qu'il se sentait les calembours arrêtés dans le gosier par les figures peintes sur les murs, et qui le regardaient dans le blanc des yeux. A l'extérieur, la province y respirait encore; mais l'intérieur de la maison révélait le fournisseur du Directoire. Ce fut le mauvais goût de l'agent de change: des colonnes de stuc, des portes en glace, des profils grecs, des moulures sèches, tous les styles mêlés, une magnificence hors de propos. La ville d'Alençon glosa pendant quinze jours de ce luxe qui parut inouï; puis, quelques mois après, elle en fut orgueilleuse, et plusieurs riches fabricants renouvelèrent leur mobilier et se firent de beaux salons. Les meubles modernes commencèrent à se montrer dans la ville. On y vit des lampes astrales! L'abbé de Sponde pénétra l'un des premiers les malheurs secrets que ce mariage devait apporter dans la vie intime de sa nièce bien-aimée. Le caractère de simplicité noble qui régissait leur commune existence fut perdu dès le premier hiver, pendant lequel du Bousquier donna deux bals par mois. Entendre les violons et la profane musique des fêtes mondaines dans cette sainte maison! l'abbé priait à genoux pendant que durait cette joie! Puis, le système politique de ce grave salon fut lentement perverti. Le Grand-Vicaire devina du Bousquier: il frémit de son ton impérieux; il aperçut quelques larmes dans les yeux de sa nièce alors qu'elle perdit le gouvernement de sa fortune, et que son mari lui laissa seulement l'administration du linge, de la table et des choses qui sont le lot des femmes. Rose n'eut plus d'ordres à donner. La volonté de monsieur était seule écoutée par Jaquelin devenu exclusivement cocher, par René, le groom, par un chef venu de Paris, car Mariette ne fut plus que fille de cuisine. Madame du Bousquier n'eut que Josette à régenter. Sait-on combien il en coûte de renoncer aux délicieuses habitudes du pouvoir? Si le triomphe de la volonté est un des enivrants plaisirs de la vie des grands hommes, il est toute la vie des êtres bornés. Il faut avoir été ministre et disgracié pour connaître l'amère douleur qui saisit madame du Bousquier, alors qu'elle fut réduite à l'ilotisme le plus complet. Elle montait souvent en voiture contre son gré, elle voyait des gens qui ne lui convenaient pas; elle n'avait plus le maniement de son cher argent, elle qui s'était vue libre de dépenser ce qu'elle voulait et qui alors ne dépensait rien. Toute limite imposée n'inspire-t-elle pas le désir d'aller au delà? Les souffrances les plus vives ne viennent-elles pas du libre arbitre contrarié? Ces commencements furent des roses. Chaque concession faite à l'autorité maritale fut alors conseillée par l'amour de la pauvre fille pour son époux. Du Bousquier se comporta d'abord admirablement pour sa femme; il fut excellent, il lui donna des raisons valables à chaque nouvel empiétement. Cette chambre, si long-temps déserte, entendit le soir la voix des deux époux au coin du feu. Aussi, pendant les deux premières années de son mariage, madame du Bousquier se montra-t-elle très-satisfaite. Elle avait ce petit air délibéré, finaud qui distingue les jeunes femmes après un mariage d'amour. Le sang ne la tourmentait plus. Cette contenance dérouta les rieurs, démentit les bruits qui couraient sur du Bousquier et déconcerta les observateurs du cœur humain. Rose-Marie-Victoire craignait tant, en déplaisant à son époux, en le heurtant, de le désaffectionner, d'être privée de sa compagnie, qu'elle lui aurait sacrifié tout, même son oncle. Les petites joies niaises de madame du Bousquier trompèrent le pauvre abbé de Sponde, qui supporta mieux ses souffrances personnelles en pensant que sa nièce était heureuse. Alençon pensa d'abord comme l'abbé. Mais il y avait un homme plus difficile à tromper que toute la ville! Le chevalier de Valois, réfugié sur le mont sacré de la haute aristocratie, passait sa vie chez les Gordes; il écoutait les médisances et les caquetages, il pensait nuit et jour à ne pas mourir sans vengeance. Il avait abattu l'homme aux calembours, il voulait atteindre du Bousquier au cœur. Le pauvre abbé comprit les lâchetés du premier et dernier amour de sa nièce, il frémit en devinant la nature hypocrite de son neveu, et ses manœuvres perfides. Quoique du Bousquier se contraignît en pensant à la succession de son oncle, et ne voulût lui causer aucun chagrin, il lui porta un dernier coup qui le mit au tombeau. Si vous voulez expliquer le mot intolérance par le mot fermeté de principes, si vous ne voulez pas condamner dans l'âme catholique de l'ancien Grand-Vicaire le stoïcisme que Walter Scott vous fait admirer dans l'âme puritaine du père de Jeanie Deans, si vous voulez reconnaître dans l'Église romaine le potiùs mori quàm fœdari que vous admirez dans l'opinion républicaine, vous comprendrez la douleur qui saisit le grand abbé de Sponde alors qu'il vit dans le salon de son neveu le prêtre apostat, renégat, relaps, hérétique, l'ennemi de l'Église, le curé fauteur du serment constitutionnel. Du Bousquier, dont la secrète ambition était de régenter le pays, voulut, pour premier gage de son pouvoir, réconcilier le desservant de Saint-Léonard avec le curé de la paroisse, et il atteignit à son but. Sa femme crut accomplir une œuvre de paix, là où, selon l'incommutable abbé, il y avait trahison. Monsieur de Sponde se vit seul dans sa foi. L'évêque vint chez du Bousquier et parut satisfait de la cessation des hostilités. Les vertus de l'abbé François avaient tout vaincu, excepté le Romain Catholique capable de s'écrier avec Corneille:

 

Mon Dieu, que de vertus vous me faites haïr!

L'abbé mourut quand expira l'Orthodoxie dans le diocèse.

En 1819, la succession de l'abbé de Sponde porta les revenus territoriaux de madame du Bousquier à vingt-cinq mille livres, sans compter ni le Prébaudet, ni la maison du Val-Noble. Ce fut vers ce temps que du Bousquier rendit à sa femme le capital des économies qu'elle lui avait livrées; il le lui fit employer à l'acquisition de biens contigus au Prébaudet, et rendit ainsi ce domaine l'un des plus considérables du Département, car les terres appartenant à l'abbé de Sponde jouxtaient celles du Prébaudet. Personne ne connaissait la fortune personnelle de du Bousquier, il faisait valoir ses capitaux chez les Keller à Paris, où il faisait quatre voyages par an. Mais, à cette époque, il passa pour l'homme le plus riche du département de l'Orne. Cet homme habile, l'éternel candidat des Libéraux, à qui sept ou huit voix manquèrent constamment dans toutes les batailles électorales livrées sous la Restauration, et qui ostensiblement répudiait les Libéraux en voulant se faire élire comme royaliste ministériel, sans pouvoir jamais vaincre les répugnances de l'administration, malgré le secours de la congrégation et de la magistrature; ce républicain haineux, enragé d'ambition, conçut de lutter avec le royalisme et l'aristocratie dans ce pays, au moment où ils y triomphaient. Du Bousquier s'appuya sur le sacerdoce par les trompeuses apparences d'une piété bien jouée: il accompagna sa femme à la messe, il donna de l'argent pour les couvents de la ville, il soutint la congrégation du Sacré-Cœur, il se prononça pour le clergé dans toutes les occasions où le clergé combattit la Ville, le Département ou l'État. Secrètement soutenu par les Libéraux, protégé par l'Église, demeurant royaliste constitutionnel, il côtoya sans cesse l'aristocratie du département pour la ruiner, et il la ruina. Attentif aux fautes commises par les sommités nobiliaires et par le gouvernement, il réalisa, la bourgeoisie aidant, toutes les améliorations que la Noblesse, la Pairie et le Ministère devaient inspirer, diriger, et qu'ils entravaient par suite de la niaise jalousie des pouvoirs en France. L'opinion constitutionnelle l'emporta dans l'affaire du curé, dans l'érection du théâtre, dans toutes les questions d'agrandissement pressenties par du Bousquier, qui les faisait proposer par le parti libéral, auquel il s'adjoignait au plus fort des débats, en objectant le bien du pays. Du Bousquier industrialisa le Département. Il accéléra la prospérité de la province en haine des familles logées sur la route de Bretagne. Il préparait ainsi sa vengeance contre les gens à châteaux, et surtout contre les Gordes, au sein desquels un jour il fut sur le point d'enfoncer un poignard envenimé. Il donna des fonds pour relever les manufactures de point d'Alençon; il raviva le commerce des toiles, la ville eut une filature. En s'inscrivant ainsi dans tous les intérêts et au cœur de la masse, en faisant ce que la Royauté ne faisait point, du Bousquier ne hasardait pas un liard. Soutenu par sa fortune, il pouvait attendre les réalisations que souvent les gens entreprenants, mais gênés, sont forcés d'abandonner à d'heureux successeurs. Il se posa comme banquier. Ce Laffitte au petit pied commanditait toutes les inventions nouvelles en prenant ses sûretés. Il faisait très bien ses affaires en faisant le bien public; il était le moteur des Assurances, le protecteur des nouvelles entreprises de voitures publiques; il suggérait les pétitions pour demander à l'administration les chemins et les ponts nécessaires. Ainsi prévenu, le gouvernement voyait un empiétement sur son autorité. Les luttes s'engageaient maladroitement, car le bien du pays exigeait que la Préfecture cédât. Du Bousquier aigrissait la noblesse de province contre la noblesse de cour et contre la pairie. Enfin il prépara l'effrayante adhésion d'une forte partie du royalisme constitutionnel à la lutte que soutinrent le Journal des Débats et monsieur de Châteaubriand contre le trône, ingrate Opposition basée sur des intérêts ignobles, et qui fut une des causes de triomphe de la bourgeoisie et du journalisme en 1830. Aussi, du Bousquier, comme les gens qu'il représente, eut-il le bonheur de voir passer le convoi de la Royauté, sans qu'aucune sympathie l'accompagnât dans la province désaffectionnée par les mille causes qui se trouvent encore incomplétement énumérées ici. Le vieux républicain, chargé de messes, et qui pendant quinze ans avait joué la comédie afin de satisfaire sa vendetta, renversa lui-même le drapeau blanc de la Mairie aux applaudissements du peuple. Aucun homme, en France, ne jeta sur le nouveau trône élevé en août 1830 un regard plus enivré de joyeuse vengeance. Pour lui, l'avénement de la branche cadette était le triomphe de la Révolution. Pour lui, le triomphe du drapeau tricolore était la résurrection de la Montagne, qui, cette fois, allait abattre les gentilshommes par des procédés plus sûrs que celui de la guillotine, en ce que son action serait moins violente. La Pairie sans hérédité, la Garde nationale qui met sur le même lit de camp l'épicier du coin et le marquis, l'abolition des majorats réclamée par un bourgeois-avocat, l'Église catholique privée de sa suprématie, toutes les inventions législatives d'août 1830 furent pour du Bousquier la plus savante application des principes de 1793. Depuis 1830, cet homme est Receveur-Général. Il s'est appuyé, pour parvenir, sur ses liaisons avec le duc d'Orléans, père du roi Louis-Philippe, et avec monsieur de Folmon, l'ancien intendant de la duchesse douairière d'Orléans. On lui donne quatre-vingt mille livres de rente. Aux yeux de son pays, monsieur du Bousquier est un homme de bien, un homme respectable, invariable dans ses principes, intègre, obligeant. Alençon lui doit son association au mouvement industriel qui en fait le premier anneau par lequel la Bretagne se rattachera peut-être un jour à ce qu'on nomme la civilisation moderne. Alençon, qui ne comptait pas en 1816 deux voitures propres, vit en dix ans rouler dans ses rues des calèches, des coupés, des landaus, des cabriolets et des tilburys, sans s'en étonner. Les bourgeois et les propriétaires, effrayés d'abord de voir le prix des choses augmentant, reconnurent plus tard que cette augmentation avait un contre-coup financier dans leurs revenus. Le mot prophétique du président du Ronceret:–Du Bousquier est un homme très-fort! fut adopté par le pays. Mais, malheureusement pour sa femme, ce mot est un horrible contre-sens. Le mari ne ressemble en rien à l'homme public et politique. Ce grand citoyen, si libéral au dehors, si bonhomme, animé de tant d'amour pour son pays, est despote au logis et parfaitement dénué d'amour conjugal. Cet homme si profondément astucieux, hypocrite, rusé, ce Cromwell du Val-Noble, se comporte dans son ménage comme il se comportait envers l'aristocratie, qu'il caressait pour l'égorger. Comme son ami Bernadotte, il chaussa d'un gant de velours sa main de fer. Sa femme ne lui donna pas d'enfants. Le mot de Suzanne, les insinuations du chevalier de Valois se trouvèrent ainsi justifiées. Mais la bourgeoisie libérale, la bourgeoisie royaliste-constitutionnelle, les hobereaux, la magistrature et le parti-prêtre, comme disait le Constitutionnel, donnèrent tort à madame du Bousquier. Monsieur du Bousquier l'avait épousée si vieille! disait-on. D'ailleurs quel bonheur pour cette pauvre femme, car à son âge il était si dangereux d'avoir des enfants! Si madame du Bousquier confiait en pleurant ses désespoirs périodiques à madame du Coudrai, à madame du Ronceret, ces dames lui disaient:–Mais vous êtes folle, ma chère, vous ne savez pas ce que vous désirez, un enfant serait votre mort! Puis, beaucoup d'hommes qui rattachaient, comme monsieur du Coudrai, leurs espérances au triomphe de du Bousquier, faisaient chanter ses louanges par leurs femmes. La vieille fille était assassinée par ces phrases cruelles.

 

–Vous êtes bienheureuse, ma chère, d'avoir épousé un homme capable, vous éviterez les malheurs des femmes qui sont mariées à des gens sans énergie, incapables de conduire leur fortune, de diriger leurs enfants.

–Votre mari vous rend la reine du pays, ma belle. Il ne vous laissera jamais dans l'embarras, celui-là! Il mène tout dans Alençon.

–Mais je voudrais, disait la pauvre femme, qu'il se donnât moins de peine pour le public, et qu'il...

–Vous êtes bien difficile, ma chère madame du Bousquier, toutes les femmes vous envient votre mari.

Mal jugée par le monde, qui commença par lui donner tort, la chrétienne trouva, dans son intérieur, une ample carrière à déployer ses vertus. Elle vécut dans les larmes et ne cessa d'offrir au monde un visage placide. Pour une âme pieuse, n'était-ce pas un crime que cette pensée qui lui becqueta toujours le cœur: J'aimais le chevalier de Valois, et je suis la femme de du Bousquier! L'amour d'Athanase se dressait aussi sous la forme d'un remords et la poursuivait dans ses rêves. La mort de son oncle, dont les chagrins avaient éclaté, lui rendit son avenir encore plus douloureux, car elle pensa toujours aux souffrances que son oncle dut éprouver en voyant le changement des doctrines politiques et religieuses de la maison Cormon. Souvent le malheur tombe avec la rapidité de la foudre, comme chez madame Granson; mais il s'étendit, chez la vieille fille, comme une goutte d'huile qui ne quitte l'étoffe qu'après l'avoir lentement imbibée.

Le chevalier de Valois fut le malicieux artisan de l'infortune de madame du Bousquier. Il avait à cœur de détromper sa religion surprise; car le chevalier, si expert en amour, devina du Bousquier marié comme il avait deviné du Bousquier garçon. Mais le profond républicain était difficile à surprendre: son salon était naturellement fermé au chevalier de Valois, comme à tous ceux qui, dans les premiers jours de son mariage, avaient renié la maison Cormon. Puis il était supérieur au ridicule, il tenait une immense fortune, il régnait dans Alençon, il se souciait de sa femme comme Richard III se serait soucié de voir crever le cheval à l'aide duquel il aurait gagné la bataille. Pour plaire à son mari, madame du Bousquier avait rompu avec la maison de Gordes, où elle n'allait plus; mais, quand son mari la laissait seule pendant ses séjours à Paris, elle faisait alors une visite à mademoiselle Armande. Or, deux ans après son mariage, précisément à la mort de l'abbé de Sponde, mademoiselle de Gordes aborda madame du Bousquier au sortir de Saint-Léonard, où elles avaient entendu une messe noire dite pour l'abbé. La généreuse fille crut qu'en cette circonstance elle devait des consolations à l'héritière en pleurs. Elles allèrent ensemble, en causant du cher défunt, de Saint-Léonard au Cours; et, du Cours, elles atteignirent l'hôtel de Gordes où mademoiselle Armande entraîna madame du Bousquier par le charme de sa conversation. La pauvre femme désolée aima peut-être à s'entretenir de son oncle avec une personne que son oncle aimait tant. Puis elle voulut recevoir les compliments du vieux marquis de Gordes, qu'elle n'avait pas vu depuis près de trois années. Il était une heure et demie, elle trouva là le chevalier de Valois venu pour dîner, qui, tout en la saluant, lui prit les mains.

–Eh! bien, chère vertueuse et bien-aimée dame, lui dit-il d'une voix émue, nous avons perdu notre saint ami; nous avons épousé votre deuil; oui, votre perte est aussi vivement sentie ici que chez vous... mieux, ajouta-t-il en faisant allusion à du Bousquier.

Après quelques paroles d'oraison funèbre où chacun fit sa phrase, le chevalier prit galamment le bras de madame du Bousquier et le mit sur le sien, le pressa fort adorablement et l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre.

–Êtes-vous heureuse au moins? dit-il avec une voix paternelle.

–Oui, dit-elle en baissant les yeux.

En entendant ce oui, madame de Troisville, la fille de la princesse Sherbellof et la vieille marquise de Castéran vinrent se joindre au chevalier, accompagnées de mademoiselle de Gordes. Toutes allèrent se promener dans le jardin en attendant le dîner, sans que madame du Bousquier, hébétée par la douleur, se fût aperçue que les dames et le chevalier menaient une petite conspiration de curiosité. «Nous la tenons, sachons le mot de l'énigme?» était une phrase écrite dans les regards que ces personnes se jetèrent.

–Pour que votre bonheur fût complet, dit mademoiselle Armande, il vous faudrait des enfants, un beau garçon comme mon neveu...

Une larme roula dans les yeux de madame du Bousquier.

–J'ai entendu dire que vous étiez la seule coupable en cette affaire, que vous aviez peur d'une grossesse? dit le chevalier.

–Moi, dit-elle naïvement, j'achèterais un enfant par cent années d'enfer.

Sur la question ainsi posée, il s'émut une discussion conduite avec une excessive délicatesse par madame la vicomtesse de Troisville et la vieille marquise de Castéran qui entortillèrent si bien la pauvre vieille fille qu'elle livra, sans s'en douter, les secrets de son ménage. Mademoiselle Armande avait pris le bras du chevalier et s'était éloignée, afin de laisser les trois femmes causer mariage. Madame du Bousquier fut alors désabusée des mille déceptions de son mariage; et comme elle était restée bestiote, elle amusa ses confidentes par de délicieuses naïvetés. Quoique dans le premier moment le mensonger mariage de mademoiselle Cormon fît rire toute la ville bientôt initiée aux manœuvres de du Bousquier, néanmoins madame du Bousquier gagna l'estime et la sympathie de toutes les femmes. Tant que mademoiselle Cormon avait couru sus au mariage sans réussir à se marier, chacun se moquait d'elle; mais quand chacun apprit la situation exceptionnelle où la plaçait la sévérité de ses principes religieux, tout le monde l'admira. Cette pauvre madame du Bousquier remplaça cette bonne demoiselle Cormon. Le chevalier rendit ainsi pour quelque temps du Bousquier odieux et ridicule, mais le ridicule finit par s'affaiblir; et, quand chacun eut dit son mot sur lui, la médisance se lassa. Puis à cinquante-sept ans, le muet républicain semblait à beaucoup de personnes avoir droit à la retraite. Cette circonstance envenima la haine que du Bousquier portait à la maison de Gordes à un tel point, qu'elle le rendit impitoyable au jour de la vengeance, Madame du Bousquier reçut l'ordre de ne jamais mettre le pied dans cette maison. Par représailles du tour que lui avait joué le chevalier de Valois, du Bousquier, qui venait de créer le Courrier de l'Orne, y fit insérer l'annonce suivante:

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